Dragon Head

Au retour d’une sortie scolaire, un train transportant plusieurs classes d’un lycée tokyoïte déraille suite à l’effondrement du tunnel où il vient d’entrer. Quelque chose vient de se produire entraînant cette catastrophe. Mais quoi ? Pour les trois survivants, Teru, Ako et Nobuo, la question de la survie s’impose immédiatement dans ce conduit obscur dont les parois s’effritent au fil des secousses qui l’ébranlent. Blessés, en état de choc, la proximité des cadavres de leurs camarades et professeurs n’arrangeant rien, ils succombent peu-à-peu à l’atmosphère d’angoisse oppressante qui imprègnent les lieux, mobilisant avec plus ou moins de succès toutes leurs ressources psychologiques pour entretenir l’espoir d’être secourus. Pas facile lorsque la peur de l’inconnu vous étreint, faisant resurgir les pires instincts d’une nature humaine prompte à oublier le vernis de civilisation dont elle ne cesse de chanter les louanges pour justifier sa place privilégiée sur l’échelle de l’évolution.

Décliné en dix tomes, parus dans nos contrées chez Pika Graphic à partir de 2012 (on me souffle que la chose a été rééditée dans une « intégrale » en cinq volumes en 2021), Dragon Head n’usurpe pas son statut de huis-clos psychologique. Mais un huis-clos avec soi-même, le pire ennemi des personnages fourbissant ses armes aux tréfonds de leur propre esprit.

Minetarō Mochizuki nous invite ainsi à sonder notre psyché, une introspection en territoire périlleux, hors de toute zone de confort. Il le fait à merveille, l’usage du noir et blanc, les jeux d’ombres et de lumière, souvent étirés en pleine page, contribuant à nourrir et accentuer l’angoisse, dans un paysage en ruine dépouillé par la catastrophe de ses repères familiers. La peur et l’irrationalité qu’elle suscite figurent au cœur du propos de l’auteur. Peur instinctive, viscérale qui fait perdre aux personnages tout espoir, alimentant la folie et donnant substance aux démons intérieurs. Peur créatrice qui contribue au dépassement de soi-même, révélant des trésors psychologiques insoupçonnés. Peur destructrice, flirtant avec l’horreur pure, celle qui n’a pas besoin de se révéler pour asseoir son emprise délétère sur la raison. Minetarō Mochizuki convoque ainsi toutes les peurs de l’esprit humain, renouant avec l’une des obsessions japonaises : la fin du monde.

Au fil de leur périple, Teru et Ako rencontrent d’autres survivants, aussi désarmés qu’eux-mêmes face à l’inconnu. Ils progressent vers Tokyo, espérant retrouver leurs proches. Mais, les étapes successives de leur voyage ne font que dévoiler inexorablement l’ampleur du désastre. Au-delà de la catastrophe, dont on taira ici l’origine pour ne pas en déflorer la nature, même si on la devine très vite. Au-delà du simple récit survivaliste, Dragon Head dévoile surtout les angles morts de la société japonaise, mettant l’accent sur les relations entre les personnages, leurs pensées et leurs motivations, tout en jouant des ressorts psychologiques avec une intensité pouvant laisser pantois. Il met en scène l’irrésistible désagrégation sociale d’un pays ayant basculé dans la folie et l’horreur, sans verser dans le grand-guignolesque. Au cours de leur voyage au cœur des ténèbres, au sens propre comme au figuré, Teru et Ako font l’apprentissage de leur véritable nature, éprouvant dans leur chair et leur esprit les affres de la peur primale.

S’il ne figure pas parmi les seinen mangas les plus réputés, Dragon Head n’en demeure pas moins une œuvre frappante où l’introspection ne cède rien à l’angoisse d’une situation aussi extrême que déstabilisante.

Dragon Head – Minetarō Mochizuki – Réédition Pika Graphic, décembre 2012 (série traduite du japonais par Hiroshi Takahashi & Alexandre Tisserand)

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