La Tour du Freux

Si Nietzsche a prédit la mort de Dieu, Ann Leckie la met en scène dans un roman de fantasy qui, s’il ne s’écarte pas des conventions du genre, n’en demeure pas moins suffisamment singulier pour susciter l’intérêt, du moins le mien.

L’Iradène prospère sur les rives du détroit séparant l’Océan du Nord et la Mer d’Épaulement, prélevant un droit de passage sur le commerce. Mais, de l’autre côté de l’eau, le port d’Ard Vukstia entretient une rancune tenace contre le Freux, depuis que le dieu tutélaire de Vastaï a vaincu ses propres protecteurs divins. En compagnie de Mawat, l’héritier légitime du Bail du Freux, seigneur de l’Iradène, Éolo chevauche vers la capitale, laissant les terres du Sud exposées aux incursions des Tells qui convoitent les terres de leurs voisins. L’aide de camp dévoué découvre bientôt une cité en proie à l’incertitude, où le pouvoir semble avoir été usurpé, en dépit du respect des apparences. À l’ombre de la tour du Freux, siège du pouvoir séculaire du dieu désormais aux transcendants absents, le combattant mutique se familiarise avec les coutumes locales, se fondant dans le paysage afin d’élucider l’énigme de la disparition du précédent Bail du Freux.

La lassitude me pousse de plus en plus à délaisser la fantasy. Sans doute la propension du genre à décliner des cycles interminables n’est-elle pas étrangère à ce fait. Et, ce ne sont pas les variations supposées plus « hard » qui ont contribué à me réconcilier avec cette occurrence des littératures de l’Imaginaire. Bref, j’ai sans doute vieilli, élevant mon niveau d’exigence au fur et à mesure que j’ai pris de l’âge. Mais, pas au point de négliger les signaux d’alerte positifs qui ponctuent le net, entre deux publications photos de chatons. Ma curiosité a ainsi été titillé récemment par les prolétaires du kolkhoze Abdaloff, à l’occasion d’une émission où était chroniqué le dernier roman d’Ann Leckie traduit en France. Et, j’avoue que ma vigilance a été récompensée.

La tour du Freux est en effet un roman très original qui, au-delà de la sempiternelle intrigue d’usurpation de pouvoir, parvient tout de même à sortir des sentiers battus. D’abord, parce que l’affrontement se joue en sourdine, décalé dans un passé antique, voire antédiluvien, ou dans les coulisses de l’intrigue principale, via un point de vue étranger à l’action. Ann Leckie a de surcroît le bon goût d’éviter l’écueil du manichéisme, sans verser pour autant dans le tous pourri ou l’inversion des archétypes. À vrai dire, La Tour du Freux est surtout une histoire de manipulation où les manipulés ne sont finalement pas ceux que l’on croit.

Le roman adopte ainsi un point de vue extérieur, celui d’un narrateur s’exprimant à la première ou à la troisième personne, omniscient de surcroît, dont on découvre progressivement la nature et l’histoire. Celui-ci apparaît finalement comme le principal protagoniste d’un récit focalisé sur un duo de personnages qui ne sont finalement que les victimes d’un destin qui leur échappe. Le ton, le point de vue et l’arrière-plan contribuent pour beaucoup à l’attrait éprouvé pour le roman, constituant l’un des principaux ressorts d’une intrigue par ailleurs assez efficace. Pour terminer, la psychologie des personnages, notamment le duo formé par Mawat et son aide camp Éolo, est brossé avec suffisamment de finesse, de mystère et de complexité pour susciter l’intérêt. Un fait qui ne gâche rien, bien au contraire.

Plus connue pour ses romans de science fiction, Ann Leckie parvient ici à instiller une once de rationalité à un récit où se côtoient créatures divines, magie et destin. C’est subtil, bien mené et finalement passionnant, avec une touche tragique finalement pas désagréable. Bref, La Tour du Freux me paraît être une grande réussite qui me pousse désormais à lire la part science-fictive de l’autrice, en commençant par « Les Chroniques du Radch ». Un gros morceau me souffle mon petit doigt.

La Tour du Freux (The Raven Tower, 2019) de Ann Leckie – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

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