Vers les étoiles

Roman multiprimé, auréolé de surcroît d’un buzz élogieux, Vers les étoiles, aka The Calculating Stars, nous propulse dans l’Amérique des années 1950, mais dans une ligne historique divergente. Si les mœurs restent familières à notre connaissance, du moins pour les amateurs des comédies légères de Frank Capra, on va y revenir, il n’en va pas de même pour les faits. Un météore est en effet venu semer la pagaille dans le déroulement historique, ravageant la côte Est nord-américaine, pulvérisant Washington et provoquant quelques raz-de-marée maousses un peu partout dans l’Atlantique. Mais le pire reste à venir. Non, pas le péril rouge un temps espéré par des généraux chatouilleux de la bombe H. Plutôt un bouleversement climatique provoqué par l’emballement de l’effet de serre suite à la vaporisation d’une quantité astronomique d’eau de mer dans l’atmosphère. Pour le couple York, Nathaniel l’ingénieur spatial et Elma la mathématicienne et pilote émérite, le processus est irrémédiable. Il éradiquera toute vie de la surface de la planète. À moins d’essaimer ailleurs.

Premier volet du cycle « Lady Astronaute », The Calculating Stars me laisse un sentiment mitigé, entre intérêt poli et déception. Mais, peut-être mon manque d’enthousiasme n’est-il que le résultat d’un malentendu ? Le propos de Mary Robinette Kowal n’est en effet pas sans rappeler celui du film Les Figures de l’ombre, la Science fiction et l’uchronie restant cantonnés à un arrière-plan renvoyant à des luttes plus contemporaines dans les coulisses du microcosme des littératures de l’Imaginaire. L’autrice y distille un message féministe, voire intersectionnel, non sans une certaine dose de subtilité, même si les relations entre Elma et Nathaniel York essuient les plâtres d’une nunucherie assez affligeante. En dépit de ce léger bémol qui m’a personnellement fortement agacé au point de me sortir du bouquin à plusieurs reprises, Mary Robinette Kowal restitue de manière convaincante l’atmosphère et les mœurs des années 1950, en particulier les préjugés rampants qui animent les relations sociales et sociétales de l’époque, y compris chez leurs victimes. Un racisme et un sexisme systémique que l’autrice fait ressentir via le regard de son héroïne, la fameuse Lady Astronaute.

Afro-américains et Blancs comme hommes et femmes semblent ainsi constamment en proie aux représentations héritées de leur milieu et de leur éducation, luttant ou non contre les conventions et les stéréotypes composant l’alpha et l’omega de leur personnalité. En conséquence, la conquête n’est pas que celle des étoiles, elle se révèle aussi du point de vue de l’intime et de la lutte politique. À l’heure de la reconnaissance des figures occultées de la NASA, le propos de Mary Robinette Kowal semble salutaire, d’autant plus qu’il dévoile un aspect méconnu du rôle des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier au sein du WASP. The Calculating Stars apparaît ainsi comme le pendant féministe et intersectionnel du roman de Tom Wolfe, L’Étoffe des héros, conjuguant les aspects techniques et scientifiques de la conquête spatiale à une révolution des mœurs, précipitée par l’urgence de la fin de l’humanité.

Hélas, sur ce second point, le roman de l’autrice américaine m’a beaucoup moins convaincu. À la manière de Voyage de Stephen Baxter, The Calculating Stars se veut une uchronie revisitant le programme spatial américain dans une perspective différente. Mais, les éléments de dramatisation restent à l’arrière-plan, sous la forme de brèves balancés en début de chapitre. L’intrigue reste désespérément américano-centrée, voire ego-centré, remisant le reste de la planète dans les coulisses du petit monde de Lady Astronaute. Son angoisse maladive face aux caméras et lorsqu’il s’agit de parler en public, ses vomissements, sa condition juive, ses préjugés sur les afro-américains, son admiration pour son époux, leurs ébats amoureux aussi romantiques que le largage du troisième étage de la fusée Saturn V, la haine tenace que lui voue le colonel Parker, incarnation diabolique du patriarcat, sa ténacité face aux préjugés, Mary Robinette Kowal ne nous épargne aucun poncif et on finit par trouver tout cela répétitif et fort ennuyeux, sautant les pages pour abréger notre agacement.

Si l’on entame Calculating Stars avec l’intention de lire une fresque uchronique sur le devenir spatial de l’humanité, on risque sans doute d’être fort déçu. Mais, si l’on n’est pas effrayé par une histoire plus personnelle dont le propos s’adresse aux combats émancipateur du passé et du présent, le roman de Mary Robinette Kowal recèle des passages fort intéressants. À titre personnel, je ne pousserai cependant pas la curiosité plus loin, laissant à d’autres le choix des mots pour chanter les louanges (ou pas) de The Fated Sky et The Relentless Moon, les autres titres du cycle « Lady Astronaute ». Le soap m’a tué.

Vers les étoiles (The Calculating Stars, 2018) – Mary Robinette Kowal – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Imbert)

10 réflexions au sujet de « Vers les étoiles »

  1. L’accumulation d’artistes et d’œuvres sur ces thèmes marquera probablement notre époque (j’imagine que dans dix ans, les humoristes (femmes et assimilées parce que les mecs s’autocensureront sauf si l’extrême droite gagne les élections) s’en gausseront) me laisse pantois. Par exemple je ne sais pas trop quoi penser de l’annonce d’une plate-forme musicale « black and lgbt++++ » (ou un truc de ce genre) mais je viens de découvrir un(e) artiste en quête d’identité sexuelle dont l’album me plaît bien et je me dis que, en dernier ressort et pour ne pas changer, quel que soit le message, c’est le talent qui restera.
    J’ai en effet lu beaucoup de choses positives sur ce bouquin mais tu me l’as bien refroidi. J’imagine que le tome 2 s’intitulera « …Et au-delà ».

    • Tu imagines mal. ^^ Il s’intitule sobrement « Vers Mars » et paraîtra en octobre (mais sans moi).

      Ps : N’appartenant pas aux catégories victimes de discrimination, je me garde surtout de juger « l’éveil » ou de le railler. Bon, comme pour tout combat, on constate des excès, mais on ne va pas jeter le bébé avec l’eau du bain, hein ? Quant au talent, pour peu qu’on lui laisse sa chance…

      • Je ne veux pas condamner les artistes avec ces thématiques, ça me semble tout à fait pertinent comme motivation à créer. Et perso, j’avoue que je trouve ça stimulant de trouver d’autres façons de raconter des histoires – j’y ai même réfléchi. Après, c’est comme tout ce qui rencontre un public large, ça peut tomber dans des facilités – certaines publicités mettant en scène des jeunes balançant des slogans sont justes déprimantes.
        Je crois que le talent a toujours une chance 🙂

        Perso, je fais partie d’une minorité tellement petite qu’il n’y a aucun public pour mes états d’âme.

  2. Excellente critique ! J’ai lu les tomes 2 et 3 en VO (en attendant, les romans suivants -de mémoire, le cycle en comptera au moins cinq), et vu les défauts que tu pointes, je doute fort, en effet, que « Vers Mars » puisse te séduire.

  3. « si l’on n’est pas effrayé par une histoire plus personnelle dont le propos s’adresse aux combats émancipateur du passé et du présent, »

    C’est cela qui m’a plus, la découverte de ces femmes de l’ombre.

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