Aldobrando

Avec Gipi au scénario et Critone au dessin, Aldobrando tient toutes les promesses esquissées par un synopsis lorgnant du côté du conte initiatique. L’histoire emprunte son décor à une imagerie médiévale inspirée des XIIIe-XIVe siècles. Soldats lourdement armés, hauberts noircis par l’usure et hardes crasseuses, l’engeance humaine ne ressort pas grandie par cette représentation, d’autant plus que son pendant populaire, composé de gueux aux trognes patibulaires, inspire surtout la crainte d’une violence aveugle à la pitié. On relève aussi, ici et là, quelques anachronismes et autres barbarismes, notamment une bande d’assassins armés en gladiateurs et une « fosse » aux allures d’arène. Tous ces détails ne font finalement que confirmer le caractère imaginaire d’une histoire ressortissant de la fantasy.

Abandonné dès sa prime enfance par un père voué à la « fosse » pour une question d’honneur, Aldobrando vit ses premières années en orphelin auprès d’un magicien chargé de l’éduquer et de faire de lui un homme, selon l’ultime volonté paternelle. Devenu un adolescent chétif, naïf et maladroit, dépourvu de la malice du monde, il est poussé hors de l’antre de son protecteur, avec pour mission de lui trouver de l’herbe du loup, seul remède pour guérir une blessure à l’œil avant qu’elle ne s’infecte. Jeté sur la route, dans la neige, avec comme seule arme une épée en bois, le jeune homme ne tarde pas à croiser un fugitif en qui il croit voir un chevalier. La compagnie du bougre le fait tomber dans les rets de soldats prompts à appliquer une vengeance expéditive au nom de leur souverain tyrannique. De l’obscurité angoissante des cachots à l’ombre paisible d’une forêt giboyeuse, en passant par les chemins périlleux de la civilisation, il se familiarise peu-à-peu avec le monde et les passions tristes qui l’animent. Il découvre ainsi l’arbitraire, l’injustice et la violence d’une humanité jamais à cours de vilenies. Mais, il y rencontre aussi un amour faisant écho à la pureté de son cœur.

Albobrando n’usurpe pas le qualificatif de récit sensible et léger, convoquant avec brio tous les archétypes du conte. Non sans faire montre de l’ironie subtile du Pinocchio de Collodi, la bande dessinée de Gipi & Critone ne manquera pas de rappeler aussi aux connaisseurs le roman de T.H. White, L’Épée dans la pierre. À la différence du héros britton, et même s’il partage avec lui le deuil d’une enfance volée, Aldobrando n’est pas voué à reprendre un pouvoir usurpé jadis pour se conformer à la volonté d’une destinée immanente. Bien au contraire, il est libre, définitivement étranger à la convoitise et à l’instinct de domination, préférant chercher à comprendre et à bien faire, en dépit de la faiblesse de ses moyens. Guidé par la pureté intrinsèque d’une empathie généreuse, il agit comme un révélateur pour autrui. À son contact, la brute monstrueuse retrouve l’amour et se découvre un sentiment de justice. Le valet falot, sorte de Quichotte de pacotille, enfant né de la honte en proie à toutes les lâchetés pour échapper à son sort, se révèle prêt à gouverner avec équité. Conjuguant les registres du récit picaresque et du roman philosophique, Aldobrando dévoile progressivement ses enjeux, proposant une réflexion astucieuse sur la liberté et les responsabilités qui en découlent.

Superbement mis en images par Luigi Critone et enluminé de riches couleurs par Francesco Daniele & Claudia Palescandolo, Aldobrando apporte un peu de merveilleux et de générosité dans un monde qui hélas en manque beaucoup.

Aldobrando – Gipi & Luigi Critone – couleurs Francesco Daniele & Claudia Palescandolo – Éditions Casterman, janvier 2021 (bande dessinée traduite de l’italien par Hélène Dauniol-Remaud)

5 réflexions au sujet de « Aldobrando »

  1. Très bon souvenir de lecture. Personnage attachant dans sa naïveté et de belles réflexions. Je ne connaissais pas cet auteur italien mais je lirai certainement autres choses de lui en bibliothèque où il est très demandé.

      • Peut-être ”S” qui est une biographie sur son père. Ou alors ”La terre des fils” mais c’est très sombre et glauque même si ça pose les bonnes questions. Je vais pencher pour le 1er plutôt.

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