Jacques Barbéri

Inclassable Jacques Barbéri ? Sans aucun doute. Bouillonnant, décontracté, délirant, inventif, les qualificatifs manquent pour définir un auteur d’une grande originalité dans le paysage de la SF francophone. Au cours d’une carrière à éclipses, pendant laquelle il a touché à peu près à tout — romans, nouvelles, scenarii, traductions, musique — l’œuvre de Jacques Barbéri s’est construite progressivement, d’une manière finalement très cohérente. Irritante, amusante et bien plus profonde qu’elle n’y paraît, elle ne laissera personne indifférent.

VOYAGE EN HARD SCIENCE FANTASMÉE :

En dépit de deux expériences traumatisantes – une naissance chaotique et le fameux épisode de l’araignée –, Jacques Barbéri vit une enfance heureuse au sein d’une famille modeste, sa mère restant au foyer où elle effectue quelques travaux de couture et son père, d’abord tenancier de bar, reprenant ensuite une entreprise artisanale de peinture.
Saisi très tôt par le démon de la curiosité, il se passionne pour l’entomologie, la photographie, la préhistoire, l’archéologie, l’astronomie… Il lit aussi beaucoup, essentiellement des BD, comics, fumetti (bande-dessinées italiennes) et autres illustrés, lui tombant sous la main. Ses diverses activités lui permettent de nourrir des obsessions métaphysiques tenaces, lesquelles muent naturellement en questionnements existentiels. Vers l’âge de 12-13 ans, il attrape définitivement le virus de l’écriture en se frottant à une anthologie de poésie surréaliste et à Lautréamont. C’est décidé, son avenir est tracé. Il deviendra poète, activité moins contraignante que les différents métiers en rapport avec ses passions. Il noircit des cahiers entiers avec des poèmes et découvre ainsi la richesse de la langue française.
La passion pour la science-fiction lui vient un peu plus tard, par l’intermédiaire d’un choc visuel – le film 2001, l’odyssée de l’espace – et via la revue Fiction et le CLA auquel il s’abonne. C’est dans ces pages qu’il expérimente Philip K. Dick. Il dit avoir été marqué à vie par la lecture de Le Dieu venu du Centaure.
Sa première nouvelle « officielle », une short-story, paraît dans le fanzine Nyarlathotep vers 1974. Il découvre quelques exemplaires imprimés de cette revue amateur à la Convention européenne de Grenoble. Durant cette manifestation, il côtoie pour la première fois le milieu de l’édition. À cette occasion, il se lie d’amitié avec Henri-Luc Planchat, rencontre déterminante qui débouche sur la publication de plusieurs nouvelles au sommaire des anthologies dirigées par Planchat, notamment le recueil Dédale 1 chez Marabout, dans lequel on peut lire son premier texte professionnel : « Mort et transfiguration ».
Après cette entrée en matière, il végète quelque peu. Entre SF politique et tassement éditorial, la période ne lui semble pas propice. Rappelons qu’à cette époque Alain Dorémieux conseillait aux auteurs français d’aller cultiver des patates…
Nullement découragé, Jacques Barbéri poursuit ses études – il obtient un diplôme de dentiste, métier qu’il exercera quelque temps – et enchaîne les projets littéraires. Avec Guy Sardinoux, Philippe Sadzak et Alain Gidoin, il fonde le collectif Les Locataires. Avec la publication d’une poignée de nouvelles et de plaquettes autoéditées, la période reste toutefois au dilettantisme. Cela ne va pas durer.
En 1985, bénéficiant du soutien d’Elisabeth Gilles, son premier recueil paraît en Présence du futur. À bien des égards, Kosmokrim illustre parfaitement les pistes littéraires et stylistiques qu’il souhaite explorer. Un florilège de textes expérimentaux, poétiques, faussement foutraques. Dans le même temps, il intègre le milieu de l’édition, comme lecteur d’abord, puis comme traducteur. Valerio  Evangelisti, Luca Masali lui doivent beaucoup dans nos contrées.
En 1987, il participe au collectif Limite et fournit deux textes pour son recueil manifeste. Entre littérature générale et SF, cette première tentative de développement d’une littérature transfictionnelle provoque surtout une levée de boucliers chez les S-Feux, tout en faisant chou blanc du côté des tenants de la culture officielle.
En 1988 paraît son premier roman : Une soirée à la plage. Suivent Narcose, La Mémoire du crime et de nombreuses collaborations avec Emmanuel Jouanne (Rêve de chair dans la collection « Gore » pendant sa période Ruellan, une édition illustrée par Topor), Henri-Luc Planchat et Yves Ramonet (cette dernière sous le pseudonyme commun d’Oscar Valetti). Mais les temps ne sont pas propices à la SF en France et Jacques Barbéri traverse une nouvelle période creuse.
Durant ce second hiatus, suivant l’exemple de Joël Houssin, il se reconvertit dans l’écriture de scénarios pour la télé et le cinéma. Parallèlement, il s’implique dans la création musicale. Un temps membre du groupe Zone Rouge, il fonde en 1988 avec Philippe Perreaudin, Denis Frajeman et Philippe Masson, la formation Palo Alto. Leur collaboration débouche sur plusieurs albums, la création d’un label musical (Halte au Records !) et des concerts accompagnés de vidéos élaborées avec des artistes plasticiens.
En littérature, c’est un doux euphémisme de dire que l’auteur se fait rare. En dehors d’un épisode du Poulpe et de la parution de Le Crépuscule des chimères dans la collection « Imagine » dirigée par Jacques Chambon, pas grand chose à se mettre sous la dent. La renaissance de Barbéri passe en 2008 par les jeunes éditions de La Volte. Il semble bien que cette fois-ci, il ait trouvé la structure idéale pour déployer son imaginaire. Espérons que tout ceci ne reste pas le songe creux d’une tête molle.

QUELQUES TITRES, EN VRAC :

Une soirée à la plage
(éditions Denoël, collection « Présence du futur, » 1988)

Histoire parfaitement irracontable, tenant à la fois de l’expérimentation et de l’hallucination, Une soirée à la plage témoigne des diverses influences et thématiques d’un auteur encore débutant. Sous un titre faussement primesautier, ce premier roman de Jacques Barbéri acquitte sa dette à Philip K. Dick, période Le Dieu venu du Centaure, aux poètes surréalistes, à Isidore Ducasse et peut-être même à Ballard, celui de Vermilion sands.
Mondes gigognes, inclusions mémorielles, confusion temporelle jalonnent un récit torturé où l’auteur n’hésite pas à brouiller les cartes, remettant sans cesse en question la réalité. Au passage, il recycle quelques motifs classiques de la SF à papa, s’attache à la musicalité des mots, à l’étrangeté des images, conférant à l’ensemble une touche toute personnelle.
Bref, un premier roman d’un auteur qui depuis, notamment avec le cycle de « Narcose », a tenu toutes ses promesses.

Guerre de rien
(éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1990)

Après une attaque aussi imprévisible que destructrice menée par des I.A. Traîtresses, Bor Durin plonge en stase, espérant l’arrivée des secours. Il se réveille sept années plus tard. La guerre est terminée, bouleversant irrémédiablement la configuration du monde. Désormais, les survivants se partagent entre non-adaptés, des humains parfois (souvent) marqués dans leur chair par le conflit, et les adaptés, des mutants à qui l’avenir appartient.
On peut affirmer sans crainte que Guerre de rien ne fait pas partie des romans incontournables de l’auteur. Destiné à l’origine pour la collection dirigée par Joël Houssin aux éditions Siry, le titre joue avec les ressorts des textes post-apocalyptiques. Bâti autour d’une intrigue linéaire, sans véritable surprise, le roman recèle toutefois de belles visions baroques, à l’instar de ces montagnes vivantes composées de corps enchevêtrés. Toute réflexion faite, Guerre de rien offre un arrière-goût de Serge Brussolo, auteur auquel on a souvent comparé à tort Barbéri.

Carcinoma tango
(…Car rien n’a d’importance, 1993)

Second recueil de l’auteur, Carcinoma tango rassemble à la fois inédits et rééditions. Préfacé par Richard Comballot, l’ouvrage paraît au terme d’une période prolifique. Trois nouvelles – les meilleures – ont été depuis reprises dans le recueil L’Homme qui parlait aux araignées. Pour information, il s’agit de « Mystérieuses chrysalides », du narcosien « Les Cocktails d’étoiles du bar à Blair » et de « La Stratosphère considérée comme l’enceinte-femme de nouveaux-nés prématurés », au titre très surréaliste, l’histoire ne l’étant pas moins. Restent trois textes que l’on qualifiera de bizarres à défaut d’un terme plus adéquat. D’abord « Max Brugnon joue et gagne », une short story tenant davantage de la pochade qu’autre chose et pouvant se lire comme un brouillon du roman Guerre de rien. Puis, « Cadavre-express », court récit apparaissant comme un délire un peu vain. Enfin, « La Ballade du chevalier errant », texte paru auparavant dans l’anthologie Dédale 2 dirigée par Henri-Luc Planchat, conclut le recueil de manière plus convaincante, même s’il peut laisser perplexe de nombreux lecteurs. Bref, Carcinoma tango est un ouvrage à réserver aux fans les plus acharnés de Barbéri.

Le vent d’ailleurs

C’est avec tristesse que j’ai appris le décès de Ursula K. Le Guin à l’âge de 88 ans. Au terme d’une longue existence bien remplie, avec pas moins d’une centaine de romans, nouvelles, essais ou recueils de poèmes, cette grande dame de la littérature nous lègue une œuvre riche en réflexions et émotions. De quoi inspirer encore plusieurs générations de lecteurs (on l’espère) et susciter quelques articles bien maladroits sur ce blog.

Pour mémoire, je renvoie les éventuels curieux à ce sujet proposé à l’occasion du dossier composé pour le n°78 de la revue Bifrost. Sans oublier quelques chroniques : Lavinia, Pêcheur de la mer Intérieure, Quatre chemins de pardon et La Vallée de l’éternel retour.

Ceux qui partent d’Omelas vous souhaitent un bon voyage sur le vent d’ailleurs, madame.

Hiroshima n’aura pas lieu

Nul ne peut désormais ignorer le rôle capital joué par Hollywood dans l’effort de guerre et la victoire des États-Unis en 1945. Mais qui connaît la contribution de Syms J. Thorley, vedette incontestée du cinéma d’horreur des années 1940, célèbre pour son interprétation de Corpuscula, la créature alchimique, et de Kha-Ton-Ra, la momie vivante ? Personne mieux que l’acteur lui-même n’est en effet en mesure de raconter sa participation à l’opération la plus secrète de la Seconde Guerre mondiale, plus confidentielle même que le projet Manhattan. Une opération dont l’échec a ouvert la voie aux bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki avec les conséquences que l’on sait…

Bien des années plus tard, en 1984, dans une chambre d’hôtel de Baltimore, Syms n’a toujours pas fait le deuil de cet épisode qui l’a marqué personnellement. Il nourrit un spleen tenace préméditant son suicide. Invité d’honneur au festival du film fantastique Wonderama, où il vient de recevoir un prix récompensant une carrière, certes en pointillés, mais dont il a pu tirer quelques bénéfices, il confie ses ultimes réflexions aux pages d’un manuscrit appelé à devenir son testament. Que représente cette breloque ridicule face au plus grand désastre de l’humanité, hibakusha y compris ? L’objet lui remet en mémoire le plus grand fiasco de sa carrière, sa participation à la superproduction orchestrée par la Navy. Un exercice de propagande censé contraindre le Japon à capituler et ainsi épargner au monde l’âge du lézard…

Ne tergiversons pas, avec Hiroshima n’aura pas lieu James Morrow nous livre une pochade, une farce énorme et hilarante. L’auteur américain ne fait pas dans la demi-mesure mais bien dans la démesure avec cette histoire loufoque d’acteur de série-B, voire Z, engagé dans une opération secrète de l’armée américaine pour endosser le costume de la version miniaturisée de monstrueux iguanes cracheurs de feu. Abracadantesque on vous dit ! Et pourtant, on se laisse embarquer dans ce récit ayant toutes les apparences du conte philosophique écrit par un émule des Marx Brothers. Le roman fonctionne également comme une madeleine visuelle, dévoilant les coulisses du cinéma fantastique et de science-fiction des années 1930 et 40. Des productions fauchées destinées à un public populaire, voire déviant, où vont pourtant s’illustrer des créateurs talentueux, tel James Whale, Brenda Weisberg ou Willis O’Brien, développeur de l’animation en stop motion et mentor de Ray Harryhausen. Tous trois figurent au casting de cette superproduction textuelle, offrant au néophyte une opportunité pour se plonger dans l’abondante filmographie des kaijū eiga, films de monstres dont les Japonais se montreront si friands dans l’après-guerre, et dans les classiques américains du film d’horreur. Tout un pan de l’industrie cinématographique recelant bien des nanars, mais aussi quelques chefs-d’œuvre.

Au-delà de l’hommage et de la farce, Hiroshima n’aura pas lieu laisse percer le drame personnel d’un homme dévoré par l’impression de ne pas avoir été à la hauteur. Il dénonce de manière subtile les manigances d’un gouvernement américain dont les préoccupations semblent plus politiques que militaires. Sur ce sujet, on renverra les éventuels curieux à l’essai de l’historien américain Howard Zinn (La Bombe – de l’inutilité des bombardements aériens, Éditions Lux)

Malheureusement, en dépit de la drôlerie des dialogues et des situations, on ne peut s’empêcher de trouver le roman un tantinet creux. Et même si le dernier tiers remet les enjeux à leur place, tout ceci ne paraît pas suffisamment développé pour convaincre. En somme, on se trouve devant un Morrow amusant mais mineur. Tant pis.

Hiroshima-naura-pas-lieu_9834Hiroshima n’aura pas lieu (Shambling Towards Hiroshima, 2009) de James Morrow – Éditions Au diable vauvert, 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard et Chloé Hucteau)

Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux

AyerdhalCrédit photo : Pascale Doré

Yal Ayerdhal est mort d’une longue maladie comme on dit pudiquement. Parleur s’est éteint à Bruxelles le 27 octobre. Mais ses paroles restent gravées dans ma mémoire. J’ai découvert l’auteur avec ses Chroniques d’un rêve enclavé, un roman figurant parmi mes coups de cœur. J’ai poursuivi la découverte de son œuvre avec plus ou moins de bonheur, notamment avec le cycle de Cybione, puis avec Demain, une oasis et Étoiles mourantes, écrit avec Jean-Claude Dunyach. Je reste toutefois définitivement un Collinard.

On ne bâtit rien sur le désespoir, fors la la haine, mais avec la colère et l’usure des souffrances qui se répètent, avec la faim et la peur du lendemain, avec nos seuls coudes serrés pour nous tenir chaud, et nos larmes en écho, et nos rires enfuis, un jour, avec juste ça, entre hommes et femmes, nous n’aurons plus besoin que d’un rêve pour nous éveiller.

Après Roland C. Wagner, j’ai l’impression que la science-fiction vient de perdre une de ses voix les plus généreuses. Je m’en vais lire et relire ses romans et nouvelles, histoire de continuer à les faire vivre.

Rouge c’est la vie

Robin Cook, l’auteur britannique, pas le faiseur de thrillers médicaux (prenez garde aux effets secondaires fâcheux), disait : le roman noir c’est mettre le doigt où ça fait mal.

L’affirmation convient idéalement à l’œuvre de Thierry Jonquet, tant son propos colle à cet enjeu essentiel du polar. Lui-même affirmait d’ailleurs : « J’écris des romans noirs. Des intrigues où la haine, le désespoir se taillent la part du lion et n’en finissent plus de broyer de pauvres personnages auxquels je n’accorde aucune chance de salut. »

rouge_vieDès ses débuts, il se révéla un écrivain politique et social, ne détestant pas à l’occasion les ressorts du fantastique, comme le démontre notamment son roman Ad vitam aeternam. On peut retrouver aussi dans son œuvre comme un écho de sa jeunesse de militant. Le bonhomme a battu en effet le pavé dans les rangs de Lutte ouvrière (sous le pseudonyme de Daumier) avant de passer à la LCR. Par la suite, il se détacha du miroir aux alouettes de ces idéologies dont les relents contestataires fleurent bon les charniers du XXe siècle. Son cheminement intellectuel ne le conduisit toutefois pas à renoncer à son anti-fascisme qui resta une constante de sa bibliographie.
A-t-il pour autant rallié la clique des embourgeoisés dont le consensus mou fait les beaux jours des médias ? C’est aller vite en besogne que de l’affirmer car Thierry Jonquet n’a pas renoncé à la radicalité dans son regard sur notre société. Il renvoie l’angélisme de la Gauche et les outrances de la Droite dos-à-dos, comme les deux facettes d’un monde où la contre-révolution a gagné.

Un quotidien dépourvu de toute illusion sert de point d’ancrage à la quasi-totalité des livres de Thierry Jonquet. Les univers qu’il dépeint sont urbains, noirs, désespérés, mais une touche d’ironie salvatrice vient les rendre heureusement supportables. Leur matière est puisée en grande partie dans la presse où s’affichent les symptômes des maux de notre société si policée. L’auteur fait son miel de la lecture des faits divers, ce qui lui occasionnera quelques démêlés avec la Justice. Dans ses analyses, Thierry Jonquet se montre d’une clairvoyance confondante, parfois au point de voir l’actualité le rattraper,  comme cela a été le cas avec son ultime roman : Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte.

J’ai découvert l’œuvre de Thierry Jonquet en lisant Moloch, évocation sans concession des souffrances d’enfants victimes de viol, torture et prostitution. Un récit d’une noirceur abyssale. Par la suite, je me suis réjoui de l’humour du Bal des débris, court roman se déroulant dans le cadre attrayant d’un mouroir pour personnes âgées. J’ai ricané sans honte en lisant ses charges visant Georges Marchais (Du passé faisons table rase) et l’abbé Pierre (Le nouveau pauvre est arrivé). Je me suis passionné pour le jeu de dupes que se livrent officines clandestines et agents secrets dans Comedia. Désabusé, j’ai suivi les chroniques de Jours tranquilles à Belleville. J’ai beaucoup ri des confessions en verlan du jeune délinquant de La vie de ma mère ! J’ai pris enfin un plaisir malsain à suivre la vengeance de Richard Lafargue dans Mygale.

Mais tout cela n’est rien comparé à ce superbe récit autobiographique, cette histoire d’amour pleine de tendresse et de dignité, qu’il a écrit à l’occasion des trente ans de Mai 1968 : Rouge c’est la vie.

S’il faut lire un seul roman de Thierry Jonquet, je recommande vivement celui-ci.

ps : On évoque cet article ici.

rouge_vie_pocheRouge c’est la vie de Thierry Jonquet – Réédition Seuil, collection Points

William Kotzwinkle

KotzwinkleMes pérégrinations livresques m’ont amené plus d’une fois, au détour d’un essai ou de la lecture d’une discussion sur un forum, à rencontrer le nom d’un auteur américain assez méconnu dans nos contrées hexagonales : William Kotzwinkle. Un patronyme un tantinet imprononçable pour un écrivain dont les romans eux-mêmes sont notoirement inclassables.
Intrigué, j’ai repoussé l’instant de la découverte à plus tard. Et puis, Fata Morgana a fini par rejoindre le sommet de ma pile à lire. J’ai soupesé l’ouvrage du regard, je l’ai saisi, ouvert et dévoré d’une traite. Il faut reconnaître que ce roman bizarre, édité chez Rivages dans la collection Mystère chapeautée par François Guérif et Claude Chabrol, a de quoi provoquer la curiosité. L’histoire, joliment alambiquée, s’apparente à une talentueuse construction en gigogne. J’y reviendrai ultérieurement dans le panorama consacré à son auteur. J’ai poursuivi mon exploration avec Fan Man. Deuxième claque ! Dans un style radicalement différent, Fan Man est le récit foutraque des divagations dans New York d’un hippie clochardisé. Un régal ! De quoi me faire basculer définitivement et me pousser à rattraper le temps perdu en tentant d’épuiser la bibliographie de l’auteur. Une entreprise de longue haleine que je compte mener à son terme par tranches successives.

Véritable touche à tout, William Kotzwinkle a écrit des scénarii pour le cinéma (on lui doit notamment celui de Freddy 4) et s’est livré à quelques novélisations, notamment celle de E. T. l’extra-terrestre (à laquelle il a donné d’ailleurs des suites) et celle de Superman III. Des travaux alimentaires qui ne doivent pas faire oublier l’essentiel. Une quarantaine de livres, romans et recueils, dont certains supportent allègrement le qualificatif de chef-d’œuvre.
Son œuvre ne se limite pas à un genre. William Kotzwinkle aborde toutes les formes littéraires avec une égale réussite. La science-fiction (Le Docteur Rat), le pamphlet, la poésie, le récit autobiographique (Le nageur dans la mer secrète), le roman érotique (Le livre d’une nuit), le roman d’apprentissage (Book of Love), les contes pour enfants, le surréalisme, la fable et le roman noir. Dans ce dernier genre, il ne s’enferre cependant pas dans le classicisme. Il y ajoute une touche personnelle, humour dans Midnight Examiner, fantastique dans Fata Morgana et Le Jeu des Trente.

Le vécu semble jouer un grand rôle dans ses livres. Dans sa jeunesse, il s’est pris de passion pour la Beat Génération, en particulier pour Jack Kerouac. S’inspirant de l’œuvre maîtresse de l’écrivain américain, il prend la route, direction New York où il exerce divers petits métiers, certes ingrats, mais ayant le mérite de nourrir leur homme : cuisinier de nuit, Père Noël dans un grand magasin, rédacteur journaliste d’une feuille à sensation vendue dans les supermarchés…

Le chouette site de l’auteur

Confessions d’un barjo

La réédition dans une nouvelle traduction de Confessions d’un barjo me procure l’opportunité de clamer une nouvelle fois mon addiction pour Philip K. Dick. Si ceci ne vous paraît pas raisonnable, tant pis. Il vous faudra le supporter…

« Je suis constitué d’eau. Ça ne se voit pas, parce que je la retiens. Mes amis sont comme moi. Tous. Le problème, c’est d’éviter que le sol nous absorbe à mesure que nous le foulons, sachant que nous devons aussi gagner notre vie. »

Jack Isidore est un barjo, un abruti, un crétin congénital, un idiot, enfin tout ce que vous voulez. Considéré comme tel par sa sœur cadette Fay et son mari Charley Hume, propriétaire d’une petite usine dans Marin County, Jack s’avère pourtant un observateur très fin de son microcosme familial.
Fay est un vrai garçon manqué n’ayant pas la langue dans sa poche, comme on dit. Une battante, une femme dominatrice, machiavélique qui, une fois mariée à Charley, lui a fait deux filles et l’a enchaîné dans de coûteuses dépenses afin de jouir d’une superbe maison moderne à la campagne. De son côté, Charley le lui rend bien. Individu mal dégrossi, il souffre du contrôle qu’exerce son épouse sur sa vie. Pour oublier ce qu’il considère comme une humiliation, il boit et bat Fay, histoire de rétablir l’ordre naturel des choses.
Lorsque Nathan Anteil s’installe avec sa jeune épouse Gwen dans la tranquille localité de Point Reyes où vit le couple Hume, la routine semble se briser. Homme raisonnable conscient des manigances de Fay, Anteil se laisse malgré tout entraîner dans une déraisonnable relation adultère.
Quant à savoir qui est vraiment le plus barjo dans cette histoire, tout est question de point de vue…

Confessions d’un barjo apparaît comme le plus dickien des romans hors genre de l’auteur. Dickien, par le procédé narratif de la multifocalisation, mise en place ici de manière magistrale. L’histoire se dévoile ainsi au travers du prisme (déformant ?) des points de vue de quatre individus : Jack, Fay, Charley et Nathan. Un récit dramatique où, derrière le ton humoristique, l’image du couple modèle vole en éclats.
Il n’y a pas pire menteur qu’un témoin oculaire affirme un dicton russe. Confessions d’un barjo ne propose pas de point de vue qui soit plus vrai qu’un autre. Tous sont fondés, sincères et pourtant biaisés par l’implication de chaque personnage dans le naufrage général.

Le thème abordé, celui de la folie, s’avère lui aussi très dickien. Qu’est-ce qu’être fou ?
Tout au long de l’histoire, Jack Isidore fait office de fou. Roi des barjos aux yeux de son beau-frère Charley, taré congénital pour sa sœur, son point de vue ouvre et clôt néanmoins le roman. Son compte rendu scientifique de faits prouvés,  selon ses dires, sert de fil conducteur au récit. De notre point de vue, Jack est complètement dingue. Ses raisonnements farfelus donnent lieu aux moments les plus délicieux du roman. Comment juger autrement un individu chapardant dans un supermarché une boîte de fourmis enrobées dans du chocolat dans l’espoir de les ramener à la vie. C’est d’ailleurs dingue d’imaginer que l’on puisse consommer ce genre de mets…
Mais, du point de vue de Jack, les autres apparaissent comme de dangereux barjes qu’il faut éviter absolument. Et lorsque la maisonnée part à vau l’eau, il reste le seul à agir avec logique pour faire face à l’adversité. Le monde pullule de cinglés, de quoi saper définitivement le moral déclare-t-il en conclusion de son expérience chez sa sœur. Les faits lui donnent amplement raison. En cela, Jack se rapproche davantage de l’idiot, ignorant de la réalité du monde extérieur et cherchant à l’ordonner en un cosmos compréhensible à ses yeux. Une attitude très sensée à bien y regarder.

Bref, vous l’aurez aisément compris, s’il y a un seul livre de Dick à lire, en-dehors du genre, Confessions d’un barjo semble incontournable… De mon point de vue.

confessions-dun-barjoConfessions d’un barjo (Confessions of a Crap Artist, 1959) – Éditions J’ai Lu, janvier 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Mège)

Retour à Stonemouth

Plus connu dans nos contrées pour son œuvre science-fictive, en particulier le fameux cycle de la Culture, Iain Banks est aussi un auteur mainstream, comme on dit de l’autre côté de la Manche. La différence tient à peu de choses, l’absence de l’initiale de son second patronyme, car pour le reste, l’ironie et la qualité de plume, elles restent exemplaires comme en témoigne Retour à Stonemouth, son dernier titre paru dans l’Hexagone.

Situé quelque part sur l’épaule froide de l’Écosse, au Nord d’Aberdeen, non loin du Firth of Stoun, Stonemouth ne figure pas au programme des circuits touristiques. À vrai dire, la ville ne brille guère pour son caractère primesautier, l’hospitalité de ses habitants ou pour l’attrait de ses monuments, si l’on fait abstraction de son fameux pont à haubans, on va y revenir.
Natif du lieu, Stewart Gilmour n’y est pas revenu depuis son départ précipité, il y a cinq années. Interdit de séjour par les Murston, un des deux gangs faisant la pluie et le beau temps dans la communauté, le bonhomme a tracé sa route à Londres, travaillant pour une société qui l’envoie éclairer le mauvais goût des riches sur des chantiers aux quatre coins du monde. Mais cette réussite professionnelle ne le satisfait pas. Elle peine à masquer un échec intime. En quittant Stonemouth, Stewart n’a pas renoncé qu’à son idéalisme. Il a aussi abandonné l’amour de sa vie : Ellie Murston. Contraint à l’exil par son père et ses frères, il a longtemps craint leurs représailles pour sa trahison. Ne voyant rien venir, il a essayé d’oublier. Pure perte de temps : Ellie, c’est sa vie.
De retour dans la petite cité à l’occasion des funérailles du patriarche du clan Murston, le seul qui l’appréciait toujours dans la famille, Stewart espère secrètement réparer son erreur passée. Profitant du deuil, il espère revoir Ellie, s’excuser auprès d’elle et, qui sait, renouer les liens rompus jadis.

Inutile de chercher sur une carte Stonemouth. La ville n’existe pas. Mais, Iain Banks ne la sort pas ex-nihilo de son imagination. Il puise dans le substrat écossais pour en dresser le portrait jusque dans ses moindres détails. La cité paraît ainsi authentique à nos yeux de lecteur vaguement informé de la géographie de ce finisterre de la Grande-Bretagne. Son horizon fermé par la brume, ses plages de sable monotones et ses rues balayées par la pluie, où les pubs constituent des havres de chaleur bienvenus, évoquent des paysages déjà vus. Ses maisons assiégées par le vent et les tempêtes hivernales, où les habitants attendent la trêve de l’été, achèvent de nous en convaincre. Quant à son pont à haubans, ouvrage fort utile aux suicidaires comme le souligne Banks, il fait aussi office de gibet non déclaré. Car à Stonemouth, Murston et MacAvett se chargent de réguler la criminalité. A un niveau de violence acceptable par les forces de l’ordre. Juste en-dessous des radars de la loi. Loin de se préoccuper du bien commun, les deux clans agissent surtout dans l’intérêt de leurs trafics, réglant leurs comptes avec les éventuels concurrents ou les fâcheux d’une façon définitive. Et s’ils se cachent derrière une façade de respectabilité, leurs agissements ne trompent personne ; ni la police, ni la justice, ni les politiques, et encore moins les habitants de Stonemouth. Tout le monde s’accorde pour reconnaître qu’il vaut mieux éviter de jouer avec leur patience…

« – Nous sommes tous idéalistes, au départ. Moi, en tout cas, je l’étais. J’espère l’être encore, d’ailleurs, tout au fond. Mais l’idéalisme se heurte à la réalité, tôt ou tard, alors il faut juste… Faire avec. Se compromettre. (…) La démocratie parlementaire est une compromission.
Il a ricané.
– Peu importe, a-t-il ajouté avant de vider son verre. Soit on apprend à faire avec, soit on se résigne à agir en franc-tireur toute sa vie.
Il s’est tu un instant, songeur.
– Ou bien on s’arrange pour devenir dictateur. Il y a toujours cette possibilité, en effet. »

Dans ce décor évoquant par certains côtés le Far West, Iain Banks nous raconte une histoire empreinte d’une bonne dose de nostalgie, fort heureusement sans verser dans la sensiblerie. À bien des égards, Retour à Stonemouth fait figure de roman du temps qui passe et des occasions manquées. Trop tard ? Peut-être pas…
Derrière l’ironie et la décontraction apparente de Stewart Gilmour se cache des sentiments et un idéalisme que le cynisme du monde tel qu’il va mal ne parvient pas à éteindre. À ce titre, les mots que Banks met dans la bouche de l’eurodéputé, représentant local des intérêts de ses électeurs, apparaissent d’une causticité redoutable vis-à-vis de la classe politique.
De manière plus générale, l’auteur écossais excelle dans les séquences introspectives, jalonnées de piques, où Stewart juge son attitude passée et présente, celle de ses contemporains et du monde dans son ensemble. D’une finesse et d’une drôlerie irrésistible, Iain Banks y déploie ses talents de satiriste, brossant une galerie de portraits d’une délicieuse cruauté. Et si la tonalité du roman ne penche pas du côté de la franche gaité, Retour à Stonemouth fait pourtant du bien, et tant pis si certains trouvent sa fin ouverte un tantinet optimiste.

Au final, avec ou sans « M », Iain Banks me manquera. Il ne me paraît pas inutile de le rappeler.

StonemouthRetour à Stonemouth (Stonemouth, 2012) de Iain Banks – Éditions Calmann-Lévy, 2014 (roman traduit de l’anglais [Écosse] par Patrick Imbert)

Le Dernier chasseur de sorcières

On a peine à imaginer qu’une des pages les plus noires de la chasse aux sorcières s’est écrite à l’époque où naissaient les sciences naturalistes et la rationalité. C’est pourtant à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, au temps de la Glorieuse révolution anglaise et de l’avènement des « Lumières », que l’on a instruit une quantité ahurissante de procès en sorcellerie et exécuté en masse de présumées sorcières. Ce n’est ni le premier, ni le dernier des paradoxes de l’esprit humain.
Jennet Stearne vit à cette époque dans ce que l’on considère encore comme les colonies de la Couronne britannique. Fille de piqueur, autrement dit fille de chasseur de sorcières, la jeune femme prend la décision de s’opposer à son père, opposant la science naturaliste à la démonologie.  Armée de sa seule raison, elle va ainsi consacrer sa vie à l’abolition de la loi contre la sorcellerie. Un combat contre l’obscurantisme mais également pour l’émancipation féminine.

Si le ressort science-fictif est accessoire, l’amateur du genre ne peut que se passionner pour ce roman historique où sont convoquées la géométrie, la philosophie naturaliste et la théologie. James Morrow nous convie en effet à un grand moment de plaisir intellectuel, d’érudition et de drôlerie, déployant tout son son art pour nous faire toucher du doigt une époque pétrie de religiosité, où la population est littéralement nourrie aux Évangiles. Entre la science, l’excentricité et les croyances païennes ou pire impies, la frontière demeure ténue. Malheur à celui dont la curiosité l’amène à flirter avec ce que d’aucuns considèrent comme de l’hérésie. Il lui en coûtera très cher, a fortiori s’il est de sexe féminin.

Mais la grande trouvaille de Morrow repose sur le choix de son narrateur. Car, le combat de Jennet Stearne nous est contée par un…. livre. Le fameux Principes mathématiques de philosophie naturelle écrit par Isaac Newton. On le sait, James Morrow n’est pas avare en facétie. Le célèbre livre du mathématicien britannique nous confie ainsi, au détour du récit, ses considérations affectives (le bougre est obsédé textuel), philosophiques, épistémologiques et militaires. Chef de guerre, il se trouve engagé dans un conflit sans pitié contre son ennemi mortel, l’incarnation de la superstition et du fanatisme, le non moins fameux Marteau des sorcières. Nous entrons ainsi dans les arcanes de la création intellectuelle et apprenons que certains livres sont les auteurs d’autres ouvrages par le truchement de scribes humains possédés par des forces bibliographiques !

Grâce à cette malicieuse mise en abyme, James Morrow nous transmet ainsi un message dont il témoigne dans la postface : les livres n’aspirent qu’à être lus.

le-dernier-chasseur-de-sorcieresLe dernier chasseur de sorcières (The Last Witchfinder, 2003) de James Morrow – Au diable vauvert, 2003 – Réédition poche 10/18, 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)

La Trilogie de Jéhovah

Au pays de Voltaire et de Diderot, James Morrow est un peu comme chez lui. Oscillant entre satire et conte philosophique, son œuvre recèle quelques textes délicieux pour le cœur et l’esprit. À vrai dire, on serait bien en mal de retrancher un seul titre de sa bibliographie. Tout au plus peut-on regretter que ses trois recueils (Swatting at the Cosmos, The Cat’s pajamas et Bible Stories for Adults) ne soient toujours pas parus dans l’Hexagone.
S’il fallait toutefois faire un choix dans l’œuvre de Morrow, du genre titre à lire de toute urgence, la Trilogie de Jéhovah apparaitrait comme une évidence. Parce que l’on se trouve ici au cœur de son propos, dans un registre d’une intelligence et d’une drôlerie – un humour douloureux – inégalé.

Suite de trois romans pouvant se lire indépendamment, la trilogie de Jéhovah est le fruit de la réflexion d’un athée sur un sujet essentiel dans bon nombre de civilisations passées et contemporaines. L’existence d’une puissance transcendantale, ordonnatrice de toute chose, source de la morale, est-elle nécessaire pour donner sens à l’existence ?
La réponse n’est évidemment pas aisée. Elle a mobilisé, mobilise et mobilisera encore des bataillons de penseurs, de théologiens et hélas quelques fous de Dieu, prompts à expédier ad patres tout éventuel contradicteur/mécréant/femme impie/hérétique… Soulignez la ou les propositions convenant à vos prédispositions religieuses.

Chez James Morrow, la réflexion métaphysique revêt toujours une apparence satirique convoquant le meilleur de l’esprit critique des Lumières. L’auteur nous invite ainsi à un véritable examen de conscience, tout en faisant montre d’une érudition et d’un souci pédagogique remarquables.

Les trois romans apparaissent comme les trois actes d’une comédie. Tout commence sur un constat : Dieu est mort. Peut-être est-il simplement plongé dans le coma ? Peu importe. Inanimé, sourd, muet, aveugle, il demeure définitivement incapable de répondre aux sollicitations adressés par ses adorateurs. Un comble pour l’être omniscient, omnipotent qu’il se doit d’être. Son corps, trois kilomètres de long, flotte désormais à l’abandon dans l’Atlantique à proximité de l’Équateur.

En_remorquant_JehovahA la manière d’un roman d’aventures maritimes, En remorquant Jéhovah (Towing Jehovah, 1994) raconte le périple du Corpus Dei, à la remorque du supertanker Valparaiso, jusqu’à son tombeau polaire. Une entreprise surréaliste jalonnée par les mutineries, les échouages, les attaques aériennes, mais que le commandant Van Horne, un individu à la recherche de la rédemption, mènera à son terme. Au-delà de l’anecdote, ce premier volet aborde la nécessité de se défaire de ses croyances afin de devenir adulte.

 

Le_Jugement_Jehovah

Quelques années après le périple du Valparaiso, le juge Martin Candle se lance dans une croisade contre Dieu. Traité depuis peu contre un cancer, endeuillé par le décès de son épouse, le magistrat s’est mis en tête de faire juger la divine dépouille pour crime contre l’humanité. Le Jugement de Jéhovah (Blameless in Abaddon, 1996) raconte ce combat, agrémentant celui-ci d’incongruités et de morceaux de bravoure, toutes plus géniaux les uns que les autres. Dès le début, on découvre que le corps divin a été racheté par une secte protestante qui en a fait l’attraction phare d’un parc à thème. Entreposé dans une chambre réfrigérée, branché sur un système de transfusion gigantesque, il végète, visité par les foules en quête d’une guérison miraculeuse. Plus fort encore, au cours d’un spéléo-trekking, un groupe d’aventuriers explore le cerveau divin à la recherche de la réponse ultime à leurs questions. Ils en seront quitte pour un voyage dans un lieu idéal, au sens platonicien du terme, peuplés d’idées incongrues, d’archétypes grotesques, à l’instar de l’idée de Saint-Augustin, et y rencontreront même le Diable. Sans déflorer davantage le contenu de ce roman, Le Jugement de Jéhovah traite de la justification de la souffrance. Si Dieu est le créateur du monde, pourquoi a-t-il donné naissance au mal et à la douleur ? Et en ce cas, ne mérite-t-il pas d’être traduit en justice ?
Grande_faucheuse

La Grande Faucheuse (The Eternal Footman, 1999) offre un final convainquant à la trilogie. Le Corpus Dei, entré en décomposition, a finit par exploser, éparpillant ses organes et fluides corporels aux quatre vents. Son crâne a été propulsé au firmament où il orbite désormais, éclairant l’humanité d’un sourire macabre. Confronté au néant de la mort, à l’absence d’au-delà paradisiaque ou infernal, l’Occident judéo-chrétien a perdu le goût de vivre. Une épidémie de nihilisme, la peste aboulique, se déclare entraînant beaucoup d’hommes dans le désespoir et la guerre civile, pendant que d’autres fondent de nouveaux cultes.

Hommage à La peste d’Albert Camus, La Grande Faucheuse aborde enfin la question de l’après Dieu. Le décès du créateur s’impose désormais comme une évidence à toutes les personnes levant la tête vers le ciel. Loin d’atteindre la maturité, les occidentaux se complaisent dans leur attitude puérile. Malgré le ton iconoclaste et les nombreuses trouvailles qui l’égaient, on ne peut toutefois s’empêcher de trouver ce roman un cran en-dessous du Jugement de Jéhovah.

Questionnement métaphysique, la Trilogie de Jéhovah met à l’épreuve la foi de l’humanité. Elle analyse, questionne, remue sans tabou et s’amuse de l’aveuglement des hommes, incapables de prendre en main leur destin sans recourir aux artifices de la foi et de la morale religieuse. Pourtant, James Morrow n’arrive pas à se départir totalement de l’attachement qu’il éprouve sans doute pour les individus. Cela se sent dans la tendresse dont il use pour faire vivre ses personnages. Dans le doute, il s’abstient de faire montre de trop d’optimisme ou de pessimisme et démontre qu’au final, seuls les athées prennent Dieu au sérieux.

En remorquant Jéhovah (Towing Jehovah, 1994) de James Morrow – Réédition Au diable vauvert, 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)

Le Jugement de Jéhovah (Blameless in Abbadon, 1996) de James Morrow – Réédition Au diable vauvert, 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)

La Grande faucheuse (The Eternal footman, 1999) de James Morrow – Réédition Au diable vauvert, 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)