La Loterie et autres contes noirs

Autrice dédicataire d’une des récompenses les plus réputées dans le domaine du suspense et de l’horreur psychologique outre-Atlantique, Shirley Jackson apparaît comme un jalon incontournable de l’évolution du fantastique et du thriller. Si l’on se fie à la postface de La Loterie et autres contes noirs, commise par Miles Hyman, son petit-fils, de surcroît illustrateur de la présente réédition, l’autrice a fait irruption de manière fracassante dans le paysage éditorial américain avec « La Loterie », paru à l’origine dans la célèbre revue The New Yorker. Pour beaucoup de lecteurs, cette nouvelle a fait l’effet d’un choc, poussant certains d’entre-eux à écrire des lettres de protestation, voire à résilier leur abonnement. A posteriori, la simplicité du texte, empreint d’une apparente banalité, en impose toujours par son style naturaliste ne laissant rien présumer de son dénouement violent, dont on cachera ici la teneur. Et, d’une certaine façon, cette courte immersion au sein d’une communauté d’Américains moyens définit idéalement l’atmosphère prévalant dans la plupart des nouvelles de Shirley Jackson.

L’autrice semble en effet afficher un goût prononcé pour le prosaïsme du quotidien et la trivialité urbaine ou rurale de ses compatriotes. Elle aime dépeindre ainsi les petites villes de l’Amérique profonde, au voisinage paisible et poli, mais aussi le monde du travail avec ses relations sociales lisses et convenues, parfaite illustration, pour ne pas dire illusion, de l’American way of life. Elle accorde enfin beaucoup d’importance à la normalité et la routine des relations conjugales ou amicales.

Mais, pour paraphraser une célèbre pièce de Shakespeare, quelque chose de pourri semble hanter ce décor trop propret, quelque chose de vicié, de perverti, ne demandant qu’à s’exprimer dans toute sa violence pour faire éclater le vernis des apparences. Par petites touches, des détails anodins, des pensées malsaines remisées aux tréfonds de l’esprit, Shirley Jackson distille ainsi le doute, l’angoisse, gauchissant les contours rassurant de la normalité et faisant surgir le mal dans toute sa noirceur.

Parmi les textes au sommaire de ce recueil, on retiendra évidemment « La Loterie », mais aussi « La possibilité du mal » qui voit une vieille dame respectable semer la zizanie dans la petite ville où elle habite. « Louisa, je t’en prie, reviens à la maison » met en scène la fugue d’une jeune fille cherchant à échapper à sa famille en se fondant dans l’anonymat, au point de… Ne disons rien, histoire de ménager un dénouement imprévu. « Elle a seulement dit oui » recycle la notion de fatalisme, impulsant au récit tragique une touche de fantastique. Quant à la nouvelle « Les vacanciers », elle serait digne de figurer parmi les épisodes de la série The Twilight Zone.

Dans la postface intitulée « Shirley Jackson, la métaphysique de l’angoisse », Miles Hyman nous livre une intéressante analyse de l’œuvre de son aïeule, insistant sur le fait que les pires démons sont finalement ceux de l’esprit. Après avoir lu La Loterie et autres contes noirs, on ne peut que le rejoindre sur ce point, tout en appréciant l’influence de l’écriture de l’autrice sur le thriller moderne. Reste maintenant à lire ses romans, La Maison hantée et Nous avons toujours vécu au château. Très vite…

La Loterie et autres contes noirs (Dark Tales, 2016) de Shirley Jackson – Éditions Rivages/Noir, février 2019 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabienne Duvigneau)

Oyana

Oyana n’a jamais connu son père biologique. Son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte ont été bâties sur un mensonge entretenu par sa mère et son père adoptif. Son vrai géniteur était un abertzale, autrement dit un militant de l’Euskadi Ta Askayasuna (Pays Basque et Liberté), l’organisation indépendantiste basque. Née à l’époque du franquisme, l’ETA a longtemps marqué les esprits par un coup d’éclat, l’assassinat en 1973 de Carrero Blanco, le bras droit du caudillo, dont la voiture blindée a été expédiée dans le décor, après l’explosion d’une charge de dynamite placée sous la chaussée de la rue Claudio Coello à Madrid. Un attentat donnant désormais lieu à une multitude de boutades et pour lequel le père d’Oyana, ex-membre du commando Ogro, a payé le prix fort, exécuté par des nostalgiques de la dictature, en dépit de la loi d’amnistie votée en 1977. Cette révélation et la mort d’un ami, au cours d’une descente de la police dans un bar, poussent la jeune femme à fréquenter des militants de l’organisation indépendantiste. Mais, si elle nourrit quelque sympathie pour la cause, elle n’en partage pas les méthodes, réprouvant la violence aveugle des actions terroristes. Jusqu’au jour où elle se trouve mêlée à une opération qui la contraint à l’exil sous une fausse identité en Amérique, où elle se marie à un futur médecin québecois. Vingt-trois ans plus tard, en 2018, l’ETA publie un communiqué proclamant sa dissolution définitive, offrant ainsi à Oyana l’opportunité de se libérer de sa culpabilité. Mais, est-on vraiment libre de son passé ?

Ayant beaucoup apprécié Taqawan, il ne m’a fallu pas longtemps pour me décider à lire le nouveau roman de Éric Plamondon. Oyana nous emmène en terre basque, une région du monde marquée par un drame partagé par de nombreux autres peuples. Broyés entre deux États-nations, la France et l’Espagne, les Basques ne sont en effet pas parvenus à faire valoir leur droit à l’auto-détermination. Durement réprimés sous le franquisme afin de leur faire payer leur soutien à la république espagnole qui avait reconnu leur autonomie, les Basques ont évolué vers la lutte révolutionnaire avec la création de l’ETA, à la fin des années 1950. Entre lutte contre la dictature et « années de plomb », Oyana évoque le climat de terreur prévalant en France et en Espagne, à l’époque où les commandos du GAL et de l’ETA œuvraient sans scrupules pour les victimes innocentes.

« Chaque fois qu’un corps tombe, il tombe inutilement. Il tombe de s’être trouvé dans un camp. Et les corps tombent parce que ceux qui les font tomber ont déjà perdu. »

Le récit d’Oyana apparaît également comme la confession d’une femme ayant vécue trop longtemps dans le mensonge, les remords et la peur. Et si les mots ne parviennent pas à exprimer parfaitement l’immense culpabilité qui obscurcit son existence, ils tentent cependant, avec maladresse mais sincérité, de rétablir sa vérité, au-delà des mensonges et des faux semblants d’une guerre civile impitoyable, menée avec la complicité de la France et de l’Espagne.

Adoptant un dispositif narratif similaire à celui de Taqawan, Éric Plamondon dévoile les aveux d’Oyana sous la forme de courts chapitres, mêlant l’Histoire, celle du peuple basque, à un récit plus intime dont la finesse psychologique ne fait ressortir son évident dilemme que plus durement. Entre chasse à la baleine, exploration des côtes américaines (n’oublions pas que les portulans des navigateurs de Saint-Jean-de-Luz sont à l’origine de la connaissance des eaux autour de Terre-Neuve) et lutte pour la reconnaissance de l’identité basque, Oyana s’interroge sur l’engagement et sur la légitimité de la violence, pointant l’ambiguïté des États dans leur lutte contre le terrorisme. En donnant la parole à Oyana, Éric Plamondon montre enfin qu’il faut toujours éviter les impasses idéologiques, même lorsque l’on a le sentiment de combattre pour une cause juste, car il n’y a guère de héros à espérer, juste des victimes et des illusions rarement satisfaites.

Après Taqawan, Oyana vient confirmer l’excellence de la plume d’ Éric Plamondon et sa faculté à évoquer simplement, avec une grande pudeur, les drames de l’histoire humaine.

« Ceux qui portent un rêve peuvent disparaître, cela ne fait disparaître leur rêve. »

Oyana de Eric Plamondon – Quidam Éditeur, février 2019

La Crête des damnés

Le monde est vraiment petit (constatation à prendre dans tous les sens du terme, surtout le pire). Morgane Saysana, traductrice des deux premiers romans de Joe Meno dans nos contrées, a été écartée d’une manière très inélégante de la traduction du présent opus pour des raisons n’ayant rien à voir avec la qualité de son travail. N’épiloguons pas sur ce fait, constatons juste qu’elle demeure la véritable voix de l’auteur américain dans l’hexagone. Pour le reste, et bien que je ne sois pas naïf, je ne peux que déplorer ce genre de pratique émanant d’une petite structure éditoriale qui me paraissait jusque-là fort sympathique. Tant pis. ps : Il va sans dire que je publierai tout droit de réponse si cela se révèle nécessaire.

En cette rentrée littéraire…

Non, vous ne rêvez pas, sur ce blog interlope, je vais me joindre à un événement dont la portée commerciale est inversement proportionnelle aux vertus de la bienveillance. Un machin guère compensé carbone, il faut le reconnaître, où l’on trouve surtout les parutions annuelles destinées aux rombières et autres blogueur.ses en mal de reconnaissance. Bref, en cette rentrée littéraire disais-je, La Crête des damnés n’usurpe pas sa réputation de roman punk rock, porte-parole énervé et pourtant perclus de tendresse, d’une jeunesse en rut et prête à conquérir le monde. Mouais, surtout en rut pour être tout à fait sincère.

Le livre de Joe Meno se veut en effet un roman d’apprentissage, une sorte de teen novel exsudant la sueur, le cheveux gras, l’acné et le sperme, où l’on s’attache à un adolescent de Chicago, obsédé à l’idée de le faire avant de passer pour le naze intégral, et qui au final, découvre une forme de sagesse, du moins un regard plus mature sur la vie et le monde. Bref, bienvenue dans l’âge ingrat, une période que l’on regrette tous, avec un frisson rétrospectif d’horreur.

« ce serait toujours de la frime, lycée ou pas, pour le reste du monde et pour le restant de nos vies. On ne pouvait jamais deviner qui étaient vraiment les gens en se basant sur leur apparence, parce que leur apparence, bonne ou mauvaise, n’était toujours qu’un costume ou un rôle. C’était Halloween tous les jours pour la plupart des gens, en tout cas, simplement pour ne pas se sentir seul, pour avoir ce sentiment d’appartenance, peut-être tout simplement pour continuer d’être heureux. »

Début des années 1990, Chicago. Brian et Gretchen forment un duo improbable, traînant leur adolescence du côté de South Side dans un lycée privé catholique. En surpoids, les mèches teintées en rose après un traitement capillaire maison qui ferait passer l’irradiation des liquidateurs de Tchernobyl pour une cure de jouvence, Gretchen a l’habitude de régler ses comptes avec ses poings. Dernièrement, elle a refait le portrait de Stacy Bensen, l’élève modèle du lycée, ce qui lui a valu une exclusion de quelques jours. Quand elle ne va pas en cours, Gretchen zone au volant de sa Ford Escort en compagnie de Brian, écoutant les compilations punk rock maison (aussi), glissées dans l’autoradio pourrave du véhicule. L’épiderme rongé par l’acné jusque dans le dos, le cheveu gras, Brian nourrit pour sa camarade une passion dévorante qu’il n’ose pas lui avouer. Pas le truc hormonal provocant illico une érection et suscitant des visions moites bruyantes le contraignant à rejoindre les toilettes aussi vite que possible, non un truc plus sincère, du genre amour. Mais en attendant, le voilà condamné au rôle de confident, car Gretchen, c’est pour Tony Degan, un suprémaciste blanc, vieux de vingt-cinq, qu’elle en pince, rêvant de lui offrir sa virginité sur une banquette arrière de voiture.

La Crête des damnés ne fait guère dans la dentelle. Joe Meno nous immerge sans préambule dans la peau d’un jeune en proie au blitzkrieg hormonal de l’adolescence. La puberté envahissante, louant des séries-Z, VHS d’horreur flirtant (euphémisme) avec le porno soft, nudité full frontale y comprise, Brian est le parfait guide pour pénétrer les arcanes de cet âge de la vie. Il reluque sans vergogne les décolletés des filles ou les attaches de leurs soutifs, s’imaginant en Dr Fang, l’inventeur d’un rayon pour forcer les filles à coucher avec lui. Bref, le parfait loser, même s’il s’efforce d’y échapper avec plus ou moins de succès. Entre les couloirs du lycée où il doit subir les railleries des gros bras monosourcils qui y traînent, et les caves des pavillons de banlieue où s’improvisent des fêtes en l’absence des parents, Brian côtoie un échantillon d’adolescents pas tristes. Geeks férus de Donjons & Dragons, la honte totale, filles soit-disant faciles, néandertaliens de l’équipe de foot du lycée, skateurs roublards, camés et autres punks. Une véritable comédie humaine boutonneuse, sur un fond musical composé par les Damned, Clash, AC/DC, les Ramones, Misfits, Descendents , Dead Kennedy, et autres Black Flag.

Tour à tour hilarant, vachard et touchant, La Crête des damnés est à l’image de l’adolescence, excessive, révoltée, à fleur de peau, mais surtout obsédée par la transgression et la manière d’assouvir ses pulsions. Tout ceci se traduit par un roman attachant, plus profond qu’il n’y paraît au premier abord, nous renvoyant à nos responsabilités d’adultes. Sur ce point, on a encore du boulot pour grandir.

La Crête des damnés (Hairstyles of the damned, 2004) de Joe Meno – Éditions Agullo, collection « Fiction », septembre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Estelle Flory)

Victus

L’Histoire est écrite par les vainqueurs dit-on, du moins dans son acception officielle. Dans sa recherche d’un contexte propice à l’aventure ou au dépaysement, dans sa volonté de réparer un tort ou de rendre justice aux oubliés d’un récit partial et partiel, dans son intention de donner la parole à ses acteurs obscurs, le roman historique tangente souvent avec la vérité historique, notion éminemment subjective et sujette à la critique méthodique de sources rarement neutres dans les présupposés qui en dictent la conduite.

Avec VictusAlbert Sánchez Piñol entend solder les comptes avec la prétendue unité espagnole et les libertés du peuple catalan. Il entend rétablir par l’intermédiaire de Martí Zuviría, personnage historique assez secondaire, dont le récit autobiographique truculent nous sert de fil directeur, la vérité sur le déroulement de la Guerre de succession d’Espagne, ce conflit dynastique où s’affrontent deux empires, celui de France et celui d’Autriche, Bourbon contre Habsbourg, Bourboniens contre autrichistes, en lutte pour la dépouille agonisante de la monarchie espagnole. Il le fait en respectant les conventions du genres, c’est-à-dire en ne travestissant pas les faits avérés. Préférant le consentement mutuel au viol de l’Histoire, il se contente ainsi d’en peupler les angles morts avec les personnages et les ressorts issus de la fiction.

« Si l’homme est le seul être à l’esprit géométrique et rationnel, pourquoi les gens sans défense combattent-ils les puissants bien armés ? Pourquoi quelques uns s’opposent-ils à ceux qui ont le nombre pour eux et les petits résistent-ils aux grands ? Moi, je le sais. Pour un mot. »

Arrivé au crépuscule de son existence, rien ne semble plus urgent pour Martí Zuviría que de livrer sa vérité sur la Guerre de succession d’Espagne, ce conflit fratricide où interviennent des forces étrangères, et sur son épisode final, le siège de Barcelone dont la chute entraînera la fin des libertés catalanes. S’adjoignant les services d’une secrétaire autrichienne à laquelle il dicte son témoignage, ses pensées et ses sarcasmes, n’épargnant rien ni personne, y compris son infortunée assistance affublée tout au long du récit du surnom d’éléphante, Zuvi « Longues-Jambes » se libère du poids de la culpabilité pesant sur son cœur et sa mémoire. Un acte qu’il n’a que trop tardé à accomplir, au terme d’une longue vie bien remplie au service de l’Empire d’Autriche.

De son séjour à Bazoches, auprès de Vauban qui lui apprend l’art de construire des forteresses mais aussi celui de les prendre, et encore plus près de la fille cadette du génial ingénieur pour des raisons sur lesquelles on ne s’étendra guère, à sa participation dans les deux camps à la Guerre de succession d’Espagne, le bougre ayant la fâcheuse tendance à changer d’allégeance selon les circonstances, Zuviría se fait ainsi le narrateur d’une version non officielle de ce conflit dans un registre que n’aurait sans doute pas désavoué Jonathan Swift, Laurence Sterne, voire bien entendu le Grand Cervantès.

Récit picaresque peuplé de trognes inoubliables, fresque satirique et grinçante où se font étriller le Candide de Voltaire mais aussi Louis XIV, alias le « monstre », l’empereur d’Autriche, le gouvernement de la Généralité de Catalogne et de nombreux autres personnages historiques, Victus suscite l’enthousiasme par sa drôlerie, la richesse de sa documentation et le ton à la fois badin et dramatique de son narrateur. Rien n’échappe en effet à la vindicte de Martí Zuviría, à sa volonté de contester l’Histoire officielle pour faire émerger un récit plus authentique, du moins plus proche de l’absurdité, de la médiocrité et la veulerie de l’engeance humaine. Il n’épargne pas d’ailleurs sa propre personne, pointant la lâcheté intrinsèque de son attitude, son goût pour la jouissance et son inconséquence congénitale. Bref, tristement humain. Les seuls héros de Victus sont finalement les perdants, Sébastien Le Preste de Vauban, le concepteur de forteresses imprenables afin de rendre inutile la guerre (Si vis pacem para castrum) et Antonio de Villarroel, général irréductible ayant opté pour la défaite héroïque plutôt que pour la fuite.

Victus comporte enfin des morceaux de bravoure irrésistibles, notamment dans sa partie finale, dignes de figurer dans les plus belles pages de La Religion, le roman de Tim Willocks. Le roman d’Albert Sánchez Piñol est également une source de documentation historique très riche sur l’art de la poliorcétique, évitant les pesanteurs d’un didactisme laborieux grâce aux commentaires facétieux de Zuviría.

Après La Peau froide et dans un registre différent, Victus s’impose donc comme une grande réussite, dont l’apparente légèreté de ton ne masque pas longtemps le caractère tragique. En dépit de ses presque 750 pages, difficile de lâcher le récit pathétique et ironique de Martí Zuviría. Voilà qui me donne maintenant envie de poursuivre l’exploration de l’œuvre de l’auteur catalan, avec Pandore au Congo.

Victus, Barcelone 1714 de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes sud, collection « Babel », mars 2016 (roman traduit de l’espagnol par Marianne Millon)

Ombres sur la Tamise

« En 1945, nos parents partirent en nous laissant aux soins de deux hommes qui étaient peut-être des criminels »

Comme le brouillard voile la vue, masquant et démasquant le paysage au gré de la brise, de nombreuses lacunes occultent le passé de la famille de Nathaniel. Abandonné avec sa sœur Rachel, le temps d’une courte année aux dires de leurs parents, ils ont été confiés à la garde du Papillon de Nuit, « homme effacé, massif, mais dont les mouvements timides rappelaient ceux de la phalène », le locataire du deuxième étage de leur demeure familiale, et de son acolyte le Dard de Pimlico, ancien boxeur désormais engagé dans des activités clandestines. De cette période, le jeune homme garde des souvenirs contradictoires. L’impression d’une totale liberté dans le Londres de l’après-guerre, en compagnie de ses tuteurs et de leurs fréquentations, guère soucieuses de légalité. De longues nuits à naviguer sur la Tamise, à ramasser les chiens errants afin de le proposer dans des courses, à trafiquer dans les milieux interlopes, à squatter des appartements vides en impudique compagnie, à faire la fête ou à assister aux discussions de cette tablée d’inconnus devenus leur famille de substitution. Mais aussi, une frustration immense, née des non-dits, des faux semblants, jusque dans le passé maternel. Sans oublier, une propension à arranger les faits tels qu’ils lui reviennent, à combler les ellipses d’une existence menée sous le joug de l’insouciance et de l’incertitude.

À vrai dire, Nathaniel est la parfaite illustration du narrateur non fiable. Sa mémoire se refuse à respecter la linéarité d’un compte-rendu ordonné, préférant les circonvolutions dictées par le flot des réminiscences. L’absence de ses parents, leurs mensonges avérés et la complicité du cercle amical du Papillon de Nuit, ont contribué à son éducation, forgeant sa personnalité et liant son destin à celui de sa mère. Si sa sœur a rompu en effet tous les ponts avec sa génitrice, pour sa part, il a souhaité élucider les zones d’ombres de son existence, histoire de dépasser les apparences. Un projet difficile à réaliser dans le contexte de l’après-guerre où les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale courent toujours sous les convenances de la paix retrouvée.

Ombres sur la Tamise nous immerge dans le Londres de l’après-guerre, ravagé par le Blitz, où les rues résonnent de crimes plus lointains. Flirtant avec les ressorts du récit d’espionnage, le roman de Michael Ondaatje en reprend l’atmosphère angoissante. Des ombres menaçantes errent dans les parages de Nathaniel et Rachel. Le secret et le mensonge composent leur quotidien, au point de leur faire douter des véritables motifs de l’absence de leurs parents. À la paranoïa, l’auteur canadien préfère les angles morts de la petite et de la grande Histoire, explorant l’espace interlope de la mémoire où l’une fait écho à l’autre. La construction du roman illustre ce choix, déroulant la narration en deux parties, l’une en immersion pendant l’adolescence de Nathaniel, l’autre une quinzaine d’année plus tard, durent les années 1950, au moment où le jeune homme cherche à reconstituer le passé de sa mère, morte dans des circonstances étranges. Ombres sur la Tamise tient ainsi davantage du roman d’atmosphère, où l’on prend le temps de se plonger dans les souvenirs de Nathaniel, une remémoration fertile en digressions, brouillée par l’incertitude, l’incompréhension, les anecdotes et un effort de reconstruction du passé cherchant à faire sens.

« L’écriture de ses mémoires, ai-je entendu dire, oblige à se mettre dans la peau d’un orphelin. Le manque qui nous habite, les choses qui suscitent en nous prudence et hésitation remontent à la surface, de façon presque fortuite. Un livre de mémoires, c’est l’héritage perdu, comprend-on. Au cours de cette période, on doit donc déterminer où et comment regarder. Dans l’autoportrait qui en résultera, tout va rimer dans la mesure où tout a été réfléchi. »

Roman sur l’indicible, sur les souvenirs évanescents qui se dérobent sans cesse lorsque l’on cherche à se les remémorer ou à les interpréter, Ombres sur la Tamise évoque l’incertitude des récits de Christopher Priest. Portrait impressionniste d’une femme engagée dans la guerre secrète, revu à l’aune du pouvoir transformateur de la mémoire de son fils, le roman de Michael Ondaatje ne craint pas de réveiller de vieux démons afin d’envisager l’avenir avec plus de sérénité.

Ombres sur la Tamise (Warlight, 2018) de Michael Ondaatje – Éditions de l’Olivier, juin 2019 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Lori Saint-Martin et Paul Gagné)

Hier, les oiseaux

« Il n’y a pas d’individus, il n’y a qu’une communauté. Ce qui est bon pour la communauté est bon pour l’individu, même jusqu’à la mort. L’unique n’existe pas, il n’y a que le tout. »

Couronné par les prix Hugo et Locus, Hier, les oiseaux, version allongée de la novella éponyme parue en 1974 dans l’anthologie Orbit, relève d’une science fiction plus intéressée par la psychologie et le spectacle de la nature que par le technoblabla et le sense of wonder. Le roman de Kate Wilhelm enracine en effet son propos dans le terroir d’une vallée des Appalaches où les Sumner, une riche famille de propriétaires terriens, décident de se retrancher en attendant l’effondrement de la civilisation, résolus à y survivre en usant de méthodes scientifiques quelque peu hétérodoxes.

Pollution de l’atmosphère, de la terre et des eaux, multiples guerres provoquées par la raréfaction des ressources, famine, pandémies meurtrières et stérilité des mammifères, humains y compris, l’avenir dépeint par l’autrice offre un condensé des peurs contemporaines. Pour autant, Kate Wilhelm n’écrit pas un roman catastrophe, dispensant une leçon de morale ou nourrissant une fascination pour le désastre esquissé. Passé la première partie qui installe le cadre du récit, elle porte son attention sur le devenir de la petite communauté autarcique, née des œuvres partagées de la science et de la misanthropie. Face à l’effondrement, les Sumner ont en effet opté pour le replis autour de la cellule familiale, choisissant le clonage comme moyen de perpétuer l’espèce et la civilisation. Un clonage dont l’échantillonnage se réduit aux membres de leur famille élargie et qui aboutit à un résultat imprévu dont les manifestations vont poser de graves problèmes psychologiques aux descendants de cette expérience.

Kate Wilhelm déroule ainsi un récit que n’aurait pas désavoué Robert Silverberg, celui de la période faste des années 1970, déclinant un questionnement éthique et philosophique autour des notions de liberté, d’individualité et de communauté. Elle pose également la question du devenir et de la viabilité d’un tel modèle sociétal. En conséquence, l’autrice se place davantage dans le champs des sciences humaines, montrant son appétence pour les paysages intérieurs de l’esprit humain et l’introspection. Elle flirte ainsi avec la dystopie et le roman post-apocalyptique, dévoilant la logique clinique d’une micro-société où l’uniformisation et la reproduction sociale priment sur l’individu et l’invention. Un processus découlant de l’eugénisme qui n’est pas sans rappeler celui de Brave New World d’Huxley et dont quelques personnages marginaux mesurent le caractère finalement dévolutif.

En compagnie de David, Molly et Mark, on assiste à la naissance dans la douleur de la communauté puis, on s’attache aux problèmes moraux posés par ses membres, s’interrogeant sur leur humanité. Les clones semblent en effet se complaire dans les limites psychologiques étroites, issues d’une sorte d’empathie immédiate les uns pour les autres, les poussant à ignorer l’individualité au profit d’un collectif totalitaire. Ils se contentent ainsi de reproduire leur modèle sans chercher à créer, à innover ou à sortir de leur zone de confort, ignorant l’épuisement des ressources matérielles présidant au bon fonctionnement des machines qui adoucissent leur vie et rendent possible la duplication des gènes et l’élevage des êtres vivants. Bref, sans se montrer trop démonstrative, avec subtilité et mesure, Kate Wilhelm décrit une oppression douce, où toute attitude différente est considérée comme une dangereuse marginalité à proscrire certes sans pitié, mais avec une compassion inquiétante. Un avenir où l’on cherche à éliminer toute alternative. Ça ne vous rappelle rien ?

Hier, les oiseaux n’usurpe donc pas son statut de classique, témoignant également de l’évolution des goûts et des centres d’intérêt du lectorat participant à la remise des prix littéraires. Pourtant, son propos continue à nous interpeller à cause de l’intemporalité de ses thématiques, mais aussi du fait de la sourde mélancolie qui nous étreint lorsque l’on prend conscience de notre mortalité. Un fait souligné par une nature très présente, indifférente aux gesticulations et tourments des personnages, et qui, finalement, nous survivra.

Ps : J’ai mis par dépit la couverture de la réédition au Livre de poche. Mais, faut avouer que la pauvre Kate Wilhelm n’est décidément pas gâtée en matière d’illustration de couverture.

Hier, les oiseaux (Where late the sweet birds sang, 1976) de Kate Wilhelm – réédition Le livre de poche, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sylvie Audoly)

Les Neuf Noms du Soleil

Reprenant à son compte la formule de Dumas, Les Neuf Noms du Soleil viole l’Histoire de Xénophon d’Athènes pour lui donner une belle progéniture, riche en morceaux de bravoure, en batailles épiques et en actes héroïques, renvoyant la plupart des récits de fantasy aux calendes grecques. Le roman de Philippe Cavalier confirme ainsi que rien ne peut se substituer à la matière historique, en terme d’authenticité, lorsqu’il s’agit d’échafauder intrigues politiques ou familiales, quand on souhaite mettre en scène batailles et affrontements, voire camper des personnages mémorables. Bref, rien ne vaut la réalité lorsque l’on souhaite alimenter en images fortes le théâtre de l’imaginaire.

L’expédition des Dix Mille, narrée dans l’Anabase par Xénophon, appartient ainsi à ces gestes épiques, au même titre que l’Iliade ou l’Odyssée si l’on reste dans le domaine grec, dont le récit a rejoint la postérité, montrant le chemin à d’autres conquérants. Elle témoigne également de l’éveil d’une culture européenne, façonnée au fil des récits de la Chanson de Roland, des légendes arthuriennes et des sagas scandinaves. Cette Matière de Bretagne, d’Italie ou de France dont les modèles irriguent jusqu’à nos jours l’imaginaire de la fantasy.

Pour revenir à Xénophon, que nous décrit exactement l’Anabase ? Au lendemain de la seconde partie de la Guerre du Péloponnèse qui voit la démocratie athénienne vaincue et la puissance de Sparte sévèrement amoindrie, le récit de Xénophon raconte la participation de mercenaires grecs, issus de plusieurs cités autrefois ennemies, à la guerre opposant les deux héritiers de l’Empire achéménide. Attirés par les perspectives de pillage qui s’offrent à eux, mais sans doute aussi tiraillés par l’envie de se venger d’un empire perse ayant tenté de les asservir pendant les guerres médiques, les Grecs prennent le parti du cadet Cyrus contre l’aîné déjà couronné, Artaxerxès II. Un mauvais choix puisque l’expédition s’achève par la mort de Cyrus pendant la bataille de Cunaxa, livrée aux portes de Babylone. L’Anabase devient à partir de cet événement le récit de la retraite des Dix Mille qui voit les mercenaires se jouer des périls pour regagner leur patrie natale, au prix de combats incessants contre l’armée perse et les peuplades sauvages des pays qu’ils traversent. Une geste héroïque qui en inspirera sans doute une autre, celle d’Alexandre le Grand.

Mais, revenons au roman de Philippe Cavalier. Sous sa plume, le périple des Dix Mille se transforme en épopée violente, se parant des couleurs de l’Histoire pour mieux nous tromper. Prenant racine dans la Grèce classique, à l’époque de la Guerre du Péloponnèse, Les Neuf Noms du Soleil commence presque tranquillement, reconstituant avec soin et minutie le paysage social, cultuel et politique de l’Attique de la fin du Ve siècle av. J-C. On assiste aux derniers combats de la première partie de la guerre entre Sparte et Athènes, aux ravages de la peste qui finit par emporter Périclès et son hégémonie. On goûte à la vie et à la morale des Euménides, vieilles familles de l’aristocratie grecque, plus proches des valeurs défendues par les Spartiates que d’un Démos sensible aux promesses des démagogues. On participe à la grande procession des Panathénées, arpentant avec la foule les abords du Parthénon sur l’Acropole. On côtoie enfin quelques unes des grandes figures de la Grèce antique dont le souvenir fait le bonheur de l’amateur d’humanités, Socrate bien entendu, mais aussi Platon (de manière plus défavorable), Alcibiade, Thucydite, Nicias

Et puis, avec la fin de la guerre du Péloponnèse, les événements se précipitent. À la jeunesse de Xénophon, à ses années de formation auprès de sa famille et durant son emprisonnement à Sparte, succède le récit de son exil et de sa participation à l’expédition des Dix Mille, dirigée par le stratège Cléarque. Le jeune Athénien rejoint l’armée hétéroclite rassemblée par Cyrus à Sardes. Le rythme s’accélère alors, Philippe Cavalier s’attachant désormais au plus près de la progression de la troupe jusqu’aux portes de Babylone, où les adversaires amassent leurs forces avant de les lancer à l’attaque durant la bataille de Cunaxa. L’affrontement est sans doute le point culminant du roman. Un morceau de bravoure où se déchaîne l’art de tuer des phalanges grecques. L’auteur décrit sans fard l’engagement violent des combattants et des animaux, chevaux et éléphants, ne faisant l’impasse sur aucune blessure, ni les décapitations, ni les démembrements, ni les éventrations. Sous sa plume, le champ de bataille se révèle une mêlée confuse et brutale que n’aurait pas désavoué Robert E. Howard. Il ne nous épargne pas davantage la curée provoquée par la prise du camp d’Artaxerxès. Une mise à sac impitoyable menée par des hoplites qui ne savent pas encore qu’ils appartiennent au camp des vaincus.

Arrivé à ce point de basculement, le récit s’oriente vers la description de la longue retraite des mercenaires grecs, exploit accompli sous la menace constante des contingents innombrables de l’Empire perse. S’ensuit un long périple jalonné d’embuscades, de batailles harassantes, de tueries répétitives qui épuisent autant l’armée grecque que le lecteur. Sans doute l’éditeur eût-il dû procéder ici à quelques coupes, mais on ne lui en veut pas de trop, car cela permet de faire oublier l’amourette et les étreintes moites de Xénophon avec sa jeune épouse. Un peu too much, quand même.

Si l’Histoire constitue le principal moteur du récit des Neufs Noms du Soleil, Philippe Cavalier flirte également avec la fantasy, celle de Salambô de Gustave Flaubert ou de L’Atlantide de Pierre Benoît, multipliant les clichés orientalistes. De la péninsule d’Anatolie à la Colchide, en passant par l’Arménie sauvage, les Dix Mille se frottent à des peuples échappés d’une géographie imaginaire. Ménades tentatrices, androphages monstrueux terrés dans les profondeurs infernales de la montagne, cité cachées, divinités chthoniennes, rites dionysiaques, hordes cannibales aux pratiques impies, l’auteur laisse libre cours à son imagination pour combler les zones d’ombre du récit, donnant lieu ainsi à quelques belles pages horrifiques, voire carrément gores, dont on goûte le caractère effroyable.

Les Neuf Noms du Soleil a donc de quoi réjouir l’amateur de péplum, de démesure, d’épopée violente et de personnages bigger than life. Bref, l’amateur d’aventures sans autre arrière-pensée que celle de divertir de manière intelligente. La denrée est rare par les temps qui courent.

Les Neuf Noms du Soleil de Philippe Cavalier – Éditions Anne Carrière, mai 2019