Ne me cherche pas demain

« La vie est un déséquilibre thermodynamique mais l’entropie finira par tous nous emporter… »

Ne me cherche pas demain marque le passage de la série « Sean Duffy » de Stock chez Actes sud, dans la collection « Actes Noirs ». Et, l’on est bien content de relire les enquêtes de l’inspecteur de la Royal Ulster Constabulary après un hiatus de quelques années, faute d’un lectorat suffisant. On est aussi heureux de renouer avec Adrian McKinty et sa manière d’aborder l’histoire nord-irlandaise, à l’aune du roman noir et d’un existentialisme forcené.

Avec Ne me cherche pas demain, on retrouve donc l’inspecteur Sean Duffy, flic et catholique désabusé au sein d’une institution dominée par les Protestants. Une anomalie politique que les extrémistes de tout bord aimeraient bien dézinguer, histoire de ne pas déchoir dans leur estime de soi. Comme s’il ne manquait pas assez d’ennemis, le bougre est désormais la cible des représailles d’une hiérarchie n’ayant jamais apprécié sa liberté d’action et son esprit frondeur mâtiné d’un goût immodéré pour le sarcasme. Repêché par le MI5 alors qu’il s’apprêtait à sombrer dans l’alcool, il se retrouve sur la piste d’un ami d’enfance, en passe de réaliser LE gros coup pour le compte de l’IRA.

En parfaite incarnation de l’enquêteur de roman noir, Duffy est trop intelligent pour son propre bonheur. Il sait qu’il ne peut guère infléchir la marche du monde. Mais, réparer un tort ou faire émerger la vérité, quitte à déplaire, sont des actes qui restent à sa portée. Pourquoi s’en priver ? Sur ce point, l’Irlande du Nord des années 1980 ne manque d’ailleurs pas d’opportunités et de causes à défendre. Entre une IRA aux abois, en voie de criminalisation, désormais partie prenante d’une géopolitique du terrorisme international, les haines religieuses ancestrales ressassées ad nauseam, un joug britannique renforcé par une première ministre de fer résolue à mener à son terme une politique néo-libérale prédatrice, les magouilles habituelles des politiques locaux et l’ingérence de la diaspora américano-irlandaise, les raisons de quitter l’Irlande pour chercher fortune ailleurs abondent. Abandonner l’atavisme mortifère qui grève l’avenir de la contrée ne figure pourtant pas parmi les options de Duffy, même s’il lui faut boire un coup et rejouer un vinyle sur sa platine pour faire passer le mauvais goût du monde tel qu’il va mal.

Sur fond de terrorisme latent, de crise sociale et de menace d’assassinat, Duffy s’attelle ici à la résolution d’une énigme classique de crime en chambre close. L’humour, une sourde mélancolie et une tendresse viscérale pour les innombrables victimes de la sale guerre nord-irlandaise sous-tendent l’enquête d’un inspecteur oscillant plus que jamais sur le fil d’une tragédie absurde dont il ressort comme un miraculé, sans doute plus sage, mais aussi plus désespéré, conscient de vivre dans un pays sur le point de basculer dans la guerre civile et la spirale d’une violence sans issue. Et pourtant, le bonhomme ne parvient toujours pas à faire son deuil de cette contrée si froide, humide et dépressive, tiraillé entre la haine de ses habitants et de leur histoire, et sa passion pour la vérité, en dépit des renoncements qu’il doit accepter de concéder pour continuer à vivre.

Ne me cherche pas demain est donc un excellent roman noir confirmant tout le bien que l’on pense de la série « Sean Duffy ». A suivre avec Gun Street Girl. On l’espère.

Ne me cherche pas demain (In the Morning, I’ll Be Gone, 2014) – Adrian McKinty – Éditions Actes Sud, collection « Actes Noirs », mars 2021 (roman traduit de l’anglais [Irlande du Nord] par Laure Manceau)

Le Monde de Satan

Avec la parution du roman Le Prince-Marchand en 2016, les éditions du Bélial’ ont entamé, sous la houlette de Jean-Daniel Brèque, traducteur et maître d’ouvrage pour l’occasion, la publication presque intégrale des textes ressortissant à « La Ligue polesotechnique », première époque de «  La Civilisation Technique », l’un des cycles majeurs de Poul Anderson. Le temps passant très vite, le quatrième tome est désormais disponible. L’amateur y trouvera une traduction très révisée du roman Le Monde de Satan, et un inédit sous la forme d’une novelette intitulée « L’Étoile-Guide ». Pour qui serait passé au travers des trois précédents volumes, peut-être n’est-il pas inutile de procéder à un bref rappel. Dans le futur, le Commonwealth englobe une multitude de planètes et de colonies habitées par des humains et des extraterrestres, rebaptisés sophontes. Mais la véritable puissance reste l’association des libres marchands, la fameuse Hanse galactique, dont les affaires s’autorégulent dans le respect des principes de l’intérêt bien compris, de la concurrence libre et non faussée, contribuant ainsi à la stabilité de la civilisation technique. Si Le Prince-Marchand avait été l’occasion de découvrir Nicholas van Rijn, le fondateur de la Compagnie Solaire des Épices & Liqueurs, personnage fantasque, jouisseur et roublard au langage fleuri, les tomes suivants nous ont permis, au fil d’aventures périlleuses et un tantinet répétitives, de lier connaissance avec d’autres collaborateurs de la compagnie, en particulier le trio de pionniers marchands formés par David Falkayn, Chee Lan et Adzel. Un aristocrate beau gosse et intelligent, parfait cliché pour belle-mère, une Cynthienne menue et d’apparence faussement adorable, à la langue bien affûtée et au caractère caustique, et enfin un Wodenite, sophonte à l’impressionnante envergure de centaure mâtiné de saurien ne laissant pas deviner sa nature débonnaire et non-violente. Bref, trois mousquetaires au service d’un quatrième tenant plus de Falstaff que de d’Artagnan.

Si Le Monde de Satan permet de renouer avec cette complicité, voire cette amitié indéfectible, forgée au fil des missions accomplies pour le compte de van Rijn, le présent roman relève surtout d’un changement dans la continuité. Aucune allusion politique malvenue dans cette assertion, même si le regard de Poul Anderson sur la Ligue polesotechnique se fait progressivement plus désabusé, surtout dans le texte « L’Étoile-Guide ». Certes, les péripéties vécues par van Rijn et consorts ne brillent toujours pas par leur originalité. On reste dans une veine populaire, où l’humour, le rythme soutenu et les stéréotypes confèrent au récit un caractère divertissant indéniable, sans pour autant renoncer complètement à la science, notamment dans des passages flirtant avec une hard SF au didactisme un tantinet agaçant. Quant au changement mentionné plus haut, d’abord sous-jacent, il perce de plus en plus au travers d’Adzel, sans doute le plus sensible à l’égoïsme bien compris de la Ligue polesotechnique, puis de Coya, la petite-fille de van Rijn, au point de briser la belle entente qui prévalait entre les associés dans Le Monde de Satan. Si le roman s’achève en effet sur une note joyeuse, celle-ci est sévèrement tempérée à la lecture de « L’Étoile-Guide ». Le cabotinage du prince-marchand et l’esprit d’entreprise cèdent alors la place à l’amertume et au dégoût.

Mésestimé lors de sa première parution en France, comme en témoigne la critique assassine de Jean-Pierre Andrevon dans Fiction, Le Monde de Satan apparaît pourtant comme l’apogée des aventures de van Rijn, Falkayn, Chee Lan et Adzel. Mais, l’apogée comme l’orgueil précèdent toujours la chute, déjà annoncée par la novelette «L’Étoile-Guide ». En cela, le quatrième tome de «  La Hanse galactique » apparaît comme un ouvrage de transition, entre optimisme et fatalisme, bouffonnerie et drame, John W. Campbell et Paul Valéry. Le laissez-affairisme et la ploutocratie étant désormais au cœur du Commonwealth, les temps sont dorénavant ouverts pour Le Crépuscule de la Hanse, ultime tome du cycle. Ne cachons pas notre impatience.

Le Monde de Satan – La Hanse galactique T. 4 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2018 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

The white Darkness

« Je considère qu’un homme doit lutter jusqu’à l’extrême pour décrocher le trophée qu’il s’est fixé dans la vie. »

L’extrême, Henry Worsley l’a côtoyé en suivant les traces de son mentor textuel, Ernest Shackleton. À la conquête de son Antarctique, pour citer Thomas Pynchon qui y voit le lieu symbolique où les êtres cherchent à trouver des réponses sur ce qu’ils sont. Et, il lui en a fallu de l’abnégation, du courage, de la folie et de l’endurance pour braver cette terre inhospitalière à deux reprises, sur les pas de l’explorateur britannique du début du XXe siècle, d’abord en poursuivant sa tentative inachevée de rallier le Pôle Sud, en compagnie de deux compagnons, puis en entreprenant, en solitaire et sans assistance, la traversée du continent austral. Une expédition qui lui coûtera finalement la vie, à cinquante cinq ans.

En un peu plus de cent trente pages, un format extrêmement frustrant surtout dans son segment final, David Grann nous livre un récit de non fiction sidérant, s’efforçant de cerner les motivations profondes, la personnalité et la folie furieuse de la quête de Worsley. Dans des passages d’une fulgurance glaçante, il retranscrit cette blanche noirceur des paysages antarctiques décrite par l’aventurier, une blancheur côtoyant le néant, l’effacement progressif et total, où le moindre faux pas, le plus infime accroc dans le plan de route, prennent une ampleur catastrophique se révélant au final fatal. Chemin faisant, entre banquise et glacier balayés par des vents inhumains, David Grann réussit à nous faire ressentir le côté quasi-mystique de la quête d’Henry Worsley, s’appuyant sur les carnet du bonhomme, les photographies et les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé. On y découvre un homme réfléchi, bon père et mari, curieux et cultivé, mais pourtant obsédé par l’odyssée de l’Endurance et son commandant Shackleton.

Par l’intermédiaire de ce récit, Grann s’interroge et nous interpelle aussi sur la valeur de l’exemplarité des destins d’exception, et le sens qu’on leur confère au présent, révélant surtout l’aspect absurde qu’une existence peut revêtir aux yeux d’autrui, une fois dépouillée de sa part intime. Au regard du destin d’Henry Worsley, on reste songeur devant les souffrances que le bonhomme s’est infligé en guise de trophée personnel, mais on se gardera de le juger.

The White Darkness – David Grann – Éditions du sous-sol, février 2021 (récit de non fiction traduit de l’anglais [États-Unis] par Johan-Frédérik Hel Guedj)

Les Jardins d’éden

Du Western à la Science fiction, en passant par le roman historique, Pierre Pelot est un touche à tout redoutable. Un conteur hors pair doublé d’un auteur n’ayant de cesse d’explorer les angles morts du topos et d’un esprit humain ensauvagé, car si la carte n’est pas le territoire, celui-ci demeure hanté par ses habitants successifs. Ne dédaignant pas le roman noir, il a donné au genre quelques titres mémorables. On pense bien sûr à Natural Killer, à La Forêt muette ou au Méchant qui danse. Nul doute que Les Jardins d’éden ne trouve sa place parmi ses illustres devanciers.

Écrivain raté ou sans succès, journaliste à la plume épointée par l’alcool, Jean-Pierre Sand a échappé à la mort honteuse, celle qui vous cueille sur un lit d’hôpital suite à une longue maladie, comme on dit. Le corps rapiécé, l’esprit embrumé par un traitement de cheval de trait, il est de retour aux Jardins d’éden, le camping des jumeaux Touetti implanté au plus sombre du cœur de la vallée du Charapak, non loin de la géhenne du camp des gitans, à un saut de la commune de Paradis. Plus jeune, Jip a fait partie de la bande, draguant et couchant avec les filles du camp, puis traçant sa vie sous la coupe de l’une d’entre-elle. Une garce ayant fait de Na, sa fille unique, une ennemie. Elle ne l’a pas emporté au paradis, bouffée par le crabe avant d’aller manger les pissenlits par la racine. L’enlèvement et la mort d’une gamine, Manuella, le corps retrouvé à moitié dévoré, l’ont fait déraper sévère, black-listé y compris par son rédacteur en chef. On lui avait pourtant dit de laisser tomber. La disparition de Na, la chair de sa chair, lui rend la convalescence dangereuse. Il compte bien avoir toutes les réponses cette fois-ci car il n’y a pas que le vin qui rend mauvais. Après tout, quand on revient de la mort, on ne craint plus rien.

Lire un roman de Pierre Pelot, c’est plonger direct au cœur d’une langue rugueuse, tout en gouaille et fulgurance. Une langue charnue, visuelle, dont le patois oral s’efforce de restituer toutes les nuances, les pensées esquissées, pas toujours très ragoutantes, qui couvent sous la caboche, mitonnant les rancœurs recuites, les non dits ou les passions froides. Les Jardins d’éden ne déroge pas à la manière de l’auteur. Sur fond de crimes sordides et d’arrangements crapuleux, il brosse le portrait d’un topos bien mal nommé Paradis où le réel propret prospère sur un envers cauchemardesque. Pierre Pelot n’a pas son pareil pour dépeindre les trognes fracassées, dépourvues du glamour des gravures de mode vendues sur catalogue par la petite lucarne ou le grand écran. Ses descriptions restent à ras de terre, dressant un tableau flirtant avec l’effroi et la folie.

Les Jardins d’éden dépeint un monde déchu, marqué du sceau du péché originel de la malignité, où nulle rédemption n’est à attendre. Le retour de Jip, ce « grand machin voûté pas plus épais qu’un coup de trique », miraculé bien malgré lui, s’apparente à un voyage au fond de l’enfer, entre souvenirs bancals du passé et présent déréalisé. Une catabase hallucinée et alcoolisé aux tréfonds d’un infra-monde glauque, avec comme fil rouge la vengeance.

Cheminement chaotique dans l’esprit embrumé d’un convalescent revenu de tout, déambulation tragique au sein d’un terroir pourri jusqu’au cœur, Les Jardins d’éden nous bouscule dans notre confort de lecteur habitué aux intrigues linéaires et balisées. On en ressort pourtant ravis, acquis à la richesse et la puissance d’une plume à nulle autre pareille dans le paysage littéraire français.

Les Jardins d’éden – Pierre Pelot – Éditions Gallimard, collection « Série noire », janvier 2021

Mars

Deuxième recueil paru dans la collection « Agullo Court », Mars nous permet de découvrir l’univers intense et poétique de l’autrice croate Asja Bakić. En dix textes aussi courts qu’absurdes, elle dévoile des mondes oscillant entre le cauchemar et la bizarrerie, sur le fil d’un imaginaire marqué du sceau de la mélancolie, de la métamorphose et de la métaphore.

On y croise ainsi des clones inquiets, des êtres humains asociaux en proie à une forme de regret criminel, des androïdes sous l’emprise de maris possessifs, mais aussi des monstres, croquemitaines évoluant dans la zone grise et non dits et de l’imaginaire enfantin. On y côtoie également des zombies enrégimentés par des divinités jalouses et des dissidents en rupture d’allégeance, tiraillés entre leur art et le carcan de la société.

Sur fond de dystopie, de fin du monde, de fin de l’humanité, de réchauffement climatique et d’assèchement des ressources, Asja Bakić déroule des nouvelles surréalistes, animées par la vision tordue de personnages souvent ambivalents. À l’incertitude fiévreuse s’ajoute l’angoisse viscérale distillée par un environnement malade et un renoncement aux idéaux des lendemains qui chantent. Un sentiment exprimé ici d’un point de vue féminin, non sans une ironie amère et désabusée.

Si toutes les nouvelles ne suscitent pas l’enthousiasme, certaines laissant même dubitatif, lorsque le charme opère, on succombe sans coup férir, happé par un sentiment d’angoisse entêtant flirtant avec l’horreur. Des dix textes, on retiendra surtout « Excursion dans le Durmitor » où des entités planifient une rupture dans le réel pour envahir le monde des vivants, y découvrant ainsi que si l’écriture libère de la mort, elle peut devenir le vecteur d’autres servitudes plus redoutables. Sous les apparences du conte, « Le Trésor enterré » se révèle un récit pétri d’ironie et d’une dinguerie n’étant pas sans rappeler le meilleur des films d’Emir Kusturica, même si le cauchemar n’est jamais très loin. « Les Thalles de madame Lichen » est inquiétant à souhait, même si l’on peut lui reprocher sa brièveté. Quant à « Carnivore », le texte propose une vision déviante de la passion amoureuse. Enfin, on ne saurait trop recommander « Mars », vision dystopique effrayante d’un monde ayant proscrit les écrivains et leurs écrits, exilant les réfractaires sur Mars. Les amateurs apprécieront cette variante slave du Fahrenheit 451 de Ray Bradbury.

Volontiers déviants et poétiques, les récits d’Asja Bakić nous laissent donc dans une indécision inquiète, souvent insatisfait, mais en proie au malaise, comme sous le joug de l’incarnation planétaire du dieu de la Guerre. Un bien étrange voyage.

Mars (Mars, 2015) – Asja Bakić – Éditions Agullo, collection « Agullo Court », mai 2021 (recueil traduit du croate par Olivier Lannuzel)

Dans la rue j’entends les sirènes

« L’usine désaffectée, c’est la bande-annonce d’un futur en proie à la décrépitude, où le monde entier présenterait le même aspect délabré. On y voit une époque où l’on n’aurait pas les moyens de réparer les profileuses de tôle ondulée, les moteurs à combustion ou les tubes à vide. Une planète abandonnée à la rouille, où l’on s’éclaire à la bougie. Une couche de fiente d’oiseaux tapisse les murs. Des ordures couvertes de moisissure s’amoncellent çà et là. D’étranges machines-outils parsèment le sol jonché d’une épaisseur de feuilles mortes, d’huile et de débris de verre qui le sous-bois enténébré d’une forêt tropicale. Dans ma tête résonne une mélodie, un ostinato descendant en triples croches, pastiche de la deuxième étude de Chopin. Je ne parviens pas à l’identifier, mais il s’agit d’une pièce célèbre, et dès que les tirs auront cessé, la mémoire me reviendra. »

Après un hiatus de près de huit ans, faute d’un éditeur prêt à prendre la suite de Stock, l’annonce de la parution du troisième volet des enquêtes de Sean Duffy, passé entretemps de trois à six titres, m’a fait ressortir le précédent opus qui sédimentait dans une des multiples strates de ma bibliothèque. Pour mémoire, le sergent Sean Duffy émarge au Royal Ulster Constabulary à Carrickfergus, dans la banlieue Nord de Belfast. Plus malin, plus éduqué et plus tenace que la moyenne de ses collègues, il est surtout catholique, à la différence de la majorité des flics du coin qui professent plutôt du côté protestant. Un fait le plaçant immédiatement dans une situation délicate, surtout à l’époque des « Troubles » nord-irlandais. Sa première enquête lui a valu une médaille et le statut de héros miraculé, le conduisant par la même occasion sur un lit d’hôpital, le corps criblé de balles. Pas découragé et nullement décidé à franchir le bras de Saint-Georges, comme disent les angliches, histoire de voir si l’herbe est plus verte ailleurs, il rempile pour une nouvelle affaire. Un torse démembré dans une valise dont il lui revient de déterminer l’identité et de retrouver le meurtrier. Une sale affaire, sans l’ombre d’un doute, et pourtant Dieu seul sait si son quotidien ne comporte pas déjà son lot de saloperies ; exécutions sommaires, rackets, bavures de l’armée britannique, attentats de l’IRA et représailles des milices protestantes. Tout cela sous le regard de Maggie, la dame de fer en train de fourbir ses armes pour aller botter du cul argentin aux antipodes.

Avouons-le. Si on bien content de retrouver Sean Duffy, c’est surtout pour son regard désenchanté sur l’Irlande du Nord et son ironie mordante. Adrian McKinty a trouvé le ton idéal pour restituer l’atmosphère déprimante pesant sur ce bout de terre, si froide et si sinistrée. Entre évocation lyrique du désastre et humour noir, Dans la rue j’entends les sirènes reprend les codes du roman noir. Comme dans Une terre si froide, l’enquête criminelle est un révélateur, un prétexte pour décrire une contrée endeuillée par le chômage de masse, la paupérisation, le racisme et la violence absurde. La déprise économique fournit ainsi des bataillons entiers de soldats de fortune, prêts à servir la cause du crime, qu’elle soit politique ou religieuse. Un terreau fertile pour le chaos sous le regard désabusé d’un policier solitaire n’ayant pourtant pas renoncé à redresser un tort ou à faire émerger la vérité, même s’il sait que cela ne changera rien à la marche du monde. Adrian McKinty saisit avec talent l’air du temps, le début des années 80, à travers sa musique, l’actualité et les références cinématographiques et textuelles, avec une certaine appétence pour la science fiction. Il restitue de manière crédible l’époque livrant un portrait brut de décoffrage de Belfast et du conflit nord-irlandais, jusque dans ses ramifications internationales. Il n’en finit pas enfin de céder à une forme d’accablement face à l’incapacité irlandaise à se sortir du passif d’une histoire mortifère, avec comme seul remède, l’ironie amère du désenchantement.

Résolument noir et violent, Dans la rue j’entends les sirènes se taille donc une place de choix parmi ses confrères du polar irlandais, avec un sens du tragique peut-être supérieur. De quoi donner envie de se sortir des poncifs nord-américains du roman noir.

Dans la rue j’entends les sirènes (I Hear the Sirens in the Street, 2013) – Adrian McKinty – Éditions Stock, collection « La Cosmopolite noire », novembre 2013 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Eric Moreau)

Un voisin trop discret

Un sexagénaire rangé des relations sociales depuis au moins la fin de la présidence Reagan, arrondissant ses fins de mois en faisant le chauffeur Uber. Une Latino et son gosse de quatre ans, mariée à un sniper flinguant les djihadistes dans leur cahute au fin fond de l’Afghanistan. Un autre militaire, carriériste en diable, cherchant à masquer son homosexualité en épousant une amie d’enfance, fille mère à la vie ordinaire toute tracée dans un patelin du Texas. Les personnages de Un voisin trop discret ne dépareilleraient pas dans une étude sociologique sur l’Amérique contemporaine. Ordinaires jusque dans leurs lâchetés, leur compromission avec la vie, la société et tout le reste. Ils ne sortiraient pas non plus du cadre d’une mini-série ou d’un film noir par leur propension à imaginer des plans foireux pour se sortir de leur condition ou à s’illusionner sur ce que l’avenir leur réserve. Du pain béni pour Iain Levison !

Depuis Un petit boulot, l’auteur rejoue le même spectacle navré de la comédie humaine. Des individus lambdas, trop médiocres pour apparaître sur les radars de la grand criminalité, tirant le diable par la queue à défaut de tirer le gros lot de la loterie du coin. De la graine de délinquance ordinaire, celle prospérant sur le terreau fertile du chômage, de la déveine et de la précarité, trop fière pour renoncer à un espoir chimérique. Des existences fragiles, des seconds couteaux de la paupérisation triste, composant l’ordinaire des tabloïds bas de gamme, prêt à tous les compromis pour parvenir à leurs fins ou se sortir de la panade. La moralité ? Un détail superflu dans un monde où le modèle indépassable confine au chacun pour soi généralisé et au démerde-toi. Un vœu pieu dans une société cynique ayant érigé en dogme le mensonge et le paraître, où la générosité pointe aux abonnés absents quand elle n’apparaît pas comme un tare congénitale.

Sur tous ces points, Un voisin trop discret ne décevra pas les convaincus, les inconditionnels de l’auteur. On y retrouve en effet sa manière concise et désabusée de dresser un portrait drôle et grinçant de ses contemporains. Certes, l’intrigue ne brille pas pour son originalité, ses ressorts ayant été déjà usés jusqu’à la trame. Mais, Iain Levison est suffisamment roublard et doué pour redonner un petit coup de fraîcheur aux poncifs et lieux communs de cette chronique du crime ordinaire. Une fois de plus, les coïncidences, les détails prosaïques d’un quotidien banal s’assemblent pour générer la surprise et mettre en exergue la dimension absurde des existences. L’auteur s’interroge au passage sur la moralité de la guerre contre le terrorisme, conflit de basse intensité dont les répercutions silencieuses resurgissent jusqu’au sein des familles de la classe moyenne, très moyenne. Il laisse entendre aussi qu’il n’y a pas de bien ou de mal, juste des raisons de continuer à produire des existences creuses et malheureuses, en trichant, forçant la main au destin, quelles que soient les raisons, bonnes ou mauvaises.

En dépit de l’aspect un tantinet éventé des recettes de Iain Levison, Un voisin trop discret n’en demeure pas moins un récit alerte et vachard, où l’inattendu ne se trouve pas toujours là où on le pressent.

Un voisin trop discret (Parallax, 2021) – Iain Levison – Liana Levi, 2021 (roman traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle)

Bifrost 100 & cie

Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas livré à une petite recension des nouvelles publiées par Bifrost. N’y voyez pas une quelconque négligence, mais le temps passe vite, surtout lorsqu’on lit beaucoup de textes de plus grande ampleur. Ce fait est d’autant plus regrettable que la revue des mondes imaginaires propose une sélection souvent digne d’intérêt, on va le voir.

Le numéro 100 (belle couverture de Sorel) a permis à la revue de franchir un cap symbolique se conjuguant à vingt-cinq années d’existence. Pour l’occasion, c’est Thomas Day qui est à l’honneur. Un juste retour des choses pour l’un des auteurs réguliers et sans doute le plus publié dans les pages de Bifrost. Laissons de côté « Circuits », nouvelle de Rich Larson visible ici, et commençons par Catherine Dufour. « Des millénaires de silence vous attendent » ne dépare pas dans l’œuvre de la dame. Sur un ton faussement badin, elle y distille une ironie discrète et un fantastique léger finalement bien plus inquiétant que l’irruption fracassante d’esprits malins. Fort heureusement, le renversement de perspective, venu bouleverser les existences de Claude la grande et Caroline la vieille, s’achève d’une façon ouverte, ma foi très jubilatoire, brisant des conventions sociales par trop étriquées et minables. Ne résistons pas au plaisir de dévoiler un extrait de la prose pétrie de tendresse et de vacherie de la dame.

« Claude tenait les garçons pour des emmerdeurs, mais elle leur avait toujours envié deux choses : leur kit urinaire main libre, et la façon dont les muscles leur venaient, aussi facilement que le gras chez elle. »

Illustrée par une série de photographies témoignant de l’atrophie progressive de la luxuriance de la forêt amazonienne (quoi ?), l’interview de Thomas Day retrace le parcours de l’auteur/critique/éditeur, de sa prime enfance à sa maturité présente. De quoi donner envie de relire quelques uns des romans qu’il a écrit, histoire de confronter nos souvenirs à l’aune des confessions de l’auteur. Pas vraiment bucolique et primesautier dans les descriptions ou dans le traitement des personnages, Thomas Day n’est en effet pas le genre à emprunter des voies détournées pour proclamer son amour des mauvais genres et du grand écart velu. Entre fantasy et SF, l’auteur nous dévoile son goût immodéré pour les girls kick ass, la culture asiatique, le full frontal et une forme de naturalisme crasseux. Si « La Bête du loch Doine » ne nous montre pas ses deux dos, « Décapiter est la seule manière de vaincre » ne nous épargne rien des moiteurs parfumées à l’ozone du numérique. À noter que la première nouvelle fait partie d’un cycle en devenir, situé dans une Ecosse de fantasy peuplée de dragons dont on a déjà pu avoir un aperçu avec « Noc-kerrigan ».

Pour le numéro suivant, nous avons eu droit à un dossier sur Dan Simmons. Si l’on ne présente plus l’auteur dans nos contrées depuis la parution de L’Échiquier du mal et des Cantos d’Hyperion, le bonhomme est aussi connu pour des opinions pour le moins réactionnaires. S’il prêche le malentendu dans la traduction de l’entretien accordé pour la parution de L’Abominable, la lecture du point de vue de son ex-traducteur Jean-Daniel Brèque vient ôter tous nos doutes. Les attentats du 11 septembre ont vraiment rendu dingues certains Américains et on n’aura désormais aucun scrupule à séparer l’auteur de son œuvre, du moins la partie lisible.

Des quatre nouvelles inscrites au sommaire, je ne garderais pas un souvenir impérissable de celle de Greg Egan. À vrai dire, je n’ai pas grand chose à en dire, si ce n’est l’impression tenace d’être passé à côté de cette invasion de nanobots médicaux tentant de simuler la conscience humaine. Je ne retiendrais pas davantage le texte de Hannu Rajaniemi. « Le Serveur et la dragonne » est en effet le genre de nouvelle qu’il vaut mieux lire en se contentant de se laisser bercer par le techno-blabla. Du soporifique quantique. Pas sûr de vouloir lire son roman traduit chez le Grand Méchant B. Quant à Simmons, la vedette américaine, avec « La Barbe et les cheveux : deux morsures », il nous gratifie d’une histoire de vampires un tantinet rasoir autour de gosses trop curieux pour leur bonheur. Une histoire ressortant d’un fantastique balourd jusque dans sa chute. Fort heureusement, Christian Leourier vient relever le niveau avec « Je vous ai donné toute herbe » où il réactive avec succès un lieu commun de la science fiction, celui de la colonie humaine implantée sur une exoplanète. Pour le coup, le tropisme et les thématiques développées ne sont pas sans rappeler ceux de sa novella Helstrid.

Pour terminer, le numéro 102 de la revue des mondes imaginaires (belles couvertures conjointes de Manchu) revient sur Arthur C. Clarke, l’un des Big Three de la SF moderne, renouant ainsi avec un rythme qui voit un auteur « historique » succéder à un(e) auteur/autrice contemporain(e). Sans surprise, compte tenu de la disponibilité de l’œuvre de l’auteur britannique dans nos contrées, on peut faire son deuil des inédits. Un fait qui nous permet aussi d’éviter les fonds de tiroirs ou les rogatons tardifs et qui a l’avantage de remettre à l’honneur ses grands classiques. Le choix est d’ailleurs ici plutôt astucieux puisqu’il permet d’illustrer idéalement le dossier, en proposant des récits emblématiques. On commence donc avec « Les Neufs milliards de nom de Dieu », texte très représentatif des thématiques de l’auteur, où magie et foi sont mesurées malicieusement à l’aune du progrès exponentiel de la technologie. Quant à « L’Étoile », la nouvelle n’usurpe pas le prix Hugo venu la récompenser. Ce très court texte malmène la religion chrétienne par un changement de perspective délicieusement blasphématoire.

Aux côtés de ces deux nouvelles, on retrouve aussi Ian R. MacLeod, un écrivain cher à mon cœur. Si « La Viandeuse » flirte avec le fantastique, le récit s’impose surtout par la grande sensibilité de l’auteur, son évocation convaincante de la Seconde Guerre mondiale et un fatum empreint de nostalgie. Coup de cœur, assurément. Rich Larson ne vient en rien atténuer mon enthousiasme avec « Demande d’extraction », texte faisant office de surcroît de piqûre de rappel pour ceux n’ayant pas encore lu La Fabrique des lendemains. Cette courte nouvelle nous immerge, au sens propre comme au figuré, en pleine guerre, au sein d’une section disciplinaire de troufions bardés d’implants et de technologie. Naufragés au milieu d’un marécage hanté par une créature terrifiante, les chiens de guerre revivent un cauchemar semblable à celui subit par les scientifiques de la station antarctique de The Thing. Bref, un bon moment, vif et incisif, où Rich Larson ne nous lâche pas avant un dénouement, certes attendu, mais aucunement décevant.

La Troisième Griffe de Dieu

Aussitôt arrivée sur Xana, Andrea Cort est ciblée par une tentative d’assassinat, attentat aussi répugnant que l’arme utilisée pour le commettre. Il s’agit en effet d’une griffe de Dieu, artefact létal hérité des K’cenhowtens à l’époque où cette race extraterrestre se montrait très vindicative. Une fois activé, l’objet produit une harmonique puissance provoquant la liquéfaction des organes internes de la victime. De quoi assouplir la résistance la plus déterminée. Si le fait n’étonne guère Andrea, n’est-elle pas l’être vivant le plus détesté de ce coin de la galaxie, la jeune femme finit pas douter d’être la cible principale de l’action. Les faits sont en effet têtus, y compris sur le monde privé de la puissante famille Bettelhine, le plus gros fournisseur d’armes et colifichets meurtriers de l’homsap, et les coïncidences sont ici légion, multipliant les pistes. De quoi éprouver le légendaire sens de la logique et de la déduction de l’enquêtrice, tout en la sortant de la zone de confort de sa misanthropie légendaire.

Deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort, La Troisième Griffe de Dieu continue de dévoiler la personnalité de la toute nouvelle Procureure extraordinaire du Corps diplomatique de la Confédération homsap. Une promotion n’étant pas sans rapport avec les arcanes de la géopolitique galactique et le passé de l’enquêtrice. Composé du roman titre et d’une novella, l’ouvrage s’inscrit dans la continuation du précédent volet Émissaires des Morts, poursuivant le dévoilement d’un futur ayant entrepris de pousser à l’extrême les pires dérives et travers du modèle libéral-capitaliste. Une opportunité évidemment à saisir, d’autant plus vivement que l’auteur renoue avec une science fiction, certes classique dans sa forme et son fond, mais ici transcendé par le personnage d’Andrea Cort dont le charisme n’a d’égal que l’antipathie qu’elle attise par sa simple présence.

Si la procureure et le duo qu’elle forme avec la gestalt composée des inseps Oscin et Skye Porrinyard, ses gardes du corps et amants, constitue le morceau de choix d’un roman jouant avec les codes de la science fiction et du whodunit, le ton sarcastique et le rythme soutenu de l’intrigue n’engendrent pas non plus la morosité. Bien au contraire, le regard désabusé et ironique d’Andrea Cort, sa froide logique, contribuent toujours autant à animer une intrigue par ailleurs fertile en rebondissements et révélations. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant, poursuivant notre découverte d’un futur bien éloigné des lendemains qui chantent et des utopies technicistes. Le monde privé de la famille Bettelhine réalise en effet le rêve d’un capitalisme décomplexé en rendant l’esclavage désirable. Par l’entremise du personnage de la Procureure extraordinaire, Adam-Troy Castro questionne ainsi la notion de libre-arbitre, mettant en scène la propension de l’espèce humaine à s’autodétruire et la volonté des plus forts à prospérer sur la misère des plus faibles. Rien de neuf sous le soleil.

La Troisième Griffe de Dieu continue donc de distiller le charme d’une science fiction classique jusque dans ses tropes les plus rebattus, non sans une certaine dose d’éthique et de nuance. Porté à l’incandescence par un personnage que l’on aime détester, ce deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort se lit avec grand plaisir.

La Troisième Griffe de Dieu (The Third Claw of God, 2009) – Adam-Troy Castro – Éditions Albin Michel Imaginaire, mai 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)