La trilogie de la Cité impeccable

À l’origine éditée dans la collection « Millénaires » chez J’ai lu, du moins pour son premier volet, la trilogie de la Cité impeccable n’a pas qu’un peu contribué à mon intérêt pour Jeffrey Ford. Dans le genre bizarre, il faut dire que l’auteur n’a pas fait les choses à moitié. Et même si tous les tomes ne brillent pas par leur caractère incontournable, je ne résiste pas à remettre en ligne un petit focus que j’ai commis jadis sur le défunt cafard cosmique.

Hop !

physiognomyPhysiognomy (The physiognomy, 1997) de Jeffrey Ford – Réédition J’ai lu, 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Guiod)

Physiognomoniste de première classe, Cley se montre un fonctionnaire zélé et implacable au service de Drachton Below, le maître incontesté de la Cité impeccable. De cette étrange construction mentale devenue réalité, le tyran se veut le souverain absolu, ne tolérant aucune opposition à l’exercice de son pouvoir. Par la coercition, la terreur (le moindre de ses sujets tremble comme une feuille à la seule mention de son nom) et grâce à la « pure beauté », une drogue qui plonge ceux qui la consomme dans une dépendance totale, Drachton Below écarte toute velléité de révolte.
Un jour, le tyran envoie Cley enquêter sur la disparition d’un fruit censé provenir du paradis terrestre. L’ingestion, ne serait-ce que d’une seule bouchée, dudit fruit confèrerait, dit-on, des capacités quasi-magiques (mais également l’immortalité, bien que le succès ne soit pas garanti). On le comprend, si l’hypothèse s’avérait, Drachton Below se trouverait confronté à un adversaire redoutable. Par pragmatisme, il ne peut guère tolérer une telle possibilité.
Cley ne correspond pas à l’image de l’enquêteur classique. La physiognomie lui permet de définir le caractère des sujets étudiés à partir des traits de leur visage ou d’autres spécificités anatomiques. Poussée à son paroxysme, cette « science » se révèle une méthode d’inquisition autrement plus efficace que la véritable justice. Et, il se trouve que dans son domaine, Cley est un impitoyable inquisiteur…

Le grand intérêt de Physiognomy ne réside pas dans son intrigue, somme toute assez légère, mais bien dans la description de l’univers de la cité impeccable. Ville à la fois fantasmatique (toute d’acier, de corail et de cristal) et totalitaire (puisqu’il ne suffit pas de penser pour être condamné, la culpabilité s’inscrit dans les traits du visage), elle apparaît comme le premier des points forts du roman. Le second s’incarne dans le personnage de Cley. Imbus de lui-même, cruel, cynique, pervers, voire profondément fourbe, le bonhomme n’encourage pas la sympathie. Complètement dépendant de la pure beauté, il ouvre les yeux sur l’inanité du système au terme d’une descente aux enfers cauchemardesque.

Baroque, oppressant, étonnant, inventif, mais également inégal dans son intrigue et déséquilibré dans sa narration, Physiognomy mérite surtout l’attention pour son univers original et déjanté. La quatrième de couverture évoque Kafka et Orwell. Pour une fois, on ne peut qu’approuver le parallèle, tant l’association de ces influences imprègne le roman, lui conférant un intérêt indéniable.

MemorandaMemoranda [Memoranda, 1999] de Jeffrey Ford – Réédition J’ai lu, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Guiod)

En révolte contre son ancien maître, le physiognomoniste Cley a provoqué la chute de la Cité impeccable. La magnifique métropole, complètement désertée, est désormais livrée à la folie de Drachton Below et de ses créatures maléfiques. Cley, lui, a fuit avec ses amis et quelques survivants pour fonder la petite communauté de Wenau où finalement il fait plutôt bon vivre. Jusqu’au jour où l’une des créatures mécaniques de Drachton Below se pose au milieu du village. Après avoir délivré un message menaçant du maître de la cité impeccable, elle explose en libérant un gaz qui plonge une bonne partie des habitants de Wenau dans un profond sommeil. Cley n’a alors plus d’autre choix que de prendre le chemin de la cité pour retrouver son ancien maître et le convaincre de libérer ses amis de leur étrange sommeil. Arrivé sur place, il ne rencontre que ruine et désolation, une ville fantôme dans laquelle les loups-garous et d’étranges créatures mécaniques se disputent le contrôle du territoire. Cley fait alors la rencontre d’un singulier démon, aux lunettes cerclées de métal, qui prétend être le fils de Drachton Below. Il se propose d’aider l’ancien physiognomoniste dans sa quête. Une quête qui l’oblige à pénétrer directement dans les souvenirs et les créations mnémoniques de Drachton Below, lui-même plongé dans cette léthargie artificielle.

Toujours aussi bizarre, toujours aussi baroque, toujours aussi inventif, mais largement moins oppressant (et pour cause, le système totalitaire de la cité impeccable s’est effondré), Memoranda surprend et envoûte encore, même si l’ennui suinte insidieusement au détour de quelques chapitres.
Jeffrey Ford resserre davantage son intrigue dans ce deuxième tome, mais la lenteur de la narration rebutera sans doute les lecteurs avides de sensations fortes. L’influence d’Orwell s’éclipse pour laisser place à un univers toujours aussi kafkaïen qui n’est pas sans évoquer les créations hallucinées de Salvador Dali.

au-delàL’Au-delà (The beyond, 2001) de Jeffrey Ford – réédition J’ai lu, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Guiod)

Drachton Below étant désormais mort, Cley part en exil dans l’Au-delà, cette contrée indéfinie et dangereuse s’étendant à la fois dans l’espace et le temps. En compagnie du fils de son ancien maître, le démon Misrix, il espère ainsi faire pénitence pour ses erreurs passées et obtenir le pardon d’Arla Beaton qu’il a jadis défigurée. Mais, au contact de sa terre natale, le démon succombe à ses instincts premiers de prédateur. Il doit se séparer de Cley qui poursuit son périple seul accompagné du chien Wood, à qui il doit déjà la vie. Le retour de Misrix à la vie sauvage est de courte durée car le contact des hommes l’a rendu trop humain. Devenu un paria auprès des siens, il regagne les ruines de la Cité impeccable afin d’achever son humanisation. Tout au long de son cheminement, le lien mental qu’il entretient avec Cley lui permet de se tenir informer du devenir de son ami.

Changement de narrateur et rupture avec l’unité de lieu pour ce dernier volet de la trilogie de la Cité impeccable. L’Au-delà alterne deux lignes narratives racontée par le démon Misrix. Usant du lien charnel l’unissant à l’Au-delà, sa terre natale, il nous relate le chemin de pénitence de Cley tout en nous faisant part, dans son journal intime, de ses efforts pour se faire accepter des habitants de Wenau, malgré sa monstruosité.
Mais le changement se fait dans la continuité puisque l’on retrouve les mêmes qualités et défauts (peut-être en plus accentués encore) que dans les précédents tomes. Ainsi, l’action s’étire-t-elle en longueur avant de brusquement se resserrer à partir de la page 202 (le roman compte 254 pages).

Bref, L’Au-delà ne dépare pas dans la trilogie. Il apporte juste un point final aux histoires de Cley et de Misrix, tout en restant ouvert à toutes les interprétations…

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Brocéliande

Brocéliande constitue le point d’orgue du diptyque entamé par Jean-Louis Fetjaine en 2002 avec Le pas de Merlin. Avec une certaine nostalgie, nous arrivons donc au terme de cette ballade mélancolique dans la « Matière de Bretagne ».

Reprenons un peu le fil des événements. Nous avions laissé Merlin, Myrddin devrions-nous plutôt dire, au seuil des deux mondes. Celui de sa mère, reine du royaume breton de Dyfed, en proie au bruit et à la fureur guerrière des invasions. Celui de son père naturel, le monde éthéré et mystérieux des elfes, sis hors du temps, ou plutôt en un temps autre que celui du commun des mortels. L’instant des révélations était venu et, s’étant dépouillé de ses derniers vestiges d’humanité, la chevelure blanchie prématurément par l’épreuve, Myrddin avait fait le choix de s’embarquer avec son compagnon d’aventure, le moine Blaise, pour la petite Bretagne afin d’y rejoindre son père en Brocéliande.

Dans ce second volet, les destins de chacun des personnages, croisés précédemment, s’achèvent. D’abord Ryderc, dernier riothime breton incarnant l’ultime espoir du peuple breton. Puis, Guendoloena, épouse du roi du Dal Riada et mère d’un fils dont le père n’est autre que Myrddin lui-même. Enfin, Blaise, toujours partagé entre sa foi sincère et son amitié, non moins loyale, pour Myrddin. Pour tous, il faut désormais faire le bon choix afin d’éviter la ruine. Mais peut-être est-il déjà trop tard…

Brocéliande apparaît d’entrée comme un voyage. Un périple en pays de légendes celtes, nous faisant traverser la Manche et découvrir la petite Bretagne. A mille lieues des batailles épiques de la hard fantasy (néologisme emprunté à certaine éminence de mauvaise foi, bien connue des sévices de forum), Jean-Louis Fetjaine nous immerge dans un monde primitif imprégné par l’odeur de la tourbe, où l’Homme côtoie encore la nature. Pourtant, peu-à-peu, le paysage se civilise, les croyances païennes étant arrachées sans pitié pour céder la place à la religion chrétienne. Ici, l’auteur s’attache au plus près du cheminement intime de ses personnages, à leurs doutes et à leur devenir. Il délaisse un temps l’Histoire, consacrant toute son attention à développer l’atmosphère des lieux.

Tour à tour, inquiétante, impénétrable et merveilleuse, la forêt d’Eliande ou de Brocéliande sert de toile de fond au roman, jouant le rôle d’un personnage à part entière pendant une bonne partie du récit.

Toujours engagé dans une démarche de restitution historique, mais n’hésitant pas à en combler les lacunes, l’auteur français nous dresse le portrait d’un Merlin n’ayant rien à voir avec la figure emblématique de l’enchanteur chenu à la barbe et chevelure blanche. Même si, son Merlin peine à sortir de l’adolescence, il se montre pourtant déjà amer et lucide. Il ne sait pas nager, éprouve le doute, connaît la bible mieux que certains prêtres mal dégrossis, et, pour son plus grand malheur, parle aux morts.

Brocéliande semble par moment touché par la grâce et l’on sort meurtri par sa lecture. Aussi, conseillons l’ouvrage aux adeptes d’une fantasy mélancolique, plongée au cœur des mythes, mais n’occultant pas les zones obscures.

brocéliandeBrocéliande de Jean-Louis Fetjaine [« Le Pas de Merlin » 2/2] Éditions Belfond, mai 2004 – Réédition Pocket Fantasy, mars 2006

Le Pas de Merlin

Les romans de « la matière de Bretagne » sont à l’origine d’une descendance littéraire et cinématographique particulièrement prolifique. Pour le meilleur ou pour le pire…

Depuis les récits de Geoffroy de Monmouth, Chrétien de Troyes ou Thomas Malory, pour n’en citer que quelques uns, Merlin, Arthur ou Lancelot sont devenus des lieux communs de la littérature d’imagination.
Moult pistes ont ainsi été explorées. Celle épique, idéalisée dans le carton pâte, où l’auteur se réfère davantage à son pays qu’au Moyen âge. Les films hollywoodiens et la série Prince Valiant d’Harold Foster en témoignent abondamment. Celle bouffonne et iconoclaste des Monty Pythons, où la troupe britannique défouraille des zygomatiques à grand renfort de nonsense. Celle plus symbolique, mâtinée de vrais morceaux de Wagner. Que les amateurs d’Excalibur de John Boorman lèvent le doigt. Celle plus vraie que l’Histoire où l’auteur cherche à restituer l’origine historique du mythe. Un noble combat, quelque peu fumeux, mais parfois distrayant (cf « La saga du Roi Arthur » de Bernard Cornwell). Celle du mythe, puisant ses motifs dans le légendaire celte. Le résultat y confine souvent au n’importe quoi teinté d’esprit New Age (sortez l’encens et les triskels). Et j’oublie sans doute d’autres voies, plus kitsch, ésotérique ou mystique, les périodes crépusculaires ou intermédiaires étant propices à ce genre d’exercice.

Mais revenons au Pas de Merlin. A l’origine de l’envoûtante « Trilogie des elfes », désormais enchâssée dans « Les chroniques des elfes », Jean-Louis Fetjaine saute à son tour le pas pour nous proposer une version historique de ce légendaire, ici centré sur le personnage de Merlin. Il s’en explique d’ailleurs dans un texte d’avertissement, court et clair, présentant sa démarche et rappelant les éléments historiques à sa disposition.
Avec « La trilogie des elfes », on se situait avant la chute, c’est-à-dire avant  la rupture entre les hommes et les peuples de la faërie. Ici, l’auteur nous propose de faire un pas de côté, nous projetant au IVe siècle, époque obscure à nos yeux, donc ouverte à toutes les spéculations.
Depuis le départ des légions romaines, la Bretagne (entendez par là, la Grande-Bretagne) ne peut plus compter que sur ses propres forces pour résister aux barbares qui l’assaillent de toute part. Angles, Saxons, Francs, Gaëls, Scots, les menaces ne manquent pas. Sans oublier celle des éternels insoumis du Nord : les Pictes. L’union des Bretons est donc plus que jamais nécessaire pour résister, mais elle ne peut se faire qu’autour d’un haut-roi, un riothime, faisant l’unanimité parmi les peuples celtes. Autant dire que l’affaire n’est pas gagnée car l’attrait pour le pouvoir suprême et les rivalités entre roitelets attisent les ambitions.
Voilà pour la toile de fond, mais Le pas de Merlin n’est pas uniquement le récit de cette lutte vitale, c’est également un roman centré sur l’évolution et le devenir de quelques personnages parmi lesquels se trouve le jeune Myrddin (ou Merlin), « le fils du diable » aux yeux des Chrétiens, ici jeune et encore naïf, mais ça ne va pas durer. Barde méritant, attaché au roi Guendoleu, héritier de la couronne de Dyfed, il se trouve rapidement placé au cœur de rapports de force qui le dépassent, alors que le secret de sa naissance se dévoile peu à peu à lui.
Roman d’aventure et d’initiation, Le pas de Merlin apparaît également comme la parfaite illustration des propos de Jean-Louis Fetjaine. L’auteur affirme ne pas aimer la fantasy gratuite, qui ne repose sur rien, alors qu’il existe un corpus fabuleux de légendes historiques qui ne demandent qu’à revivre. Il en fait ici la démonstration.

Sur le terrain de Gene Wolfe (« La saga de Latro ») ou de Roger Zelazny (« le cycle des princes d’Ambre » pour ne citer que cette œuvre), voire de Robert Holdstock, Force est de constater que Jean-Louis Fetjaine tire très bien son épingle du jeu, même si l’on n’atteint pas la profondeur et le talent de conteur des auteurs précédemment cités.

Que l’on adhère ou pas à cette fantasy, Le pas de Merlin est donc un agréable moment de lecture, certes inscrit dans une forme classique. Une épopée à taille humaine n’ayant pas fini de livrer toutes ses promesses puisque l’histoire doit se conclure dans un second volet en Brocéliande.
Qui a dit que les mythes étaient morts ?

Le pas de Merlin de Jean-Louis Fetjaine –  Belfond, 2002 / Réédition Pocket fantasy, 2004

Passage

On meurt tous un jour, il faut s’y résigner. Pourtant, le plus terrifiant dans la mort, ce n’est pas le fait de mourir, mais la perspective de ne plus exister. Ce qui suit le trépas échappe à la compréhension de l’esprit humain faute de témoignages fiables ou d’éléments objectifs à analyser. Pour des raisons d’équilibre psychologique, les hommes ont secrété diverses parades pour meubler l’éventuel néant existentiel. Au-delà paradisiaque, réincarnation, immortalité de l’âme… Les propositions abondent, ne parvenant cependant pas à éliminer totalement le doute qui pèse sur la conscience. Un doute exploité par toutes les religions ; les charlatans, spirites, gourous et autres faiseurs de philosophie n’ayant pas manqué aussi de se ruer dans cette brèche métaphysique.

A la fin des années 1970, la mode s’est focalisé pendant un temps sur l’EMI (l’expérience de mort imminente). Nouveau Graal pour des pseudos scientifiques perclus de mysticisme, le phénomène a ouvert un boulevard aux hypothèses les plus fantaisistes. La littérature et le cinéma (je me souviens d’un film avec Julia Roberts) ont évidemment épuisé le filon. Et puis, Connie Willis
Que le lecteur se rassure, l’auteure américaine n’écrit pas ici une énième variation pseudo-philosophique ou mystico-n’importe quoi, à la manière des Thanatonautes de Bernard Werber. Bien au contraire, aucun présupposé surnaturel, philosophique ou religieux ne vient entacher un récit impeccable auquel on ne peut guère reprocher que la longueur.

Quid de l’histoire ?

Joanna Lander travaille comme médecin psychologue à l’hôpital Mercy General de Denver. Inlassablement, elle y collecte des données auprès des EMIstes, pauvres bougres ayant échappé à la mort, écoutant leurs récits afin d’élaborer une théorie sur ce phénomène. Une tâche difficile, car la scientifique doit se garder d’influencer les réponses de ses patients par des questions trop précises, sans omettre de séparer leurs sensations réelles des affabulations inspirées par leur mémoire.
Entre les interrogatoires et leur transcription, ses visites à Maisie, une fillette attachante atteinte d’une cardiomyopathie, dont le seul plaisir consiste à écouter des récits de catastrophe, notamment le naufrage du Titanic, la jeune femme n’a pas un instant de liberté. Et puis, ses collègues ne se montrent guère indulgents pour sa recherche qu’ils considèrent comme une perte de temps. Sans oublier le harcèlement permanent du professeur Mandrake qui croit que l’Au-delà est peuplé d’anges et de défunts apaisés. Bref, tout ceci confine au sacerdoce…

Aussi, lorsque le professeur Richard Wright lui propose de collaborer sur un projet de simulation artificielle d’EMI, Joanna n’hésite pas un seul instant.

Sans déflorer davantage l’intrigue d’un roman bien documenté sur le milieu médical et les EMI, relevons d’emblée un bon point. Connie Willis ne s’enferme pas dans les codes du thriller métaphysique, comme peut le laisser craindre la quatrième de couverture. Elle écrit un texte chaleureux, profondément optimiste, en dépit de sa matière morbide, ne basculant à aucun moment dans le mysticisme de pacotille ou dans le mélodrame sirupeux. En fait, on est happé sans transition dans une histoire au rythme irrésistible où tous les détails ont leur importance à plus ou moins longue échéance. Une sorte de puzzle malicieux rehaussé d’une pointe d’humour léger.
Les personnages de Connie Willis courent sans cesse. Dans les couloirs encombrés du Mercy General Hospital, dont l’architecture tarabiscotée confère au bâtiment le statut de personnage à part entière, ils courent autant pour rattraper le temps perdu que pour échapper à l’entropie. Un tâche guère aisée, car la géographie des lieux rend le moindre déplacement aléatoire. En fait, les couloirs forment comme un labyrinthe dont les circonvolutions semblent répondre aux errements de leur esprit. Régulièrement, lorsque Joanna s’apprête à mettre le doigt sur un fait capital, la solution lui échappe à cause d’une rencontre fâcheuse, d’un détour ou d’un imprévu qui vient tout remettre en question et relancer le processus.

A la longue, le procédé génère de la lassitude. La répétition des situations peut même agacer. L’intrigue accuse d’ailleurs un sérieux coup de mou vers le milieu du roman. Mais, tout ceci n’empêche pas Passage de demeurer un redoutable page-turner doté d’un supplément d’âme tenant tout entier dans ce mélange si particulier d’humour et de tragédie.

 « Dans très peu de temps je serai parti, même si je ne sais pas pour où. Nous venons de nulle part et nous n’allons nulle part. Qu’est-ce que la vie ? Le papillonnement d’une luciole dans la nuit.  »

Passage de Connie Willis (Passage, 2001) – Éditions J’ai lu/ Millénaires, 2003 – Réédition J’ai lu /poche, mai 2007

 

Steampunk ! L’esthétique rétro-futur

A l’heure où paraît chez ActuSF un guide du Steampunk, petit recyclage de son grand frère, chroniqué jadis chez le Cafard. J’allais oublier : bientôt les vacances…

Poursuivant son panorama de la culture populaire contemporaine, la Bibliothèque des miroirs s’enrichit d’un huitième volume. Cette fois-ci, c’est au steampunk de passer sur le grill, un courant protéiforme, soulevant plus de problèmes qu’il n’en résout.

De peur sans doute d’être un peu trop court, Étienne Barillier adopte d’entrée une démarche bancale faisant le choix de traiter également de l’esthétique rétro-futuriste issue des roman-feuilletons, dime novels, pulps, et autres scientific romances, aparté nippon compris. Un choix un peu fourre-tout prêtant le flanc à la critique, du moins à une discussion passionnée.

Abondamment illustrée de visuels kitsch et agrémentée d’une esthétique surchargée à base de tuyauterie, boulons et engrenages, l’étude d’Étienne Barillier ne fait pas mentir la réputation de bel ouvrage voulue par Les Moutons électriques. On se trouve ici, non devant une somme, mais face à une tentative d’exploration d’un champ culturel pour le moins fluctuant. L’essai fournit par ailleurs, que ce soit dans le corps du texte comme en annexes, quantité de pistes à défricher. Ceci constitue une réelle valeur ajoutée au travail de recension de l’auteur. Côté fâcheux, on peut déplorer quelques tournures de phrase pesantes, des images parfois superflues – et même une photo pixelisée –, sans oublier les coquilles.

En introduction, Étienne Barillier rappelle le lien quasi-charnel entre le steampunk et l’âge de la révolution industrielle. Machine à vapeur, dirigeables géants, culte du progrès, steamers et mécaniques rivetées sont en effet des motifs incontournables du « genre » sur lesquels il est difficile de faire l’impasse. Il souligne la parenté avec l’uchronie et, reprenant la formule citée par Daniel Riche « le steampunk s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt », insiste sur le fait que l’Histoire s’apparente surtout à un coffre où puiser les jouets de fictions aventureuses et iconoclastes. Un générateur de sense of wonder, ici émerveillement au charme suranné provoquant immédiatement la nostalgie.
Enfin aux yeux de l’auteur, les icônes du steampunk acquittent un lourd tribut à de nombreux genres – fantastique, fantasy, roman policier – recyclant sans vergogne leur archétypes et stéréotypes. Pour Étienne Barillier, il ne fait aucun doute : le steampunk se situe à la confluence de plusieurs traditions littéraires et en cela s’apparente à une métafiction. Il apparaît ainsi qu’il se positionne en faveur d’une acception dans un sens large du « genre ».

Dans une première partie, intitulée « de la genèse à l’engouement », Étienne Barillier essaie d’abord d’établir la matrice des chimères steampunk. Exercice hautement acrobatique, on peut juger sa recension des œuvres du XIXe siècle éclairante, en revanche on est beaucoup moins convaincu par la phase de maturation, qualificatif choisi par l’auteur pour évoquer le proto-steampunk. Passons sur le cycle du Nomade du temps de Michael Moorcock, de Frankenstein délivré de Brian Aldiss et sur La Machine à explorer l’espace de Christopher Priest, encore que l’on puisse s’interroger sur le sentiment des trois auteurs britanniques quant à ce classement, pour afficher notre étonnement devant l’évocation du cycle de Gormenghast [*] de Mervyn Peake ou encore des Mondes de l’Imperium de Keith Laumer. De même, si Barillier résume efficacement la chronologie des événements conduisant à la naissance du terme steampunk, il ne sait sur quel pied danser par la suite pour lui donner une descendance, mélangeant uchronie et diverses déclinaisons de l’imaginaire populaire occidental et japonais.

La deuxième partie, intitulée « L’âge de la maturité », ressort surtout par son caractère de fourre-tout. Sans omettre aucun aspect de la culture populaire contemporaine, que ce soit les jeux vidéos, les films d’animation, les jeux de rôle, les séries télévisées, les films, les bandes dessinées et bien entendu les romans, Étienne Barillier établit une liste non exhaustive de toutes les œuvres se rapprochant de près ou de loin de l’esthétique steampunk, prise ici au sens large, c’est-à-dire rétro-futuriste. Une performance laissant un arrière-goût de joyeux bordel. Plus d’une fois, l’auteur est obligé de jongler avec les mots afin de faire rentrer toutes les œuvres citées dans le cadre qu’il a délimité. Autre paradoxe : à plusieurs reprises les auteurs interrogés avouent ne pas avoir eu l’intention de faire du steampunk. Il en résulte une impression très mitigée, d’autant plus que certains titres surprennent, on pense notamment aux romans de China Miéville.
La troisième partie, intitulée « être steampunk », donne un aperçu des performances ludiques et artistiques de quelques artistes et passionnés du « genre ». À réserver aux fans hard-core, il y en a plus qu’on ne le croit…

Sans surprise, le steampunk apparaît pour ce qu’il doit être : une recréation ludique et une récréation animée par une bande de sales gosses. Une blague prise au sérieux est devenue un genre à l’insu de son plein gré.

[*] Conscient de l’énormité de son affirmation, Étienne Barillier reconnaît que l’influence de la trilogie de Gormenghast sur le steampunk « n’est sans doute flagrante qu’à travers le filtre que procura au genre l’imaginaire d’un Michael Moorcock ». Si influence de Mervyn Peake sur Moorcock il faut rechercher, elle semble être davantage du côté de Gloriana que du Nomade du temps.

Steampunk ! L’esthétique rétro-futur de Etienne Barillier – Éditions Les moutons électriques, La bibliothèque des miroirs, mars 2010

Le Crépuscule des mondes

Pour inaugurer la nouvelle mouture de ma blogomanie, recyclons une vieillerie. Voici un petit maître de la SF, comme on dit, à ranger en compagnie des immenses Keith Roberts, James Ballard et Christopher Priest.
Mais que les lecteurs assidus de mes bafouilles ne s’inquiètent pas, je reviens avec des choses plus récentes, dès que je peux…

Par définition, la Science-fiction est un genre qui spécule sur l’avenir. Que ce soit pour divertir ou pour faire réfléchir (voire les deux à la fois), elle fait du futur le territoire de préoccupations conjuguées au présent. Genre littéraire doté d’une réelle épaisseur historique, elle fait l’objet de rééditions régulières, notamment pour des grands classiques.

La collection Terra Incognita chez Terre de brume (désormais passée à la trappe) et la Bibliothèque voltaïque des Moutons électriques se sont attachées à (re)mettre en valeur un corpus trop souvent oublié ou méconnu. A leur tour, les éditions Bragelonne ont déployé leur ADM (armes de diffusion massive) afin d’exploiter le marché de la nostalgie ; un marché dont je me garderai bien d’avancer qu’il résulte d’une vraie demande, d’un réel intérêt patrimonial ou d’un plus prosaïque opportunisme commercial. Deux premiers titres sont venus ouvrir leur catalogue : La Terre sauvage de Julia Verlanger aka Gilles Thomas et Le crépuscule des mondes de Michael G. Coney dont je vais vous causer. (Depuis, Bragelonne a rangé ses ADM, le flambeau semblant être passé du côté d’éditeurs plus confidentiels, comme Critic et Ad Astra)
Ceci n'est pas la créature du Lac
Michael G. Coney bénéficie dans l’Hexagone d’un coup de projecteur bienvenu. Grâce aux Moutons électriques, on a eu l’occasion de (re)découvrir cet auteur britannique avec Péninsule, élégant volume regroupant un court roman et quatre nouvelles. Je renvoie les curieux à sa réédition en poche.
La collection Les Trésors de la SF (en sommeil maintenant) enfonce le clou en lui consacrant un omnibus, pas moins de trois titres, parus jadis chez Ailleurs & Demain et dans la collection Super fiction, composent cet épais volume affublé d’un titre générique. Pour une fois, le cœur de cible n’est pas le lectorat prépubère friand de BCF ou le geek accro au NSO. Je sais, j’exagère… Pour une fois, la cible est le lecteur nostalgique ou celui souhaitant parfaire sa connaissance des classiques et des œuvres considérées comme telles.

Rax, Syzygie et Brontomek (aka Les Brontosaures mécaniques) sont trois romans d’un classicisme formel. On ne peut pas affirmer que l’on ressort bouleversé par leur lecture. L’écriture de Michael G. Coney y apparaît très simple et ses intrigues ne brillent pas par leur originalité. A vrai dire, les qualités de l’auteur sont à rechercher ailleurs. Pour commencer, dans la pertinence dont il fait preuve lorsqu’il s’agit de traiter la psychologie des personnages (nous y reviendrons plus loin). Puis, dans l’unité qui se dégage de ces trois romans.

Unité de ton d’abord. Rax, Syzygie et Brontomek se révèlent des récits à hauteur d’homme, imprégnés par une petite musique intime. Une mélodie jouant sur les passions humaines. Les personnages dépeints par Michael G. Coney sont des êtres ordinaires que rien ne distingue du commun des mortels. Ils nourrissent des préjugés et brillent par leur générosité ou se laissent aller aux petites lâchetés quotidiennes. Humain, trop humain se désespère-t-on. Ils éprouvent les mêmes sentiments que tout un chacun : peur, jalousie, colère, haine, joie, amour. Sur ce dernier point, il est difficile de ne pas relever le sentimentalisme exacerbé de l’auteur lorsqu’il questionne la relation amoureuse. Rax, Syzygie et Brontomek racontent aussi trois histoires d’amour qui offrent, en quelque sorte, un contrepoint à un regard par ailleurs très lucide sur les relations humaines en général.

Unité de lieu ensuite. Michael G. Coney s’avère un conteur des mondes pionniers. Des mondes isolés, enclavés et placés à l’écart des courants de l’Histoire. Il nous décrit des communautés low-tech installées au bord de la mer (une constante de cet omnibus), dans lesquelles l’instinct grégaire et la fierté de clocher l’emportent sur toute autre considération. Des lieux où le groupe se doit de montrer son attachement aux traditions sans que cela nuise pour autant à l’initiative personnelle et à l’esprit d’indépendance. Bref, quelque chose qui rappelle beaucoup l’insularité britannique et l’état d’esprit particulier qu’elle génère…

L’essentiel de Rax se déroule dans le village côtier de Pallahaxi situé sur une planète semblant elle-même avoir été oubliée du reste de l’Humanité. L’action de Syzygie et de Brontomek prend place dans la colonie côtière de Rivebourg sur la planète pionnière Arcadia. Ces lieux clos offrent à Michael G. Coney l’opportunité de faire vivre des microcosmes humains, tout en restituant sans illusion aucune les jalousies, les rumeurs, les rancœurs et les querelles qui les animent.
Par ailleurs, il pose la problématique du rapport à l’autre dans différents combinaisons : l’étranger à la communauté (à la fois dans Rax, Syzygie et Brontomek), l’étranger à sa catégorie sociale (dans Rax), le partenaire amoureux (dans les trois romans) et l’autre dans son acception la plus radicale, comprendre ici l’extra-terrestre (les amorphes de Brontomek).

Unité narrative enfin. Les trois romans se ressemblent dans leur déroulement. Michael G. Coney décrit trois bouleversements venant déséquilibrer des microcosmes apparemment paisibles. Le bouleversement, qu’il soit de nature cosmique (l’entrée dans une période de glaciation), environnemental (les marées exceptionnelles et l’effet relais de Syzygie) ou sociétal, ne donne pas lieu à un déchaînement spectaculaire. Il s’agit plutôt d’apocalypses calmes et lentes, où l’écrivain britannique s’attache à décrire leur impact sur le quotidien des habitants. A l’instar de Robert Charles Wilson, Coney s’intéresse aux détails des mœurs et relate, au jour le jour, les réactions et les tensions suscitées par l’irruption de l’exceptionnel.
Pour autant, la part science-fictive n’est pas réduite à la portion congrue. Rax, Syzygie et Brontomek brillent par l’étrangeté de leur faune et de leur flore, Michael G. Coney n’hésitant pas à manier quelques-uns des thèmes les plus classiques de la science-fiction. Si ses histoires s’inscrivent totalement dans les codes du genre, il en use sans surenchère, d’une façon très pointilliste, convenant très bien aux ambiances.

Avec Le crépuscule des mondes, l’occasion apparaît idéale pour approfondir sa connaissance d’un auteur confidentiel doté d’une voix, certes un tantinet old-school, mais bigrement attachante en fin de compte. L’amateur de Robert Charles Wilson, de Keith Roberts, voire de Christopher Priest – celui de L’archipel du rêve – devrait y trouver son compte.

crepusculephotoLe Crépuscule des mondes de Michael G. Coney – Omnibus se composant de Rax, Syzygie et Brontomek – Éditions Bragelonne, collection Les Trésors de la SF