Bagdad, la Grande évasion

« Je suis très mal, là, maintenant, geignit Hoffman. Ce n’est pas juste. Qui irait empoisonner un étranger innocent ?

– Vraiment ? Rétorqua Sabeen. Et qui inventerait des mensonges ridicules sur un pays au hasard, pour l’envahir, détruire ses institutions civiles, accuser tous ses citoyens de terrorisme, provoquer une guerre civile et prétendre ensuite que tout va bien ? »

Bagdad, 2004. Dans une ville en proie au chaos après la défaite de Saddam Hussein, trois hommes cherchent à se rendre à Mossoul pour y retrouver le bunker secret de Tarek Aziz qui abriterait, selon la rumeur, un fabuleux trésor. Un trio improbable, de surcroît aux abois, composé de Dagr, un ancien professeur de mathématiques au profil de trouillard n’ayant pas encore fait le deuil de sa femme et de sa fille, de Kinza, un trafiquant d’armes animé d’une haine inextinguible contre le genre humain, et de Hamid, un ancien colonel de la Garde républicaine s’étant illustré comme tortionnaire à l’époque du baasisme triomphant.

Entre checkpoints contrôlés par la nouvelle armée irakienne et quartiers défendus par des milices chatouilleuses de la gâchette, Dagr, Kinza et Hamid jouent au chat et à la souris avec leurs poursuivants. D’abord Hoffmann et son unité spéciale de l’armée américaine, un ramassis de bras cassés souffrant de stress post-traumatique. Et puis un chef de milice chiite fanatique cherchant à venger la mort de son fils. Enfin, le plus dangereux de tous, un mystérieux vieil homme qui, du fond de son repaire, manipule les uns et les autres afin de gagner la guerre millénaire menée entre sa faction et les initiés de la secte druze. Un authentique dur à cuire qu’il est impensable d’acheter avec une poignée de Skittles, du détergent et des brochettes à barbecue.

Sur l’échelle de Groucho Marx, une échelle ouverte à tous les délires comme tout le monde le sait, Bagdad, la Grande évasion place la barre très haut. Le roman de Saad Z. Hossain confirme ainsi que l’humour reste la politesse du désespoir, a fortiori dans un monde absurde gagné par une entropie irrésistible.

Le récit échevelé de l’écrivain bengali conjugue en effet la satire à la dinguerie, mais aussi la tragédie à la chasse au trésor d’un trio de pieds nickelés. Entre alchimie et génétique, Saad Z. Hossain se livre à une greffe fertile entre la science, une certaine philosophie de vie et la mythologie, se défoulant sans n’épargner personne avec une verve caustique communicative, un mauvais esprit assumé et une certaine tendresse pour ses personnages. Des individus moyens à l’existence sacrifiée sur l’autel de la géopolitique, que l’on cite habituellement à la rubrique dégâts collatéraux.

« Hamid, sais-tu scalper ?

– Pardon ?

– Sais-tu éplucher les crânes ?

– Pas trop mal. On s’entraînait à la fac de médecine.

– Vous avez fait fac de médecine ? (Dagr eut l’air sceptique.)

– Si l’on veut, dit Hamid. Enfin, pas celle à laquelle vous pensez. »

Sans se départir de son regard grinçant, Saad Z. Hossain dresse aussi un portrait décalé de Bagdad, entre zone verte et quartiers ravagés par les bombardements ou gangrenés par les haines religieuses, mélangeant la triste réalité du présent aux mystères d’un Orient en partie fantasmé, où coexistent les mythes hérités de l’Antiquité ou du melting-pot islamique, druzes, chiites, sunnites, djinns, sorcières et djihadistes y compris. Un cocktail détonnant n’étant pas sans rappeler les pages les plus surprenantes d’Edward Whittemore et de son quatuor de Jérusalem.

Bref, vous l’aurez compris, Bagdad, la Grande évasion est assurément un coup de cœur. Le genre de bouquin fou et foisonnant qui vous fait aimer les armes de dérision massive.

« On est tous pareils, désormais. Des bouts de liens décousus qui errent dans le temps. Des fantômes en embuscade. Dieu nous a repris les quelques grâces qu’il nous avait faites. Bannis de la tribu des hommes, nous piétinons sans but. »

Bagdad, la Grande évasion (Escape from Baghdad !, 2013) de Saad Z. Hossain – Éditions Agullo, 2017 (roman traduit de l’anglais [Bangladesh] par Jean-François Le Ruyet)

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Tigane

L’Histoire reste une source inépuisable d’inspiration quoi qu’en disent les idéologues sur sa prétendue fin. Les littératures de l’Imaginaire, en particulier la fantasy, en sont une manifestation indéniable. Steampunk, uchronie, anticipation (parce qu’elle cherche à prédire l’Histoire)… On ne compte plus les auteurs qui puisent ouvertement ou non dans ce patrimoine commun de l’Humanité. Guy Gavriel Kay s’inscrit dans cette veine, nous proposant avec Tigane un roman qui lorgne très clairement vers la péninsule italienne, aux alentours de la Renaissance.

« Tigane, que le souvenir que j’ai de toi soit comme une épée dans mon âme. »

A l’instar de l’Italie du XVe siècle, la péninsule de la Palme est partagée en provinces attachées à leur liberté et à leur indépendance. Une culture brillante s’appuyant sur le commerce des cités marchandes et la politique de princes agissant en mécènes s’est développée attirant la convoitise de ses voisins, l’Empire de Barbadior et le royaume d’Ygrath.

Comme sa copie historique, la Palme a subit l’invasion et l’infamie d’une occupation tyrannique. Le roman s’ouvre d’ailleurs par la défaite de la Tigane, la plus fière des neuf provinces qui a refusé en dépit de tout de s’incliner devant l’envahisseur. Comme Carthage, la Tigane doit être détruite car sa résistance a entraîné la mort du fils préféré du roi d’Ygrath et, comme celui-ci est magicien, il choisit de parachever sa vengeance en effaçant de la mémoire et de l’Histoire l’existence même de cette province. Désormais, c’est non seulement pour leur liberté que luttent les rescapés de la Tigane mais également pour leur identité.

Au-delà de l’intrigue dramatique, Tigane se révèle un roman habile autour de la mémoire. Il nous permet de comprendre qu’une civilisation ne se définit pas uniquement par sa puissance matérielle, mais également par l’image qu’elle transmet aux autres et par le rayonnement de ses réalisations passées. Même si le récit peut sembler un peu paresseux, la chute inattendue compense largement l’attente du lecteur.

Bref avec Tigane, Guy Gavriel Kay nous livre sans doute un de ses meilleurs romans, même si un cran au-dessous des Lions d’Al-Rassan.

Tigane (Tigana, 1990) de Guy Gavriel Kay –   Réédition J’ai lu, 2003

Ni vivants ni morts

Ni vivants ni morts. Voici le sort de milliers de victimes frappées d’une sorte de Nacht und nebel planifié par le gouvernement mexicain. Pour Federico Mastrogiovanni, la responsabilité des autorités ne fait en effet guère de doute. Au terme d’une longue et éprouvante enquête, dont la disparition des 43 étudiants de l’École normale d’Ayotzinapa ne constitue que l’épisode le plus visible, il livre à l’examen de tous les tenants et aboutissants de ce qu’il faut bien nommer un crime d’État.

Interrogeant parents des victimes, experts et activistes, le journaliste italien retrace plus de quarante années d’une pratique politique ne disant pas son nom : la disparition forcée. Avec l’aide de l’armée et des différentes polices, le gouvernement a piétiné l’intérêt général pour le compte d’intérêts privés et familiaux. Il a œuvré à entretenir une guerre de basse intensité contre sa propre population, dans l’indifférence générale de la communauté internationale et avec la complicité des organisations criminelles.

Ces disparitions forcées apparaissent en effet comme un outil politique, utilisé pour faire taire la contestation sociale – une tradition mexicaine – mais aussi pour exproprier les communautés villageoises afin de libérer la place pour les projets très lucratifs des transnationales attirées par les ressources du pays. L’or des mines bien sûr, mais surtout le gaz de schiste, au mépris de la santé du voisinage. Car, si l’on achète, en les escroquant, le consentement des fermiers aux États-Unis, la même pudeur ne prévaut pas au Mexique où l’on trouve plus pratique d’exécuter les gêneurs, achetant la soumission au prix du sang.

Federico Mastrogiovanni décrit ainsi une situation hallucinante que l’on peine à concevoir dans nos sociétés européennes policées. Les chiffres donnent d’ailleurs le vertige. Plus de 30 000 disparus. Dans un pays en proie à une violence latente, où l’armée est utilisée comme une force de police, où des États entiers sont livrés à des cartels criminels, on ne s’embarrasse pas de l’existence humaine. Des hommes et des femmes, migrants ou Mexicains, disparaissent, un peu au hasard, arrêtés par la police ou l’armée. Ils sont vendus aux organisations criminelles, puis torturés, violés, exécutés arbitrairement ou rendus à leur famille contre rançon, quand ils ne sont tout simplement pas réduits en esclavage. Parfois, on retrouve leur cadavre, pendus à un pont autoroutier ou abandonné en pleine rue, comme un message adressé à l’organisation criminelle rivale. Mais le plus souvent, ils disparaissent sans laisser de traces, enterrés dans une fosse commune anonyme creusée en plein désert, ou le corps dissous dans un bain d’acide, laissant derrière eux une famille incapable de faire son deuil.

En lisant Ni vivants ni morts, on accomplit un voyage au bout de la nuit, l’esprit constamment hanté par les visions cauchemardesques que l’on perçoit entre les lignes des témoignages et par le cynisme du pouvoir politique et médiatique, capable de justifier l’innommable par le recours aux « faux positifs », procédé consistant à faire passer les victimes pour des criminels, histoire de gonfler les chiffres de la lutte contre les narcotrafiquants.

L’ouvrage relate aussi le combat individuel de simples citoyens, parents des victimes ou amis, militants des droits de l’Homme ou non qui, en dépit des menaces pour leur vie, se battent pour obtenir la justice et l’inscription des disparitions forcées dans le corpus législatif. Federico Mastrogiovanni est d’ailleurs convaincu que le salut viendra de la société civile. Son ouvrage n’a d’autre but que d’alerter, d’ouvrir les yeux de l’opinion pour susciter sa colère généreuse.

Ni vivants ni morts – La disparition forcée au Mexique comme stratégie de la terreur (Ni vivos ni muertos, 2014) de Federico Mastrogiovanni – Éditions Métailié, 2017 (traduit de l’espagnol [Mexique] par François Gaudry)

Des parasites comme nous

Challenge Lunes d’encre, encore et toujours. Ne lâchons rien de crainte d’être taxé de dilettantisme…

À l’apogée d’une carrière riche de promesses non accomplies, Hank Hannah végète désormais à l’université du Dakota du Sud, donnant des cours d’anthropologie à des étudiants anonymes, tout en suivant le projet farfelu de son plus brillant doctorant qui s’est mis en tête de vivre comme un homme préhistorique.

Auteur d’un essai controversé sur les Clovis, première peuplade humaine ayant colonisé l’Amérique en franchissant le détroit de Béring au moment de la glaciation, le professeur Hannah nourrit un spleen tenace, le bureau encombré par une masse de données minérales censées lui permettre de corroborer sa théorie. Qu’est-ce qui pourrait bien le décider à reprendre ses recherches ? Évidemment pas son père, vieux beau sautant sur tous les jupons de passage dans une crise de jeunisme exacerbée. Encore moins sa mère, aux abonnés absents depuis la rupture d’avec son père, il y a bien des années. Et pas davantage sa belle-mère dont il porte encore le deuil après son décès prématuré. En fait, rien ne semble vouloir réveiller l’enthousiasme de Hank, même la perspective de renouer avec un train de vie dispendieux dont il garde en héritage une corvette jaune tape à l’œil. De toute façon, ses réflexions personnelles et la solitude le portent surtout à jeter un regard désenchanté sur l’absurdité de son quotidien, voire même de la civilisation humaine. Et pourtant, il se retrouve aux premières loges pour en raconter la fin.

Témoignant pour les générations futures, en particulier celles issues des rangs de l’anthropologie, Hank Hannah nous raconte ainsi, d’une manière un tantinet pathétique, le déroulement des ultimes jours d’une humanité sur le point de s’éteindre comme de nombreuses autres espèces avant elle.

« De nouveau, un frisson d’effroi m’a parcouru. C’était comme d’entrer en contact avec votre plus grande peur : que les êtres humains puissent vivre, aimer et mourir sans laisser de traces, en s’évanouissant comme s’ils venaient de glisser hors de la mémoire de la Terre. Mais bien sûr, c’est tout l’opposé : le sol n’oublie jamais. Il n’y a que les humains pour se punir les uns les autres à coups d’amnésie. Ne pas se rappeler le nom et l’histoire d’une personne est un passe-temps strictement humain. Seuls les humains ont appris que si l’on veut vraiment avoir le dernier mot, il faut se taire. »

Des parasites comme nous ne brille pas pour la virtuosité vertigineuse de ses concepts ou pour son rythme échevelé. Bien au contraire, Adam Johnson opte pour la chronique et l’introspection. Sur un ton grinçant et vachard, il ne nous épargne rien des états d’âme de Hank Hannah, s’attachant à nous restituer l’intégralité de la grave crise existentielle qu’il traverse. Peut-être un peu trop d’ailleurs. Confronté à la futilité de son mode de vie et à sa propre mortalité, Hank Hannah ne trouve rien de mieux que de s’épancher longuement sur sa mollesse et la banalité de ses tracas quotidiens. Si l’exercice donne lieu à quelques mésaventures fortement drolatiques, il se révèle également un tantinet ennuyeux, l’auteur ayant tendance à tirer à la ligne.

Fort heureusement, Adam Johnson retrouve le sens du tragique sur la fin du roman. L’intime se mêle alors à l’universel, se focalisant sur la pérennité d’une humanité ayant oublié sa nature de vie parasitaire, exploitant sans vergogne les ressources terrestres. En dépit d’un niveau de technicité élevé, qu’est-ce que l’homme peut offrir aux découvreurs de l’avenir qui fouilleront ses poubelles, échafaudant leurs propres hypothèses sur sa culture et les raisons de sa disparition ? Pas grand chose, mais faut-il le déplorer ?

En multipliant les détails prosaïques du quotidien calamiteux de Hank Hannah, Adam Johnson met en scène une apocalypse lente, avec une ironie délicieuse et un goût affirmé pour le tragique et l’absurde. Bref, gros coup de cœur malgré le défaut signalé plus haut.

Des parasites comme nous (Parasites Like Us, 2003) de Adam Johnson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

Poumon vert

Habituée aux hautes plaines de Jabuthal, où l’atmosphère ténue rend la respiration problématique, voire impossible sans un symbiote, Jalila a grandi sous les cieux étoilée en compagnie de ses trois mères, nomades parmi les nomades, vivant de peu à l’abri de leur haremlek. Mais, le temps de la migration vers les côtes est venu. Un temps d’épreuves, l’air lourd et humide du bord de mer rendant le souffle douloureux. Un temps de changement également, la cité cosmopolite de Al Janb réservant une multitude de surprises à la jeune fille. Elle va ainsi découvrir l’amour et la déception amoureuse, mais aussi le secret des Dix Mille et un mondes, accessible grâce à l’astroport dont le souffle chaud des fusées balaie la ville. Elle va se frotter à l’altérité, à la multiplicité des possibles et à la douleur suscitée par cette connaissance, opérant sa mue de l’enfance vers l’adolescence, ultime étape avant l’âge adulte.

Si l’on fait abstraction de deux romans et d’une poignée de nouvelles, Ian R. MacLeod reste un auteur confidentiel dans nos contrées. Un fait que l’on se doit de regretter eu égard à la générosité de sa bibliographie outre-Manche, mais surtout à l’extrême qualité de son œuvre. La parution de Poumon vert, huitième volume de la collection « Une Heure-Lumière », vient nous rappeler ô combien ce fait est déplorable. Mais, elle donne aussi des raisons d’espérer.

Poumon vert nous cueille sans coup férir. La puissance d’évocation de la plume de Ian R. MacLeod fait encore ici des merveilles. On plonge illico dans un monde différent et pourtant familier, un univers où l’élément masculin se trouve réduit à la portion congrue, au point de ne plus être le genre dominant, y compris dans la langue. Un futur où pointent des réminiscences de culture arabe et où la civilisation pratique une sorte de symbiose entre low et high tech. Ian R. MacLeod pratique l’art du dépaysement d’une manière admirable, montrant sans dire et dévoilant sans asséner. Poumon vert suscite en conséquence une multiplicité d’images étranges et pourtant sensibles, réveillant des sons, des odeurs et des textures qui semblent ordinaires.

Dans cet univers où la reproduction naturelle est devenue une exception, voire une incongruité, l’auteur britannique brasse aussi les thématiques du roman d’apprentissage, évoquant dans toute sa complexité le cap périlleux de l’adolescence, âge des possibles mais aussi des fragilités. Jalila se révèle un formidable guide, dévoilant progressivement son environnement jusque dans ses détails les plus intimes. Elle est aussi une jeune fille arrivée à un moment clé de son existence, celui où l’insouciance doit céder la place aux responsabilités. Un passage ardu et formateur, prélude à une autre phase de sa vie. Et si tous les possibles s’ouvrent à elles, encore faut-il qu’elle accepte la douleur passagère résultant de ce choix. C’est à cette seule condition qu’elle peut espérer grandir.

Poumon vert se révèle au final comme un des points d’orgue de la collection « Une Heure-Lumière », pour ne pas dire comme LE point d’orgue d’une collection qui a su séduire par son exigence.

Poumon vert (Breathmoss, 2002) de Ian R. MacLeod – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2017 (novella traduite de l’anglais par Michelle Charrier)

Les lions d’Al-Rassam

Avec cette énième réédition Des lions d’Al-Rassan chez l’Atalante, voici l’occasion de lire l’une des œuvres les plus fortes et personnelles de Guy Gavriel Kay, à mille lieues du laborieux cycle de « La tapisserie de Fionavar ». Attention, chef-d’œuvre !

« Les pas des hommes sont autant de traces dans le désert. Rien n’est destiné à durer sous l’orbe des lunes. Même le soleil se couche. »

Trois peuples, trois religions cohabitent dans l’ancienne Espéragne. Au Nord, les royaumes désunis des Jaddites, adorateurs du soleil, se disputent la suprématie sur la péninsule, cherchant à reconquérir leurs terres perdues du Sud. En ce lieu, l’empire d’Al-Rassan a éclaté, déchiré entre plusieurs cités-États, contraignant les asharites, fidèles aux étoiles venus du désert, à payer un tribut au Nord pour acheter la paix. Enfin, honnis de tous et pourtant indispensables, les Kindaths, éternels errants vénérant les deux lunes, s’accommodent des sursauts de l’Histoire, tout en restant conscient que « où que souffle le vent, il pleuvra sur les Kindaths. »

Mais, le délicat équilibre prévalant depuis des décennies s’apprête à éclater, entraînant dans ses soubresauts les destins de trois personnages. Celui de Rodrigo Belmonte, LE Capitaine à la réputation de droiture et de vaillance, celui de Ammar Ibn Khairan, poète, diplomate, soldat et assassin du dernier calife d’Al-Rassan, et celui de Jehane, Kindath et médecin réputée.

Après l’Italie de la Renaissance (Tigane), la Provence médiévale du fin amor (La chanson d’Arbonne), c’est au tour de l’Espagne de l’Al Andalus d’être mise en scène de manière détournée par le truchement de la fantasy de Guy Gavriel Kay. Ici, point de créatures merveilleuses ou horrifiantes ni de magie de pacotille, juste des faits d’inspiration historique dans leur cruel et inexorable déroulement. L’auteur canadien tisse ainsi une tapisserie empreinte de mélancolie, prenant pour trame l’histoire de l’Espagne et pour intrigue les destins individuels de quelques personnages fictifs.

Réécriture du mythe du Cid et de la Reconquista, Les Lions d’Al-Rassan oppose un Occident et un Orient alternatif pour en retenir l’universalité du propos et le caractère épique. On vibre ainsi pendant les batailles, on s’enthousiasme pour le cosmopolitisme et la tolérance, on enrage devant la peur, l’ignorance qui stimulent la bassesse et la haine jusque dans le cœur des plus purs (envolée lyrique n°3544). Bref, on se laisse aller, sans succomber à cette éreintante conception manichéenne colportée par de nombreux romans de fantasy.

En conclusion, Les lions d’Al-Rassan montre de manière magistrale, il y en a besoin actuellement, qu’il existe une autre façon de faire de la fantasy et qu’il est possible de réenchanter l’Histoire.

Les lions d’Al-Rassan de Guy Gavriel Kay (The Lions of Al-Rassan, 1995) – Rééditions L’Atalante, collection « La petite dentelle », 2017

Crimes apocryphes

Le Défi Lune d’encre a encore frappé. Que fait la police !

La quatrième de couverture des Crimes apocryphes présente René Reouven comme un « trésor national ». Bigre ! Une telle assertion mérite qu’on s’y arrête, même si ses récits holmésiens, déjà publiés chez « Lunes d’encre » sous le titre de « Histoires secrètes de Sherlock Holmes » puis réédités en poche, n’usurpent pas leur excellente réputation.

Science Fiction, non ! Imaginaire, oui !

Le lecteur de science-fiction peut sans doute être étonné par la parution dans la collection « Lunes d’encre » de deux ouvrages qui – en fin de compte – n’appartiennent pas à ce genre. Néanmoins, avant de pousser des cris d’orfraie, puis de se lamenter sur la décadence supposée de ce champs de l’Imaginaire (la SF est morte !), voire sur le manque d’inspiration des éditeurs (ils ne prennent plus de risques ces sauvageons !), le lecteur serait bien avisé de lire ce qui suit.

Déjà connu dans la collection « Lunes d’encre » pour deux livres, La Partition de Jéricho et Histoires secrètes de Sherlock Holmes, René Reouven fait partie de ces écrivains populaires disposant de plusieurs nuances à leur plume. Ayant lu le second titre, je n’ai pu que me réjouir de la publication des deux volumes de ces Crimes apocryphes, où se révèlent une fois de plus les qualités d’écriture, d’érudition et d’imagination d’un véritable conteur. Je l’affirme d’ailleurs sans ambages : je suis désormais fan de l’auteur, la pire espèce qu’il soit en ce bas monde après celle de l’écrivain prolifique de Fantasy.

Pour les amateurs de faits, Crimes apocryphes rassemble sept romans, dont un inédit, et deux novellas. Les deux volumes sont enrichis d’une préface et d’une bibliographie bien informée de Jacques Baudou, chaque texte étant de surcroît commenté par René Reouven lui-même. A tout ceci, il convient d’ajouter des illustrations de couverture de Guillaume Sorel du meilleur effet.

Les confections d’un érudit du crime.

Le crime fournit le fil directeur, un fil évidemment rouge sang, à ces deux volumes composés par René Reouven. L’auteur semble d’ailleurs intarissable sur ce point. Rien d’étonnant lorsque l’on sait qu’il est à l’origine du roboratif Dictionnaire des assassins. Il ne s’agit néanmoins pas ici de nous décrire par le menu les investigations d’infatigables enquêteurs au prise avec des crimes insolubles ou des énigmes mystérieuses. Même s’il dresse en creux leur portrait, René Reouven fait du crime, ici conçu comme un des beaux-arts, le cœur de ses récits. Des crimes élaborés comme des œuvres d’art et imaginés par des esthètes criminels. Ainsi, au cours d’un jeu de rôle où les participants doivent proposer un scénario de crime parfait, les membres du Cercle de Quincey se laissent prendre au jeu du boulevard du crime. De la même façon, dans « Souvenez-vous de Monte-Cristo », le meurtrier imagine une vengeance en s’inspirant des Mémoires de Jacques Peuchet, œuvre réelle ayant elles-même fournie la matière du roman d’Alexandre Dumas, Le comte de Monte-Cristo. Bien entendu, ces belles mécaniques échappent au contrôle de ces artisans du crime pour la plus grande joie du lecteur qui ne peut qu’admirer, l’implacable enchaînement des événements conduisant au châtiment.

Romancier et écrivain.

Dans plusieurs interviews, René Reouven avoue avoir développé le goût pour la lecture dans les pages des feuilletonistes plutôt que dans celles des auteurs des belles lettres. Paul Féval, Pierre Souvestre et surtout Zevaco figurent dans son panthéon personnel. Voyage au centre du mystère est à la fois un véritable roman feuilleton et un hommage au roman feuilleton (ce n’est pas par hasard si Pierre Souvestre lui-même apparaît dans ce roman). Affrontement ontologique entre deux personnages, l’un personnifiant le crime et l’autre la justice, ce roman alterne dans deux parties les points de vue du criminel et du policier. Le lecteur suit ainsi cette lutte du glaive et du poignard des deux côtés de la barrière. En dépit du mépris des partisans des belles lettres pour le roman feuilleton et toutes les manifestations de la littérature populaire, René Reouven écrit ici d’une plume que pourrait lui envier beaucoup de ces chantres de la grande littérature. Il enlumine ses intrigues complexes et documentées, en usant de la subtilité des tournures et de la richesse du vocabulaire comme un maître orfèvre. De surcroît, avec un humour délicieux et un certain goût pour le calembour.

Imaginaire littéraire et historique revisités.

La littérature et l’Histoire irriguent l’imagination de René Reouven, lui offrant l’opportunité de restituer l’esprit et le contexte d’une époque avec une économie de moyens et une érudition historique et littéraire impressionnante. Que ce soient la Mésopotamie antique (Tobie or not Tobie), la France des Lumières (Le grand sacrilège), le XIXe siècle victorien (Les grandes profondeurs) ou français (Les confessions d’un enfant du crime et Voyage au centre du mystère), le Far West de la conquête américaine (Le rêveur des plaines), René Reouven investit l’Histoire et l’enrichit par son imagination au point de flouter les contours de la réalité et de la fiction. N’avoue-t-il pas d’ailleurs en commentaire des Confessions d’un enfant du crime : « c’est un roman dont on peut dire que si je ne peux prouver que tout ce qui est dedans est vrai, personne ne pourra prouver que ce qui est dedans est faux. » Bref, au viol de l’Histoire, il préfère le consentement mutuel.

La narration à la première personne, en forme de témoignage, et la multiplication des points de vue par l’utilisation d’extraits de journaux ou de correspondances intimes, faisant entrer le lecteur dans la confidence, renforcent cette impression de réel. De même, les nombreuses références ou hommages à des auteurs classiques et moins classiques (René Reouven ne faisant pas de discrimination, la liste de ses références est longue), l’implication des auteurs eux-mêmes et de leurs créatures dans l’intrigue participent fortement au processus, créant une connivence ludique avec le lecteur (voir le patchwork, composé de citations empruntées à des personnages renommés, inséré dans l’intrigue de Tobie or not Tobie). Avec un grand plaisir, on retrouve ainsi Jules Verne, Mary Godwin, Lord Byron, le docteur Polidori, la bête du Gevaudan, John Chisum, Pat Garret, Billy the Kid, Gérard de Nerval, Lautréamont, William Crookes, Robert-Louis Stevenson, Jack l’éventreur et bien d’autres au détour des pages de ces deux impressionnants volumes.

Arrivé au terme de cette longue chronique, difficile d’afficher une préférence. Tous les textes présentés ont des qualités indiscutables. Peut-être peut-on signaler deux axes pour guider la lecture, l’un nettement plus policier (Tobie or not Tobie, Les confessions d’un enfant du crime, Voyage au centre du mystère, Le cercle de Quincey et Souvenez-vous de Monte-Cristo) et l’autre mêlant Histoire et fiction teintée de fantastique (Le grand sacrilège, Un fils de Prométhée, Le rêveur des plaines et Les grandes profondeurs).

Dans tous les cas, ces Crimes apocryphes proposent quelques longues heures de lecture et de plaisir car, contrairement à de nombreux autres auteurs, René Reouven ne laisse pas le lecteur sur le bord de la route.

Crimes apocryphes de René Reouven – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006