Oyana

Oyana n’a jamais connu son père biologique. Son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte ont été bâties sur un mensonge entretenu par sa mère et son père adoptif. Son vrai géniteur était un abertzale, autrement dit un militant de l’Euskadi Ta Askayasuna (Pays Basque et Liberté), l’organisation indépendantiste basque. Née à l’époque du franquisme, l’ETA a longtemps marqué les esprits par un coup d’éclat, l’assassinat en 1973 de Carrero Blanco, le bras droit du caudillo, dont la voiture blindée a été expédiée dans le décor, après l’explosion d’une charge de dynamite placée sous la chaussée de la rue Claudio Coello à Madrid. Un attentat donnant désormais lieu à une multitude de boutades et pour lequel le père d’Oyana, ex-membre du commando Ogro, a payé le prix fort, exécuté par des nostalgiques de la dictature, en dépit de la loi d’amnistie votée en 1977. Cette révélation et la mort d’un ami, au cours d’une descente de la police dans un bar, poussent la jeune femme à fréquenter des militants de l’organisation indépendantiste. Mais, si elle nourrit quelque sympathie pour la cause, elle n’en partage pas les méthodes, réprouvant la violence aveugle des actions terroristes. Jusqu’au jour où elle se trouve mêlée à une opération qui la contraint à l’exil sous une fausse identité en Amérique, où elle se marie à un futur médecin québecois. Vingt-trois ans plus tard, en 2018, l’ETA publie un communiqué proclamant sa dissolution définitive, offrant ainsi à Oyana l’opportunité de se libérer de sa culpabilité. Mais, est-on vraiment libre de son passé ?

Ayant beaucoup apprécié Taqawan, il ne m’a fallu pas longtemps pour me décider à lire le nouveau roman de Éric Plamondon. Oyana nous emmène en terre basque, une région du monde marquée par un drame partagé par de nombreux autres peuples. Broyés entre deux États-nations, la France et l’Espagne, les Basques ne sont en effet pas parvenus à faire valoir leur droit à l’auto-détermination. Durement réprimés sous le franquisme afin de leur faire payer leur soutien à la république espagnole qui avait reconnu leur autonomie, les Basques ont évolué vers la lutte révolutionnaire avec la création de l’ETA, à la fin des années 1950. Entre lutte contre la dictature et « années de plomb », Oyana évoque le climat de terreur prévalant en France et en Espagne, à l’époque où les commandos du GAL et de l’ETA œuvraient sans scrupules pour les victimes innocentes.

« Chaque fois qu’un corps tombe, il tombe inutilement. Il tombe de s’être trouvé dans un camp. Et les corps tombent parce que ceux qui les font tomber ont déjà perdu. »

Le récit d’Oyana apparaît également comme la confession d’une femme ayant vécue trop longtemps dans le mensonge, les remords et la peur. Et si les mots ne parviennent pas à exprimer parfaitement l’immense culpabilité qui obscurcit son existence, ils tentent cependant, avec maladresse mais sincérité, de rétablir sa vérité, au-delà des mensonges et des faux semblants d’une guerre civile impitoyable, menée avec la complicité de la France et de l’Espagne.

Adoptant un dispositif narratif similaire à celui de Taqawan, Éric Plamondon dévoile les aveux d’Oyana sous la forme de courts chapitres, mêlant l’Histoire, celle du peuple basque, à un récit plus intime dont la finesse psychologique ne fait ressortir son évident dilemme que plus durement. Entre chasse à la baleine, exploration des côtes américaines (n’oublions pas que les portulans des navigateurs de Saint-Jean-de-Luz sont à l’origine de la connaissance des eaux autour de Terre-Neuve) et lutte pour la reconnaissance de l’identité basque, Oyana s’interroge sur l’engagement et sur la légitimité de la violence, pointant l’ambiguïté des États dans leur lutte contre le terrorisme. En donnant la parole à Oyana, Éric Plamondon montre enfin qu’il faut toujours éviter les impasses idéologiques, même lorsque l’on a le sentiment de combattre pour une cause juste, car il n’y a guère de héros à espérer, juste des victimes et des illusions rarement satisfaites.

Après Taqawan, Oyana vient confirmer l’excellence de la plume d’ Éric Plamondon et sa faculté à évoquer simplement, avec une grande pudeur, les drames de l’histoire humaine.

« Ceux qui portent un rêve peuvent disparaître, cela ne fait disparaître leur rêve. »

Oyana de Eric Plamondon – Quidam Éditeur, février 2019

Arslan

Entre la Guerre du Vietnam et la prise d’otages de Téhéran, le roman de M. J. Engh s’inscrit dans une période de doute et de revers pour les États-Unis, au point de susciter l’inquiétude de ses habitants quant à la capacité de l’Oncle Sam à les défendre. Sur ce contexte, l’auteure américaine vient greffer l’intrigue de son roman, donnant corps au cauchemar d’une Amérique en proie à l’occupation, dépouillée de son destin de nation promise à un grand avenir.

La lecture d’Arslan réactive une figure de la mémoire collective. Celle incarnée par Gengis Khan ou Tamerlan, voire Attila. Autrement dit, le conquérant asiatique, le barbare dont la réputation de cruauté précède les ravages accomplis par ses armées et dont l’irruption sonne le glas de la civilisation. Du fin fond d’une Amérique rurale et chrétienne, Franklin Bond observe de loin l’irrésistible conquête de la Terre par un obscur dictateur asiatique issu d’un État tampon, entre Chine et URSS. Par un coup de bluff que l’on ne déflorera pas ici mais qui demande à avoir la suspension d’incrédulité bien accrochée, Arslan impose son autorité sur le gouvernement des États-Unis après avoir conquis l’Europe et l’Asie. Accompagné de sa « horde » de vétérans, il prend ses quartiers à Kraftville où habite Bond, ne tardant pas à mettre la petite ville en coupe réglée. D’emblée, le personnage fascine le directeur du collège. D’abord par sa banalité. Jeune, charismatique, sûr de lui, intelligent, le bonhomme se montre également implacable, imposant par le meurtre et la terreur son autorité. Mais sa banalité ne cache pas longtemps son goût pour le mal. Dès son arrivée, il viole une jeune fille et un garçon de 12 ans, avant de révéler un appétit sexuel dévoyé. Pourtant, Arslan n’est pas le barbare intégral. Il n’est pas davantage un psychopathe ou un mégalomane. Il a une vision, un plan pour sauver l’humanité d’elle-même, plan qu’il s’applique à mettre en œuvre sur une période de vingt années sous le regard de Franklin Bond, son seul opposant, et de Hunt Morgan, la victime consentante de son sadisme.

Autant le dire tout de suite, Arslan relève plus de l’allégorie que du roman de politique-fiction. Il ne faut pas chercher en effet une once de rationalité dans le plan du dictateur et dans la façon dont il conquiert le monde. M. J. Engh préfère focaliser son attention sur un trio de personnages dont on suit l’évolution au fil des aller et retour du conquérant dans la communauté de Kraftville. Franklin Bond tient tête au dictateur, optant pourtant pour la collaboration afin d’éviter le pire pour sa communauté. Ceci ne l’empêche pas d’entretenir un double-jeu, organisant en coulisse un réseau de résistance. La personnalité de Hunt apparaît beaucoup plus complexe. Violé par Arslan à l’âge de 12 ans, le jeune garçon éprouve des sentiments ambigus envers son bourreau. Partagé entre la haine et l’amour, il attache ses pas à ceux du dictateur pour conserver sa dignité. Quant à Arslan, loin de rester un tyran tout au long du roman, il programme sa propre disparition, confiant son sort aux mains de ceux qu’il a opprimés.

Image du monde et des États-Unis en réduction, le microcosme de la petite ville permet à l’auteure de mettre en scène l’occupation de son propre pays par une force étrangère, dévoilant une comédie humaine guère éloignée de celle vécue par les Européens pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre résistance et collaboration, les concitoyens de M. J. Engh s’y révèlent d’une mesquinerie et d’une veulerie assez détestable.

Si l’on se fie à ses seuls éléments, Arslan se rattache donc davantage au mainstream, proposant un point de vue amoral qui agace, voire dérange. En auscultant les zones d’ombre de la psyché, le roman de M. J. Engh confine à une certaine universalité qui n’est pas sans susciter quelques échos, encore à notre époque. Bref, voici de quoi réfléchir et débattre.

Arslan de M.J. Engh – Éditions Denoël, collection «  Lunes d’encre  », mai 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Collin)

La Crête des damnés

Le monde est vraiment petit (constatation à prendre dans tous les sens du terme, surtout le pire). Morgane Saysana, traductrice des deux premiers romans de Joe Meno dans nos contrées, a été écartée d’une manière très inélégante de la traduction du présent opus pour des raisons n’ayant rien à voir avec la qualité de son travail. N’épiloguons pas sur ce fait, constatons juste qu’elle demeure la véritable voix de l’auteur américain dans l’hexagone. Pour le reste, et bien que je ne sois pas naïf, je ne peux que déplorer ce genre de pratique émanant d’une petite structure éditoriale qui me paraissait jusque-là fort sympathique. Tant pis. ps : Il va sans dire que je publierai tout droit de réponse si cela se révèle nécessaire.

En cette rentrée littéraire…

Non, vous ne rêvez pas, sur ce blog interlope, je vais me joindre à un événement dont la portée commerciale est inversement proportionnelle aux vertus de la bienveillance. Un machin guère compensé carbone, il faut le reconnaître, où l’on trouve surtout les parutions annuelles destinées aux rombières et autres blogueur.ses en mal de reconnaissance. Bref, en cette rentrée littéraire disais-je, La Crête des damnés n’usurpe pas sa réputation de roman punk rock, porte-parole énervé et pourtant perclus de tendresse, d’une jeunesse en rut et prête à conquérir le monde. Mouais, surtout en rut pour être tout à fait sincère.

Le livre de Joe Meno se veut en effet un roman d’apprentissage, une sorte de teen novel exsudant la sueur, le cheveux gras, l’acné et le sperme, où l’on s’attache à un adolescent de Chicago, obsédé à l’idée de le faire avant de passer pour le naze intégral, et qui au final, découvre une forme de sagesse, du moins un regard plus mature sur la vie et le monde. Bref, bienvenue dans l’âge ingrat, une période que l’on regrette tous, avec un frisson rétrospectif d’horreur.

« ce serait toujours de la frime, lycée ou pas, pour le reste du monde et pour le restant de nos vies. On ne pouvait jamais deviner qui étaient vraiment les gens en se basant sur leur apparence, parce que leur apparence, bonne ou mauvaise, n’était toujours qu’un costume ou un rôle. C’était Halloween tous les jours pour la plupart des gens, en tout cas, simplement pour ne pas se sentir seul, pour avoir ce sentiment d’appartenance, peut-être tout simplement pour continuer d’être heureux. »

Début des années 1990, Chicago. Brian et Gretchen forment un duo improbable, traînant leur adolescence du côté de South Side dans un lycée privé catholique. En surpoids, les mèches teintées en rose après un traitement capillaire maison qui ferait passer l’irradiation des liquidateurs de Tchernobyl pour une cure de jouvence, Gretchen a l’habitude de régler ses comptes avec ses poings. Dernièrement, elle a refait le portrait de Stacy Bensen, l’élève modèle du lycée, ce qui lui a valu une exclusion de quelques jours. Quand elle ne va pas en cours, Gretchen zone au volant de sa Ford Escort en compagnie de Brian, écoutant les compilations punk rock maison (aussi), glissées dans l’autoradio pourrave du véhicule. L’épiderme rongé par l’acné jusque dans le dos, le cheveu gras, Brian nourrit pour sa camarade une passion dévorante qu’il n’ose pas lui avouer. Pas le truc hormonal provocant illico une érection et suscitant des visions moites bruyantes le contraignant à rejoindre les toilettes aussi vite que possible, non un truc plus sincère, du genre amour. Mais en attendant, le voilà condamné au rôle de confident, car Gretchen, c’est pour Tony Degan, un suprémaciste blanc, vieux de vingt-cinq, qu’elle en pince, rêvant de lui offrir sa virginité sur une banquette arrière de voiture.

La Crête des damnés ne fait guère dans la dentelle. Joe Meno nous immerge sans préambule dans la peau d’un jeune en proie au blitzkrieg hormonal de l’adolescence. La puberté envahissante, louant des séries-Z, VHS d’horreur flirtant (euphémisme) avec le porno soft, nudité full frontale y comprise, Brian est le parfait guide pour pénétrer les arcanes de cet âge de la vie. Il reluque sans vergogne les décolletés des filles ou les attaches de leurs soutifs, s’imaginant en Dr Fang, l’inventeur d’un rayon pour forcer les filles à coucher avec lui. Bref, le parfait loser, même s’il s’efforce d’y échapper avec plus ou moins de succès. Entre les couloirs du lycée où il doit subir les railleries des gros bras monosourcils qui y traînent, et les caves des pavillons de banlieue où s’improvisent des fêtes en l’absence des parents, Brian côtoie un échantillon d’adolescents pas tristes. Geeks férus de Donjons & Dragons, la honte totale, filles soit-disant faciles, néandertaliens de l’équipe de foot du lycée, skateurs roublards, camés et autres punks. Une véritable comédie humaine boutonneuse, sur un fond musical composé par les Damned, Clash, AC/DC, les Ramones, Misfits, Descendents , Dead Kennedy, et autres Black Flag.

Tour à tour hilarant, vachard et touchant, La Crête des damnés est à l’image de l’adolescence, excessive, révoltée, à fleur de peau, mais surtout obsédée par la transgression et la manière d’assouvir ses pulsions. Tout ceci se traduit par un roman attachant, plus profond qu’il n’y paraît au premier abord, nous renvoyant à nos responsabilités d’adultes. Sur ce point, on a encore du boulot pour grandir.

La Crête des damnés (Hairstyles of the damned, 2004) de Joe Meno – Éditions Agullo, collection « Fiction », septembre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Estelle Flory)

Une flèche dans la tête

Road trip musical axé sur le blues et sa figure tutélaire Robert Johnson, dont chaque chapitre compose comme une playlist idéale, Une flèche dans la tête témoigne de la culture musicale généreuse de Michel Embareck. Avec ce court roman d’une centaine de pages, il nous raconte le rendez-vous manqué d’un père, ex-agent des Renseignements Généraux, et de sa fille dans une Amérique tiraillée entre la représentation spectaculaire de ses mythes et la montée des vieux démons libérés par l’Agent Orange, surnom transparent du pensionnaire actuel de la Maison Blanche. Une ballade douce-amère pétrie de regrets, à la croisée des routes, celles des occasions manquées et des nouveaux départs, parce qu’il faut bien vivre.

« Les touristes effectuent des pèlerinages dans le coin sans voir qu’en réalité le sort des vivants n’a guère changé depuis la grande migration vers le nord à bord de de la Southern Line ou du Yellow Dog. Bâtiments en ruine, alcoolisme, taux de chômage exponentiel, magasins aux vitrines condamnées, crack, speed, antidépresseurs, Ritaline, fentanyl, oxycodone, Vicodin, Percocet, il suffit de traîner alentour pour comprendre la prégnance de l’Histoire sur une terre aussi riche que maudite. Misère, défonce aux médocs, malbouffe, obésité. L’immense majorité de la population vivote d’allocations, de petits boulots et dans la crainte des ségrégationnistes, de nouveau actifs depuis l’élection de l’Agent Orange. »

Sur un ton désabusé et volontiers ironique, Michel Embareck revisite quelques uns des mythes fondateurs de l’identité américaine, grattant le vernis clinquant du business musical pour faire réapparaître le substrat authentique de la musique bleue. Il s’amuse ainsi des légendes sur la mort de Robert Johnson, de la part séminale des paroles de certaines chansons et n’oublie pas bien sûr que la déveine, la souffrance, l’injustice de l’esclavage ou de la ségrégation irriguent le blues, lui fournissant ses motifs et sa rythmique lancinante. Généreux dans ses louanges, Michel Embareck excelle aussi dans la détestation, n’hésitant pas à écorcher l’aura de William Faulkner, écrivain adulé du vieux Sud, pour lui préférer Erskine Caldwell , auteur censuré à plusieurs reprises en raison d’une œuvre bien plus dérangeante que celle du natif de New Albany.

« Entre le trousseur d’histoires toujours sur la ligne de crête de la censure et Faulkner, Prix Nobel, propriétaire terrien prêt à descendre dans la rue pour tirer sur des nègres, comme il le déclarait au Sunday Times en 1951, elle avait choisi son camp. »

Mêlant anecdotes réelles ou inventées et révélations plus personnelles, Michel Embareck déroule un récit dont le ton sonne juste, comme un accord plaqué sur une guitare sèche. Difficile cependant d’en rendre pleinement compte sans en dénaturer l’effet ou en amoindrir la puissance. Tout au plus peut-on conseiller de le lire pour en apprécier tous le fatalisme résigné, les vertus consolatrices et la dignité pudique.

Après Jim Morrison et le diable boiteux, Une flèche dans la tête séduit donc par sa simplicité et son spleen sincère, faisant de ce court roman un grand bonheur de lecture.

Une flèche dans la tête de Michel Embareck – Joëlle Losfeld éditions, mars 2019

Victus

L’Histoire est écrite par les vainqueurs dit-on, du moins dans son acception officielle. Dans sa recherche d’un contexte propice à l’aventure ou au dépaysement, dans sa volonté de réparer un tort ou de rendre justice aux oubliés d’un récit partial et partiel, dans son intention de donner la parole à ses acteurs obscurs, le roman historique tangente souvent avec la vérité historique, notion éminemment subjective et sujette à la critique méthodique de sources rarement neutres dans les présupposés qui en dictent la conduite.

Avec VictusAlbert Sánchez Piñol entend solder les comptes avec la prétendue unité espagnole et les libertés du peuple catalan. Il entend rétablir par l’intermédiaire de Martí Zuviría, personnage historique assez secondaire, dont le récit autobiographique truculent nous sert de fil directeur, la vérité sur le déroulement de la Guerre de succession d’Espagne, ce conflit dynastique où s’affrontent deux empires, celui de France et celui d’Autriche, Bourbon contre Habsbourg, Bourboniens contre autrichistes, en lutte pour la dépouille agonisante de la monarchie espagnole. Il le fait en respectant les conventions du genres, c’est-à-dire en ne travestissant pas les faits avérés. Préférant le consentement mutuel au viol de l’Histoire, il se contente ainsi d’en peupler les angles morts avec les personnages et les ressorts issus de la fiction.

« Si l’homme est le seul être à l’esprit géométrique et rationnel, pourquoi les gens sans défense combattent-ils les puissants bien armés ? Pourquoi quelques uns s’opposent-ils à ceux qui ont le nombre pour eux et les petits résistent-ils aux grands ? Moi, je le sais. Pour un mot. »

Arrivé au crépuscule de son existence, rien ne semble plus urgent pour Martí Zuviría que de livrer sa vérité sur la Guerre de succession d’Espagne, ce conflit fratricide où interviennent des forces étrangères, et sur son épisode final, le siège de Barcelone dont la chute entraînera la fin des libertés catalanes. S’adjoignant les services d’une secrétaire autrichienne à laquelle il dicte son témoignage, ses pensées et ses sarcasmes, n’épargnant rien ni personne, y compris son infortunée assistance affublée tout au long du récit du surnom d’éléphante, Zuvi « Longues-Jambes » se libère du poids de la culpabilité pesant sur son cœur et sa mémoire. Un acte qu’il n’a que trop tardé à accomplir, au terme d’une longue vie bien remplie au service de l’Empire d’Autriche.

De son séjour à Bazoches, auprès de Vauban qui lui apprend l’art de construire des forteresses mais aussi celui de les prendre, et encore plus près de la fille cadette du génial ingénieur pour des raisons sur lesquelles on ne s’étendra guère, à sa participation dans les deux camps à la Guerre de succession d’Espagne, le bougre ayant la fâcheuse tendance à changer d’allégeance selon les circonstances, Zuviría se fait ainsi le narrateur d’une version non officielle de ce conflit dans un registre que n’aurait sans doute pas désavoué Jonathan Swift, Laurence Sterne, voire bien entendu le Grand Cervantès.

Récit picaresque peuplé de trognes inoubliables, fresque satirique et grinçante où se font étriller le Candide de Voltaire mais aussi Louis XIV, alias le « monstre », l’empereur d’Autriche, le gouvernement de la Généralité de Catalogne et de nombreux autres personnages historiques, Victus suscite l’enthousiasme par sa drôlerie, la richesse de sa documentation et le ton à la fois badin et dramatique de son narrateur. Rien n’échappe en effet à la vindicte de Martí Zuviría, à sa volonté de contester l’Histoire officielle pour faire émerger un récit plus authentique, du moins plus proche de l’absurdité, de la médiocrité et la veulerie de l’engeance humaine. Il n’épargne pas d’ailleurs sa propre personne, pointant la lâcheté intrinsèque de son attitude, son goût pour la jouissance et son inconséquence congénitale. Bref, tristement humain. Les seuls héros de Victus sont finalement les perdants, Sébastien Le Preste de Vauban, le concepteur de forteresses imprenables afin de rendre inutile la guerre (Si vis pacem para castrum) et Antonio de Villarroel, général irréductible ayant opté pour la défaite héroïque plutôt que pour la fuite.

Victus comporte enfin des morceaux de bravoure irrésistibles, notamment dans sa partie finale, dignes de figurer dans les plus belles pages de La Religion, le roman de Tim Willocks. Le roman d’Albert Sánchez Piñol est également une source de documentation historique très riche sur l’art de la poliorcétique, évitant les pesanteurs d’un didactisme laborieux grâce aux commentaires facétieux de Zuviría.

Après La Peau froide et dans un registre différent, Victus s’impose donc comme une grande réussite, dont l’apparente légèreté de ton ne masque pas longtemps le caractère tragique. En dépit de ses presque 750 pages, difficile de lâcher le récit pathétique et ironique de Martí Zuviría. Voilà qui me donne maintenant envie de poursuivre l’exploration de l’œuvre de l’auteur catalan, avec Pandore au Congo.

Victus, Barcelone 1714 de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes sud, collection « Babel », mars 2016 (roman traduit de l’espagnol par Marianne Millon)

Coupure estivale

Voici venu le temps des aoûtiens, avec ses hordes de vacanciers pullulant sur les plages brûlantes. Fuyant ce fléau très contemporain, le blog yossarian va donc se mettre en pause, le temps de s’aérer les neurones et de se dorer la pilule (et pas l’inverse, bien sûr). Profitez bien, vivez et prospérez (comme disait l’autre) et surtout rendez-vous en septembre, avec plein de compte-rendus d’ores et déjà programmés. Du Eric Plamondon, Michel Embareck, Lucius Shepard, Graham Joyce et j’en passe, histoire de céder au name dropping. De la Fantasy enjouée et mélancolique, du fantastique victorien, du road trip musical triste, du drame et toutes sortes de choses belles et bonnes à découvrir. Mais, patience…

 

D’autres Royaumes

Fuyant un père autoritaire et sadique, Alexander White s’engage dans l’armée américaine pour aller combattre les Allemands en France. Blessé sur le champs de bataille, il poursuit sa convalescence à Gatford, un petit village anglais, histoire d’honorer également une promesse faite à un camarade n’ayant pas survécu. Bien des années plus tard, alors qu’il est désormais un écrivain âgé, réputé sous le nom de plume d’Arthur Black pour la série Minuit, il décide de livrer en guise de testament littéraire, le récit de son séjour à Gatford.

Poursuivons l’exploration de l’œuvre de Richard Matheson avec un titre écrit sur la fin de sa carrière. Pas vraiment une réussite, hélas. Après la science fiction, le fantastique, le western et le roman noir, D’autres Royaumes aborde le genre de la fantasy, lorgnant ici davantage du côté de la féerie et du conte. Ce roman tardif de l’auteur américain n’a en effet rien du récit de Sword and Sorcery. Bien au contraire, Matheson enracine son histoire dans le terroir britannique, vers la fin de la Première Guerre mondiale, acquittant ainsi son tribut à Shakespeare, Lord Dunsany et Conan Doyle. La quatrième de couverture invoque de manière un tantinet putassière l’imaginaire de Robert Holdstock. D’emblée, écartons tout malentendu. Les bois évoqués dans D’autres Royaumes, ce Royaume du Milieu et ce Neverland hanté par les esprits primordiaux, les elfes, fées et autres sorcières, relève plus d’une conception stéréotypée que d’une mise en scène de figures archétypales.

L’agacement ne se cantonne pas bien sûr à ce parallèle malheureux. D’autres Royaumes apparaît rapidement comme un mauvais roman, une purge faisant regretter la curiosité. Le problème n’est en effet pas tant dans le choix du contexte que dans la propension de Matheson à d’auto-interpeller via un narrateur âgé faisant profession d’écrivain à succès, une série médiocre de romans horrifiques, nourrissant sans doute son homme mais pas les annales du genre. Conscient de la platitude intrinsèque de son œuvre et de son aspect strictement alimentaire, le narrateur ne cesse de se tancer pour son style et la tournure de ses phrases, tout en assenant l’authenticité de son récit. Bref, le dispositif narratif a la fâcheuse tendance à introduire une distanciation fatale avec le récit. À vrai dire, on n’arrive pas à croire un seul instant à l’histoire racontée par Matheson, fait d’autant plus gênant qu’il ne semble pas lui-même très convaincu par celle-ci. Et, si l’on s’accroche au récit d’Arthur Black, alter-ego et pseudonyme d’Alexander White, c’est plus par charité pour l’auteur de Je suis une légende que par vraie passion. D’autant plus que Matheson charge sa barque avec une intrigue percluse de clichés et pour tout dire grotesque.

Pas grand chose ne fonctionne en effet dans D’autres Royaumes, ni le narrateur, un personnage falot et ridicule, ni l’atmosphère bâclée flirtant avec le carton pâte, ni même des personnages ravalés au rang de stéréotypes dépourvus d’épaisseur psychologique. Et, ne parlons pas des interminables coucheries qui jalonnent une bonne partie de l’histoire. L’esprit transgressif et violent de l’auteur américain semble s’être mué en poudre de perlimpinpin, juste bonne à réveiller mollement la libido d’un vieillard cacochyme.

Si par mégarde vous tombez par hasard sur D’autres Royaumes dans une librairie ou dans une bouquinerie, un seul conseil : fuyez, pauvres fous !

D’autres Royaumes (Other Kingdoms, 2011) de Richard Matheson – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Imbert)