Guerre

guerre2Après deux romans parus aux défuntes éditions Moisson rouge, Guerre est le troisième titre de Vladimir Kozlov publié dans nos contrées. Et quoi de plus normal de le retrouver chez La manufacture de livres, dans la nouvelle collection « zapoï », label consacré à la fiction et à la non fiction russe, dont la direction a été confiée à Thierry Marignac, traducteur et découvreur de l’auteur.

Russie post-soviétique. Dans une ville de province, grise et terne, le groupe Vienne-75 a déclaré la guerre à la police, ces « gangsters en uniforme », qui rançonnent sans vergogne la population. Avec le concours d’un truand, retiré des affaires, et d’un ancien combattant de la guerre en Tchétchénie, cette bande d’étudiants organise à l’échelle locale une campagne d’attentats contre les forces de l’ordre. S’il s’inspire des terroristes des années 1970, le groupe ne revendique pourtant aucune idéologie et ne vise qu’à mettre un terme à l’arbitraire. Accomplies dans le plus parfait anonymat, leurs actions sèment la pagaille dans la police et au gouvernement régional. Elles attirent aussi l’attention de Andreï Nikitine, journaliste un tantinet désabusé, qui travaille pour l’organe de la presse locale, Oblastnaïa Tribouna.

« Les gens ont toujours besoin d’idées auxquelles se raccrocher, dans n’importe quel système, sous n’importe quel régime. À la fin des années 80, c’était la haine des soviets, de nos jours, c’est la consommation, dans les années 90, c’était le crime. Pourquoi considère-t-on que les archétypes de ces années-là sont le bandit et la prostituée ? Parce que la majorité des jeunes voulaient être des bandits ou des prostituées, c’était considéré comme la norme. Et une certaine quantité d’entre eux, pas tous, bien sûr, mais un nombre important est passé par là. Certains ont été détruits et pas d’autres, qui s’en sont sortis et son passés à l’ère suivante… »

Il n’y a pas de bien ou de mal, mais juste des gens qui disent non, et qui boivent un coup après, parce que c’est dur. Si l’on peut reprocher à Jean-Patrick Manchette d’avoir donné naissance, sans doute bien malgré lui, à tout un courant de polars politisés, guère inventifs hélas, qualifiés par la suite de néo-polars, on ne peut certes pas le blâmer pour sa vision du roman noir. Le genre apparaît en effet comme un formidable révélateur du monde tel qu’il est, ou plutôt tel qu’il va mal. Vladimir Kozlov, en plus d’être une plume incisive, illustre à merveille cette conception du roman noir, du moins si l’on s’en tient à ses origines classiques nord-américaines, et non au recyclage mercatique de l’édition actuelle.

Guerre nous immerge en Russie, dans un des angles morts né des soubresauts de la géopolitique de la fin du XXe siècle. Pour nourrir sa fiction, Vladimir Koslov s’est inspiré de faits réels s’étant déroulés en Sibérie en 2010. Mêlant le documentaire et le roman, Guerre alterne les points de vue, les extraits d’articles de presse et de mémoire de recherche. L’auteur russe suit l’itinéraire des membres du groupe Vienne-75, s’attachant aussi aux enquêtes de Voronko, un flic corrompu, et de Andreï Nikitine, un journaliste essayant malgré tout de faire son travail d’investigation.

Tous unis par la révolte, les membres de Vienne-75 n’ont finalement pas grand chose en commun. Les motifs de leur colère paraissent bien maigres et relèvent plus du désœuvrement que de l’idéal. Sergueï fait le taxi pirate, solitaire, entre deux injures racistes contre les « culs noirs », nourrissant une frustration sexuelle tenace. Olga et ses camarades jouent aux terroristes sans véritable conviction, de manière brouillonne, et Stass s’improvise cerveau de l’organisation, témoignant par ses réflexions du grand vide provoqué par l’effondrement de l’URSS. Guerre se révèle ainsi comme une guerre intérieure, celle d’un groupe de jeunes gens, partagés entre leurs désirs et leur volonté consciente.

À la marge, Vladimir Kozlov dévoile tout un microcosme pourri, celui d’une ville de province de la Russie post-soviétique. Entre barres d’habitation austères, aux abords jonchés par les cadavres de la société de consommation, et boîte de nuit proposant des concours de pipe aux jeunes filles fauchées, le clientélisme généralisé, l’alcoolisme endémique et les sectes millénaristes, prêtes à tout pour permettre à leurs prophéties apocalyptiques de se réaliser, ont les coudées franches pour prospérer. Seul Andreï et sa fille Olga, dont les recherches sur les groupes terroristes des années 1970 rythment le récit, semblent vouloir échapper au renoncement. Et ils boivent un coup, parce c’est dur.

Bref, si Guerre s’inscrit de plain-pied dans la lignée du roman noir, il propose également une vision saisissante de la Russie post-soviétique. Une vision sans fard qui secoue et donne à réfléchir. Et, ça fait du bien.

guerreGuerre de Vladimir Kozlov – La Manufacture de livres, collection « zapoï », octobre 2016 (roman traduit du russe par Thierry Marignac)

Le prince et le moine

Vers l’An mille, Stephanus de Pannonie, simple moine de l’abbaye de Saint-Gall, s’apprête à accomplir un périple qui s’apparente à une véritable quête initiatique. Mais cela, il ne le sait pas encore. Son supérieur l’a désigné pour exécuter une mission périlleuse en terre païenne. Le nouveau pape cherche en effet des alliés pour peser davantage dans la lutte qui l’oppose à l’empereur Othon Ier, car si le pouvoir spirituel n’a pas encore les visées théocratiques de ses successeurs, il n’entend pas supporter la domination du pouvoir temporel. Comme les candidats ne se bousculent pas au portillon, le souverain pontife se résout à recruter les Magyars peuplant la Pannonie, où ils ont été repoussés après avoir menacés un temps l’Occident, promettant à leur prince un titre royal et des richesses, en échange de son soutien et de sa conversion au culte chrétien. Stephanus se met donc en route sans tarder, doté avec générosité en approvisionnement , et avec un médaillon païen en guise de passeport vers l’inconnu.

Comme tout grand lecteur qui se respecte, j’ai un appétit insatiable. À peine ai-je découvert un auteur que me voilà saisi par l’envie d’épuiser toute sa bibliographie. Et si jamais je suis pris de passion pour un sujet, il me faut aussitôt l’approfondir.

Avec Le Châtiment des Flèches, Fabien Clavel a stimulé mon intérêt pour l’Europe centrale au Moyen âge, aiguillant mes recherche vers Róbert Hász, un des grands auteurs méconnus de cette région, entre Danube et Carpates, au cœur du creuset magyar. À la différence de l’auteur français, l’écrivain hongrois délaisse la fantasy pour le territoire non moins imaginatif du roman historique. Il enracine son récit d’aventure à l’orée du XIe siècle, au moment où les Hongrois se choisissent un destin. Participant à ce vaste mouvement migratoire dont les vagues successives ont balayé l’Europe jusqu’au XVIIe siècle, les Magyars ont contribué aux nombreuses déprédations de la fin de l’Empire carolingien, avant d’être vaincus à la bataille de Lechfeld par l’empereur Othon Ier. Tiraillés entre leurs mythes et l’Histoire, ils ont fini par opter pour la seconde, inscrivant leur nation dans le concert tumultueux des peuplades ayant fait souche aux portes des empires byzantin et latin. Un choix relevant plus de la Realpolitik que du cœur.

Prenant place immédiatement après cette bataille, Le Prince et le moine ne manque pas de souffle. Certes, pas celui de l’épopée puisqu’il ne faut pas s’attendre à des batailles rassemblant des armées innombrables ou à des exploits accomplis par des guerriers héroïques. Le récit de Róbert Hász préfère convoquer les légendes du peuple magyar, s’attachant à leurs coutumes, telle cette étonnante double souveraineté du gyula et du künde. La longue migration de ces tribus d’éleveurs se dessine en creux, du pays légendaire au-delà du Don où sont nés leurs mythes, à la plaine de Pannonie. Un voyage jalonné de pillages, de conquêtes sans lendemain et de revers sanglants qui voit les Hongrois se couler dans le moule des monarchies occidentales pour faire le jeu des puissances voisines en espérant garder intacte leur identité et indépendance.

Tout au long du récit, l’écriture de Róbert Hász frappe par sa puissance d’évocation, dressant un portrait saisissant de cette époque païenne. Avec nostalgie et fatalisme, il raconte le lent effacement des légendes face aux réalisations du présent, un légendaire qui a pourtant façonné l’identité magyare autant que l’Histoire.

Dans ce contexte, Stephanus apparaît comme l’homme de deux mondes, concentrant en sa personne le passé révolu du peuple des steppes et son avenir en tant que nation européenne. Ses origines le rattachent en effet à la tradition, mais son éducation a fait de lui un chrétien. N’appartenant ni vraiment à l’un ni à l’autre monde, il ne lui reste plus qu’à s’effacer en léguant son histoire pour entretenir la mémoire. Ainsi, le roman de Róbert Hász se révèle-t-il aussi un formidable récit autour de la mémoire et de sa transmission, où se mélangent le mensonge et la vérité, grâce à un dispositif narratif ménageant le suspense. Un récit dont l’histoire de l’Europe centrale garde encore les traces, y compris l’histoire personnelle de l’auteur lui-même, réfugié hongrois contraint de quitter l’ex-Yougoslavie au moment de son éclatement.

Au final, ma curiosité a été grandement récompensée en lisant Le Prince et le moine. À la fois roman historique et d’aventure, ce récit offre des pistes de réflexion bien stimulantes, tout en permettant de découvrir un légendaire éclipsé par l’Arthuriana et les sagas scandinaves.

le-prince-et-le-moineLe prince et le moine de Róbert Hász (A künde , 2006) – Éditions Viviane Hamy, 2007 (roman traduit du hongrois par Chantal Philippe)

Destination Ténèbres

Les lectures s’enchaînent pour le Challenge Lunes d’encre et parfois, PAF ! Le coup de cœur. Tout est foutu !

Frappé d’amnésie après un grave accident sur une planète étrangère, Moineau ne se rappelle plus de rien. Seuls quelques souvenirs échappent au trou noir de sa mémoire, des faits incertains qui l’inquiètent plus qu’ils ne le rassurent. À peine sorti de convalescence, on le persécute, on le séduit et on le presse de choisir son camp. Car après deux mille ans de voyage, l’Astron s’apprête à traverser la Nuit, une portion d’espace dépourvue de toute étoile et de toute planète. Autant dire un saut dans les ténèbres, pour une durée de vingt générations, mais avec l’espoir d’atteindre une partie de la galaxie plus dense et ainsi multiplier les chances de premier contact. Une mission jusque-là vouée à l’échec, le vaisseau-génération n’ayant croisé la route que de mondes déserts et stériles. Quel parti Moineau doit-il prendre ? Celui de la majeure partie de l’équipage, poussée à l’abattement par la certitude de l’échec, et qui ne souhaite plus que rebrousser chemin pour regagner la Terre ? Ou celui du Capitaine, personnage charismatique, manipulateur et inquiétant ? Mais, peut-être la solution se trouve-t-elle dans sa mémoire perdue ?

« La seule chose dont je me souviens, c’est que j’ai vu quelque chose d’extraordinaire le matin du jour où je suis mort. »

Croisement entre thriller et science-fiction, Destination Ténèbres conjugue les qualités de l’un et de l’autre avec une insolence qui laisse pantois. Redoutable page turner, le roman de Frank M. Robinson vient en effet vous cueillir sans coup férir, vous embarquant dans un voyage sans escale, tant le récit se révèle difficile à lâcher avant la fin.

Sur fond de paradoxe de Fermi, l’auteur américain nous immerge en effet dans un huis clos angoissant introduit par une phrase d’ouverture mémorable. Via le regard de Moineau, on se familiarise progressivement avec les lieux et l’équipage de l’Astron, notamment ses figures importantes. Noé, Tybald, Pippit, Plongeon, Corbeau, Grive, le Capitaine et bien d’autres. Le vaisseau-génération abrite en effet une micro-société aux routines bien installées qui peinent à masquer les rapports de force sous-jacents. De quoi donner du fil à retordre à un Moineau bien esseulé, ne sachant à qui accorder toute sa confiance.

De la naissance, source de rites quasi-religieux et prétexte à un défoulement festif, au recyclage nécessaire des composants des dépouilles de ses membres les plus âgés, l’équipage de l’Astron vit en vase clos, conditionné à accomplir coûte que coûte son office en dépit de conditions matérielles dégradées.

Car, après deux mille ans de transit dans l’espace, l’Astron semble en bout de course. Les équipements de survie donnent des signes évidents d’usure et seuls les falsifs, ces environnements virtuels programmés par l’équipage pour agrémenter leur quotidien, entretiennent l’illusion du confort, masquant le délabrement et la vétusté des coursives ou des cabines. Ils atténuent aussi le caractère étouffant des lieux, offrant une alternative aux ébats sexuels, autre exutoire à l’ennui entre deux explorations.

Malgré un aspect un tantinet suranné et allusif, d’un point de vue techno-scientifique, Destination Ténèbres témoigne pourtant d’une certaine modernité pour ce qui concerne les liens matrimoniaux et la famille. L’auteur n’hésite pas en effet à imaginer un tout autre type d’appariement, où le père n’est pas forcément le géniteur, mais plus simplement un homme de l’équipage s’étant « intéressé » à un enfant, au point de vouloir s’en occuper. De même, il dynamite l’image traditionnelle du couple, combinant des unions bisexuelles, homosexuelles, voire plus classiquement hétérosexuelles. Une conception des relations intersexuelles ne posant aucun problème dans l’univers confiné du vaisseau-génération, où il est surtout très mal vu de refuser une première demande. Mais ce qui frappe l’esprit au final, c’est le lent crescendo dramatique, jalonné de révélations, dont le déroulé contribue grandement au plaisir de lecture.

Bref, avec Destination Ténèbres, Frank M. Robinson mène une réflexion habile autour de la solitude, de l’existence humaine et de la mémoire. Une réflexion non dépourvue d’une certaine ironie comme en témoigne la pirouette finale. Vivement recommandé.

Destination Ténèbres (The Dark Beyond the Stars, 1991) de Frank M. Robinson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2011 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

L’Assassin de Dieu

Alors que ses romans dépassent allègrement la centaine de titres, les nouvelles semblent réduites à la portion congrue dans l’œuvre de Pierre Pelot. Tout au plus une soixantaine, sans doute passées inaperçues au milieu de livres d’une plus grande ampleur. D’aucuns en ont tiré la conclusion que son imagination avait sans doute besoin d’espace pour se déployer. Après avoir lu L’Assassin de Dieu, permettons-nous d’en douter. Ce recueil compile dix des meilleurs textes de l’auteur, du moins si l’on se fie à la quatrième de couverture. Des nouvelles parues dans la revue Fiction ou figurant au sommaire d’anthologies thématiques ou de titres plus éphémères, voire fandomiques. Leur lecture prouve que Pierre Pelot n’a nul besoin de place pour nous livrer de dangereuses visions où le fantastique et surtout la science-fiction se révèlent sous leur plus beau jour.

L’Assassin de Dieu comporte au moins deux véritables coups de cœur, deux nouvelles justifiant à elles seules son acquisition. La nouvelle éponyme qui ouvre le recueil se révèle une quête métaphysique sur fond de futur si lointain qu’il se pare des attributs du mythe. L’écriture somptueuse ensemence l’esprit d’images baroques et son dénouement, même s’il est prévisible, n’en demeure pas moins délicieusement cynique. « Première mort » apparaît comme l’autre choc incontestable du recueil. Pierre Pelot se fait ici l’égal d’un Jean-Jacques Girardot, convoquant le clonage pour interroger les perspectives ouvertes par la science et examiner leur impact psychologique et sociétal. Pas sûr que la réponse ne débouche sur une joyeuse utopie…

Si ces deux nouvelles se détachent du lot, les autres ne sont pas négligeables, offrant un aperçu non exhaustif de ses différents centres d’intérêt. Un peu de fantastique avec « Danger, ne lisez pas ! », dont on goûtera tout le sel de la mise en abyme. Mais surtout beaucoup de science-fiction, avec une propension à mettre en scène univers post-apocalyptiques, dystopies et autres récits de fin de l’humanité. La liberté semble aussi un thème récurrent dans de nombreuses nouvelles du recueil, avec pour corollaire un attrait pour l’anarchie et une touche de misanthropie. Liberté d’abord de conserver ses rêves d’enfant face à une société totalitaire (« Bulle de savon ») ou de ne pas respecter l’autorité (« Razzia de printemps »). Liberté d’aimer jusqu’au désespoir (« Un amour de vacances » (avec le clair de lune, les violons, tout le bordel en somme)). Liberté de refuser le tropisme de la conquête pour lui préférer celui de l’indépendance d’esprit (« Pionniers »). Liberté enfin de témoigner du passé (« Le Raconteur ») ou de s’opposer à l’Histoire (« Je suis la guerre »). Si la grande noirceur du propos, voire la désillusion prévalent dans la plupart des textes de L’Assassin de Dieu, elles ne tuent cependant pas complètement la tendresse d’un auteur qui sait se montrer touchant lorsqu’il s’attache à ses personnages. « Numéro sans filet » témoigne du sentiment sincère que tout n’est pas foutu et qu’il reste (peut-être) encore un petit espoir pour l’humanité, malgré des tares indéniables.

Bref, si le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle, Pierre Pelot marque la cadence avec talent et une belle constance. Et s’il fallait conclure cette chronique avec un seul mot pour qualifier ce recueil, ce serait celui-ci : indispensable.

L’Assassin de Dieu de Pierre Pelot – Encrage, collection « Destination Crépuscule », 1998

F

f_originalF comme Fake (aka Vérités et Mensonges). L’ultime réalisation d’Orson Welles, objet filmique étrange et foutraque adressé comme un pied de nez aux conventions, aux spectateurs et au cinéma. Un mélange de fiction et de documentaire où le réalisateur s’interroge avec goguenardise sur les notions de contrefaçon et d’art, déroulant une réflexion avisée sur le cinéma et les techniques présidant à entretenir l’illusion de vérité.

F comme femme fatale. Issue de la petite bourgeoisie conservatrice brésilienne, Ana a échappé à la chape de plomb de la junte militaire. D’une nature effacée, elle ne demande qu’à se révéler, à sortir de sa chrysalide, optant pour une activité pour laquelle elle manifeste quelque talent. Car, derrière l’apparence sage et policée d’une jeune femme de vingt-cinq ans se tapit une redoutable tueuse. Une guérillera implacable connaissant toutes les manières d’assassiner un homme et dont le sang froid, de même que l’imagination font l’admiration de ses commanditaires. Bien ancrée dans son époque, les années 80, fan de Joy Division et de Cold Wave, Ana entend faire du crime un des beaux arts. Elle reste pourtant une énigme, même pour elle-même.

F comme faux semblant. Rien ne semble être ce qu’il paraît au premier abord dans le roman de Antonio Xerxenesky. Ana joue avec brio de cet art de la dissimulation, allant jusqu’à se mentir à elle-même pour ne pas voir la compromission de son père dans la junte et le drame intime vécue par sa sœur cadette.

F comme futur, enfin. Un futur où tous les possibles s’achèvent sur une même issue. Un futur dénué d’espoir, avec la voix de Ian Curtis et ses paroles en guise de requiem.

« Il n’y a pas de retour possible, le temps n’avance que dans une seule direction, vers le futur, le futur qu’il avait prédit, et le futur, je le répète – mais les répétitions ne sont jamais de trop -, le futur, c’est la mort. »

 

Sous le titre sibyllin de F se cache le nouveau roman de Antonio Xerxenesky traduit dans nos contrées pour les éditions Asphalte. Après Avaler du sable que je vais désormais m’empresser de lire, l’auteur brésilien fait montre ici d’une originalité à proprement parlée enthousiasmante. F nous cueille sans coup férir, sans jamais nous laisser à quai. Roman singulier écrit à la première personne du singulier, l’objet se révèle autobiographie fictive. Celle d’Ana, une héroïne en creux, absorbant tout ce que lui offre son entourage. Une éponge psychique ne manifestant guère d’empathie pour autrui afin de demeurer indépendante. A la fois sicaire implacable et femme introvertie, aux émotions à fleur de peau, elle nous entraîne dans les méandres de sa psyché, oscillant sans cesse entre passé et présent avec une sincérité désarmante.

Œuvre gigogne d’un auteur malin, F acquitte avec talent son tribut au cinéma, cet art de la lumière et de l’illusion, dressant au passage le portrait sublime d’une créature de l’ombre dont le désespoir nous crucifie. Magnifique !

fF (F, 2014) de Antonio Xerxenesky – Éditions Asphalte, septembre 2016 (roman traduit du portugais [Brésil] par Mélanie Fusaro)

Le Système Valentine

John Varley étant une véritable madeleine pour moi, il me semblait indispensable de le voir figurer au sommaire du non moins indispensable Challenge Lunes d’encre. Hop !

Comme de nombreux autres saltimbanques, Sparky Valentine connaît la dèche en dépit d’un talent pour l’esquive défiant l’imagination. Acteur génial mais malchanceux, il change de visage plusieurs fois par jour, toujours prêt à déclamer les plus grands rôles shakespearien, hommes et femmes y compris. Mais pour l’instant, il est surtout poursuivi par la mafia de Charron et un passé de star du petit écran. Il ne se doute pas cependant que son voyage vers Luna l’emmène vers la plus grande énigme qu’il ait eu à affronter : son père.

À l’ombre de William Shakespeare, des Marx Brothers et de W.C. Fields, Le Système Valentine déploie toute sa démesure dans l’univers des huit mondes imaginé par John Varley. Dans ce futur, une invasion extraterrestre a chassé l’humanité de la Terre, poussant ses survivants à fonder des colonies sur la Lune, Mars et dans cinq autres lieux du système solaire. Le roman forme par ailleurs une trilogie inachevée (plus pour longtemps, l’auteur ayant annoncé la parution prochaine de Irontown Blues), intitulée La trilogie métallique, dont on a pu lire l’ouverture avec Gens de la Lune.

Découpé en cinq actes, Le Système Valentine débute par une représentation survoltée de Roméo et Juliette, jouée aux confins du système solaire, se terminant à peu près avec celle du Roi Lear. Entre les deux, on accomplit un tortueux périple, des environs de Pluton jusqu’à la proche banlieue terrestre, autrement dit la colonie de Luna. Jouant avec la règle de l’unité de lieu, ici le système solaire, et déjouant celle de l’unité de temps en alternant flash back et digressions drolatiques, l’auteur américain nous propose l’odyssée loufoque de Kenneth Valentine, alias Sparky, alias l’Esquive, expert en embrouille et autres canulars. Un pauvre type pour qui l’on éprouve une irrésistible sympathie en dépit de l’envie de lui coller des baffes.

Comédien brillant et truculent, le bougre change de sexe comme de chemise, une habitude chez l’auteur américain. Mais, une poisse cosmique lui colle aux basques depuis soixante-dix ans, le contraignant à une fuite permanente. Et comble de malchance, il vient de s’attirer les foudres de la pègre charonaise, réputée pour sa cruauté et l’intransigeance de sa vengeance. Bref, cela fait beaucoup pour un seul homme/femme, d’autant plus qu’avec John Varley, on n’est jamais au bout de ses surprises. Bien au contraire, le récit est prétexte au déploiement de l’imagination farfelue de l’auteur et à l’humour décapant et dévastateur de sa prose. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on n’est pas dépaysé.

« Il n’y a à la télé que deux choses qui se vendent : les bonnes et de la merde. Aucune de ces catégories n’est une garantie de succès. Nombre d’émissions ont aspiré à être bonnes, mais elles se berçaient d’illusions. Elles ont disparu depuis belle lurette. Et d’autres étaient vraiment bonnes, d’ailleurs, et elles ont disparu, elles aussi. Quant à la merde…qui peut dire, avec la merde ? »

La démesure de l’univers des huit mondes apparaît en conséquence comme le second point fort de ce roman. Durant les pérégrinations et les réflexions introspectives de Sparky, les huit mondes dévoilent leur population fantasque. De vrais doux dingues ayant donné substance à leurs lubies lunatiques, mais également des fous furieux dont il convient de se méfier. L’escale sur Obéron 2 donne d’ailleurs lieu à un festival d’excentricités, avec des trouvailles visuelles sidérantes et des digressions hilarantes prenant pour cible le show-business et le monde du petit et grand écran. Un must foutraque assumé jusqu’au bout. Bref, du pur John Varley. On aime ou on n’aime pas, personnellement, j’adore.

Pour son humour dévastateur, l’utilisation érudite et sacrilège des textes shakespeariens, l’imagination débordante et sans aucun tabou, Le système Valentine se révèle comme l’un des meilleurs romans de John Varley, inscrivant de fait son auteur aux côtés des plus grands humoristes de la science-fiction contemporaine.

Le système Valentine (The Golden globe, 1998) de John Varley – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre, septembre 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Les derniers jours d’un homme

Retour au roman noir, ici d’obédience sociale, avec un roman de Pascal Dessaint, un auteur que je découvre ici, bien qu’il me semble avoir lu jadis un Poulpe écrit par ses soins. On l’a déjà dit et on le redit, le polar français souffre de nombreux défauts, notamment une propension à ressasser les mêmes motifs, vieilles lunes usées jusqu’à la trame, et à asséner les convictions politiques de l’auteur comme des vérités suprêmes. Ici, rien de cela. Ouf !

Roman à deux voix, père et fille, un intervalle d’une quinzaine d’années séparant les deux lignes narratives, Les derniers jours d’un homme restitue, d’une manière criante de vérité, le malaise du milieu ouvrier. Des gens fiers de leur travail, mais en même temps conscients que leur outil leur coûte la santé et celle de leurs proches. Un terrible dilemme vécu au quotidien. L’usine conditionne en effet leur existence. Elle donne sens à leur vie et les tue aussi, sous un ciel chargé et un horizon limité par le crassier et l’autoroute. Pour ces damnés de la terre, confinés dans un enfer accepté, intégré à leur existence, l’usine vaut mieux que l’inconnu.

Pourtant, la pollution les environne. Dans le sol, dans l’air et dans ce qu’il mange, quelques légumes cultivés dans leurs moments perdus, on trouve du cadmium, du zinc et surtout du plomb. De quoi leur pourrir lentement la carcasse et produire des générations de tarés. On lave régulièrement à grande eau la cour de l’école. On enferme les enfants lorsque le vent est défavorable. Rien n’y fait. Pas un papillon ou un oiseau pour redonner de l’espoir. Une poussière grise, omniprésente, recouvre sous sa chape les rêves d’avenir. Un mot n’ayant de toute façon plus guère de sens depuis que l’usine a fermé, mise à l’encan par un patron voyou.

Roman noir et social dans la meilleure acception du terme, Les derniers jours d’un homme témoigne beaucoup mieux que bien des documentaires de ce désarroi de la classe ouvrière. Usant d’une écriture simple et sincère, dépourvu de tout misérabilisme,  Pascal Dessaint n’oublie pas de nous narrer une histoire humaine, faite de non-dit, de lâcheté ordinaire, de bêtise, de générosité, de révolte et surtout de beaucoup de résignation. Et pendant que le système broie les hommes, ils continuent de broyer du noir, en reprenant un verre, parce que c’est dur.

Les derniers jours d’un homme de Pascal Dessaint – Éditions Rivages, 2010 (réédition Rivages/noir, 2013)