Et j’abattrai l’arrogance des tyrans

1381. L’Angleterre est exsangue. Des années de guerre contre la France et la Grande Peste noire ont dépeuplé les campagnes, désorganisé le commerce et vidé les caisses du royaume. Pour reconstituer la puissance de l’État, il faut une fois de plus pressurer la populace, prélever l’impôt et multiplier les taxes. Aux grands maux, les vieilles recettes. Les paysans, serfs et vilains, crient merci et font la sourde oreille aux remontrances des agents venus collecter la poll tax supplémentaire exigée par le roi. Bientôt, ils s’assemblent, exprimant une émotion incontrôlée. Ils s’arment, des outils tranchants et de vieux arcs. Ils dressent des listes de doléances, les noms des mauvais conseillers à abattre car le roi, dont la personne est sacrée, ne peut être responsable de la gabegie. Ils s’agitent, massacrant au passage quelques Juifs. Vieille recette, on vous dit. Ils se choisissent des meneurs pour les guider auprès du souverain afin de se faire entendre. Wat Tyler, vétéran beau parleur, Jakke Carter, autre vétéran dont le patronyme s’inspire de celui d’autres révoltés, outre-Manche. John Ball, prédicateur à la gouaille séduisante, professant un christianisme égalitariste. Et Johanna, la femme à la hache, que toute cette agitation réjouit. Avide de justice et d’égalité, elle entend devenir le porte-parole des oubliées de l’Histoire, les femmes. Ensemble, après maintes tergiversations, ils montent sur Londres. De deux mille au départ, leur nombre s’accroît. Vingt mille ? Quarante mille ? peu importe. De toute façon, cette migration est vouée à l’échec.

« C’est en chœur, dans ces moments d’unité, de communion, peut-être fugaces mais pleins d’une émotion réelle, c’est là peut-être que ce font les révolutions – toutes les révolutions, celles qui renversent pour toujours l’ordre politique, mais aussi les petites révolutions, celles qui se font dans nos têtes, dans nos corps et dans nos cœurs, celles qui bouleversent à jamais notre façon de voir le monde et qui, si nous n’y prêtons pas attention, peuvent nous rendre aigris au fil du temps, parce que cela nous a apporté un espoir si grand que peut-être enfin le monde allait changer, vraiment. C’est là dans ce long cri, cette communion puissante de la foule, que Johanna a décidé qu’elle ne leur en voudrait pas, aux hommes, d’être faibles et lâches et de ne pas la voir pour ce qu’elle était ; qu’elle a décidé qu’elle faisait partie d’eux ; qu’elle était, en somme, un homme, et qu’elle se débrouillerait des conséquences plus tard, plus tard, quand tout serait fini. Avez-vous entendu, déjà, une foule hurler autour de vous, à la fin du monde ? Ou bien sans doute juste à la joie de l’oubli de l’humiliation pendant ces longues minutes où toutes les tensions et les douleurs se libèrent d’un cri ? »

Roman historique au ton très contemporain et au propos libéré, Et j’abattrai l’arrogance des tyrans mêle deux voix. Celle de Johanna, femme plus très jeune pour l’époque, taraudée par un désir violent de justice, et celle d’une narratrice omnisciente dont les sentences grinçantes rythment le récit de la révolte de 1381. sur un sujet universel, celui d’une révolte populaire spontanée, Marie-Fleur Albecker brode un récit imagé et violent, à la langue volontairement anachronique. L’autrice n’épargne pas grand chose, ni la religion, ni l’autorité politique ou familiale, ni les hommes. Surtout les hommes dont les portraits successifs oscillent entre la brute et le benêt intégral. Point de héros sur lequel focaliser son attention, mais une galerie de caractères frustres, médiocres, enferrés dans les conventions sociales et leurs préjugés.

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans est parcouru par un souffle vital sauvage et salutaire, laissant libre cours à une colère généreuse, hélas sans lendemain. Un Grand Soir inachevé, sanglant et vain. En donnant la parole à Johanna, l’autrice libère les femmes des pesanteurs sociales qui plombent leur existence. En se vengeant des hommes, elle leur rend ainsi justice pour les maris violents, les parents complices, les compagnons plus intéressés par leurs fesses que par leur intelligence et les religieux assassins. En attendant, bien sûr, la grande égalisatrice, dans ses basses œuvres, la faucheuse crainte par tous et toutes. Marie-Fleur Albecker dresse des passerelles entre les époques, suscitant des échos jusqu’à notre présent, où les sursauts populaires rappellent les combats de jadis. Encore et encore. In girum imus nocte ecce et consumimur igni.

Avec ce premier roman, Marie-Fleur Albecker fait montre d’une verve pamphlétaire rafraichissante, opposant le fatalisme à l’absurdité de l’existence, avec un art du sarcasme réjouissant. Et j’abattrai l’arrogance des tyrans frappe ainsi fort et juste, convoquant l’Histoire dans sa composante populaire et féministe.

« Car sans le sens de la Justice, ne sommes-nous pas tous que des squelettes qui dansent mécaniquement dans le vent ? »

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans de Marie-Fleur Albecker – Éditions Aux forges de Vulcain, septembre 2018

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Annihilation

À bien des égards, Annihilation fait figure d’OLNI. Un objet littéraire science-fictif, mais dont l’étrangeté peut rebuter l’amateur de sense of wonder. Et pourtant, l’effet de sidération provoqué par la lecture du premier volet de la trilogie du « Rempart Sud » paraît difficilement contestable. C’est sans doute très personnel, mais Jeff VanderMeer m’a cueilli sans préambule, suscitant dans mon esprit une fascination trouble et troublante. Tout est foutu !

« C’est ainsi que la folie du monde essaie de vous coloniser : de l’extérieur, en vous forçant à vivre dans la réalité. »

Elles sont quatre. Un quatuor féminin sélectionné et formé par Rempart Sud afin de participer à la douzième expédition chargée d’élucider les mystères de la Zone X, un bout de terre bordé par l’océan, à la superficie et aux contours indéterminés, théâtre de phénomènes étranges et dangereux. Jusqu’à quel point ? Nul ne le sait exactement ou nul ne semble pouvoir en révéler la vérité. Pour décrire la Zone X, il semble en effet nécessaire d’en faire l’expérience. Car, ce bout de terre ne se dit pas. Tenter ne serais-ce qu’un embryon de verbalisation intelligible semble voué à l’échec. Il faut le ressentir dans sa chair et tenter d’en revenir.

Elles sont quatre femmes, donc. La psychologue, la géologue, l’anthropologue et la biologiste, la linguiste ayant fait défection dès la frontière franchie. Quatre expertes réduites à leur fonction auxquelles l’agence gouvernementale a inculqué un minimum d’information sur les lieux, tentant de compenser cette méconnaissance par un entraînement strict et quelques suggestions hypnotiques. Privées d’identité, avec une poignée d’armes obsolètes dans leurs bagages, juste ce qu’il faut de provisions pour tenir un laps de temps suffisant, aucun appareil de communication et un simple carnet imperméable pour consigner leurs observations, elles doivent réussir là où toutes les précédentes expéditions ont échoué. Hélas, si ce dispositif est censé rendre leur témoignage plus neutre, réduisant au maximum les échanges entre elles, il ne favorise guère l’empathie. De toute façon, ce sentiment est à proscrire dans l’intérêt de l’expédition.Arrivées au camp de base bâtit par leurs prédécesseurs, le quatuor découvre une nature immaculée, pour ainsi dire débarrassée des stigmates de l’activité humaine. Celle-ci est d’ailleurs réduite aux vestiges d’un village et à un phare érigé sur la côte. Une forêt de pins, un marécage de roseaux où gémit une créature invisible, un pré salé et une plage. Voilà de quoi se compose le paysage confiné dans les limites intangibles de la Zone X. Sans oublier un édifice circulaire s’enfonçant dans le sol qu’aucune carte ne mentionne, sorte de tunnel ou de tour souterraine, dont les profondeurs recèlent une présence incompréhensible que la biologiste surnomme le Rampeur. Cette nature inviolée, familière et inoffensive au premier regard, se fait pourtant peu-à-peu anxiogène. Surtout parce que l’on ne sait pas grand chose à son sujet. Les lieux comportent bien des zones d’ombre dans lesquelles prospèrent les monstres issus de l’inconscient humain.

Pourquoi la Zone X a-t-elle été mise en quarantaine ? Catastrophe environnementale ? Accident technologique ? Fruit d’une expérience ayant échappé à tout contrôle ? Invasion extraterrestre ? Les questions fusent et restent sans réponses, les exploratrices se contentant de décrire les lieux et de prélever des échantillons dont l’analyse ne révèle rien d’anormal. Mais, les sens sont trompeurs et les certitudes semblent illusoires. L’expédition se révèle surtout frustrante, renforçant l’impression d’évoluer à l’aveugle, sous le regard de quelqu’un ou de quelque chose. Une présence qui ne doit rien à l’imagination et dont les motivations restent de l’ordre de l’inconnaissable, de l’inintelligible et avec laquelle prévaut une incommunicabilité insurmontable. Cette atmosphère pesante transforme la lecture en attente inquiète et impatiente, contribuant à la fascination pour ce premier tome de la trilogie.

« J’ai conscience que toutes ces conjectures sont incomplètes, inexactes, imprécises et inutiles. Si je n’ai pas de véritables réponses, c’est parce que nous ne savons toujours pas quelles questions poser. Nos instruments sont inutiles, notre méthodologie fautive, nos motivations égoïstes. »

Récit d’exploration, Annihilation apparaît également comme une confession, celle de la biologiste. Unique narratrice des événements, elle a toujours préféré l’observation silencieuse des écosystèmes aux relations sociales. Son récit pose pourtant immédiatement la question de sa fiabilité. On peut en effet juger son témoignage empreint de fausseté, considérer ses observations mensongères ou soumises à une influence occulte. Contaminée dès le début de l’expédition par une souche inconnue de spores, elle échappe aux injonctions hypnotiques de la psychologue, prenant conscience des manipulations du Rempart Sud. Cette transformation lui confère un autre regard sur la Zone X, mais est-il plus proche de la vérité ? N’est-elle pas tombée sous la coupe de la présence étrangère qui hante les lieux et sur laquelle l’esprit humain peine à mettre des mots ? Une présence radicalement autre, de l’ordre de l’indicible, de l’inconcevable et que Jeff VanderMeer met en scène d’une manière sublime au moment de la rencontre avec le Rampeur, la créature tapie dans les profondeurs souterraines de la tour/tunnel.

Annihilation m’a donc littéralement happé dans les boucles captivantes de son dispositif narratif, attisant le vertige de l’inconnu. Je reste d’ailleurs encore imprégné d’impressions floues et intenses, impatient désormais de lire Autorité, le deuxième volet de la trilogie du « Rempart Sud ».

Annihilation – La trilogie du Rempart Sud 1/3 ( Annihilation, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Le Successeur de pierre

On la cherche, on la traque et pourtant jusqu’à présent elle nous échappe, comme une savonnette qui parfois nous revient sur le coin du crâne, sinistre rappel de notre condition humaine. De qui ou de quoi s’agit-il ? De l’intelligence bien sûr…
Pourquoi un jour, du bourbier primordial, a surgit cette improbable espèce, réputée douée de raison, et qui par la suite a étendu sa civilisation à l’ensemble de la Terre et bientôt, peut-être (qui sait ?), s’élancera vers d’autres mondes… Je parle, vous l’avez compris, de l’Homme.
Dans les cercles informés et bien pensants, on cherche désespérément la réponse. On s’affronte, on s’étripe, on s’allie pour déterminer l’Origine de tout. Du Tout.
C’est « Dieu ! » a-t-on affirmé pendant très longtemps. L’explication, tombée pendant un temps en désuétude, regagne du terrain.
C’est l’évolution a-t-on proclamé ensuite de manière plus scientifique, non sans provoquer l’indignation des déistes.
Cependant, un autre participant s’avance et il semble avoir son mot à dire. Écoutons donc ce que nous propose la fiction spéculative.

« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et la puissance de la Mort n’aura pas de force contre elle. »

Beaucoup d’encre et de sang ont coulé sur l’interprétation de cette citation. Crêpage de tonsures chez les exégètes, schismes, hérésies et croisades en pagaille…

Vérité cachée, une réponse définitive semble encodée dans un rouleau apocryphe. Un secret perdu dans les Monts Tian Shan vers 628, lors de la fuite de religieux nestoriens. À qui profite cette disparition et quelle vérité inavouable est couchée sur le papyrus ? Ces questions tombent rapidement dans l’oubli car la véracité du texte « sacré » suscite moins l’intérêt de l’Église que le pouvoir qu’elle cherche à pérenniser.
L’histoire secrète de la foi où le thriller haletant, voire éreintant (une danbrownerie), ne sont pas le cœur du roman de Jean-Michel Truong, bien au contraire l’auteur franco-vietnamien se livre ici à un exercice de fiction spéculative extrêmement stimulant.
Passé les chapitres d’exposition, d’une nature disons plutôt historique, Truong opte pour l’enquête, avec comme fil directeur cette bulle de Pierre, texte apocryphe cataclysmique pour l’Église et peut-être pour l’espèce humaine. Nous franchissons ainsi allégrement les siècles et nous retrouvons en 2032.

A cette époque, le monde vit à l’âge du grand Renfermement. Plus qu’une doctrine, il s’agit d’une nouvelle organisation sociétale. Mise sous cocon, si nécessaire de manière forcée, l’immense majorité de la population doit se soumettre au principe du « zéro contact ».
Rassemblés dans des ensembles pyramidaux vertigineux, les cocons offrent tout le confort et le bien être d’une société moderne. Les larves (comprendre les humains encapsulés) communiquent et échangent des services via le Web afin de payer l’entretien de leur cocon et son niveau de confort. La reproduction s’effectue désormais in vitro et des programmes informatiques sont chargés d’éduquer la jeunesse. La sociabilité est désormais complètement virtuelle, entre amis, et lorsqu’elles souhaitent entreprendre des relations sexuelles, les larves ont à leur disposition un polochon, une interface tactile ressemblant à une poupée gonflable améliorée. Le meilleur des mondes en quelque sorte.
Les seules exceptions à la règle du « zéro contact » vivent dans des cités sous globe. Les Imbus, décideurs économiques du Pacte de Davos et leurs chiens de garde institutionnels dirigent le monde avec la bénédiction du Vatican jouissant des mêmes privilèges pour d’obscures raisons…
Le propos de Jean-Michel Truong semble donc nettement politique. L’auteur met en scène la logique ultra libérale qui prévaut dans son avenir, en évitant d’adopter un discours militant trop appuyé. Toutefois, il se montre un peu plus ambitieux et ne se cantonne pas simplement au champ de la dystopie. Sous un angle philosophique et scientifique, Truong spécule sur des sujets aussi variés que l’intelligence, la conscience, les relations humaines via le Web, le devenir de l’Homme, le rapport Homme/Machine et j’en passe…

Ce foisonnement des thèmes n’apparaît pas superficiel, ni tape à l’œil ou ennuyeux. Il ne s’impose pas au détriment du récit qui reste passionnant de bout en bout. Concentrée sur le personnage de Calvin, la fiction distille les révélations et les rebondissements en un crescendo ne se relâchant guère. Né en cocon, le jeune homme appartient à une communauté virtuelle de six autres personnes : ses amis. Jusqu’au jour où l’un d’entre-eux se suicide. L’événement bouleverse sa vie bien rangée. Il l’amène à se poser des questions. Et comme il n’est pas dépourvu de certains talents en matière de piratage informatique, Calvin va effectuer quelques recherches. Ainsi de fil en aiguille, son enquête fait éclater son cocon de tranquillité et lui révèle que le Web disloque plus qu’il ne lie…

Bref, je ne saurais trop recommander la lecture de ce Successeur de pierre dont la réédition chez Folio SF me paraît particulièrement bienvenue. Et s’ils souhaitent mieux comprendre cette fin de l’Homme dans l’intérêt de l’Intelligence, j’invite les éventuels curieux à approfondir la thématique de Jean-Michel Truong en consultant son essai Totalement inhumaine. Du grain à moudre pour les neurones…

Le Successeur de pierre de Jean-Michel Truong – Réédition Folio SF, juin 2012

La Course

Del et Jenna Hoolman vivent à Sapphire, une station balnéaire au sud de Londres qui a connu des jours meilleurs. Entre les zones dévastées par la guerre et les marais asséchés, aux sols pollués par les effluents toxiques issus de l’exploitation du gaz de schiste, le frère et la sœur traînent un lourd passif familial dysfonctionnel. Del est dingue. Il ne vit que de sa passion pour les smartdogs, les lévriers transgéniques doués de la faculté d’empathie avec leur maître et pisteur. Il adule aussi sa fille Maree, elle-même pourvue d’une affinité naturelle avec les smartdogs. Mais, Maree est enlevée par un gang de trafiquants de drogue pour le contraindre à payer ses dettes. Del ne voit alors son salut qu’en engageant Limlasker, son meilleur lévrier, dans la Delawarr Triple.

Derek et Christy habitent Hastings. Une mère absente, un père malade, le frère et la sœur ont longtemps vécu un quotidien compliqué, aggravé récemment par Derek. Il a en effet violé Christy, rompant le pacte fraternel qui les unissait. Depuis, elle se méfie de ses sautes d’humeur, de son caractère violent et possessif, se réfugiant dans l’écriture pour échapper à l’atmosphère familiale pesante. Elle imagine ainsi un univers alternatif, parfait miroir du sien, où vivent Del et Jenna.

Entre Sapphire et Hastings, Nina Allan nous ballade dans un roman gigogne, entre une version décalée de l’Angleterre, à peine sortie d’une guerre destructrice, et son original, du moins dans une occurrence qui nous est plus familière. Entre notre Angleterre et sa copie métaphorique, plus d’un fait semble à la fois insolite et proche. L’ombre de Londres pèse sur les espaces environnants, d’un côté ravagés par l’industrie des hydrocarbures et la guerre, de l’autre par la déprise économique. Dans la version fictive, on s’adonne à des courses de lévriers disposant de gènes humains pendant que des troupeaux de cétacés gigantesques rendent la navigation périlleuse sur les océans. Pourtant, les êtres humains rencontrent les mêmes difficultés relationnelles, les mêmes peines. Ils se confrontent au racisme, à la maladie, à la violence et à la jalousie. Le réel et la fiction se nourrissent donnant lieu à un enchâssement romanesque dont on garde longtemps un souvenir prégnant.

Si le procédé n’est pas sans rappeler celui de son recueil Complications, il évoque aussi la manière de son complice en écriture et compagnon, Christopher Priest. Dans le jeu des échos autour des mécanismes intimes de l’écriture, dans les ressorts du roman familial, où se dévoilent l’ambiguïté des non-dits et des traumatismes, La Course déploie toute la subtilité de sa construction. Nina Allan sème les indices, acquittant en même temps son tribut à ses inspirateurs littéraires. Elle tisse sa toile, nous emprisonnant dans ses rets, en quête de correspondances textuelles, de liens entre des personnages au caractère ambivalent. Elle montre enfin le caractère malléable d’une réalité ordonnée selon la pluralité des choix et des perceptions, ouvrant la porte à la multiplicité des possibles.

C’est non sans une certaine fascination que l’on referme La Course, séduit par l’étrangeté de l’atmosphère, l’habileté de la construction narrative et la familiarité d’un univers à la fois proche et lointain. A suivre avec Stardust, deuxième recueil paru dans nos contrées.

La Course (The Race, 2016) de Nina Allan – Éditions Tristram, 2017 (roman traduit de l’anglais par Bernard Sigaud

Moonglow

Depuis Le Club des Policiers yiddish, j’avoue avoir négligé Michael Chabon. Une paresse intellectuelle pour laquelle je plaide coupable. Son dernier opus Moonglow vient opportunément me rappeler pourquoi j’apprécie tant l’auteur et ses thématiques, m’adressant par la même occasion une sévère mise en garde. À force de dilettantisme, on verse sans s’en rendre compte dans le je-m’en-foutisme.

Une fois n’est pas coutume, faisons l’économie du traditionnel résumé. L’exercice n’a ici que peu d’intérêt tant le roman de Michael Chabon dépasse le simple compte-rendu factuel. On se contentera donc d’une brève contextualisation, en indiquant que le récit balaie à peu près une soixantaine d’années de l’histoire des États-Unis, via le prisme du traumatisme de l’Holocauste et de la conquête de l’espace, remontant jusqu’aux origines familiale de l’auteur, ou plutôt du narrateur, qui comme tout le monde le sait est un autre.

Les auteurs américains excellent dans l’art des Mémoires fictives. Pete Dexter, Harry Crews, William Kotzwinkle, Philip Roth et j’en passe. Michael Chabon ne dépare pas dans la liste. Moonglow illustre bellement cet art subtil où le récit personnel mélange réel et reconstruction fantaisiste. Dans quelle proportion exacte ? Peu importe car, à vrai dire, seul compte le résultat, un effet de réel où mensonge et vérité contribuent à dérouler une page biographique mêlant l’intime et l’universel, le pittoresque et l’Histoire, sous un regard empreint de nostalgie et de fatum.

Toutefois, Moonglow n’offre que peu de prise aux regrets, ou juste un peu, pour rappeler la fragilité de la condition humaine, son caractère faillible, mais surtout son aspect velléitaire. Lorsqu’il raconte l’histoire de son grand-père et de sa grand-mère du côté maternel, Michael Chabon devient le narrateur d’un récit qui sonne authentique. Il reconstruit son passé familial, progressant par bond, par ellipse et par flash-back, mimant le tressautement erratique d’une mémoire pétrie de réminiscences, de repentir et d’occasions manquées. Il dessine ainsi en creux une histoire différente du programme spatial américain, où les héros américains chevauchent des missiles balistiques imaginés par un Wernher von Braun dont l’ambiguïté, le passé dans la SS et la contribution au camp de Dora ont longtemps été passés sous silence par le gouvernement américain, guerre froide oblige. Une histoire où les visions science-fictives nourrissent l’imaginaire spatial et où le progrès moderne prend racine dans les crimes de la Seconde Guerre mondiale. Bref, un condensé de l’histoire de l’humanité.

Si l’histoire des grands-parents de Michael Chabon évoque la mauvaise conscience américaine, tiraillée entre le cauchemar du génocide et la part d’ombre du programme spatial, elle dévoile aussi des trésors de tendresse et d’amour sincère, dépourvus de tout esprit nunuche. Sans forcer le trait, l’auteur américain touche en effet à une certaine qualité de sincérité dans l’émotion. Et, on reste longtemps imprégné par la volonté de rationalité du grand-père du narrateur, les crises d’angoisse de sa grand-mère et par la confiance mutuelle et la faculté de résilience unissant ces deux êtres. Une confiance forgée dans l’adversité et dans la lutte.

En dépit de menus et agaçants problèmes de traduction, Moonglow suscite des impressions puissantes, où merveilleux et horreur sont inextricablement liés. Pour le pire et le meilleur.

Moonglow (Moonglow, 2016) de Michael Chabon – Éditions Robert Laffont, collection « Pavillons », septembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle D. Philippe)

14 juillet

Après L’Ordre du jour, court récit couronné par un Goncourt bien mérité, je poursuis mon exploration de l’œuvre de Eric Vuillard avec 14 Juillet, dont le titre guère sibyllin n’entretient pas longtemps le mystère sur le sujet choisi par l’auteur.

Événement emblématique, pour ne pas dire fondateur de la Révolution, devenu accessoirement notre fête nationale par le truchement de la IIIe République, la prise de la Bastille se mue sous la plume de Eric Vuillard en un récit que n’aurait pas désavoué Restif de La Bretonne.

« Versailles est une couronne de lumière, un lustre, une robe, un décor. Mais derrière le décor, et même dedans, incrustée dans la chair du palais, comme l’essence même de ses plaisirs, grouille une activité interlope, clabaudante, subalterne. Ainsi, on trouve des fripiers partout, car tout se revend à Versailles, tous les cadeaux se remonnayent et tous les restes se remangent. Les nobles bouffent les rogatons de première main. Les domestiques rongent les carcasses. Et puis on jette les écailles d’huîtres, les os par les fenêtres. Les pauvres et les chiens récupèrent les reliefs. On appelle ça la chaîne alimentaire. »

Iconoclaste, volontiers sarcastique, 14 Juillet brosse d’une manière très imagée l’atmosphère d’un royaume de France en proie aux méfaits d’une conjoncture économique et climatique venue achever les structures vacillantes d’un régime aux abonnés absents. Des émeutes sauvagement réprimées de Réveillon à l’émotion populaire s’emparant de Paris à la veille du 14 juillet, en passant par la réunion des États généraux où l’on discourt au nom du peuple, s’enivrant de belles phrases, pendant qu’il crève de faim, l’auteur braque sa focale sur l’anecdote, le détail cocasse, dressant un portrait railleur des acteurs de ce moment crucial de l’Histoire nationale. Il accorde ainsi au peuple, le principal acteur de cette journée, toute sa considération attentive, suggérant la gouaille et la multiplicité des phrasés, des patois et autres éructations spontanées qui résonnent des faubourgs aux places parisiennes. Il met en scène le caractère besogneux et grossier de la foule, l’incohérence criminelle de ses déchaînements de colère où l’émotion prime sur la raison et où l’exaltation des acharnés se dispute la douleur des victimes. Bref, il dévoile tout un hors-champs ignoré par l’Histoire officielle qu’elle soit issue du catéchisme républicain ou du bréviaire contre-révolutionnaire.

« Paris, c’est une masse de bras et de jambes, un corps plein d’yeux, de bouches, un vacarme donc, soliloque infini, dialogue éternel, avec des hasards innombrables, de la contingence en pagaille, des ventres qui bouffent, des passants qui chient et lâchent leurs eaux, des enfants qui courent, des vendeuses de fleurs, des commerçants qui jacassent, des artisans qui triment et des chômeurs qui chôment. Car la ville est un réservoir de main-d’œuvre pas chère. Or, on apprend beaucoup, à chômer. On apprend à traîner, à regarder, à désobéir, à maudire même. Le chômage est une école exigeante. On y apprend que l’on est rien. Cela peut servir. »

14 Juillet apparaît en effet comme une entreprise de démythification salutaire et goguenarde n’épargnant rien ni personne. On y assiste d’abord, non sans un malin plaisir, à la désacralisation de la Cour et du gouvernement royal. Versailles est ainsi dépeint comme un puits sans fonds, engloutissant toutes les meilleures ressources du royaume pour entretenir l’illusion de grandeur d’une poignée de fins de race vivant hors-sol. On est témoin de la démythification de l’événement révolutionnaire lui-même, le peuple se révélant un prétexte, un faire-valoir pour les élus des États généraux, au service d’ambitions plus personnelles. Un mandant dont on ignore les véritables besoins et qui fait un peu peur pour tout dire. Des classes dangereuses avant l’heure qu’il convient de contraindre, de distraire, histoire de trouver un exutoire à leurs émotions.

Dans une langue riche, imagée et distanciée, Eric Vuillard nous réjouit de saillies drôlatiques piquantes, de descriptions hilarantes, où le grotesque se frotte au pittoresque. Il nous livre une galerie de portraits assassins, loin de l’imagerie d’Épinal des grands noms de la Révolution. Nul n’échappe ainsi à ses boutades grinçantes, ni Necker, personnage fat et antipathique, administrateur froid et hautain ayant spéculé sur la dette de la France avant d’entrer au service du roi. Encore moins Mirabeau, grosse gueule triviale, taraudée par le désir d’entrer dans l’Histoire. Ou encore Camille Desmoulins, orateur bègue, dont le discours patriotique a contribué à chauffer le badaud, déjà tout excité par les troupes mercenaires campant aux portes de la ville. Sans oublier Thuriot de la Rosière, loin de l’image du négociateur héroïque brossée par Michelet, bien au contraire malmené et houspillé par une foule hostile lui demandant des comptes après son entretien auprès de Launay. Et bien sûr, le gouverneur de la Bastille lui-même, intimement lié à la forteresse, son père ayant aussi exercé cette charge, dont la mort bien connue éclipse celle de la centaine d’insurgés, massacrés sur son ordre.

Eric Vuillard redonne ainsi au peuple de Paris le premier rôle. Une populace anonyme de gagne-petit, de sans grades, de besogneux, de vagabonds, poussés là par la colère, l’indignation, la curiosité ou le manque de chance. Il transforme la prise de la Bastille en un spectacle païen, un carnaval effrayant et sanglant, mêlant le drame au grand-guignol. Rien ne paraît planifié dans cette journée où les faits s’enchaînent cahin-caha. La peur, la chaleur, la faim, le bruissement de la rumeur et le hasard concourent au moins autant au 14 juillet que l’incurie des gouvernants, la trouille des bourgeois, le blabla des élus et leur posture, bien souvent reconstruite a posteriori, à l’image du Serment du jeu de paume de David. En fait, la prise de la Bastille se révèle multiple, fruit non d’une volonté unique, comme l’Histoire aimerait nous le laisser croire, mais d’un faisceau de volontés individuelles aux motivations dictées par la passion, le suivisme et les réflexes animaux.

14 Juillet ne trahit pas l’esprit des acteurs anonymes d’une prise de la Bastille mythifiée de façon très sage par les commentateurs bourgeois, ce peuple transformée en allégorie du progrès, entité protéiforme, paillarde, qui éructe, s’énerve, s’agite et pourtant constitue l’alpha et l’oméga de cette journée tumultueuse. Mâtin quel récit !

14 Juillet de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », août 2016

Hével

Gus et André se sont trouvés dans la rue, un peu par hasard. André, l’aîné, ancien résistant et routier pour un salaire à faire peur. Gus, le jeunot, sorti de la dèche grâce à l’amitié quasi-filiale avec André. Les deux taillent désormais la route ensemble, sur les départementales et les nationales du Jura, au volant d’un vieux clou aux essieux fatigués et aux pneus rétamés, à la recherche de fret pour pouvoir survivre. Par tout temps, qu’il neige ou verglace, ils roulent dans leur petit coin de France, proche de la Suisse, en rêvant à d’autres horizons. Mais, l’horizon est sombre en ce début d’année 1958. Ça veut courir les filles de l’air de l’autre côté de la Méditerranée. Ça mitraille dans l’Aurès, ça surine dans le Djebel. André a déjà perdu un frère du côté du bled. Depuis, l’ancien résistant hait les Arabes. Pour Gus, c’est moins clair. Des trucs pas très sains crapahutent dans sa caboche. Des images inquiétantes qu’il s’efforce de combattre. Mais, ses pulsions l’effraient un peu. Il a le sang chaud et se montre bagarreur. Et puis, il y a l’autre, ramassé au bord de la route qui semble leur coller aux basques. Faudrait pas qu’il lui pique sa place auprès d’André.

En dépit de sa taille, le nouveau roman de Patrick Pécherot procure un maximum d’effet. Le récit de ce drame à hauteur d’homme joue en effet une petite musique intime, entêtante, nous plongeant dans la mémoire et les circonvolutions torturées de l’esprit humain. Les personnages de Hével vivent dans un monde illusoire, absurde, au sens donné par Camus. Étrangers à une existence dont le sens leur échappe, ils n’appartiennent pas à cette engeance imbuvable, celle des héros dont on loue les faits d’arme. Ils évoluent dans un environnement banal, bien éloigné de celui des archétypes insupportables, les certitudes chevillées à la carcasse, sûrs de leur bon droit et de leur Cause. Non, ils relèvent plutôt du genre à partir au chagrin tous les matins, à oublier l’âpreté de l’existence dans un café serré ou un ballon de rouge qui pique. Du genre à s’enferrer dans leurs erreurs par principe ou par peur de déchoir dans le regard du copain. Contre l’évidence même. Du genre à céder à la colère, à suivre le mouvement, quitte à le regretter ensuite. Du genre humain, dans l’acception la plus banale du terme.

Hével se frotte également à la sale guerre, celle qu’on a longtemps refusé de nommer, préférant qualifier ce qui se passait en Algérie d’événements ou d’opération de maintien de l’ordre. Écartant le manichéisme, celui des porteurs de valises préférant absoudre le FLN de ses crimes ou celui des patriotes jugeant la torture comme un mal nécessaire, Patrick Pécherot emprunte les chemins de traverse, nous faisant toucher du doigt l’ambivalence de l’esprit humain, ses atermoiements, son aveuglement et sa capacité à justifier l’innommable. Hével apparaît ainsi comme un concentré d’humanité où la grandeur côtoie les saloperies, souvent dans le même être.

Pour exprimer ce propos nuancé, Patrick Pécherot use d’une écriture pointilliste, où langue et narration se conjuguent avec bonheur pour immerger le lecteur dans les pensées des personnages. Un Show don’t tell gouailleur et sacrément addictif, conférant au roman une atmosphère palpable et irrésistible. L’auteur nous dévoile ainsi mille vérités fluctuantes et l’on vagabonde dans les méandres de la mémoire du narrateur, livré à ses caprices et aux hasards de ses réminiscences. Quant aux faits et à l’intrigue, laissons-les aux maniaques d’une littérature de géomètres et de boutiquiers.

Hével tient donc plus de Camus que de Sartre. Et l’on aimerait croire que l’engeance humaine finisse par choisir la justice plutôt que sa mère, lui préférant la raison à la passion. Dans un monde idéal, peut-être ?

Hével de Patrick Pécherot – Éditions Gallimard, collection « Série noire », avril 2018