À la pointe de l’épée

Bien connue dans nos contrées pour la réinterprétation du conte de Thomas le Rimeur (faudra que j’y revienne), titre n’étant pas son premier roman, loin sans faut, Ellen Kushner est également l’autrice d’une série intitulée « The World of Riverside » relevant du récit de cape et d’épée dont le présent ouvrage marque l’ouverture. Traduit initialement pour la collection « Interstices » des éditions Calmann-Lévy, il a bénéficié d’une réédition augmentée de quelques nouvelles chez ActuSF. Ne disposant pas de la chose, je me contenterais de chroniquer la première édition, dans sa version poche.

Levons immédiatement tout éventuel malentendu. Si À la pointe de l’épée est paru dans une collection dédiée à la Fantasy, l’ouvrage n’offre que peu d’éléments surnaturels ou magiques. Point de dragon, d’elfe ou de sortilège dans les aventures de Richard Saint-Vière, le bretteur réputé du faubourg de Bords-d’eau, quartier malfamé aux rues trop étroites et tortueuses pour les carrosses de l’aristocratie de la Colline. À la place, on doit se contenter du décor d’une ville anonyme, empruntant pour beaucoup aux mœurs des XVIIe et XVIIIe siècles européens. Dans ce microcosme urbain où la richesse scandaleuse côtoie la misère la plus sordide, on se croise beaucoup sans vraiment se voir, ou du moins on croise beaucoup le fer pour des questions d’honneur, sur des sujets éminemment politiques ou dérisoires. Chacun semble vivre dans son monde, de son côté du fleuve, entretenant l’illusion d’un équilibre précaire qui ne repose finalement que sur le mépris des uns pour les autres et le maintien du statu-quo.

À Bords-d’eau, on fait commerce du vice, tavernes et auberges offrant un havre suffisamment discret aux voleurs à la tire, prostituées et aristocrates descendus incognito de la Colline pour s’encanailler. À Bords-d’eau, on ne vit pas vieux, les lieux nourrissant les fosses communes des carcasses des malheureux n’ayant pas trouvé un protecteur. À Bords-d’eau, on trouve enfin des bretteurs et d’autres épéistes, en mesure de défendre l’honneur des puissants ou d’accomplir leurs basses œuvres contre rétribution. Richard Saint-Vière n’est pas le moins connu d’entre eux, au point de susciter une curiosité malsaine auprès des dépravés peuplant le conseil de la cité, même si le bougre a la réputation de vendre chèrement ses services et d’imposer ses propres conditions.

En découvrant les aventures de Saint-Vière, d’aucuns penseront immédiatement à Benvenuto Gesufal, le héros de Jean-Philippe Jaworski. On peut en effet relever une certaine parenté entre les personnages de l’auteur français et ceux d’Ellen Kushner, notamment dans leur propension à évoluer en marge de la politique, jouant un rôle actif dans les complots et manigances des puissants, l’honneur ne servant finalement que de prétexte dans des luttes intestines pour le pouvoir et l’argent. Mais, À la pointe de l’épée se distingue surtout des récits tirés du Vieux Royaume par la nonchalance de son rythme, par son attachement à l’ambiguïté des mœurs, par ses joutes verbales où la préciosité de la langue se conjugue à la décadence des sous-entendus. Pas étonnant que la bisexualité ne fasse guère de vague dans ce monde, du moins beaucoup moins que les trahisons et les querelles pour des broutilles. Le roman se caractérise aussi par l’aspect expéditif des duels, nous éloignant du registre épique et truculent des classiques du récit de cape et d’épée. Pas sûr que l’amateur d’Alexandre Dumas y trouve son compte.

À la pointe de l’épée n’en demeure pas moins un roman de très bonne tenue, incitant le lecteur conquis par l’univers de l’autrice à en poursuivre l’exploration. Cela tombe bien, Le Privilège de l’épée vient de paraître. Auréolé du Prix Locus du meilleur roman de Fantasy en 2007, ce troisième titre de la série « The World of Riverside » se révèle prometteur.

À la pointe de l’épée : Un mélodrame d’honneur (Swordspoint, 1987) – Ellen Kushner – Réédition Folio « SF », mars 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

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