L’Hôtel de verre

2008. Bernard Madoff tombe avec ses complices, après des années de vie payées à crédit. Son crime ? Avoir escroqué de riches particuliers, des banques étrangères, des fonds d’investissement, des institutions financières et des fondations, tous attirés par le niveau de performance exceptionnel garanti par le génial financier. Mais les placements n’existaient que sur le papier, la rémunération des plus anciens investisseurs étant assurée par les fonds des entrants grâce à un frauduleux montage pyramidal inspiré du système de Ponzi. L’Hôtel de verre retranscrit son histoire de manière décalée, le criminel en col blanc de Wall Street devenant ainsi Jonathan Alkaitis dont le destin fournit la trame d’un récit malin et addictif.

« C’est là que j’ai réalisé que l’argent est un pays en soi. »

Avec L’Hôtel de verre, Emily ST. John Mandel tisse un récit hanté par des doppelgängers marqués par la culpabilité. Des apparitions évanescentes, voire des présences fantomatiques évoquant à la fois les potentialités non réalisées mais aussi les trajectoires interrompues brutalement. À l’image du jardin où les sentiers bifurquent cher à Borges, les personnages de l’autrice se remémorent leurs choix passés avec le sentiment d’avoir volé leur vie à autrui. Elle met en mots un patchwork de destins brisés ou frappés du sceau de l’usurpation, déconstruisant la chronologie des événements pour nous en faire ressentir toute l’étrangeté et l’aveuglement intrinsèque.

On évolue ainsi dans un monde parallèle, celui de l’argent roi, de la jet-set, toujours à un saut d’avion d’un hôtel au luxe indécent, d’un cocktail en bonne compagnie ou de l’inauguration d’une exposition d’art contemporain. Un univers feutré où, à défaut de zones d’ombre, on vit en pleine lumière pour le plus grand bonheur de la presse people. Un univers factice où seules importent les apparences, les mondanités d’une société policée, respectueuse de l’étiquette d’un microcosme mondialisé. Un univers de l’illusion, où même devant l’évidence des faits, on préfère s’attacher au succès de l’argent magique, le vrai, pas celui d’un prétendu assistanat sans cesse pointé du doigt. Celui des flambeurs, des spéculateurs pliant la réalité à leur désir, des voleurs en col blanc vivant au jour le jour dans une bulle, hors sol, au dépend d’autrui.

Sur un mode hypnotique, de courts chapitres incisifs découpés en parties tranchantes, l’autrice dessine l’apogée et la chute d’un financier, entrelaçant son destin à celui de la disparition d’une jeune femme, elle-même hantée par la mort de sa mère durant son adolescence. Les questions fusent pendant que le destin des uns et des autres se déroule, inexorable, et l’on finit par succomber au vénéneux tropisme des actes manqués, des non-dits et des jeux de miroir d’un monde que l’on ne fait finalement que traverser.

« Écoutez, nous connaissons tous ici la nature de notre activité. »

Chassé croisé entre le royaume de l’argent et celui des déclassés que l’on préfère occulter, comédie humaine sur fond de culpabilité, de capitalisme financier et de mondialisation triomphante, L’Hôtel de verre est surtout un roman brillant qui donne envie de poursuivre l’exploration de l’œuvre de Emily ST. Mandel.

L’Hôtel de verre (The Glass Hotel, 2020) – Emily ST. John Mandel – Éditions Rivages/Noir, février 2021 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Gérard de Chergé

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