Chasse royale I – De meute à mort

Le temps s’est écoulé comme l’eau courant au pied du Gué d’Avara, la capitale des rois du monde, ces Bituriges fiers et ombrageux. Neuf années ont été sacrifiées à la paix, remisant les malédictions et les rancunes au profit d’un équilibre fragile. Depuis qu’il a prêté allégeance à son oncle Ambigat, retrouvant pour lui-même et son frère ses prérogatives de prince de lignée royale, Bellovèse semble être devenu un allié fidèle du Haut Roi. Jouissant du statut de héros, il guerroie pour celui que d’aucuns considèrent encore comme un usurpateur, accomplissant des exploits qui accroissent sa renommée, mais aussi les jalousies. Récemment, il a ainsi fait prisonnier un protégé du roi des Éduens, un soldure ayant pris la fâcheuse habitude de voler les troupeaux bituriges. Un gaillard à la chance insolente, béni des dieux ou profitant de quelques complicités au sein des territoires du Haut Roi. Peu importe les superstitions, Bellovèse n’est pas peu fier de l’avoir capturé, gardant le secret sur la ruse dont il a usé pour le piéger. Le succès a pourtant son revers, focalisant l’attention de tous sur le jeune champion. Les convoitises croissent en effet au fur et à mesure que l’étoile du Haut Roi Ambigat pâlit. Mauvaises récoltes et maladies apparaissent comme autant de signes de ce déclin. Des signaux de mauvais augures renforcés par une succession rendue compliquée par le remariage du souverain. De quoi attiser l’impatience d’une jeunesse n’attendant que de contribuer à sa propre gloire, sous le regard des dieux et de leurs intercesseurs, les druides.

Chasse royale – De meute à mort est le deuxième volet de la Saga « Rois du monde ». Du moins, il l’était jusqu’à ce que le texte échappe complètement au contrôle de Jean-Philippe Jaworski, devenant le premier tome d’un second volet désormais décliné en quatre livres. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Ceci n’empêche pas Chasse royale – De meute à mort de tenir toutes les promesses esquissées dans Même pas mort. On y retrouve en effet toutes les qualités de son prédécesseur. D’abord, une langue riche, précise et imagée, peut-être un tantinet verbeuse, mais incontestablement évocatrice. Un souci de vraisemblance intact, jusque dans le moindre détail, s’efforçant de redonner vie avec succès au monde de la Gaule celtique, dont on est condamné à déchiffrer les traces à travers les bribes livrés par les rares écrits antiques et les trouvailles de l’archéologie. L’ensemble est enfin porté par un souffle épique intense, où complots, trahisons et combats se succèdent sans paraître forcé.

Certes, Chasse royale – De meute à mort n’est pas exempt de défauts, parmi lesquels on pointera surtout un délayage bavard, perceptible surtout dans la partie de chasse à courre que nous sert Jean-Philippe Jaworski en guise d’ouverture. Heureusement, à partir de la célébration de l’été à Autricon, tout le second segment du roman nous fait oublier l’ennui de cette petite centaine de pages. On manque d’ailleurs de mots pour qualifier ce morceau de bravoure époustouflant où la tension et la violence des exploits accomplis ne se relâchent à aucun moment. Le second opus de « Rois du monde » confirme également par sa structure son caractère de saga oscillant entre histoire et légende. La nature orale du récit transmis par Bellovèse à son invité grec et la teneur rétrospective de son dit entretiennent une parenté évidente avec la matière des récits irlandais dont elle constitue un avatar romancé.

Jean-Philippe Jaworski fait ainsi œuvre de conteur et d’auteur, brodant sous nos yeux un légendaire celtique riche et foisonnant dont on attend la suite avec d’autant plus d’impatience qu’il nous abandonne abruptement en rase campagne, sous les murs d’Autricon, avec un Bellovèse en fâcheuse posture. À suivre, donc. Vite !

Chasse royale I – De meute à mort – Rois du monde, 2 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque »,  mai 2015

Le Livre jaune

À l’ombre de Chambers, Dante, James Matthew Barrie (toujours) et Mircea Eliade, Michael Roch propose un nouveau voyage littéraire en terre d’Imaginaire. Une ballade mise en page par les éditions Mü dans un superbe écrin, peut-être un tantinet onéreux quand même. Que les esprits chagrins se consolent cependant car, si Le Livre jaune coûte un demi-rein, il recèle des pages d’une beauté fascinante, un tourbillon de mots qui vous emmène très loin. Abandonnant Peter Pan et le Pays des enfants perdus, Michael Roch cingle vers une autre île solitaire, celle abritant la cité de Carcosa, et toutes ses autres déclinaisons toponymiques situées au seuil de l’Ailleurs. Il nous embarque dans une quête, au cœur de limbes habitées de fantômes hésitant entre la vie et la mort, l’existence et le néant, en compagnie d’un pirate à la dérive, cherchant vengeance auprès du Roi en jaune, et peut-être aussi à la poursuite du sens de la vie.

« En nous résonnent deux mélodies : celle de l’être aimant le monde et celle de l’être absent du monde. Il ne convient pas de choisir l’une pour détruire l’autre, cela est impossible. Mais celle que l’on fredonne donnera la teinte de notre symphonie. Et nous serons au monde l’air que nous sifflerons. »

Il ne faut guère longtemps pour succomber à la petite musique textuelle du nouvel opus de Michael Roch, un attrait que l’on avait déjà éprouvé à la lecture de Moi, Peter Pan, et qui ne tarde pas à se manifester à nouveau dès les premières pages. Présenté comme l’« Acte Second » d’une introspection ne disant pas son nom, Le Livre jaune déroule une prose dense, tout en circonvolutions poétiques, où la puissance d’évocation se conjugue à la préciosité d’une langue empruntée au lyrisme du registre théâtral. Découpée en quatre parties, tissée de réminiscences, Le Livre jaune prend place dans le décor d’une cité aux contours changeants, dont les multiples strates évoquent à la fois le labyrinthe de la mémoire, la Tour de Babel, un château hanté par les âmes damnées et un cul-de-basse-fosse infernal que n’aurait pas désavoué ni Dante, ni Piranèse.

Très rapidement, on renonce à rationaliser sa lecture, préférant s’immerger dans les pages de cette longue novella, pour goûter avec gourmandise à l’amour des mots de l’auteur et aux descriptions teintées d’onirisme où prévaut la lenteur et un champ lexical loin d’être en friche. Mais surtout, on se frotte avec délectation à la mélodie entêtante fredonnée par Michael Roch, un air nous invitant à reconsidérer le monde d’un regard dessillé de ses regrets, prêt à appréhender les aléas du quotidien, prêt à imprimer sa propre histoire sur les pages vierges de l’à venir. Bref, prêt à prendre en main son destin. Une bien belle manière de s’affranchir des carcans de l’existence pour un beau récit flirtant avec la poésie en prose. « La vie se comprend, la vie s’apprend, et puis on lui rend pièce. »

Rendons donc hommage encore à Michael Roch pour cette ballade, certes parfois exigeante, mais dont on ressort transformé.

Le Livre jaune – Michael Roch – Editions Mü, mai 2020

Corniche Kennedy

À l’instar des feuilles mortes, les prix littéraires tombent en automne. De quoi alimenter le marronnier des médias. De quoi relancer aussi les ventes, pour le plus grand contentement de l’éditeur, tout en flattant l’égo de l’auteur. Je confesse n’accorder qu’une attention mollassonne à ce spectacle. Le feu des projecteur, le jeu des petites phrases, les sous-entendus, les tensions affleurant lors de la révélation des nominés, tout cela m’indiffère et, à vrai dire, ce n’est pas un prix qui me fera lire un roman.

Les prix ne manquent pas pour récompenser l’œuvre de Maylis de Kerangal. Prix Médicis, prix Franz-Hessel, prix Landerneau, prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, Grand prix RTL-Lire, prix des lecteurs de l’Express-BFM TV, prix Relay, prix Orange du livre et j’en passe, l’autrice n’est plus multi-primée, elle est carrément sponsorisée. Autant de louanges devraient susciter la méfiance. Mais, les avis encourageants de certaines de mes sources ont finalement eut raison des dernières réticences.

Que dire de Corniche Kennedy sans en affadir le propos ? Résumer l’histoire ? Celle-ci tient sur un ticket de bus (ou de métro). D’un côté la bande de la Plate, des jeunes ayant pris quartier sur un bout de caillou, au pied de la corniche à Marseille, se prenant pour les plongeurs d’Acapulco. De l’autre, un maire excité, surnommé le Jockey, souhaitant mettre un terme aux plongeons de cette racaille des quartiers désargentés de la cité phocéenne. Faire place nette ! Rendre la corniche à la circulation automobile. Et rien d’autre ! Entre les deux, un flic désabusé, revenu de tout, cuvant son spleen dans l’alcool. Il ne se passe pas donc grand chose sur la Plate. On se regarde, on se toise, on se défie, on joue au jeu de la séduction. On cache ses blessures intimes tout en cherchant à être quelqu’un ou du moins à le paraître. Et on plonge, pour le frisson du saut (chiche !), pour cet instant fugitif où, entre ciel et mer, on embrasse le monde dans sa totalité.

Non, résumer l’histoire de Corniche Kennedy n’est tout simplement pas tenable car les clichés déjà-vus, déjà lus ailleurs, se révèlent au final un prétexte, un décor, permettant à l’écriture de Maylis de Kerangal de se déployer dans toute son ampleur. Somptueuse, rythmée, déconstruite, à hauteur d’homme, la prose de l’autrice happe l’attention. Elle installe une atmosphère, campe les caractères, exprime les non-dits. Elle se révèle idéale pour décrire cette période trouble et troublante, propice à tous les excès, que l’on nomme adolescence. Quelque chose d’alchimique se met ainsi en place. Un tropisme irrésistible. Les phrases de Maylis de Kerangal sonnent vrai. Elles réveillent des échos familiers, des souvenirs enfouis dans les tréfonds de la mémoire. Quelque chose de visuel, d’olfactif que l’on perçoit également à l’oreille. Quelque chose dont il est difficile de dresser le compte-rendu sans en affaiblir l’effet. Aussi, en guise de conclusion, laissons la parole à l’autrice.

« Ils se donnent rendez-vous au sortir du virage, après Malmousque, quand la corniche réapparaît au-dessus du littoral, voie rapide frayée entre terre et mer, lisière d’asphalte. Longue et mince, elle épouse la côte tout autant qu’elle contient la ville, en ceinture les excès, congestionnée aux heures de pointe, fluide la nuit – et lumineuse alors, son tracé fluorescent sinue dans les focales des satellites placés en orbite dans la stratosphère. Elle joue comme un seuil magnétique à la marge du continent, zone de contact et non de frontière, puisqu’on la sait poreuse, percée de passages et d’escaliers qui montent vers les vieux quartiers, ou descendent sur les rochers. L’observant, on pense à un front déployé que la vie affecte de tous côtés, une ligne de fuite, planétaire, sans extrémités : on y est toujours au milieu de quelque chose, en plein dedans. C’est là que ça se passe et c’est là que nous sommes. »

Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal – Réédition Gallimard, collection Folio/poche, 2010

Trop semblable à l’éclair

Après une période de troubles ayant failli entraîner sa disparition, l’humanité a opté pour un changement de paradigme aussi brutal que radical. États-nations et religions ont été ainsi remplacés par une oligarchie composée de sept Ruches qui dirigent le monde, redessinant la société à la lumière de la philosophie du XVIIIe siècle. Sept Ruches pour les gouverner tous, et peut-être sept Ruches pour les lier tous… Parce qu’il a commis un crime effroyable, Mycroft Canner a été condamné à une forme d’esclavage. Instrument du pouvoir des Sept, mais aussi principal souffre-douleur de leurs éminences grises, il est chargé d’enquêter sur le vol et la falsification d’une liste de noms dont l’ordre importe beaucoup dans l’équilibre du pouvoir. Et, comme si cela ne suffisait pas, le voilà bombardé protecteur d’un enfant capable de donner vie à l’inanimé et apte à ressusciter les défunts…

Ne tergiversons pas. Trop semblable à l’éclair a fait partie des nouveautés très attendues, paru en 2019 à l’occasion du festival des Utopiales (où l’autrice était d’ailleurs présente). De ce fait découle une légitime curiosité, titillée davantage encore par les louanges d’une blogosphère portée à ébullition, par une critique élogieuse et quelques récompenses, notamment le prix Compton Crook et un Campbell Astounding Award. Bref, avec la parution du premier opus de la tétralogie «  Terre Ignota », le Bélial’ fait le pari de l’audace, de l’exigence et de la sidération. Dès les premiers chapitres, le lecteur se retrouve en effet immergé dans un futur où le meilleur des mondes possibles, issu du creuset de la philosophie des Lumières, a abouti à l’émergence d’une utopie aussi étrangère à nos yeux que pourrait paraître notre présent à un homme ayant vécu à la Renaissance. Ada Palmer n’a cependant pas oublié les leçons d’Ursula Le Guin, pour laquelle toute utopie recèle une part d’ambiguïté. Dans ce futur ultra-connecté, unis par un réseau centralisé de voitures volantes, où chaque individu est tracé, où le genre est considéré comme un archaïsme ou un objet de fétichisme, y compris dans la langue, où les religions sont proscrites au profit de directeurs de conscience chargés des questions métaphysiques (les sensayers), où les nations ont cédé la place à des organisations communautaires librement constituées, où les familles ne sont plus fondées sur les liens du sang mais sur les affinités, il y a tout de même quelque chose de pourri, pour paraphraser Shakespeare – qui donne par ailleurs son titre au roman. Et il ne faut guère compter sur le narrateur, Mycroft Canner lui-même, pour contester cette impression. Bien au contraire, il aurait même plutôt tendance, en bon narrateur non fiable, à brouiller les pistes, interpellant régulièrement le lecteur d’une manière très théâtrale afin de susciter adhésion ou réprobation.

À n’en pas douter, Trop semblable à l’éclair est un roman clivant, d’une densité confinant au repoussoir pour les uns, d’une érudition foisonnante et d’une ambition incroyable pour les autres. Le premier volume de la tétralogie «  Terra Ignota » n’est pas en effet un livre facile d’accès. L’autrice ne s’embarrasse pas de didactisme pour livrer au lecteur les clés de son univers. Le roman d’Ada Palmer demande que l’on s’accroche, que l’on persévère afin d’aller au-delà de la linéarité apparente de son double arc narratif. Il demande que l’on s’intéresse à la philosophie et à la pensée des Lumières, sans renoncer à une certaine dose de sense of wonder. Pourvu de l’illustration de couverture originale de Victor Mosquera déployée sur de larges rabats, et d’une interview de l’autrice américaine en guise de postface, Trop semblable à l’éclair se pare au final des vertus d’une science-fiction complexe et stimulante, formant une sorte de diptyque avec Sept Redditions.

Un avis plus mitigé ici.

Trop semblable à l’éclair (Too Like The Lightning, 2016) de Ada Palmer – Le Bélial’, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Les Enfers Virtuels

Au temps des voyages dans l’espace, de l’énergie illimitée, des Intelligences artificielles coopératives, des traitements antisénescence, de l’antigravité et de la fin des maladies handicapantes, l’immortalité, sous la forme d’une sauvegarde de l’état mental, semble un développement naturel du progrès technologique. L’enregistrement de la personnalité d’un être intelligent, en d’autres temps on aurait dit son âme, sa copie dans un nouveau corps ou dans un environnement virtuel, sorte de paradis numérique, ou son stockage dans des banques de données, apparaissent de l’ordre du possible, voire de l’enviable. Et, avec la mise en réseau de tous les paradis, les possibilités de vaincre l’ennui semblent quasi-infinies. Mais, quid des Enfers ? Quid de la valeur morale de leur existence ?

Au sein de la métacivilisation galactique, le consensus est loin de prévaloir. Deux camps s’affrontent par simulations interposées pour décider de leur devenir. Pour les uns, ils doivent être considérés comme un reliquat du cerveau reptilien et donc à ce titre effacés définitivement. Pour les autres, les Enfers demeurent le seul moyen de contrôle social efficace pour contrebalancer la tendance inhérente au Mal de la vie. Prin et Chay militent pour la suppression des Enfers. Infiltrés dans les tréfonds infernaux, exposés aux mille et un tourments de la Gehenne, aux supplices cruels des démons, aux souffrances indicibles des damnés, les deux jeunes universitaires pavuléens sont finalement séparés. Prin revient dans le Réel avec un récit épouvantable, de nature à ébranler les certitudes, vaincre l’indifférence et infléchir ainsi le cours de la guerre entre les pro et anti-Enfers, au grand dam des premiers qui pensaient l’emporter. Mais, il revient aussi avec la culpabilité chevillée au cœur.

Lededje est une intaillée. Elle a toujours vécu avec la marque infamante des esclaves, encodée jusqu’aux tréfonds de ses gènes. Selon les normes sociales sichultiennes, elle est une propriété, un meuble de luxe dont les motifs tatoués dans sa chair attestent de son statut inférieur. Un ornement à la merci de son maître, le cruel et dépravé Veppers. L’oligarque a fait de son corps un jouet sexuel, laissant libre cours à une perversité n’ayant d’égale que son égoïsme bien compris. Libérée de son emprise par la mort, elle est reventée (réincarnée) inopinément au sein de la Culture, ne songeant plus alors qu’à assouvir sa vengeance. Sa vendetta personnelle pourrait bien influer sur le déroulement de la confliction entre le Virtuel et le Réel.

Neuvième titre du cycle de la Culture, en comptant la novella L’État des arts et le roman Inversions, Surface Detail nous permet de renouer avec l’utopie ambiguë du regretté Iain M. Banks. Paru en France en deux tomes, sous le titre Les Enfers Virtuels, l’ouvrage s’annonce sous les auspices de la vengeance et d’un conflit moral et politique entre les tenants d’une justice immanente mais biaisée, et leurs opposants. Une confliction menaçant de faire irruption dans le Réel (majuscule y comprise). Bien entendu, la Culture pourrait prendre sa part dans cette guerre. Par d’autres moyens…

Comme souvent chez Banks, le macrocosme, l’univers démesuré et foisonnant de la civilisation pangalactique, n’est qu’un décor théâtral, une trame propice à la déconstruction. Un (space)opéra plein de bruit et de fureur où se déroulent des passions finalement très humaines. La Culture s’y révèle un acteur majeur, mais pas hégémonique, oscillant sur le fil de sa culpabilité après l’échec de la guerre indirane (quelques milliards de morts quand même) et son irrésistible tendance à l’ingérence, via l’officine secrète Circonstances Spéciales.

Iain M. Banks entremêle plusieurs trames, apparemment indépendantes les unes des autres, avant de nous livrer un final riche en surprises et pyrotechnie. Bien sûr, l’ironie n’est pas absente du propos de l’auteur écossais, se manifestant par l’entremise de mentaux excentriques et autres Ultériorisés, dépourvus d’état d’âme lorsqu’ils passent à l’action, mais non dénués d’une certaine éthique. Nul doute que l’on se souviendra longtemps de Demeisen, l’avatar de l’UOG de classe Abominator En Dehors Des Contraintes Morales Habituelles. Mais, Banks spécule aussi sur la nature du réel, simulation dans la simulation. Une approche menant droit à la folie ou à un sentiment de sidération, émotion éminemment science-fictive. La vie y apparaît ainsi comme une vaste plaisanterie, conçue et dirigée par une entité ayant le goût pour l’absurde. Il solde enfin ses comptes avec la religion, outil de contrôle social entre les mains de politiques peu scrupuleux usant de la foi comme d’un aiguillon moral biaisé, agitant la menace de la damnation comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’existence. La peur comme moyen de gouvernance, rien de neuf sous le soleil.

Même s’il se révèle au final moins poignant ou virtuose que Le Sens du Vent ou L’Usage des Armes, Les Enfers Virtuels ne dépare donc pas dans le cycle de la Culture. Bien au contraire, il l’enrichit d’une facette supplémentaire, à la fois profonde et drôle, mais à la condition d’apprécier l’absurdité de l’existence.

Les Enfers Virtuels 1 & 2 (Surface Detail, 2010) de Iain M. Banks – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », 2011 (roman traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier)

Briseurs de grève

Valerio Evangelisti aime nous faire détester ses personnages. Pas question de s’attacher ou de s’identifier, à moins d’être sévèrement déviant ou sociopathe. Briseurs de grève ne fait pas exception à la règle. Pendant plus de quarante ans, on suit Bob Coates, un pauvre type persuadé d’œuvrer dans le sens du progrès en protégeant la libre entreprise contre la racaille étrangère et les sectateurs du socialisme.

De la Commune de Saint-Louis en 1877 jusqu’en 1919, le bougre est dépêché sur tous les fronts de la guerre sociale, infiltrant les syndicats naissants pour le compte de plusieurs agences de détectives privés. D’abord auprès de l’agence Furlong, puis à la William J. Burns International Detective Agency, appelée grâce à sa collaboration avec l’État à donner naissance au FBI. Inlassablement, il écoute les confidences des militants, espionne leurs agissements et renseigne des rapports adressés à ses supérieurs, contribuant ainsi à torpiller les initiatives de travailleurs considérés plus que jamais comme une classe dangereuse dont il convient de briser l’union, de peur qu’elle ne renverse le rapport de force. Dans une Amérique en proie au racisme, aux préjugés de toute sorte et à une paupérisation qui ferait passer les récits de Dickens pour des comptines destinées aux enfants, Coates s’efforce d’entretenir l’illusion de l’American way of life. Il est un outil tranchant et froid, sans scrupule ou si peu lorsqu’il s’agit d’agir. Un type détestable, veule et sans autre ambition que celle de haïr ses semblables, compagnons d’infortune broyés par le capitalisme.

Dans la continuation d’Anthracite, mais aussi de Nous ne sommes rien soyons tout ! avec lesquels le présent roman forme une trilogie, Valerio Evangelisti n’en finit pas de brosser le récit violent et désabusé de la guerre sociale aux États-Unis. Un conflit mené par un patronat vulgaire, n’hésitant pas à jouer avec les frontières floues de la légalité pour arriver à ses fins, avec la complicité de l’État, de la presse et d’agences de détectives privés âpres au gain. Il fait ainsi œuvre d’historien populaire, restituant la montée irrésistible d’un syndicalisme d’abord attaché aux fraternités professionnelles calquées sur le modèle maçonnique, puis plus offensif, conquis aux idées du socialisme et de l’anarchisme importées d’Europe par les migrants.

Sans faire l’impasse sur les compromissions ou les querelles d’un prolétariat en proie au corporatisme et aux divisions doctrinales, Coates raconte les succès et les échecs des travailleurs face au patronat entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, mêlant son vécu personnel médiocre à l’histoire tumultueuse du mouvement social américain. En dépit de la violence des milices patronales et de la répression du gouvernement, il témoigne ainsi de l’émergence des Wobblies, artisans acharnés du One Big Union et d’un anarcho-syndicalisme prônant l’autogestion et l’action directe. Son récit apporte un éclairage social à l’histoire américaine, redonnant sa juste place au peuple d’en bas décrit par Jack London, dont la prose sert de toile de fond à Briseurs de grève, au même titre que les chansons de Joe Hill.

On découvre enfin le rôle des agences de détectives privés, à commencer par les Pinkerton, rendus célèbres grâce à leur lutte contre les Molly Maguires, croisant au passage Dashiell Hammett, mais aussi la William J. Burns International Detective Agency, appelée à devenir le FBI. Ce mercenariat aux méthodes criminelles incontestables a joué un rôle essentiel dans la répression du mouvement ouvrier, acquittant sa fonction sans état d’âme au service de ce qu’il convient d’appeler la ploutocratie américaine.

Briseurs de grève apparaît donc comme un savant mélange d’histoire sociale et de roman noir, illustrant à merveille le courant du New Italian Epic. Le complément idéal pour lire L’histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn ou la bande dessinée consacrée à l’Industrial Workers of the World, coordonnée par Paul Buhle & Nicole Schulman. Mais surtout, le roman de Valerio Evangelisti rappelle l’existence des Wobblies dont le combat s’incarne encore de nos jours chez des travailleurs du fast-food ou dans le domaine de l’emploi précaire.

Briseurs de grève (One Big Union, 2012) de Valerio Evangelisti – Éditions Libertalia, octobre 2020 (roman traduit de l’italien par Paola De Luca & Gisèle Toulouzan)

Les agents de Dreamland

De Caitlín R. Kiernan, Internet nous apprend qu’elle mène de front une carrière dans la paléontologie et la littérature, alternant les scenarii de comics et l’écriture de romans ou de nouvelles. La science-fiction et la fantasy semblent être ses genres de prédilection, même si elle ne dédaigne pas le fantastique où elle a été primée pour un titre traduit dans nos contrées (La fille qui se noie). Je la découvre cependant ici avec le vingt-cinquième titre de la collection « Une Heure-Lumière » pour lequel je confesse un coup de cœur. Savoir que cette novella s’inscrit dans une courte série intitulée « Tinfoil Dossier » a l’avantage et l’inconvénient de me réjouir et de m’effrayer. Tout est foutu !

« Vous êtes ce que vous êtes, jusqu’à ce que vous ne le soyez plus. Toutes les choses sont seules dans le temps. Le temps est le navigateur, et nous ne sommes que des autostoppeurs. »

Les agents de Dreamland ne verse pas dans les lovecrafteries, bien au contraire la novella relève de l’héritage lovecraftien, dans la meilleure acception du terme. Caitlín R. Kiernan ne se contente pas en effet de reprendre à son compte les éléments de l’imaginaire de l’auteur de Providence, elle se les approprie, proposant de surcroît un melting-pot d’influences diverses empruntées à la culture populaire, y compris musicale. Ésotérisme, dérive sectaire, complotisme, ufologie, champignon parasite et histoire secrète composent un récit qui, s’il ne livre pas LA solution, n’en demeure pas moins suffisamment inquiétant pour susciter le malaise et la sidération face à l’inconnu et à la petitesse de l’espèce humaine.

D’une plume imagée, pétrie de fulgurances redoutables, bénéficiant de plus de la traduction soignée de Mélanie Fazi, l’autrice américaine opte pour une narration résolument non linéaire, dessinant progressivement les contours d’une vérité indicible et sans espoir. Elle acquitte ainsi son tribut à Lovecraft, sans se montrer trop maniérée ou trop respectueuse de la matière originale, distillant l’horreur et l’étrangeté dans les angles morts d’un récit que n’aurait pas désavoué les scénaristes de la série X-Files. Les agents de Dreamland se distingue enfin par la radicalité de son propos et un pessimisme perceptible jusque dans le désenchantement du mystérieux Signaleur, mais aussi compréhensible à la lumière des révélations de l’inquiétante Immacolata Sexton, l’alter-ego féminin et britannique de l’agent américain.

Déroutant et malin, Les agents de Dreamland a donc tout pour séduire l’éventuel curieux, à la condition d’accepter le pacte de lecture proposé par Caitlín R. Kiernan. Reste à lire maintenant Noirs vaisseaux apparus au sud du paradis, paru au sommaire du numéro 99 de la revue Bifrost, histoire de prolonger le charme vénéneux de ce premier texte de la série « Tinfoil Dossier ».

Les agents de Dreamland de Caitlín R. Kiernan – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Mélanie Fazi)

Mictlán

« Le monde, c’est comme un grand semi-remorque que Dieu conduit sans savoir ce qui se passe à l’arrière. Il est enfermé dans la cabine et fonce, les yeux fixés sur la route pour ne pas finir dans le fossé… »

Coincé dans l’habitacle d’un semi-remorque frigorifique, Gros songe à sa vie, la vessie comprimée par une envie irrésistible de pisser. Le regard vissé sur l’horizon coupé en deux par l’asphalte de la route, il roule sans répit dans le désert depuis douze heures, loin des hommes, loin des vivants, sans vraiment avoir le choix. Le Gouverneur compte sur lui pour se faire réélire et ainsi poursuivre ses affaires avec les messieurs très riches qui préfèrent garder le secret sur leurs activités. Le Commandant lui a ordonné de prendre la route, sans s’arrêter sauf pour faire le plein. Si tu t’arrêtes, c’est pour toujours, lui a-t-il dit. Si tu t’arrêtes pour pisser, autant creuser ta tombe sur le bas-côté au milieu des ordures. Gros ne veut pas finir avec les canettes écrasées, les restes d’un sandwich moisi ou un préservatif jeté par un camionneur ayant levé une putain, à côté des milliers de cadavres qui pourrissent dans le désert. Il conduit sans répit, le regard oscillant entre la ligne d’horizon tranchée par l’asphalte et le rétroviseur, les mains crispées sur le volant. Mais, les gémissements de Vieux, endormi là-haut sur la couchette, le renvoie sans cesse à sa condition présente. Un mort en sursis, perdu sur la longue route du Mictlán, avec comme chargement cent cinquante-sept cadavres rendus méconnaissables, entassés dans des housses noires, à l’arrière dans la remorque réfrigérée.

Mictlán s’apparente au Salaire de la peur, mais avec un chargement beaucoup plus explosif que de la nitroglycérine. C’est aussi un instantanée de la tragédie mexicaine dont on ne perçoit que l’écume sanglante dans le confort lointain de notre démocratie pacifiée. Pour Gros, le Mexique se réduit à une longue route bordée par des fossés transformés en fosses communes. Un purgatoire où vie et mort se valent comme les deux côtés d’une pièce de monnaie tirée à pile ou face. Pile, on t’efface de la surface de la Terre. Face, on empile ton cadavre avec les autres, à l’arrière dans la remorque.

Mictlán se révèle aussi une parabole sur les motifs de la violence, de la peur, de la haine, de la corruption et de l’absence d’espoir ou de rédemption. Les chapitres sont autant de longues phrases déroulées comme une scansion funeste, ponctuée de virgules, d’explosions de violence sèche, sans possibilité de rémission. Avec comme seul témoin, un pays réduit à un désert où se tapit une créature antédiluvienne, le spectre d’une sauvagerie préhistorique, inhérente au genre humain. Dans ce pays dépourvu de lois autres que celle du plus fort, du plus rapide, du plus haineux, où les états d’âme et les scrupules sont autant de boulets entravant la survie, on ne pose pas de questions si l’on veut sauver sa peau.

Récit flirtant avec l’incantation, Mictlán pousse le lecteur dans ses ultimes retranchements, bousculant ses certitudes au rythme d’une prose obsédante et d’un road novel hanté par la mort, la culpabilité et l’absurdité de l’existence. Magistral, pas moins.

Mictlán de Sébastien Rutès – Éditions Gallimard, collection « La Noire », décembre 2019

Paria

« On ne se souviendra pas de nous, il dit. On ne se souviendra de personne dans cette pièce. Ni dans cette petite ville triste. Ce que nous pouvons espérer de mieux, c’est de laisser une blessure dans le monde. Et si elle est assez grande, il lui faudra du temps pour guérir. »

Longtemps après la fin des années 1960, Stewart Rome se rappelle de sa jeunesse. Désormais déchu de son mandat pour cause de malversations immobilières, l’ancien maire se souvient de ses jeunes années et du meurtre sordide de Masha Kucinzki dont on a rendu coupable Emmett Turner, un jeune noir pas très futé. Loin du flower power et de la lutte pour les droits civiques, l’adolescent qu’il était a beaucoup de choses à révéler et bien peu à se pardonner. Il se remémore le corps souillé et martyrisé de l’amour de sa vie, tel qu’il a été retrouvé dans un placard de service du sous-sol du lycée, et nourrit sa culpabilité de pensées noires dont les détails remontent dans sa mémoire comme une écume sale. Qu’a-t-il fait exactement ? Ou plutôt, que n’a-t-il pas fait ? Tout se brouille dans sa tête, les faits se dissociant entre réel et fantasme. Une seule chose semble pourtant sûre. Même si tout le monde se fiche de ce crime maintenant, il doit en payer le prix jusqu’à sa mort.

L’Amérique de Richard Krawiec n’a pas l’éclat technicolor du way of life auquel le cinéma nous a habitué. Elle pue de la gueule, a du poil aux pattes et crache sa haine de l’autre, le paria. L’Amérique de Richard Krawiec ne loue pas les vertus consolatrice de la résilience, elle n’a pas d’excuses, juste de mauvaises raisons. Elle choque, elle meurtrit les corps donnant des bleus à l’âme. Et pourtant, au sein de ce creuset crapuleux, des êtres humains vivent, tentant de justifier leur existence en dépit des saloperies dont ils sont les témoins et auxquelles ils contribuent par leur action ou leur inaction.

L’écriture de Richard Krawiec enlumine le pire de l’humanité, faisant de la médiocrité et de la veulerie un portrait sincère et parfois touchant, où l’empathie et la répulsion se partagent le terrain, à part égale. Vulnérables nous avait crucifié par son désespoir absolu, Paria enfonce le clou avec sa description d’un inframonde répugnant, livré en pâture aux pires instincts de l’homme.

En parfait narrateur non fiable de sa propre histoire, Stewart Rome met les doigts dans la plaie béante qui suppure depuis son passé, élargissant ses bords pour accroître la douleur. Il met en scène son adolescence banale, tiraillée entre une famille dysfonctionnelle et de bien mauvaises fréquentations à l’école. Entre addiction, préjugés et désirs bruts, le bon élève et futur maire reconstitue les différentes pièces du drame à l’origine de son dégoût pour la vie. Mais surtout, il nous livre son plus grand secret, sa crainte d’apparaître comme un paria aux yeux d’autrui. Le paria, ce marginal et solitaire chargé de tous les torts et de toutes les tares par la communauté. Celui qui sert de bouc émissaire et que l’on n’hésite pas à sacrifier si nécessaire. Ne voulant pas être ce paria, Stewart a finalement choisi d’être un lâche.

C’est ainsi que les hommes vivent a-t-on envie de dire en refermant ce livre, et de boire un coup, parce que c’est dur. Louons cependant les éditions Tusitala pour leur persévérance à faire découvrir un auteur à la plume sans concession.

Paria (Pariah) de Richard Krawiec – Éditions Tusitala, 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Charles Recoursé)

Le Chant mortel du soleil

Depuis des décennies, ceux des plaines endurent la menace de ceux du Qsar. Au retour de l’hiver, les géants déferlent en effet de la montagne pour piller les communautés sédentaires de la plaine et détruire leurs lieux de culte qu’ils honnissent par-dessus tout. Pour conjurer le péril et amoindrir les déprédations, le roi des plaines a jadis signé un accord avec ceux de la montagne, s’acquittant d’un tribut pour renvoyer les géants chez eux. Ses descendants pensaient ainsi avoir écarté pour longtemps la menace de leurs violents voisins. Mais, inspiré par un mystérieux sorcier masqué, le Grand Qsar Araatan décide de rompre ce pacte afin de mener la croisade contre tous les dieux jusqu’à son terme, traquant leur ultime représentant et ses fidèles réfugiés dans la cité sacrée d’Ishroun. Loin des préoccupations sanglantes des puissants de ce monde, Kossum s’efforce de survivre sous les quolibets, les brimades et les coups de ses maîtres. Née esclave, de surcroît au sein de la race maudite des Sukaj, elle ne trouve le réconfort que dans le dressage des chevaux. Délivrée du châtiment auquel on l’avait condamnée, elle fuit avec quatre cavaliers au service du Qsar. Elle ne tarde pas à entamer en leur compagnie un long voyage vers le soleil levant, à la rencontre de son destin.

Premier roman francophone édité par le label Imaginaire d’Albin Michel, Le Chant mortel du soleil calme tout net l’amateur de fantasy épique. Renouant avec les thématiques de Trois oboles pour Charon, titre paru chez Denoël « Lunes d’encre », le nouveau roman de Franck Ferric abandonne ici le destin funeste de Sisyphe, condamné à renaître pendant les pires batailles de l’Histoire jusqu’au terme de l’humanité, pour un univers âpre, confrontant la destinée des hommes et des dieux à l’illusion du libre-arbitre.

Dans un monde antédiluvien sur lequel pèse le joug d’une entropie irrésistible, une fin de cycle appelant à un renouveau, un reboot métaphysique, l’auteur met en scène l’absurdité de l’existence humaine et des grands desseins des rois et conquérants. On suit ainsi deux trames narratives, assistant au siège de la cité d’Ishtoun, un spectacle dantesque, prélude à cette Fin de Tout recherchée par ceux du Qsar. On chevauche aussi vers l’Est avec Kossum et ses compagnons de fortune, main dépareillée de guerriers désabusés, amputée de surcroît de son capitaine envers qui Kossum se sent redevable. Une interminable équipée au cœur de terres désertes, parmi les ruines de cités oubliées de tous et la poussière de leurs vestiges, à la recherche du tombeau d’un dieu mort et du berceau de la civilisation. Au cours du récit, la détresse intime se frotte à la marche d’une humanité en bout de course, se cherchant des raisons pour continuer à écrire sa propre histoire. Le bruit et la fureur des combats y côtoient le silence des tombes et la solitude de la steppe déserte. D’une écriture somptueuse, au champ lexical imagé et inventif conférant au texte une beauté primaire, Franck Ferric cherche le mot juste pour approcher au plus près de l’authenticité des émotions d’individus écrasés par le carcan de leur condition.

Avec un titre que n’aurait pas désavoué Gérard Manset, Le Chant mortel du soleil se révèle donc comme une geste épique, âpre et violente, enracinée à une époque crépusculaire, où des héros aux allégeances fragiles se cherchent des raisons de continuer à avancer, au-delà de l’horizon limité de leur destin, au-delà d’une Histoire écrite par les vainqueurs, au-delà d’une existence humaine fragile et éphémère.

Le Chant mortel du soleil – Franck Ferric – Editions Albin Michel Imaginaire, mars 2019