Ombres sur la Tamise

« En 1945, nos parents partirent en nous laissant aux soins de deux hommes qui étaient peut-être des criminels »

Comme le brouillard voile la vue, masquant et démasquant le paysage au gré de la brise, de nombreuses lacunes occultent le passé de la famille de Nathaniel. Abandonné avec sa sœur Rachel, le temps d’une courte année aux dires de leurs parents, ils ont été confiés à la garde du Papillon de Nuit, « homme effacé, massif, mais dont les mouvements timides rappelaient ceux de la phalène », le locataire du deuxième étage de leur demeure familiale, et de son acolyte le Dard de Pimlico, ancien boxeur désormais engagé dans des activités clandestines. De cette période, le jeune homme garde des souvenirs contradictoires. L’impression d’une totale liberté dans le Londres de l’après-guerre, en compagnie de ses tuteurs et de leurs fréquentations, guère soucieuses de légalité. De longues nuits à naviguer sur la Tamise, à ramasser les chiens errants afin de le proposer dans des courses, à trafiquer dans les milieux interlopes, à squatter des appartements vides en impudique compagnie, à faire la fête ou à assister aux discussions de cette tablée d’inconnus devenus leur famille de substitution. Mais aussi, une frustration immense, née des non-dits, des faux semblants, jusque dans le passé maternel. Sans oublier, une propension à arranger les faits tels qu’ils lui reviennent, à combler les ellipses d’une existence menée sous le joug de l’insouciance et de l’incertitude.

À vrai dire, Nathaniel est la parfaite illustration du narrateur non fiable. Sa mémoire se refuse à respecter la linéarité d’un compte-rendu ordonné, préférant les circonvolutions dictées par le flot des réminiscences. L’absence de ses parents, leurs mensonges avérés et la complicité du cercle amical du Papillon de Nuit, ont contribué à son éducation, forgeant sa personnalité et liant son destin à celui de sa mère. Si sa sœur a rompu en effet tous les ponts avec sa génitrice, pour sa part, il a souhaité élucider les zones d’ombres de son existence, histoire de dépasser les apparences. Un projet difficile à réaliser dans le contexte de l’après-guerre où les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale courent toujours sous les convenances de la paix retrouvée.

Ombres sur la Tamise nous immerge dans le Londres de l’après-guerre, ravagé par le Blitz, où les rues résonnent de crimes plus lointains. Flirtant avec les ressorts du récit d’espionnage, le roman de Michael Ondaatje en reprend l’atmosphère angoissante. Des ombres menaçantes errent dans les parages de Nathaniel et Rachel. Le secret et le mensonge composent leur quotidien, au point de leur faire douter des véritables motifs de l’absence de leurs parents. À la paranoïa, l’auteur canadien préfère les angles morts de la petite et de la grande Histoire, explorant l’espace interlope de la mémoire où l’une fait écho à l’autre. La construction du roman illustre ce choix, déroulant la narration en deux parties, l’une en immersion pendant l’adolescence de Nathaniel, l’autre une quinzaine d’année plus tard, durent les années 1950, au moment où le jeune homme cherche à reconstituer le passé de sa mère, morte dans des circonstances étranges. Ombres sur la Tamise tient ainsi davantage du roman d’atmosphère, où l’on prend le temps de se plonger dans les souvenirs de Nathaniel, une remémoration fertile en digressions, brouillée par l’incertitude, l’incompréhension, les anecdotes et un effort de reconstruction du passé cherchant à faire sens.

« L’écriture de ses mémoires, ai-je entendu dire, oblige à se mettre dans la peau d’un orphelin. Le manque qui nous habite, les choses qui suscitent en nous prudence et hésitation remontent à la surface, de façon presque fortuite. Un livre de mémoires, c’est l’héritage perdu, comprend-on. Au cours de cette période, on doit donc déterminer où et comment regarder. Dans l’autoportrait qui en résultera, tout va rimer dans la mesure où tout a été réfléchi. »

Roman sur l’indicible, sur les souvenirs évanescents qui se dérobent sans cesse lorsque l’on cherche à se les remémorer ou à les interpréter, Ombres sur la Tamise évoque l’incertitude des récits de Christopher Priest. Portrait impressionniste d’une femme engagée dans la guerre secrète, revu à l’aune du pouvoir transformateur de la mémoire de son fils, le roman de Michael Ondaatje ne craint pas de réveiller de vieux démons afin d’envisager l’avenir avec plus de sérénité.

Ombres sur la Tamise (Warlight, 2018) de Michael Ondaatje – Éditions de l’Olivier, juin 2019 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Lori Saint-Martin et Paul Gagné)

Hier, les oiseaux

« Il n’y a pas d’individus, il n’y a qu’une communauté. Ce qui est bon pour la communauté est bon pour l’individu, même jusqu’à la mort. L’unique n’existe pas, il n’y a que le tout. »

Couronné par les prix Hugo et Locus, Hier, les oiseaux, version allongée de la novella éponyme parue en 1974 dans l’anthologie Orbit, relève d’une science fiction plus intéressée par la psychologie et le spectacle de la nature que par le technoblabla et le sense of wonder. Le roman de Kate Wilhelm enracine en effet son propos dans le terroir d’une vallée des Appalaches où les Sumner, une riche famille de propriétaires terriens, décident de se retrancher en attendant l’effondrement de la civilisation, résolus à y survivre en usant de méthodes scientifiques quelque peu hétérodoxes.

Pollution de l’atmosphère, de la terre et des eaux, multiples guerres provoquées par la raréfaction des ressources, famine, pandémies meurtrières et stérilité des mammifères, humains y compris, l’avenir dépeint par l’autrice offre un condensé des peurs contemporaines. Pour autant, Kate Wilhelm n’écrit pas un roman catastrophe, dispensant une leçon de morale ou nourrissant une fascination pour le désastre esquissé. Passé la première partie qui installe le cadre du récit, elle porte son attention sur le devenir de la petite communauté autarcique, née des œuvres partagées de la science et de la misanthropie. Face à l’effondrement, les Sumner ont en effet opté pour le replis autour de la cellule familiale, choisissant le clonage comme moyen de perpétuer l’espèce et la civilisation. Un clonage dont l’échantillonnage se réduit aux membres de leur famille élargie et qui aboutit à un résultat imprévu dont les manifestations vont poser de graves problèmes psychologiques aux descendants de cette expérience.

Kate Wilhelm déroule ainsi un récit que n’aurait pas désavoué Robert Silverberg, celui de la période faste des années 1970, déclinant un questionnement éthique et philosophique autour des notions de liberté, d’individualité et de communauté. Elle pose également la question du devenir et de la viabilité d’un tel modèle sociétal. En conséquence, l’autrice se place davantage dans le champs des sciences humaines, montrant son appétence pour les paysages intérieurs de l’esprit humain et l’introspection. Elle flirte ainsi avec la dystopie et le roman post-apocalyptique, dévoilant la logique clinique d’une micro-société où l’uniformisation et la reproduction sociale priment sur l’individu et l’invention. Un processus découlant de l’eugénisme qui n’est pas sans rappeler celui de Brave New World d’Huxley et dont quelques personnages marginaux mesurent le caractère finalement dévolutif.

En compagnie de David, Molly et Mark, on assiste à la naissance dans la douleur de la communauté puis, on s’attache aux problèmes moraux posés par ses membres, s’interrogeant sur leur humanité. Les clones semblent en effet se complaire dans les limites psychologiques étroites, issues d’une sorte d’empathie immédiate les uns pour les autres, les poussant à ignorer l’individualité au profit d’un collectif totalitaire. Ils se contentent ainsi de reproduire leur modèle sans chercher à créer, à innover ou à sortir de leur zone de confort, ignorant l’épuisement des ressources matérielles présidant au bon fonctionnement des machines qui adoucissent leur vie et rendent possible la duplication des gènes et l’élevage des êtres vivants. Bref, sans se montrer trop démonstrative, avec subtilité et mesure, Kate Wilhelm décrit une oppression douce, où toute attitude différente est considérée comme une dangereuse marginalité à proscrire certes sans pitié, mais avec une compassion inquiétante. Un avenir où l’on cherche à éliminer toute alternative. Ça ne vous rappelle rien ?

Hier, les oiseaux n’usurpe donc pas son statut de classique, témoignant également de l’évolution des goûts et des centres d’intérêt du lectorat participant à la remise des prix littéraires. Pourtant, son propos continue à nous interpeller à cause de l’intemporalité de ses thématiques, mais aussi du fait de la sourde mélancolie qui nous étreint lorsque l’on prend conscience de notre mortalité. Un fait souligné par une nature très présente, indifférente aux gesticulations et tourments des personnages, et qui, finalement, nous survivra.

Ps : J’ai mis par dépit la couverture de la réédition au Livre de poche. Mais, faut avouer que la pauvre Kate Wilhelm n’est décidément pas gâtée en matière d’illustration de couverture.

Hier, les oiseaux (Where late the sweet birds sang, 1976) de Kate Wilhelm – réédition Le livre de poche, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sylvie Audoly)

Les Neuf Noms du Soleil

Reprenant à son compte la formule de Dumas, Les Neuf Noms du Soleil viole l’Histoire de Xénophon d’Athènes pour lui donner une belle progéniture, riche en morceaux de bravoure, en batailles épiques et en actes héroïques, renvoyant la plupart des récits de fantasy aux calendes grecques. Le roman de Philippe Cavalier confirme ainsi que rien ne peut se substituer à la matière historique, en terme d’authenticité, lorsqu’il s’agit d’échafauder intrigues politiques ou familiales, quand on souhaite mettre en scène batailles et affrontements, voire camper des personnages mémorables. Bref, rien ne vaut la réalité lorsque l’on souhaite alimenter en images fortes le théâtre de l’imaginaire.

L’expédition des Dix Mille, narrée dans l’Anabase par Xénophon, appartient ainsi à ces gestes épiques, au même titre que l’Iliade ou l’Odyssée si l’on reste dans le domaine grec, dont le récit a rejoint la postérité, montrant le chemin à d’autres conquérants. Elle témoigne également de l’éveil d’une culture européenne, façonnée au fil des récits de la Chanson de Roland, des légendes arthuriennes et des sagas scandinaves. Cette Matière de Bretagne, d’Italie ou de France dont les modèles irriguent jusqu’à nos jours l’imaginaire de la fantasy.

Pour revenir à Xénophon, que nous décrit exactement l’Anabase ? Au lendemain de la seconde partie de la Guerre du Péloponnèse qui voit la démocratie athénienne vaincue et la puissance de Sparte sévèrement amoindrie, le récit de Xénophon raconte la participation de mercenaires grecs, issus de plusieurs cités autrefois ennemies, à la guerre opposant les deux héritiers de l’Empire achéménide. Attirés par les perspectives de pillage qui s’offrent à eux, mais sans doute aussi tiraillés par l’envie de se venger d’un empire perse ayant tenté de les asservir pendant les guerres médiques, les Grecs prennent le parti du cadet Cyrus contre l’aîné déjà couronné, Artaxerxès II. Un mauvais choix puisque l’expédition s’achève par la mort de Cyrus pendant la bataille de Cunaxa, livrée aux portes de Babylone. L’Anabase devient à partir de cet événement le récit de la retraite des Dix Mille qui voit les mercenaires se jouer des périls pour regagner leur patrie natale, au prix de combats incessants contre l’armée perse et les peuplades sauvages des pays qu’ils traversent. Une geste héroïque qui en inspirera sans doute une autre, celle d’Alexandre le Grand.

Mais, revenons au roman de Philippe Cavalier. Sous sa plume, le périple des Dix Mille se transforme en épopée violente, se parant des couleurs de l’Histoire pour mieux nous tromper. Prenant racine dans la Grèce classique, à l’époque de la Guerre du Péloponnèse, Les Neuf Noms du Soleil commence presque tranquillement, reconstituant avec soin et minutie le paysage social, cultuel et politique de l’Attique de la fin du Ve siècle av. J-C. On assiste aux derniers combats de la première partie de la guerre entre Sparte et Athènes, aux ravages de la peste qui finit par emporter Périclès et son hégémonie. On goûte à la vie et à la morale des Euménides, vieilles familles de l’aristocratie grecque, plus proches des valeurs défendues par les Spartiates que d’un Démos sensible aux promesses des démagogues. On participe à la grande procession des Panathénées, arpentant avec la foule les abords du Parthénon sur l’Acropole. On côtoie enfin quelques unes des grandes figures de la Grèce antique dont le souvenir fait le bonheur de l’amateur d’humanités, Socrate bien entendu, mais aussi Platon (de manière plus défavorable), Alcibiade, Thucydite, Nicias

Et puis, avec la fin de la guerre du Péloponnèse, les événements se précipitent. À la jeunesse de Xénophon, à ses années de formation auprès de sa famille et durant son emprisonnement à Sparte, succède le récit de son exil et de sa participation à l’expédition des Dix Mille, dirigée par le stratège Cléarque. Le jeune Athénien rejoint l’armée hétéroclite rassemblée par Cyrus à Sardes. Le rythme s’accélère alors, Philippe Cavalier s’attachant désormais au plus près de la progression de la troupe jusqu’aux portes de Babylone, où les adversaires amassent leurs forces avant de les lancer à l’attaque durant la bataille de Cunaxa. L’affrontement est sans doute le point culminant du roman. Un morceau de bravoure où se déchaîne l’art de tuer des phalanges grecques. L’auteur décrit sans fard l’engagement violent des combattants et des animaux, chevaux et éléphants, ne faisant l’impasse sur aucune blessure, ni les décapitations, ni les démembrements, ni les éventrations. Sous sa plume, le champ de bataille se révèle une mêlée confuse et brutale que n’aurait pas désavoué Robert E. Howard. Il ne nous épargne pas davantage la curée provoquée par la prise du camp d’Artaxerxès. Une mise à sac impitoyable menée par des hoplites qui ne savent pas encore qu’ils appartiennent au camp des vaincus.

Arrivé à ce point de basculement, le récit s’oriente vers la description de la longue retraite des mercenaires grecs, exploit accompli sous la menace constante des contingents innombrables de l’Empire perse. S’ensuit un long périple jalonné d’embuscades, de batailles harassantes, de tueries répétitives qui épuisent autant l’armée grecque que le lecteur. Sans doute l’éditeur eût-il dû procéder ici à quelques coupes, mais on ne lui en veut pas de trop, car cela permet de faire oublier l’amourette et les étreintes moites de Xénophon avec sa jeune épouse. Un peu too much, quand même.

Si l’Histoire constitue le principal moteur du récit des Neufs Noms du Soleil, Philippe Cavalier flirte également avec la fantasy, celle de Salambô de Gustave Flaubert ou de L’Atlantide de Pierre Benoît, multipliant les clichés orientalistes. De la péninsule d’Anatolie à la Colchide, en passant par l’Arménie sauvage, les Dix Mille se frottent à des peuples échappés d’une géographie imaginaire. Ménades tentatrices, androphages monstrueux terrés dans les profondeurs infernales de la montagne, cité cachées, divinités chthoniennes, rites dionysiaques, hordes cannibales aux pratiques impies, l’auteur laisse libre cours à son imagination pour combler les zones d’ombre du récit, donnant lieu ainsi à quelques belles pages horrifiques, voire carrément gores, dont on goûte le caractère effroyable.

Les Neuf Noms du Soleil a donc de quoi réjouir l’amateur de péplum, de démesure, d’épopée violente et de personnages bigger than life. Bref, l’amateur d’aventures sans autre arrière-pensée que celle de divertir de manière intelligente. La denrée est rare par les temps qui courent.

Les Neuf Noms du Soleil de Philippe Cavalier – Éditions Anne Carrière, mai 2019

Terminus

La fin du monde est proche ! Résonnant comme un mantra lancinant, l’assertion des prophètes de mauvais augure n’a jamais paru aussi proche pour Shannon Moss. Agent du NCIS, le service naval des enquêtes criminelles, elle a vu l’apocalypse de près. Très près, éprouvant ses effets jusque dans sa chair, en l’occurrence un membre fantôme, amputé après cette expérience traumatisante au milieu d’une forêt glacée, baignant dans la clarté blafarde d’un soleil spectral, auprès d’une rivière surplombée par de multiples corps crucifiés à l’envers. Cette fin du monde, autrement appelée le Terminus, a été aperçu pour la première fois en 2666 par les équipages d’un programme secret du NSC. Initié au début des années 80 par la Navy, l’expérience consistait alors à explorer les futurs possibles de l’humanité. Mais, au cours de leurs voyages en « Eaux Profondes », les marins n’ont trouvé que le spectacle de la désolation. Une apocalypse inexorable, semblant même se rapprocher du présent en dépit de toutes les tentatives pour l’invalider. Tiraillée entre cette vision apocalyptique et le meurtre sauvage d’un SEAL ayant eu connaissance du Terminus, Moss commence alors une enquête dont elle n’appréhende pas encore tous les tenants et aboutissants.

Après Le Chant mortel du Soleil de Franck Ferric (j’y reviendrai d’ici un an, contribution à la revue Bifrost oblige), Terminus apparaît comme le deuxième choc livresque du label AMI (mais je n’ai toujours pas lu Anatèm). Le roman de Tom Sweterlitsch conjugue en effet les qualités du thriller au vertige provoqué à la lecture de la science-fiction. Pour autant, l’auteur américain n’invente rien, recyclant les motifs classiques du voyage dans le temps et du paradoxe temporel, à l’aune de la physique quantique et de la mythologie scandinave. Mais, il fait montre d’un savoir-faire efficace, nous livrant un véritable page turner dont on se sépare difficilement pour retourner vaquer à ses tâches quotidiennes.

Les habitués de ce blog connaissent ma méfiance, voire ma défiance, pour le thriller, notamment en raison des facilités d’écriture et du caractère redondant des intrigues. Ici, rien de tel. Tom Sweterlitsh prend un malin plaisir à semer le doute, baladant le lecteur entre plusieurs époques et bouleversant les allégeances des personnages d’un voyage à l’autre. On progresse ainsi par bonds et rebonds, au sein d’un continuum flexible, où les futurs potentiels sont déterminés par des voyageurs qui s’efforcent de faire mentir le destin funeste promis à l’humanité. En opérant un tri dans l’arborescence des possibles, ces multiples futurs réalisables du Temps Profonds, les marins du NSC tentent de faire jouer en leur faveur les probabilités, agissant en apprentis sorciers. Source de paradoxes déstabilisants, ces expérimentations donnent lieu à quelques belles visions technologiques de l’avenir, en particulier ces Systèmes d’Ambiance composée de nanobots permettant d’afficher et d’interagir avec de l’information. Mais, les plongées en « Eaux Profondes » entraînent également des actes inconsidérés, voire criminels, comme l’envie de ramener dans le présent le double d’une personne vivant dans un futur potentiel ou l’écho d’une arme. Tom Sweterlitsch use sans abuser des possibilités que lui offre la physique quantique pour complexifier l’intrigue, tout en restant compréhensible pour le commun des mortels, guère accoutumé aux spéculations de la Hard-SF.

Le récit nous renvoie également à l’eschatologie et aux croyances religieuses. Si la rationalité préside le déroulé du récit, celui-ci convoque aussi une symbolique renvoyant à la foi et à l’imaginaire de diverses religions. L’espace étroit du Vardogger évoque Yggdrasil, l’arbre monde de la mythologie nordique, et l’irruption du Terminus au firmament n’est pas sans rappeler Fenrir, le loup géant venu pour dévorer Odin le voyageur, au moment du Ragnarök, événement terminal évoqué également par une allusion au Naglfar, le vaisseau des ongles conduit par Hrymr. Par sa vision apocalyptique, Terminus nous renvoie enfin à notre angoisse de la fin du monde qui, de toute manière, s’achèvera au terme de notre existence.

Pour terminer, Tom Sweterlitsch nous livre un portrait de femme qui, même s’il n’est pas exempt des défauts inhérents aux personnages de thriller, n’en demeure pas moins très crédible et original. Shannon Moos est en effet un guide très efficace pour nous faire pénétrer dans les arcanes du temps, même si le traumatisme qu’elle a vécu dans son adolescence, son existence vouée à sa mission et l’esprit de sacrifice dont elle fait montre pendant son enquête, lorgnent un tantinet du côté du cliché. Son passé, son parcours personnel et surtout le ton employé par l’auteur pour nous les restituer, achèvent de nous convaincre, suscitant même notre empathie.

Brillant, vertigineux, haletant, Terminus réveille donc l’enthousiasme, celui soulevé à la vision des premières saisons de la série X-Files, référence avouée de l’auteur. Mais le roman de Tom Sweterlitsch subjugue aussi par la solidité et l’efficacité de son intrigue, ne faisant regretter à aucun moment le temps investi pour le dévorer.

Je suis cité ici.

Terminus (The Gone World, 2018) de Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)

La Lumière des morts

Thierry Di Rollo fait partie des auteurs dont j’aborde chaque roman en prenant le temps, histoire d’apprécier l’alchimie puissante de son écriture, mais aussi parce qu’il nous renvoie à l’ambivalence de notre nature humaine, c’est-à-dire de créature raisonnable en lutte contre ses mauvais penchants. Le bonhomme ayant décidé d’arrêter d’écrire, voici l’occasion de se replonger dans son œuvre pour lui adresser un hommage, en quelque sorte, avec le secret espoir quand même, de le voir retrouver l’inspiration.

Dans le futur, l’Afrique n’en finit pas de crever de pauvreté. Les parcs naturels ne sont plus que des mouroirs, où la faune meurt doucement, emportée par les relations incestueuses et la dégénérescence de son génome. Un triste spectacle pour un public pointant aux abonnés absents, mais qui semble encore faire le bonheur d’une poignée de vétérinaires sadiques. Dans le futur, l’Europe s’enfonce dans la grisaille et la ségrégation sociale. Loin des zones franches habitées par les privilégiés, les rues des grandes villes sont devenues des abattoirs à ciel ouvert, parcourues par des shooters qui traquent les criminels afin de les « retirer » définitivement du paysage. Dans les caves obscures ou les ruelles douteuses et jusque dans les sous-sols des hôpitaux, la viande humaine se négocie très cher, permettant aux damnés de l’artère d’économiser un bien maigre pécule. Tous en Europe semble porter sur leurs épaules le fardeau de l’homme blanc, cher à Kipling. Une charge pesante composée des crimes et lâchetés accumulés au fil du temps par une société pourrie jusqu’à l’os.

« Le monde a toujours préféré se déplacer à l’aide de béquilles plutôt que d’apprendre tout simplement à marcher. »

L’univers de Thierry Di Rollo offre au lecteur tout un nuancier d’émotions intenses. D’abord, les teintes sombres du désespoir, des zones d’ombre propices à tous les renoncements, à toutes les compromissions et tous les actes abjects que l’humanité ne manque pas d’accomplir en se cherchant des excuses. Puis les couleurs froides, porteuses d’absence d’empathie pour autrui, celle d’une société inhumaine où la vie n’a qu’une valeur marchande aléatoire et où pullulent les grands malades, pervers narcissiques, manipulateurs et autres prédateurs dépourvus de sens moral. Enfin le rouge, sanglant, celui des existences fauchées sans vergogne. L’univers de Thierry Di Rollo impressionne la rétine pour mieux vous assommer.

Avec La Lumière des morts, l’auteur pose le troisième jalon d’une fresque romanesque qu’il convient désormais d’appeler la « Tragédie humaine ». Une œuvre très picturale dont les pigments puisent leurs nuances aux tréfonds de l’esprit humain. On suit ainsi deux personnages, en quête de rédemption. Une tentative vouée à l’échec puisqu’ils portent en eux les germes de leur déchéance. Oscillant sur le fil de la folie, Dunkey, le médiocre trafiquant de rebuts, et Linder, la mère devenue shooter pour conjurer la mort de son fils, survivent tant bien que mal, hantés par le poids de la culpabilité. De la réserve animalière africaine de BostWen, où il veille sur l’agonie des derniers lions, aux bas-fonds de la cité, où elle traque et abat sans sommation les criminels, le duo fuit surtout le cauchemar d’une existence définitivement brisée, au sein d’un monde tombant en déliquescence. On reste ainsi longtemps marqué par la folie furieuse de Dunkey, poussé au crime par la vision d’un rhinocéros nimbé d’une lueur bleutée spectrale. On accompagne la douleur de Linder, superbe personnage féminin engagé sur la voie de la vengeance cathartique jusqu’à perdre la raison.

Si la science-fiction semble ici encore au cœur de l’écriture de Thierry Di Rollo, l’auteur n’hésite pas à tremper sa plume à l’encre la plus sombre du roman noir. Par ses thématiques et ses motifs, La Lumière des morts emprunte en effet au genre son atmosphère, sa coloration sociale et politique. Sur le dernier terme, il faut le prendre dans sa meilleure acception, pas celle du militant borné, plutôt la manière de l’enquêteur désabusé, qui sait que rien ne peut infléchir le pourrissement général de la société, mais qui ne s’exonère pas de sa responsabilité quand il s’agit de rétablir un tort.

La Lumière des morts irradie d’une tristesse profonde, une poésie du désastre qui nous sort de notre zone de confort, nous immergeant dans un univers où les hallucinations prennent corps et chair. À suivre maintenant avec La Profondeur des tombes, prochaine étape de mon parcours de lecture.

Additif : Pour les curieux, séances de rattrapage pour Number Nine et Archeur.

La Lumière des morts de Thierry Di Rollo – Réédition Folio, collection « SF », 2004

King County Sheriff

Malgré tout

je finis toujours

au même endroit,

22 miles au cœur,

au plus profond de la désolation :

ce vieil endroit n’est plus rien

d’autre que bois carbonisé,

tout est suie

et fagots bûches brûlées.

Si King Country Sheriff se distingue par sa forme du commun des romans noirs, le texte de Mitch Cullin reste toutefois classique sur le fond. Les amateurs chenus ne manqueront pas de faire la comparaison avec l’univers de Jim Thompson, surtout s’ils ont lu Pop. 1280, voire Le Démon dans ma peau. La figure du shérif abusant de son mandat et de son pouvoir, révélant ainsi une inquiétante psychopathie, n’est pas vraiment une nouveauté dans le domaine du noir. Pourtant, King County Sheriff ne se cantonne pas seulement à la vague resucée d’un lieu commun de la littérature que l’on est tenté de lui coller. En un petite centaine de pages écrites en vers libres, dans un registre incantatoire qui confine à la transe, Mitch Cullin nous livre le portrait d’un personnage ambivalent, dont la morale douteuse et les pulsions violentes guident le monologue halluciné.

Voici un homme épris de toute-puissance qui met sur le compte d’une justice immanente ses méfaits les plus barbares. Un homme ne se considérant pas comme raciste, mais qui déteste les Latinos. Un bon père de famille, pétri de valeurs chrétiennes, mais n’hésitant pas à tuer son beau-fils ou à violer ses victimes, si nécessaire. Un homme de bon sens, pour qui l’Amérique profonde se porterait mieux sans ces putains d’idées métèques, héritées du nazisme, ne venaient pas semer la confusion. Bref, un vrai Américain, aimant les chiens et ne concevant le bonheur qu’installé dans son canapé devant la télé, avec une bonne bière à portée de main.

Pour le shérif Branches, le mal, le bien ne sont au final que des notions relatives. Des valeurs attachées à la semelle de ses bottes crottées et incubées à l’ombre de l’oncle Sam. Et si son propos relève bien du roman noir, il faut se rendre à l’évidence, il s’agit d’un camaïeu de noir, à la manière d’une toile de Pierre Soulages.

Si vous avez apprécié Crocs de Toby Barlow, ne ratez donc pas la réédition en poche de King County Sheriff. Dans la catégorie ouvrage atypique, on fait difficilement mieux.

King County sheriff (Branches, 2000) de Mitch Cullin – Réédition Inculte, collection « Barnum », 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Yoko Lacour)

Les Sentiers des Astres, tome 1 : Manesh

Très loin au Nord, au cœur des forêts du Vyanthryr, deux gabarres affrétées par le seigneur de la guerre Kalendûn Rana remontent le cours du fleuve Framar afin de retrouver le Roi-Diseur, le mythique oracle siégeant au-delà du monde civilisé. À la tête d’une poignée de combattants déterminés, il espère ainsi mettre un terme à la guerre fratricide qui déchire le royaume de l’Héritage. Chemin faisant, la troupe croise la route d’un mystérieux inconnu, à demi-mort, accroché à un tronc d’arbre dérivant au fil de l’eau. S’étant présenté comme le bâtard de Marmach, le blessé désormais convalescent entreprend de raconter à Fintan Calathynn, le barde de l’expédition, son histoire personnelle, tout en cachant les raisons de sa présence en ces lieux.

Il est désormais très rare que je m’enflamme pour un roman de fantasy, a fortiori lorsqu’il s’agit du premier tome d’une série. Avec l’âge, je suis sans doute devenu plus exigeant, ne me contentant plus des sempiternelles quêtes, archétypes éventés, artifices magiques et autre poudre de merlin-pinpin. Et ce n’est pas l’évolution plus « réaliste », pour ne pas dire plus crade, d’aucuns parlant même de hard-fantasy, impulsée par Game of throne et ses émules qui m’a redonné le goût pour le genre. Toutefois, il arrive encore qu’un auteur parvienne à capter mon attention, réveillant mon intérêt et parfois même suscitant mon enthousiasme. Assez récemment, j’ai beaucoup apprécié Uter Pendragon, réinterprétation maline de la matière de Bretagne par Thomas Spok. Mais, Manesh, premier volet du cycle « Les Sentiers des Astres », m’a fait encore plus d’effet et cela pour plusieurs raisons.

Manesh se révèle un livre-univers bénéficiant d’un processus créatif original et cohérent, où rien ne semble laissé au hasard, conférant au récit une crédibilité indéniable. Stefan Platteau propose en effet une fantasy où les éléments mythologiques tranchent avec le bestiaire habituel des elfes, orcs et autres créatures de la féerie classique. Puisant son inspiration dans le substrat indo-européen, il convoque esprits primordiaux, élémentaires, géants solaires ou lunaires et démons ténébreux, les terribles noirs seigneurs nendous, pour impulser à ce monde imaginaire une profondeur historique, pour ne pas dire légendaire, très convaincante. Dans ce contexte, les hommes ne sont que les derniers arrivés, héritiers d’une civilisation et d’une histoire, dont ils ne perçoivent plus que les vestiges, même si certaines créatures antiques arpentent encore les forêts et terres désertes du Nord, semant la peur, la superstition et parfois une descendance biologique métissée. Un savoir oral parcellaire détenu par les bardes et les bramynn dont les seigneurs de la guerre voudraient faire une arme contre leurs ennemis, quitte à violer l’ordre du monde.

Stefan Platteau prend son temps pour dévoiler la géographie complexe et le passé antique du monde de Manesh. N’étant apparemment pas adepte du suspense frénétique et des passes d’arme interminable, il préfère déployer toutes les nuances d’une prose riche et travaillée, dépourvue de toute préciosité malvenue, où chaque mot, chaque sonorité, chaque couleur ou description fait sens, contribuant à renforcer l’immersion du lecteur dans un univers à la symbolique forte, n’étant pas sans évoquer celle du légendaire de multiples sagas dites historiques. Le récit adopte ainsi les motifs de la quête, celle des origines pour Manesh, le bâtard de Marmach, ployant sous le fardeau d’une hérédité semi-divine, mais également celle d’un avenir moins incertain pour Fintan et ses compagnons. Il se déploie en deux dits entrelacés, dont les détails nourrissent de manière harmonieuse la narration et l’atmosphère. D’aucuns pourraient juger le rythme un tantinet mollasson. Il permet pourtant aux différents personnages de respirer, de vivre, dévoilant la fragilité toute humaine de leur résolution, de leurs dilemmes et des conséquences de leurs choix sur leur destinée et sur celle de leur monde.

S’achevant sur un cliffhanger, Manesh invite à la poursuite, toute affaire cessante, de ce voyage afin d’approfondir notre connaissance de ce monde riche et envoûtant. Il incite aussi à ne pas abandonner Manesh, Fintan, la Courtisane Shakti et leurs compagnons, restés en fâcheuse posture à l’issue de ce premier tome. Pour cela, poursuivons avec Shakti, le deuxième volet du cycle des « Sentiers des Astres ». On est déjà impatient…

Les Sentiers des Astres, tome 1 : Manesh de Stefan Platteau – Les moutons électriques, 2014