William S. Burroughs SF machine

Associé aux auteurs de la Beat Generation dans la plupart des études, William S. Burroughs s’en distingue pourtant de manière évidente. En dépit d’amitiés confirmées avec Jack Kerouac, Allen Ginsberg et Gregory Corso, il ne partageait en effet ni leurs buts, ni leur projet et encore moins leur style littéraire. À l’opposé, sa parenté avec la Science fiction, voire l’intérêt qu’il portait au genre, semblent relégués dans un angle mort, la critique préférant mettre l’accent sur la thématique des drogues, les scènes de sexe hallucinées ou hallucinantes et un imaginaire foutraque renforcé par le morcellement narratif du cut-up. De son propre aveu, Burroughs est pourtant amateur de SF, ayant lu de nombreux romans ressortissant au genre. Pour n’en citer que quelques uns, la « Trilogie cosmique » de C. S. Lewis, Vénus et le Titan de Henry Kuttner, Three To Conquer d’Eric Frank Russell, Twilight World de Poul Anderson et The Star Virus de Barrington Bayley figurent parmi ses œuvres fétiches. Une source d’inspiration, certes classique, dont on retrouve certaines thématiques au cœur de son œuvre, y compris dans la technique narrative du cut-up qui nourrit quelques affinités avec la pratique du fix-up qui révolutionne l’édition SF au tournant des années 1950.

« La science-fiction consiste bien à combler notre ignorance par des mondes imaginaires, à voyager aux confins des hypothèses, qui nous révèlent tous les possibles – y compris les pires – de notre présent. »

Docteure en littérature comparée, autrice d’un ouvrage sur le cut-up de William S. Burroughs, Clémentine Hougue propose l’acuité d’un essai documenté afin d’ausculter les processus créatifs à l’œuvre chez l’écrivain américain. Elle nous parle de Burroughs et de SF, introduisant un dialogue stimulant entre ses romans et le genre. Elle pointe ainsi les différences mais également les points communs, révélant le phénomène de contamination mutuel impulsé par chacun des termes de son étude.

L’œuvre de Burroughs partage en effet avec la SF ce goût pour les avant-garde, pour les dangereuses visions ou pour les marges, mais aussi pour la transgression et la dilatation du champ lexical. Un processus le conduisant par mimétisme à emprunter certaines formes du genre, comme le voyage dans le temps, l’univers dystopique ou l’utopie, mais aussi ses motifs les plus connus – l’extraterrestre, le mutant, le télépathe… Le genre lui offre ainsi de quoi affûter une véritable SF machine dont il use pour animer des figures sœurs et des récits frères dont on retrouve l’écho, par un phénomène de feed-back, jusque dans les expérimentations de la New Wave et dans le Cyberpunk, voire même dans le questionnement existentiel de Philip K. Dick.

Clémentine Hougue propose une lecture roborative et intelligente de l’œuvre de William S. Burroughs, en particulier de la « Trilogie Nova », à l’aune d’une analyse fine des passerelles existant entre la Science fiction et les romans de l’auteur. Elle décrit la machine textuelle présidant à la création de ses textes, un processus combinatoire où l’imaginaire du genre se mêle à l’expérimentation d’avant-garde pour susciter un choc esthétique, mais également une sorte de prise de conscience politique afin de retourner les systèmes de contrôle contre eux-mêmes. Un projet n’étant pas sans rappeler celui des cyberpunks. A mesure que croît la société post-industrielle, la Science fiction investit ainsi des thématiques familières à l’auteur, entrant en résonance avec les concepts de viralité de l’information, de réalité truquée, de contrôle de la société, de surveillance massive et d’aliénation face à une technologie de plus en plus invasive, toutes choses au cœur de son propos.

L’essai de Clémentine Hougue propose donc une relecture passionnante de l’œuvre de William S. Burroughs, manière de dépasser son statut d’OLNI de la littérature afin de le replacer à l’intersection de la contre-culture et de la Science fiction.

Le site de l’éditeur, histoire de susciter la pulsion d’achat.

On me cite ici (tout est foutu !).

William S. Burroughs SF machine – Clémentine Hougue – Éditions JOU, octobre 2021

4 réflexions au sujet de « William S. Burroughs SF machine »

  1. J’avoue que j’ai lu Burroughs, et que j’ai pas tout capté. Pas la trilogie du cut-up. Le festin nu. Les cités de la nuit écarlate. je l’ai aussi entendu déclamer des textes, avec sa voix de junkie décharné revenu de tout, dans des disques généralement produits par Bill Laswell ou Laurie Anderson; tout cela étant déjà bien éprouvant. Avec un zozo pareil, pas facile de se rappeler où on habite en sortant le nez de ses bouquins.
    Beaucoup plus tard, j’ai lu la BD d’Aleš Kot, où des fragments de la biographie de Burroughs ressurgissent sournoisement. J’ai essayé d’écrire un compte-rendu décent sur l’affaire.
    https://jesuisunetombe.blogspot.com/2018/02/ales-kot-associes-zero-2015.html
    Mais en vérité, tout cela n’a fait que fragiliser un équilibre psychique déjà compromis par certaines de vos propositions de lecture, dont les dernières me semblent vraiment exigeantes. Alors c’est vrai que Clémentine Hougue a l’air de connaitre son William, qu’elle a aussi un frais minois, arguments prompts à susciter en moi la pulsion d’achat, surtout si elle vient défendre son livre aux Utopiales. Mais quand même, Burroughs, quel labyrinthe littéraire ! Et pourquoi pas réattaquer le Vélum de Hal Duncan, acheté aux même Utopiales un soir d’ivresse, jamais achevé et un peu du même tonneau ?
    J’espérais bien en être sorti et avoir payé ma dette à la société.

    • Avec toutes les précautions oratoires nécessaires, eu égard l’audience mirifique de ce blog interlope, j’avoue avoir laissé de côté Hal Duncan et son Vélum. Sans doute parce que je ne prise guère les films de gladiateurs. Pour Burroughs, sans doute faudra-t-il que je le relise, histoire d’être plus performatif.
      ps : chouette blog. Très primesautier. Je l’ajoute à ma set list. Tout est foutu !

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