Lorsque le dernier arbre

Michael Christie pourrait bien être l’un des incontournables d’une rentrée littéraire toujours aussi prolifique. Premier roman de l’auteur canadien, si l’on fait abstraction d’un recueil de nouvelles paru sous nos longitudes chez Albin Michel, Lorsque le dernier arbre affiche avec pudeur et sincérité les qualités propres aux grands romans, celles qui vous font relâcher un livre à la fois émerveillé et songeur, saisi par un sentiment de finitude, mais aussi exalté par la formidable faculté de résilience des êtres humains.

Fresque familiale, dixit la quatrième de couverture, le roman de Michael Christie l’est incontestablement. Du XXIe siècle, en léger décalage dans le futur par rapport à notre temporalité, au début du XXe siècle, l’auteur canadien retrace la généalogie d’une famille atypique, dont le parcours intime reste inextricablement associé à l’Histoire et à la haute canopée des forêts nord américaines. Grandeur et décadence, mais aussi rédemption sont ainsi liées au destin des Greenwood, du fondateur de la famille, le richissime Harris, à son arrière petite-fille, Jacinda, l’ex-étudiante désormais réduite à payer la note laissée par des prédécesseurs peu soucieux de préserver la capital naturel de la planète.

« Mais pourquoi attendons-nous de nos enfants qu’ils mettent un terme à la déforestation et à l’extinction des espèces, qu’ils sauvent la planète demain, quand c’est nous qui, aujourd’hui, en orchestrons la destruction ? […] Le meilleur moment pour planter un arbre, c’était il y a vingt ans. À défaut de quoi c’est maintenant. »

Lorsque le dernier arbre apparaît ainsi comme une quête des racines, celles des membres de la famille Greenwood. Une famille dépareillée ayant lié son destin à celui des forêts composant le paysage canadien et sur lequel le regard des hommes se porte avec convoitise, émerveillement ou un respect quasi-religieux. Du fondateur de la lignée, bâtisseur d’un empire ayant cru sur les dépouilles des arbres tronçonnés, à Jacinda, l’ultime rejeton, gardienne de la Cathédrale, l’un des derniers bastion de la forêt primaire après que le Grand Dépérissement ait transformé la planète en désert de poussière, en passant par le grand oncle hobo, le père charpentier et la grand-mère activiste écologiste, on suit les ramification d’un récit où les drames familiaux font échos à la marche de l’Histoire et à la dégradation inexorable de la biosphère.

Lorsque le dernier arbre est en effet aussi histoire de communauté puisqu’il renvoie au devenir d’une humanité menacée par ses propres déprédations. Le roman de Michael Christie pose ainsi la question de la transmission et de l’héritage. Que laisserons-nous à nos enfants ? Un monde meilleur que celui qui nous a vu naître où une terre gâte dont les mots peinent à décrire tous les maux ? À cette question, au moins aussi vieille que l’humanité, l’auteur canadien oppose le temps long des forêts qui affichent dans leur bois les cycles climatiques et les accidents historiques. Une collection d’individus mettant en commun leurs ressources, se protégeant les uns les autres du froid, des intempéries et de la sécheresse. Un idéal pour les êtres humains.

« Le bois, c’est du temps capturé. Une carte. Une mémoire cellulaire. Une archive. »

Lorsque le dernier arbre illustre donc à merveille le poème de Baudelaire. Et si la nature, sous sa forme forestière, y apparaît bien comme un temple de vivants piliers, son hospitalité semble bien mal récompensée par une humanité tiraillée entre son instinct de prédation et sa recherche d’une hypothétique rédemption. Bref, Michael Christie nous propose un sublime roman familial, en forme d’analogie sylvestre, dont on mesure le caractère immersif et éthique avec délectation.

Lorsque le dernier arbre (Greenwood, 2019) – Michael Christie – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », septembre 2021 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Sarah Gurcel)

Vorrh

Loué par Alan Moore dans une préface où l’auteur de Northampton évoque à son propos Ghormenghast de Mervyn Peake et Gloriana de Michael Moorcock, Vorrh paraît dans nos contrées auréolé d’une réputation élogieuse, pour ne pas dire tapageuse. De quoi nourrir quelques craintes, tant cet assaut de dithyrambes peut paraître forcé. Fort heureusement, il ne faut pas longtemps pour constater que cela n’est en rien usurpé, et que l’on se trouve bien face à une fresque foisonnante dont la complexité et la densité font échouer toute tentative d’en rendre compte de peur d’en affaiblir l’effet. Reste qu’il nous faut néanmoins nous y essayer, avec nos faibles moyens.

Oubliez tout ce que vous savez sur la fantasy et ses archétypes devenus stéréotypes à force d’être usés jusqu’à la trame. Le roman de Brian Catling enracine son propos dans le terreau fertile de la Vorrh, une selva mystérieuse dont les arpenteurs échouent à fixer les limites, et que les mots peinent à décrire. Sous ses frondaisons errent des explorateurs déboussolés, ne comprenant pas que la carte n’est définitivement pas le territoire. Des hordes de bûcherons, réduits à des pantins à force de fréquenter ses parages, abattent ses arbres pour en tirer les grumes qui font la fortune des commerçants d’Essenwald, la vaste cité coloniale greffée à sa lisière comme un chancre, où prospèrent aussi des individus aux intentions inquiétantes. Mais les luxuriances de la forêt échappent à l’entendement, cachant bien des secrets et nourrissant la foi des mystiques. D’aucuns y auraient aperçu des créatures contrefaites dont le visage semble incrusté dans le torse, monstres anthropophages dénués de moralité et d’humanité. D’autres sont persuadés que ses profondeurs sylvestres abritent le Jardin d’Éden, Adam et légions d’anges ou démons y compris. Bien peu peuvent cependant prouver leurs dires car ne dit-on pas que la Vorrh absorbe la mémoire des hommes, leur faisant perdre la raison et oublier jusqu’à leur identité ?

Omniprésente et pourtant toujours lointaine, la Vorrh reste donc un creuset propice aux spéculations les plus oiseuses, une forêt de symboles où se matérialisent tous les possibles et tous les fantasmes de l’inconscient collectif. Elle est pourtant aussi une réalité prégnante dont les manifestations influencent la vie des uns et des autres, forgeant les destins. Avec une imagination créatrice intarissable, Brian Catling opte pour une approche rappelant celle du réalisme magique. Les éléments irrationnels se mélangent à un contexte se voulant réaliste, subvertissant les conventions de la fantasy et empruntant également sa matière à l’Histoire ou à la vie de personnages historiques, tels le photographe Eadweard Muybridge, l’inventeur du zoopraxiscope, ou l’écrivain Raymond Roussel. On croise ainsi un mystérieux archer doté d’une arme consciente, un enfant cyclope, des créatures en bakélite vivant aux tréfonds d’une bâtisse vénérable, le dernier survivant de la tribu des « Vrais Humains », des shamanes en pagaille, des entités surnaturelles issues d’un passé antédiluvien, des hommes transformés en zombies, sans volonté mais pas sans âme, et bien d’autres personnages fantasmagoriques. Brian Catling multiplie les fils narratifs dans un apparent désordre qui finit par faire sens, façonnant une œuvre mutante où l’ancien est appelé à se fondre, sous le pouvoir transformateur des mots, en un récit débarrassé des pesanteurs de la tradition.

Attendons maintenant de voir où l’auteur nous mène en découvrant The Erstwhile (Les Ancêtres, à paraître en octobre) et The Cloven, deuxième et troisième tomes d’une trilogie dont le premier opus fascine et n’a pas fini d’ensemencer l’imaginaire par ses nouvelles expériences.

Vorrh de Brian Catling – Fleuve Editions, collection Outre Fleuve, septembre 2019 (roman traduit de l’anglais par Nathalie Mège)

L’île des âmes

Premier roman de Piergiorgio Pulixi traduit dans l’Hexagone, L’île des âmes n’est pas l’œuvre d’un débutant. Bien au contraire, il s’agit du roman d’un auteur chevronné ayant à son actif plusieurs autres titres, pour certains primés. Le présent livre a d’ailleurs reçu le prix Scerbanenco, un fait qui a sans doute facilité sa parution dans nos contrées. Membre du collectif Mama Sabo, Piergiorgio Pulixi est aussi l’élève de Massimo Carlotto, situation qui le rend à mes yeux immédiatement sympathique. L’île des âmes fait allusion à sa terre natale, la Sardaigne, plus particulièrement à son passé antique, voire préhistorique, dont certains rites cultuels servent ici de fil rouge à une sordide enquête criminelle.

Si la quatrième de couverture convoque les références visuelles de la Série True detective et du film The Wicker Man, l’intrigue de L’île des âmes se réduit assez rapidement au duo formé par les enquêtrices Mara Rais et Eva Croce. Les deux femmes ont été mutées au département des « Crimes non élucidés » de la police de Cagliari, histoire de les éloigner de leurs affaires habituelles. À vrai dire, la mutation a toutes les apparences d’un enterrement de première classe. Teigneuse du duo, Rais cache son caractère ombrageux et sa grande gueule sous les apparence d’une féminité outrageuse. Plus réfléchie et mutique, Croce a traversé la Mer Tyrrhénienne, espérant oublier son passé et son passif sur une terre vierge. Toutes les deux ont la réputation d’être des électrons libres, en délicatesse avec leur hiérarchie et les fonctionnaires de la Questure. Bref, l’équipe formée par Rais et Croce rejoue une recette connue et bien rodée, celle des deux flics dissemblables mais pourtant complémentaires lorsqu’ils mènent l’enquête. Une synergie particulièrement efficace ici, même si l’on peut juger certaines vannes un tantinet répétitives, voire surjouées, pour continuer de filer la métaphore cinématographique.

En dépit de ce duo de choc, on ne peut hélas s’empêcher d’éprouver un sentiment de déception. L’impression d’avoir lu deux récits juxtaposés dans un seul roman. Piergiorgio Pulixi entremêle en effet les ressorts du roman policier avec le portrait d’un terroir ancestral marqué par la tradition et le culte du secret. Cet aspect du récit, ponctué de descriptions magnifiques nimbées d’une aura légère de fantastique, se révèle assez convaincant. Hélas, l’entrelacement ne fonctionne pas, faute d’un véritable liant entre les deux trames. De surcroît, on n’est guère troublé par l’horreur des crimes commis, le suspense demeurant très évasif, pour ne pas dire subliminal. L’aspect rituel de l’exécution des victimes est évacué, se cantonnant à un hors champs didactique mâtiné de quelques notions d’anthropologie. Si l’on en apprend ainsi beaucoup sur l’agropastoralisme sarde, la culture nuragique, le culte de la déesse-mère et de Dyonisos, cette connaissance se construit au détriment de la tension et du frisson. Bref, on ne s’écarte guère des routines du thriller, enchaînant les courts chapitres où l’intrigue se réduit à un crescendo dramatique mollasson, et où même les cliffhangers paraissent bâclés ou du moins dépourvus du sentiment d’urgence inhérent au genre.

On referme donc L’île des âmes sans enthousiasme, partagé entre l’agacement , le sentiment d’avoir lu un roman un tantinet bancal, et un émerveillement avorté pour la Sardaigne et ses mystères. À tel point qu’on se demande si l’on lira la prochaine enquête de Mara Rais et Eva Croce. Suspense !

L’île des âmes (L’isola delle anime, 2019) – Piergiorgio Pulixi – Éditions Gallmeister, 2021 (roman traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux)

Ormeshadow

Dans une Angleterre préindustrielle, à la fois familière et étrangère, Gideon s’en revient avec ses parents dans la ferme familiale, jadis quittée par son père. Abandonnant le confort et l’animation de Bath, il y éprouve la solitude et la rudesse du déracinement, dans un décor campagnard dominé par les hauteurs de l’Orme, l’éminence rocheuse donnant son nom à la région. Il y fait aussi connaissance de Thomas, son oncle paternel. Un personnage taiseux et brutal, dont les avis résonnent comme des sentences à l’encontre de John, son frère. Sur la lande, entre mer hostile et collines pouilleuses, Gideon fait ainsi l’apprentissage de l’âpreté de l’existence, renouant avec la légende du dragon endormi sous la falaise. Un secret sur lequel sa famille veille, génération après génération.

Lauréat de deux récompenses prestigieuses, Shirley Jackson et British Fantasy Awards, le vingt-neuvième titre de la collection « Une Heure-Lumière » met en vedette Priya Sharma, bien connue pour ses nombreuses nouvelles et novellas outre-Manche, mais beaucoup moins dans l’Hexagone. Une découverte en forme de bonne surprise, même si le recours au fantastique reste ici pour le moins superficiel. Oscillant entre naturalisme et légende, Ormeshadow est en effet surtout un récit tragique, marqué du sceau de la cruauté de la vie, n’évitant le désespoir absolu qu’au prix d’une pirouette finale en forme d’ordalie incandescente.

Les amateurs de Thomas Hardy ou de Charles Dickens ne seront pas dépaysés par les landes inhospitalières où est implanté Ormesleep, le domaine de la famille Belman. Ils ne seront pas déconcertés en retrouvant des ressorts et des motifs familiers au récit d’apprentissage. Mais, il faut avoir le moral bien accroché pour supporter les épreuves subies par Gideon. Une enfance littéralement en souffrance, confrontée à l’ingratitude, voire au mépris d’autrui, malmenée par la rusticité des mœurs rurales et le caractère sordide du monde adulte. Priya Sharma s’y entend pour dépeindre les lieux et les personnages, faisant ressortir les aspects dramatiques de la condition de Gideon. Elle trouve le ton juste, ne cédant pas au pathos, pour transmettre la détresse de l’enfant, puis de adolescent. Soumis au climat étouffant de son milieu familial et aux trahisons successives des uns et des autres, l’imagination apparaît comme un refuge face aux cruautés du quotidien, même si la parenthèse enchantée semble bien fragile au regard des coups qu’il prend. C’est à cet imaginaire qu’il adresse ses suppliques, espérant ainsi infléchir un destin entaché par le fatalisme mortifère, et le lecteur accompagne cet espoir, conscient de l’incertitude de l’avenir et du caractère illusoire du procédé.

En dépit d’une forme très classique, Ormeshadow est un bien beau récit d’apprentissage, empreint d’une émotion sincère où l’imaginaire apparaît comme un échappatoire salutaire, révélant des vertus consolatrices puissantes. De quoi se venger de la réalité.

Ormeshadow (Ormeshadow, 2019) – Priya Sharma – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2021 (novella traduite de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel)

Paradis, année zéro

Paradis, année zéro n’usurpe pas le qualificatif de roman satirique où toute ressemblance avec l’actualité ou avec des personnages réels serait fortuite. Roman énervé et énervant, du moins pour une certaine frange du lectorat, le livre de Christophe Gros-Dubois rappellera même à l’amateur la manière d’un certain Jean-Pierre Andrevon. D’une écriture incisive, optant pour le registre oral et faisant l’impasse sur les afféteries ou les clichés du beau style et de l’introspection, l’auteur nous immerge au cœur d’une Amérique post-trumpienne, multipliant les allusions et les parallèles avec un pays malade du racisme.

Résumer le roman n’a que peu d’intérêt. Que le curieux sache juste que le Dust, un mystérieux vent de sable, est venu faire déraper le consensus américain, bouleversant le statu-quo entre Noirs et Blancs. Devenus des lieux enviables, les ghettos noirs des centres urbains sont désormais la proie des milices surarmées de l’alt-right et des populations blanches fuyant la catastrophe. Mais, ces lieux sont aussi la matrice d’une utopie naissante, composée de Noirs et Blancs, hommes, femmes et transgenres confondus, anciens militants des droits civiques et techno-activistes. Le nouveau monde n’a qu’à bien se tenir face aux spasmes du vieux ! Fort heureusement, il est lui aussi armé et dirigé par des caractères bien trempés, cascadeuse noire peroxydée, ancienne gloire de la boxe, vieux combattants des Black Panthers…

Paradis, année zéro ne dépare pas dans une collection se voulant politique, écologique et sociale. Le roman prend racine dans les problématiques du présent, ici le racisme systémique américain, conséquence historique de l’abolition de l’esclavage et des lois Jim Crow, réactivé par un trumpisme décomplexé usant et abusant des fractures américaines pour se maintenir au pouvoir. D’une manière plus globale, il dénonce aussi le contrat social américain, fondé en grande partie sur l’inégalité et l’instinct de domination. Christophe Gros-Dubois ne ménage personne. Défouraillant sans état d’âme, il dresse un portrait grinçant et ses mots fusent comme des balles dum-dum pour trancher dans le vif d’un consensus social délétère et intrinsèquement faussé.

Guère avare en punchlines vachardes, l’auteur convoque ainsi l’imagerie de la Science-fiction, du post-apo madmaxien ou de l’horreur, déconstruisant avec un mauvais esprit jubilatoire les mythologies de l’American Way of Life et du Self Made Man. Stéréotypes et représentations passent ainsi à la moulinette d’une pop culture un tantinet punk, portant le fer de l’émancipation ou de la transgression jusqu’au cœur de la matière cinématographique, pour le plus grand plaisir de l’amateur de films de genre.

L’Amérique ne fait plus rêver. Paradis, année zéro en témoigne d’une plume rageuse et généreuse, invitant le lecteur à ricaner, mais aussi à réfléchir sur ses propres représentations, dans une perspective n’étant pas sans rappeler la manière des contes philosophiques. Avis à l’amateur.

Paradis, année zéro – Christophe Gros-Dubois – Les Moutons électriques, collection « Courant Alternatif », avril 2021

La Fontaine des âges

À quatre-vingt six ans, Max Feder peut se targuer d’une vie bien remplie. Riche à millions, il végète désormais seul dans une maison de retraite, conservant le plus précieux de ses trésors enchâssé dans une bague qui ne le quitte jamais. Jusqu’au jour où ses petits-enfants subtilisent l’objet et le perdent, lui offrant l’opportunité de revoir une dernière fois celle qu’il a toujours adoré. Mais, les années ont-elles flétri les sentiments de Daria, l’amour de jeunesse de Max, rencontrée le temps d’une permission sur l’île de Chypre ? Réduit à une mèche de cheveux et les traces d’un baiser sur un morceau de papier, Daria est-elle restée cette jeune fille magnifiée par le travail de remémoration ou alors est-elle devenue le monstre décrit par tous, cible de toutes les malédictions depuis qu’elle est devenue la source d’une jeunesse éternelle ?

« Quand vous ne désirez plus rien, c’est là que vous mourrez. »

Récompensé par un Nebula Award en 2008, La Fontaine des âges est une novella au propos intime et universel. On pénètre ainsi dans les souvenirs d’un vieillard guère sympathique, pour ne pas dire misanthrope, ayant opté pour la voie du crime plus par dépit amoureux que pour d’autres raisons. Dans un avenir dominé par les biosciences et la cybernétique, Nancy Kress rejoue le mythe de la fontaine de jouvence, sur fond de tumeurs cancéreuses, de mutations génétiques et de cellules souches, dressant le portrait d’un monde où les bouleversements climatiques, les guerres et la ségrégation sociale côtoient les thérapies géniques, les robots et les orbitales. Un futur où les marginaux, éternels parias de l’Histoire, continuent de s’arranger avec les convenances et les lois, adaptant juste leurs pratiques à la modernité. Rien de neuf sous le soleil !

Si l’avenir dépeint par l’autrice américaine ne ressemble en rien aux lendemains qui chantent promis par la révolution technologique des apôtres du progrès, la novella n’adopte pas pour autant le ton critique de la dystopie. Nancy Kress opte en effet pour la neutralité, préférant se focaliser sur les pensées de Max Feder et sur son histoire personnelle. Une existence entière fondée sur la tromperie, le mensonge et le souvenir fantasmé d’une promesse inaboutie. Une illusion assez semblable à celle de la jeunesse éternelle promise à l’humanité et qui nous interroge finalement sur le sens de la vie.

En dépit du sujet, je me retrouve hélas confronté à un immense malentendu, une fois de plus avec l’autrice. Les thématiques de La Fontaine des âges m’interpellent, mais leur traitement me laisse froid. Ce n’est donc pas encore cette novella qui me réconciliera avec Nancy Kress. Tant pis !

La Fontaine des âges (Fountain of Age, 2007) – Nancy Kress – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-lumière », mars 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Erwann Perchoc)

La Nuit du faune

C’est un euphémisme d’écrire que le second roman de Romain Lucazeau était attendu avec impatience. Auréolé du prix Futuriales, dans la catégorie Révélation, et du très convoité Grand prix de l’Imaginaire, Latium lui a valu un certain succès dans le petit milieu de la science-fiction francophone. La Nuit du faune déjoue les attentes soulevées par son prédécesseur, confirmant le goût de son auteur pour la théâtralité, le sense of wonder et le space philosophique opera. Tout cela en deux cent cinquante pages. Autant dire que l’on va souffrir pour chroniquer ce roman sans en affaiblir le souffle narratif, la poésie et les perspectives vertigineuses.

La Nuit du faune commence à la manière d’un conte philosophique. Un genre littéraire que n’auraient certes pas désavoué Voltaire ou Diderot, mais qui convient idéalement ici au propos de Romain Lucazeau. L’auteur tisse en effet sa toile, mobilisant les ressorts et les ressources de la Hard-SF pour tenter de percer l’énigme de l’univers ou du moins pour en déchiffrer la trame. Et, si la réponse proposée aux questions qui taraudent l’humanité depuis ses origines, si ce questionnement eschatologique sur l’univers, la vie et tout le reste n’a pas la brièveté potache du chiffre quarante-deux, elle suscite cependant la sidération, cette émotion addictive chère au cœur de l’amateur de science-fiction, ouvrant les possibles avec panache, lyrisme et humour.

Adonc, l’espace d’une nuit, une nuit des temps dans laquelle on s’abîme, Astrée et Polémas entament un long voyage, délaissant leur carcasse de chair pour un véhicule plus efficient. Elle, fille-étoile sans âge déterminé, bien plus vieille que ne le laisse supposer son apparence enfantine, dernière de son espèce et revenue de tout. Lui, créature primitive en quête de sens et de gloire, ayant bravé l’interdit superstitieux pesant sur la montagne résidence d’Astrée. La dernière et le premier, bientôt rejoint au cours de leurs pérégrinations par Alexis (pour faire court), le successeur de pierre. Ensemble, ils défient l’inconnu, côtoyant les formes de vie organiques ou mécaniques, fondées sur le carbone ou le silicium, qui peuplent cette grande rivière du ciel dont ils n’aperçoivent qu’une portion, du bout de leur bras spiralé.

Cheminant de concert, curieux de tout, ils voient se déployer sous leurs yeux toute une cosmogonie où les Dieux eux-mêmes semblent menacés par le péril de l’entropie. De la planète bleue, havre de nombreuses civilisations dont on connaît la fatidique mortalité, aux confins ténébreux de l’univers, en passant par le cœur ultra-massif de notre galaxie, le trio voyageur découvre ainsi les stratégies évolutives du vivant pour survivre au-delà du terme de son existence. Il observe le cycle apparemment sans fin de l’émergence et de la chute des civilisations, se frottant à la transcendance mais également à la déchéance. L’énumération de leurs aventures ne conduirait qu’à déflorer fâcheusement le récit tout en atténuant sa puissance d’évocation. Que l’éventuel lecteur sache juste qu’Astrée, Polémas et Alexis flirtent avec le disque d’accrétion du bulbe galactique, histoire de voir au-delà de l’horizon des événements, qu’ils servent de messagers à de puissantes méta-civilisations belligérantes enferrées dans un conflit absurde, qu’ils nouent également des relations avec des entités surpuissantes aux desseins abstraits dont ils ressortent transformés à jamais.

Dans un jeu d’échelle vertigineux, Romain Lucazeau confère une certaine élégance aux théories astrophysiques les plus complexes, partisans du Big Freeze ou du Big Crunch choisissez votre camp, n’oubliant pas que la Science-fiction est autant littérature d’images que d’idées, prolongeant les questionnements métaphoriques et critiques de Lucien de Samotase, Thomas Moore, Savinien de Cyrano de Bergerac, Jonathan Swift ou Voltaire.

Espiègle et vertigineux, La Nuit du faune est un livre des merveilles, où l’auteur tente de faire la synthèse entre métaphysique et Hard-SF. Sur ce point, Romain Lucazeau ne déçoit donc pas les attentes, il les dépasse même, proposant une morale de vie enviable : « Le sens de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans l’intensité. » Horace et Ronsard ne disaient pas autre chose.

Plein d’autres avis ici , ou là-bas.

La Nuit du faune – Romain Lucazeau – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2021

Vers les étoiles

Roman multiprimé, auréolé de surcroît d’un buzz élogieux, Vers les étoiles, aka The Calculating Stars, nous propulse dans l’Amérique des années 1950, mais dans une ligne historique divergente. Si les mœurs restent familières à notre connaissance, du moins pour les amateurs des comédies légères de Frank Capra, on va y revenir, il n’en va pas de même pour les faits. Un météore est en effet venu semer la pagaille dans le déroulement historique, ravageant la côte Est nord-américaine, pulvérisant Washington et provoquant quelques raz-de-marée maousses un peu partout dans l’Atlantique. Mais le pire reste à venir. Non, pas le péril rouge un temps espéré par des généraux chatouilleux de la bombe H. Plutôt un bouleversement climatique provoqué par l’emballement de l’effet de serre suite à la vaporisation d’une quantité astronomique d’eau de mer dans l’atmosphère. Pour le couple York, Nathaniel l’ingénieur spatial et Elma la mathématicienne et pilote émérite, le processus est irrémédiable. Il éradiquera toute vie de la surface de la planète. À moins d’essaimer ailleurs.

Premier volet du cycle « Lady Astronaute », The Calculating Stars me laisse un sentiment mitigé, entre intérêt poli et déception. Mais, peut-être mon manque d’enthousiasme n’est-il que le résultat d’un malentendu ? Le propos de Mary Robinette Kowal n’est en effet pas sans rappeler celui du film Les Figures de l’ombre, la Science fiction et l’uchronie restant cantonnés à un arrière-plan renvoyant à des luttes plus contemporaines dans les coulisses du microcosme des littératures de l’Imaginaire. L’autrice y distille un message féministe, voire intersectionnel, non sans une certaine dose de subtilité, même si les relations entre Elma et Nathaniel York essuient les plâtres d’une nunucherie assez affligeante. En dépit de ce léger bémol qui m’a personnellement fortement agacé au point de me sortir du bouquin à plusieurs reprises, Mary Robinette Kowal restitue de manière convaincante l’atmosphère et les mœurs des années 1950, en particulier les préjugés rampants qui animent les relations sociales et sociétales de l’époque, y compris chez leurs victimes. Un racisme et un sexisme systémique que l’autrice fait ressentir via le regard de son héroïne, la fameuse Lady Astronaute.

Afro-américains et Blancs comme hommes et femmes semblent ainsi constamment en proie aux représentations héritées de leur milieu et de leur éducation, luttant ou non contre les conventions et les stéréotypes composant l’alpha et l’omega de leur personnalité. En conséquence, la conquête n’est pas que celle des étoiles, elle se révèle aussi du point de vue de l’intime et de la lutte politique. À l’heure de la reconnaissance des figures occultées de la NASA, le propos de Mary Robinette Kowal semble salutaire, d’autant plus qu’il dévoile un aspect méconnu du rôle des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier au sein du WASP. The Calculating Stars apparaît ainsi comme le pendant féministe et intersectionnel du roman de Tom Wolfe, L’Étoffe des héros, conjuguant les aspects techniques et scientifiques de la conquête spatiale à une révolution des mœurs, précipitée par l’urgence de la fin de l’humanité.

Hélas, sur ce second point, le roman de l’autrice américaine m’a beaucoup moins convaincu. À la manière de Voyage de Stephen Baxter, The Calculating Stars se veut une uchronie revisitant le programme spatial américain dans une perspective différente. Mais, les éléments de dramatisation restent à l’arrière-plan, sous la forme de brèves balancés en début de chapitre. L’intrigue reste désespérément américano-centrée, voire ego-centré, remisant le reste de la planète dans les coulisses du petit monde de Lady Astronaute. Son angoisse maladive face aux caméras et lorsqu’il s’agit de parler en public, ses vomissements, sa condition juive, ses préjugés sur les afro-américains, son admiration pour son époux, leurs ébats amoureux aussi romantiques que le largage du troisième étage de la fusée Saturn V, la haine tenace que lui voue le colonel Parker, incarnation diabolique du patriarcat, sa ténacité face aux préjugés, Mary Robinette Kowal ne nous épargne aucun poncif et on finit par trouver tout cela répétitif et fort ennuyeux, sautant les pages pour abréger notre agacement.

Si l’on entame Calculating Stars avec l’intention de lire une fresque uchronique sur le devenir spatial de l’humanité, on risque sans doute d’être fort déçu. Mais, si l’on n’est pas effrayé par une histoire plus personnelle dont le propos s’adresse aux combats émancipateur du passé et du présent, le roman de Mary Robinette Kowal recèle des passages fort intéressants. À titre personnel, je ne pousserai cependant pas la curiosité plus loin, laissant à d’autres le choix des mots pour chanter les louanges (ou pas) de The Fated Sky et The Relentless Moon, les autres titres du cycle « Lady Astronaute ». Le soap m’a tué.

Vers les étoiles (The Calculating Stars, 2018) – Mary Robinette Kowal – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Imbert)