Viande sèche

Détective privé de seconde zone, Mariani est hébergé chez ses deux vieilles tantes où il occupe une petite chambre, profitant également des repas et du programme télé. Dans la journée, il tue le temps attablé au bar du Britanico, un vieil hôtel de San Telmo, dans le centre de Buenos Aires, où la foule ne se bouscule guère pour solliciter ses services. Engagé par le neveu de Bernardo Gorlik pour rechercher le vieil homme, il découvre que le bonhomme est mort depuis 1983, laissant la place à un drôle de paroissien, acariâtre et secret. D’aucuns auraient aussitôt lâché l’enquête, mais pas Mariani qui s’obstine à faire toute la lumière sur cette étrange histoire, quitte à exhumer les secrets de la sale guerre, ceux de l’époque de Videla et du Campo de Mayo, l’un des plus sinistres camps de torture de la dictature des généraux.

« Toute justice est une sorte de vengeance, et la vengeance fait partie de notre destin. Regardez l’histoire, observez la réalité et vous verrez que tragédie et vengeance sont parmi les matériaux qui ont forgé ce pays. Je n’élabore pas de pensées aussi complexes, je suis plus terre à terre. Cet homme a probablement été un monstre caché derrière des apparences de normalité, mais lui aussi, dans cette affaire, est un produit du destin tragique auquel vous faites référence. »

Commencée sous les auspices du roman d’enquête classique, Viande sèche est le deuxième roman d’une série de quatre titres intitulée « La ballade du Britanico ». L’enquête criminelle prend cependant ici une tournure plus politique, sans verser pour autant dans le militantisme. Une des grandes forces de Martín Malharro est en effet de ne jamais se départir de son regard d’observateur de l’histoire et de la société argentine, un regard semblable à un scalpel disséquant le corps social pourrissant d’un pays marqué par les années funestes de la dictature. En cela, l’auteur s’inscrit dans la tradition du roman noir à la Chandler ou à la Hammett, déclinant avec le personnage de Mariani l’archétype du détective désabusé, sans état d’âme puisque n’hésitant pas à frayer avec la pègre pour arriver à ses fins. Un électron libre, dépourvu de tout engagement politique, fidèle avant tout à lui-même, à son entourage proche et à sa quête de la vérité, y compris lorsqu’elle dérange.

Martín Malharro compose en effet un personnage auquel on adhère d’autant plus aisément qu’il puise au meilleur du roman noir. Revenu de tout et dégagé de toute allégeance, Mariani est un enquêteur libre, plus attaché à la vérité qu’à ses fins de mois. Le bougre a ses routines et ses manies. Il aime aller au cinéma pour y dormir, traîner au garage de son pote Demarchi pour y emprunter des voitures et bavarder. Il affectionne aussi l’observation du spectacle de la rue, attablé au Britanico, une tasse de café ou de maté à portée de main. Loin d’être un dilettante, il se révèle surtout un détective redoutable, disposant d’indics à tous les coins de rue d’une ville dont il connaît les arcanes et apprécie les effluves cosmopolites. Méthodique, obstiné et guère impressionnable, il prend son temps pour élucider les affaires qu’on lui soumet, n’hésitant pas à se fondre dans le paysage, à user des bonnes vieilles techniques, à forcer le hasard si nécessaire, pour arracher les indices qui échappent momentanément à ses investigations.

Sa recherche de Gorlik le confronte aux méfaits de la dictature argentine, Videla et ses sbires, tortionnaires appliqués à éradiquer l’opposition. La sale guerre appartient certes au passé. La démocratie renaissante a lâché les militaires, livrant ses nervis à la vindicte populaire. Mais, ils sont nombreux ceux qui souhaitent solder tous les comptes, rendre justice aux victimes, voire se faire justice d’une manière plus expéditive. Ils sont légion aussi ceux qui veulent oublier ou replonger dans l’anonymat, leur normalité apparente les prédisposant à disparaître d’autant plus facilement, sous une autre identité. La monstruosité se passe des stigmates auxquelles on se complaît à s’attacher, histoire de se rassurer. On ne souhaite pas la voir dans le regard du bon père de famille ou dans le rasoir du barbier voisin. Elle se confond pourtant définitivement avec la banalité de l’existence humaine, se parant des vertus du moment, pour mieux s’épanouir.

Nul besoin d’en dire davantage, Viande sèche est un bon roman, voire même le très bon roman d’une série dont on se prend à espérer la traduction des deux titres restants. En attendant, Calibre 45 rejoint ma liste d’achats.

Viande sèche (Carne seca, 2012) de Martín Malharro – Éditions La dernière goutte, collection « Fonds noirs », 2016 (roman traduit de l’espagnol [Argentine] par Delphine Valentin)

 

4 réflexions au sujet de « Viande sèche »

  1. Journée des surprises avec le HTML ? Moi c’est le titre que j’avais oublié, sans oublier les heures passées à harmoniser les gabarits de textes issus de différentes sources. Enfin ça fait passer le temps …

  2. Je suis toujours dans la découverte des romans de Rolo Diez en occasion, car beaucoup ne sont plus réédités. Un peu dommage.
    Mais je note celui-là.

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