King County Sheriff

Malgré tout

je finis toujours

au même endroit,

22 miles au cœur,

au plus profond de la désolation :

ce vieil endroit n’est plus rien

d’autre que bois carbonisé,

tout est suie

et fagots bûches brûlées.

Si King Country Sheriff se distingue par sa forme du commun des romans noirs, le texte de Mitch Cullin reste toutefois classique sur le fond. Les amateurs chenus ne manqueront pas de faire la comparaison avec l’univers de Jim Thompson, surtout s’ils ont lu Pop. 1280, voire Le Démon dans ma peau. La figure du shérif abusant de son mandat et de son pouvoir, révélant ainsi une inquiétante psychopathie, n’est pas vraiment une nouveauté dans le domaine du noir. Pourtant, King County Sheriff ne se cantonne pas seulement à la vague resucée d’un lieu commun de la littérature que l’on est tenté de lui coller. En un petite centaine de pages écrites en vers libres, dans un registre incantatoire qui confine à la transe, Mitch Cullin nous livre le portrait d’un personnage ambivalent, dont la morale douteuse et les pulsions violentes guident le monologue halluciné.

Voici un homme épris de toute-puissance qui met sur le compte d’une justice immanente ses méfaits les plus barbares. Un homme ne se considérant pas comme raciste, mais qui déteste les Latinos. Un bon père de famille, pétri de valeurs chrétiennes, mais n’hésitant pas à tuer son beau-fils ou à violer ses victimes, si nécessaire. Un homme de bon sens, pour qui l’Amérique profonde se porterait mieux sans ces putains d’idées métèques, héritées du nazisme, ne venaient pas semer la confusion. Bref, un vrai Américain, aimant les chiens et ne concevant le bonheur qu’installé dans son canapé devant la télé, avec une bonne bière à portée de main.

Pour le shérif Branches, le mal, le bien ne sont au final que des notions relatives. Des valeurs attachées à la semelle de ses bottes crottées et incubées à l’ombre de l’oncle Sam. Et si son propos relève bien du roman noir, il faut se rendre à l’évidence, il s’agit d’un camaïeu de noir, à la manière d’une toile de Pierre Soulages.

Si vous avez apprécié Crocs de Toby Barlow, ne ratez donc pas la réédition en poche de King County Sheriff. Dans la catégorie ouvrage atypique, on fait difficilement mieux.

King County sheriff (Branches, 2000) de Mitch Cullin – Réédition Inculte, collection « Barnum », 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Yoko Lacour)

Goodbye Billy

Après dix sept ans de bons et loyaux services, l’agent spécial Richard Benton se retrouve muté comme chef des Archives tronquées. Un enterrement de première classe dans les tréfonds de la bibliothèque du Congrès auprès de ceux que l’on surnomme les rats de poussière. À moins qu’il ne puisse rebondir après cette période de purgatoire administratif. En attendant, l’ex-agent du FBI doit prendre ses fonctions et découvrir sa nouvelle équipe réduite à trois personnes, restriction du budget oblige. Un vieil hippie, un tantinet anar, une punkette douée pour l’informatique et une experte de l’Internet à laquelle aucun pare-feu ne résiste. Le trio est chargé d’exhumer dans les archives les secrets de l’Histoire les mieux cachés, de collecter et recouper les informations, quitte à agacer l’establishment. En leur compagnie, Dick Benton ne tarde pas à se frotter à un candidat républicain à l’élection présidentielle, à ses ex-collègue du FBI et à une équipe de gros bras très dangereux.

Ne tergiversons, si je ne peux pas affirmer avoir détester Goodbye Billy, le roman de Laurent Whale n’a guère soulevé mon enthousiasme. Paru aux éditions Critic dans leur collection consacrée aux thrillers, l’ouvrage initie une série dédiée à une équipe d’archivistes, chargée d’enquêter dans le passé de l’histoire américaine afin de dévoiler ses angles morts. Si le principe paraît intéressant, voire stimulant, on ne peut pas dire que sa réalisation soit convaincante. Laurent Whale se contente de survoler (euphémisme) les aspects historiques pour se concentrer sur ses marottes. On retrouve ainsi le goût pour l’aviation dont il a déjà fait montre dans la « Saga Costa », un peu de sexe décomplexé (et assez ridicule), mais également un rejet affirmé de la classe politique et de ses magouilles. Hélas, en dépit d’un état d’esprit se voulant libertaire, Goodbye Billy se révèle surtout perclus de poncifs et de tics de langage qui m’ont passablement agacé.

Pour commencer, Laurent Whale reprend à son compte l’hypothèse de la survie du Kid, lui donnant quelques dizaines d’années de vie supplémentaires. Il confirme ainsi les doutes de certains de ses contemporains sur la sincérité de Pat Garrett. Hélas, les péripéties vécues par le Kid au-delà de son décès officiel ne paraissent guère crédibles, pour ne pas dire abracadabrantesques. Sans entrer dans les détails, Laurent whale masque avec difficulté sa sympathie pour l’outlaw, privilégiant le mythe plutôt que l’Histoire, tout en assurant au personnage une longévité insolente. Un défaut s’expliquant sans doute par un excès de visionnage de Pat Garrett et le kid de Sam Peckimpah. Je lui pardonne, étant moi-même plutôt fan du film. Mais là n’est pas le point le plus problématique du roman.

En effet, Laurent Whale applique de manière trop systématique les recettes du thriller. Chapitres courts s’achevant sur un cliffhanger, personnages stéréotypés à l’excès, manichéisme à tous les étages, dialogues réduits à leur stricte fonction utilitaire, l’ensemble paraît très fabriqué, voire trop. D’aucuns parleraient de style fluide. Pour ma part, je le trouve extrêmement pauvre, grevé de surcroît par un problème de rythme surprenant. Tout la première partie du roman est en effet très statique, pour ne pas dire mollassonne. On s’enferre dans une enquête dépourvue d’originalité, avec en arrière-plan la menace de forces occultes guère préoccupées par l’altruisme. On a vu cela mille fois dans n’importe quelle série policière américaine.

Puis, Laurent Whale abandonne le registre complotiste, optant pour un fly novel jalonné de rencontres improbables, notamment avec un milliardaire texan et un ancien militaire, amateur de vieux zincs. Le rythme s’accélère considérablement, sans devenir pour autant frénétique, et les morceaux de bravoure s’enchaînent sans que l’on ne frémisse vraiment tant les péripéties paraissent capillotractées. En fait, la tension dramatique reste désespérément à l’étiage et l’on tourne les pages sans passion, persuadé que rien de fâcheux ne risque d’arriver à Dick Benton et ses compagnons.

Bref, je ne peux m’empêcher de considérer Goodbye Billy comme une distraction sans conséquence, où l’enthousiasme pointe aux abonnés absents. Et, si l’on souhaite se venger littérairement du monde, on peut passer son chemin car tout paraît ici trop facile, trop prévisible. Sans vouloir être méchant, ce premier volet des « Rats de poussière » me fait un peu l’effet d’une Agence tout risque des bibliothèques, mais sans la folie douce de Looping. Dommage.

Goodbye Billy – Les Rats de poussière 1 de Laurent Whale – Réédition Gallimard, collection « Folio policier/Thriller », septembre 2015

The Only Ones

Pauvre fille à la trentaine bien sonnée, Moira a toujours vécu dans le quartier du Queens, subsistant d’expédients et de rapines. Une existence âpre dans un monde lui-même en proie aux maladies et à la paranoïa. Car depuis la Grande Vague, première des pandémies dévastatrices, l’humanité a appris à vivre avec la menace virale, s’accoutumant à la ségrégation sociale renforcée. Miséreuse, illettrée et orpheline, Moira se débrouille, vendant son corps contre des aliments, un toit et un peu de protection contre la précarité. Cette enveloppe corporelle constitue d’ailleurs sa seule richesse, recelant en son sein un trésor inestimable. Une immunité contre toutes les maladies. Moira est en effet une vivace doll, autrement dit un être unique dont les gènes font l’objet d’un trafic de la part des biohackers qui en prélèvent des échantillons pour cloner des bébés sains, résistants aux multiples virus. Jusqu’au jour où l’un des clients change d’avis. Moira se retrouve alors mère d’un nourrisson viable qu’elle doit désormais élever, toute seule.

Dystopie quand tu nous tiens… The Only Ones est le premier roman de Carola Dibbell, autrement plus connue dans le milieu du journalisme pour ses critiques rock et punk, mais aussi pour son activisme féministe. Avec ce livre, elle nous projette dans un futur pas si lointain qui ferait passer Les Fils de l’homme (le roman et le film) pour une aimable comptine. Sur une trame minimaliste, l’autrice nous livre un roman d’apprentissage, celui d’une femme qui n’imaginait pas un seul instant devoir élever un enfant, une petite fille de surcroît, dans un monde où un génome sain se monnaie très cher. Ne nous voilons pas la face, le principal attrait de The Only Ones réside dans le choix de ce narrateur particulier. Écrit dans un style oral, au registre langagier assez pauvre, un tantinet saoulant à la longue, le récit dévoile un futur chaotique où l’État et la protection qu’il accorde aux plus faibles se cantonnent au strict minimum. Parcouru par des milices surarmées – Pro-Vie, traditionalistes et autres –, ce monde n’est plus fait pour la jeunesse. Donner naissance à une progéniture qui survivra aux diverses mutations virales est devenu exceptionnel, du moins sans le recours aux biotechnologies. Dans une ville de New York fragmentée, exposée aux rafles arbitraires et aux quarantaines, le patrimoine génétique de l’humain est ainsi mis aux enchères, cultivé dans des fermes par des généticiens de fortune qui transposent leur art du clonage des animaux dans le domaine plus rémunérateur de l’humain. Une pratique hasardeuse dont le résultat n’est pas du tout garanti. Pourtant, pour Moira, porteuse saine d’une immunité universelle, ce commerce apporte assurément un peu de sécurité. Il contribue hélas également à faire de son corps une machine à enfanter, d’où on extrait les ovules à la chaîne pour les faire pousser in-vitro et hors de portée de son amour maternel.

Si The Only Ones marque par la noirceur de son propos, le roman de Carola Dibbell suscite aussi l’émotion. Le personnage de Moira exprime un désir sincère et naïf, celui d’éduquer sa petite fille afin de la préparer au mieux à sa vie d’adulte. Un souhait partagé par de nombreux parents, mais rendu ici plus incertain par la déliquescence du monde et par sa condition de sous-prolétaire.

Bref, The Only Ones se révèle effectivement un roman à remiser dans sa bibliothèque, non loin de La Servante écarlate de Margaret Atwood et d’autres classiques de la dystopie. Un sous-genre jamais à cours d’idées en matière de catastrophisme.

The Only Ones de Carola Dibbell – Éditions Le Nouvel Attila, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Théophile Sersiron)

Les Sentiers des Astres, tome 3 : Meijo

Annoncé comme une trilogie, « Les Sentiers des Astres » semble connaître le même syndrome de dilatation que « Rois du monde », la saga celtique écrite par Jean-Philippe Jaworski. Un phénomène n’étant pas pour me déplaire, même s’il ne faudrait pas que l’auteur en abuse, de peur de voir la montagne accoucher d’une souris. Depuis la parution des trois premiers volumes de « Les Sentiers des Astres », Stefan Platteau a publié en effet Le Roi cornu et Dévoreur, deux novellas secondaires situées mille ans avant Manesh, délaissant pour un temps la trame principale de la quête du Roi-Diseur. Un fait d’autant plus fâcheux qu’il avait laissé le barde Fintan Calathynn et ses compagnons de fortune dans une situation où primaient l’incertitude et la perspective d’une issue fatale. Sur ce point, Meijo, troisième tome de ce qu’il convient d’appeler maintenant un cycle, apporte quelque éclaircissements, même s’il ne diminue pas l’importance des menaces qui assaillent de toutes parts les pèlerins dans leur quête du Roi-Diseur.

Une fois commencée la lecture, il ne faut guère de temps pour retrouver ses repères sur « Les Sentiers des Astres » et renouer avec la geste de Fintan Calathynn, Manesh et Shakti. Dans ce récit ample où se mêlent toujours l’histoire, la cosmogonie et la mythologie indo-européenne, Stefan Platteau déploie ses talents de conteur et de faiseur d’univers, nous immergeant sans coup férir dans un monde secondaire foisonnant. Une nouvelle fois, deux trames s’entrelacent révélant par touches progressives un monde à l’ancienneté vertigineuse, dont le worldbuilding d’orfèvre ne cesse d’impressionner, tant il se montre d’une profondeur et d’une cohérence mûrement réfléchies. L’auteur belge fait littéralement œuvre d’ethnologue de l’imaginaire pour échafauder un univers à la fois exotique et familier, véritable personnage à part entière aux côtés des survivants de l’expédition du seigneur Rana. Il confirme ainsi la vocation de livre-univers dévolue à ce cycle, tout en conférant aux personnages principaux une épaisseur psychologique leur faisant dépasser le statut de simple archétypes.

Poursuivant sa quête du Roi-Diseur, le groupe espère toujours atteindre son objectif afin de mettre un terme à la guerre civile déchirant les terres de l’Héritage. Acculés à la défensive par les forces maléfiques des nendous et par leurs alliés, les enfants de l’Hermine, avec l’aide des Teules, ils s’échappent dans l’Outre-songe sans savoir que les noirs démons les y attendent en embuscade. La traque donne ainsi lieu à une atmosphère oppressante, où les accélérations de rythme ne ménagent guère de repos et où les morceaux de bravoure flirtent avec l’horreur, voire le gore. Heureusement, les fugitifs disposent également de moments de répit, propices à la remémoration, même si ces accalmies attisent également la paranoïa et le doute pesant sur la compagnie. Les traîtres rôdent plus que jamais, plombant un climat de confiance bien fragile. On explore ainsi à nouveau le passé de Shakti, notamment son arrivée dans le Royaume de l’Héritage après l’exil forcé résultant de la mort de la « Croque-Carcasse », l’ourse tutélaire du Lempio. On y approfondit ses relations avec Meijo, notamment l’emprise délétère exercée par son amant. Poussée à la prostitution par son amant, l’existence de Shakti s’apparente à une irrésistible dégringolade, lui faisant éprouver dans sa chair l’infamie de son compagnon et l’infortune d’une déchéance totale. Le récit est aussi l’occasion d’appréhender plus en profondeur la diversité de l’Héritage, d’en apprécier toutes les nuances et la dureté. Des bas fonds sordides d’Hekarling, où se trame une lutte des classes impitoyable, aux tours d’Andristar, en passant par la cité sainte de Mystan, Stefan Platteau décline ainsi un monde fourmillant de détails sur les us et coutumes, les techniques, les croyances et les paysages d’une civilisation où les vestiges laissées par les dieux côtoient les réalisations humaines, pour le meilleur et le pire.

En dépit de quelques longueurs et d’une densité descriptive parfois étouffante, Meijo ne vient donc pas tempérer l’enthousiasme soulevé par les deux précédents tomes. Et, on se prend maintenant à rêver d’un dénouement en apothéose. Pas trop fort quand même, de crainte d’être déçu. En attendant, ce troisième volet des « Sentiers des Astres » confirme que la destination compte moins que le voyage.

Les Sentiers des Astres, tome 3 : Meijo de Stefan Platteau – Les Moutons électriques, mai 2018

La quête onirique de Vellitt Boe

S’il me fallait établir un classement de mes lectures lovecraftiennes, je porterais au pinacle l’univers des « Contrées du rêve ». Découvert à l’époque où ils figuraient au sommaire du recueil Démons et merveilles, les textes de La Quête onirique de Kadath l’inconnue ont bénéficié d’une réédition chez Mnémos, aux côtés des autres récits ressortant du même monde (parus jadis dans le recueil Dagon). L’ensemble a profité au passage d’une nouvelle traduction qui, loin d’être seulement cosmétique, apporte une vraie plus-value à l’œuvre. Mais, ce n’est pas sur sa relecture que je vais m’étendre, plutôt sur sa réinterprétation par Kij Johnson dont j’avais dit grand bien au moment de la parution de la novella Un pont sur la brume.

L’autrice nous propose en effet avec La Quête onirique de Vellitt Boe une suite maline mais sans doute un peu sage de cet univers, on va y revenir. Pour tout dire, si j’ai trouvé l’argument féministe malin, il n’en va pas de même pour l’aspect ballade qui accuse de sévères coups de mou et ne parvient pas à masquer son côté plan-plan, même si l’arrivée dans le monde de l’éveil rattrape un tantinet le coup.

Revenons à l’argument de départ. Vellitt Boe est une vieille femme qui, après avoir beaucoup voyagé dans sa jeunesse, a décidé de poser son sac au sein du Collège de femmes d’Ulthar, institution exclusivement féminine dont le statut précaire n’est hélas plus à démontrer. Pensez-vous, comment accorder confiance à cette engeance féminine, surtout si elle se pique d’étudier les sciences comme les hommes ? Bref, même si la mansuétude masculine s’étend jusqu’à accepter de voir des femmes étudier à Ulthar, il ne faudrait pas grand chose pour voir cette faveur supprimée. Et justement, voilà qu’une jeune étudiante a pris la clé des champs… ou plutôt des rêves, entamant un voyage impromptu, en galante compagnie. Un incident bien fâcheux pour les dirigeantes de l’université, d’autant plus que son père leur apporte un appui non négligeable. Si l’événement inquiète beaucoup ses collègues, il permet à Vellitt Boe de reprendre son bâton de pèlerin afin de tailler la route pour rattraper l’écervelée. Elle entame ainsi un voyage en sens inverse de celui de Randolph Carter, des contrées du rêve au monde de l’éveil.

Ne tergiversons pas. Le principal point fort de La Quête onirique de Vellitt Boe apparaît bien dans ce personnage féminin auquel Kij Johnson apporte un traitement convaincant, lui conférant chair et âme. On troque ainsi le naïf et falot Randolph Carter, incapable de ne rien faire tout seul, contre une femme expérimentée, rodée aux us et coutumes, dont le regard désabusé, surtout sur son ancien compagnon, se teinte toutefois encore d’une once d’émerveillement, même si c’est dur. Car les contrées du rêve ne sont pas une terre idyllique, bien au contraire, les femmes y sont victimes autant qu’ailleurs de la discrimination et de la violence des prédateurs, surtout masculins. Et ne parlons pas des dieux, zoogs, goules inconstantes, gugs et autres créatures inquiétantes. Bref, prendre la route seule n’est pas un périple qui s’improvise et il convient de prendre toutes ses précautions au préalable. Rien d’insurmontable heureusement pour Vellitt qui ne s’est faite violée qu’une seule fois et qui a pris bien garde de se munir de son vieux poignard avant de partir.

Au cours de son voyage, Vellitt renoue donc avec ses impressions de jeunesse, rencontrant d’anciens compagnons de route devenus au fil du temps des sommités sclérosées. Et, c’est fort amusant. Mais, tout cela flirte un peu avec le passage obligé et manque d’inventivité, de spontanéité et pour tout dire de fraîcheur. Loin de réenchanter la contrée du rêve, La Quête onirique de Vellitt Boe se perd dans un voyage qui traîne en longueur sous la menace mollassonne d’un dieu lunatique et d’une apocalypse imminente. Ça fait beaucoup pour peu de pages. Heureusement, les qualités de plume de l’autrice compensent le caractère procédurier des péripéties, mais surtout le dénouement, dans le monde de l’éveil, apporte une touche de malice bienvenue, certes peut-être un peu expéditive, faisant oublier l’aspect laborieux de ce qui précède.

Au-delà du simple pastiche ou du pamphlet lourdaud, La quête onirique de Vellitt Boe réinvestit avec une bonne dose d’ironie l’univers du maître de Providence. Et, en dépit du caractère un peu fumeux de l’intrigue, j’ai finalement bien aimé ce bout de voyage en bonne compagnie.

La Quête onirique de Vellitt Boe (The Dream-Quest of Vellitt Boe, 2016) de Kij Johnson – Éditions Le Bélial’, février 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

Six à la douzaine

Comme chaque année, voici venir le temps du court article de circonstance, histoire de commémorer la date anniversaire de la refondation de ce blog. Emmanuel étant occupé à polir son image de grand débatteur, Donald préférant Twitter et Vladimir ayant opté pour la chasse au loup dans la taïga, je vais donc m’infliger le discours laudateur convenant à la solennité du moment.

Six ans, ce n’est pas rien. C’est la moitié de douze. Lorsque j’ai débuté la publication de mes ridicules élucubrations, je ne savais pas jusqu’où l’exercice me mènerait. Il faut croire que cela n’a pas changé. Je ne sais toujours pas. Un coup d’œil sur les statistiques témoigne d’une audience raisonnable mais fidèle. Des followers inventifs et attentifs qui viennent agrémenter les articles de leurs commentaires avisés (je flagorne si je veux).

Une chose semble cependant certaine. La passion pour la lecture et l’écriture de compte-rendus anime toujours ma carcasse. Pour preuve, je m’amuse beaucoup en rédigeant ces quelques lignes. Et, je crains qu’il ne faille me supporter un an supplémentaire. Et plus, si affinités. Mais, n’oubliez-pas : The Future is unwritted. Envoie la musique, Joe ! Semons les petites graines et mangez des pommes !

Le Chien, la neige, un pied

Adelmo Farandola vit en ermite sur la montagne, reclus dans un vieux chalet situé au fond d’une cuvette pierreuse où ne poussent que les herbes folles. Cela fait longtemps qu’il a oublié l’avant. La vie trépidante de la vallée d’Aoste, le ballet incessant des faisceaux lumineux des voitures se rendant au complexe touristique bâti là par des promoteurs très affairés. Préférant vivre chichement de la chasse et de quelques denrées achetées au village, en bas, il côtoie avec délectation l’âpreté minérale de la montagne, avec pour seule compagnie une crasse entretenue avec méthode par le refus de toute hygiène corporelle. Mais, les hivers sont long sur cette vigie au sommet du monde. Ils se succèdent sans que rien ne vienne rompre l’impression d’intemporalité où se complaît Adelmo. Ils apportent leur lot de dangers, le poids de la neige pesant sur le toit du chalet, les avalanches provoquées par le dégel et la faim lancinante comme unique compagne. Jusqu’au jour où surgit un chien, vieille bête errante qu’il finit par adopter après avoir tenté de le repousser en vain, à coups de cailloux. L’ermite entame  alors une discussion avec l’animal, lui confiant ses pensées, ses souvenirs et son agacement, notamment sur ce garde-chasse qui ne cesse de l’observer à la jumelle. Le fonctionnaire factionnaire décide d’ailleurs finalement de venir s’enquérir de sa personne, le questionnant sur ses activités et s’inquiétant pour sa santé. Heureusement, le retour de l’hiver vient interrompre cet envahissement fâcheux. Avec le chien, Adelmo retourne à sa solitude, dans la luminosité glaciale des congères et les incertitudes du quotidien hivernal, guettant le redoux annonciateur du printemps. Ensemble, ils observent le lent recul de la neige, découvrant un pied qui émergent d’une avalanche. Pas un sabot ou une patte de chamois, mais bien un pied humain, noircit par la froidure.

Le Chien, la neige, un pied fait partie de ces petites histoires qui, sous une apparence anodine, distille le malaise et le doute. Avec le personnage d’Adelmo Farandola, Claudio Morandini s’inscrit dans la tradition du narrateur non fiable, épousant à dessein le point de vue vacillant d’un homme que l’on sent sur le point de dévisser. On ne sait pas grand chose en effet des raisons qui l’ont poussé à cette réclusion sur la montagne. Une misanthropie irrésistible, un traumatisme lié à la Seconde Guerre mondiale, un passif chargé l’ayant contraint à disparaître. Le bonhomme ne se montre guère prolixe, ne livrant les informations que par bribes pendant ses conversations avec le chien. On comprend rapidement qu’il oscille sur le fil de la folie, un trouble que vient précipiter l’hiver de trop et le surgissement d’un pied, signe de mauvais augure qui le pousse à s’interroger sur sa responsabilité dans cette mort. Avec le chien, une étonnante complicité se tisse peu-à-peu. L’animal se fait le miroir de l’ermite, lui renvoyant l’image de sa propre animalité. Il fait également office de bouée de sauvetage, permettant à Adelmo de ne pas succomber à la folie, de résister à la lente désagrégation de sa mémoire, tout en conservant un vernis d’humanité.

Puissamment panthéiste, le roman de Claudio Morandini met en scène une nature indifférente à l’homme et au drame intime qui se noue dans la cuvette où vit Adelmo. Se manifestant surtout par sa majesté lointaine, ses avalanches meurtrières, ses glissements de terrain et chutes de pierre, la montagne rappelle à tout instant la petitesse de l’être humain et son inhérente fragilité.

Avec Le Chien, la neige, un pied, les éditions Anacharsis ont déniché un roman original, doté d’une puissance d’évocation que n’aurait pas désavoué un Jean Giono, et qui heureusement n’est pas gâché par le chapitre ultime, histoire de l’histoire superflue et un tantinet hors de propos.

Le Chien, la neige, un pied (Neve, cane, piede, 2015) de Claudio Morandini – Éditions Anacharsis, février 2017 (roman traduit de l’italien par Laura Brignon)