Sarah Jane

D’aucun diraient que Sarah Jane n’a pas de chance. Que les choses n’arrivent pas sans raison. Les choses arrivent. Point. Avant de devenir shérif dans la petite ville de Farr, Sarah Jane a eu plusieurs existences. Entre une famille dysfonctionnelle, un passage par l’armée où elle a éprouvé dans sa chair la géopolitique hasardeuse de son propre gouvernement, une ribambelle de petits amis sans lendemain et des boulots précaires en pagaille, la vie ne lui a pas réservé sa meilleure part. Pourtant, elle a continué à tracer sa route, entre deuil, déveine et conflit, changeant d’air lorsque l’atmosphère devenait trop pesante. Elle aurait pu mal tourner, céder à ses démons intérieurs ou opter pour le suicide, comme bon nombre de ses semblables. En dépit d’un passif encombrant, un bagage de plus en plus lourd à porter, elle a préféré continuer parce qu’il faut toujours aller de l’avant. Mais, sait-on quelle dose de culpabilité l’on peut encaisser avant de céder ? Connaît-on vraiment celui avec qui on travaille, celui avec qui on vit et partage des expériences ? Jusqu’à quel point peut-on lui accorder sa confiance sans craindre un retour de bâton ? Sur tous ces points, Sarah Jane en a vu long, mais elle espère toujours échapper à la vacuité de l’existence, trouver sa place dans un monde pétri de non-dits, d’incompréhension, de traumatismes et de violence.

« Aucune théorie n’est applicable à tout. Aucune théorie n’est applicable. Point. »

Dans les angles morts. Ces quelques mots traduisent idéalement l’essence du roman noir et James Sallis semble en avoir capté toute la substance au fil d’une œuvre où on serait bien en mal de trouver un titre médiocre. Sarah Jane ne déroge pas au constat énoncé ci-dessus, déroulant dans une prose précise, confinant à l’épure, le récit de la vie d’une non héroïne en quête de stabilité. Alors, peu importe que l’intrigue policière ne serve que de prétexte. Quelle importance si James Sallis se fiche d’apporter une résolution claire. Seul compte l’itinéraire personnel de Sarah Jane, sa fuite, les rencontres qui en découlent, et les anecdotes qu’elle suscite. Sarah Jane a beaucoup de choses à nous cacher, mais également beaucoup à nous révéler. Maîtresse du récit, elle accomplit la tâche à son rythme, au fil des souvenirs qui lui reviennent, peuplant peu-à-peu les angles morts de son récit avec une empathie admirable.

Sarah Jane est ainsi un miroir, révélant les existences de ceux qui la croisent. Des anonymes, mais aussi des collègues, des amis, des compagnons. Elle porte son regard sur eux, sans chercher à les juger ou s’embarquer dans une étude sociologique de comptoir, et on l’accompagne dans son périple, goûtant au style imparable de Sallis, à son art de l’ellipse, tout en pudeur et retenue. Un art ne l’empêchant pas de nous cueillir au détour d’un chapitre d’une sentence bien sentie, en forme d’aphorisme, captant l’air du temps ou faisant office de petite philosophie de vie.

Superbe portrait de femme qui ne s’embarrasse pas de psychologie superflue, préférant se définir par l’action, Sarah Jane est également le portrait d’une société absente, comme effacée par le miroir aux alouettes de l’American Way of Life. Un monde trompeur peuplé d’existences imparfaites, frappées par le mal être, la solitude et un sentiment d’incomplétude. Et pourtant, de cette absence naît l’émotion. Intense. Incandescente.

« Chaque roman, chaque poème, est la même histoire unique, qu’on raconte encore et encore. Comment on essaie tous de devenir véritablement humains, sans jamais y parvenir. »

Avec sa discrétion habituelle, James Sallis continue de faire œuvre de moraliste, distillant l’émotion et un regard désabusé mais sincère sur les misères de l’existence, mais aussi ses petits miracles. Sur ces différents points, Sarah Jane est un chef-d’œuvre. Pas moins.

Sarah Jane (Sarah Jane, 2019) – James Sallis – Éditions Rivages/Noir, septembre 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Maillet)

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