Un homme de Glace

complicityCameron Colley est devenu journaliste par idéalisme, pensant que le quatrième pouvoir ne pliait pas devant les autorités. Depuis, il végète en Écosse, contraint de réécrire ses articles quand ils n’ont pas l’heur de plaire à son directeur de rédaction ou lorsqu’ils froissent des intérêts privés. Pour oublier ce cul de sac, il passe le plus clair de son temps libre à écumer les pubs ou à jouer aux jeux vidéo sous l’emprise de la cocaïne. La situation ne vaut guère mieux pour son ami d’enfance, Andy Gould. Lui aussi voulait changer le monde, même si son origine sociale le plaçait plutôt dans le camp des nantis. Il s’y préparait d’ailleurs, persuadé que la population finirait par briser le cercle vicieux du travaillisme mollasson et du conservatisme consensuel. Par volonté de changement, il a fini par épouser la cause du thatchérisme, avide de liberté et de révolution… conservatrice. Un miroir aux alouettes comme les autres, un remède de choc sans doute pire que le mal qu’il était supposé soigner. Revenu de tout, il vivote désormais dans un hôtel délabré au fin fond des Highlands.

« On l’a faite, notre expérience ; nous avons eu un parti unique, une idéologie dominante, un plan exécuté jusqu’au bout, une cheffe à poigne – et son éminence grise – et de tout ça il ne reste que de la merde et des cendres. Le substrat industriel est ratiboisé jusqu’à l’os – plus, même : la moelle s’en écoule ; les anciennes structures socialistes qualifiées d’inefficaces ont été remplacées par des structures capitalistes encore plus vérolées, le pouvoir est complètement centralisé, la corruption institutionnalisée, et on a donné naissance à une génération qui ne saura jamais comment fracturer les portières de voiture avec un cintre et déterminer quel solvant défonce le mieux quand on se colle un sac en plastique sur la tête, avant de dégueuler ou de tomber dans les pommes. »

Ils croyaient changer le monde mais au final, c’est le monde qui les a changés. Bien des fictions, romans comme films, ont fait leur miel de ce constat désabusé, hélas guère contredit par la réalité. Avec Complicity (reprenons le titre de la version originale), Iain Banks aurait pu nous proposer une énième chronique des promesses non tenues. Il le fait, d’une certaine façon, mais à sa manière, mêlant la nostalgie à cette insolence qui fait de lui l’un de mes auteurs préférés.

Thriller à l’efficacité redoutable, Complicity n’usurpe pas le qualificatif de page turner. L’intrigue criminelle sous-tend un crescendo irrésistible, sur fond de lois d’exception et d’attentats de l’IRA, ne se relâchant qu’à l’extrême fin du roman, au moment où se dénoue la série de crimes et où se dévoile l’identité de son auteur. Certes, on la devine une soixantaine de pages avant la fin. Malgré tout, Iain Banks parvient à maintenir la tension, puisant dans les secrets d’enfance de Cameron Colley et Andy Gould les ressorts de la « croisade » du serial-killer, ici restituée à la seconde personne du pluriel. Un parti pris tout sauf gratuit qui fonctionne très bien, nous rendant en quelque sorte complice de ses méfaits.

Au-delà du thriller, Complicity solde une multitude de comptes. D’abord avec le thatchérisme, cette idéologie prédatrice et mortifère dont les choix ont contribué à ravager et paupériser la Grande Bretagne. Puis, avec le travaillisme à grand-papa et sa version édulcorée, la sociale démocratie. Il règle aussi ses comptes avec le progressisme de façade des nantis, trop attachés à leur confort pour véritablement remettre en question le système politique et social. Un consensus mou, préalable à tous les renoncements et trahisons auxquels le tueur s’attaque sans s’embarrasser avec la moralité. Mais, qu’est-ce que la moralité au regard d’un monde où la dignité humaine ne semble plus qu’une variable d’ajustement ? Ce n’est pas le moindre des mérites de Iain Banks que de poser cette question dérangeante et d’y apporter une réponse délicieusement provocatrice.

« Il est possible d’instaurer dès aujourd’hui une situation tout à fait acceptable – pas l’Utopie, mais un équilibre mondial relativement équitable, sans malnutrition, sans diarrhées mortelles, sans que personne ait à mourir de bêtes maladies comme la rougeole. Il suffirait de vouloir, si nous n’étions pas si cupides, si racistes, si sectaires, si fondamentalement égotistes. Bordel, même cet égotisme est d’une stupidité presque comique. »

Au final, Complicity relève d’un idéalisme désespéré et grinçant. Iain Banks adresse aux certitudes de ses contemporains un coup de pied salutaire et plus que jamais d’actualité. Rien que pour ce regard caustique, il nous manque…

homme_glaceUn homme de Glace (Complicity, 1993) de Iain Banks – Éditions Denoël, collection « Thriller », 1997 (roman traduit de l’anglais [Écosse] par Hélène Collon)

Le Roi d’août

Voici sans doute le chef d’œuvre de Michel Pagel. Oui, je sais, cette entrée en matière paraît totalement partiale et subjective. J’assume, ne pouvant résister à afficher mon enthousiasme d’emblée. Pour en juger, veuillez lire ce qui suit…

Michel Pagel aime l’Histoire. Cela tombe bien, Le roi d’août est un roman historique avec de vrais morceaux de fantastique dedans. L’argument de départ ressemble aux leçons que l’on faisait autrefois dans les écoles primaires sur ces souverains qui ont fait la France. Le roi, ici, c’est Philippe II, futur Auguste. Pour ceux qui ont oublié leur leçon d’Histoire, mais j’avoue que ce type d’Histoire n’est plus pratiqué de nos jours, voici un bref rappel.

A la jonction du XIe et XIIe siècle, la France se réduit à un domaine royal étriqué, c’est-à-dire quelques fiefs autour de Paris. Le nouveau roi, couronné par précaution avant la mort de son père Louis VII faute d’une autorité suffisamment établie, doit composer avec de grands feudataires et des vassaux aux mœurs pour le moins sanguines. Flandre, Champagne et Artois se disputent le contrôle de son pouvoir naissant.

De surcroît à l’Ouest, le royaume est flanqué d’un voisin encombrant : l’empire Plantagenêt dont le souverain Henri II doit l’hommage à la France pour ses terres continentales. Si le roi de France considère son voisin comme son parent, il n’est pas dupe de l’allégeance apparente d’un vassal bien plus puissant que lui.

Malgré cette situation défavorable, le Capétien va pourtant imposer définitivement le règne de sa lignée, renforcer l’embryon de la monarchie française, se débarrasser de l’empire Plantagenêt, associant son nom à la victoire de Bouvines. Voilà pour la leçon d’Histoire, revenons maintenant au roman.

Écrit par le roi Philippe II lui-même, Le Roi d’août se veut le récit romancé, par le petit bout de la lorgnette, de son règne. Rassurons immédiatement les lecteurs. Cette histoire est tout sauf une leçon édifiante et soporifique. En fait, ce que raconte Michel Pagel, par le biais du souverain français, est à tout point de vue passionnant et documenté. Ainsi, il ne nous épargne rien des mœurs, des liens féodaux et des luttes politiques de l’époque. Une page d’Histoire se dévoile, servie par un auteur nous régalant de moult détails qui contribuent à rendre vivantes et beaucoup moins épiques, les frasques des princes et souverains de l’époque.

Michel Pagel n’oublie cependant pas que l’on peut violer l’Histoire, à la condition de lui faire de beaux enfants. Il le fait ici par le biais du fantastique. Dès le début du roman, on découvre un épisode secret de la vie de Philippe II, ignoré, et pour cause, de toutes les chroniques de l’époque. Il éclaire ainsi d’un jour singulier l’ascendance du souverain et explique un certain nombre de croyances attachées à la personne royale en France.

De cette révélation, le futur roi ressort définitivement marqué. Il doit désormais vivre avec cette connaissance. Une malédiction à ses yeux de chrétien. Elle influe sur ses actes, sur son règne, affecte ses relations avec son entourage, sa femme et sa propre conscience. Elle explique quelques bizarreries de son règne, l’Histoire étant à la fois une grande menteuse et taiseuse sur ce sujet et bien d’autres. Et le lecteur relit le règne du souverain à la lumière de cette révélation, la suspension de l’incrédulité stimulée par un sentiment de vraisemblance historique soigneusement entretenu par l’auteur.

Au final, Le Roi d’août réussit la synthèse entre l’Histoire et le fantastique. Un syncrétisme que l’on retrouve aussi d’une autre manière chez Jean-Louis Fetjaine. Faudra que j’en parle, à l’occasion.

Le Roi d’août de Michel Pagel – Réédition J’ai Lu, février 2005, avec la couverture de l’édition originale (que je préfère à celle de J’ai Lu)

L’Homme qui rétrécit

homme_retrecitPoursuivant ma découverte de l’œuvre de Richard Matheson, un auteur que je n’ai guère pratiqué jusque-là, me voilà confronté à L’Homme qui rétrécit, un des titres majeurs de sa bibliographie. D’emblée, le roman n’usurpe pas sa réputation de classique incontournable. Je serais même tenté de parler de chef-d’œuvre n’ayant guère de critique à émettre sur l’objet. Certes, l’argument de départ peut paraître léger. Ce rideau d’embruns radioactif, facteur déclencheur du processus de rétrécissement, et surtout son explication flirtent un tantinet avec l’invraisemblable. Fort heureusement, Richard Matheson a le bon goût de ne pas s’étendre sur le sujet, optant pour la description de ses effets sur la vie du héros, un Américain lambda, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale. Tout l’intérêt du roman se trouve d’ailleurs dans ce récit à hauteur d’homme. Un homme diminué (euphémisme !) contraint de s’adapter à un décor familier devenant progressivement hostile, perdant au passage son identité.

Alternant les flash-back comme autant de jalons dans le rétrécissement de Scott Carey, Matheson met en place un huis-clos angoissant. Enfermé dans la cave de sa maison, dans l’impossibilité d’avertir ses proches, Carey doit faire face au désespoir, puisant au fond de lui-même l’énergie et l’intelligence nécessaires à sa survie. Il rapetisse chaque jour. D’après ses calculs, il ne lui reste plus que six jours avant de disparaître complètement. Réduit à néant.

Dans ces conditions, pourquoi continuer à se battre ? La question le taraude mais, il préfère écarter la réponse, se consacrant à entretenir un instinct vital extraordinaire, qui semble croître à mesure qu’il diminue. Il n’a pourtant pas la tâche aisée car la cave abrite une menace implacable. Une araignée prenant peu-à-peu des proportions monstrueuses et dont il devient bien sûr la proie.

En dépit des apparences, L’Homme qui rétrécit ne se limite pas à ce struggle for life cher aux Américains. Bien au contraire, le roman de Richard Matheson explore le microcosme, ouvrant des perspectives vertigineuses vers l’infiniment petit. La transformation de Scott Carey bouleverse son point de vue sur le monde. Les lieux familiers de son univers deviennent petit-à-petit inhospitaliers et le moindre des actes du quotidien se transforme en exploit périlleux. Mais surtout, ce changement de paradigme influe sur les relations avec ses proches générant frustration et colère. Et puis, il y a le regard d’autrui. Carey est un cobaye, objet de la curiosité des scientifiques et un phénomène de foire suscitant une presse malsaine, avant de devenir la proie d’un adulte dévoyé, puis d’adolescents cruels ayant décidé d’en faire leur souffre-douleur. De quoi le vacciner définitivement d’une espèce humaine qui, à la différence de l’araignée de la cave, n’a même pas l’excuse de l’impératif vital pour justifier sa conduite.

Le récit recèle enfin quelques moments délicieusement transgressifs, étonnants pour l’époque, tel ce chapitre où Scott Carey joue au voyeur avec la baby-sitter embauchée par son épouse pour garder leur fille, fantasmant plus que de raison sur l’adolescente. Le passage laisse affleurer une perversité troublante, les pulsions sexuelles du héros contribuant à accentuer sa frustration. Lolita n’a qu’à bien se tenir…

Bref, L’Homme qui rétrécit se révèle un roman formidable au ton très moderne. Un classique, je me répète, au meilleur sens du terme. Voilà qui augure bien du prochain titre que je dois lire, Le jeune Homme, la Mort et le Temps. Bientôt.

par delà la légendeL’Homme qui rétrécit (The Incredible Shrinking Man, 1956) de Richard Matheson – Réédition Folio « SF », omnibus Par-delà la légende, septembre 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Chambon)

Quatre chemins de pardon

La science-fiction aime créer des mondes étrangers. Elle aime décrire minutieusement des écosystèmes entiers et s’amuse à y mettre en scène, avec la rigueur de l’ethnologue, des humanités apparemment autres. Souvent, ces cadres somptueux n’offrent qu’un décor à des aventures exotiques et dépaysantes — mondes en kit pour planet opera distrayant. Il arrive aussi que ces mondes soient le lieu imaginaire d’expérimentations sociales ou environnementales ; encore que l’une et l’autre soient fréquemment liées. Parfois, l’auteur fait œuvre de démiurge afin de faire jaillir de la différence des psychologies — de l’étrangeté apparente des êtres — la touchante sincérité et l’unicité des sentiments humains.

Quatre chemins de pardon appartient à cette dernière catégorie. Organisé à la façon d’une suite de nouvelles interconnectées les unes aux autres, ce livre se rattache à l’Ekumen, « cet univers pseudo-cohérent qui a des trous aux coudes », comme le dit Ursula Le Guin elle-même. Ici l’auteur se focalise sur les planètes Werel et Yeowe. Le lecteur Le Guinophile connaît forcément Werel depuis qu’il a lu la nouvelle « Musique ancienne et les femmes esclaves », paru dans le recueil Horizons lointains (disponible chez J’ai Lu), puis plus récemment réédité dans le recueil L’Anniversaire du monde. En fait, cette nouvelle est postérieure à Quatre chemins de pardon et ne pas l’avoir lue ne constitue pas un handicap. Pour revenir à Werel et Yeowe, ces deux planètes sont inextricablement liées depuis que la première a colonisé et mis en exploitation la seconde. Quatre corporations capitalistes se sont partagées Yeowe qui a été littéralement pillée et saccagée. Naturellement, on a reproduit sur la planète coloniale le modèle social dominant de Werel ; une société esclavagiste où la ségrégation repose sur la couleur de peau. Malicieusement, Ursula Le Guin a fait des mobiliers — les esclaves — les habitants à la peau claire, et des propriétaires, ceux à la peau sombre. Naturellement, elle ne ménage pas son imagination pour accoucher de deux mondes ethnologiquement et historiquement cohérents. L’ouvrage est, à ce propos, doté d’appendices très détaillés à destination des lecteurs que la multitude des références aux rites religieux, aux hiérarchies et rapports sociaux, au mode de fonctionnement de l’esclavage, aux relations géopolitiques qui émaillent les textes, n’a pas rassasié. Chaque nouvelle est racontée par un ou deux narrateurs/acteurs différents. Le procédé est habituel chez l’auteur, pour qui apprendre à connaître l’autre n’est pas qu’une posture de circonstance. L’interaction des subjectivités suscite ainsi des échos qui se répondent harmonieusement et contribuent à l’humaine complexité des sentiments car ce sont bien les relations entre hommes et surtout entre hommes et femmes qui composent les œuvres vives de cet ouvrage.

« Trahisons », qui ouvre le livre, prend place sur Yeowe peu de temps après la révolution et la guerre de trente années qui a chassé de la planète les corporations et les propriétaires. Le personnage narrateur est une vieille femme, Yoss, qui a fait le choix de se retirer dans les marais afin d’entrer dans le silence, comme elle le dit ; un silence propice à l’oubli ; oubli du départ de ses enfants vers un autre monde de l’Ekumen ; oubli des années de guerre de libération et des déchirements que n’a pas manqué de susciter l’indépendance. Son plus proche voisin, Abberkam, vit ce silence comme un purgatoire. Leader révolutionnaire puis chef du parti politique le plus influent de Yeowe, il a été déchu de tout son pouvoir après avoir trahi. Désormais, les remords l’empêchent de trouver la paix intérieure. Une longue maladie et des soins attentifs vont pourtant le rapprocher de Yoss et l’on va se rendre compte que la convalescence la plus longue n’est sans doute pas celle du corps. Le deuxième texte, « Jour de pardon », met encore en scène un homme et une femme que tout contribue à séparer. Solly, une jeune femme mobile — comprendre, un agent de l’Ekumen non attachée à un monde —, réprouve l’esclavage qui lui apparaît comme une intolérable pratique barbare. Malgré cette réprobation et son inexpérience, elle est envoyée pour prendre contact avec le divin Royaume de Gatay, une des puissances secondaires de Werel. Le gouvernement de Voe Deo, la puissance dominante de Werel, lui affecte pour l’accompagner, comme garde du corps, un individu rigide et peu loquace qu’elle a tôt fait de mépriser, le surnommant par dérision le major. Elle ne sait évidemment pas que celui-ci a une longue et dramatique histoire à raconter. Dans cette nouvelle, ce n’est pas la maladie qui provoque la confrontation, puis le rapprochement des deux personnages, mais une prise d’otage. À l’intrigue intimiste s’ajoute une machination de nature plus géopolitique. Cependant, c’est sans doute l’itinéraire personnel de Teyeo — le major — qui s’impose comme le plus bouleversant.

« Un homme du peuple » et « Libération d’une femme » sont les deux facettes d’un même récit et constituent le point culminant de Quatre chemins de pardon. Nous épousons d’abord le point de vue d’un Hainien, Havzhiva, qui a rompu tous les ponts avec sa communauté natale et ses traditions ancestrales. Formé à l’école de l’Ekumen, spécialisé en Histoire, Havzhiva apprend à jauger les diverses cultures avec le recul de l’historien. Au terme de sa formation, il choisit d’être affecté sur Yeowe, qui vient d’être libérée. Il y découvre la persistance du sexisme. Refusant de hiérarchiser les cultures, Ursula Le Guin démontre à travers le trajet de Havzhiva que les savoirs traditionnels peuvent et doivent coexister avec le savoir universel auquel ils ne s’opposent pas nécessairement. Évidemment, l’éducation et l’Histoire ont un rôle déterminant à jouer dans cette cohabitation, semant par la même occasion les germes de l’avenir car : « Tout savoir est local, toute vérité est partielle. Nulle vérité ne peut rendre fausse une autre vérité. Tout savoir est une partie du savoir global. Vraie ligne, vraie couleur. Quand on a vu le motif général, on ne peut plus prendre la partie pour l’ensemble. » Ce premier point de vue ouvre la voie à la nouvelle suivante, « Libération d’une femme », qui est le récit poignant et dur de Rakam, une femme-liée appartenant à un grand domaine de Werel. Grâce à son témoignage, nous pénétrons au cœur du système esclavagiste de ce monde, système dans lequel la femme — si elle n’a pas la chance d’être protégée par un maître — est considérée comme moins que rien. Ballottée entre des mains peu recommandables — Ursula Le Guin ne nous épargne rien des viols successifs que subit l’ancienne esclave —, Rakam finit par faire reconnaître son affranchissement et migrer sur Yeowe, d’où personne ne revient jamais, chante-t-on, mais où les mobiliers viennent d’arracher leur liberté. Une nouvelle désillusion et un nouveau combat l’attendent car, lorsque l’on est un immigrant et de surcroît une femme, il n’est pas aisé d’être traité dignement. Dans cette nouvelle, Ursula Le Guin n’énonce pas de jugement à l’emporte-pièce et n’assène pas de discours revanchard. C’est avec une grande retenue qu’elle laisse entendre qu’il ne sert finalement à rien de ressasser les outrages passés car « c’est dans nos corps que nous perdons ou découvrons la liberté. C’est dans nos corps que nous acceptons ou abolissons l’esclavage ».

quatre-chemins-pardonQuatre chemins de pardon (Four Ways to Forgiveness, 1995) de Ursula Le Guin – Éditions l’Atalante, collection La dentelle du cygne, juin 2007 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Marie Surgers)

Anamnèse de Lady Star

 

pulp-o-mizer_cover_imageCette chronique marque ma cinquième participation au défi Lunes d’encre initié par A. C. de haenne.

L’âge de l’atome n’ayant contribué qu’à entretenir l’équilibre de la Terreur au profit des grandes puissances, nourrissant le ressentiment du tiers monde, la bombe iconique apparaît comme l’arme ultime, apte à dénouer toutes les crises, à éliminer les obstacles s’opposant au « progrès » et à solutionner le problème du terrorisme. Du moins, aux yeux de certains militaires français acquis aux idées de chercheurs plus proches des dérives sectaires que de la science. Pour ces apprentis sorciers, en provoquant l’effondrement complet de la conscience d’un profil ethnique précisément ciblé, l’usage de la bombe iconique apparaît comme une alternative acceptable. Mais, son utilisation lors du congrès d’Islamabad déchaîne une apocalypse mémétique surnommée le Satori, à laquelle très peu d’hommes échappent. Une illumination dévastatrice dépourvue de toute symbolique mystique.

Après le Satori, le monde « éveillé » s’apparente à une friche parcourue par des groupes ensauvagés mêlant prédateurs, communautés mystiques et Porteurs lents, autrement dit les vecteurs contagieux des mèmes destructeurs. Des îlots de civilisation ont heureusement perduré, échafaudant des dispositifs de protection contre la contamination et organisant la traque des criminels à l’origine du désastre. Ils ont également entrepris la migration des survivants vers les étoiles, sur d’autres planètes habitables, les « Sœurs », transférant en orbite les Endormis réfugiés dans leurs cercueils protecteurs et les générations hyperconnectées de l’Après. Mais, leur projet n’est viable qu’à la condition de supprimer l’ultime lien avec la catastrophe.

anamnese« La mort au fond des yeux vous salue. »

Second roman né de la collaboration de Laurent et Laure Kloetzer, Anamnèse de Lady Star relève d’une fiction spéculative ambitieuse dont le foisonnement n’a d’égal que le vertige conceptuel dont on se sent saisi à sa lecture.

L’univers du roman s’enracine dans la nouvelle « Trois Singes » qui figure au sommaire de l’anthologie Retour sur L’Horizon. Il en développe les perspectives autant qu’il en approfondit les thématiques. L.L. Kloetzer nous propulse ainsi littéralement dans un futur proche, après qu’une effroyable pandémie ait éradiqué les trois quarts de l’humanité.

Le récit prend la forme hybride d’une enquête et d’un lent travail sur la mémoire, la fameuse anamnèse du titre du roman, débouchant sur un dénouement en forme d’épiphanie. Fragmentaire, cryptique, trompeuse, elliptique, percluse de repentir, la mémoire résiste au travail d’exhumation des enquêteurs de l’organisation Vergiss mein nicht, Magda Makropoulos et Christian Jaeger. Leur investigation se coule dans les méandres des témoignages de plusieurs individus plus ou moins partie prenante du Satori, tentant de discerner la vérité au travers de leur vision des faits. Elle en adopte le point de vue, se coulant dans les codes du thriller, du récit post-apocalyptique, du compte-rendu militaire et de la science-fiction.

Sur une période de 72 années, c’est-à-dire 18 ans avant et 54 ans après le Satori, on s’attache à l’itinéraire d’une créature diaphane, à la fois muse, complice, amante, témoin déterminant et instigatrice du désastre. Cette femme à l’apparence fluctuante et à l’identité multiple, cette Elohim mystérieuse, autrement dit cette étrangère à l’humanité, constitue le fil directeur de l’enquête entreprise par Magda Makropoulos et son supérieur Christian Jaeger. Elle se révèle très vite le seul pont restant avec la bombe iconique, apparaissant comme un secret bien gardé et un risque potentiel qu’il faut bien sûr faire disparaître afin de permettre à l’Humanité d’envisager l’avenir sereinement.

Insaisissable et pourtant omniprésente, silhouette évanescente entraperçue à la marge, elle ne se définit qu’au travers du regard ou du désir d’autrui. Par un étrange phénomène de rétroaction, elle acquiert de la substance, prenant corps au fil de l’enquête acharnée dont elle devient l’enjeu principal. Sa présence parasite et phagocyte le récit, instillant un doute vertigineux empreint de mysticisme. Bref, on flirte avec la métaphysique sans jamais se départir d’un souci de rationalité.

Au-delà de la quête ou de l’enquête, Anamnèse de Lady Star dresse le portrait d’un futur dont la densité et la profondeur n’ont rien à envier au meilleur des univers prospectivistes de la science-fiction. Loin des récits post-apocalyptiques univoques où se rejouent les sempiternels drames de la comédie humaine, le roman de L.L. Kloetzer nous immerge dans un avenir dont les différents aspects prennent sens progressivement, dessinant un paysage tout en nuances dont la profondeur de champ impressionne et interpelle.

En dépit de son caractère un tantinet hermétique et de sa densité, Anamnèse de Lady Star se révèle un roman fascinant et enthousiasmant, ouvert à toutes les hypothèses et interprétations. Un roman qui n’usurpe pas le qualificatif d’œuvre marquante, amenée à faire date.

anamnese-lsAnamnèse de Lady Star de L.L. Kloetzer – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2013 (roman disponible en Folio SF)

Surf City

« Lorsque l’étranger vint s’enquérir de lui, Ike Tucker était en train d’ajuster la chaîne de la Knuckle. C’était une journée ensoleillée, et derrière la station Texaco, la terre était chaude sous ses pieds. Le soleil lui tombait droit sur la tête et dansait dans le métal poli. »

Ike Tucker a décidé d’abandonner son existence morne au bord du désert, autant dire au bord de nulle part. Un vaste espace minéral balayé par les vents. Partagé entre une moto qu’il bichonne sans oser la chevaucher, et une famille d’adoption le considérant comme un moins que rien, Ike ne semble pas destiner à finir ses jours dans cette impasse. Dépourvu de toute attache, il remonte la piste laissée par sa sœur, partie tenter sa chance ailleurs, à Huntington Beach.

Entre les déferlantes glacées du Pacifique et la plage où batifolent d’insouciantes ingénues, entre les surfeurs affûtés et les bikers massifs, Ike se cherche une place. Il s’incruste, s’entête malgré les déconvenues, persévère à retrouver sa sœur disparue. Et, ce qui semblait être un roman noir se mue peu-à-peu en roman d’apprentissage.

Avec cette histoire classique du petit gars montant à la ville, avec un minimum de bagages, vrai candide découvrant un milieu qu’il ne connaît pas, on ne peut pas dire que Kem Nunn fasse dans l’originalité. Pourtant, Surf City se distingue par son style, à défaut d’un terme plus adéquat. Mélange de désenchantement – on visite l’envers du rêve américain – et de parler familier, celui de la rue, Surf City se fiche comme d’une guigne des intrigues rodées, calibrées pour cartonner. Kem Nunn prend son temps pour poser le décor, puis déroule le récit avec nonchalance, se focalisant sur les personnages. Les rêves brisés de Hound Adams et de Preston Marsh sont au cœur d’une intrigue où la patience maternelle de Barbara, mais aussi sa résignation, offrent un contrepoint à leur rivalité. La présence pesante des disparus hante également les lieux. Un passé pesant, comme un boulet rivé à la cheville.

L’insouciance, la liberté, la jeunesse, le fun chanté par les Beach Boys semblent évaporés. Tropisme des années 1960 relégué au rang d’imagerie mythique. L’insouciance est désormais plombée par la drogue et la jeunesse rejoue dans une parodie de liberté le rêve de ses aînés, le fun flirtant avec la désespérance.

Reste l’océan – un personnage à part entière du roman – et les vagues. Reste le surf.

« Ce qu’il faisait n’était pas fractionné en plusieurs séquences : ramer, prendre les vagues, se mettre debout. Tout à coup ce n’était plus qu’un acte unique, une fluide série de mouvements, un seul mouvement, même. Tout se mélangeait jusqu’à n’être plus qu’un : les oiseaux, les marsouins, les algues, reflétant le soleil à travers l’eau, une seule et même chose dont il faisait partie. Il ne se branchait pas seulement à la source, il était la source. »

surf-citySurf City [Tapping the source, 1984] de Kem Nunn, Réédition Gallimard, collection Folio/Policier, 1995 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Paringaux)

Royaume de vent et de colères

1596. La République catholique indépendante proclamée à Marseille par Charles de Casaulx cinq ans auparavant vit ses dernières heures. Issue des désordres provoqués par l’avènement d’Henri IV, elle ne peut plus guère compter que sur le soutien espagnol pour résister à la reconquête royale. Enfermés entre les murs de la cité phocéenne, Victoire, Gabriel, Axelle et Armand partagent le destin de ses habitants. Deux hommes et deux femmes, vétérans désabusés des guerres de Religion. Un quatuor qui se cherche désormais un avenir ou des raisons d’en finir. Victoire, chef de la guilde secrète des assassins, a fait et défait le pouvoir pendant des décennies. Au-dessus de la mêlée, mais toujours dans le sens de ses intérêts. Désormais âgée, elle envisage de se retirer sur un ultime coup d’éclat. En ce qui concerne Gabriel, pas question de prendre sa retraite, même si les années sont un fardeau pour sa carcasse éprouvée par les combats successifs. Rallié à la foi catholique, l’ancien huguenot espère toujours racheter sa lâcheté passée en sacrifiant sa vie pour une cause dont les partisans le méprisent. Tous deux fréquentent La Roue de la Fortune, l’auberge tenue par Axelle et son mari, ex-mercenaires en quête d’un quotidien plus apaisé après la violence des combats. Un choix difficile à accepter pour l’ancienne patronne de la compagnie du Chariot. Quant à Armand, il compte sur le silence de tous, au moins le temps de trouver un navire pour quitter le royaume avec Roland, son amant, et ainsi échapper aux convoitises et aux craintes suscitées par leur don pour la magie.

On a peine à imaginer la violence des guerres de Religion. Une férocité semblable à celle de la Terreur, pour ne prendre que cet exemple dans la longue liste des conflits fratricides. Près de quarante années de guerre larvée, entrecoupée de trêves et de massacres attisés par le fanatisme religieux, les luttes entre factions et le jeu dangereux des puissances étrangères, notamment les Habsbourg. Avec Royaume de vent et de colères, Jean-Laurent Socorro nous en livre un aperçu documenté, se focalisant sur un épisode méconnu : la République de Marseille. La ville méditerranéenne et l’Histoire servent de décor au drame tissé par quatre, voire cinq destins individuels dont l’auteur se plaît à nous dévoiler le caractère ambivalent et les renoncements. À grand renfort de flashbacks et d’ellipses, d’une écriture incisive, Jean-Laurent Socorro nous brosse ainsi quatre portraits dotés d’une réelle épaisseur psychologique, se montrant à la fois sensible et crédible, tout en évitant l’écueil de la sensiblerie. Parmi ceux-ci, on retiendra surtout Axelle, dont le caractère n’est pas sans rappeler celui de Cendres de Mary Gentle, en beaucoup moins agaçant tout de même, mais également Gabin sans « aime », le bonus poignant de cet ouvrage à bien des égards merveilleux, même si la fantasy proprement dite se trouve réduite à la portion congrue.

Avec ce premier roman, Jean-Laurent Socorro démontre, s’il est encore nécessaire de le prouver, que l’on peut violer l’Histoire pour lui faire de beaux enfants. Pour ce crime, nous lui souhaitons de toucher un lectorat nombreux. Il le mérite.

royaume_vent_coleresRoyaume de vent et de colères de Jean-Laurent Del Socorro – Éditions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits »