Le Sang ne suffit pas

1748. L’hiver au fin fond des Cumberland Mountains n’a pas la réputation d’être clément pour les Pieds-tendres, a fortiori s’il s’embarrassent avec les valeurs chrétiennes prônées sur la côte Est, dans la colonie de Virginie. Entre sauvages et Français, l’existence est même plutôt courte et âpre, y compris pour le trappeur accoutumé à survivre dans la montagne, auprès des ours et des loups. À Bannock, le poste pionnier implanté par la Couronne britannique pour revendiquer quelques arpents de terre supplémentaires, se perpétue une drôle de tradition. On y achète la paix avec les Shawnees contre quelques nourrissons tirés au sort. Et, ce n’est pas le docteur Integer Crabtree qui trouvera à y redire. Le nouveau commandant du fort a bien d’autres sujets de préoccupation, comme par exemple oublier le bannissement dont il est victime. A défaut d’assurer la sécurité de la triste population du fort, un ramassis d’ivrognes et de filles de joie, avec le sens du devoir que l’on attend de lui, il préfère les vertus consolatrices de l’ironie amère, négligeant l’oubli procuré à peu de frais par l’alcool et une partie de jambe en l’air. Mais, la fuite de la dernière élue, avec le fruit de ses entrailles, vient remettre en cause l’arrangement avec les peaux-rouges. Une mésaventure d’autant plus fâcheuse que leur chef Blacktooth n’est pas du genre patient. Assailli par l’hiver, menacé par la famine, la maladie, la sédition et les braves de la tribu qui empêchent tout ravitaillement, Crabtree ne voit le salut que dans la personne des frères Autry. Un duo de pisteurs Écossais aussi crasseux que vénal dont tout le monde au fort connaît les aptitudes criminelles et le peu de scrupules.

Le Sang ne suffit pas n’est pas le genre de roman dont on ressort avec un sentiment mitigé. Alex Taylor ne prise guère l’eau tiède, démontrant une fois de plus, après Le Verger de marbre, la puissance d’évocation de sa prose impitoyable. Dès la première page, on est saisi par la sauvagerie et la brutalité de son univers. L’auteur ne ménage pas sa plume, nous immergeant au plus près du quotidien des pionniers de ce coin perdu d’Amérique. Une existence précaire, ne tenant plus souvent qu’à un fil, celui entre la vie et la mort. Les paysages restent d’ailleurs muet devant tant de misère et bestialité, offrant un contrepoint majestueux aux passions tristes de l’engeance humaine. Alex Taylor ne fait en effet pas les choses à moitié lorsqu’il dépeint le microcosme de Fort Bannock. La crapulerie y côtoie la convoitise sans que rien ne vienne tempérer notre jugement. L’auteur nous en dresse un tableau imagé, ne lésinant pas sur les détails, y compris olfactif. Dans une prose dense, pétrie d’archaïsmes, il croque ainsi les trognes des personnages avec une ironie gourmande dont on s’amuse avec une horreur mêlée de jubilation. D’aucuns trouveront sans doute qu’il en fait trop, ne craignant pas de faire dans la surenchère, notamment lorsqu’il convoque une ourse en furie, histoire de pimenter la course-poursuite des personnages. D’aucuns jugeront la langue employée parfois un tantinet pesante, à force d’afféteries. Les lecteurs des récits oraux consacrés à Jeremiah Johnson, collectés puis mis en forme par Raymond W. Thorp et Robert Bunker, apprécieront toutefois cette histoire, y retrouvant comme un écho des épisodes de la saga du géant montagnard qui, en matière de brutalité, de rusticité et d’exploit surhumain, est plus propre du roman d’Alex Taylor que de l’imagerie proprette des Davy Crockett et autre Daniel Boone dont Disney s’est fait un colporteur chevronné.

Vous l’aurez compris à la lecture de cette chronique, Le Sang ne suffit pas est un nouveau coup de cœur. Alex Taylor confirme sa capacité à restituer dans un style effarant de crudité et de cruauté, la violence brute de l’existence humaine sur la Frontière.

Le Sang ne suffit pas (Blood speeds the traveler, 2019) – Alex Taylor – Éditions Gallmeister, collection « Totem », mars 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par anatole Pons-Reumaux)

La Cité des nuages et des oiseaux

Annoncé sur les réseaux sociaux et la blogosphère comme la sensation forte de la rentrée dans le domaine de l’imaginaire, La Cité des nuages et des oiseaux se révèle au final à la hauteur de ce buzz très favorable, au point de réveiller chez les plus chenus des lecteurs des réminiscences empruntées à leur connaissance de l’œuvre de David Mitchell et son fameux Cartographie des nuages paru en 2004. Déjà presque vingt ans, autant dire une éternité à notre époque où priment le volatil et l’éphémère. Un fait qui n’est pas sans rejoindre, malicieusement, le propos du livre d’Anthony Doerr.

« Certaines histoires peuvent être vraies et fausses en même temps. »

Roman fleuve irrésistible, La Cité des nuages et des oiseaux nous happe dans les méandres tumultueux de l’Histoire, partagé entre un passé tragique, un présent inquiet et un futur non moins douloureux, mais pourtant porteur d’espoir. Roman puzzle, il s’attache au personnage d’Antoine Diogène, auteur grec de l’Antiquité dont ne nous connaissons les écrits que par l’intermédiaire du résumé qu’en a fait Photius dans sa Bibliothèque. Récit de voyages fabuleux, Les merveilles d’au-delà de Thulé, pour le peu que l’on en connaît, semble avoir inspiré l’Histoire vraie de Lucien de Samotase, ce que n’a pas manqué de pointer Photius lui-même. Anthony Doerr choisit d’en faire la matrice et le fil conducteur de son roman, entremêlant les époques et les existences infimes, sur fond d’Histoire, de visions eschatologiques et de catastrophe environnementale. Des sujets bien de notre temps qui voit le spectre de l’effondrement agiter de plus en plus fort ses chaînes, ne suscitant que sidération et inaction.

À la différence de David Mitchell, il opte pour une construction plus sage, faisant s’entremêler les récits au lieu de chercher à les enchâsser avec une maestria forcée. Il ne cherche pas davantage à mélanger les registres littéraires, préférant un style plus neutre qui n’affaiblit en rien la narration. On saute ainsi d’une époque à l’autre sans solution de continuité, retraçant l’itinéraire du conte d’Antoine Diogène à travers les histoires personnelles de ses différents possesseurs et les péripéties d’une Histoire qui, si elle n’épargne par les hommes et les civilisations, n’en demeure pas moins cruelle avec leurs écrits.

« Mais les livres meurent, de la même manière que les humains. »

La Cité des nuages et des oiseaux apparaît aussi comme un roman de consolation où les histoires se révèlent un viatique salutaire, prompt à réconcilier les personnages avec le monde et les aidant à endurer les aléas de l’existence. Des histoires qui permettent à Anna, une orpheline hébergée avec sa sœur dans un atelier de broderie de Constantinople, de supporter la tyrannie de son maître et d’oublier l’armée du sultan Mehmet II, dont les contingents innombrables s’apprêtent à franchir les murailles de la « Reine des villes », pourtant réputée inexpugnable. Elles sont le secret qu’elle partage avec Omeir, fondant leur amour après que le garçon solitaire, regardé par tous avec effroi en raison de son bec de lièvre, ait déserté l’armée du sultan suite à la mort d’épuisement des bœufs jumeaux qu’il a vu naître. Elles sont l’unique passion qui reste à Zeno, un vétéran de la Guerre de Corée en butte aux préjugés de son milieu, après qu’une déception amoureuse lui ait rappelé son isolement. Elles offrent la rédemption à Seymour, jeune écoterroriste par défaut, poussé au crime par une enfance misérable et retirée, loin du fracas et de l’agitation d’un monde dont il se sent exclu. Elles sont enfin le salut de Konstance, embarquée dans une croisière sans escale vers une exoplanète, hypothétique paradis pour une espèce humaine menacée d’extinction.

La Cité des nuages et des oiseaux est donc un formidable roman sur le pouvoir des mots, l’art de raconter, sur l’extraordinaire faculté de la lecture à nous consoler avec le monde et à nous sortir de nos routines illusoires. Mais, c’est aussi un récit de transmission entre les générations, un roman de passeur d’histoires, finalement assez proche du Morwenna de Jo Walton. En cela, il se révèle précieux.

La Cité des nuages et des oiseaux (Cloud Cuckoo Land, 2021) – Anthony Doerr – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », septembre 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marina Boraso)

Pour tout bagage

Dans un registre proche de son roman Une Plaie ouverte, celui des réminiscences et des illusions perdues, Patrick Pécherot dresse le portrait de la génération post-68 avec un nouveau livre dont le titre parlera sans doute aux connaisseurs de Léo Ferret.

1974. Sur fond de franquisme finissant, de Guerre froide et de développement des mouvements gauchistes dans le contexte des « années de plomb », une bande de lycéens, l’esprit truffé de slogans, de musique et d’émancipation à peu de frais, décide de joindre spontanément leur révolte à la lutte politique des GARI. Quatre garçons et une fille dans l’air du temps, les hormones en bataille et la conscience politique bourgeonnante, décidés à foutre la trouille à un mouchard, histoire de se prouver qu’ils sont capables de traduire leurs paroles en actes et qu’ils sont aptes à l’action directe. Après avoir récupéré un flingue, ils organisent un simulacre d’assassinat. Hélas, un quidam écope d’une balle perdue. Mauvais endroit pour une rencontre fatale et fin de l’épisode révolutionnaire. Quarante-cinq ans plus tard, l’un d’entre eux remonte la piste de sa mémoire, prenant à témoin la victime de leur foirade dans le huis-clos de sa caboche. Il a vieilli, perdu ses illusions. Désabusé, il cherche à savoir qui dans leur ancienne petite bande a décidé de publier un livre sur leur méfait, brassant la mauvaise conscience qui les a poussée à disparaître et rompre leurs liens d’amitié.

« Déambulation nostalgique entre passé et présent » nous dit la quatrième de couverture. Difficile de le nier mais Pour tout bagage est un peu plus que cette simple assertion. Le roman de Patrick Pécherot dresse en effet le portrait d’une jeunesse portée à l’incandescence par la possibilité de l’utopie. Sûre d’elle, décidée et persuadée d’aller dans le sens de l’Histoire, elle veut faire table rase du passé dans une insouciance et une inconséquence que d’aucuns déplorent a posteriori. Mais, qui n’est pas idéaliste à quinze ans ? Pour tout bagage s’attache également au devenir de cette jeunesse, quarante ans plus tard, partagée entre la fidélité à ses convictions, la culpabilité, les trahisons dictées par le cynique et une certaine mélancolie. Patrick Pécherot déroule les souvenirs, repêchant les photos au fond des tiroirs d’une mémoire forcément partiale et partielle. D’une plume empreinte d’émotion, il se fait le comptable des actes du passé, des révoltes sans lendemain, des promesses d’avenir radieux qui déchantent. Pour tout bagage apparaît ainsi comme le roman d’un échec, celui des révolutions sacrifiées sur l’autel du pragmatisme armé, poussées à la faute par leur ennemi de classe. L’utopie a failli, les idéaux ont été galvaudés. Et si le propos du roman ne tenait pas finalement tout entier dans cette interrogation : que sont nos indignations et nos révoltes devenues ? Ne comptez pas sur Patrick Pécherot pour asséner une réponse définitive. Jamais aigri et encore moins sentencieux, mais toujours avec une retenue et une pudeur sincère, il préfère laisser sa mémoire vagabonder, dressant un pont entre les révoltes d’hier et celles d’aujourd’hui. « All you need is love… Qu’est-ce qui avait foiré ? ». On se le demande encore.

Pour tout bagage ne nous laisse donc pas à quai. Il nous embarque, nous étreint et nous malmène pour nous relâcher exsangue, convaincu qu’il n’y a pas de mauvaises révoltes, juste de mauvaises raisons de les faire.

Aparté : Sur ce même sujet, on renverra les éventuels curieux vers Élise et les Nouveaux Partisans de Jacques Tardi et Dominique Grange.

Pour tout bagage – Patrick Pécherot – Éditions Gallimard, collection « La Noire », août 2022

Spirou – Journal d’un ingénu

Au sein du Spirouverse, cette vaste arborescence des possibles lorgnant du côté de l’entertainment US où évolue le personnage emblématique des éditions Dupuis, l’œuvre d’Émile Bravo occupe une place à part, lui faisant rejoindre illico le meilleur des aventures du hérault/héros de l’éditeur de Marcinelle.

Paru à l’origine en 2008 sous la forme d’un one-shot, Le journal d’un ingénu apparaît en effet comme un monument de fraîcheur, de sensibilité (pas de sensiblerie), de légèreté et de gravité. L’expérience s’est d’ailleurs révélée marquante au point de pousser le dessinateur à la prolonger en racontant les aventures de Spirou sous l’Occupation nazie en Belgique. L’occasion de rééditer le présent ouvrage, augmenté d’un court récit (« La loi du plus fort ») en guise de prélude.

Avec Le journal d’un ingénu, Émile Bravo choisit de renouer avec les origines de Spirou, mêlant Grande et petite Histoire, mais aussi réalisme et fiction. Exit le personnage de Rob-Vel, même si Spirou reste le groom du Moustic Hôtel de Bruxelles. À l’œuvre dans les couloirs du palace, sous la férule d’Entresol, son supérieur violent et tyrannique, le jeune orphelin tire le diable par la queue pour pouvoir survivre décemment. À peine sorti de l’adolescence, Spirou vit dans une juvénile naïveté lui faisant occulter les tensions et les malheurs du temps. Une géopolitique explosive, nous sommes en 1939, qui voit l’Europe et le monde s’apprêter à basculer dans une guerre voulue et soutenue par les totalitarismes de toute sorte. Bref, le groom du Moustic Hôtel ne veut pas voir les périls, même s’il rejaillissent à l’occasion d’une partie de foot avec les gamins des rues de son quartier, préférant entretenir la grande illusion d’un esprit boy-scout. De toute façon, que peut un simple chasseur face au militarisme et au fascisme qui gangrènent le continent européen jusque dans la petite Belgique où s’affrontent rexisme et communisme ? Et pourtant, Spirou se retrouve au cœur de l’Histoire, le Moustic Hôtel devenant le lieu d’une entrevue secrète entre plénipotentiaires allemands et polonais. Une réunion de la dernière chance en vue d’éviter la guerre. Rien de moins.

Le journal d’un ingénu est un petit miracle. Justesse du propos et sincérité des émotions se conjuguent pour impulser au récit une tournure éthique et une profondeur politique étonnante. À bien des égard, le scénario d’Émile Bravo s’apparente à un récit d’apprentissage où Spirou apprend énormément d’autrui et sur lui-même, se construisant une conscience politique et dévoilant sa véritable nature de futur globe-trotter, celle que révéleront par la suite Jijé et Franquin. Au fil des péripéties du scénario, on croise les personnages de Fantasio et de Spip, ses futurs compagnons d’aventures, découvrant les circonstances de l’accession de l’écureuil à une forme de conscience muette, tout en s’amusant des frasques fâcheuses du journaliste au Moustique Journal, sans cesse à la recherche du scoop croustillant en mesure de faire décoller sa carrière. On revisite cependant surtout l’histoire de la Belgique, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale.

Sur ce point, Émile Bravo fait merveille, distille réalisme historique et fiction avec une aisance étourdissante. Il multiplie ainsi les clins d’œil à Hergé, via les personnages de Quick et Flupke, mais surtout de Tintin, auquel Spirou est comparé, bien malgré lui, à plusieurs reprises, non sans malice. Il n’omet rien de l’emprise conservatrice de l’Église catholique sur les publications pour la jeunesse et du climat politique délétère prévalant à cette époque outre-quiévrain.

Le Journal d’un ingénu apparaît donc comme la genèse indispensable du personnage de Spirou, conférant au groom du Moustic Hôtel une touche salutaire de maturité, sans pour autant renoncer à sa légèreté humoristique originelle. Un coup de cœur, assurément.

Autre avis ici.

Spirou – Journal d’un ingénu – Émile Bravo – Éditions Dupuis, octobre 2018

Le Seigneur des guêpes

Dépourvu d’existence légale, Frank vit sur une île retirée d’Écosse, du moins à marée haute, avec comme seul compagnon son père handicapé, ex-hippie un tantinet lunatique, et une vieille voisine chargée de ramener des provisions une fois par semaine. À ses yeux, le monde est une belle saloperie, un lieu hostile où errent des âmes tordues contre lesquelles il convient de se prémunir. Son frère Eric n’est-il pas revenu fou après avoir entamé des études à Glasgow ? Le bougre vient d’ailleurs de s’échapper de l’hôpital où il avait été interné après avoir terrorisé le village voisin. Les propriétaires de chiens ont intérêt à enfermer leurs cabots s’ils ne veulent pas qu’ils finissent brûlés sur la lande. Et les enfants du coin vont connaître à nouveau le goût des vers de terre frais. À moins que la police ne le rattrape.

Frank est pour ainsi dire le seigneur des lieux. Un seigneur ombrageux et secret. Les dunes sont les frontières inviolables de son domaine comme en attestent les Mâts des sacrifices sur lesquels il plante les têtes des rats, mouettes, libellules et autres souris qu’il chasse et tue sans vergogne. Il est aussi un assassin méthodique et rusé, comme il le confesse rapidement non sans fierté, scrutant sans cesse l’horizon avec ses jumelles, du haut du grenier de la demeure familiale où il a aménagé le sanctuaire au centre de son existence. Mi-shaman, mi-enfant sauvage, il tient à disposition un arsenal composé de bombes artisanales, concoctées par ses soins, qu’il apprécie d’utiliser contre les envahisseurs chimériques de son esprit. Bref, Frank est fou, lui aussi. Une folie latente, inquiétante, dont on ne sait s’il en ressortira indemne.

Lorsqu’il ne contribue pas à enrichir le cycle de la Culture, pour lequel le petit cercle de la SF l’adore, Iain (sans M.) Banks est l’auteur de romans grinçants et de thrillers lorgnant volontiers vers l’horreur ou le bizarre. The Wasp Factory relève de cette veine, projetant le lecteur dans la tête d’un narrateur salement malade. D’emblée, on est immergé dans la caboche de Frank, appréhendant le monde et l’environnement proche du bonhomme du point de vue de son esprit un tantinet détraqué. Il nous révèle en toute sincérité ses obsessions malsaines, les rituels criminels qui composent ses routines quotidiennes et confesse ses secrets, y compris les plus sordides. On se familiarise ainsi peu-à-peu avec son univers, côtoyant son père toxique, sa famille dysfonctionnelle et son seul ami, un nain quelque peu alcoolique.

On pourrait éprouver de l’empathie pour le personnage de Frank s’il n’avouait d’entrée de jeu ses marottes morbides et ne nous décrivait pas par le menu ses crimes successifs, se cherchant évidemment des excuses. D’aucuns pourraient même rendre son milieu responsable de ses déviances criminelles, faisant appel à la psychologie pour atténuer ses responsabilités. Mais, Frank semble pleinement conscient de ses actes. Il agit avec méthode, toisant l’absurdité du monde avec une ironie grinçante afin de le rendre immédiatement plus supportable. Et puis, n’oublions pas le twist final, inattendu, après un long crescendo placé sous le signe de la folie et de la tension. Magistral !

Pour toutes ces raisons, Le Seigneur des guêpes ne dépare donc pas dans l’œuvre de Iain Banks. Bien au contraire, il en souligne l’aspect éminemment caustique et indispensable.

Le Seigneur des guêpes (The Wasp Factory, 1983) – Iain Banks – Fleuve noir, collection « Thriller fantastique », janvier 2005 (roman traduit de l’anglais par Pierre Arnaud)

Zephyr, Alabama

Zephyr, Alabama exhale le parfum des jours d’été et d’automne, une nostalgie douce empreinte des couleurs acidulées de l’enfance. Paru dans nos contrées chez Albin Michel sous le titre Le Mystère du lac, un parfait faux ami, le roman de Robert McCammon fait l’objet d’une réédition soignée chez Monsieur Toussaint Louverture ; ouvrage cartonné et superbe illustration de Alex Green, excusez du peu. Un bien bel écrin pour (re)découvrir cette œuvre très personnelle dont l’atmosphère et le propos lorgne du côté des mauvais genres.

Comme la Castle Rock de Stephen King, la petite ville de Zephyr est un condensé de cette Amérique rurale des années 1960, contrée idéalisée par la mémoire où la réalité flirte avec une certaine forme de mythe. Dans ce monde paisible où chaque habitant est pour ainsi le voisin de tout le monde, le quotidien se pare d’une magie puissante, omniprésente, apportant à la réalité un surcroît de substance. Une magie hélas appelée à s’évanouir avec l’âge adulte. En cela, Zephyr, Alabama ne se distingue pas des romans racontés à hauteur d’enfant, dont le narrateur se souvient avec une sourde nostalgie, éprouvant dans sa chair la conscience que « la vie ne s’arrête jamais. »

Il en va ainsi de Cory Mackenson, onze ans à l’époque où le plonge sa mémoire. Il est à la fois le narrateur et le guide dans ce roman construit comme un véritable toboggan émotionnel, où l’on s’attache à explorer Zephyr, ne négligeant aucun de ses angles morts ni aucune des personnalités habitant cette petite localité de l’Amérique profonde. Une communauté banale, guère susceptible de figurer sur un prospectus touristique, mais pourtant magnifiée par le regard de l’enfance. Zéphyr, c’est LA ville de Cory, celle dans laquelle s’enracinent ses souvenirs et à laquelle il doit ce qu’il est devenu.

Certes, tout n’est pas rose. En dépit de l’abolition des lois Jim Law, on y prône toujours une ségrégation latente, encouragée par les quelques encagoulés du coin. Les Noirs vivent à l’écart, dans un quartier composé en grande partie de bicoques exposées aux crues de la rivière. Ils sont regardés avec méfiance par tous, a fortiori lorsque leurs agissements se teintent de mystère vaudou. Mais de cela, on évite de parler. D’autres aimeraient les rappeler à leur soumission traditionnelle, voire les contraindre à déguerpir ailleurs. Heureusement, les mœurs évoluent, même si pas toujours à la vitesse voulue.

À Zephyr, certains habitants tiennent le haut du pavé pendant que d’autres se contentent du caniveau, non sans en tirer profit. Sur l’artère principale, entre le salon de coiffure de Monsieur Dollar, l’épicerie Piggle-Wiggly, la cafétéria Bright Star ou le cinéma le Lyric, on peut croiser Vernon Thaxter, les bijoux de famille à l’air depuis qu’il a opté pour la nudité. Étant le fils du plus gros propriétaire local, ne dit-on pas qu’une grande partie de la ville lui appartient, il ne craint cependant pas le shérif, le maire ou ses administrés. Le nudiste lunatique ne suscite tout au plus qu’une gêne légère et quelques ricanements enfantins. Pas grand chose comparé aux exactions commises par les Blaylock, les truands du coin, dont la simple mention du nom terrifie le quidam. Et, la relève semble déjà assurée à l’école où les frères Branlin terrorisent Cory et sa bande.

Mais, c’est surtout la magie qui prévaut, un charme entêtant qui transforme chaque fait en aventure extraordinaire. À l’amorce de l’été, on y fête le retour des vacances en s’envolant dans le ciel, l’esprit étourdi par la sensation de liberté. Les balles des gangsters se transforment en orvets, grouillant dans leur sacoche à la place des munitions. Les chiens fidèles s’affranchissent de la mort, non sans quelques déboires corporels. Les vélos font office de guides, surveillant l’horizon de la pupille de leur phare pour préserver leur conducteur des embûches qui les menacent. La magie n’est hélas pas que bénéfique. Aux tréfonds de la rivière, le vieux Moïse, un monstre insatiable, guette le nageur égaré, prête à lui tailler des croupières. Plus loin dans les marais, une créature antédiluvienne échappée d’une attraction foraine, défend son territoire contre les autocars et les autres véhicules, rendant la vie dure aux chauffeurs passant par là. Et que dire de Lucifer, le singe enragé dont la mâchoire effraie autant le badaud que les effluents nauséabonds relâchés par ses sphincters intarissables.

Au-delà des circonvolutions nostalgiques du roman d’apprentissage, Zephyr, Alabama laisse peu-à-peu entrevoir la dureté sous-jacente du monde adulte. Un univers où le progrès irrésistible fait disparaître le métier de laitier au profit du mirage de la société de consommation, récipients en plastique y compris. Un monde où les créatures du cinéma fantastique et de la Science-fiction apparaissent comme une consolation ou un avertissement pour atténuer la violence inhérente de la société. Un monde où il faut se résoudre à grandir, à se frotter aux tragédies, à l’injustice et à la répression. Un monde où heureusement il n’est pas interdit de faire montre d’optimisme et de résilience face aux malheurs. Ainsi va la vie… À chacun de se forger son avis et de tracer sa route.

Zephyr, Alabama est donc un formidable roman sur le temps qui passe et les souvenirs qui contribuent à définir l’identité d’un individu. À la fois ode à l’enfance et portrait d’un lieu, le roman de Robert McCammon est aussi un hommage à l’imaginaire grâce auquel le réel devient plus supportable, transmutant le sordide en aventures merveilleuses, sans occulter pour autant les aléas de la vie.

Zephyr, Alabama (Boy’s Life, 1991) – Robert McCammon – Éditions Monsieur Toussaint Laventure, 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Stéphane Carn et Hélène Charrier.

La Conspiration des ténèbres

Dans le microcosme universitaire, Jonathan Gates doit sa renommée à Max Castle, faiseur de nanars à la chaîne et réalisateur maudit, disparu tragiquement en 1941. Clarissa « Clare » Swann connaît bien aussi le bonhomme. La propriétaire du Classic, une salle miteuse sise dans une cave de Los Angeles a initié Jonathan, le poussant sur la piste de Max Castle et nourrissant sa fascination pour le réalisateur. Un attrait qui confine à la répulsion auprès d’un public d’amateurs. Quelque chose d’indicible qui ne laisse absolument personne indifférent.


Bon, on laisse tout de suite tomber le titre La Conspiration des ténèbres, hein ? Tellement hors de propos qu’il nous arrache plus un ricanement qu’un cri d’effroi. Flicker apparaît comme un roman sur le pouvoir exercé par le cinéma. Fascination pour le meilleur et pour le pire. Balayant de manière érudite mais non académique l’histoire cinématographique, Theodore Roszak mêle habilement réalité et fiction. On croise ainsi au détour de l’enquête menée par Jonathan quelques noms mythiques qui témoignent directement (Orson Welles) ou indirectement (Alfred Hitchcock, Samuel Fuller, John Huston) de l’impact de Castle sur leur carrière. On y règle également quelques comptes. Sous la plume de l’auteur, le cinéma, art d’ombre et de lumière, devient le révélateur d’un dessein caché, l’enjeu d’une lutte qui puise sa source auprès du catharisme. A l’instar du flicker, terme technique faisant référence au « scintillement », c’est-à-dire à la succession de l’ombre et de l’image (24 fois par seconde) sur l’écran, la persistance rétinienne créant l’impression de mouvement, Theodore Roszak se joue de notre perception de la réalité. Ombre… lumière… La totalité supérieure à la succession des impressions.

Avec humour, érudition et passion, il nous livre un thriller malin dont le contenu hautement addictif fait oublier allègrement ses 750 pages bien tassées.

La Conspiration des ténèbres (Flicker, 1991) – Theodore Roszak – Réédition Le Livre de poche, 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édith Ochs)

La Brigade chimérique – Ultime renaissance

Parallèlement à son travail d’exhumation littéraire autour du merveilleux-scientifique, commencé avec l’anthologie Chasseurs de chimères et poursuivi récemment avec la parution de Maîtres du vertige, Serge Lehman est à l’origine d’une geste super-héroïque développée en collaboration avec Fabrice Colin et Gess pour le dessin. Découpé en plusieurs volumes, par la suite rassemblés en intégrale, La Brigade chimérique fait revivre ainsi les surhommes européens de l’âge du radium, en gros l’entre-deux guerres, racontant leur chute et leur effacement de la mémoire collective. Décliné sous la forme d’un jeu de rôle par les éditions Sans-Détour, l’épopée tragique initiale s’est muée en plusieurs albums et séries parallèles, les éditions Delcourt récupérant le gros du projet. Petit-à-petit dans l’imaginaire des lecteurs s’est ainsi esquissé un univers riche de possibilités, nourrissant les attentes pour cette para-histoire, loin de l’exclusivité des pulps de science fiction et des comics américains.

Le présent ouvrage entreprend donc de faire renaître la Brigade chimérique, transposant les superhéros de l’âge du radium à notre époque. Un pari risqué mais réussi tant la greffe porte des fruits généreux. À vrai dire, on ne s’ennuie pas un seul instant en lisant cette Ultime renaissance et, même si Serge Lehman entretient les passerelles avec ses autres séries, notamment avec les quatre tomes de « Masqué », la présente histoire peut se lire indépendamment, sans que cela ne nuise à sa compréhension.

Un peu de contextualisation. Dans le Grand Paris contemporain, la peur règne depuis qu’un mystérieux roi des rats a pris ses quartiers dans les sous-sol de la mégapole. Il se murmure et se chuchote que, dans les ténèbres, il régnerait sur une cour de créatures mutantes, préparant la venue d’un péril encore plus grand. De quoi affoler les autorités publiques et les pousser, plus par désespoir qu’autre chose, à faire appel à deux universitaires un tantinet marginaux. Spécialistes en aberrations scientifiques et experts de l’hypermonde, Charles Dex et Greg Ulm sont ainsi chargés de constituer une équipe afin de neutraliser la menace souterraine, sans se douter un seul instant qu’un autre péril s’apprête à fondre du ciel.

La Brigade chimérique traitait de la disparition du genre littéraire SF en Europe, convoquant l’Histoire et l’imaginaire du continent pour donner substance à un récit tragique, marqué du sceau du traumatisme de la Grande Guerre et de la montée des totalitarismes. Ultime renaissance semble vouloir marquer leur retour sur le vieux continent, dans un contexte marqué par l’incertitude et la multiplication des menaces. Si le récit s’apparente à une passation de flambeau, Lehman puise une nouvelle fois dans le riche corpus de l’imaginaire de l’entre-deux-guerres, les super-héros de l’après Seconde Guerre mondiale n’apparaissant qu’à la marge, au travers de divers posters ou allusions. On retrouve surtout quelques écrivains s’étant illustrés dans la première moitié du XXe siècle, comme Renée Dunan, Maurice Renard, Georges Spad, Paul féval fils ou Théo Varlet pour ne citer que ces noms.

Face à l’effacement des surhommes de l’âge du radium de la mémoire collective, Serge Lehman use de l’astucieux artifice de la fiction afin de leur insuffler un regain d’existence. Dans l’univers de la Brigade chimérique, ils existent ainsi par le truchement des romanciers du merveilleux-scientifique et des articles publiés dans la presse populaire sous la forme de feuilleton. L’auteur évite heureusement l’écueil de l’anachronisme en leur conférant une touche de modernité bienvenue. L’homme truqué emprunte ainsi son apparence à Robocop, autre héros de la pop culture. Félifax s’incarne sous les traits d’une féministe vegan au langage aussi fleuri que sa force de frappe. La petite-fille de la sorcière Palmyre devient une jeune femme issue des minorités et Jean Séverac retrouve son personnage du soldat inconnu.

Si Lehman acquitte son tribut à ses devanciers avec respect, il ne se prive pas pour autant de private joke, Alan Moore et Alain Damasio faisant l’objet de boutades amusantes. L’intertextualité joue aussi à fond et la bande dessinée bénéficie du trait nerveux de Stéphane de Caneva, le dessinateur de la série « Metropolis », un graphisme n’étant pas sans rappeler parfois celui de Gess. L’ouvrage est enfin pourvu d’une postface revenant sur la genèse de l’univers de la Brigade chimérique et proposant en commentaires des références, ma foi fort instructives, surtout si l’on n’est pas un érudit.

La Brigade chimérique – Ultime renaissance apparaît donc comme un retour gagnant pour la geste super-héroïque imaginé par Serge Lehman. La fin ouverte laisse présager même une poursuite des aventures. L’avenir nous dira.

La Brigade chimérique – Ultime renaissance – Serge Lehman & Stéphane de Caneva – Éditions Delcourt, janvier 2022

Les Quatre Vents du Désir

Réédition du recueil éponyme paru jadis chez Pocket, Les Quatre Vents du Désir bénéficie d’un écrin à la hauteur des écrits de Ursula Le Guin, autrice faisant l’objet actuellement dans nos contrées de toute l’attention des éditeurs de l’Imaginaire. L’ouvrage paraît en effet dans la belle collection « Kvasar », accompagné d’une préface de David Meulemans, d’un entretien avec Ursula Le Guin mené par Hélène Escudié et de la traditionnelle bibliographie de Alain Sprauel, recension plus qu’exhaustive de l’œuvre de la dame. Si l’on ajoute les illustration d’Aurélien Police, on comprend que le présent ouvrage revêt toutes les qualités d’un must-have, surtout si l’on est tiraillé par le démon du complétisme.

Vingt nouvelles composent le sommaire d’un recueil apparaissant comme le point d’orgue d’une œuvre multiple et sensible. Déclinées selon six directions, les points cardinaux mais aussi le nadir et le zénith, elles servent de boussole au néophyte afin de découvrir un imaginaire guidé par l’observation de la matière humaine, de l’altérité et des interactions qu’elle suscite jusque dans notre psyché.

Entre expérience de pensée et conte volontiers philosophique ou poétique, Ursula Le Guin nous invite à nous dévoiler à nous même, à explorer les angles morts de l’esprit, dans un effort collectif pour mettre à l’épreuve nos certitudes et nos préjugés, exercice salutaire donnant sens et corps à la diversité, à la transversalité d’une humanité trop souvent enferrée dans l’intolérance. Elle endosse ainsi le rôle du porte-parole, cultivant les histoires et laissant s’exprimer des personnages dont le récit surgit de son auscultation attentive et patiente. Ils nous parlent par son truchement, révélant leurs convictions bien fragiles à l’aune de la rencontre avec autrui. Chez Le Guin, le progrès, notion ambivalente et piégée, importe moins que le changement. Une dynamique impulsée pour le meilleur comme pour le pire, rien n’est assuré pour l’humain. Non sans humour, mais surtout avec beaucoup d’émotion, l’autrice déroule ainsi un imaginaire pétri de bienveillance, mais pouvant se révéler à l’occasion cruel. Elle nous convie à épouser le changement, à l’accepter comme une sorte de continuité, dans le respect d’autrui et de la multiplicité des possibles.

Parmi les vingt nouvelles, toutes parues entre 1974 et 1982, on se contentera de ne citer que les plus marquantes. Une sélection bien entendu très subjective. D’abord le texte d’ouverture, « L’Auteur des graines d’acacia », une formidable expérience de pensée autour du thème de la linguistique, guère éloignée de la philosophie holistique quand on y réfléchit bien. Puis « Le Test », courte nouvelle où l’autrice expérimente le contrôle social absolu, jusqu’à l’absurde. Ces deux premiers textes ne sont évidemment qu’un infime aspect de la palette littéraire d’Ursula Le Guin. Il faudrait aussi évoquer « L’Âne blanc » et « La Harpe de Gwilan », dont la poésie subtile et l’émotion titillent la corde sensible sans verser dans la mièvrerie. Pour sa part, « Intraphone » se révèle une satire surprenante dont le ton burlesque vient démentir la réputation de froideur du style de l’autrice. Passer outre « Les Sentiers du désir » serait également faire affront à l’inspiration anthropologique de la dame, d’autant plus que le présent récit trouverait allègrement sa place au sein du cycle de « L’Ekumen ». Pour finir, juste un mot de « Sur », court récit d’exploration glaciaire féministe flirtant avec l’histoire secrète et l’hommage. Le texte relève d’une forme de combat contre les préjugés, sans pour autant rabaisser l’abnégation, le courage et la folie des explorateurs des pôles.

Après Aux Douze Vents du Monde, Les Quatre Vents du Désir vient donc compléter avec bonheur un panorama de nouvelles riche et varié, offrant un aperçu qui, s’il n’est pas exhaustif, n’en demeure pas moins représentatif de l’œuvre d’Ursula Le Guin. Un must-have, on vous a dit.

D’autres avis ici.

Les Quatre Vents du Désir – (The Compass Rose, 1982) – Ursula Le Guin – Réédition Le Bélial’, collection « Kvasar », mai 2022 (Recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Martine Laroche, Françoise Levie-Howe, Jean-Pierre Pugi, Philippe Rouille et France-Marie Watkins)

Fournaise

Après l’excellent Chants du cauchemar et de la nuit de Thomas Ligotti, Fournaise vient enrichir un catalogue déjà riche en nouvelles de fantastique à la croisée de la Weird fiction et de l’horreur. En nous proposant de découvrir l’œuvre de Livia Llewellyn, Dystopia Workshop n’usurpe pas ainsi sa réputation d’éditeur exigeant, mettant une fois de plus à profit les talents de traductrice d’Anne-Sylvie Hommassel.

Sans équivalent outre-Atlantique, les douze nouvelles du présent recueil sont une sélection de l’édition américaine Furnace, illustrée et maquettée ici par Stéphane Perger et Laure Afchain. Livia Llewellyn y décline un imaginaire étrange, à la fois angoissant, viscéral et malsain, où les cauchemars s’incarnent par le truchement d’une prose baroque et déstabilisante. Mais, pour peu que l’on succombe au ravissement suscité par la langue vénéneuse de l’autrice, on y découvre surtout un univers dense, où l’horreur organique se frotte aux tourments délétères de la décadence.

Difficile de résumer les différents textes inscrits au sommaire sans en affadir l’atmosphère. Si les thématiques semblent familières au lecteur accoutumé au fantastique, le traitement lui réserve cependant quelques surprises. Il faut en effet accepter de prendre son temps pour goûter à la décadence de textes exhalant une ambiance marquée par la corruption des corps, mais aussi des esprits, dont les titres sibyllins concourent à installer un sentiment malaisant. Rien d’étonnant lorsque l’on sait que l’autrice confie s’être inspirée de David Lynch, des préraphaélites, Cronenberg, Fellini, Clive Barker ou Joris-Karl Huysmans pour ne citer que ces quelques noms. Rien de surannée à relever non plus, puisque l’on côtoie les traditionnelles histoires de vampires, mais aussi des récits plus indéfinissables intégrant des notions de génétique, de psychogéographie ou de géométrie résolument non euclidienne.

De même, Livia Llewellyn semble se complaire dans un imaginaire frappé par la déliquescence, jouant à la fois avec les ressorts psychologiques du symbolisme et les effets visuels choquants propices à une Weird fiction viscérale. Elle déjoue cependant les pièges d’un maniérisme lourdingue pour dérouler une sorte de poésie en prose sombre, ne dédaignant pas les jeux troubles d’éros et thanatos.

Fournaise est donc un excellent recueil de fantastique, prouvant que le genre a su opérer sa mue vers la modernité avec succès, sans rien renier de sa propre histoire. Pour qui ne craint pas de se brûler, force est de constater que Livia Llewellyn ne démérite pas aux côtés de Thomas Ligotti, de Lisa Tuttle ou de Joel Lane.

Fournaise – Livia Llewellyn – Dystopia Workshop, novembre 2021 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Anne-Sylvie Hommassel)