L’assassinat de Joseph Kessel

Des bas-fonds du Pigalle de l’entre-deux-guerres où survivent les exilés de tout bord de l’Empire russe, qu’ils soient anciens exploiteurs ou exploités, aux fumeries d’opium d’avant la prohibition des opiacés asiatiques, Mikaël Hirsch convie le lecteur à une folle soirée, une nuit d’ivresse, en compagnie de Nestor Makhno et de son contempteur, le futur académicien Joseph Kessel. Entre le héros déchu au visage couturé de cicatrices et l’écrivain dénonciateur de l’antisémitisme supposé de l’ex-général de la Makhnovchtchina dans la nouvelle diffamatoire « Makhno et sa juive », le malentendu est total. L’anarchiste n’est en effet plus que l’ombre du combattant qu’il a été en Ukraine et seule lui reste sa gloire passée, entretenue par un milieu libertaire contribuant également en partie à sa subsistance. Pour Makhno, Kessel doit mourir. Cisaillé par la toux provoquée par la tuberculose qui le ronge, il arme son pistolet avec les dernière cartouches, se préparant à faire la peau à ce plumitif dont les écrits travestissent sa légende en le vouant aux gémonies, celles réservées aux tyrans et aux monstres sanguinaires. Ce Kessel dont les mots assassins ont contribué à façonner la légende noire du bourreau assoiffé de sang, organisateur de pogroms et tueur en série du peuple juif. Un ramassis de calomnies inspirés d’un mémoire édité à Berlin par le faux colonel blanc (mais authentique espion rouge) Guerassimenko, et relayé ensuite par la propagande soviétique, via le quotidien L’Humanité. Kessel en a recopié des passages entiers plaquant sur Makhno l’image fantasmatique d’une monstruosité qu’il a côtoyé lors d’une mission effectuée en Sibérie et dont il espère nourrir sa fiction.

« On ne devrait jamais boire avec les gens qu’on va tuer. »

L’assassinat de Joseph Kessel oppose la légende née de faits réels à la fiction résultant de la mythomanie littéraire. Entre Histoire et littérature, Mikaël Hirsch nous invite à une déambulation nocturne où l’on croise des anonymes aux existences fracassées et quelques figures mondaines de l’époque. Mais, le roman est surtout un duel, un affrontement d’egos, mis en scène par le truchement de la fiction, où l’homme d’action oppose sa vérité à celle du romancier. Mikaël Hirsch s’interroge ainsi sur la dangerosité de la littérature et sur sa supériorité par rapport à la réalité, la première l’emportant sur la seconde, même si le triomphe n’est que provisoire car tributaire lui-même de circonstances liées à l’évolution de l’Histoire. Car, si le scandale n’épargne pas les écrivains, qui craint désormais de nos jours les révélations de leurs livres ?

L’assassinat de Joseph Kessel nous rappelle aussi que l’Histoire est cruelle avec les existences individuelles, surtout lorsqu’elles appartiennent au camp des vaincus, et que seule la littérature peut les venger face à l’adversité. Mikaël Hirsh offre ainsi sa revanche à Makhno, même si la vengeance a l’amertume des lendemains de cuite. Traversé de fulgurances d’une poésie et d’une drôlerie irrésistibles, notamment lorsque Malraux fait irruption au milieu des fêtards, le roman n’en demeure pas moins une tragi-comédie dont on mesure toute l’ironie en découvrant l’anecdote finale.

Si la curiosité vous taraude ou si le spleen vous prend, L’assassinat de Joseph Kessel paraît donc être un viatique acceptable pour reprendre goût à la vie.

L’assassinat de Joseph Kessel – Mikaël Hirsch – Serge Safran éditeur, mai 2021

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