La Route

« Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l’obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d’avant. Comme l’assaut d’on ne sait quel glaucome froid assombrissant le monde sous sa taie. »

Un homme, un enfant avec pour unique bagage le contenu d’un caddie. Un père et son fils qui marchent sur la route, à la fois fil conducteur du récit et ligne de fuite pour eux. Nous ne saurons rien de plus, ni sur le passé des deux survivants, ni sur l’origine de la fin de l’humanité. L’homme et l’enfant traversent un paysage calciné. Ensemble, ils marchent vers le sud. Vers la côte. Vers l’espoir, peut-être. Toujours sur la route.

« Sur cette route il n’y a pas d’homme du Verbe. Ils sont partis et m’ont laissé seul. Ils ont emporté le monde avec eux. Question : Quelle différence y a-t-il entre ne sera jamais et n’a jamais été ? »

Du passé, ce qui a été, il ne reste rien. Ou si peu. Juste des vestiges, même pas des reliques. Des villes pillées et désertées ; des maisons éventrées, leurs œuvres vives exposées à la pluie et au vent ; des épaves de véhicules attaquées par la rouille ; des friches incultes souillées par la cendre ; des squelettes d’arbres charbonneux qui hachurent l’horizon ; des carcasses animales et humaines desséchées, un monde ossifié sous un soleil blafard. Des descriptions dépouillées jusqu’à l’épure. Économie de mots, maximum d’effet. Et, la route.

« L’enfant lui posait parfois des questions sur le monde qui pour lui n’était même pas un souvenir. Il avait du mal à trouver une réponse. Il n’y a pas de passé. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Mais il avait renoncé à lui dire des choses de son invention parce que ces choses-là n’étaient pas vraies non plus et ça le mettait mal à l’aise de les dire. L’enfant avait ses propres illusions. Comment est-ce que ça serait au sud ? Y aurait-il d’autres enfants ? Il tentait d’y mettre un frein mais son cœur n’y était pas. Qui aurait eu le cœur à ça ? »

Quelques souvenirs d’avant hantent l’homme, mais l’enfant est vierge de ceux-ci. Vagues clichés d’antan, ultimes touches colorées dans un environnement désespérément gris. Ce sont désormais des fables, un pâle reflet du monde d’avant, de toute manière condamné à disparaître avec l’homme.
Mais pas la route.

« Aucune liste de choses à faire. Chaque jour en lui-même providentiel. Chaque heure. Il n’y a pas de plus tard. Plus tard c’est maintenant. »

L’existence est désormais réduite à l’essentiel : manger, dormir, se protéger des intempéries. Marcher sans cesse, par étapes. Économiser ses forces, sans oublier de chercher de quoi survivre, des boîtes de conserve rescapées, des grains tamisés, des fruits déshydratés, de l’essence éventée, des balles pour le revolver et d’autres objets manufacturés à faible valeur ajoutée mais à haute valeur vitale. Les blocs de texte rythment la marche. Des dialogues brefs qui expriment eux-aussi l’essentiel de la vie. Sur la route.

« On n’est pas des survivants. On est des morts vivants dans un film d’horreur. »

Marcher encore. Impossible de s’arrêter ou pas trop longtemps car les autres guettent. Les autres survivants. Les méchants. Une humanité retournée au stade des chasseurs-cueilleurs. Chasseurs de viande humaine et cueilleurs des derniers fruits de la civilisation, glanés dans les ruines ou dérobés à son prochain ; des concurrents dans la course à la vie, des prédateurs, bourreaux et victimes confondus. Seuls contre tous, l’homme et l’enfant marchent. L’angoisse leur noue les tripes. Le péril est réel et imprévisible. Pourtant l’espoir n’a pas déserté complètement le cœur de l’enfant. Peut-être, y a-t-il encore un autre homme et un autre enfant qui vivent ailleurs. Peut-être même au bout de la route.

« Il n’y a pas de dieu et nous sommes ses prophètes. »

Qu’est-ce qui les fait encore avancer ? En-dehors du mouvement mécanique de leurs pas. Qu’est-ce qui les porte toujours en avant ? L’instinct de conservation ? La foi tout simplement. Marcher est un acte de foi. Mais Dieu est mort. Et de toute manière, « Là où les hommes ne peuvent pas vivre les dieux ne s’en tirent pas mieux. » Pourtant le monde recèle encore de nombreuses merveilles pour qui sait regarder. Pour qui croit.

La Route de Cormac McCarthy (The Road, 2006) – Éditions de l’Olivier, janvier 2008 / Réédition poche, mai 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par François Hirsch)

6 réflexions au sujet de « La Route »

  1. C’est le minimalisme de ta fiche, écho de celle du livre qui m’avait fasciné.
    Après on peut chercher des équivalents formels (En attendant Godot), opposer Kerouac sans que ce soit forcément éclairant. On peut y voir l’essence d’une relation père-fils (Dumay) ou pourquoi pas la traversée solitaire d’une nuit d’hôpital enfiévrée par le souvenir des disparus. Pour finir par retomber sur ta chronique.

  2. C’est de plus en plus un temps de saison pour lire celui-ci (Zelenski vient d’affirmer il y a une demi-heure, en pleine messe de Pâques, qu’il nous fallait nous préparer à une éventuelle attaque nucléaire) mais tu m’auras pas, j’en ai déjà lu deux, des McCarthy, Méridien de sang et L’Obscurité du dehors, et je ne suis toujours pas remis de son Southern Gothic.
    Je préfère imaginer une post-humanité octopode et microbienne avec Adrian Tchaikovski dans la suite qu’il vient de donner à « Dans la toile du temps » plutôt que de songer que mes petits-enfants disputeront leurs protéines aux cancrelats en se disant « McCarthy avait raison » alors que lui-même espère peut-être avoir tort.

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