La Parabole du Semeur

Comme l’avait prédit T.S. Heliot, le monde s’est achevé dans un murmure. Un effondrement lent et inexorable de la civilisation. Lauren a eu la malchance de naître dans ce contexte, contrainte de renoncer au confort, aux certitudes et à la sécurité de ses aînés. Elle a trouvé refuge à Robledo, une petite ville non loin de Los Angeles, où l’on entretient encore l’illusion du monde d’avant derrière des murs. Jamais assez hauts. Son père pasteur est devenu l’un des piliers de la petite communauté, assurant la protection de sa famille en attachant beaucoup d’importante à préserver le secret de sa fille. Lauren souffre en effet d’hyperempathie, ressentant jusque dans sa chair la souffrance d’autrui. Une malédiction à une époque où prévaut la violence et la cruauté et où le moindre squatteur ou junkie, voire le vagabond le plus inoffensif, lorgne avec convoitise le bien d’autrui, prêt à tuer pour s’en emparer. Il lui a appris l’usage des armes et ce qu’il convient de faire avec si l’on est menacé. Elle a suivi son enseignement, délaissant dans le secret de son cœur la foi paternelle pour écrire un évangile personnel, forgé sur l’autel du monde d’après. Car, Dieu est changement, et il convient de l’épouser si l’on veut survivre.

À l’heure du dérèglement climatique, du racisme systémique et de l’individualisme généralisé, lire La Parabole du Semeur donne l’impression de découvrir une prophétie en voie de réalisation. Certes, nous n’en sommes pas encore au morcellement de la nation américaine, même si le mandat de Donald Trump a jeté de l’huile sur le feu de la division. Mais, le décor post-apocalyptique imaginé par Octavia E. Butler comporte suffisamment d’éléments familiers pour susciter un sentiment d’inquiétude. À vrai dire, tout semble tellement proche de nous que l’on ne serait pas étonné de voir dans La Parabole du Semeur une description à peine fantasmée de la dissolution de la nation américaine.

L’effondrement passe en effet par la disparition du lien social, ou du moins par sa réduction au plus petit échelon : le voisinage. La nation et son émanation institutionnelle se trouvent ainsi réduits à la portion congrue, les décisions du gouvernement ne faisant qu’accélérer le processus. L’État n’existe plus que sous la forme d’une fiction dont la population se détourne, consciente qu’il n’est plus en mesure d’assurer ses missions régaliennes. La police subsiste pourtant, même si elle rançonne plus qu’elle protège, et l’éducation perdure. On se demande toutefois pour qui ? Quant au système de santé, on ne sait pas, même si on se doute qu’il devient un privilège accessible seulement aux plus riches, ceux en mesure de se payer des miliciens pour assurer leur protection.

Paradoxalement, l’économie monétaire subsiste, il est d’ailleurs vital d’avoir un travail pour gagner les dollars nécessaires à l’achat des biens vitaux, notamment l’eau potable. Pour le reste, on compte sur son potager ou son verger, pratiquant ce que d’aucuns appellent l’autarcie. On compte aussi beaucoup sur la chance, essayant de la gagner à sa cause en offrant le moins possible de prise à plus pauvre que soi, ils sont légion dehors, derrière le mur, ou en priant pour échapper à la cruauté des drogués à la pyro, ces fous furieux qui ne rêvent que de mettre le feu au monde entier. La guerre de tous contre tous, surtout les plus pauvres, semble être devenu la seule règle, les laissés pour compte guettant la moindre occasion ou la moindre faiblesse pour prolonger leur existence misérable.

L’alternative existe pourtant. Il suffit pour cela de se mettre sous la protection des grandes entreprises qui privatisent des villages entiers, un peu partout. À la condition de renoncer à ses armes et d’accepter de payer pour tout : la nourriture, le logement, l’eau et la sûreté. Tout cela n’est pas sans rappeler l’époque féodale, l’effacement de l’autorité publique au profit de seigneurs aptes à défendre la population. Un retour au servage ou à sa variante plus corporate, l’esclavage, considéré comme le prolongement naturel du changement.

Tout ceci est suggéré, amené progressivement en lisant le journal intime de Lauren dont le récit sensible, entrecoupé de mysticisme, contribue à faire monter la tension dramatique et laisse entendre que le changement peut être multiple et plus humain. La jeune femme noire atteinte par un syndrome d’hyperempathie qui la prédestine à souffrir pour les autres, fait montre d’une maturité troublante, se faisant la prophétesse d’un futur plus bienveillant, mais pas naïf. L’homme reste en effet un loup pour l’homme, surtout en période de crise, et si l’on souhaite survivre dans l’immédiat, on ne peut hélas faire l’impasse sur la légitime défense. On doit également façonner son propre dieu en s’adaptant aux bouleversements sociaux et économiques, sans renoncer pour autant à la compassion et à la nécessaire entraide qui rendent l’existence finalement supportable.

Lauréate du prix Génie de la Fondation MacArthur Grant pour La Parabole du Semeur et sa suite La Parabole des Talents, Octavia E. Butler n’usurpe pas cette récompense. Au-delà du contexte post-apocalyptique ou de l’anticipation socio-politique, le présent roman se veut en effet un message volontariste, appelant à dépasser l’égoïsme et la barbarie pour aller porter les « Semences de la Terre » en d’autres mondes.

La Parabole du Semeur (Parable of the Sower, 1993) de Octavia E. Butler – Au diable vauvert, réédition « Les Poches du Diable », octobre 2020 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Philippe Rouard)

2 réflexions au sujet de « La Parabole du Semeur »

  1. . « Comme l’avait prédit T.S. Heliot, le monde s’est achevé dans un murmure. » J’ai débuté un recensement des influences de T.S Eliot; j’ajoute Butler. Le poème en question hormis son final est d’une lecture très difficile

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