À la pointe de l’épée

Bien connue dans nos contrées pour la réinterprétation du conte de Thomas le Rimeur (faudra que j’y revienne), titre n’étant pas son premier roman, loin sans faut, Ellen Kushner est également l’autrice d’une série intitulée « The World of Riverside » relevant du récit de cape et d’épée dont le présent ouvrage marque l’ouverture. Traduit initialement pour la collection « Interstices » des éditions Calmann-Lévy, il a bénéficié d’une réédition augmentée de quelques nouvelles chez ActuSF. Ne disposant pas de la chose, je me contenterais de chroniquer la première édition, dans sa version poche.

Levons immédiatement tout éventuel malentendu. Si À la pointe de l’épée est paru dans une collection dédiée à la Fantasy, l’ouvrage n’offre que peu d’éléments surnaturels ou magiques. Point de dragon, d’elfe ou de sortilège dans les aventures de Richard Saint-Vière, le bretteur réputé du faubourg de Bords-d’eau, quartier malfamé aux rues trop étroites et tortueuses pour les carrosses de l’aristocratie de la Colline. À la place, on doit se contenter du décor d’une ville anonyme, empruntant pour beaucoup aux mœurs des XVIIe et XVIIIe siècles européens. Dans ce microcosme urbain où la richesse scandaleuse côtoie la misère la plus sordide, on se croise beaucoup sans vraiment se voir, ou du moins on croise beaucoup le fer pour des questions d’honneur, sur des sujets éminemment politiques ou dérisoires. Chacun semble vivre dans son monde, de son côté du fleuve, entretenant l’illusion d’un équilibre précaire qui ne repose finalement que sur le mépris des uns pour les autres et le maintien du statu-quo.

À Bords-d’eau, on fait commerce du vice, tavernes et auberges offrant un havre suffisamment discret aux voleurs à la tire, prostituées et aristocrates descendus incognito de la Colline pour s’encanailler. À Bords-d’eau, on ne vit pas vieux, les lieux nourrissant les fosses communes des carcasses des malheureux n’ayant pas trouvé un protecteur. À Bords-d’eau, on trouve enfin des bretteurs et d’autres épéistes, en mesure de défendre l’honneur des puissants ou d’accomplir leurs basses œuvres contre rétribution. Richard Saint-Vière n’est pas le moins connu d’entre eux, au point de susciter une curiosité malsaine auprès des dépravés peuplant le conseil de la cité, même si le bougre a la réputation de vendre chèrement ses services et d’imposer ses propres conditions.

En découvrant les aventures de Saint-Vière, d’aucuns penseront immédiatement à Benvenuto Gesufal, le héros de Jean-Philippe Jaworski. On peut en effet relever une certaine parenté entre les personnages de l’auteur français et ceux d’Ellen Kushner, notamment dans leur propension à évoluer en marge de la politique, jouant un rôle actif dans les complots et manigances des puissants, l’honneur ne servant finalement que de prétexte dans des luttes intestines pour le pouvoir et l’argent. Mais, À la pointe de l’épée se distingue surtout des récits tirés du Vieux Royaume par la nonchalance de son rythme, par son attachement à l’ambiguïté des mœurs, par ses joutes verbales où la préciosité de la langue se conjugue à la décadence des sous-entendus. Pas étonnant que la bisexualité ne fasse guère de vague dans ce monde, du moins beaucoup moins que les trahisons et les querelles pour des broutilles. Le roman se caractérise aussi par l’aspect expéditif des duels, nous éloignant du registre épique et truculent des classiques du récit de cape et d’épée. Pas sûr que l’amateur d’Alexandre Dumas y trouve son compte.

À la pointe de l’épée n’en demeure pas moins un roman de très bonne tenue, incitant le lecteur conquis par l’univers de l’autrice à en poursuivre l’exploration. Cela tombe bien, Le Privilège de l’épée vient de paraître. Auréolé du Prix Locus du meilleur roman de Fantasy en 2007, ce troisième titre de la série « The World of Riverside » se révèle prometteur.

À la pointe de l’épée : Un mélodrame d’honneur (Swordspoint, 1987) – Ellen Kushner – Réédition Folio « SF », mars 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Viendra le temps du feu

Après une vague de suicides aussi massive que traumatisante, le monde semble avoir enfin pris la mesure du désarroi psychologique de la jeunesse face à l’inaction climatique. Guère enclines à l’idéalisme, les autorités ont opté pour des mesures pragmatiques, imposant un Pacte national fondé sur le protectionnisme, l’autarcie et la protection de l’environnement. Dans l’urgence, le territoire utile se réduisant à peau de chagrin du fait des sécheresses et des inondations répétés, et dans le souci de préparer l’avenir, elles ont privilégié l’idéologie, contraignant les survivants des jeunes générations, surtout les filles, à la procréation avant l’âge de vingt-cinq ans, tout en proscrivant les pratiques sexuelles déviantes. Avec comme credo « produire et se reproduire », elles ont réprimé violemment l’opposition, imposant la censure de l’information, la destruction des livres et le contrôle de l’économie, via un rationnement draconien et un système d’avoirs proportionnés à la contribution de chacun au collectif. Trente années plus tard, le monde continue à survivre dans l’illusion de la liberté et le souvenir de celles et ceux qui n’ont jamais accepté la privation de leurs droits.

« Elles sont mortes, toutes. Elles étaient peu nombreuses et elles sont mortes, il n’y a pas de traces. »

Roman du collapsus de l’humanité, dont les manifestations à venir réveillent des échos funestes jusque dans notre présent, Viendra le temps du feu apparaît d’emblée comme un roman politique, un roman engagé qui vient nous titiller dans nos certitudes et nos convictions, y compris les plus blasées. D’aucuns lui trouveront une parenté avec Les Fils de l’homme, l’adaptation d’Alfonso Cuarón , incantation hallucinante du fort médiocre roman éponyme de P. D. James. Mais si Wendy Delorme arpente le même territoire, celui de la dystopie, elle l’aborde ici à l’aune d’une catastrophe climatique dont nous jaugeons les prémisses, sans vraiment agir contre ses causes, et du point de vue des femmes et des minorités queers, rejoignant les enjeux de Sœurs dans la guerre de Sarah Hall, de The Only Ones de Carola Dibbell ou du livre Les Guérillères de Monique Wittig.

Sur un mode romanesque mais résolument politique, Wendy Delorme choisit une narration multiple, entrelaçant les récits de femmes ayant vécu la révolution autoritaire du Pacte national et de leurs héritières, nées bien après l’événement et désormais soumises à ce patriarcat totalitaire. Cinq personnages qui combattent à leur manière une société oppressive et appréhendent différemment les stéréotypes qui les blessent dans leur chair et leur être. Évitant l’écueil d’un militantisme outrancier et par trop didactique, l’autrice évoque les sentiments de ces femmes et hommes, laissant infuser dans leur récit un propos de nature plus engagée. Viendra le temps du feu traite ainsi de sororité, d’amour, d’invisibilisation dans une société imperméable à la différence. Le roman traite aussi de la colère, de la révolte nécessaire et de la résignation ordinaire dans un monde trop occupé à détourner les luttes de leurs vertus émancipatrices, trop occupé à produire, rentabiliser et artificialiser les désirs. Des sujets dont on ne peut nier l’importance présente et le caractère salutaire.

Viendra le temps du feu est donc un roman choral porteur de germes de destruction, mais qui laisse infuser un peu d’espoir dans un avenir sombre et violent, nous renvoyant à nos propres contradictions et préjugés. Il est aussi le vecteur d’un faisceau de récit dont la fin ouverte laisse augurer un.e autre monde, plus bienveillant .e de préférence.

« Notre histoire nous survit, pourvu qu’elle soit écrite, pourvu qu’on puisse la lire. »

Viendra le temps du feu – Wendy Delorme – Éditions Cambourakis, collection « Sorcières », 2021

Unlocking the Air

Inédit dans nos contrées, Unlocking the Air est un recueil rassemblant dix-huit textes qui, en dépit de leurs différences, forment un patchwork d’histoires propices à l’introspection. Des histoires, encore des histoires, comme affectionnait d’en raconter Ursula Le Guin, avec un art du pointillisme, du détail qui fait ressortir ici avec davantage d’acuité l’indicible des conflits intimes, des dilemmes moraux et de l’émotion.

Ce n’est certes pas l’urgence qui prévaut dans ce recueil, une hyperactivité vaine et stérile, mais plutôt l’observation de l’humain, de sa relation avec sa liberté mais aussi avec celle d’autrui. En anthropologiste, l’autrice scrute ainsi les habitudes, les biais cognitifs et tout ce que nous tenons pour acquis. Elle confronte ses personnages à l’altérité, à l’extraordinaire ou à l’inhabituel, convoquant à l’occasion l’histoire contemporaine, comme dans la nouvelle éponyme « La Clef des airs » (traduction du titre du présent recueil), ou mettant à l’épreuve son propre jugement.

L’amateur d’imaginaire ne retrouvera cependant pas les horizons lointains de la Science Fiction et les mondes secondaires de la fantasy auxquels l’autrice du « Cycle de L’Ekumen » et de « Terremer » l’a habitué. Ces genres n’interviennent en effet qu’à la marge, voire pas du tout. Ursula Le Guin semble ici plus intéressé par une forme de poésie inspirée d’auteurs, que l’on qualifiera poliment de mainstream, un peu dans la manière du « Cycle d’Orsinia ». On devra donc se contenter des nouvelles « Les Cuillères de la cave », de « Ether, ou », de « La Grande Fille à son papa », de « Anciens » ou de « Le Braconnier » pour satisfaire son penchant coupable.

L’ensemble des textes ressort toutefois d’un regard affûté et d’une réflexion l’étant tout autant sur l’humain et sa faculté à se redéfinir au quotidien dans sa relation à l’autre. Pour le meilleur comme pour le pire. L’autrice appelle ainsi à la tolérance, à la compréhension mutuelle, ne renonçant pas à son combat pour le féminisme, pour la liberté et le respect des différences

Au final, si tout cela peut paraître peu enthousiasmant pour le lecteur d’Imaginaire, Unlocking the Air n’en demeure pas moins un recueil empreint de bienveillance et d’un humour subtil. Un recueil bien dans la manière des derniers écrits d’Ursula Le Guin et où résonne encore cette petite musique que l’on apprécie tant chez l’autrice, même en mode mineur.

Unlocking the Air (Unlocking the Air and other stories, 1996) – Ursula K. Le Guin – Éditions ActuSF, collection « Perles d’épice », janvier 2022 (recueil de nouvelles traduit de l’anglais [États-Unis] par Hermine Hémon & Erwan Devos)

La Reine des Mers – La Saga des Vikings, Livre II

La Reine des Mers fait suite au roman Ragnvald et le Loup d’or, reprenant à son compte la matière des Orkneyinga et Heimskringla sagas pour tisser une vaste fresque historique. Linnea Hartsuyker y met en scène les personnages de Svanhild et Ragnvald Eysteinsson, appelés à jouer un rôle de premier plan dans l’unification de la Norvège sous la bannière du roi Harald à la Belle Chevelure.

Inutile de nier la légèreté et le caractère répétitif d’une histoire où les rebondissements sentimentaux ou guerriers comptent plus que la psychologie des personnages. Le lecteur sait par avance ce qu’il va lire, il a même accepté d’avaler sans sourciller toutes les ficelles, y compris les plus grossières, d’un récit foisonnant qui ne ménage pas sa peine pour entretenir la tension.

Séparés à l’issue du précédent livre, frère et sœur se retrouvent en terre norvégienne, parties prenantes dans la conquête du souverain Harald. Après son escapade islandaise, Svanhild a dû se faire une raison. L’ambition de son compagnon Solvi importe plus que le bonheur de son couple. Délaissant épouse et enfant, il leur préfère la rébellion, projetant de revenir en Norvège à la tête d’une coalition composée de bannis et autres ennemis du souverain à la Belle Chevelure. Elle rompt donc avec Solvi pour la plus grande joie de son frère Ragnvald, devenu entretemps le bras armé d’Harald. Désormais seigneur légitime de la terre de Sogn, le bougre a dû en effet se résoudre à épouser la cause du souverain du Vestfold, accomplissant pour son compte les plus basses œuvres. Louée comme une vertu cardinale, la renommée s’acquiert chèrement en pays norse, contribuant à enrichir la famille des jarls et autres roitelets ; à leur attacher la fidélité de serviteurs zélés. À la condition de s’acquitter des obligations liées à l’allégeance due à son souverain, pour peu qu’elle serve son propre destin.

Rien de neuf sous le soleil de Minuit. Passion, complot, trahison et vengeance composent l’ordinaire du deuxième livre d’une saga renouant avec les recettes éprouvées du roman historique. Sur ce point, La Reine des mers n’offre que peu de surprises. Linnea Hartsuyker y déploie sa grande connaissance du monde scandinave et de l’histoire de la Norvège, sans que l’on puisse relever quelque anicroche fâcheuse. Sur cet aspect, on ne la critiquera pas, tant la reconstitution paraît vraisemblable et documentée. Pourtant, on ne peut s’empêcher de considérer le présent volet de la « Saga des Vikings » comme un ventre mou dans lequel on s’enlise, s’ennuyant ferme entre deux faits d’armes. On enquille donc les chapitres, sautant souvent les pages lorsque les bavardages deviennent par trop envahissants. On se désespère aussi à trouver un quelconque intérêt à ce Dallas des fjords, qui ne manque cependant pas de glaçons pour rafraîchir le bourbon. On s’agace enfin de la nunucherie du propos car, si La Reine des Mers prône la liberté féminine, la quatrième de couverture vantant leurs talents de guerrières et de stratèges, les femmes restent surtout des mères, faiseuses d’enfants et de rois, soumises à leurs injonctions et caprices, ne trouvant la liberté que dans l’abandon du domicile…

Sans vouloir trop charger le longship de Linnea Hartsyuker, reconnaissons tout de même à La Reine des Mers quelques qualités. Nul doute que l’amateur de romance et d’épopée à l’eau de rose trouvera ici matière à s’enthousiasmer. Personnellement, je préfère retourner à la lecture de Snorri Sturluson.

La Reine des MersLa Saga des Vikings, Livre II (The Sea Queen, 2018) – Linnea Hartsuyker – Presse de la cité, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marion Roman

Un Étranger en Olondre

Lauréat dans le monde anglo-saxon des prestigieux World Fantasy Award et British Fantasy Award, Un Étranger en Olondre jouit d’une réputation flatteuse et d’une critique élogieuse dans nos contrées. Un fait n’étant sans doute pas étranger (tiens tiens!) à sa réédition chez Argyll. Plus connue pour son œuvre poétique et ses nouvelles, Sofia Samatar a fait forte impression avec ce premier roman, au point de poursuivre l’exploration de l’Olondre avec The Winged Histories, toujours inédit dans l’hexagone.

Lors de sa parution, la critique n’a pas manqué de souligner la parenté du roman de l’autrice américano-somalienne avec l’œuvre d’Ursula Le Guin. Sofia Samatar semble en effet encline à l’introspection, délaissant les accents un tantinet pompier de l’épopée au profit du prosaïsme du quotidien. Un fait dont on ne lui fera pas le reproche tant elle fait merveille dans l’exploration du banal, cherchant à faire surgir l’universalité de l’humanité au-delà de la multiplicité de ses us et coutumes, des langages ou des croyance, bref tout ce qui contribue à forger une altérité riche d’expériences différentes.

D’une manière simple et nuancée, Un Étranger en Olondre est donc l’histoire d’un jeune homme, Jevick, amené à se frotter à la vastitude d’un monde qu’il n’a pu appréhender jusque-là qu’au travers de ses lectures. Une découverte périlleuse, un peu rude, mais formatrice et déterminante pour son devenir. Tyrannisé par un père intransigeant, riche marchand faisant le commerce du poivre, il ne s’est guère écarté des rivages de la petite île de Tyom jusqu’à la mort prématurée de son géniteur. Un événement qui le place à la tête de l’entreprise familiale sans y avoir été préparé. Avec un brin de naïveté, il y voit l’opportunité de rallier la cité populeuse de Bain dans la lointaine Olondre, cet empire aussi vaste que fascinant, pour y goûter aux plaisirs de l’inconnu. Par imprudence, Jevick se retrouve hanté par le fantôme d’une jeune femme, un Ange révéré par les adeptes du culte d’Avalei, qui lui demande aussitôt d’écrire un vallon à son sujet, autrement dit un livre. Par ailleurs, il se retrouve au centre de la rivalité entre deux factions religieuses, un prophète bien malgré lui en quelque sorte, appelé à servir de prétexte dans la guerre civile qui s’annonce en Olondre.

Ne tergiversons pas. Un Étranger en Olondre n’usurpe pas les prix et les éloges reçus ici ou là. Avec ce roman gigogne, Sofia Samatar réussit le pari de nous immerger dans un monde à la fois exotique et familier. On ne peut en effet s’empêcher de penser à l’Empire Moghol, aux multiples roitelets et cités commerçantes prospérant sous sa dépendance lorsqu’on lit le récit de Jevick. Mais au-delà du récit d’aventures à la « Mille et une Nuits », Un Étranger en Olondre est surtout une délicate histoire d’amour et un roman d’apprentissage où le voyage importe plus que la destination. Sur un mode intimiste, empreint d’une poésie subtile et d’une sensibilité sincère, dépourvue de tout pathos malvenu, l’autrice déroule ainsi tranquillement son histoire, ne négligeant pas le mystère et le plaisir de la découverte. À l’aune d’une magie discrète, le roman de Sofia Amatar joue sur le ressenti et la réflexion du lecteur, distillant une fantasy envoûtante dont le charme opère à la condition de lâcher prise.

En-cela, le parallèle avec Ursula Le Guin ne paraît aucunement abusé. Mais, ce serait faire injure à Sofia Samatar que de la cantonner au simple qualificatif de continuatrice. Un Étranger en Olondre recèle bien d’autres qualités, notamment une multitude d’histoires enchâssées, qui composent un voyage bien agréable et font sens, comme une tapisserie dont le motif se révèle une fois le dernier fil tissé.

Un Étranger en Olondre (A Stranger in Olondria, 2013) – Sofia Samatar – Réédition Argyll, avril 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Dechesne)

Les Quatre Vents du Désir

Réédition du recueil éponyme paru jadis chez Pocket, Les Quatre Vents du Désir bénéficie d’un écrin à la hauteur des écrits de Ursula Le Guin, autrice faisant l’objet actuellement dans nos contrées de toute l’attention des éditeurs de l’Imaginaire. L’ouvrage paraît en effet dans la belle collection « Kvasar », accompagné d’une préface de David Meulemans, d’un entretien avec Ursula Le Guin mené par Hélène Escudié et de la traditionnelle bibliographie de Alain Sprauel, recension plus qu’exhaustive de l’œuvre de la dame. Si l’on ajoute les illustration d’Aurélien Police, on comprend que le présent ouvrage revêt toutes les qualités d’un must-have, surtout si l’on est tiraillé par le démon du complétisme.

Vingt nouvelles composent le sommaire d’un recueil apparaissant comme le point d’orgue d’une œuvre multiple et sensible. Déclinées selon six directions, les points cardinaux mais aussi le nadir et le zénith, elles servent de boussole au néophyte afin de découvrir un imaginaire guidé par l’observation de la matière humaine, de l’altérité et des interactions qu’elle suscite jusque dans notre psyché.

Entre expérience de pensée et conte volontiers philosophique ou poétique, Ursula Le Guin nous invite à nous dévoiler à nous même, à explorer les angles morts de l’esprit, dans un effort collectif pour mettre à l’épreuve nos certitudes et nos préjugés, exercice salutaire donnant sens et corps à la diversité, à la transversalité d’une humanité trop souvent enferrée dans l’intolérance. Elle endosse ainsi le rôle du porte-parole, cultivant les histoires et laissant s’exprimer des personnages dont le récit surgit de son auscultation attentive et patiente. Ils nous parlent par son truchement, révélant leurs convictions bien fragiles à l’aune de la rencontre avec autrui. Chez Le Guin, le progrès, notion ambivalente et piégée, importe moins que le changement. Une dynamique impulsée pour le meilleur comme pour le pire, rien n’est assuré pour l’humain. Non sans humour, mais surtout avec beaucoup d’émotion, l’autrice déroule ainsi un imaginaire pétri de bienveillance, mais pouvant se révéler à l’occasion cruel. Elle nous convie à épouser le changement, à l’accepter comme une sorte de continuité, dans le respect d’autrui et de la multiplicité des possibles.

Parmi les vingt nouvelles, toutes parues entre 1974 et 1982, on se contentera de ne citer que les plus marquantes. Une sélection bien entendu très subjective. D’abord le texte d’ouverture, « L’Auteur des graines d’acacia », une formidable expérience de pensée autour du thème de la linguistique, guère éloignée de la philosophie holistique quand on y réfléchit bien. Puis « Le Test », courte nouvelle où l’autrice expérimente le contrôle social absolu, jusqu’à l’absurde. Ces deux premiers textes ne sont évidemment qu’un infime aspect de la palette littéraire d’Ursula Le Guin. Il faudrait aussi évoquer « L’Âne blanc » et « La Harpe de Gwilan », dont la poésie subtile et l’émotion titillent la corde sensible sans verser dans la mièvrerie. Pour sa part, « Intraphone » se révèle une satire surprenante dont le ton burlesque vient démentir la réputation de froideur du style de l’autrice. Passer outre « Les Sentiers du désir » serait également faire affront à l’inspiration anthropologique de la dame, d’autant plus que le présent récit trouverait allègrement sa place au sein du cycle de « L’Ekumen ». Pour finir, juste un mot de « Sur », court récit d’exploration glaciaire féministe flirtant avec l’histoire secrète et l’hommage. Le texte relève d’une forme de combat contre les préjugés, sans pour autant rabaisser l’abnégation, le courage et la folie des explorateurs des pôles.

Après Aux Douze Vents du Monde, Les Quatre Vents du Désir vient donc compléter avec bonheur un panorama de nouvelles riche et varié, offrant un aperçu qui, s’il n’est pas exhaustif, n’en demeure pas moins représentatif de l’œuvre d’Ursula Le Guin. Un must-have, on vous a dit.

Les Quatre Vents du Désir – (The Compass Rose, 1982) – Ursula Le Guin – Réédition Le Bélial’, collection « Kvasar », mai 2022 (Recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Martine Laroche, Françoise Levie-Howe, Jean-Pierre Pugi, Philippe Rouille et France-Marie Watkins)

Le Terminateur

Le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle. On ne le répétera jamais assez. Le recueil de Laurence Suhner vient nous le rappeler et d’une fort belle manière. L’écrivain suisse, autrice de la trilogie « QuanTika », dont le premier tome a été réédité dans l’intégrale de 2021, dévoile ici la multiplicité de ses sources d’inspiration. Douze textes dont sept inédits, des nouvelles de science-fiction, bien sûr, mais aussi du fantastique référencé au style suranné qui amuse sans vraiment surprendre. Des œuvres de commande destinées à des anthologies ou des revues, mais également des textes de jeunesse puisés dans ses archives. Bref, de quoi nourrir le sense of wonder, tout en cherchant à satisfaire ce sentiment de vertige cher à l’amateur de science-fiction et qui se fait si rare en ces temps de dystopies et de romans post-apocalyptiques triomphants.

Car, s’il est un reproche que l’on ne peut pas faire à Laurence Suhner, c’est celui de prendre la science-fiction comme un prétexte. L’autrice sait que le genre est un prodigieux générateur d’images et d’histoires, capable de produire un sentiment de sidération incomparable. Que ce soit sur l’océan de Nuwa (« Le Terminateur » et « Au-delà du terminateur »), l’une des exoplanètes du système TRAPPIST-I, ou dans la nouvelle « Timkhâ », matrice par ailleurs de la trilogie « QuanTika », elle réveille ce frisson conceptuel tant prisé par les aficionados, remettant l’humain à sa juste place, celle de simple composante de l’univers.

L’homme se trouve en effet au cœur de toutes les nouvelles du recueil. Il n’est cependant aucunement le centre de l’univers, bien au contraire, qu’il imagine la fin du monde par pur égoïsme infantile («  Différent »), qu’il se frotte à l’altérité (« Timkhâ ») ou qu’il cherche à percer les secrets de la matière (« La Fouine »), l’homme n’est pas le sommet de l’évolution. D’ailleurs, peut-être n’est-il qu’un bruit de fond, jouet de puissances occultes insensibles à son existence (« Homéostasie ») ? De quoi inciter à la modestie et à une bonne dose de prudence. Et ce n’est pas Stephen Hawkin qui nous contredira sur ce point.

Du sommaire du recueil, on ne retiendra certes pas« La Chose du lac », « Le Corbeau » et « L’Autre monde », exercices de style, un tantinet vintage, lorgnant vers le fantastique et quelques grands anciens – en vrac : H. P. Lovecraft, Edgar Allan Poe ou Maurice Leblanc. On ne retiendra pas davantage « M. Ablange », qui aurait bien mérité de rester inédit. Préférons leur « La Valise noire », courte nouvelle sur la multiplicité des possibles, voire « L’Accord parfait », texte liant fonction d’onde et musique. Sans oublier les deux nouvelles situées dans le système TRAPPIST-I. Voici les réussites incontestables d’un recueil loin d’être honteux, mais qui laisse le lecteur un tantinet sur sa faim. Raison de plus pour (re)lire la trilogie « QuanTika », en attendant le prochain roman de l’autrice.

Le Terminateur – Laurence Suhner – Editions l’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », août 2017

La Volonté de se battre

L’utopie a failli, achoppant sur le culte du secret, la manipulation et l’assassinat ciblé. Ruches et hors- ruches s’agitent, effrayés par la perspective d’une conflagration mondiale. La paix va-t-elle faire les frais de cette trahison, la volonté de se battre se muant inexorablement en bataille ? À la condition de s’y préparer, de réapprendre l’art de la guerre oublié depuis 300 ans.

Avec La Volonté de se battre débute la seconde partie de la tétralogie « Terra Ignota », vaste fresque futuriste conçue et écrite par Ada Palmer. On ne reviendra pas en détails sur le Worldbuilding du cycle, si ce n’est pour rappeler le contexte général de ce livre-univers. Au XXVe siècle, l’utopie et la paix règnent sur Terre depuis 300 années. Un réseau mondial de voitures volantes autonomes a révolutionné les transports rendant obsolète le concept d’État-nation. La géopolitique s’est ainsi recomposée sur d’autres bases, redéfinissant les allégeances et les affinités. Réduites à quelques strate-nations, les États ont cédé la place à une multitude de ruches, des entités non géographiques à adhésion volontaire. Un système de lois universelles prévaut en parallèle aux systèmes juridiques particuliers des Ruches, garantissant aux citoyens hors-ruches, mineurs et marginaux, la préservation de leurs droits. Sept ruches principales ont ainsi fini par s’imposer sur la planète. Les structures familiales ont également explosé, remplacées par les bash, et les différentes religions ont été proscrites après une période de guerre fratricide, l’humanité leur préférant désormais le secours de directeurs de conscience, les sensayers. Hélas, l’utopie a fait long feu comme nous l’a révélé Mycroft Canner, le narrateur non fiable de Trop semblable à l’éclair et Sept Redditions. Désormais, chacun doit choisir son camp et son champion.

« Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais la croyance qu’il vous appartient. »

Si le premier diptyque de la tétralogie « Terre Ignota » convoquait William Shakespeare, le marquis de Sade et Voltaire, La Volonté de se battre fait appel à Thomas Hobbes, en particulier à son ouvrage majeur : Le Léviathan. Mycroft Canner reste le narrateur non fiable de ce troisième livre qui voit les factions affûter leurs arguments et leurs stratégies pour sauver la paix, voire amender une utopie sortie fragilisée par les révélations de Sept Redditions. Sur fond d’émeutes, de doute, de nouveaux complots, d’enquête, mais aussi de vengeance, ce troisième livre nous interpelle sur les notions de justice, de gouvernement et de guerre, convoquant l’Histoire et la philosophie politique pour tenter d’apporter une réponse raisonnable, loin d’être univoque. Ce roman riche et ambitieux, n’étant pas sans évoquer le Dune de Frank Herbert pour son questionnement politique, est en effet un monument de dialectique qui voit arguments et contre-arguments s’affronter et se neutraliser, au fil d’une narration dialoguée qui prend son temps. D’aucuns trouveront le procédé laborieux, pour ne pas dire étouffant du fait de la densité des notions et concepts déployés par une autrice n’ayant pas fait son deuil de la complexité et du foisonnement des enjeux. Pour autant, l’amateur appréciera le caractère nuancé et réfléchi de la démonstration, mais aussi les digressions sur le manichéisme, la philosophie de Hobbes ou sur l’Illiade.

Même s’il peut paraître un tantinet longuet et bavard, La Volonté de se battre est porté par un crescendo inexorable, une volonté de déconstruction de toutes les certitudes d’une utopie truquée. Mais, la destruction est-elle porteuse d’espoir ou juste le prélude des charniers à venir ? Ne vaut-il mieux pas confier le destin du monde entre les mains d’un despote éclairé plutôt que de laisser s’exercer la guerre de tous contre tous ? Existe-t-il d’autres alternatives à la guerre ? Nul doute que toutes ces questions trouveront leur réponse avec L’Alphabet des Créateurs, première partie dans nos contrée de Perhaps The Star. Ne soyons pas trop impatient.

La Volonté de se battre : Terra Ignota, Livre troisième (The Will to Battle « Terra Ignota, Book 3 », 2017) – Ada Palmer – Éditions Le Bélial’, 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Harald à la dent bleue – Viking, roi, chrétien

Nombreux sont ceux sur ce blog qui connaissent ma passion pour la Scandinavie et les Vikings. Aussi le présent ouvrage a-t-il immédiatement attiré mon attention. Maîtresse de conférence en histoire médiévale, spécialiste de l’Europe du Nord aux Ve – XIe siècles et autrice d’un livre sur les ports des mers nordiques à l’époque viking, Lucie Malbos n’est pas la première venue dans ce domaine de la recherche.

Harald à la dent bleue – Viking, roi, chrétien relève de l’exercice de la biographie historique, genre propice à l’illusion biographique, autrement dit cette propension à unifier derrière un nom les différentes facettes d’un individu. Pour éviter cet écueil, l’historienne opte pour une enquête rigoureuse, s’efforçant de démêler le vrai du faux au cœur des sources écrites et archéologiques à notre disposition. Elle s’attache ainsi à suivre les trajectoires de la vie du souverain danois, déroulant le fil d’une existence frappée du sceau de l’incertitude et de la méconnaissance. Paradoxalement, le bâtisseur du Danemark est en effet bien plus connu pour son surnom, le fameux « Dent bleue » devenue par un concours de circonstance dont les ingénieurs d’Intel, Ericsson et Nokia ont le secret, l’emblème et le nom du système Bluetooth.

Si l’on connaît bien mieux les réalisations de Harald grâce aux fouilles archéologiques, sa vie demeure dans un angle mort de l’histoire de l’Europe du Nord. À sa décharge, il n’a pas eu la chance, comme Charlemagne ou Alfred le Grand, de bénéficier d’un propagandiste zélé pour fixer par écrit le compte rendu élogieux de son œuvre. Seules les pierres runiques de Jelling et de Tófa témoignent de son règne, de même que les nombreux vestiges de ses constructions, comme le complexe dynastique de Jelling, le Danevirke et le réseau de forteresses circulaires jalonnant le territoire danois. Pour le reste, on doit se contenter de sources postérieures, privilégiant les points de vue germaniques et chrétiens, écrits dont les visées téléologiques peuvent faire grincer des dents…

Au travers des différentes sources et de leur interprétation prudente, il s’avère que Harald peut être considéré comme le fondateur du royaume de Danemark, usant de sa conversion au christianisme pour sortir la contrée des âges obscurs et s’affranchir de la tutelle de l’empereur germanique Othon. Entre respect du passé païen et diffusion progressive des croyances nouvelles, il a ainsi installé un pouvoir fort et centralisé, étendant sa mainmise sur le territoire danois grâce à un vaste et onéreux programme de constructions dont on retrouve l’empreinte sur les paysages encore de nos jours. Mais son règne est aussi celui d’un souverain européen, soucieux de politique extérieure, conquérant lorsqu’il s’agit de s’imposer en Norvège et de contrôler les échanges avec l’Ouest de la Chrétienté, mais n’hésitant pas aussi à nouer des alliances matrimoniales pour favoriser le commerce avec les pays slaves. Une nécessité vitale pour financer les chantiers grandioses entrepris au Danemark.

Au fil d’une enquête minutieuse, Lucie Malbos s’efforce d’écarter la part d’imagination pesant sur l’histoire de Harald. En s’attaquant d’abord à la légende des Jómsvikings, cette confrérie de guerriers professionnels installée à Jómsborg, sur la côte sud de la Baltique. Si le sujet reste ouvert au débat, elle préfère voir dans ce mythe comme un écho de l’intérêt du roi danois pour cette région propice aux échanges et au recrutement de mercenaires slaves. Rien à voir donc avec le récit des sagas dont la littérature s’est faite le relais, y compris dans les mangas. De même, si la vie de Harald est entachée de zones d’ombre liées à l’absence de sources directes, la fin de son règne, sa mort et le lieu de son inhumation laissent libre cours à l’affabulation, un mille-feuilles mémoriel non exempt d’une volonté de réappropriation politique après la tentative de damnatio memoriae menée par son fils et successeur Sven à la barbe fourchue. En conséquence, le portrait dressé par les sources postérieures au règne de Harald relève davantage de la construction d’une figure mythique. Que ce soit sous la plume des auteurs chrétiens ou des écrivains romantiques, aucun récit ne semble concorder. À la fois saint au service d’une exégèse chrétienne, comme en témoigne le récit miraculeux de son baptême, chef viking irrésistible et impitoyable jusqu’à la tyrannie, l’image du souverain danois a été modelée selon des motivations tenant plus de la morale ou de la représentation archétypale que d’une recherche de la vérité.

Harald à la dent bleue – Viking, roi, chrétien est donc une biographie très intéressante, apportant un éclairage prudent et nuancé sur un souverain à la croisée de la légende et de l’Histoire, un personnage dont l’existence reste nimbé d’un voile d’incertitude, contribuant à entretenir la fascination.

Harald à la dent bleue – Viking, roi, chrétien – Lucie Malbos – Passés composés/Humensis, février 2022

Sœurs dans la guerre

Encore un roman post-apo sur ce blog me direz-vous à raison. De surcroît teinté de féminisme et d’écologie. Trop, c’est trop ! On veut des petites fleurs, la prime de rentrée et une indemnité pour payer le surcoût généré par la hausse du prix du carburant afin de continuer à partir en week-end. Raté, ce ne sera pas le sujet de cette chronique.

Sarah Hall connaît bien le Lake District. Elle est un peu née dans ce coin du Royaume-Uni. Avec Sœurs dans la guerre, elle opte pour l’anticipation légère, imaginant le monde d’après, celui qu’on nous promet hostile, les bienfaits de l’existence se réduisant peu-à-peu à une peau de chagrin. Elle transpose son récit au cœur des montagnes de cette région sauvage, nous faisant vivre par procuration l’effondrement de la civilisation et de nos certitudes sur le progrès irrésistible.

Comme prévu, une partie du territoire britannique a été submergé, suite à l’élévation du niveau des océans. La désorganisation de l’économie, les migrations massives et les pénuries ont enfoncé le clou, fragilisant l’État de droit et facilitant son remplacement par l’Autorité, un gouvernement de nature plus autoritaire. Limitation des naissances, rationnement, contrôle des déplacements de population, travail obligatoire, surveillance généralisée, l’avenir dépeint par Sarah Hall n’est pas des plus riants, surtout pour les femmes. À l’instar de La Servante écarlate, la fécondité féminine est en effet l’objet de toutes les attentions masculines, donnant lieu à des pratiques vexatoires. Mais, le sexe dit faible n’est peut-être pas totalement désarmé face au rabaissement de sa dignité. Quelque part au cœur des montagnes du Lake District, dans les territoires ruraux laissés en friche après la déportation de la population dans des villes transformées en camps de travaux forcés, la nourriture étant désormais envoyée par le grand frère américain, survit une communauté composée de femmes battues, des femmes en souffrance formant une sorte de matriarchie. Dirigée d’une poigne de fer par Jackie Nixon, une ancienne militaire, elles refusent de se soumettre à l’Autorité. Sœur, elle n’en dira pas davantage sur son ancienne identité, a décidé de les rejoindre, laissant derrière elle un mariage terne et une existence placée sous le joug des hommes. Forcément idéalisée au départ, son expérience avec les sœurs de Carhullan la confronte avec une réalité plus rude dont elle se fait la narratrice.

Ne tergiversons pas. Sœurs dans la guerre est un roman âpre dont la fin ouverte peut dérouter. Sarah Hall s’attache à retracer le parcours de Sœur, une femme sans éclat, à tous points de vue, de sa fuite longuement préparée, non sans une part d’improvisation, à son arrivée parmi les femmes de Carhullan. Un périple comptant son lot d’imprévus et pas toujours conforme aux attentes de la fugitive. Au sein d’une nature rude et majestueuse, on découvre ainsi la réalité d’un quotidien fait de tâches répétitives, mais nécessaires à la survie, dans un contexte précaire où les ressources se font rares et où le confort paraît un luxe. Carhullan a toute les apparences d’une utopie inspirée de la contre-culture, où l’on pratique l’autarcie et la démocratie participative, sans rechigner sur l’entraide, même si la méfiance prévaut toujours un peu. Car l’utopie s’avère ambiguë, comme on l’appréhende petit-à-petit au contact de la communauté. Les sœurs vivent sous la coupe de Jackie, dont le charisme marque de son empreinte toutes les décisions prises lors des assemblées. Elle est à la fois l’inspiratrice et le moteur des actes accomplis au nom de la liberté. Elle sème ainsi dans les esprits les semences d’une forme de radicalité, usant de la séduction et de la menace latente pour conquérir les suffrages de ses consœurs. Sarah Hall décrit ce basculement progressif, cet abandon de l’utopie tranquille pour la lutte armée, avec des mots simples et durs qui sonnent justes. Vécue par sœur comme la révélation de sa nature profonde, cette mue se fait au prix d’une prise de conscience forgée dans la violence.

Au-delà du contexte post-apo, Sœurs dans la guerre est donc un roman d’apprentissage, une fable féministe préférant la dureté et l’incertitude du combat au confort de la dialectique ou du repli sur soi.

Sœurs dans la guerre (The Carhullan Army, 2007) – Sarah Hall – Éditions Payot & Rivages, avril 2021 (roman traduit de l’anglais par Éric Chédaille)