Ne me cherche pas demain

« La vie est un déséquilibre thermodynamique mais l’entropie finira par tous nous emporter… »

Ne me cherche pas demain marque le passage de la série « Sean Duffy » de Stock chez Actes sud, dans la collection « Actes Noirs ». Et, l’on est bien content de relire les enquêtes de l’inspecteur de la Royal Ulster Constabulary après un hiatus de quelques années, faute d’un lectorat suffisant. On est aussi heureux de renouer avec Adrian McKinty et sa manière d’aborder l’histoire nord-irlandaise, à l’aune du roman noir et d’un existentialisme forcené.

Avec Ne me cherche pas demain, on retrouve donc l’inspecteur Sean Duffy, flic et catholique désabusé au sein d’une institution dominée par les Protestants. Une anomalie politique que les extrémistes de tout bord aimeraient bien dézinguer, histoire de ne pas déchoir dans leur estime de soi. Comme s’il ne manquait pas assez d’ennemis, le bougre est désormais la cible des représailles d’une hiérarchie n’ayant jamais apprécié sa liberté d’action et son esprit frondeur mâtiné d’un goût immodéré pour le sarcasme. Repêché par le MI5 alors qu’il s’apprêtait à sombrer dans l’alcool, il se retrouve sur la piste d’un ami d’enfance, en passe de réaliser LE gros coup pour le compte de l’IRA.

En parfaite incarnation de l’enquêteur de roman noir, Duffy est trop intelligent pour son propre bonheur. Il sait qu’il ne peut guère infléchir la marche du monde. Mais, réparer un tort ou faire émerger la vérité, quitte à déplaire, sont des actes qui restent à sa portée. Pourquoi s’en priver ? Sur ce point, l’Irlande du Nord des années 1980 ne manque d’ailleurs pas d’opportunités et de causes à défendre. Entre une IRA aux abois, en voie de criminalisation, désormais partie prenante d’une géopolitique du terrorisme international, les haines religieuses ancestrales ressassées ad nauseam, un joug britannique renforcé par une première ministre de fer résolue à mener à son terme une politique néo-libérale prédatrice, les magouilles habituelles des politiques locaux et l’ingérence de la diaspora américano-irlandaise, les raisons de quitter l’Irlande pour chercher fortune ailleurs abondent. Abandonner l’atavisme mortifère qui grève l’avenir de la contrée ne figure pourtant pas parmi les options de Duffy, même s’il lui faut boire un coup et rejouer un vinyle sur sa platine pour faire passer le mauvais goût du monde tel qu’il va mal.

Sur fond de terrorisme latent, de crise sociale et de menace d’assassinat, Duffy s’attelle ici à la résolution d’une énigme classique de crime en chambre close. L’humour, une sourde mélancolie et une tendresse viscérale pour les innombrables victimes de la sale guerre nord-irlandaise sous-tendent l’enquête d’un inspecteur oscillant plus que jamais sur le fil d’une tragédie absurde dont il ressort comme un miraculé, sans doute plus sage, mais aussi plus désespéré, conscient de vivre dans un pays sur le point de basculer dans la guerre civile et la spirale d’une violence sans issue. Et pourtant, le bonhomme ne parvient toujours pas à faire son deuil de cette contrée si froide, humide et dépressive, tiraillé entre la haine de ses habitants et de leur histoire, et sa passion pour la vérité, en dépit des renoncements qu’il doit accepter de concéder pour continuer à vivre.

Ne me cherche pas demain est donc un excellent roman noir confirmant tout le bien que l’on pense de la série « Sean Duffy ». A suivre avec Gun Street Girl. On l’espère.

Ne me cherche pas demain (In the Morning, I’ll Be Gone, 2014) – Adrian McKinty – Éditions Actes Sud, collection « Actes Noirs », mars 2021 (roman traduit de l’anglais [Irlande du Nord] par Laure Manceau)

Les Jardins d’éden

Du Western à la Science fiction, en passant par le roman historique, Pierre Pelot est un touche à tout redoutable. Un conteur hors pair doublé d’un auteur n’ayant de cesse d’explorer les angles morts du topos et d’un esprit humain ensauvagé, car si la carte n’est pas le territoire, celui-ci demeure hanté par ses habitants successifs. Ne dédaignant pas le roman noir, il a donné au genre quelques titres mémorables. On pense bien sûr à Natural Killer, à La Forêt muette ou au Méchant qui danse. Nul doute que Les Jardins d’éden ne trouve sa place parmi ses illustres devanciers.

Écrivain raté ou sans succès, journaliste à la plume épointée par l’alcool, Jean-Pierre Sand a échappé à la mort honteuse, celle qui vous cueille sur un lit d’hôpital suite à une longue maladie, comme on dit. Le corps rapiécé, l’esprit embrumé par un traitement de cheval de trait, il est de retour aux Jardins d’éden, le camping des jumeaux Touetti implanté au plus sombre du cœur de la vallée du Charapak, non loin de la géhenne du camp des gitans, à un saut de la commune de Paradis. Plus jeune, Jip a fait partie de la bande, draguant et couchant avec les filles du camp, puis traçant sa vie sous la coupe de l’une d’entre-elle. Une garce ayant fait de Na, sa fille unique, une ennemie. Elle ne l’a pas emporté au paradis, bouffée par le crabe avant d’aller manger les pissenlits par la racine. L’enlèvement et la mort d’une gamine, Manuella, le corps retrouvé à moitié dévoré, l’ont fait déraper sévère, black-listé y compris par son rédacteur en chef. On lui avait pourtant dit de laisser tomber. La disparition de Na, la chair de sa chair, lui rend la convalescence dangereuse. Il compte bien avoir toutes les réponses cette fois-ci car il n’y a pas que le vin qui rend mauvais. Après tout, quand on revient de la mort, on ne craint plus rien.

Lire un roman de Pierre Pelot, c’est plonger direct au cœur d’une langue rugueuse, tout en gouaille et fulgurance. Une langue charnue, visuelle, dont le patois oral s’efforce de restituer toutes les nuances, les pensées esquissées, pas toujours très ragoutantes, qui couvent sous la caboche, mitonnant les rancœurs recuites, les non dits ou les passions froides. Les Jardins d’éden ne déroge pas à la manière de l’auteur. Sur fond de crimes sordides et d’arrangements crapuleux, il brosse le portrait d’un topos bien mal nommé Paradis où le réel propret prospère sur un envers cauchemardesque. Pierre Pelot n’a pas son pareil pour dépeindre les trognes fracassées, dépourvues du glamour des gravures de mode vendues sur catalogue par la petite lucarne ou le grand écran. Ses descriptions restent à ras de terre, dressant un tableau flirtant avec l’effroi et la folie.

Les Jardins d’éden dépeint un monde déchu, marqué du sceau du péché originel de la malignité, où nulle rédemption n’est à attendre. Le retour de Jip, ce « grand machin voûté pas plus épais qu’un coup de trique », miraculé bien malgré lui, s’apparente à un voyage au fond de l’enfer, entre souvenirs bancals du passé et présent déréalisé. Une catabase hallucinée et alcoolisé aux tréfonds d’un infra-monde glauque, avec comme fil rouge la vengeance.

Cheminement chaotique dans l’esprit embrumé d’un convalescent revenu de tout, déambulation tragique au sein d’un terroir pourri jusqu’au cœur, Les Jardins d’éden nous bouscule dans notre confort de lecteur habitué aux intrigues linéaires et balisées. On en ressort pourtant ravis, acquis à la richesse et la puissance d’une plume à nulle autre pareille dans le paysage littéraire français.

Les Jardins d’éden – Pierre Pelot – Éditions Gallimard, collection « Série noire », janvier 2021

Dans la rue j’entends les sirènes

« L’usine désaffectée, c’est la bande-annonce d’un futur en proie à la décrépitude, où le monde entier présenterait le même aspect délabré. On y voit une époque où l’on n’aurait pas les moyens de réparer les profileuses de tôle ondulée, les moteurs à combustion ou les tubes à vide. Une planète abandonnée à la rouille, où l’on s’éclaire à la bougie. Une couche de fiente d’oiseaux tapisse les murs. Des ordures couvertes de moisissure s’amoncellent çà et là. D’étranges machines-outils parsèment le sol jonché d’une épaisseur de feuilles mortes, d’huile et de débris de verre qui le sous-bois enténébré d’une forêt tropicale. Dans ma tête résonne une mélodie, un ostinato descendant en triples croches, pastiche de la deuxième étude de Chopin. Je ne parviens pas à l’identifier, mais il s’agit d’une pièce célèbre, et dès que les tirs auront cessé, la mémoire me reviendra. »

Après un hiatus de près de huit ans, faute d’un éditeur prêt à prendre la suite de Stock, l’annonce de la parution du troisième volet des enquêtes de Sean Duffy, passé entretemps de trois à six titres, m’a fait ressortir le précédent opus qui sédimentait dans une des multiples strates de ma bibliothèque. Pour mémoire, le sergent Sean Duffy émarge au Royal Ulster Constabulary à Carrickfergus, dans la banlieue Nord de Belfast. Plus malin, plus éduqué et plus tenace que la moyenne de ses collègues, il est surtout catholique, à la différence de la majorité des flics du coin qui professent plutôt du côté protestant. Un fait le plaçant immédiatement dans une situation délicate, surtout à l’époque des « Troubles » nord-irlandais. Sa première enquête lui a valu une médaille et le statut de héros miraculé, le conduisant par la même occasion sur un lit d’hôpital, le corps criblé de balles. Pas découragé et nullement décidé à franchir le bras de Saint-Georges, comme disent les angliches, histoire de voir si l’herbe est plus verte ailleurs, il rempile pour une nouvelle affaire. Un torse démembré dans une valise dont il lui revient de déterminer l’identité et de retrouver le meurtrier. Une sale affaire, sans l’ombre d’un doute, et pourtant Dieu seul sait si son quotidien ne comporte pas déjà son lot de saloperies ; exécutions sommaires, rackets, bavures de l’armée britannique, attentats de l’IRA et représailles des milices protestantes. Tout cela sous le regard de Maggie, la dame de fer en train de fourbir ses armes pour aller botter du cul argentin aux antipodes.

Avouons-le. Si on bien content de retrouver Sean Duffy, c’est surtout pour son regard désenchanté sur l’Irlande du Nord et son ironie mordante. Adrian McKinty a trouvé le ton idéal pour restituer l’atmosphère déprimante pesant sur ce bout de terre, si froide et si sinistrée. Entre évocation lyrique du désastre et humour noir, Dans la rue j’entends les sirènes reprend les codes du roman noir. Comme dans Une terre si froide, l’enquête criminelle est un révélateur, un prétexte pour décrire une contrée endeuillée par le chômage de masse, la paupérisation, le racisme et la violence absurde. La déprise économique fournit ainsi des bataillons entiers de soldats de fortune, prêts à servir la cause du crime, qu’elle soit politique ou religieuse. Un terreau fertile pour le chaos sous le regard désabusé d’un policier solitaire n’ayant pourtant pas renoncé à redresser un tort ou à faire émerger la vérité, même s’il sait que cela ne changera rien à la marche du monde. Adrian McKinty saisit avec talent l’air du temps, le début des années 80, à travers sa musique, l’actualité et les références cinématographiques et textuelles, avec une certaine appétence pour la science fiction. Il restitue de manière crédible l’époque livrant un portrait brut de décoffrage de Belfast et du conflit nord-irlandais, jusque dans ses ramifications internationales. Il n’en finit pas enfin de céder à une forme d’accablement face à l’incapacité irlandaise à se sortir du passif d’une histoire mortifère, avec comme seul remède, l’ironie amère du désenchantement.

Résolument noir et violent, Dans la rue j’entends les sirènes se taille donc une place de choix parmi ses confrères du polar irlandais, avec un sens du tragique peut-être supérieur. De quoi donner envie de se sortir des poncifs nord-américains du roman noir.

Dans la rue j’entends les sirènes (I Hear the Sirens in the Street, 2013) – Adrian McKinty – Éditions Stock, collection « La Cosmopolite noire », novembre 2013 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Eric Moreau)

Les Contes de la Pieuvre

Il m’aura fallu du temps pour décider de chroniquer « Les Contes de la Pieuvre ». Non parce que la série dessinée et écrite par Gess ne le méritait pas, mais parce que je ne pensais pas avoir d’avis pertinent et suffisamment informé pour disserter sur le projet de l’auteur. La parution du troisième épisode me pousse finalement à sortir de ma zone de confort.

Sans doute plus connu pour sa contribution à Carmen McCallum, cyber-polar vitaminé que j’ai suivi au début avec une certaine constance avant de me lasser, Gess a surtout attiré mon regard avec La Brigade Chimérique, fresque superhéroïque bien de chez nous, coécrite par Serge Lehman et Fabrice Colin. « Les Contes de la Pieuvre » n’est d’ailleurs pas sans évoquer cette seconde œuvre, même si l’atmosphère tient davantage du fantastique que du merveilleux scientifique. Gess ne cache pas avoir investi le fruit de ses recherches pour La Brigade Chimérique, notamment la documentation rassemblée sur le Paris de la Belle Époque et du début du XXe siècle, dans cette série prévue pour comporter six épisodes.

À la manière d’un roman feuilleton, chaque volume retrace l’histoire d’un personnage doté d’un talent lui conférant le pouvoir surnaturel d’agir sur son existence et celle d’autrui. Mais, si un grand pouvoir implique une grande responsabilité chez Marvel, dans le Paris de la Pieuvre, les choses sont un tantinet différentes. L’organisation criminelle tentaculaire qui donne son nom à l’auberge lui servant de quartier général, veille en effet à conserver son emprise malfaisante sur la ville, en contrôlant les talents et en les détournant à son profit.

Inscrit dans un décor populaire et fantastique, « Les Contes de la Pieuvre » s’attache dans chaque épisode à un personnage particulier, brossant petit-à-petit un portrait impressionniste et interlope de la capitale française. Des destins souvent contrariés et tragiques. La malédiction de Gustave Babel nous confronte ainsi au destin d’un tueur polyglotte voyant les cibles de ses contrats mourir avant qu’il ne puisse les exécuter. Ce coup du sort incompréhensible le pousse à l’introspection, le confrontant à ses propres démons. Un destin de trouveur permet de lier connaissance avec Émile Farges, un policier à qui il suffit de jeter un caillou sur un plan pour trouver la personne ou la chose à laquelle il pense. Un talent bien utile que La Pieuvre va s’empresser de détourner en enlevant épouse et enfants afin de contraindre l’inspecteur à l’obéissance. Dernier épisode en date de la série, Célestin et le Cœur de Vendrezanne nous plonge au plus près de l’organisation criminelle, en compagnie d’un jeune serveur au cœur pur, capable de voir au-delà des apparences et de ressentir les désirs de ses interlocuteurs. Autrement dit un discerneur. Un talent qui le place dans une situation périlleuse dans un milieu où prévalent le secret et la paranoïa.

Si chaque volume propose une histoire indépendante, la somme de leurs parties contribue à construire un univers de polar fantastique finalement très cohérent, gagnant même en épaisseur au fil des aventures. On retrouve ainsi des personnages communs à chaque épisode, les uns comme les autres revêtant une plus ou moins grande importance selon le récit où ils interviennent en arrière-plan. L’ombre de l’Histoire, la grande, plane également sur ces contes, notamment les traumatismes de la Commune insurrectionnelle et de la Première Guerre mondiale. Mais surtout, Gess redonne vie à tout un imaginaire populaire, puisant son inspiration dans l’univers criminel du roman feuilleton et dans les dangereuses visions du fantastique. Il peuple les angles morts de Paris avec une faune inquiétante de personnages attachées au crime ou à la Justice, montrant une certaine prédilection pour le premier. Les bandes d’Apaches prêts à suriner sur ordre, les anarchistes complotant pour renverser la bourgeoisie et petit peuple parisien des banlieues côtoient des personnalités aux talents extraordinaires. Le dangereux hypnotiseur dont la voix fait perdre toute volonté à ses victimes, les poussant au meurtre ou au suicide. Les Sœurs de l’Ubiquité, attachée à protéger les prostituées de leur maquereau et des clients trop violents. Les Coriaces, reconnaissables à leurs yeux rouges lorsque la rage destructrice s’emparent d’eux. Mais aussi des enjôleurs, des rebouteux, des renifleurs, des visionneurs et j’en passe. Sans oublier les maîtres de la Pieuvre : l’Œil, l’Ouïe, la Bouche et le Nez. Une multitude de personnages truculents, inquiétants, sans morale ou au caractère ambivalent contribue à l’étrangeté du récit mais aussi à sa contemporanéité, les thématiques sociales et politiques évoquées au détour des contes demeurant au final plus que jamais actuelles.

Série-concept habile, réfléchie et respectueuse de son matériau populaire, « Les Contes de la Pieuvre » se renouvelle avec bonheur à chaque épisode, proposant une alternative tout en nuance à la geste superhéroïque américaine. Un constat qui me rend de plus en plus impatient de lire la suite.

« Les contes de la Pieuvre » – Gess – Éditions Delcourt, collection « Machination » – 1. La malédiction de Gustave Babel, janvier 2017 – 2. Un destin de trouveur, avril 2019 – 3. Célestin et le Coeur de Vendrezanne, avril 2021

La Fabrique des lendemains

Huitième ouvrage coédité par le Bélial’ et Quarante-Deux (aka Ellen Herzfeld et Dominique Martel), La Fabrique des lendemains compose un florilège de vingt-huit nouvelles ébouriffantes dessinant le portrait d’un futur morcelé, écartelé entre l’humain et le posthumain. Un avenir qui, s’il reste du domaine de la potentialité, n’en demeure pas moins en germe dans l’ici et maintenant d’une condition humaine plus que jamais tiraillée entre les exigences du surmoi et la tentation de l’altérité. Auréolé par un Grand Prix de l’Imaginaire, l’ouvrage est l’œuvre sans équivalent dans la langue anglaise d’un jeune auteur au moins aussi prometteur que Greg Egan ou Ken Liu. Au regard de ce recueil, idéalement transposé en français par Pierre-Paul Durastanti, on ne peut que se joindre au concert des louanges.

Passons outre le traditionnel résumé. Non que l’exercice ne nous déplaise, mais il ne convient vraiment pas ici. Aussi contentons nous de livrer quelques pistes, histoire de titiller la curiosité, sans pour autant renoncer à établir une liste des récits ayant suscité notre enthousiasme. L’imagination de Rich Larson s’enracine dans un futur proche, ces fameux lendemains dont l’architecture émerge peu-à-peu sous nos yeux, prolongeant nos usages technologiques, tout en consolidant les différentes ségrégations spatiales fracturant le monde, qu’elles soient sociales, numériques, historiques et ethniques, voire à l’intersection de toutes ces discriminations. Il apprivoise les thématiques propres à la hard science pour en tirer des histoires ancrées dans un quotidien cosmopolite, jalonnées d’allusions à l’Afrique, son continent de naissance, mais aussi à l’Espagne et à d’autres mondes émergents. Et, s’il flirte avec la short story, ne dédaignant pas le récit à chute, la juxtaposition des différents récits laisse entrevoir des liens, des parentés et des résonances indéniables dont on peut pointer les échos avec gourmandise.

Bien qu’il soit qualifié de post-eganien, Rich Larson se distingue pourtant de son aîné australien par un regard moins clinique, moins froid, et un regard plus affûté sur les conséquences et probables dérives impulsées par les technosciences dans un monde en proie à la transformation. Il use ainsi des thématiques de la génétique, de la cybernétique, de la technologie quantique, de l’intelligence artificielle et de l’immortalité dans un contexte marqué par le transhumanisme et les conduites extrêmes, décrivant un avenir plus que jamais livré à l’injustice et à l’inhumanité. Car si la technologie permet de télécharger sa conscience dans un autre corps, mécanique ou biologique, pour jouir de sa jeunesse ou de ses sensations, voire acquérir une forme d’immortalité, si elle permet de résoudre des enquêtes et de protéger le citoyens, elle dispose en même temps des moyens d’asservir, d’exploiter ou d’exterminer. Rien de neuf sous le soleil de la machine molle. Et pourtant, une étincelle d’humanisme semble continuer à briller, paradoxalement, au sein des créations génétiques ou numériques de l’homme. Néo-néandertalien, IA et autre chimpanzé évolué laissent à penser que si l’humain disparaît, sa meilleure part au moins lui survivra.

Dans un monde en proie aux conflits asymétriques, où les perdants de la mondialisation sont pourchassés ou instrumentalisés par une idéologie techniciste ayant remisé dans les poubelles de l’histoire les promesses du progrès social et émancipateur, les récits de Rich Larson délivrent une vision assez sombre de l’avenir. Un futur où l’humain reste à l’interface d’un désir d’empathie sans cesse déçu et d’un instinct de prédation insatiable. Entre émerveillement, sidération, et effroi, on accuse ainsi le choc, troublé par les sonorités étranges et familières des motivations de personnages n’ayant pas mis à jour les contradictions de leur nature d’être raisonnable et superstitieux.

Parmi les vingt-huit textes figurant au sommaire, retenons surtout huit nouvelles. « Indolore » constitue une entrée en matière percutante, à la croisée des technosciences et de l’émotion. On y épouse le point de vue d’un super-soldat doté de la capacité à se régénérer. Longtemps au service d’intérêts supérieurs, il a déserté, cherchant désormais à libérer un otage interné dans un hôpital. Avec ce seul texte, Rich Larson investit le champ des possibles de la science-fiction, alliant la puissance d’évocation du genre au dépaysement des mondes émergents. Dans un registre post-apocalyptique, « Toutes ces merdes de robots » ne déparerait pas dans un recueil de Robert Scheckley. L’humour grotesque y côtoie un sentiment d’étrangeté mais aussi les spectres de la mortalité et du deuil. Dans un monde où Dieu (l’homme) est mort, le dernier survivant de l’humanité n’a-t-il pas tout intérêt à disparaître, histoire d’entretenir l’illusion de sa supériorité ? Pour les amateurs de physique quantique, « Porque el girasol se llama el girasol » offre quelques dangereuses visions, non dépourvues d’une certaine poésie, où le thème du déracinement se trouve intriqué avec celui plus politique de l’immigration illégale. Avec son crescendo dramatique et son dénouement poignant, ce texte est incontestablement un coup de cœur. Dans un registre dystopique, « L’Homme vert s’en vient », le texte le plus long du recueil, dépeint un futur inégalitaire menacé par une secte prônant l’extinction de l’espèce humaine. Évidemment sombre, mais non dénuée d’un goût affirmé pour le sarcasme et une certaine dose de décontraction, cette nouvelle est portée par un personnage féminin singulier et fort sympathique dont on aimerait lire d’autres aventures, histoire de se frotter plus longuement à son tempérament de battante. « En cas de désastre sur la lune » renoue avec un humour absurde de la plus belle eau. Dans le contexte d’un huis clos à bord d’une une capsule spatiale stationnée sur la Lune, on voit l’angoisse initiale se transformer progressivement en récit d’une extravagance débridée fort réjouissante. N’en disons pas davantage de crainte de déflorer la chute fort savoureuse. « Veille de Contagion à la Maison Noctambule » s’aventure sur un terrain plus cruel et tragique. On y découvre un futur post-apocalyptique où seule la partie nantie de l’humanité a survécu au prix de l’extermination presque totale de ceux qu’elle considère comme des parasites. Le texte dépeint avec force talent, y compris celui du traducteur, une société post-humaine étrangère par son apparence, ses membres portant leur vêtement comme une seconde peau (ou poe), tout en rejouant le principe marxiste de la lutte des classes comme un rite de passage. Voici incontestablement, une grande réussite de ce recueil. « Innombrables Lueurs Scintillantes » abandonne la Terre et ses parages pour se focaliser sur une intelligence résolument non humaine. Avec ses pieuvres sentientes, Rich Larson fait preuve ici d’une belle créativité, dressant en quelques pages le portrait détaillé d’une société en proie aux démons de la superstition et de la peur face à l’inconnu. Toute ressemblance avec une autre espèce n’est pas exclue. Pour terminer, « La Digue » se penche sur les mécanismes de l’amour et sur les artifices déployés pour séduire. Et si aimer n’était pas qu’une histoire de tropisme biologique et d’affinités électives ? L’idée a de quoi inquiéter, voire choquer comme le découvre ce couple de vacanciers amoureux. Un texte troublant de justesse et de simplicité.

Répétons-le encore une fois, le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle. Si l’assertion peut paraître un lieu commun pour les connaisseurs du genre, La Fabrique des lendemains en donne une preuve brillante et stimulante.

La Fabrique des lendemains – Rich Larson – Le Bélial’ & Quarante-Deux, octobre 2020 (recueil de nouvelles traduites de l’anglais [Canada] par Pierre-Paul Durastanti)

Eifelheim

Paru au sein de la vénérable collection « Ailleurs & Demain », Eifelheim était auréolé d’une réputation flatteuse, celle d’avoir été sélectionné pour le Hugo en 2007. Hélas, une illustration de couverture vomitive lui a sans doute fait rater son lectorat. Dommage car le roman de Michael J. Flynn méritait plus qu’un coup d’œil distrait, même s’il a reçu le prix Julia Verlanger dans nos contrées. Peut-être l’annonce de la réactivation de la collection permettra-t-elle de corriger cette erreur ?

Tom Schwoering et Sharon Nagy partagent un appartement à Philadelphie. Il est cliologue, son univers se cantonnant aux données qui lui permettent de modéliser l’Histoire afin de la rendre scientifiquement acceptable. Elle est physicienne, du genre à s’immerger des heures durant dans la théorie des branes multiples ou à jongler avec la théorie générale de la relativité et la physique quantique. En somme, deux passions exclusives qui arrivent pourtant à cohabiter et qui vont achopper sur un même problème : Eifelheim.
La petite communauté de la Forêt-Noire est en effet le pivot du roman. Jadis appelée Oberhochwald, avant sa disparition totale au terme de la Grande Peste Noire, elle demeure dans les mémoires sous le nom de maison du diable (Teufelheim), toponyme ayant mué avec le temps en Eifelheim. Si l’abandon du site d’Oberhochwald est indiscutable, les raisons en restent nébuleuses. De l’événement, il ne subsiste en effet que des témoignages lacunaires, déformés par les superstitions, les légendes et des documents dispersés aux quatre vents du temps. Bref, rien de véritablement probant, a fortiori à une époque où la Grande Peste noire a tout du coupable idéal. Car, si l’Histoire est bavarde, elle peut aussi être une redoutable muette qu’il convient de questionner avec tact.

À l’instar du Grand Livre de Connie Willis, Eifelheim est une chronique s’attachant à l’ordinaire, c’est-à-dire au quotidien des habitants d’un village médiéval. Loin des archétypes et des clichés, les habitants d’Oberhochwald prennent vie sous nos yeux dans un environnement que Michael J. Flynn s’approprie progressivement dans une restitution quasi-pointilliste du champ et du hors-champ historique, du détail et du global, de l’individuel et de l’universel. L’exercice relève sans conteste de la gageure tant les façons de penser, de se comporter et les us et coutumes de nos ancêtres peuvent paraître aussi éloignés de nous que ceux des hypothétiques habitants de Proxima du Centaure. Et puis, il y a le filtre de l’Histoire qui, pendant longtemps, a figé l’image du Moyen âge entre un nationalisme teinté de romantisme et la légende noire d’une époque propice à tous les obscurantismes. Dans Eifelheim, rien de tel. L’existence des habitants d’Oberhochwald nous paraît crédible car Michael J. Flynn parvient à rendre familier ce qui demeure définitivement lointain et révolu de notre point de vue.
Eifelheim est aussi l’histoire d’une rencontre extraordinaire, celle de l’autre dans son acception la plus étrangère : l’extraterrestre. Le premier contact est un thème classique de la Science-fiction. Il a permis à des auteurs, plus ou moins inspirés, de se frotter à l’altérité radicale, à l’incompréhension mutuelle, voire à l’incommunicabilité. Sans aller jusqu’à gloser sur l’extrême originalité du premier contact imaginé par Michael J. Flynn ou sur l’apparence des Krenken, reconnaissons que leur naufrage en terre étrangère a un air de déjà-vu. De plus, leur traducteur fleure bon la SF à papa, même s’il provoque quelques malentendus cocasses. En revanche, le ton adopté par l’auteur, son propos humaniste, pour ne pas dire empreint de morale chrétienne, tranche singulièrement apportant une forme de sincérité au récit. L’asymétrie des rapports et la divergence des natures humaine et krenken n’empêchent ainsi aucunement l’émotion de sourdre peu à peu. Des relations amicales, voire de complicité se nouent entre les visiteurs et leurs hôtes humains, sans que l’ensemble ne bascule dans la caricature et le grotesque. On en vient même à considérer comme naturelle la communauté d’esprit qui émerge au fil des moments de joie et de malheur qui rythment l’année 1348-1349. On se surprend aussi à se passionner pour les controverses nées des discussions entre Dietrich, le curé érudit, et Johannes Sterne, le krenken baptisé. Enfin, L’émotion nous étreint lorsque la peste se déclare dans le village, entraînant la mort dans d’atroces tourments des uns et des autres.
Vous me demanderez, que deviennent Tom et Sharon dans tout cela ? Leur histoire sert à la fois d’ouverture et de terme à un récit dont ils deviennent, en quelque sorte, les dépositaires. Et de pivot du roman, Eifelheim devient un pont entre des mondes et des époques différentes.

Parvenu au terme de cette chronique, rendons nous à l’évidence. Eifelheim abonde en questionnements essentiels. La valeur du témoignage face à l’Histoire, la définition de l’humain et de son rapport à l’autre, le rôle de la foi et de la science dans la connaissance, la part du destin dans l’existence… De quoi s’interroger et discourir sur les multiples niveaux de lecture d’un texte qui se caractérise autant par la richesse de la réflexion que par la limpidité de sa narration, admirablement retranscrite par Jean-Daniel Brèque. Sans oublier la dignité poignante des émotions qui imprègne les pages d’un roman dont on aimerait qu’il rencontre un plus ample lectorat. Qui sait ?

Plein d’autres avis ici.

Eifelheim [Eifelheim, 2006] de Michael J. Flynn – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », octobre 2008 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Manger Bambi

La quinzaine épanouie, bientôt seize, Louna, Leïla et Bambi écument sans vergogne le profil des vieux qu’elles harponnent sur les sites de sugar daddys. Des seniors en manque de câlins, le plus souvent plein aux as, prêts à lâcher quelques billets contre une petite gâterie. Des amateurs de jeunes filles en fleur, pas trop regardantes sur la date de péremption de la marchandise. Les pauvres ne se doutent pas qu’en guise de cinq à sept, le crew, comme elles s’appellent, émarge plutôt du côté des fleurs du mal. Le trio n’a en effet aucune limite lorsqu’il s’agit de dépouiller le bourgeois, prêt à tous les sévices pour lui faire cracher la maille, quitte à troquer la mort définitive contre la petite mort.

« C’est des insectes, elles pensent niquer la lumière et elles se retrouvent collées sur le phare d’une Benz. »

Manger Bambi est le genre de roman qui vous cueille à froid sans coup férir. La violence du sujet et du propos, le caractère cru de la langue, pétrie d’argot et de fulgurances poétiques, ne ménagent guère de répit, immergeant le lecteur dans la caboche d’une adolescente en souffrance, comme on dit pudiquement.

Avant de devenir Bambi, Hilda était une petite fille avec, sans doute, des rêves de gosse d’une banalité digne d’une émission de télé-achat. Mais, face à la maltraitance, la misère sociale, l’humiliation et l’acculturation, elle a perdu pied, entrant en rupture avec la société. Elle a développé progressivement une tendresse tordue pour son bourreau, une mère alcoolisée, violente et démissionnaire, collectionnant une ribambelle de beaux-pères par procuration, repêchés sur Internet, dont le dernier en date, Nounours, semble plus enclin à coucher avec la gamine qu’avec sa mère. Bref, on évolue de plain-pied dans le sordide, le malsain, mais hélas aussi le quotidien de bon nombre de femmes et d’enfants tombés en déshérence.

Peu-à-peu, la fille a endossé le rôle de la mère, surprotectrice et enragée, face à une génitrice qui ne contente plus que de lui rendre les coups, n’ayant pas de mots assez durs pour la rabaisser. Elle est devenue Bambi. Une grenade dégoupillée prête à exploser, à semer la zizanie et la douleur autour d’elle pour se venger. Une chasseresse à l’affût du vieux crapaud crapoteux, le flingue dans le sac, à portée de main, habitée d’une violence inextinguible.

Caroline De Mulder ne retient pas ses mots et l’on reçoit en pleine face la colère teintée de désespoir de la gamine face à l’aveuglement des adultes qui ne comprennent pas sa détresse et ne font que la pousser inexorablement vers le drame. Elle restitue la rage de l’adolescence, sa révolte face aux mensonges de la société mais aussi sa complaisance vis-à-vis des vrais prédateurs. L’envie de vivre vite et fort pour se sentir vraiment vivante imprime ainsi à son parcours une trajectoire fatale. Pour ceux qui la croisent.

Manger Bambi ne manque pas de souffle, de hargne et ni de détermination. En 208 pages, on ressort malmené et épuisé, conscient d’avoir lu une plume trempée au plus noir de l’humanité, explorant les angles morts de la violence féminine. Coup de cœur, évidemment.

Manger Bambi de Caroline De Mulder – Éditions Gallimard, collection « La Noire », janvier 2021

Vivonne

Adrien Vivonne serait né vers 1964 dans une famille de la petite bourgeoisie rouennaise plutôt engagée du côté communiste, en dépit de la désillusion de la révélation des crimes du stalinisme. Enfant rêveur, pour certains même indifférent aux malheurs de la vie, il hante la mémoire de tous ceux qu’il a rencontré. D’abord Alexandre Garnier, l’ami de jeunesse, désormais éditeur à Paris où il jalouse le succès de son ami auprès des femmes tout en enviant ses talents de poète. Le bougre s’est efforcé toute sa vie de prendre sa revanche, acquérant les droits des œuvres de Vivonne pour mieux les remiser dans l’oubli. Vengeance d’un médiocre qui pleure toutes les larmes de son corps en lisant des poèmes pendant que le déluge d’un typhon balaie les rues de Paris. Il le regrette amèrement maintenant que l’effondrement s’annonce, précipité par les Dingues, le Stroke et la libanisation de l’Europe. Mais avant de mourir et peut-être pour faire amende honorable, Garnier souhaite reconstituer l’itinéraire du poète, voire le retrouver afin de percer le mystère de sa disparition.

Béatrice a aussi bien connu Vivonne. Peut-être même est-elle mieux placée pour évoquer l’homme, ayant partagée sa vie d’un point de vue intime pendant une dizaine d’années après que le poète ait décidé de poser ses affaires à Doncières, sous les radars de l’édition parisienne. Sur le point d’embarquer pour Athènes, elle raconte Vivonne, attendant un vol sans cesse retardé par la tempête mais aussi les combats entre l’armée et les milices salafistes qui se disputent le contrôle de l’aéroport Charles De Gaulle. Elle attend de le retrouver pour se fondre dans la Douceur.

Chimène/Chimère est une enfant de la guerre, la fille que Vivonne n’a jamais connu. Elle a grandi dans le mystère de l’identité de son père avant de rejoindre les troupes irrégulières du Druide Caché. Son quotidien, elle le consacre désormais aux combats sans pitié contre les ZAD partout !, les Groupes d’Assaut Antifascistes et l’Armée Chouanne et Catholique soutenue par les Dingues. La guerre de tous contre tous et le libéralisme identitaire, elle la subit et elle continue d’en éprouver l’inanité jusque dans sa chair, ne voyant de salut que dans la quête de ce père dont les mots accompagnent son cheminement martial.

Pour les Amis retranchés dans l’archipel de la mer Egée, Vivonne est nimbé de l’aura du vieux sage, ses livres étant adorés au moins autant que ceux du vieux conteur aveugle. Mais, ils savent qu’au-delà des rivages de leur île, au-delà de la mer du Cercle, la violence et l’intolérance règnent sans partage, menaçant jusqu’à leur existence paisible, fondée sur la beauté, l’harmonie et le partage des plaisirs simples.

Pour tous, Vivonne apparaît comme un idéal fait homme dont les poèmes recèlent un secret, une recette du bonheur, à la condition de lâcher prise, de se fondre dans la Douceur et la beauté des mots, des émotions qu’ils suscitent. Jusqu’à la dissolution.

C’est toujours un plaisir de retrouver Jérôme Leroy. Sa grande culture, y compris dans les mauvais genres qu’il n’hésite pas à citer parmi les classiques de la littérature générale ou de la poésie, demeure un ravissement dont on se plaît à apprécier toutes les nuances stylistiques et les récurrences thématiques. Au sein d’une œuvre dominée par la constance de l’engagement et une nostalgie sourde, Vivonne ne dépare pas. Bien au contraire, Jérôme Leroy nous invite à lâcher prise, à céder au charisme indicible de la Douceur, mêlant l’anticipation et la poésie à des préoccupations plus sociales et politiques, tout en adoptant le ton du moraliste désabusé et celui du barde optimisme, convaincu de la supériorité de l’esprit sur la technologie.

Vivonne apparaît ainsi porté par le souffle d’un rêve ubiquiste, le désir d’une sublimation par la lecture, d’un ravissement par la beauté appliqué comme un baume salutaire sur les écorchures d’un quotidien âpre et pessimiste, où aucune alternative ne semble viable et où le passé ne comporte que trahison et renoncement. Loin d’être agréable, l’avenir de Jérôme Leroy apparaît comme le prolongement des maux du présent. Il a l’apparence des images de Caza, réalisées en illustration des deux tomes du roman de John Brunner, Le Troupeau aveugle. Il puise son inspiration dans l’actualité, dans l’inexorable dégradation de l’environnement, dans le délitement du politique sous les coups du populisme, de la frénésie identitaire et de la guerre de tous contre tous. Certes, on peut trouver à redire des propos ou de certains sous-entendus de l’auteur sur l’évolution du monde. On peut juger certaines de ses sentences un tantinet définitives. On ne peut cependant pas nier la sincérité de ses convictions et l’acuité quasi-ballardienne de son regard. Chez Jérôme Leroy comme chez l’auteur britannique, l’apocalypse est un genre en soi, porteur d’une esthétique du désastre, à la croisée de l’anticipation, du mythe et de la fable. Une vision hallucinée n’excluant pas l’ironie, en particulier lorsqu’il égratigne le milieu de l’édition parisienne et applique la critique à lui-même.

Entre la Douceur et la loi du plus fort, entre la puissance démiurgique des mots et les forces aveugles de l’auto-destruction, les personnages de Vivonne sont ballottés par des émotions contradictoires, en proie à la confusion d’une existence fragile et éphémère. Jérôme Leroy incite le lecteur à une forme de transcendance livresque, l’invitant à flâner dans les univers multiples de l’imagination, bercé par la nostalgie et la possibilité d’une utopie bienveillante et fraternelle, sur les traces de l’insaisissable Adrien Vivonne, poète vagabond et concept fait homme.

Avec Vivonne, Jérôme Leroy fait sienne la citation d’Oscar Wilde sur l’utopie, nous démontrant par la poésie qu’aucune carte du monde n’est digne d’un regard si le pays de l’utopie n’y figure pas. Réenchanter le monde par la lecture, l’apaisement et la poésie, on a connu pire comme projet utopique, non ?

Vivonne – Jérôme Leroy – Éditions La Table Ronde, janvier 2021

Chasse royale I – De meute à mort

Le temps s’est écoulé comme l’eau courant au pied du Gué d’Avara, la capitale des rois du monde, ces Bituriges fiers et ombrageux. Neuf années ont été sacrifiées à la paix, remisant les malédictions et les rancunes au profit d’un équilibre fragile. Depuis qu’il a prêté allégeance à son oncle Ambigat, retrouvant pour lui-même et son frère ses prérogatives de prince de lignée royale, Bellovèse semble être devenu un allié fidèle du Haut Roi. Jouissant du statut de héros, il guerroie pour celui que d’aucuns considèrent encore comme un usurpateur, accomplissant des exploits qui accroissent sa renommée, mais aussi les jalousies. Récemment, il a ainsi fait prisonnier un protégé du roi des Éduens, un soldure ayant pris la fâcheuse habitude de voler les troupeaux bituriges. Un gaillard à la chance insolente, béni des dieux ou profitant de quelques complicités au sein des territoires du Haut Roi. Peu importe les superstitions, Bellovèse n’est pas peu fier de l’avoir capturé, gardant le secret sur la ruse dont il a usé pour le piéger. Le succès a pourtant son revers, focalisant l’attention de tous sur le jeune champion. Les convoitises croissent en effet au fur et à mesure que l’étoile du Haut Roi Ambigat pâlit. Mauvaises récoltes et maladies apparaissent comme autant de signes de ce déclin. Des signaux de mauvais augures renforcés par une succession rendue compliquée par le remariage du souverain. De quoi attiser l’impatience d’une jeunesse n’attendant que de contribuer à sa propre gloire, sous le regard des dieux et de leurs intercesseurs, les druides.

Chasse royale – De meute à mort est le deuxième volet de la Saga « Rois du monde ». Du moins, il l’était jusqu’à ce que le texte échappe complètement au contrôle de Jean-Philippe Jaworski, devenant le premier tome d’un second volet désormais décliné en quatre livres. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Ceci n’empêche pas Chasse royale – De meute à mort de tenir toutes les promesses esquissées dans Même pas mort. On y retrouve en effet toutes les qualités de son prédécesseur. D’abord, une langue riche, précise et imagée, peut-être un tantinet verbeuse, mais incontestablement évocatrice. Un souci de vraisemblance intact, jusque dans le moindre détail, s’efforçant de redonner vie avec succès au monde de la Gaule celtique, dont on est condamné à déchiffrer les traces à travers les bribes livrés par les rares écrits antiques et les trouvailles de l’archéologie. L’ensemble est enfin porté par un souffle épique intense, où complots, trahisons et combats se succèdent sans paraître forcé.

Certes, Chasse royale – De meute à mort n’est pas exempt de défauts, parmi lesquels on pointera surtout un délayage bavard, perceptible surtout dans la partie de chasse à courre que nous sert Jean-Philippe Jaworski en guise d’ouverture. Heureusement, à partir de la célébration de l’été à Autricon, tout le second segment du roman nous fait oublier l’ennui de cette petite centaine de pages. On manque d’ailleurs de mots pour qualifier ce morceau de bravoure époustouflant où la tension et la violence des exploits accomplis ne se relâchent à aucun moment. Le second opus de « Rois du monde » confirme également par sa structure son caractère de saga oscillant entre histoire et légende. La nature orale du récit transmis par Bellovèse à son invité grec et la teneur rétrospective de son dit entretiennent une parenté évidente avec la matière des récits irlandais dont elle constitue un avatar romancé.

Jean-Philippe Jaworski fait ainsi œuvre de conteur et d’auteur, brodant sous nos yeux un légendaire celtique riche et foisonnant dont on attend la suite avec d’autant plus d’impatience qu’il nous abandonne abruptement en rase campagne, sous les murs d’Autricon, avec un Bellovèse en fâcheuse posture. À suivre, donc. Vite !

Chasse royale I – De meute à mort – Rois du monde, 2 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque »,  mai 2015

Le Livre jaune

À l’ombre de Chambers, Dante, James Matthew Barrie (toujours) et Mircea Eliade, Michael Roch propose un nouveau voyage littéraire en terre d’Imaginaire. Une ballade mise en page par les éditions Mü dans un superbe écrin, peut-être un tantinet onéreux quand même. Que les esprits chagrins se consolent cependant car, si Le Livre jaune coûte un demi-rein, il recèle des pages d’une beauté fascinante, un tourbillon de mots qui vous emmène très loin. Abandonnant Peter Pan et le Pays des enfants perdus, Michael Roch cingle vers une autre île solitaire, celle abritant la cité de Carcosa, et toutes ses autres déclinaisons toponymiques situées au seuil de l’Ailleurs. Il nous embarque dans une quête, au cœur de limbes habitées de fantômes hésitant entre la vie et la mort, l’existence et le néant, en compagnie d’un pirate à la dérive, cherchant vengeance auprès du Roi en jaune, et peut-être aussi à la poursuite du sens de la vie.

« En nous résonnent deux mélodies : celle de l’être aimant le monde et celle de l’être absent du monde. Il ne convient pas de choisir l’une pour détruire l’autre, cela est impossible. Mais celle que l’on fredonne donnera la teinte de notre symphonie. Et nous serons au monde l’air que nous sifflerons. »

Il ne faut guère longtemps pour succomber à la petite musique textuelle du nouvel opus de Michael Roch, un attrait que l’on avait déjà éprouvé à la lecture de Moi, Peter Pan, et qui ne tarde pas à se manifester à nouveau dès les premières pages. Présenté comme l’« Acte Second » d’une introspection ne disant pas son nom, Le Livre jaune déroule une prose dense, tout en circonvolutions poétiques, où la puissance d’évocation se conjugue à la préciosité d’une langue empruntée au lyrisme du registre théâtral. Découpée en quatre parties, tissée de réminiscences, Le Livre jaune prend place dans le décor d’une cité aux contours changeants, dont les multiples strates évoquent à la fois le labyrinthe de la mémoire, la Tour de Babel, un château hanté par les âmes damnées et un cul-de-basse-fosse infernal que n’aurait pas désavoué ni Dante, ni Piranèse.

Très rapidement, on renonce à rationaliser sa lecture, préférant s’immerger dans les pages de cette longue novella, pour goûter avec gourmandise à l’amour des mots de l’auteur et aux descriptions teintées d’onirisme où prévaut la lenteur et un champ lexical loin d’être en friche. Mais surtout, on se frotte avec délectation à la mélodie entêtante fredonnée par Michael Roch, un air nous invitant à reconsidérer le monde d’un regard dessillé de ses regrets, prêt à appréhender les aléas du quotidien, prêt à imprimer sa propre histoire sur les pages vierges de l’à venir. Bref, prêt à prendre en main son destin. Une bien belle manière de s’affranchir des carcans de l’existence pour un beau récit flirtant avec la poésie en prose. « La vie se comprend, la vie s’apprend, et puis on lui rend pièce. »

Rendons donc hommage encore à Michael Roch pour cette ballade, certes parfois exigeante, mais dont on ressort transformé.

Le Livre jaune – Michael Roch – Editions Mü, mai 2020