Paradis, année zéro

Paradis, année zéro n’usurpe pas le qualificatif de roman satirique où toute ressemblance avec l’actualité ou avec des personnages réels serait fortuite. Roman énervé et énervant, du moins pour une certaine frange du lectorat, le livre de Christophe Gros-Dubois rappellera même à l’amateur la manière d’un certain Jean-Pierre Andrevon. D’une écriture incisive, optant pour le registre oral et faisant l’impasse sur les afféteries ou les clichés du beau style et de l’introspection, l’auteur nous immerge au cœur d’une Amérique post-trumpienne, multipliant les allusions et les parallèles avec un pays malade du racisme.

Résumer le roman n’a que peu d’intérêt. Que le curieux sache juste que le Dust, un mystérieux vent de sable, est venu faire déraper le consensus américain, bouleversant le statu-quo entre Noirs et Blancs. Devenus des lieux enviables, les ghettos noirs des centres urbains sont désormais la proie des milices surarmées de l’alt-right et des populations blanches fuyant la catastrophe. Mais, ces lieux sont aussi la matrice d’une utopie naissante, composée de Noirs et Blancs, hommes, femmes et transgenres confondus, anciens militants des droits civiques et techno-activistes. Le nouveau monde n’a qu’à bien se tenir face aux spasmes du vieux ! Fort heureusement, il est lui aussi armé et dirigé par des caractères bien trempés, cascadeuse noire peroxydée, ancienne gloire de la boxe, vieux combattants des Black Panthers…

Paradis, année zéro ne dépare pas dans une collection se voulant politique, écologique et sociale. Le roman prend racine dans les problématiques du présent, ici le racisme systémique américain, conséquence historique de l’abolition de l’esclavage et des lois Jim Crow, réactivé par un trumpisme décomplexé usant et abusant des fractures américaines pour se maintenir au pouvoir. D’une manière plus globale, il dénonce aussi le contrat social américain, fondé en grande partie sur l’inégalité et l’instinct de domination. Christophe Gros-Dubois ne ménage personne. Défouraillant sans état d’âme, il dresse un portrait grinçant et ses mots fusent comme des balles dum-dum pour trancher dans le vif d’un consensus social délétère et intrinsèquement faussé.

Guère avare en punchlines vachardes, l’auteur convoque ainsi l’imagerie de la Science-fiction, du post-apo madmaxien ou de l’horreur, déconstruisant avec un mauvais esprit jubilatoire les mythologies de l’American Way of Life et du Self Made Man. Stéréotypes et représentations passent ainsi à la moulinette d’une pop culture un tantinet punk, portant le fer de l’émancipation ou de la transgression jusqu’au cœur de la matière cinématographique, pour le plus grand plaisir de l’amateur de films de genre.

L’Amérique ne fait plus rêver. Paradis, année zéro en témoigne d’une plume rageuse et généreuse, invitant le lecteur à ricaner, mais aussi à réfléchir sur ses propres représentations, dans une perspective n’étant pas sans rappeler la manière des contes philosophiques. Avis à l’amateur.

Paradis, année zéro – Christophe Gros-Dubois – Les Moutons électriques, collection « Courant Alternatif », avril 2021

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