Moonglow

Depuis Le Club des Policiers yiddish, j’avoue avoir négligé Michael Chabon. Une paresse intellectuelle pour laquelle je plaide coupable. Son dernier opus Moonglow vient opportunément me rappeler pourquoi j’apprécie tant l’auteur et ses thématiques, m’adressant par la même occasion une sévère mise en garde. À force de dilettantisme, on verse sans s’en rendre compte dans le je-m’en-foutisme.

Une fois n’est pas coutume, faisons l’économie du traditionnel résumé. L’exercice n’a ici que peu d’intérêt tant le roman de Michael Chabon dépasse le simple compte-rendu factuel. On se contentera donc d’une brève contextualisation, en indiquant que le récit balaie à peu près une soixantaine d’années de l’histoire des États-Unis, via le prisme du traumatisme de l’Holocauste et de la conquête de l’espace, remontant jusqu’aux origines familiale de l’auteur, ou plutôt du narrateur, qui comme tout le monde le sait est un autre.

Les auteurs américains excellent dans l’art des Mémoires fictives. Pete Dexter, Harry Crews, William Kotzwinkle, Philip Roth et j’en passe. Michael Chabon ne dépare pas dans la liste. Moonglow illustre bellement cet art subtil où le récit personnel mélange réel et reconstruction fantaisiste. Dans quelle proportion exacte ? Peu importe car, à vrai dire, seul compte le résultat, un effet de réel où mensonge et vérité contribuent à dérouler une page biographique mêlant l’intime et l’universel, le pittoresque et l’Histoire, sous un regard empreint de nostalgie et de fatum.

Toutefois, Moonglow n’offre que peu de prise aux regrets, ou juste un peu, pour rappeler la fragilité de la condition humaine, son caractère faillible, mais surtout son aspect velléitaire. Lorsqu’il raconte l’histoire de son grand-père et de sa grand-mère du côté maternel, Michael Chabon devient le narrateur d’un récit qui sonne authentique. Il reconstruit son passé familial, progressant par bond, par ellipse et par flash-back, mimant le tressautement erratique d’une mémoire pétrie de réminiscences, de repentir et d’occasions manquées. Il dessine ainsi en creux une histoire différente du programme spatial américain, où les héros américains chevauchent des missiles balistiques imaginés par un Wernher von Braun dont l’ambiguïté, le passé dans la SS et la contribution au camp de Dora ont longtemps été passés sous silence par le gouvernement américain, guerre froide oblige. Une histoire où les visions science-fictives nourrissent l’imaginaire spatial et où le progrès moderne prend racine dans les crimes de la Seconde Guerre mondiale. Bref, un condensé de l’histoire de l’humanité.

Si l’histoire des grands-parents de Michael Chabon évoque la mauvaise conscience américaine, tiraillée entre le cauchemar du génocide et la part d’ombre du programme spatial, elle dévoile aussi des trésors de tendresse et d’amour sincère, dépourvus de tout esprit nunuche. Sans forcer le trait, l’auteur américain touche en effet à une certaine qualité de sincérité dans l’émotion. Et, on reste longtemps imprégné par la volonté de rationalité du grand-père du narrateur, les crises d’angoisse de sa grand-mère et par la confiance mutuelle et la faculté de résilience unissant ces deux êtres. Une confiance forgée dans l’adversité et dans la lutte.

En dépit de menus et agaçants problèmes de traduction, Moonglow suscite des impressions puissantes, où merveilleux et horreur sont inextricablement liés. Pour le pire et le meilleur.

Moonglow (Moonglow, 2016) de Michael Chabon – Éditions Robert Laffont, collection « Pavillons », septembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle D. Philippe)

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14 juillet

Après L’Ordre du jour, court récit couronné par un Goncourt bien mérité, je poursuis mon exploration de l’œuvre de Eric Vuillard avec 14 Juillet, dont le titre guère sibyllin n’entretient pas longtemps le mystère sur le sujet choisi par l’auteur.

Événement emblématique, pour ne pas dire fondateur de la Révolution, devenu accessoirement notre fête nationale par le truchement de la IIIe République, la prise de la Bastille se mue sous la plume de Eric Vuillard en un récit que n’aurait pas désavoué Restif de La Bretonne.

« Versailles est une couronne de lumière, un lustre, une robe, un décor. Mais derrière le décor, et même dedans, incrustée dans la chair du palais, comme l’essence même de ses plaisirs, grouille une activité interlope, clabaudante, subalterne. Ainsi, on trouve des fripiers partout, car tout se revend à Versailles, tous les cadeaux se remonnayent et tous les restes se remangent. Les nobles bouffent les rogatons de première main. Les domestiques rongent les carcasses. Et puis on jette les écailles d’huîtres, les os par les fenêtres. Les pauvres et les chiens récupèrent les reliefs. On appelle ça la chaîne alimentaire. »

Iconoclaste, volontiers sarcastique, 14 Juillet brosse d’une manière très imagée l’atmosphère d’un royaume de France en proie aux méfaits d’une conjoncture économique et climatique venue achever les structures vacillantes d’un régime aux abonnés absents. Des émeutes sauvagement réprimées de Réveillon à l’émotion populaire s’emparant de Paris à la veille du 14 juillet, en passant par la réunion des États généraux où l’on discourt au nom du peuple, s’enivrant de belles phrases, pendant qu’il crève de faim, l’auteur braque sa focale sur l’anecdote, le détail cocasse, dressant un portrait railleur des acteurs de ce moment crucial de l’Histoire nationale. Il accorde ainsi au peuple, le principal acteur de cette journée, toute sa considération attentive, suggérant la gouaille et la multiplicité des phrasés, des patois et autres éructations spontanées qui résonnent des faubourgs aux places parisiennes. Il met en scène le caractère besogneux et grossier de la foule, l’incohérence criminelle de ses déchaînements de colère où l’émotion prime sur la raison et où l’exaltation des acharnés se dispute la douleur des victimes. Bref, il dévoile tout un hors-champs ignoré par l’Histoire officielle qu’elle soit issue du catéchisme républicain ou du bréviaire contre-révolutionnaire.

« Paris, c’est une masse de bras et de jambes, un corps plein d’yeux, de bouches, un vacarme donc, soliloque infini, dialogue éternel, avec des hasards innombrables, de la contingence en pagaille, des ventres qui bouffent, des passants qui chient et lâchent leurs eaux, des enfants qui courent, des vendeuses de fleurs, des commerçants qui jacassent, des artisans qui triment et des chômeurs qui chôment. Car la ville est un réservoir de main-d’œuvre pas chère. Or, on apprend beaucoup, à chômer. On apprend à traîner, à regarder, à désobéir, à maudire même. Le chômage est une école exigeante. On y apprend que l’on est rien. Cela peut servir. »

14 Juillet apparaît en effet comme une entreprise de démythification salutaire et goguenarde n’épargnant rien ni personne. On y assiste d’abord, non sans un malin plaisir, à la désacralisation de la Cour et du gouvernement royal. Versailles est ainsi dépeint comme un puits sans fonds, engloutissant toutes les meilleures ressources du royaume pour entretenir l’illusion de grandeur d’une poignée de fins de race vivant hors-sol. On est témoin de la démythification de l’événement révolutionnaire lui-même, le peuple se révélant un prétexte, un faire-valoir pour les élus des États généraux, au service d’ambitions plus personnelles. Un mandant dont on ignore les véritables besoins et qui fait un peu peur pour tout dire. Des classes dangereuses avant l’heure qu’il convient de contraindre, de distraire, histoire de trouver un exutoire à leurs émotions.

Dans une langue riche, imagée et distanciée, Eric Vuillard nous réjouit de saillies drôlatiques piquantes, de descriptions hilarantes, où le grotesque se frotte au pittoresque. Il nous livre une galerie de portraits assassins, loin de l’imagerie d’Épinal des grands noms de la Révolution. Nul n’échappe ainsi à ses boutades grinçantes, ni Necker, personnage fat et antipathique, administrateur froid et hautain ayant spéculé sur la dette de la France avant d’entrer au service du roi. Encore moins Mirabeau, grosse gueule triviale, taraudée par le désir d’entrer dans l’Histoire. Ou encore Camille Desmoulins, orateur bègue, dont le discours patriotique a contribué à chauffer le badaud, déjà tout excité par les troupes mercenaires campant aux portes de la ville. Sans oublier Thuriot de la Rosière, loin de l’image du négociateur héroïque brossée par Michelet, bien au contraire malmené et houspillé par une foule hostile lui demandant des comptes après son entretien auprès de Launay. Et bien sûr, le gouverneur de la Bastille lui-même, intimement lié à la forteresse, son père ayant aussi exercé cette charge, dont la mort bien connue éclipse celle de la centaine d’insurgés, massacrés sur son ordre.

Eric Vuillard redonne ainsi au peuple de Paris le premier rôle. Une populace anonyme de gagne-petit, de sans grades, de besogneux, de vagabonds, poussés là par la colère, l’indignation, la curiosité ou le manque de chance. Il transforme la prise de la Bastille en un spectacle païen, un carnaval effrayant et sanglant, mêlant le drame au grand-guignol. Rien ne paraît planifié dans cette journée où les faits s’enchaînent cahin-caha. La peur, la chaleur, la faim, le bruissement de la rumeur et le hasard concourent au moins autant au 14 juillet que l’incurie des gouvernants, la trouille des bourgeois, le blabla des élus et leur posture, bien souvent reconstruite a posteriori, à l’image du Serment du jeu de paume de David. En fait, la prise de la Bastille se révèle multiple, fruit non d’une volonté unique, comme l’Histoire aimerait nous le laisser croire, mais d’un faisceau de volontés individuelles aux motivations dictées par la passion, le suivisme et les réflexes animaux.

14 Juillet ne trahit pas l’esprit des acteurs anonymes d’une prise de la Bastille mythifiée de façon très sage par les commentateurs bourgeois, ce peuple transformée en allégorie du progrès, entité protéiforme, paillarde, qui éructe, s’énerve, s’agite et pourtant constitue l’alpha et l’oméga de cette journée tumultueuse. Mâtin quel récit !

14 Juillet de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », août 2016

Hével

Gus et André se sont trouvés dans la rue, un peu par hasard. André, l’aîné, ancien résistant et routier pour un salaire à faire peur. Gus, le jeunot, sorti de la dèche grâce à l’amitié quasi-filiale avec André. Les deux taillent désormais la route ensemble, sur les départementales et les nationales du Jura, au volant d’un vieux clou aux essieux fatigués et aux pneus rétamés, à la recherche de fret pour pouvoir survivre. Par tout temps, qu’il neige ou verglace, ils roulent dans leur petit coin de France, proche de la Suisse, en rêvant à d’autres horizons. Mais, l’horizon est sombre en ce début d’année 1958. Ça veut courir les filles de l’air de l’autre côté de la Méditerranée. Ça mitraille dans l’Aurès, ça surine dans le Djebel. André a déjà perdu un frère du côté du bled. Depuis, l’ancien résistant hait les Arabes. Pour Gus, c’est moins clair. Des trucs pas très sains crapahutent dans sa caboche. Des images inquiétantes qu’il s’efforce de combattre. Mais, ses pulsions l’effraient un peu. Il a le sang chaud et se montre bagarreur. Et puis, il y a l’autre, ramassé au bord de la route qui semble leur coller aux basques. Faudrait pas qu’il lui pique sa place auprès d’André.

En dépit de sa taille, le nouveau roman de Patrick Pécherot procure un maximum d’effet. Le récit de ce drame à hauteur d’homme joue en effet une petite musique intime, entêtante, nous plongeant dans la mémoire et les circonvolutions torturées de l’esprit humain. Les personnages de Hével vivent dans un monde illusoire, absurde, au sens donné par Camus. Étrangers à une existence dont le sens leur échappe, ils n’appartiennent pas à cette engeance imbuvable, celle des héros dont on loue les faits d’arme. Ils évoluent dans un environnement banal, bien éloigné de celui des archétypes insupportables, les certitudes chevillées à la carcasse, sûrs de leur bon droit et de leur Cause. Non, ils relèvent plutôt du genre à partir au chagrin tous les matins, à oublier l’âpreté de l’existence dans un café serré ou un ballon de rouge qui pique. Du genre à s’enferrer dans leurs erreurs par principe ou par peur de déchoir dans le regard du copain. Contre l’évidence même. Du genre à céder à la colère, à suivre le mouvement, quitte à le regretter ensuite. Du genre humain, dans l’acception la plus banale du terme.

Hével se frotte également à la sale guerre, celle qu’on a longtemps refusé de nommer, préférant qualifier ce qui se passait en Algérie d’événements ou d’opération de maintien de l’ordre. Écartant le manichéisme, celui des porteurs de valises préférant absoudre le FLN de ses crimes ou celui des patriotes jugeant la torture comme un mal nécessaire, Patrick Pécherot emprunte les chemins de traverse, nous faisant toucher du doigt l’ambivalence de l’esprit humain, ses atermoiements, son aveuglement et sa capacité à justifier l’innommable. Hével apparaît ainsi comme un concentré d’humanité où la grandeur côtoie les saloperies, souvent dans le même être.

Pour exprimer ce propos nuancé, Patrick Pécherot use d’une écriture pointilliste, où langue et narration se conjuguent avec bonheur pour immerger le lecteur dans les pensées des personnages. Un Show don’t tell gouailleur et sacrément addictif, conférant au roman une atmosphère palpable et irrésistible. L’auteur nous dévoile ainsi mille vérités fluctuantes et l’on vagabonde dans les méandres de la mémoire du narrateur, livré à ses caprices et aux hasards de ses réminiscences. Quant aux faits et à l’intrigue, laissons-les aux maniaques d’une littérature de géomètres et de boutiquiers.

Hével tient donc plus de Camus que de Sartre. Et l’on aimerait croire que l’engeance humaine finisse par choisir la justice plutôt que sa mère, lui préférant la raison à la passion. Dans un monde idéal, peut-être ?

Hével de Patrick Pécherot – Éditions Gallimard, collection « Série noire », avril 2018

Nu dans le jardin d’Éden

Dire que Garden Hills a connu des jours meilleurs confine à l’euphémisme. La cité champignon n’est désormais plus qu’un trou paumé, au sens littéral du terme, nimbé par l’atmosphère jaunâtre de la poussière soulevée par le vent, reliquat de l’exploitation minière dont elle a été le théâtre jadis. Pour les habitants, une douzaine de familles au bas mot, la vie n’est plus qu’une longue journée morose, bercée d’illusions de grandeur, vécue à l’ombre de la demeure monstrueuse de Fat Man, le Gargantua présidant aux destinées de la bourgade. Le bougre entretient en effet le seul magasin-bar du coin, fournissant du travail aux éclopés échoués dans les parages. Avec la fermeture de l’usine et grâce à sa fortune, il est devenu le seigneur incontesté de la petite cité. Un potentat débonnaire faisant bien des envieux.

À Garden Hills, le boom du phosphate appartient en effet au passé. Les machines de la plus grosse usine de la région se sont tues. On a coupé l’électricité et les convoyeurs métalliques, chargés de ramener la caillasse pour tamiser le minerai, n’en finissent plus de rouiller pendant que les pneumatiques des engins de chantier se délitent sous l’effet de la pourriture sèche. Pourtant, la ville n’a pas encore rejoint la longue cohorte de ses sœurs fantômes. Bien au contraire, elle semble même connaître un regain d’intérêt étonnant. Une foule de badauds, débarquée de leur voiture garées à Reclamation Park, l’aire de repos jouxtant l’autoroute à quatre voies, fait la queue dès le matin pour observer les lieux, versant son écot au télescope-à-un-quater installé là par Miss Dolly. Et cette cinglée de garce, aux dires de Iceman et Jester, a bien d’autres projets pour rendre à la petite cité sa splendeur d’antan. Sur ce point, Fat Man ne semble pas prêt à les contredire, finançant sans sourciller les initiatives de la vieille fille.

Séduit par Le Chanteur de gospel, charmé par La foire aux serpents, me voici désormais conquis par Nu dans le jardin d’Éden et son microcosme de bras cassés, de phénomènes de foire dont les mœurs et motivations relèvent bien sûr de la plus banale comédie humaine. Le propos de Harry Crews se teinte une nouvelle fois d’une religiosité populaire, un tantinet déviante et païenne. Chassés de leur Éden industriel et consumériste, les habitants de Garden Hills vivent en effet dans l’espoir du retour de leur dieu entrepreneur, à l’ombre de son disciple ventru, entretenant un culte monstrueux à l’égard de ce passé révolu. Mais, le gisement de phosphate est épuisé, rien ne semble en mesure de ressusciter les machines, foreuses et autres trieuses de minerai. Confrontés à cette Chute définitive, ils attendent donc un signe du ciel pour renouer avec la prospérité. Ou un signe de l’Enfer. Après tout, on n’est pas très regardant sur la nature de la main qui vous nourrit.

Harry Crews ne se prive pas pour dresser le portrait d’un échantillon d’humanité insolite. Il force le trait, se plaît à caricaturer les personnages pour laisser affleurer leur humanité au travers de leurs vices. Il livre ainsi une véritable galerie de freaks dont l’apparence ne doit pas masquer le prosaïsme des comportements et les fêlures intimes. Né des œuvres d’une bigote morte en couches et d’un père fou devenu riche par un absurde concours de circonstances, Fat Man a longtemps incarné le messie pour la communauté rassemblée au pied de sa demeure. Mais un messie obèse dont la graisse cache un vide abyssal que les repas ne parviennent pas à combler. Jester lui sert de chauffeur, au volant de l’unique véhicule en état de fonctionner, une vieille Buick Sedan aux commandes et siège aménagés pour compenser sa petite taille. Jester est en effet un ancien jockey, un nain et un moricaud ayant joué de malchance après avoir enfourché un cheval suicidaire pendant un derby. Vêtu de soie verte et de bottes à talonnettes, il sert d’homme à tout faire. Quant à miss Dolly, l’ancienne Reine du Phosphate de Garden Hill, elle semble bien décidée à redonner son lustre d’antan à la petite cité, à grand renfort de sexe et de voyeurisme. La vieille fille a un max d’idées et d’expérience sur le sujet, mais également des intentions guère louables.

De ce microcosme fruste et singulier, Harry Crews tire un récit bizarre et sombre, animé de moments de grâce admirables. Bref, à l’image d’une humanité bien éloignée de son innocence édénique, sans cesse tiraillée entre ses désirs et une propension maladive à trahir contre un peu de pouvoir, de considération ou pour satisfaire son goût des spectacles malsains.

Nu dans le jardin d’Éden (Naked in Garden Hills, 1969) de Harry Crews – Éditions Sonatine, septembre 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Raynal)

La guerre est une ruse

« Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir. » Simone Weil dans une lettre à Georges Bernanos (1938)

Inscrite en ouverture du roman de Frédéric Paulin, la citation de Simone Weil convient idéalement (euphémisme) au propos de l’auteur de La guerre est une ruse. Avec ce roman désabusé mais pas désarmé, il nous propose une plongée dans la géopolitique contemporaine, au cœur des relations franco-algériennes, à la charnière des années 1980-90. Des années de plomb pour l’Algérie. Une décennie d’affrontements meurtriers et sauvages entre une armée dont les clans verrouillent le pouvoir et des islamistes poussés sur le devant de la scène par la révolution kabyle et les velléités démocratiques de la population. Des années de terrorisme larvé pour la France, sur fond de Françafrique et de postcolonialisme, où les secondes générations troquent leur colère généreuse contre des motifs plus communautaires, devenant les supplétifs de forces occultes guère préoccupées d’humanitarisme.

À l’instar du déjà très intéressant Le monde est notre patrie, Frédéric Paulin opte pour la multifocalisation, dressant un portrait sans concession de notre monde, tel qu’il va mal. Mais, peut-être va-t-il finalement très bien ? Bien selon une autre acception, celle des manipulateurs, des faiseurs d’opinion et autres représentants élus sur des promesses illusoires. Celle des officines secrètes qui auscultent les données humaines, pèsent les rapports de force, échafaudent des scénarii et des stratégies pour conseiller ou accompagner le choix des décideurs. Ceux qui s’autorisent à penser, à agir, s’accrochant au pouvoir et masquant leurs intérêts personnels derrière des éléments de langage ou des mots ronflants comme géopolitique, pragmatisme, démocratie et liberté. Une prose supposée entretenir un consensus n’étant que le résultat d’un rapport de force. Le même depuis le début de l’Histoire de l’humanité.

Frédéric Paulin affectionne les personnages fracassés par l’existence. Un peu comme si leur incapacité à résoudre leurs problèmes personnels ou leurs névroses rejaillissait sur la marche du monde. Des individus lambda, parfaits personnages de roman noir, qui tentent ponctuellement de corriger un tort, mais savent très bien que leur action n’aura aucune incidence sur les saloperies quotidiennes dont ils sont également les acteurs. La guerre est une ruse nous propose un florilège d’individus bataillant sans cesse pour donner du sens à leur existence ou plus simplement continuer à vivre. Parmi ceux-ci, notre attention est attirée par Tedj Benlazar, agent français d’origine franco-algérienne de la DGSE, témoin privilégié des combines du pouvoir algérien et de la France. Sa relation quasi-filiale avec le commandant Rémy de Bellevue, aka le « Vieux », vétéran des coups tordus en Afrique, constitue l’un des points forts du roman. Mais, le commissaire algérois Filali, flic chevronné encore doté d’un embryon de conscience, ne manque pas non plus d’intérêt. Évoluant à la marge, il veille sur Gh’zala Boutefnouchet, jeune étudiante s’étant amourachée pour son malheur de Raouf Bougachiche, ex-postier passé par la prison à cause de son engagement au FIS, puis retourné par le DRS pour servir les desseins d’un des clans se disputant le pouvoir en Algérie. Un choix ayant coûté à l’aîné Bougachiche la considération de son frère Slimane, lieutenant au 25e régiment de reconnaissance, une unité militaire chargée de lutter contre le GIA par tous les moyens possibles, y compris les plus violents.

Il y a aussi tous les autres, les figures médiatiques et historiques, les Marchiani, Mitterrand, Chirac, Pasqua et autre Balladur. Sans oublier les généraux Janviéristes, qui préfèrent le chaos et la répression à la négociation avec les islamistes. Enfin, il y a leur créature Djamel Zitouni, l’émir du GIA, prêt à semer la mort en France par l’intermédiaire de Khaled Kelkal.

Frédéric Paulin mêle les faits avérés aux suppositions et informations officieuses, créant un effet de réel convaincant. Il distille sa documentation sans assommer le lecteur et nuire à une intrigue dont le rythme ne se relâche à aucun moment. Au fil des circonvolutions du récit, on se prend à espérer, à souhaiter voir les choses prendre une autre tournure. Devant tant de noirceur, on ne peut que se résoudre à accepter l’évidence. Il n’y a pas de fin heureuse possible, juste la continuation par d’autres moyens du même rapport de force auquel le citoyen anonyme se plaît à espérer qu’il l’épargnera.

Si la guerre civile algérienne entre barbus et galonnés a donné lieu à quelques romans mémorables, on pense ici à Morituri de Yasmina Khadra ou de manière plus décalée à Jihad de Jean-Marc Ligny, nul doute qu’avec La guerre est une ruse Frédéric Paulin place la barre très haut. On attend maintenant avec une impatience non feinte, la suite de la fresque qu’il a entrepris de consacrer à l’essor du terrorisme d’obédience islamiste. Bientôt, on l’espère, avec en toile de fond deux tours, les Balkans, le Caucase et le Moyen-Orient.

La guerre est une ruse de Frédéric Paulin – Éditions Agullo, collection « noir », septembre 2018

Héros secondaires

« Nous sommes un peu les fantassins de l’industrie pharmaceutique, nous qui combattons en première ligne sur le front de la recherche médicale pour défendre vos droits inaliénables, parmi lesquels se trouvent la vie, la liberté et la recherche des antidépresseurs. »

Ouvrons en préambule de cet article une parenthèse égotique. Si l’on fait exception de Alan Moore, je ne prise guère les aventures de super-héros. Au pire, je trouve qu’il s’agit d’un substitut aux tendances fascistes tapies en chaque être humain, au mieux une distraction un tantinet immature. Je sens que je vais me faire des amis, mais j’assume. Tant pis. Comprenez donc bien qu’il m’a fallu puiser dans mes ressources de bienveillance, encouragé en-cela par quelques commentaires positifs, pour me lancer dans la lecture de Héros secondaires de S. G. Browne. Bon, je ne regrette pas un seul instant cette entorse à mes préjugés. Le roman de l’auteur américain apparaît en effet comme une histoire hilarante, sous-tendu par un esprit critique et caustique de première bourre. C’est simple, j’ai eu à plusieurs reprises le sentiment de lire du Terry Pratchett, dans la meilleure acception de la comparaison.

Quid de l’histoire ? Lloyd, Vic, Charlie, Frank, Rand et Isaac forment un groupe atypique malgré leur apparence anodine. Les Super six comme ils aiment à se considérer, même si la presse les a affublés de surnoms pour le moins ridicules. Depuis peu, ils se sont en effet découverts des capacités surnaturelles. Llyod plonge les passants dans une irrésistible somnolence, Randy déclenche des crises d’eczéma cauchemardesques, Charlie provoque des convulsions, Vic des vomissements, Frank une prise de poids express, faisant péter toutes les coutures des vêtements, enfin Isaac suscite des érections inopinées et prolongées. Ce phénomène est-il un effet secondaire des divers tests médicamenteux auxquels il prêtent leur concours contre rémunération ? Peu importe, les voici dotés de super-pouvoirs d’un genre particulier.

Après une période d’effroi, nos apprentis super-héros se piquent au jeu, décidant d’entamer des rondes nocturnes dans les parcs de New-York, afin de faire perdre leur goût pour la malfaisance aux fâcheux qui enquiquinent les clodos et le citoyen lambda. Une activité qui leur permet également de regonfler leur estime de soi. Mais bon, tout cela reste quand même petit joueur comparé aux exploits des super-héros de papier. Ils en sont d’ailleurs bien conscients. Et, si de grands pouvoirs entraînent de grandes responsabilités, ils suscitent aussi de grands périls, comme nos piteux redresseurs de torts vont le découvrir.

Héros secondaires détourne avec un mauvais esprit jubilatoire les codes des récits de super-héros et super-méchants. Le traitement mi-vachard, mi-attendri des personnages contribue pour beaucoup au plaisir de lecture. S.G. Browne met en scène une belle galerie de bras cassés, frappés du sceau du nonsense et du burlesque. Parmi ceux-ci, on retient surtout le narrateur, Llyod Prescott, qui lorsqu’il ne vit pas de la charité d’autrui, sa grande trouvaille consistant à inviter les badauds à l’insulter contre quelques pièces ou billets, se contente d’encaisser l’argent versé pour ses prestations médicamenteuses expérimentales. En sa compagnie, on en apprend ainsi beaucoup sur l’existence des cobayes professionnels, mais également sur la nature des essais, souvent d’une absurdité étonnante, et enfin sur la palette des effets secondaires auxquels il s’expose. On découvre également un marché des médicaments gangrené par la recherche du profit forcenée, sous prétexte d’améliorer la qualité de vie de la population.

À ce sujet, le regard de S.G. Browne sur la société américaine et l’industrie pharmaceutique oscille entre le sarcasme et un certain accablement, dont il prend ici le parti de se moquer. Le récit est ainsi jalonné de piques satiriques sur la sur-médicamention contemporaine, mais on s’amuse aussi beaucoup des interactions entre les personnages, un parfait échantillon de losers finalement très ordinaires. L’auteur américain accouche enfin de trouvailles drolatiques très réjouissantes, notamment le jeu Hé, doc’, c’est quoi ce médoc ? dont on ne peut que goûter l’humour grinçant de la plus belle eau.

Sans vouloir faire dans l’auto-médicamentation, on ne peut au final que conseiller Héros secondaires, une lecture divertissante dont le seul effet secondaire connu, consiste en une inflammation des zygomatiques. On a connu pire…

Héros secondaires (Less Than Hero, 2015) de S. G. Browne – Éditions Agullo, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Morgane Saysana)

Une balle de colt derrière l’oreille

À la mort de son beau-père, Antoine Lacoste hérite d’une clé lui donnant accès au coffre-fort conservé dans le bureau de la maison familiale. Étonné par cette dernière volonté, il y découvre d’abord un Colt 45, accompagné d’une cartouche enveloppée dans une peau de chamois. Puis, une liste de onze noms, pour la plupart des surnoms. Enfin, un petit carnet à spirale portant deux fois la mention en capitale d’imprimerie LUI COLLER UNE BALLE DE COLT DERRIÈRE L’OREILLE.

Intrigué, Antoine ne s’explique pas le legs de son aîné. Certes, il a toujours éprouvé pour celui-ci un respect teinté d’une certaine crainte, celle que suscite le mystère. Mais, pas au point de ne pas apprécier la franchise et la rudesse sans détour du bonhomme à qui il donnait du Bruneau, en réponse à son injonction amicale. Souriant et taiseux, son beau-père l’a toujours considéré avec bienveillance, comme un gosse dont la naïveté amuse. De sa vie, Antoine ne connaissait guère que les généralités. Une existence dont la plus grande partie a été donnée à la guerre. Capitaine de la Légion étrangère, ancien résistant, survivant de Buchenwald, engagé en Indochine où il a éprouvé dans sa chair une nouvelle fois l’inhumanité des camps après la défaite de Diên Biên Phu, Bruneau a en effet toujours gardé le secret sur les détails de son passé. Aussi, le contenu du coffre pique-t-il la curiosité du gendre. Et, de fil en aiguille, ses investigations lui font côtoyer l’itinéraire de Georges Boudarel.

« Mais toi, Simon, tu aurais aimé être… Enfin… t’engager dans la Légion étrangère ? Il jeta sa cigarette d’une pichenette au milieu de la rue. Moi ? Jamais de la vie ! Je ne vais pas abîmer une mythologie en la transformant en réalité. Il écrasa son mégot sur l’asphalte désert. Tu vois, j’adore les romans de Chesbro, je suis fan de Mongo, mais je n’ai jamais voulu devenir nain-karatéka-professeur de criminologie. »

Ne tergiversons pas. Une balle de colt derrière l’oreille est une enquête, au sens historique du terme, doublée d’un roman sur la mémoire. En somme, un romenquête tournant autour de la personnalité controversée de Georges Boudarel, ancien militant communiste ayant œuvré dans les camps de rééducation du Viêtminh. En 1991, l’affaire Boudarel éclate sur fond d’effondrement du communisme, lorsque le personnage, revenu en France à l’occasion de l’amnistie de 1966, puis devenu ensuite professeur d’université, est dénoncé par un ancien combattant d’Indochine pendant un colloque. En dépit d’un combat judiciaire et politique acharné, l’affaire ne débouche finalement à l’époque que sur un non-lieu, la prescription étant passée par là. Pour se faire une idée, les éventuels curieux pourront toujours consulter cette émission.

Roman sur la mémoire, en particulier la mémoire de la guerre d’Indochine, Une balle de colt derrière l’oreille questionne le thème de l’engagement, tant en politique que du point de vue militaire. Frank Lanot ne cherche pas à faire le procès du communisme. Pour autant, il n’exonère pas cette idéologie de ses tendances totalitaires, cette foi aveugle, cette volonté absolue de forger un homme nouveau, quitte à écraser tous ceux ne rentrant pas dans le moule. De même, il ne dresse pas un tableau idyllique du colonialisme, cette doctrine héritée du XIXe siècle, dont les apports matériels ne compensent pas l’injustice intrinsèque. Une balle de colt derrière l’oreille relève d’une toute autre philosophie de l’Histoire, celle où les faits demeurent frappés du sceau de l’ambivalence et de la complexité, jamais univoques mais toujours multiformes, nuancés ou dictés par les circonstances et les liens de camaraderie. Il nous confronte à un dilemme vieux comme la civilisation et auquel le XXe siècle a donné une ampleur sinistre. Est-il acceptable de faire le mal au nom d’un bien ?

Indépendamment de l’intelligence du propos, j’ai retrouvé enfin dans Une balle de colt derrière l’oreille la langue riche et précise, jouant sur les mots et les différents registres de langage, mêlée d’allusions à la littérature – en vrac, Malraux, Camus, Hugo et d’autres – ou à la musique et au cinéma, de mon professeur de français au lycée. Un enseignant que je ne suis pas prêt d’oublier, lui devant sans doute mon goût pour la lecture.

Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot – Le Passeur éditeur, collection « poche », janvier 2018