B. Traven, romancier et révolutionnaire

Le nom de B. Traven n’est pas de nature à soulever l’enthousiasme dans le lectorat, surtout en France où ses romans peu traduits restent en grande partie méconnus. Il apparaît pourtant comme un auteur aussi important que Jack London, voire George Orwell. Ecrire sa biographie relève de la gageure, tant il s’est ingénié à cacher son identité réelle. Un exercice sans doute plus proche de l’enquête que de la simple recension de faits attestés et balisés. Considérant que sa vie lui appartient, seule son œuvre n’a d’importance aux yeux de Traven et c’est le seul point qu’il entend léguer aux lecteurs. Une œuvre entièrement consacrée à la lutte contre l’oppression et l’injustice du capitalisme.

Personnage aux identités multiples, résolu à brouiller les pistes, y compris sur sa nationalité, l’illustre inconnu Traven voit son anonymat menacé par le succès du film de John Huston Le Trésor de la Sierra Madre, adaptation du roman éponyme écrit en 1927. Traqué par les journalistes et les détectives privés, attirés notamment par la prime offerte par le magazine Life, il doit ruser pour entretenir le mystère, n’échappant pas aux nombreuses supputations, parfois fantaisistes, sur son identité et son ascendance familiale. Parmi les hypothèses, il en ressort au moins une, confirmée par de nombreuses sources et recoupements. B. Traven et Ret Marut seraient une seule et même personne. Bien connu des historiens spécialistes de l’après Première Guerre mondiale en Allemagne, le second était l’animateur du journal radical Der Ziegelbrener (Le Fondeur de briques), réputé pour son rôle actif pendant la République des conseils de Bavière. Un épisode révolutionnaire s’étant achevé dans le sang lors de l’intervention des corps francs diligentés par le gouvernement allemand, avec la complicité des pays vainqueurs. Contraint à l’exil, après avoir failli être exécuté, Marut trouve finalement refuge au Mexique où il habitera jusqu’à sa mort en 1969.

Le premier roman signé B. Traven est publié en feuilleton à partir de 1925 dans le quotidien social-démocrate berlinois Vorwärts. Les Cueilleurs de coton traite de la condition difficile et du travail harassant des ouvriers du coton, la plupart du temps Indiens, dans les plantations du Mexique. Un sujet évidemment digne d’intérêt aux yeux de l’ancien activiste et anarchiste allemand. La publication de ce récit attire l’attention de la Guilde du Livre Gutenberg, une entreprise à l’initiative de typographes allemands qui se propose d’offrir à tous les travailleurs la possibilité d’acquérir à bas prix des « livres satisfaisants pour l’esprit et de belle qualité ». Jugeant le récit de Traven digne de figurer dans son catalogue, le collectif lui propose de l’éditer et réclament aussitôt d’autres titres. Cette publication marque le début d’une fidèle collaboration. Le mythe Traven est en marche !

Entre 1926 et 1927, Le Vaisseau des morts et Le Trésor de la Sierra Madre paraissent sans que le secret sur la véritable identité de leur auteur ne soit levé. En fait, il brouille les cartes, rejetant la nationalité allemande en lui préférant celle des États-Unis, avant de se déclarer finalement apatride. Dans ses écrits transparaissent une forte propension à la contestation, un sentiment de révolte prenant pour cible le militarisme, la religion, la bourgeoisie et le capitalisme. Les socialistes de gouvernement n’ont pas l’heur de lui plaire. Au mieux qualifié de tièdes, ils sont au pire considérés comme des traîtres, les bourreaux de la révolution. En fait, les idées de Traven le prédisposent à un anarchisme individualiste, celui prôné par Max Stirner, même s’il ne rechigne pas à louer l’aspect collectif de la dynamique révolutionnaire.

Au travers des écrits de B. Traven, Rolf Recknagel essaie de retrouver l’homme qui se cache derrière l’œuvre. Il s’attache autant à son style qu’aux idées qu’il véhicule, cherchant à élucider le mystère entourant le bonhomme. À l’aide de nombreux extraits des articles de Ret Marut, de la correspondance et des romans de son double B. Traven, un riche corpus publié sur une cinquantaine d’années, il s’efforce de dessiner un portrait aussi fidèle que possible de l’auteur, retraçant les lignes de force d’une pensée et d’un engagement restés sincères jusqu’au bout de son existence. Il dresse des passerelles entre les pamphlets de Marut et les écrits romanesques de Traven, de ses premiers romans au point d’orgue du cycle de l’acajou, pointant les convergences intellectuelles et la constance dans l’engagement anticapitaliste. Il nous livre ainsi le portrait d’un auteur farouchement opposé à la domination bourgeoise, un individu se voulant libre de toute entrave, y compris partisane, ne ménageant pas sa sympathie pour la cause des travailleurs et des Indiens. Un esprit libre, intersectionnel avant l’heure, rattrapé sur le tard par la célébrité et le succès.

L’essai de Rolf Recknagel, régulièrement mis à jour depuis sa première parution en 1966, permet de se faire une idée sur l’itinéraire d’un personnage hors norme, dont l’œuvre apparaît comme le compagnon de route idéal du révolté ne parvenant pas à se résoudre à l’injustice du monte tel qu’il va mal. Pour les amateurs, signalons enfin sur le même sujet l’excellente bande dessinée de Golo.

B. Traven, romancier et révolutionnaire (B. Traven, Beiträge zur biografie, 2009) – Rolf Recknagel – Réédition Libertalia, 2018 (essai traduit de l’allemand par Adèle Zwicker)

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