La Brigade chimérique – Ultime renaissance

Parallèlement à son travail d’exhumation littéraire autour du merveilleux-scientifique, commencé avec l’anthologie Chasseurs de chimères et poursuivi récemment avec la parution de Maîtres du vertige, Serge Lehman est à l’origine d’une geste super-héroïque développée en collaboration avec Fabrice Colin et Gess pour le dessin. Découpé en plusieurs volumes, par la suite rassemblés en intégrale, La Brigade chimérique fait revivre ainsi les surhommes européens de l’âge du radium, en gros l’entre-deux guerres, racontant leur chute et leur effacement de la mémoire collective. Décliné sous la forme d’un jeu de rôle par les éditions Sans-Détour, l’épopée tragique initiale s’est muée en plusieurs albums et séries parallèles, les éditions Delcourt récupérant le gros du projet. Petit-à-petit dans l’imaginaire des lecteurs s’est ainsi esquissé un univers riche de possibilités, nourrissant les attentes pour cette para-histoire, loin de l’exclusivité des pulps de science fiction et des comics américains.

Le présent ouvrage entreprend donc de faire renaître la Brigade chimérique, transposant les superhéros de l’âge du radium à notre époque. Un pari risqué mais réussi tant la greffe porte des fruits généreux. À vrai dire, on ne s’ennuie pas un seul instant en lisant cette Ultime renaissance et, même si Serge Lehman entretient les passerelles avec ses autres séries, notamment avec les quatre tomes de « Masqué », la présente histoire peut se lire indépendamment, sans que cela ne nuise à sa compréhension.

Un peu de contextualisation. Dans le Grand Paris contemporain, la peur règne depuis qu’un mystérieux roi des rats a pris ses quartiers dans les sous-sol de la mégapole. Il se murmure et se chuchote que, dans les ténèbres, il régnerait sur une cour de créatures mutantes, préparant la venue d’un péril encore plus grand. De quoi affoler les autorités publiques et les pousser, plus par désespoir qu’autre chose, à faire appel à deux universitaires un tantinet marginaux. Spécialistes en aberrations scientifiques et experts de l’hypermonde, Charles Dex et Greg Ulm sont ainsi chargés de constituer une équipe afin de neutraliser la menace souterraine, sans se douter un seul instant qu’un autre péril s’apprête à fondre du ciel.

La Brigade chimérique traitait de la disparition du genre littéraire SF en Europe, convoquant l’Histoire et l’imaginaire du continent pour donner substance à un récit tragique, marqué du sceau du traumatisme de la Grande Guerre et de la montée des totalitarismes. Ultime renaissance semble vouloir marquer leur retour sur le vieux continent, dans un contexte marqué par l’incertitude et la multiplication des menaces. Si le récit s’apparente à une passation de flambeau, Lehman puise une nouvelle fois dans le riche corpus de l’imaginaire de l’entre-deux-guerres, les super-héros de l’après Seconde Guerre mondiale n’apparaissant qu’à la marge, au travers de divers posters ou allusions. On retrouve surtout quelques écrivains s’étant illustrés dans la première moitié du XXe siècle, comme Renée Dunan, Maurice Renard, Georges Spad, Paul féval fils ou Théo Varlet pour ne citer que ces noms.

Face à l’effacement des surhommes de l’âge du radium de la mémoire collective, Serge Lehman use de l’astucieux artifice de la fiction afin de leur insuffler un regain d’existence. Dans l’univers de la Brigade chimérique, ils existent ainsi par le truchement des romanciers du merveilleux-scientifique et des articles publiés dans la presse populaire sous la forme de feuilleton. L’auteur évite heureusement l’écueil de l’anachronisme en leur conférant une touche de modernité bienvenue. L’homme truqué emprunte ainsi son apparence à Robocop, autre héros de la pop culture. Félifax s’incarne sous les traits d’une féministe vegan au langage aussi fleuri que sa force de frappe. La petite-fille de la sorcière Palmyre devient une jeune femme issue des minorités et Jean Séverac retrouve son personnage du soldat inconnu.

Si Lehman acquitte son tribut à ses devanciers avec respect, il ne se prive pas pour autant de private joke, Alan Moore et Alain Damasio faisant l’objet de boutades amusantes. L’intertextualité joue aussi à fond et la bande dessinée bénéficie du trait nerveux de Stéphane de Caneva, le dessinateur de la série « Metropolis », un graphisme n’étant pas sans rappeler parfois celui de Gess. L’ouvrage est enfin pourvu d’une postface revenant sur la genèse de l’univers de la Brigade chimérique et proposant en commentaires des références, ma foi fort instructives, surtout si l’on n’est pas un érudit.

La Brigade chimérique – Ultime renaissance apparaît donc comme un retour gagnant pour la geste super-héroïque imaginé par Serge Lehman. La fin ouverte laisse présager même une poursuite des aventures. L’avenir nous dira.

La Brigade chimérique – Ultime renaissance – Serge Lehman & Stéphane de Caneva – Éditions Delcourt, janvier 2022

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