L’Incendie de la maison de George Orwell

Pour fuir un divorce qui menace de le mettre sur la paille, Ray Welter s’exile sur l’île de Jura, en Écosse. Six mois au vert, dans tous les sens du terme, loin du rythme trépidant de Chicago, sur les traces de George Orwell dont il s’est inspiré pour faire fortune dans la publicité. Arrivé sur les lieux, en plein jet-lag, le quadragénaire teste immédiatement l’hospitalité rustique et les mœurs rugueuses des habitants de l’île. De curieux spécimens aux habitudes cancanières. De quoi décompenser sans préambule. Heureusement, la qualité du whisky distillé sur place lui fait oublier la dureté de la greffe. La cure alcoolisée apparaît même un viatique salutaire pour supporter son séjour au milieu des moutons, des ploucs et de leurs superstitions. Un remède souverain pour soigner son doute existentiel et moral. Il en fait d’ailleurs bonne provision avant de se faire conduire dans la demeure où a résidé l’auteur de 1984. Sise au Nord de l’île, loin de tout, même des voisins ombrageux, Barnhill tient toutes ses promesses. Dépourvue d’électricité ou de chauffage autre qu’un double foyer alimenté avec des briques de tourbe, la propriété est également coupée du réseau mondial, ce fil à la patte omniprésent que Ray assimile à une version moderne de Big Brother. Bref, la maison lui semble le lieu idéal pour soigner son spleen. À la condition de survivre à la haine de Pitcairn, un connard rancunier et violent, surtout si l’on approche de sa fille Molly. À la condition aussi d’échapper à la curiosité des habitants et à leur bizarrerie, en particulier celle faisant affirmer à Farkas, le plus amical d’entre-eux, qu’il est un loup-garou.

« ORWELL ETAIT UN OPTIMISTE. Il s’arrêta. Le spectacle était si beau – et si vrai. L’état des choses était bien ce que décrivait 1984. Orwell lui-même n’aurait pu prédire une désintégration si absolue de la vie privée. Ou l’émergence des médias sociaux comme moyens de contrôle. À la place de télécrans, on avait des smartphones. À la place du crime par la pensée, le politiquement correct. Qu’était donc Internet, sinon une façon pour Big Brother de traquer nos moindres réflexions ? »

En commençant à lire L’incendie de la maison de George Orwell, je ne nourrissais aucun préjugé. Attiré par le titre et quelques avis glanés ici ou là, je ne savais pas à quoi je m’engageais. Ma curiosité a été satisfaite au-delà de toute idée préconçue. D’ailleurs, ne tergiversons pas, s’il est question de George Orwell, l’auteur britannique intervient à la marge, via la novlangue, la double-pensée et l’omnipotence de Big Brother, incarné ici dans les réseaux sociaux et l’Internet.

Andrew Ervin transpose en effet astucieusement ces concepts dans l’univers du marketing et de la publicité. Lecteur passionné de Eric Blair, Ray Welter s’est inspiré de 1984 afin de concevoir une stratégie pour altérer les habitudes consuméristes. Il parvient ainsi à faire décoller les ventes d’un 4×4 extrêmement polluant et énergivore à une époque où les préoccupations environnementales prévalent, transformant l’acte d’achat en geste militant, celui d’un vandalisme écologique revendiqué comme tel. Grâce à cela, il amasse une fortune, ne faisant pas l’économie d’une profonde crise morale et existentielle, son succès venant confirmer de manière sinistre la véracité de l’intuition de l’auteur britannique. Ray en est désormais convaincu, il vit dans un monde orwellien, où le b.a.-ba de la communication politique et commerciale consiste à user d’éléments de langage simples pour conditionner la pensée, affirmant le contraire de ce que l’on fait ou va faire. Un art dont il constate les méfaits au quotidien.

« Pas vraiment visible, de l’autre côté du bras de mer et de la pluie, l’Écosse continentale faisait signe, avec toutes les commodité que Ray avait laissées derrière lui. Le bas de son dos lui causait des élancements, son estomac faisait la guerre à son système nerveux, depuis les haut-parleurs de la voiture, les cornemuses – les putains de cornemuses – comme un porc de foire qu’on mène à l’abattoir hurlaient des stridences, mais le peu de paysage que la brume laissait voir était comme un rêve. »

Le portrait des habitants de l’île de Jura et leur interaction avec Ray, un vrai choc culturel, constitue l’autre point fort du roman. Andrew Ervin brosse une galerie de personnages truculents, à la gouaille ravageuse, oscillant sans cesse entre la farce et un récit plus porté vers l’angoisse. Toutefois l’ensemble brille par sa légèreté, son souci de ne pas paraître trop pesant tout en brassant quelques réflexions sociétales et intimes stimulantes.

On ne peut donc guère reprocher à L’incendie de la maison de George Orwell de manquer d’entrain ou de profondeur, si ce n’est peut-être un dénouement un tantinet faiblard. Mais, ceci apparaît comme un vétille au regard du plaisir de lecture.

L’Incendie de la maison de George Orwell (Burning Down George Orwell’s House, 2015) de Andrew Ervin – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Littérature étrangère », 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marc Weitzmann)

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La Peau froide

L’argument de départ de La Peau froide brille par sa simplicité élémentaire. Un homme est débarqué sur une île perdue dans l’Atlantique sud pour y accomplir une mission de climatologie d’un an. Très rapidement, on apprend que cet exil volontaire est motivé par un passé marqué du sceau de la violence et de la trahison et qu’il a saisi cette occasion de se tenir au large et en marge du monde pour lire et méditer, entre deux relevés climatologiques. Et, encore plus vite, il est obligé d’abandonner tous ses projets devant l’assaut de créatures marines acharnées à sa perte. Face à la menace, il ne trouve alors le salut qu’en extorquant la protection du seul autre habitant de l’île, un être fruste et mutique, vivant reclus dans un phare, dont il ne connaît que le nom: Batís Caffó.

Sur cette trame minimaliste que l’on pourrait craindre répétitive, Albert Sánchez Piñol brode un huis clos oppressant où l’assaut incessant des vagues de l’Atlantique contre les murs du phare s’efface devant la fureur et le caractère incompréhensible des attaques de créatures issues des abysses. Des êtres semblables à l’homme à bien des égards, mais dont l’étrangeté, voire la monstruosité, repousse toute tentative de communication.

Inlassablement, nuit après nuit, les deux hommes s’opposent ainsi aux offensives des crapauds, comme Batís les surnomme, retranchés dans le phare transformé en bunker. À coups de carabine, avec des explosifs ou plus simplement dans un corps à corps sauvage, ils luttent d’arrache-pied pour leur survie, massacrant les vagues d’assaut ennemies avec une application dénuée de sentiment. Et, peu-à-peu, le spectacle de la tuerie renvoie le compagnon de Batís, narrateur des événements, à l’image de sa propre condition, à ses préjugés et à l’absurdité d’un conflit dont les enjeux lui échappent.

Tout au long du récit, on pense évidemment à Howard P. Lovecraft, mais également à William Hope Hodgson. Les vastes espaces maritimes, les profondeurs océaniques et l’effroi de l’inconnu nous y poussent inexorablement. Mais, il y a la mascotte, une créature marine de sexe féminin adoptée par Batís, dont il abuse sans vergogne pour assouvir sa libido. Elle exhale une sensualité trouble, dépourvue de tabou, introduisant le doute dans l’esprit du narrateur. À son contact, pendant que la rage des combats se transforme en lassitude, il développe un étrange sentiment de proximité le poussant à s’interroger. L’affrontement avec les crapauds est-il inévitable ? L’incommunicabilité avec ces créatures est-elle vraiment définitive ? Ne pourrait-on pas trouver un terrain d’entente avec elles, même si Batís s’y oppose ? Ces questions le taraudent jusqu’à un dénouement, en forme de mise en abyme qui calme tout net.

Roman à l’atmosphère prenante, La Peau froide use des ressorts du fantastique pour confronter l’homme à lui-même, dévoilant à sa raison la monstruosité de son esprit. À moins que dans un réflexe salutaire, il ne surmonte cette noirceur intrinsèque. Pas facile.

La Peau froide (La pell freda, 2002) de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes Sud, collection « Babel », 2007 (roman traduit de l’espagnol [catalogne] par Marianne Millon)

L’Ordre du Jour

Amateur de SF, de romans noirs et autres bizarreries, je ne rechigne cependant pas à lire des ouvrages plus consensuels. Il m’arrive même de choisir des prix littéraires, comble de l’embourgeoisement ! L’Ordre du Jour d’Eric Vuillard a été récompensé en 2017 par le prix Goncourt, excusez du peu ! Depuis belle lurette, je m’étais promis de lire un titre de l’auteur français, mon petit doigt s’étant laissé dire qu’il revisitait l’Histoire à l’aune d’une plume érudite et ironique. Promesse tenue, dont je retire de surcroît un sentiment de jubilation mais aussi d’accablement, comme on va le voir.

L’Ordre du Jour raconte d’une manière peu académique le naufrage prévisible et pourtant inexorable des démocraties européennes face aux coups de force de la dictature nazie dans les années 1930, de la mise en place du régime au lendemain du 30 janvier 1933, jusqu’à l’Anschluss, moment fort du récit dont Eric Vuillard explore le hors-champs non sans une certaine malice.

Au-delà de la limpidité du propos, l’ouvrage est un curieux objet, ne relevant ni de la fiction ni de l’essai historique. De cet entre-deux naît un récit puisant dans l’Histoire la matière de sa dramaturgie. Eric Vuillard a en effet parfaitement compris la part tragique que recèle l’enchaînement des faits historiques. Il en révèle la contingence et l’aspect propagandiste de sa cristallisation dans la mémoire collective, la Grande Histoire étant bien souvent aux yeux des politiques une manière de masquer la bassesse, l’aveuglement et la lâcheté des hommes.

Dans L’Ordre du Jour, Eric Vuillard commente les coulisses bêtement humaines du jeu politique des années 1930, livrant les faits à son analyse grinçante. Il tourne en dérision les événements pour en pointer le côté tragique, désespérant, ou plus simplement comique. Il dresse aussi le portrait de quelques personnages éminents dont il s’efforce de gommer la patine historique pour révéler l’humanité brute. Adolf Hitler, bien sûr, dont la personnalité névrotique oscille entre la rage vociférante et une attitude affable, voire polie avec ses interlocuteurs. Goering, dont le goût prononcé pour les uniformes de fantaisie et la morphinomanie se conjuguent aux désordres mentaux, nourrissant ses penchants suicidaires. Mais aussi, Keitel, Ribbentrop

Mais, Eric Vuillard ne se limite pas aux personnages les plus connus. Il étend le spectre de son étude aux seconds rôles. Le chancelier autrichien Schuschnigg, petit dictateur de pacotille qui a cru opposer au national-socialisme un national-catholicisme aux apparences plus policées. Arthur Seyss-Inquart, zélé second couteau, antisémite bon teint et laquais dévoué du nazisme en Autriche, puis par la suite aux Pays-Bas, ce qui lui vaudra le grade de Gruppenführer dans la SS et la peine de mort à Nuremberg. Sans oublier les vingt-quatre représentants du grand patronat allemand dont l’identité se confond avec leur raison sociale. Les Krupp, BASF, Bayer, Agfa, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken… Des noms anodins contribuant encore à notre quotidien et que l’on associe plus guère à l’ignominie du nazisme auquel ils ont amplement contribué.

Bref, L’Ordre du Jour apparaît comme une comédie humaine absurde qui laisse sans voix. Un récit pétri de lâcheté, de vulgarité et d’actes mesquins, rythmé par la folie homicide des nazis, leur brutalité et l’hypocrisie politique des dirigeants européens. À l’heure d’une Europe tiraillée entre les populismes et des classes dirigeantes sans idéal politique, lire Eric Vuillard semble plus que jamais salutaire.

L’Ordre du Jour de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », 2017

Scalp

À 9 ans, Hans apprend de sa mère que son père biologique vit en ermite au bord d’un étang situé dans les bois. Coupé de tout, y compris de son fils. Pendant toute son enfance, on lui a caché la vérité, préférant lui servir une fable toute prête. Mais, à l’occasion de la mort de celui qu’il voyait comme son père, sa mère décide de tout lui révéler et d’aller le présenter à ce géniteur absent.

« La forêt n’est le territoire de personne.

C’était Jean-Loïc qui l’avait dit. Même si n’importe quel bout de terre ici-bas appartenait toujours à quelqu’un, la forêt restait la forêt : pas celle des hommes, celle des mythes ; celle des rêves et des peurs. »

La trame est classique. Elle a même un air de déjà-vu. Pourtant, Cyril Herry parvient à broder une histoire inquiétante, faisant la part belle à l’enfance, à la filiation et à la nature. La quatrième de couverture parle d’un huis clos à ciel ouvert. On ne peut qu’abonder dans son sens, tant Cyril Herry s’y entend pour brosser le tableau saisissant d’un monde rural, taiseux et fruste, où affleure une violence latente et sauvage.

Scalp s’apparente à une élégie en prose dédiée à la nature. Une nature généreuse mais prompte à reprendre aussitôt ce qu’elle a donné, intérêts y compris. Une nature exploitée, souillée par l’homme, comme l’atteste les carcasses de voitures qui rouillent dans les bois et déflorent le décor bucolique. Une nature attentive, à l’écoute du drame dans lequel Hans et sa mère vont se trouver plongés. En plantant sa yourte sur ce bout de terre, Alex, le père de Hans, a dérangé les autochtones. Les Klaus, les potentats du coin. Des malfaisants qui s’y entendent pour écraser la mauvaise herbe. Et justement, Alex fait un peu tache dans le paysage avec son passif d’ex-militant radicalisé, écolo jusqu’au-boutiste. Alors, il faut le faire déguerpir, quitte à l’effacer de la carte.

D’emblée, l’absence d’Alex hante des lieux figés dans l’attente. Elle divise mère et fils, Hans préférant rester plutôt que de tailler la route vers la civilisation. La forêt et la yourte lui donnent l’envie de jouer à l’indien, de se fondre dans la végétation pour tendre des embuscades aux visages pâles venus nuire à l’harmonie des lieux. Il investit les lieux, s’inventant des histoires, des aventures, se construisant des cabanes dans les arbres et retrouvant les gestes des pionniers, appris sur le tas avec son père putatif. Peter Pan n’est pas loin, mais pas la fée Clochette. Les eaux turbides et silencieuses de l’étang cachent peut-être autre chose que des poissons. Quant à ses rives, un taillis d’arbres muets, à la cime écrasée par le soleil d’août et aux racines plongeant dans un humus sillonné d’insectes nécrophages, elles masquent des présences menaçantes, aux aguets, prêtes à en découdre.

Scalp est ainsi un roman d’apprentissage, celui d’un gosse rattrapé par l’âge adulte, opérant sa mue vers autre chose. Quelque chose de plus brutal et définitif, rejouant le mythe de l’enfant sauvage à l’envers, avec la complicité de la nature et la sinistre contribution des passions humaines. Bref, voici un roman troublant et sombre, mais non dépourvu d’une certaine beauté.

Scalp de Cyril Herry – Éditions du Seuil, collection « Cadre noir », février 2018

Le Reich de la Lune

Les amateurs de nazis dans l’espace se réjouiront d’apprendre que Le Reich de la Lune vient combler leur passion déviante et coupable pour les uniformes dessinés par Hugo Boss, les soucoupes volantes et les théories du complot farfelues (euphémisme, me dires-vous). Il trouveront en effet tout cela dans le roman de Johanna Sinisalo et sans doute bien davantage, comme nous allons le voir.

« Nous étions assis dans sa chambre devant nos tablettes, lui plongé dans l’exploration des fonctions de l’appareil, moi en train de rédiger des projets de texte de propagande pour Vivian Wagner, quand Klaus a éclaté de rire. C’était si rare que j’ai pris peur. Il m’a fourré sa tablette sous le nez et a touché l’écran. J’ai vu un bref extrait de film dans lequel un mammifère à fourrure tentait de s’introduire dans un pot en verre qui avait l’air bien plus petit que lui et y arrivait, de manière totalement incompréhensible. C’était un animal de compagnie très répandu, un chat, que je connaissais par Heidi. Dans le livre, Heidi apportait des chatons à Clara, la petite paralytique, et c’est précisément à ce passage que j’avais pensé quand j’avais eu l’idée de voir un bébé chat dans une des figures de Rorschach de notre test de compatibilité. Klaus m’a montré un autre bout de film : c’était une succession de brèves scènes dans lesquelles des chats essayaient de grimper en différents endroits et faisaient des chutes comiques, assez souvent dans l’eau, ce qu’ils détestaient visiblement. J’ai trouvé ces scènes tout à fait intéressantes et séduisantes, mais pas particulièrement drôles, et je l’ai dit. Pourquoi filmait-on froidement ces pauvres bêtes malchanceuses au lieu de les empêcher de se mettre dans de telles situations ? »

Conjuguant l’uchronie à un propos satirique, l’autrice finnoise ne se contente pas de s’inspirer de sa contribution au scénario du film Iron Sky. Bien au contraire, elle reprend des idées et des personnages abandonnés au cours des multiples écritures et réécritures de cette pochade à grand spectacle, pour impulser au récit une dimension féministe, lui faisant dépasser le simple statut de novélisation.

Tout l’intérêt du roman repose en effet sur sa narratrice, Renate Richter, dont nous épousons d’emblée le point de vue omniscient, puisque recomposé a posteriori dans le journal qu’elle tient après la grande guerre initiée par les nazis pour reconquérir la Terre. Un fait dont on découvre les prémisses et le dénouement au fur et à mesure de son récit. Renate restitue ainsi le processus mental qui l’a conduite à abandonner son conditionnement nazi pour adopter un regard plus critique sur le désastre final et sur ses contemporains, ennemis y compris.

Comme nous le découvrons, elle est née dans une famille appartenant à la race des seigneurs qui domine Schwarze Sonne, la base lunaire fondée par les survivants du nazisme après leur exil. Son père, scientifique de renom, appartient au cercle restreint des concepteurs de l’opération Götterdammerung, l’arme ultime développée pour exterminer les ennemis capitalistes et bolcheviques. Mais, le Mondführer ne manque pas d’autres armes pour mener à bien son projet. Walküre et autre Rheingold, des engins qui ne sont pas pour rien dans le mythe terrestre des soucoupes volantes, peuvent déchaîner la mort sur son ordre. Et si cela ne suffit pas, des zeppelins spatiaux de classe Siegfried s’entraînent pour déchaîner la Meteorblitzkrieg sur les principales villes terriennes.

Si elle est prête à assumer le pire, Renate n’a pourtant pas perdu l’espoir de reconquérir la Terre avec des méthode plus pacifiques, notamment grâce à la Hakenkreuzigungmaschine mise au point par son père afin de conditionner les esprits. Et puis, à force d’étudier la planète natale de sa race et ses œuvres, en particulier Heidi dont elle nous dévoile la nazification du propos, la jeune femme s’est prise d’affection pour ce monde. Elle a développé aussi un solide esprit critique, au point de réfléchir sur l’eugénisme prôné par le Mondreich et de douter des unions contractées après avoir testé la compatibilité génétique des conjoints. Ainsi, si Renate ne remet pas un seul instant en question le bien fondé de l’idéologie nazie et de sa propagande, elle n’en demeure pas moins une jeune femme intelligente qui s’interroge, n’hésitant pas à secouer la chape de plomb qui ossifie les relations entre les hommes et les femmes, privant le collectif national-socialiste de ses forces vives féminines.

En parfaite candide, Renate ne se résout donc pas à accepter le monde tel qu’il est, persuadée par son embrigadement que le meilleur est à venir, sous l’égide du Mondführer et des préceptes bienveillants de l’Ur-Führer Hitler (qu’il repose en paix au Walhalla). Une idéologie dont elle découvre progressivement les mensonges et les aspects inhumains, notamment pendant son voyage sur Terre et à son retour, mais qui n’a rien à envier à la duplicité des démocraties libérales, où les effets de mode passent pour une sorte d’embrigadement saisonnier, où les agences de communication usent des mêmes procédés que la propagande totalitaire et où les gouvernements sont guidés par les mêmes instincts prédateurs que le nazisme, les conduisant à manipuler sans vergogne leur électorat. Bref, Johanna Sinisalo n’épargne rien ni personne, dévoilant avec un humour grinçant et un sens de la catharsis salutaire l’absurdité du genre humain.

En dépit de son aspect de série-Z, Le Reich de la Lune se révèle donc un roman étonnamment malin et amusant, où l’uchronie ne sert pas seulement de prétexte à un défoulement jubilatoire. Bien au contraire, l’idéalisme de Renate nous renvoie à la figure la triste réalité de nos modes de vie, nourrit d’illusions savamment entretenues.

Le Reich de la Lune (Iron Sky – Renaten tarina, 2018) de Johanna Sinisalo – Éditions Actes Sud, collection « Exofictions », 2018 (roman traduit du finnois par Anne Colin du Terrail)

Françatome

Et si ?

D’aucuns auront reconnus le refrain de l’uchronie. Dans ce domaine de l’Imaginaire, Johan Heliot a démontré ses grandes qualités de créateur d’histoires alternatives. Avec Françatome, il choisit de dépayser la conquête de l’espace en France. Peut-être devrait-on parler plutôt d’Empire français car, depuis le coup d’État de 1958, De Gaulle a usé des pleins pouvoirs pour transformer la République en régime autoritaire, troquant sa tenue de héros de la Résistance contre celle de dictateur. Avec le concours d’une quarteron de généraux pas encore à la retraite et d’anciens scientifiques nazis raflés sur le territoire du Reich au moment de sa chute, il a mis en place la politique d’indépendance et de grandeur nationale qu’il appelait de ses vœux depuis sa démission du Gouvernement provisoire en 1946. Si Magnus Maximilian, aka Werhner von Braun, lui a procuré la technologie pour le lancement de fusées, il compte aussi sur le professeur Clain pour disposer d’une énergie inépuisable, celle de l’atome. Mais Clain nourrit l’ambition secrète d’égaler, voire de surpasser l’ancien nazi et son projet de Roue orbitant autour de la planète, en dévoilant les mystères de la matière, quitte à ébranler la structure de l’univers.

Bien des années plus tard, alors que l’Empire français a éclaté après la mort de De Gaulle et que la Roue dont la sécession a contribué à la chute du régime s’apprête à retomber dans l’atmosphère, semant la mort sous la forme de retombées radioactives, le fils de Clain est contacté par sa sœur cadette qui lui demande de mettre un terme à son exil américain pour revenir en France, afin d’assister aux funérailles de son père. L’occasion de solder définitivement le drame familial passé qui l’a poussé à traverser l’Atlantique.

Avec Françatome, Johan Heliot s’avance masqué. Le portrait qu’il dresse de la France des Trente Glorieuses, conquérante et triomphante, cache d’autres intentions. Certes, il imagine une évolution historique alternative vraisemblable, mais pour mieux s’intéresser à notre histoire et soulever quelques questions morales. Auscultant le positivisme qui anime dans les années 1950 et 1960 les pouvoirs politique, économique, médiatique et scientifique, il en révèle toute la duplicité et le mépris pour l’existence humaine. Le sens éthique fait en effet défaut au professeur Clain et aux savants nazis recrutés par la gouvernement français. Ils préfèrent conformer toute réflexion morale à leur désir de plier la nature à leurs desseins, fournissant au pouvoir politique les moyens de mener sa stratégie de grandeur. L’auteur français se livre ainsi à une critique du gaullisme, de la colonisation et du culte du progrès à tout prix. Mais Françatome apparaît aussi comme un drame familial, mêlant Uchronie et Science-fiction, passé et présent, Histoire et prospective. Un récit dévoilant petit-petit une intrigue où l’intime, la petite histoire, font corps avec la Grande, celle où le destin collectif efface les existences individuelles.

Malin dans la construction de son récit, Johan Heliot n’oublie pas de laisser affleurer l’émotion, sans verser dans la sensiblerie. Il donne ainsi chair à cette uchronie, faisant de Françatome une lecture stimulante. Et même si l’on n’atteint pas l’excellence de Rêves de Gloire de R.C. Wagner, on passe un très bon moment, comblant au passage quelques lacunes dans notre culture historique.

Françatome de Johan Heliot – Éditions Mnémos, collection « Helios », mai 2013

Mystic River

Boston, quartier de East Buckingham, 1975. Trois gosses se chamaillent dans la rue, trois gamins issus du petit prolétariat irlandais de la ville. Les pères de Sean et Jimmy travaillent dans la même usine, le premier comme contremaître et le second comme simple manutentionnaire, faisant mentir l’adage qui veut que les habitants du Point, où réside l’aristocratie ouvrière du coin, ne fréquentent pas ceux des Flats, un sous-prolétariat à problème, flirtant avec légalité. Comme leurs pères, Sean, Jimmy et Dave, la pièce rapportée du trio, n’ont cure de cette ligne de partage scindant le quartier en deux. Inséparables jusqu’au jour où passe une voiture dont le conducteur et le passager prétextent un contrôle de police pour embarquer Dave. Quatre jours durant, il disparaît. Quatre jours d’angoisse pendant lesquels la vraie police le recherche, ne se faisant guère d’illusion. Par miracle, il réapparaît après avoir réussi à échapper à ses ravisseurs, marqué à jamais par leurs sévices. L’événement sonne la fin de leur amitié et sans doute la fin de l’enfance pour les trois gosses. Vingt-cinq ans plus tard, Sean a rejoint la police. Il doit enquêter sur l’assassinat de la fille aînée de Jimmy qui désormais tient une épicerie après avoir fait de la prison. Il croise la route de Dave qui ne s’est jamais vraiment remis de son traumatisme.

En lisant Mystic River, je répare une lacune qui m’a conduit à négliger pendant longtemps Dennis Lehane, auteur de polar très bankable comme en témoignent les adaptations au cinéma de plusieurs de ses romans et son activité de scénariste pour la télévision. Cette situation n’est sans doute pas étrangère à ma frilosité, mais il ne faut jamais laisser un préjugé faire obstacle à sa curiosité. Je peux désormais affirmer qu’elle a été satisfaite. L’auteur montre en effet qu’il a du métier. Il sait s’y prendre pour bâtir une intrigue, caractériser les personnages, et son écriture se prête très bien au cinéma, au détriment hélas de la narration, dont les ficelles grossières m’ont un tantinet agacé, entre deux assoupissements.

Mystic River plonge dans les méandres de l’esprit humain. Noire, très noire, l’intrigue ne laisse percer que bien peu d’espoir et joue de façon évidente avec les ressorts de la tragédie, mettant en scène des passions tristement humaines. On sent par avance que les événements vont tourner très mal, l’auteur préférant explorer le passé et le passif de ses personnages plutôt que de ménager le suspense, histoire de nous faire frissonner. Le roman de Lehane se focalise ainsi surtout sur la fatalité, sur l’enchaînement irrésistible des faits qui pousse les êtres humains à accomplir leur destin. Sean, Jimmy et Dave ne sont que les jouets d’un déterminisme social qui les dépasse et les pousse à agir. Face à cela, leur amitié passée, sans oublier le traumatisme originel qui les réunis, ne compte pas ou si peu…

Mystic River apparaît aussi comme un roman sur la vie et la mort, sur le temps qui passe, nourrissant une mélancolie tenace. À vrai dire, l’entropie me paraît être le seul véritable criminel dans l’histoire. Un tueur implacable, sans âme, qui n’hésite pas à faire et défaire les liens humains, transformant les amis d’hier en ennemis d’aujourd’hui, voire de demain. Un planificateur qui remodèle le paysage urbain, bouleversant les repères de ses anciens habitants pour les pousser au départ afin de satisfaire une gentrification assumée. Il nourrit enfin d’illusion les personnages du roman et n’oublie pas de leur envoyer la facture à la fin.

Mystic River est donc un honnête page-turner. Un roman fleuve (ahah!) qui se laisse lire sans déplaisir. Mais, même si Dennis Lehanne a du métier, on a quand même du mal à s’enthousiasmer. Reste le portrait fort bien troussé d’un quartier de Boston et une immersion dans les tréfonds de la psyché humaine.

Mystic River (Mystic River, 2001) de Dennis Lehane – Réédition Payot, collection « Rivages/Noir », mai 2004 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Maillet)