Demain et le Jour d’après

Demain et le Jour d’après est le premier roman de Tom Sweterlitsch. Paru bien avant Terminus, nul doute qu’il pâtira de l’enthousiasme soulevé par ce titre postérieur, sentiment partagé sur ce blog. Mais comparaison n’est pas raison car, s’il faut reconnaître que l’on n’atteint pas le même niveau de sidération, cette première œuvre n’en demeure pas moins un honnête page turner où science fiction et thriller font bon ménage.

À la différence de Terminus, l’apocalypse n’est pas une promesse funeste menaçant le devenir de l’Amérique. Elle s’est déjà produite, effaçant de la carte la ville de Pittsburg. Une bombe nucléaire déclenchée par un terroriste a en effet plongé le pays dans la paranoïa, infléchissant le cours de la démocratie, au plus grand bénéfice de la présidente Meecham. D’un point de vue plus personnel, l’événement a ruiné la vie de John Dominic Blaxton, l’entraînant sur la voie d’une dépression insurmontable, la culpabilité chevillée au corps pour avoir survécu à son épouse enceinte. Depuis, il a abandonné la poésie et le métier d’éditeur pour se réfugier dans le paradis artificiel de l’Archive, reconstitution virtuelle composée à partir de toutes les images et vidéos passées de Pittsburg. Une sorte de streetview animé et personnalisable, devenu un havre mémoriel pour les familles en deuil, mais hélas aussi un réservoir à sensations malsaines pour les voyeurs et autres prédateurs du Flux. Blaxton fréquente l’Archive pour le compte des sociétés d’assurance qui l’emploient, traquant les traces des disparus afin d’attester de leur présence le jour de la catastrophe. Un prétexte bien commode pour arpenter parcs et avenues de la cité défunte/défaite afin de revivre sans cesse quelques moments privilégiés avec sa femme, magnifiés de surcroît par le recours à la drogue. Car, dix ans après l’apocalypse, Blaxton n’est toujours pas parvenu à tourner la page et il sombre peu-à-peu, perdant le contact avec la réalité et le présent. Jusqu’au jour où l’une de ses missions l’amène à croiser une image du mal absolu.

Ne tergiversons pas. Demain et le Jour d’après est un thriller classique, augmenté d’un habillage science-fictif. Le futur de Tom Sweterlitsch lorgne vers la dystopie, dépeignant une Amérique en proie aux pires vices de la société de transparence et des réseaux. Câblé et doté des lentilles adéquates, chaque individu dispose de la possibilité d’enrichir la réalité avec des textures supplémentaires ou de s’immerger dans le Flux. Un brouet de spams incessants et de flashs intrusifs paramétrés pour flatter les plus bas instincts. Achetez Américains, baisez Américain, vendez Américain !! scande l’émission vedette de CNN, à grands renforts de teasers racoleurs. La moindre sextape de starlette ou de femme politique se retrouve ainsi sur le devant de l’actualité. Le crime le plus sordide, surtout lorsqu’une femme est impliquée, suscite naturellement de multiples commentaires sur son indice de baisabilité, y compris post-mortem. Blaxton n’en peut plus de ce monde obscène, aussi préfère-t-il se réfugier dans l’Archive et dans la nostalgie d’un passé désormais inatteignable puisque fantomatique, privé de substance si ce n’est celle que lui procure la drogue. Il revit ainsi ses souvenirs, débarrassés de leur gangue douloureuse, ignorant les conseils de ses rares amis qui l’incitent à achever son deuil afin de faciliter la résilience.

La grande force du roman de Tom Sweterlitsch se fonde dans ce regard désabusé, dans cette tristesse indicible s’incarnant dans la volonté irrésistible de rendre justice aux disparus, de faire émerger la vérité, même si le monde n’en ressort pas transfiguré. Loin de la figure héroïque, John Dominic Blaxton se distingue surtout par sa fragilité, sa sensibilité à fleur de peau et la profonde empathie qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver pour autrui. Ces traits de caractère font de lui une anomalie, mais aussi le vecteur idéal pour découvrir ce monde du jour d’après, où le sentiment de péché prévaut finalement plus que jamais.

En cela Demain et le Jour d’après partage bien des points communs avec le roman noir, même s’il demeure aussi marqué par les routines du thriller, accusant quelques faiblesses au niveau du rythme. En dépit de ce bémol, on ne rencontre cependant guère de difficultés pour suivre John Dominic Blaxton dans sa quête de vérité. Un cheminement jalonné de chausse-trapes offrant par ailleurs une vision sombre de la société, y compris dans son usage des outils technologiques qui composent d’ores et déjà notre quotidien.

Pour les curieux et indécis, plein d’autres avis ici et

Demain et le Jour d’après (Tomorrow and Tomorrow, 2014) – Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)

Vigilance

Dans un avenir proche, dopé à l’adrénaline, Robert Jackson Bennett brosse le portrait d’une Amérique devenue complètement paranoïaque à force de vivre dans la peur. Une peur institutionnalisée, prenant le visage d’une altérité forcément suspecte. Qu’il soit étranger, noir, latino, jeune ou tout simplement non armé, l’autre constitue une menace contre laquelle le citoyen ne doit pas relâcher sa vigilance comme le scande le jeu de télé-réalité éponyme de la chaîne One Nation’s Truth. Le principe de l’émission a le mérite de la simplicité. Des candidats postulent pour faire partie d’une équipe des tueurs lâchés dans un environnement public aléatoire. Ils s’efforcent d’y faire le maximum de victimes, tout en restant vivant le plus longtemps possible. S’ils survivent, un jackpot récompense leur faculté de nuisance. Mais, si l’une des victimes/cibles les élimine, c’est elle qui touche le pactole. Dans tous les cas, le showrunner passe à la caisse, engrangeant le cash des annonceurs. Ils sont légion en ce bas monde.

Principal concepteur et producteur du programme vedette de ONT, John McDean est lui-même un tueur. Il sait que l’Amérique n’est plus un endroit où l’on vit, mais un lieu où l’on survit. Il connaît le goût pour le sang et pour la sécurité de la Personne Idéale, son concitoyen, cible privilégiée de l’émission Vigilance. Un profil dont il tire d’ailleurs un maximum de profit, capitalisant sur son angoisse afin de placer des publicités ciblées. McDean n’a aucun scrupule. Pourquoi en aurait-il ? Il ne fait que suivre le mouvement, l’accompagner, toujours avec un train d’avance, celui que lui procure la technologie et la neuro-psychologie. Et, s’il lui venait des états d’âme, les investisseurs se chargeraient de lui botter les fesses pour l’expédier parmi les rebuts. De toute façon, qui est-il pour prétendre infléchir la volonté de la Personne Idéale ? Ce soir, les réseaux sociaux bruissent de rumeurs astucieusement distillées par les algorithmes générés par les services marketing de la chaîne. Une atmosphère de violence latente électrise les habitués avides d’hémoglobine. Ils sont armés, prêts à défourailler ou à échanger des commentaires sur le direct concocté par les créatifs de ONT. Qui va se faire massacrer ? Qui va survivre ? Qui sera assez vigilant pour remporter le pactole ?

Sur un sujet n’étant pas sans rappeler Jack Barron et l’éternité ou Le prix du danger (Il faut relire Robert Sheckley), Robert Jackson Bennett dresse un portrait au vitriol d’une nation en roue libre, en proie aux démons de l’individualisme, au fantasme de l’auto-défense et persuadée que sa destinée manifeste s’incarne dans la guerre de tous contre tous. Dans Vigilance, les tueries de masse ne sont en effet plus un fléau réprouvé par une morale impuissante face au lobby des armes à feu, mais un spectacle tout public, servant de réceptacle aux passions malsaines d’une population déclassée. Un entertainment sordide dont tire profit des investisseurs cyniques, où tout est fait pour garder le téléspectateur captif, y compris de ses plus bas instincts. Le propos de l’auteur américain exhale une colère froide et généreuse contre tout une frange de la société américaine. Celle ayant voté sans sourciller pour Donald Trump, celle qui voue un véritable culte aux vétérans de la Seconde Guerre mondiale, mais curieusement, n’est pas dérangée de côtoyer les vrais nazis de l’alt-right au quotidien. Il réserve à cette engeance ses meilleures cartouches, ne tirant pas à blanc. Bien au contraire, il fait mouche car en Amérique in gun we trust and we die.

Entre les studios de One Nation’s Truth, où se déroulent les préparatifs du prochain Vigilance, et un bar de nuit miteux où patiente son public cible, Robert Jackson Bennett tisse sa toile, resserrant progressivement les mailles d’une intrigue en forme de crescendo glauque et inexorable. Et, même s’il ne brille pas pour son originalité, le twist final de Vigilance n’affaiblit cependant pas l’aspect satirique et grinçant de la charge.

Autre avis ici.

Vigilance (Vigilance, 2019) de Robert Jackson Bennett – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Les Tentacules

Les éditions de l’échiquier continuent de proposer des ouvrages atypiques, mêlant les rééditions aux inédits. Chez yossarian, on a bien aimé Ecotopia d’Ernest Callenbach, utopie écologiste lorgnant vers la Science-fiction. On n’est pas resté insensible au roman de Rita Indiana, en dépit de son aspect un tantinet foutraque.

Les tentacules qui donnent leur titre en français au roman ne sont pas celles que l’on croit. Laissez tomber les rêves octopodes ou la mythologie lovecraftienne, l’autrice caribéenne fait appel aux appendices plus venimeux de l’anémone de mer. Par leur truchement, on pénètre les arcanes d’un livre tenant plus du réalisme magique que de la Science-fiction ou du cyberpunk, comme l’annonce faussement la quatrième de couverture.

Deux trames et plusieurs époques s’entremêlent dans le décor tropical et déliquescent de la République dominicaine. Catastrophes naturelles, désastre écologique, corruption et paupérisation composent en effet l’ordinaire d’un pays marqué également par l’héritage funeste de l’esclavage, de la colonisation, sans oublier la dictature et le tourisme de masse. On suit ainsi la lente dérive d’Argenis, un artiste raté, dépravé et junkie notoire, au grand dam d’une mère protectrice mais résignée. Obligé de travailler dans un centre d’appel pour gagner sa vie, le bougre est invité en résidence par un couple de riches mécènes, soucieux par ailleurs de protéger les récifs coralliens du petit bout de paradis où ils vivent, pour donner un échantillon de son talent artistique. À l’instar d’Alcide, saura-t-il saisir sa chance ? La jeune adolescente des quartiers pauvres, taraudée par des problèmes d’identité sexuelle, a en effet échappé à la prostitution en devenant la domestique d’Esther Escudero, la grande prêtresse de la Santeria, amie des plus puissants, y compris du président populiste Said Bona. N’ayant plus rien à craindre avec une telle protectrice, elle guigne pourtant l’anémone que sa propriétaire conserve dans la réplique d’un vase grec, prête à la voler pour obtenir une dose de Rainbow Bright, la drogue qui lui permettrait de changer de sexe sans opération.

Comme on le voit, Les Tentacules est un cocktail insolite d’influences diverses dont le résultat oscille entre le roman surréaliste et le réalisme magique. La matière et la manière font penser parfois à Lucius Shepard, même si le récit se révèle beaucoup plus décousu. Mais, on ne peut nier que la prose de Rita Indiana sait se montrer imaginative, donnant lieu à une imagerie fascinante. On doit donc s’accrocher pour suivre les arcs narratifs d’Argenis et Alcide, glanant les indices parsemant leurs fugues temporelles, entre le XVIIe siècle et l’année 2027, afin de déchiffrer l’intrigue gigogne de leurs destins liés à celui de la république dominicaine. L’individu et le collectif jouent en effet un rôle déterminant dans le récit, nous faisant entrevoir les perspectives sous un jour hélas plus funeste. Les Tentacules nous livre ainsi un portrait désabusé des Caraïbes, notamment de la république Dominicaine. Entre l’Hispaniola espagnole en proie à l’éradication de la boucanerie, la république indépendante livrée aux appétits des promoteurs du tourisme mondialisé et un avenir en forme de catastrophe écologique, on change allègrement de point de vue, sans pour autant entrevoir ne serait-ce qu’une once d’optimisme. Le fatalisme semble prévaloir, ne ménageant finalement aucune échappatoire aux personnages.

Avec Les Tentacules, l’artiste protéiforme Rita Indiana propose un roman foisonnant et déroutant qui nécessite de lâcher-prise afin d’en goûter le surréalisme désabusé. Sur fond de Santeria, de Science-fiction et d’art, nulle doute que son univers tropical laissera plus d’un lecteur fiévreux.

Les Tentacules (La mucama de Omicunlé, 2015) de Rita Indiana – Éditions Rue de l’échiquier fiction, septembre 2020 (roman traduit de l’espagnol République dominicaine] par François-Michel Durazzo)

La Chose

La Chose est la réédition d’une novella de Science-fiction horrifique, parue en 1938 aux États-Unis. Dans nos contrées, elle figurait au sommaire du recueil Le Ciel est mort dans une traduction pour le moins datée. En reprenant le travail à zéro, Pierre-Paul Durastanti rend justice à la modernité d’un texte qui n’accuse finalement pas son âge (plus de 80 ans, excusez du peu). Plus connu pour l’adaptation de John Carpenter que pour celle du duo Nyby/Hawks, au grand dam de Dan Simmons, La Chose suscite évidemment une multitude de réminiscences visuelles. Ce processus mental ne s’embarrasse pas du paradoxe faisant illico de Kurt Russell, Wilford Brimley et Donald Moffat les incarnations textuelles de McReady, Blair ou Garry. On a connu pire pour des archétypes réduits dans la novella à quelques traits physiques et psychologiques. Lire La Chose en 2020, après avoir vu le film, provoque en conséquence un curieux sentiment de déjà-vu, même si la fin est plus radicale chez le réalisateur américain.

Sur une trame simple et solide, John W. Campbell propose un texte ne s’embarrassant guère de psychologie ou d’horreur organique. À vrai dire, l’angoisse n’apparaît pas au centre des préoccupations d’un auteur bien plus intéressé par la vraisemblance scientifique de la chose, pas celle à laquelle vous pensez, l’autre. Le sujet n’est donc pas qui est l’ennemi, mais comment le démasquer avant qu’il ne soit trop tard ? Pour y arriver, John W. Campbell mobilise les connaissances de la biologie, en particulier la sérologie, afin de venir au secours d’une humanité menacée par le péril insidieux de la subversion biologique. Le cauchemar ! Sur ce point, Carpenter respecte à la lettre l’intrigue de la novella, mais là où le réalisateur en fait un argument du suspense, Campbell se contente de démontrer que, grâce à sa faculté à réfléchir et grâce à son agressivité, l’être humain est sans doute la créature la plus dangereuse dans cette station de l’Antarctique, démontrant par la même occasion son aptitude à survivre dans un environnement hostile.

En dépit de son âge, La Chose demeure donc un huis-clos polaire efficace, d’une modernité étonnante, où le Struggle for life et le nihilisme s’effacent devant l’enquête scientifique et la froideur des faits. On relira maintenant avec plaisir Les Choses, histoire de goûter à toute l’ironie mordante de Peter Watts qui correspond finalement bien à l’esprit du texte de Campbell.

La Chose (Who Goes There ?, 1938) de John W. Campbell – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », novembre 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

La fin des étiages

Après le départ du Voyageur, l’inquiétude règne désormais au village. Sans nouvelle de son compagnon depuis neuf mois, Sylve s’apprête à braver l’autorité du conseil pour retrouver sa trace et, qui sait, les rivages de la mer mythique. A la menace toujours préoccupante des Fomoires vient désormais s’ajouter celle de Zeneth, souverain de la cité de Nar-î-Nadin. Les rues de la capitale des Nardenyllais bruisseraient en effet de rumeurs contradictoires. On y afficherait une défiance de plus en plus forte à l’encontre du peuple des Ondins, dénonçant les antiques accords avec les amis de la Forêt. Dans les usines, on forgerait de nouvelles armes et des machines impies, quitte à réduire en esclavage les puissances élémentaires. Zeneth aurait même passé un accord avec des alliés secrets. Bref, les augures annoncent des temps très sombres pour tous, faisant ressentir le besoin de former de nouvelles alliances, y compris avec les anciens ennemis.

Second volet du diptyque ouvert avec Rivages, La fin des étiages peine à renouveler les perspectives esquissées par son prédécesseur. Le roman de Gauthier Guillemin perd en effet de sa fraîcheur au profit d’un classicisme routinier et monotone, celui de l’affrontement manichéen où l’instinct de domination achoppe sur l’union des peuples premiers vivant en communion avec leur environnement. La force mécanique aveugle versus les artisans attachés au respect de la nature, la modernité contre la tradition, le conformisme égalitaire stérile face à la liberté comme principe vital, les motifs sont bien connus. Ils ont été vus, décrits et déflorés à force de ressassement et de prophéties auto-réalisées.

Gauthier Guillemin ne fait que finalement creuser le même sillon, cassant le cadre enchanteur mais parfois aussi inquiétant de Rivages. Il opte aussi pour l’entrelacement de trois trames, délaissant le personnage du Voyageur et son regard candide au profit de plus de deux cent pages d’exposition, un tantinet didactiques et laborieuses, prélude à la sempiternelle bataille finale. Certes, même si le souffle de Nausicaä effleure l’univers de l’auteur voyageur, Fomoires, Ondin.es, héritiers des Tuatha Dé Danann, hommes et Fir Bolgs ne font que s’affronter ou s’unir, rejouant dans un éternel recommencement les mythes irlandais de la création du monde.

Vous l’aurez donc compris à la lecture de cette courte chronique désabusée, après un Rivages prometteur, La fin des étiages se révèle une déception, rejoignant la liste des rendez-vous manqués de ce blog. Tant pis.

La fin des étiages de Gauthier Guillemin – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril (finalement juillet) 2020.

Viande sèche

Citation

Détective privé de seconde zone, Mariani est hébergé chez ses deux vieilles tantes où il occupe une petite chambre, profitant également des repas et du programme télé. Dans la journée, il tue le temps attablé au bar du Britanico, un vieil hôtel de San Telmo, dans le centre de Buenos Aires, où la foule ne se bouscule guère pour solliciter ses services. Engagé par le neveu de Bernardo Gorlik pour rechercher le vieil homme, il découvre que le bonhomme est mort depuis 1983, laissant la place à un drôle de paroissien, acariâtre et secret. D’aucuns auraient aussitôt lâché l’enquête, mais pas Mariani qui s’obstine à faire toute la lumière sur cette étrange histoire, quitte à exhumer les secrets de la sale guerre, ceux de l’époque de Videla et du Campo de Mayo, l’un des plus sinistres camps de torture de la dictature des généraux.

« Toute justice est une sorte de vengeance, et la vengeance fait partie de notre destin. Regardez l’histoire, observez la réalité et vous verrez que tragédie et vengeance sont parmi les matériaux qui ont forgé ce pays. Je n’élabore pas de pensées aussi complexes, je suis plus terre à terre. Cet homme a probablement été un monstre caché derrière des apparences de normalité, mais lui aussi, dans cette affaire, est un produit du destin tragique auquel vous faites référence. »

Commencée sous les auspices du roman d’enquête classique, Viande sèche est le deuxième roman d’une série de quatre titres intitulée « La ballade du Britanico ». L’enquête criminelle prend cependant ici une tournure plus politique, sans verser pour autant dans le militantisme. Une des grandes forces de Martín Malharro est en effet de ne jamais se départir de son regard d’observateur de l’histoire et de la société argentine, un regard semblable à un scalpel disséquant le corps social pourrissant d’un pays marqué par les années funestes de la dictature. En cela, l’auteur s’inscrit dans la tradition du roman noir à la Chandler ou à la Hammett, déclinant avec le personnage de Mariani l’archétype du détective désabusé, sans état d’âme puisque n’hésitant pas à frayer avec la pègre pour arriver à ses fins. Un électron libre, dépourvu de tout engagement politique, fidèle avant tout à lui-même, à son entourage proche et à sa quête de la vérité, y compris lorsqu’elle dérange.

Martín Malharro compose en effet un personnage auquel on adhère d’autant plus aisément qu’il puise au meilleur du roman noir. Revenu de tout et dégagé de toute allégeance, Mariani est un enquêteur libre, plus attaché à la vérité qu’à ses fins de mois. Le bougre a ses routines et ses manies. Il aime aller au cinéma pour y dormir, traîner au garage de son pote Demarchi pour y emprunter des voitures et bavarder. Il affectionne aussi l’observation du spectacle de la rue, attablé au Britanico, une tasse de café ou de maté à portée de main. Loin d’être un dilettante, il se révèle surtout un détective redoutable, disposant d’indics à tous les coins de rue d’une ville dont il connaît les arcanes et apprécie les effluves cosmopolites. Méthodique, obstiné et guère impressionnable, il prend son temps pour élucider les affaires qu’on lui soumet, n’hésitant pas à se fondre dans le paysage, à user des bonnes vieilles techniques, à forcer le hasard si nécessaire, pour arracher les indices qui échappent momentanément à ses investigations.

Sa recherche de Gorlik le confronte aux méfaits de la dictature argentine, Videla et ses sbires, tortionnaires appliqués à éradiquer l’opposition. La sale guerre appartient certes au passé. La démocratie renaissante a lâché les militaires, livrant ses nervis à la vindicte populaire. Mais, ils sont nombreux ceux qui souhaitent solder tous les comptes, rendre justice aux victimes, voire se faire justice d’une manière plus expéditive. Ils sont légion aussi ceux qui veulent oublier ou replonger dans l’anonymat, leur normalité apparente les prédisposant à disparaître d’autant plus facilement, sous une autre identité. La monstruosité se passe des stigmates auxquelles on se complaît à s’attacher, histoire de se rassurer. On ne souhaite pas la voir dans le regard du bon père de famille ou dans le rasoir du barbier voisin. Elle se confond pourtant définitivement avec la banalité de l’existence humaine, se parant des vertus du moment, pour mieux s’épanouir.

Nul besoin d’en dire davantage, Viande sèche est un bon roman, voire même le très bon roman d’une série dont on se prend à espérer la traduction des deux titres restants. En attendant, Calibre 45 rejoint ma liste d’achats.

Viande sèche (Carne seca, 2012) de Martín Malharro – Éditions La dernière goutte, collection « Fonds noirs », 2016 (roman traduit de l’espagnol [Argentine] par Delphine Valentin)

 

Dictionnaire de la fantasy

Chroniquer un dictionnaire est un exercice périlleux. À moins de s’ériger en expert absolu des domaines abordés par les contributeurs de l’objet, une situation réservée à l’érudit chenu ou au fan monomaniaque, difficile en effet, si l’on ne dispose pas du bagage adéquat, de critiquer les choix des auteurs, a fortiori lorsqu’il s’agit d’universitaires attachés à leur champ disciplinaire. Tout au plus peut-on déplorer quelques oublis. Un écueil vite écarté par Anne Besson, dans un avant-propos où elle précise que le Dictionnaire de la fantasy n’a pas pour objet de servir de best of, même si l’on ne peut nier l’impact du succès en librairie présidant au choix de quelques auteurs, GRR Martin, J.K. Rowling, Robin Hobb et Robert Jordan, pour ne pas les nommer.

Membre du Centre d’Études et de Recherches sur les Littératures de l’Imaginaire, professeur de littérature générale et comparée à l’université d’Artois, par ailleurs autrice de plusieurs essais consacrés au genre et ex-chroniqueuse du site ActuSF, la directrice d’ouvrage ne peut guère être critiquée pour sa méconnaissance du domaine questionné. À vrai dire, en dépit d’une couverture souple un peu fragile et d’illustrations couleurs chichement comptées, l’objet est très bien conçu. Bénéficiant de 117 notices classées par ordre alphabétique et accompagnées de renvois vers d’autres parties, le Dictionnaire de la fantasy apparaît en effet comme le pendant académique de La Fantasy pour les nuls dirigé par Jean-Louis Fetjaine. En somme, pas vraiment le genre d’ouvrage destiné aux novices, même si la volonté pédagogique n’est pas complètement absente de ses pages, notamment dans les très riches annexes où sont dévoilés les auteurs ayant contribué à l’ouvrage, un récapitulatif des entrées et, surtout, une liste d’œuvres conseillées classées par thème. Le Dictionnaire de la fantasy s’adresse donc à l’amateur souhaitant mettre sa connaissance du genre à l’épreuve de l’analyse raisonnée d’universitaires, spécialistes dans les domaines de la littérature et de l’Histoire. Sur ce point, on n’est pas déçu, tant l’approche transversale se veut foisonnante et originale. Certes, on retrouve quelques-uns des tropes, motifs et lieux communs du domaine. Mais à côté de l’élu, de l’épée, du dragon, de l’empire, de l’elfe, du barbare, des châteaux et autres chevaliers, les contributeurs proposent des articles consacrés au tourisme, au fandom, au péplum, à la nourriture, à la boisson, à la sexualité et aux femmes. Sans pour autant négliger l’aspect technique et historique du genre, les auteurs abordant aussi les notions d’intertextualité, de cycle, de mythe, de conte et de modernité. Heureusement, pas de notice fastidieuse consacrée à la taxinomie, même si les sous-genres de la fantasy sont évoqués de manière indirecte dans plusieurs articles. Parmi les écrivains qui jalonnent l’ouvrage, on ne sera pas étonné de retrouver J.R.R. Tolkien, C.S. Lewis, R.E. Howard et Mervyn Peake à côté des moins connus William Morris, Lord Dunsany, T.H. White et George MacDonald. Si la littérature apparaît comme le cœur du propos du dictionnaire, le regard des contributeurs ne se cantonne pas à ce seul média. Le jeu de rôles et ses déclinaisons vidéoludiques, le GN, le cinéma, les séries, la bande-dessinée, comics et mangas, font également l’objet de notices. Enfin, les points de vue de quelques acteurs du genre, Lionel Davoust, Mélanie Fazi, Jean-Philippe Jaworski et Estelle Faye, pour n’en citer que quelques-uns, viennent donner un peu de chair à l’ensemble.

Au final, le Dictionnaire de la fantasy se révèle un ouvrage indispensable pour l’amateur, contribuant par ses articles à développer un panorama synthétique sur l’histoire, les thématiques et l’évolution d’un genre né en réaction à la modernité, et pourtant enrichi à son contact.

Dictionnaire de la Fantasy – Anne Besson (dir.) – Editions Vendémiaire, octobre 2018

Le Chemin s’arrêtera là

Seize ans au compteur, Louis vit dans les parages de la zone industrialo-portuaire de Dunkerque. Privilège de la jeunesse, il a de la curiosité à revendre, mais son avenir se limite à l’horizon gris de la Mer du nord. Depuis que sa mère est morte, écrasée par un poids-lourd alors qu’elle regagnait des lieux plus calmes après une énième dispute avec son mari, il habite désormais avec Michel, un taiseux amer, solitaire depuis que son épouse l’a quitté. Aux dernières nouvelles, elle serait d’ailleurs mourante, le corps rongé par le cancer. Et puis, il y a Wilfried, un sale type cruel, père de trois bons à rien. Le bougre souffre sous la coupe d’une compagne tyrannique, ne trouvant son bonheur qu’en pratiquant la pêche en surfcasting sur la digue. Il y côtoie souvent Cyril qui vit non loin de là avec sa fille Mona, dans une caravane posée dans les dunes au bord de l’eau, avec comme seul paysage les kilomètres de quais du port et ses grues-portiques. Il croise aussi Gilles, un gosse qui ne rêve que de tuer un phoque, histoire de se venger de son père, une brute dont il garde la trace des coups sur tous le corps. Sans oublier Jérôme, célibataire sans ambition autre que celle d’entretenir la maison familiale contre les dunes qui la dévorent peu-à-peu. Entre mer et port, la digue héberge un microcosme fracassé, sans avenir et au passé douloureux. Un terroir propice à tous les drames, y compris les plus sordides.

« Ce n’est pas l’horizon qui nous manque, mais l’imagination. Avec de l’imagination, je supporterais mieux la réalité, je trouverais de la consolation. »

En cinq instantanées pris sur le vif, Pascal Dessaint dresse le portrait d’une humanité dépouillée de toute dignité, condamnée aux marges insalubres de la société industrielle, avec comme unique horizon les fantômes d’un passé ayant dénaturé et souillé irrémédiablement l’environnement. Un quart-monde sans perspective, si ce n’est de rejouer chaque jour la comédie d’une existence superflue, dépourvue de la capacité à se projeter, à sortir de sa condition présente. On les a ainsi privés de tout, d’espoir comme d’avenir, les poussant à la méchanceté et à adopter des mœurs répugnantes. De pire en triste.

Entendons-nous bien, le propos de Pascal Dessaint ne se limite pas à l’injonction salauds de pauvres !, incitant le lecteur à se complaire dans ses préjugés. L’auteur ne fait pas davantage œuvre de voyeurisme en décrivant les habitudes douteuses des habitants de ce microcosme. Il décrit juste des existences détruites par un monde absurde, plaçant l’intérêt bien compris au-dessus de l’intérêt général ou de la simple empathie pour autrui. On encaisse ainsi les coups reçus par les personnages, leurs rancœurs personnelles et leurs vices. La médiocrité ambiante nous étouffe littéralement et l’on attend longtemps avant de voir poindre une petite lueur d’optimisme.

Dans une veine sociale semblable à celle de Les Derniers jours d’un homme, Pascal Dessaint nous livre donc un roman d’une noirceur indéniable, pourtant ponctué d’images d’une force et d’une beauté lumineuses. Il y décrit une humanité abandonnée sur le bord du chemin par la mondialisation. Une humanité qui se laisse aller à ses pires travers pour se donner l’impression d’exister encore. Il nous rappelle enfin que si la misère pousse au crime, les causes de cette misère sont elles-mêmes aussi un crime.

Le Chemin s’arrêtera là de Pascal Dessaint – Éditions Rivages/Thriller, janvier 2015