Bangkok Déluge

Que partagent un missionnaire américain du XIXe siècle, confronté aux superstitions et au dépaysement, et un couple d’étudiants thaïlandais, militants actifs du mouvement pour la démocratie ? Qu’ont en commun Sammy, expatrié par dépit, et Nok, rattrapée par l’histoire de son pays jusqu’au Japon où elle tente de faire vivre un restaurant thaï ? Et Mai, désormais archivée dans un serveur informatique ? Et Woon, confronté au naufrage de la capitale thaï et à l’afflux des réfugiés climatiques ? Qu’est-ce qui unit leur existence ? À toutes ces questions, Bangkok Déluge offre un décor somptueux, empreint d’émotion et de fatalisme.

Intrinsèquement lié au fleuve Chao Phraya, Bangkok ou plutôt Krungthep Mahanakhon vit au rythme du fleuve, soumis aux caprices de crues dictées par la mousson. Née au cœur d’un delta marécageux, traversée jadis par les galions faisant le commerce avec Ayutthaya, l’ancienne capitale du royaume de Siam, la cité a mué, passant du statut de simple comptoir à celui de mégapole. Entre-temps, l’invasion et les déprédations de l’armée birmane, l’essor de la dynastie Chakri, la Guerre du Vietnam, les soubresauts politiques des années 70 et le boom économique des années 80 et 90 ont contribué au moins autant à son histoire que les aléas climatiques. Pour le bonheur ou le malheur de ses habitants.

Bangkok est le personnage principal du premier roman de Pitchaya Sudbanthad. Déployant ses lignes narratives comme les ramifications multiples des canaux qui innervent le cœur originel de la grande cité, l’auteur dresse un portrait foisonnant des lieux, immergeant le lecteur dans un déluge d’images et de sensations. On évolue ainsi à différentes époques, entre XIXe et XXIe siècle, dans les registres du roman historique et du récit d’anticipation, accompagnant les mutations de la capitale thaïlandaise jusqu’à un futur proche marqué par le dérèglement climatique. Ville monstre, métropole populeuse et pluriethnique, fourmilière humaine ne connaissant jamais le repos, Bangkok est le théâtre des soubresauts d’une histoire violente, au karma chargé, mais aussi le décor d’une multitude de petits drames, de renoncements personnels, d’espoirs déçus, dont on découvre par le menu les détails intimes.

De l’aval vers l’amont, et vice-versa, on suit ainsi le cours tumultueux de l’Histoire, accompagnant plusieurs individus en butte aux aléas de la politique et à la montée irrésistible des eaux provoquée par l’anthropocène. Leurs itinéraires se croisent, s’entremêlent, dessinant un patchwork complexe et nuancé faisant échos au développement urbain. Fresque familiale déroulée sur plusieurs générations, comme autant d’instantanées de la ville à différents moments de son évolution, Bangkok Déluge témoigne de la résilience incroyable d’une cité érigée contre la nature même de l’environnement où elle s’enracine. Une mégapole où la modernité côtoie les croyances ancestrales, sur fond de submersion et de révolution technologique. Une ville condamnée à se réinventer pour continuer à exister.

D’une plume évocatrice, Pitchaya Sudbanthad tisse lentement sa toile, nous transportant sur les rives du Chao Praya, sans nous laisser à quai ou nous laisser submerger par l’insatisfaction. Fort heureusement.

Bangkok Déluge (Bangkok Wakes to Rain, 2019) – Pitchaya Sudbanthad – Éditions Rivages, septembre 2021 (roman traduit de l’anglais [Thaïlande] par Bernard Turle

Lorsque le dernier arbre

Michael Christie pourrait bien être l’un des incontournables d’une rentrée littéraire toujours aussi prolifique. Premier roman de l’auteur canadien, si l’on fait abstraction d’un recueil de nouvelles paru sous nos longitudes chez Albin Michel, Lorsque le dernier arbre affiche avec pudeur et sincérité les qualités propres aux grands romans, celles qui vous font relâcher un livre à la fois émerveillé et songeur, saisi par un sentiment de finitude, mais aussi exalté par la formidable faculté de résilience des êtres humains.

Fresque familiale, dixit la quatrième de couverture, le roman de Michael Christie l’est incontestablement. Du XXIe siècle, en léger décalage dans le futur par rapport à notre temporalité, au début du XXe siècle, l’auteur canadien retrace la généalogie d’une famille atypique, dont le parcours intime reste inextricablement associé à l’Histoire et à la haute canopée des forêts nord américaines. Grandeur et décadence, mais aussi rédemption sont ainsi liées au destin des Greenwood, du fondateur de la famille, le richissime Harris, à son arrière petite-fille, Jacinda, l’ex-étudiante désormais réduite à payer la note laissée par des prédécesseurs peu soucieux de préserver la capital naturel de la planète.

« Mais pourquoi attendons-nous de nos enfants qu’ils mettent un terme à la déforestation et à l’extinction des espèces, qu’ils sauvent la planète demain, quand c’est nous qui, aujourd’hui, en orchestrons la destruction ? […] Le meilleur moment pour planter un arbre, c’était il y a vingt ans. À défaut de quoi c’est maintenant. »

Lorsque le dernier arbre apparaît ainsi comme une quête des racines, celles des membres de la famille Greenwood. Une famille dépareillée ayant lié son destin à celui des forêts composant le paysage canadien et sur lequel le regard des hommes se porte avec convoitise, émerveillement ou un respect quasi-religieux. Du fondateur de la lignée, bâtisseur d’un empire ayant cru sur les dépouilles des arbres tronçonnés, à Jacinda, l’ultime rejeton, gardienne de la Cathédrale, l’un des derniers bastion de la forêt primaire après que le Grand Dépérissement ait transformé la planète en désert de poussière, en passant par le grand oncle hobo, le père charpentier et la grand-mère activiste écologiste, on suit les ramification d’un récit où les drames familiaux font échos à la marche de l’Histoire et à la dégradation inexorable de la biosphère.

Lorsque le dernier arbre est en effet aussi histoire de communauté puisqu’il renvoie au devenir d’une humanité menacée par ses propres déprédations. Le roman de Michael Christie pose ainsi la question de la transmission et de l’héritage. Que laisserons-nous à nos enfants ? Un monde meilleur que celui qui nous a vu naître où une terre gâte dont les mots peinent à décrire tous les maux ? À cette question, au moins aussi vieille que l’humanité, l’auteur canadien oppose le temps long des forêts qui affichent dans leur bois les cycles climatiques et les accidents historiques. Une collection d’individus mettant en commun leurs ressources, se protégeant les uns les autres du froid, des intempéries et de la sécheresse. Un idéal pour les êtres humains.

« Le bois, c’est du temps capturé. Une carte. Une mémoire cellulaire. Une archive. »

Lorsque le dernier arbre illustre donc à merveille le poème de Baudelaire. Et si la nature, sous sa forme forestière, y apparaît bien comme un temple de vivants piliers, son hospitalité semble bien mal récompensée par une humanité tiraillée entre son instinct de prédation et sa recherche d’une hypothétique rédemption. Bref, Michael Christie nous propose un sublime roman familial, en forme d’analogie sylvestre, dont on mesure le caractère immersif et éthique avec délectation.

Lorsque le dernier arbre (Greenwood, 2019) – Michael Christie – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », septembre 2021 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Sarah Gurcel)

Vorrh

Loué par Alan Moore dans une préface où l’auteur de Northampton évoque à son propos Ghormenghast de Mervyn Peake et Gloriana de Michael Moorcock, Vorrh paraît dans nos contrées auréolé d’une réputation élogieuse, pour ne pas dire tapageuse. De quoi nourrir quelques craintes, tant cet assaut de dithyrambes peut paraître forcé. Fort heureusement, il ne faut pas longtemps pour constater que cela n’est en rien usurpé, et que l’on se trouve bien face à une fresque foisonnante dont la complexité et la densité font échouer toute tentative d’en rendre compte de peur d’en affaiblir l’effet. Reste qu’il nous faut néanmoins nous y essayer, avec nos faibles moyens.

Oubliez tout ce que vous savez sur la fantasy et ses archétypes devenus stéréotypes à force d’être usés jusqu’à la trame. Le roman de Brian Catling enracine son propos dans le terreau fertile de la Vorrh, une selva mystérieuse dont les arpenteurs échouent à fixer les limites, et que les mots peinent à décrire. Sous ses frondaisons errent des explorateurs déboussolés, ne comprenant pas que la carte n’est définitivement pas le territoire. Des hordes de bûcherons, réduits à des pantins à force de fréquenter ses parages, abattent ses arbres pour en tirer les grumes qui font la fortune des commerçants d’Essenwald, la vaste cité coloniale greffée à sa lisière comme un chancre, où prospèrent aussi des individus aux intentions inquiétantes. Mais les luxuriances de la forêt échappent à l’entendement, cachant bien des secrets et nourrissant la foi des mystiques. D’aucuns y auraient aperçu des créatures contrefaites dont le visage semble incrusté dans le torse, monstres anthropophages dénués de moralité et d’humanité. D’autres sont persuadés que ses profondeurs sylvestres abritent le Jardin d’Éden, Adam et légions d’anges ou démons y compris. Bien peu peuvent cependant prouver leurs dires car ne dit-on pas que la Vorrh absorbe la mémoire des hommes, leur faisant perdre la raison et oublier jusqu’à leur identité ?

Omniprésente et pourtant toujours lointaine, la Vorrh reste donc un creuset propice aux spéculations les plus oiseuses, une forêt de symboles où se matérialisent tous les possibles et tous les fantasmes de l’inconscient collectif. Elle est pourtant aussi une réalité prégnante dont les manifestations influencent la vie des uns et des autres, forgeant les destins. Avec une imagination créatrice intarissable, Brian Catling opte pour une approche rappelant celle du réalisme magique. Les éléments irrationnels se mélangent à un contexte se voulant réaliste, subvertissant les conventions de la fantasy et empruntant également sa matière à l’Histoire ou à la vie de personnages historiques, tels le photographe Eadweard Muybridge, l’inventeur du zoopraxiscope, ou l’écrivain Raymond Roussel. On croise ainsi un mystérieux archer doté d’une arme consciente, un enfant cyclope, des créatures en bakélite vivant aux tréfonds d’une bâtisse vénérable, le dernier survivant de la tribu des « Vrais Humains », des shamanes en pagaille, des entités surnaturelles issues d’un passé antédiluvien, des hommes transformés en zombies, sans volonté mais pas sans âme, et bien d’autres personnages fantasmagoriques. Brian Catling multiplie les fils narratifs dans un apparent désordre qui finit par faire sens, façonnant une œuvre mutante où l’ancien est appelé à se fondre, sous le pouvoir transformateur des mots, en un récit débarrassé des pesanteurs de la tradition.

Attendons maintenant de voir où l’auteur nous mène en découvrant The Erstwhile (Les Ancêtres, à paraître en octobre) et The Cloven, deuxième et troisième tomes d’une trilogie dont le premier opus fascine et n’a pas fini d’ensemencer l’imaginaire par ses nouvelles expériences.

Vorrh de Brian Catling – Fleuve Editions, collection Outre Fleuve, septembre 2019 (roman traduit de l’anglais par Nathalie Mège)

La Nuit du faune

C’est un euphémisme d’écrire que le second roman de Romain Lucazeau était attendu avec impatience. Auréolé du prix Futuriales, dans la catégorie Révélation, et du très convoité Grand prix de l’Imaginaire, Latium lui a valu un certain succès dans le petit milieu de la science-fiction francophone. La Nuit du faune déjoue les attentes soulevées par son prédécesseur, confirmant le goût de son auteur pour la théâtralité, le sense of wonder et le space philosophique opera. Tout cela en deux cent cinquante pages. Autant dire que l’on va souffrir pour chroniquer ce roman sans en affaiblir le souffle narratif, la poésie et les perspectives vertigineuses.

La Nuit du faune commence à la manière d’un conte philosophique. Un genre littéraire que n’auraient certes pas désavoué Voltaire ou Diderot, mais qui convient idéalement ici au propos de Romain Lucazeau. L’auteur tisse en effet sa toile, mobilisant les ressorts et les ressources de la Hard-SF pour tenter de percer l’énigme de l’univers ou du moins pour en déchiffrer la trame. Et, si la réponse proposée aux questions qui taraudent l’humanité depuis ses origines, si ce questionnement eschatologique sur l’univers, la vie et tout le reste n’a pas la brièveté potache du chiffre quarante-deux, elle suscite cependant la sidération, cette émotion addictive chère au cœur de l’amateur de science-fiction, ouvrant les possibles avec panache, lyrisme et humour.

Adonc, l’espace d’une nuit, une nuit des temps dans laquelle on s’abîme, Astrée et Polémas entament un long voyage, délaissant leur carcasse de chair pour un véhicule plus efficient. Elle, fille-étoile sans âge déterminé, bien plus vieille que ne le laisse supposer son apparence enfantine, dernière de son espèce et revenue de tout. Lui, créature primitive en quête de sens et de gloire, ayant bravé l’interdit superstitieux pesant sur la montagne résidence d’Astrée. La dernière et le premier, bientôt rejoint au cours de leurs pérégrinations par Alexis (pour faire court), le successeur de pierre. Ensemble, ils défient l’inconnu, côtoyant les formes de vie organiques ou mécaniques, fondées sur le carbone ou le silicium, qui peuplent cette grande rivière du ciel dont ils n’aperçoivent qu’une portion, du bout de leur bras spiralé.

Cheminant de concert, curieux de tout, ils voient se déployer sous leurs yeux toute une cosmogonie où les Dieux eux-mêmes semblent menacés par le péril de l’entropie. De la planète bleue, havre de nombreuses civilisations dont on connaît la fatidique mortalité, aux confins ténébreux de l’univers, en passant par le cœur ultra-massif de notre galaxie, le trio voyageur découvre ainsi les stratégies évolutives du vivant pour survivre au-delà du terme de son existence. Il observe le cycle apparemment sans fin de l’émergence et de la chute des civilisations, se frottant à la transcendance mais également à la déchéance. L’énumération de leurs aventures ne conduirait qu’à déflorer fâcheusement le récit tout en atténuant sa puissance d’évocation. Que l’éventuel lecteur sache juste qu’Astrée, Polémas et Alexis flirtent avec le disque d’accrétion du bulbe galactique, histoire de voir au-delà de l’horizon des événements, qu’ils servent de messagers à de puissantes méta-civilisations belligérantes enferrées dans un conflit absurde, qu’ils nouent également des relations avec des entités surpuissantes aux desseins abstraits dont ils ressortent transformés à jamais.

Dans un jeu d’échelle vertigineux, Romain Lucazeau confère une certaine élégance aux théories astrophysiques les plus complexes, partisans du Big Freeze ou du Big Crunch choisissez votre camp, n’oubliant pas que la Science-fiction est autant littérature d’images que d’idées, prolongeant les questionnements métaphoriques et critiques de Lucien de Samotase, Thomas Moore, Savinien de Cyrano de Bergerac, Jonathan Swift ou Voltaire.

Espiègle et vertigineux, La Nuit du faune est un livre des merveilles, où l’auteur tente de faire la synthèse entre métaphysique et Hard-SF. Sur ce point, Romain Lucazeau ne déçoit donc pas les attentes, il les dépasse même, proposant une morale de vie enviable : « Le sens de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans l’intensité. » Horace et Ronsard ne disaient pas autre chose.

Plein d’autres avis ici , ou là-bas.

La Nuit du faune – Romain Lucazeau – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2021

Q – L’œil de Carafa

Dans toute la Chrétienté, on ne trouve pas de serviteur plus zélé et d’adversaire de l’hérésie plus déterminé. Signant ses rapports ou son journal intime de l’initiale Q, allusion à peine voilée au livre de l’Ecclésiaste, l’œil du cardinal Carafa surveille, scrute et ausculte les déviances, collectant les informations, les secrets même les mieux gardés, et échafaudant des stratagèmes pour éradiquer les hérésiarques ou passer sous l’étouffoir les dissidences pour la plus grande gloire de Dieu. Près de quarante années à tendre des pièges, espionner ou pousser l’adversaire à la faute. Quarante ans de crimes sur la conscience, sans remords ni pitié, mais sans imprimer d’empreinte personnelle sur l’Histoire. Seul un homme se souvient, tenant le compte des trahisons. Un combattant aux pseudonymes multiples, prêt à venger toutes les injustices quoi qu’il en coûte.

Né des œuvres conjointes de quatre membres du collectif Luther Blissett, Q déroule près de quarante ans de lutte sociale, religieuse et politique en Europe, narrant l’affrontement indirect entre Q, l’agent secret au service du cardinal de Carafa, futur Paul IV, maître de la Congrégation de l’inquisition romaine et universelle au moment de la Contre-Réforme, et le capitaine, ex-étudiant en théologie devenu expert en guérillas et subversion. Conçu comme la contribution finale au projet Luther Blissett, avant que certains de ses membres italiens ne continuent leurs activités littéraires sous le pseudonyme collectif de Wu Ming, d’aucuns pourraient considérer Q comme un reflet de la lutte des activistes contemporains contre les formes multiples de l’oppression. Ils n’auraient pas tort, tant le présent roman renvoie aux motivations du projet Luther Blissett. Mais, Q se révèle surtout un formidable roman d’aventures historiques, digne prédécesseur de Manituana.

Sur fond de lutte entre le pouvoir spirituel et temporel, des prémisses de la Réforme protestante au triomphe de la ligne dure de la Contre-Réforme lors du concile de Trente, avec les Ottomans en embuscade, Q nous raconte près d’un demi-siècle d’histoire européenne via les voix de deux frères ennemis. Q, le serviteur du pouvoir, sbire résolu à éliminer la sédition d’où qu’elle surgisse, et le capitaine, ancien compagnon de Müntzer. Principal narrateur du roman, avant d’être relayé par son ennemi, ce second personnage se retrouve au cœur de tous les combats et expériences radicales découlant de l’affichage en 1517 à Wittemberg des thèses de Luther. Il participe ainsi à la grande révolte des paysans, faisant ses premières armes à cette occasion, jusqu’à son écrasement à Frankenhausen. Il contribue ensuite au développement de l’anabaptisme à Münster, acquérant une solide réputation, avant de quitter la ville, dégoûté par les excès. Il combat un temps aux côtés de Batenburg avant de trouver refuge auprès de la communauté loyiste à Anvers. Après avoir dupé les Fugger, principaux financiers des tueries de l’époque, il s’allie finalement avec une famille de riches Marranes implantée à Venise, usant de l’arme de l’imprimerie contre ses ennemis. L’enjeu du pouvoir n’est en effet plus seulement question d’autorité religieuse ou politique. En libérant l’Écriture du contrôle de la papauté, la Réforme protestante a émancipé la parole, suscitant l’espoir et la déception lorsque les princes l’ont captée à leur profit. Elle a fait de l’imprimerie un vecteur de subversion dont on a pu mesurer le caractère révolutionnaire par la suite. Le roman des Luther Blissett fait ainsi revivre la mémoire des vaincus, sans tabous ni complaisance, brossant une fresque épique, intelligente et documentée. Face au récit officiel du/des pouvoir(s), ils opposent mille histoires alternatives.

Passionnant roman d’aventures, politique dans la meilleure acception du terme, Q met en lumière une période charnière de l’histoire européenne, illustrant cet affrontement du pot de fer et du pot de terre qui fait échos aux luttes passées et futures et agite toujours les consciences.

« Ainsi se referme définitivement le couvercle que Luther, la marionnette des nobles allemands, avait soulevé il y a presque quarante ans, provoquant des décennies d’espoirs, de révoltes, de vengeances et de restaurations. Quarante ans, voilà ce qu’il a fallu pour arracher une nouvelle fois aux peuples le choix de leur destin, et aux hommes celui de leur religion. »

Pour aller plus loin, le site officiel de Wu Ming. Les chroniques de Manituana et de L’étoile du matin.

Q – L’œil de Carafa – Luther Blissett – Éditions du Seuil, 2001 (roman traduit de l’italien par Nathalie Bauer)

Ne me cherche pas demain

« La vie est un déséquilibre thermodynamique mais l’entropie finira par tous nous emporter… »

Ne me cherche pas demain marque le passage de la série « Sean Duffy » de Stock chez Actes sud, dans la collection « Actes Noirs ». Et, l’on est bien content de relire les enquêtes de l’inspecteur de la Royal Ulster Constabulary après un hiatus de quelques années, faute d’un lectorat suffisant. On est aussi heureux de renouer avec Adrian McKinty et sa manière d’aborder l’histoire nord-irlandaise, à l’aune du roman noir et d’un existentialisme forcené.

Avec Ne me cherche pas demain, on retrouve donc l’inspecteur Sean Duffy, flic et catholique désabusé au sein d’une institution dominée par les Protestants. Une anomalie politique que les extrémistes de tout bord aimeraient bien dézinguer, histoire de ne pas déchoir dans leur estime de soi. Comme s’il ne manquait pas assez d’ennemis, le bougre est désormais la cible des représailles d’une hiérarchie n’ayant jamais apprécié sa liberté d’action et son esprit frondeur mâtiné d’un goût immodéré pour le sarcasme. Repêché par le MI5 alors qu’il s’apprêtait à sombrer dans l’alcool, il se retrouve sur la piste d’un ami d’enfance, en passe de réaliser LE gros coup pour le compte de l’IRA.

En parfaite incarnation de l’enquêteur de roman noir, Duffy est trop intelligent pour son propre bonheur. Il sait qu’il ne peut guère infléchir la marche du monde. Mais, réparer un tort ou faire émerger la vérité, quitte à déplaire, sont des actes qui restent à sa portée. Pourquoi s’en priver ? Sur ce point, l’Irlande du Nord des années 1980 ne manque d’ailleurs pas d’opportunités et de causes à défendre. Entre une IRA aux abois, en voie de criminalisation, désormais partie prenante d’une géopolitique du terrorisme international, les haines religieuses ancestrales ressassées ad nauseam, un joug britannique renforcé par une première ministre de fer résolue à mener à son terme une politique néo-libérale prédatrice, les magouilles habituelles des politiques locaux et l’ingérence de la diaspora américano-irlandaise, les raisons de quitter l’Irlande pour chercher fortune ailleurs abondent. Abandonner l’atavisme mortifère qui grève l’avenir de la contrée ne figure pourtant pas parmi les options de Duffy, même s’il lui faut boire un coup et rejouer un vinyle sur sa platine pour faire passer le mauvais goût du monde tel qu’il va mal.

Sur fond de terrorisme latent, de crise sociale et de menace d’assassinat, Duffy s’attelle ici à la résolution d’une énigme classique de crime en chambre close. L’humour, une sourde mélancolie et une tendresse viscérale pour les innombrables victimes de la sale guerre nord-irlandaise sous-tendent l’enquête d’un inspecteur oscillant plus que jamais sur le fil d’une tragédie absurde dont il ressort comme un miraculé, sans doute plus sage, mais aussi plus désespéré, conscient de vivre dans un pays sur le point de basculer dans la guerre civile et la spirale d’une violence sans issue. Et pourtant, le bonhomme ne parvient toujours pas à faire son deuil de cette contrée si froide, humide et dépressive, tiraillé entre la haine de ses habitants et de leur histoire, et sa passion pour la vérité, en dépit des renoncements qu’il doit accepter de concéder pour continuer à vivre.

Ne me cherche pas demain est donc un excellent roman noir confirmant tout le bien que l’on pense de la série « Sean Duffy ». A suivre avec Gun Street Girl. On l’espère.

Ne me cherche pas demain (In the Morning, I’ll Be Gone, 2014) – Adrian McKinty – Éditions Actes Sud, collection « Actes Noirs », mars 2021 (roman traduit de l’anglais [Irlande du Nord] par Laure Manceau)

Les Jardins d’éden

Du Western à la Science fiction, en passant par le roman historique, Pierre Pelot est un touche à tout redoutable. Un conteur hors pair doublé d’un auteur n’ayant de cesse d’explorer les angles morts du topos et d’un esprit humain ensauvagé, car si la carte n’est pas le territoire, celui-ci demeure hanté par ses habitants successifs. Ne dédaignant pas le roman noir, il a donné au genre quelques titres mémorables. On pense bien sûr à Natural Killer, à La Forêt muette ou au Méchant qui danse. Nul doute que Les Jardins d’éden ne trouve sa place parmi ses illustres devanciers.

Écrivain raté ou sans succès, journaliste à la plume épointée par l’alcool, Jean-Pierre Sand a échappé à la mort honteuse, celle qui vous cueille sur un lit d’hôpital suite à une longue maladie, comme on dit. Le corps rapiécé, l’esprit embrumé par un traitement de cheval de trait, il est de retour aux Jardins d’éden, le camping des jumeaux Touetti implanté au plus sombre du cœur de la vallée du Charapak, non loin de la géhenne du camp des gitans, à un saut de la commune de Paradis. Plus jeune, Jip a fait partie de la bande, draguant et couchant avec les filles du camp, puis traçant sa vie sous la coupe de l’une d’entre-elle. Une garce ayant fait de Na, sa fille unique, une ennemie. Elle ne l’a pas emporté au paradis, bouffée par le crabe avant d’aller manger les pissenlits par la racine. L’enlèvement et la mort d’une gamine, Manuella, le corps retrouvé à moitié dévoré, l’ont fait déraper sévère, black-listé y compris par son rédacteur en chef. On lui avait pourtant dit de laisser tomber. La disparition de Na, la chair de sa chair, lui rend la convalescence dangereuse. Il compte bien avoir toutes les réponses cette fois-ci car il n’y a pas que le vin qui rend mauvais. Après tout, quand on revient de la mort, on ne craint plus rien.

Lire un roman de Pierre Pelot, c’est plonger direct au cœur d’une langue rugueuse, tout en gouaille et fulgurance. Une langue charnue, visuelle, dont le patois oral s’efforce de restituer toutes les nuances, les pensées esquissées, pas toujours très ragoutantes, qui couvent sous la caboche, mitonnant les rancœurs recuites, les non dits ou les passions froides. Les Jardins d’éden ne déroge pas à la manière de l’auteur. Sur fond de crimes sordides et d’arrangements crapuleux, il brosse le portrait d’un topos bien mal nommé Paradis où le réel propret prospère sur un envers cauchemardesque. Pierre Pelot n’a pas son pareil pour dépeindre les trognes fracassées, dépourvues du glamour des gravures de mode vendues sur catalogue par la petite lucarne ou le grand écran. Ses descriptions restent à ras de terre, dressant un tableau flirtant avec l’effroi et la folie.

Les Jardins d’éden dépeint un monde déchu, marqué du sceau du péché originel de la malignité, où nulle rédemption n’est à attendre. Le retour de Jip, ce « grand machin voûté pas plus épais qu’un coup de trique », miraculé bien malgré lui, s’apparente à un voyage au fond de l’enfer, entre souvenirs bancals du passé et présent déréalisé. Une catabase hallucinée et alcoolisé aux tréfonds d’un infra-monde glauque, avec comme fil rouge la vengeance.

Cheminement chaotique dans l’esprit embrumé d’un convalescent revenu de tout, déambulation tragique au sein d’un terroir pourri jusqu’au cœur, Les Jardins d’éden nous bouscule dans notre confort de lecteur habitué aux intrigues linéaires et balisées. On en ressort pourtant ravis, acquis à la richesse et la puissance d’une plume à nulle autre pareille dans le paysage littéraire français.

Les Jardins d’éden – Pierre Pelot – Éditions Gallimard, collection « Série noire », janvier 2021

Dans la rue j’entends les sirènes

« L’usine désaffectée, c’est la bande-annonce d’un futur en proie à la décrépitude, où le monde entier présenterait le même aspect délabré. On y voit une époque où l’on n’aurait pas les moyens de réparer les profileuses de tôle ondulée, les moteurs à combustion ou les tubes à vide. Une planète abandonnée à la rouille, où l’on s’éclaire à la bougie. Une couche de fiente d’oiseaux tapisse les murs. Des ordures couvertes de moisissure s’amoncellent çà et là. D’étranges machines-outils parsèment le sol jonché d’une épaisseur de feuilles mortes, d’huile et de débris de verre qui le sous-bois enténébré d’une forêt tropicale. Dans ma tête résonne une mélodie, un ostinato descendant en triples croches, pastiche de la deuxième étude de Chopin. Je ne parviens pas à l’identifier, mais il s’agit d’une pièce célèbre, et dès que les tirs auront cessé, la mémoire me reviendra. »

Après un hiatus de près de huit ans, faute d’un éditeur prêt à prendre la suite de Stock, l’annonce de la parution du troisième volet des enquêtes de Sean Duffy, passé entretemps de trois à six titres, m’a fait ressortir le précédent opus qui sédimentait dans une des multiples strates de ma bibliothèque. Pour mémoire, le sergent Sean Duffy émarge au Royal Ulster Constabulary à Carrickfergus, dans la banlieue Nord de Belfast. Plus malin, plus éduqué et plus tenace que la moyenne de ses collègues, il est surtout catholique, à la différence de la majorité des flics du coin qui professent plutôt du côté protestant. Un fait le plaçant immédiatement dans une situation délicate, surtout à l’époque des « Troubles » nord-irlandais. Sa première enquête lui a valu une médaille et le statut de héros miraculé, le conduisant par la même occasion sur un lit d’hôpital, le corps criblé de balles. Pas découragé et nullement décidé à franchir le bras de Saint-Georges, comme disent les angliches, histoire de voir si l’herbe est plus verte ailleurs, il rempile pour une nouvelle affaire. Un torse démembré dans une valise dont il lui revient de déterminer l’identité et de retrouver le meurtrier. Une sale affaire, sans l’ombre d’un doute, et pourtant Dieu seul sait si son quotidien ne comporte pas déjà son lot de saloperies ; exécutions sommaires, rackets, bavures de l’armée britannique, attentats de l’IRA et représailles des milices protestantes. Tout cela sous le regard de Maggie, la dame de fer en train de fourbir ses armes pour aller botter du cul argentin aux antipodes.

Avouons-le. Si on bien content de retrouver Sean Duffy, c’est surtout pour son regard désenchanté sur l’Irlande du Nord et son ironie mordante. Adrian McKinty a trouvé le ton idéal pour restituer l’atmosphère déprimante pesant sur ce bout de terre, si froide et si sinistrée. Entre évocation lyrique du désastre et humour noir, Dans la rue j’entends les sirènes reprend les codes du roman noir. Comme dans Une terre si froide, l’enquête criminelle est un révélateur, un prétexte pour décrire une contrée endeuillée par le chômage de masse, la paupérisation, le racisme et la violence absurde. La déprise économique fournit ainsi des bataillons entiers de soldats de fortune, prêts à servir la cause du crime, qu’elle soit politique ou religieuse. Un terreau fertile pour le chaos sous le regard désabusé d’un policier solitaire n’ayant pourtant pas renoncé à redresser un tort ou à faire émerger la vérité, même s’il sait que cela ne changera rien à la marche du monde. Adrian McKinty saisit avec talent l’air du temps, le début des années 80, à travers sa musique, l’actualité et les références cinématographiques et textuelles, avec une certaine appétence pour la science fiction. Il restitue de manière crédible l’époque livrant un portrait brut de décoffrage de Belfast et du conflit nord-irlandais, jusque dans ses ramifications internationales. Il n’en finit pas enfin de céder à une forme d’accablement face à l’incapacité irlandaise à se sortir du passif d’une histoire mortifère, avec comme seul remède, l’ironie amère du désenchantement.

Résolument noir et violent, Dans la rue j’entends les sirènes se taille donc une place de choix parmi ses confrères du polar irlandais, avec un sens du tragique peut-être supérieur. De quoi donner envie de se sortir des poncifs nord-américains du roman noir.

Dans la rue j’entends les sirènes (I Hear the Sirens in the Street, 2013) – Adrian McKinty – Éditions Stock, collection « La Cosmopolite noire », novembre 2013 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Eric Moreau)

Les Contes de la Pieuvre

Il m’aura fallu du temps pour décider de chroniquer « Les Contes de la Pieuvre ». Non parce que la série dessinée et écrite par Gess ne le méritait pas, mais parce que je ne pensais pas avoir d’avis pertinent et suffisamment informé pour disserter sur le projet de l’auteur. La parution du troisième épisode me pousse finalement à sortir de ma zone de confort.

Sans doute plus connu pour sa contribution à Carmen McCallum, cyber-polar vitaminé que j’ai suivi au début avec une certaine constance avant de me lasser, Gess a surtout attiré mon regard avec La Brigade Chimérique, fresque superhéroïque bien de chez nous, coécrite par Serge Lehman et Fabrice Colin. « Les Contes de la Pieuvre » n’est d’ailleurs pas sans évoquer cette seconde œuvre, même si l’atmosphère tient davantage du fantastique que du merveilleux scientifique. Gess ne cache pas avoir investi le fruit de ses recherches pour La Brigade Chimérique, notamment la documentation rassemblée sur le Paris de la Belle Époque et du début du XXe siècle, dans cette série prévue pour comporter six épisodes.

À la manière d’un roman feuilleton, chaque volume retrace l’histoire d’un personnage doté d’un talent lui conférant le pouvoir surnaturel d’agir sur son existence et celle d’autrui. Mais, si un grand pouvoir implique une grande responsabilité chez Marvel, dans le Paris de la Pieuvre, les choses sont un tantinet différentes. L’organisation criminelle tentaculaire qui donne son nom à l’auberge lui servant de quartier général, veille en effet à conserver son emprise malfaisante sur la ville, en contrôlant les talents et en les détournant à son profit.

Inscrit dans un décor populaire et fantastique, « Les Contes de la Pieuvre » s’attache dans chaque épisode à un personnage particulier, brossant petit-à-petit un portrait impressionniste et interlope de la capitale française. Des destins souvent contrariés et tragiques. La malédiction de Gustave Babel nous confronte ainsi au destin d’un tueur polyglotte voyant les cibles de ses contrats mourir avant qu’il ne puisse les exécuter. Ce coup du sort incompréhensible le pousse à l’introspection, le confrontant à ses propres démons. Un destin de trouveur permet de lier connaissance avec Émile Farges, un policier à qui il suffit de jeter un caillou sur un plan pour trouver la personne ou la chose à laquelle il pense. Un talent bien utile que La Pieuvre va s’empresser de détourner en enlevant épouse et enfants afin de contraindre l’inspecteur à l’obéissance. Dernier épisode en date de la série, Célestin et le Cœur de Vendrezanne nous plonge au plus près de l’organisation criminelle, en compagnie d’un jeune serveur au cœur pur, capable de voir au-delà des apparences et de ressentir les désirs de ses interlocuteurs. Autrement dit un discerneur. Un talent qui le place dans une situation périlleuse dans un milieu où prévalent le secret et la paranoïa.

Si chaque volume propose une histoire indépendante, la somme de leurs parties contribue à construire un univers de polar fantastique finalement très cohérent, gagnant même en épaisseur au fil des aventures. On retrouve ainsi des personnages communs à chaque épisode, les uns comme les autres revêtant une plus ou moins grande importance selon le récit où ils interviennent en arrière-plan. L’ombre de l’Histoire, la grande, plane également sur ces contes, notamment les traumatismes de la Commune insurrectionnelle et de la Première Guerre mondiale. Mais surtout, Gess redonne vie à tout un imaginaire populaire, puisant son inspiration dans l’univers criminel du roman feuilleton et dans les dangereuses visions du fantastique. Il peuple les angles morts de Paris avec une faune inquiétante de personnages attachées au crime ou à la Justice, montrant une certaine prédilection pour le premier. Les bandes d’Apaches prêts à suriner sur ordre, les anarchistes complotant pour renverser la bourgeoisie et petit peuple parisien des banlieues côtoient des personnalités aux talents extraordinaires. Le dangereux hypnotiseur dont la voix fait perdre toute volonté à ses victimes, les poussant au meurtre ou au suicide. Les Sœurs de l’Ubiquité, attachée à protéger les prostituées de leur maquereau et des clients trop violents. Les Coriaces, reconnaissables à leurs yeux rouges lorsque la rage destructrice s’emparent d’eux. Mais aussi des enjôleurs, des rebouteux, des renifleurs, des visionneurs et j’en passe. Sans oublier les maîtres de la Pieuvre : l’Œil, l’Ouïe, la Bouche et le Nez. Une multitude de personnages truculents, inquiétants, sans morale ou au caractère ambivalent contribue à l’étrangeté du récit mais aussi à sa contemporanéité, les thématiques sociales et politiques évoquées au détour des contes demeurant au final plus que jamais actuelles.

Série-concept habile, réfléchie et respectueuse de son matériau populaire, « Les Contes de la Pieuvre » se renouvelle avec bonheur à chaque épisode, proposant une alternative tout en nuance à la geste superhéroïque américaine. Un constat qui me rend de plus en plus impatient de lire la suite.

« Les contes de la Pieuvre » – Gess – Éditions Delcourt, collection « Machination » – 1. La malédiction de Gustave Babel, janvier 2017 – 2. Un destin de trouveur, avril 2019 – 3. Célestin et le Coeur de Vendrezanne, avril 2021

La Fabrique des lendemains

Huitième ouvrage coédité par le Bélial’ et Quarante-Deux (aka Ellen Herzfeld et Dominique Martel), La Fabrique des lendemains compose un florilège de vingt-huit nouvelles ébouriffantes dessinant le portrait d’un futur morcelé, écartelé entre l’humain et le posthumain. Un avenir qui, s’il reste du domaine de la potentialité, n’en demeure pas moins en germe dans l’ici et maintenant d’une condition humaine plus que jamais tiraillée entre les exigences du surmoi et la tentation de l’altérité. Auréolé par un Grand Prix de l’Imaginaire, l’ouvrage est l’œuvre sans équivalent dans la langue anglaise d’un jeune auteur au moins aussi prometteur que Greg Egan ou Ken Liu. Au regard de ce recueil, idéalement transposé en français par Pierre-Paul Durastanti, on ne peut que se joindre au concert des louanges.

Passons outre le traditionnel résumé. Non que l’exercice ne nous déplaise, mais il ne convient vraiment pas ici. Aussi contentons nous de livrer quelques pistes, histoire de titiller la curiosité, sans pour autant renoncer à établir une liste des récits ayant suscité notre enthousiasme. L’imagination de Rich Larson s’enracine dans un futur proche, ces fameux lendemains dont l’architecture émerge peu-à-peu sous nos yeux, prolongeant nos usages technologiques, tout en consolidant les différentes ségrégations spatiales fracturant le monde, qu’elles soient sociales, numériques, historiques et ethniques, voire à l’intersection de toutes ces discriminations. Il apprivoise les thématiques propres à la hard science pour en tirer des histoires ancrées dans un quotidien cosmopolite, jalonnées d’allusions à l’Afrique, son continent de naissance, mais aussi à l’Espagne et à d’autres mondes émergents. Et, s’il flirte avec la short story, ne dédaignant pas le récit à chute, la juxtaposition des différents récits laisse entrevoir des liens, des parentés et des résonances indéniables dont on peut pointer les échos avec gourmandise.

Bien qu’il soit qualifié de post-eganien, Rich Larson se distingue pourtant de son aîné australien par un regard moins clinique, moins froid, et un regard plus affûté sur les conséquences et probables dérives impulsées par les technosciences dans un monde en proie à la transformation. Il use ainsi des thématiques de la génétique, de la cybernétique, de la technologie quantique, de l’intelligence artificielle et de l’immortalité dans un contexte marqué par le transhumanisme et les conduites extrêmes, décrivant un avenir plus que jamais livré à l’injustice et à l’inhumanité. Car si la technologie permet de télécharger sa conscience dans un autre corps, mécanique ou biologique, pour jouir de sa jeunesse ou de ses sensations, voire acquérir une forme d’immortalité, si elle permet de résoudre des enquêtes et de protéger le citoyens, elle dispose en même temps des moyens d’asservir, d’exploiter ou d’exterminer. Rien de neuf sous le soleil de la machine molle. Et pourtant, une étincelle d’humanisme semble continuer à briller, paradoxalement, au sein des créations génétiques ou numériques de l’homme. Néo-néandertalien, IA et autre chimpanzé évolué laissent à penser que si l’humain disparaît, sa meilleure part au moins lui survivra.

Dans un monde en proie aux conflits asymétriques, où les perdants de la mondialisation sont pourchassés ou instrumentalisés par une idéologie techniciste ayant remisé dans les poubelles de l’histoire les promesses du progrès social et émancipateur, les récits de Rich Larson délivrent une vision assez sombre de l’avenir. Un futur où l’humain reste à l’interface d’un désir d’empathie sans cesse déçu et d’un instinct de prédation insatiable. Entre émerveillement, sidération, et effroi, on accuse ainsi le choc, troublé par les sonorités étranges et familières des motivations de personnages n’ayant pas mis à jour les contradictions de leur nature d’être raisonnable et superstitieux.

Parmi les vingt-huit textes figurant au sommaire, retenons surtout huit nouvelles. « Indolore » constitue une entrée en matière percutante, à la croisée des technosciences et de l’émotion. On y épouse le point de vue d’un super-soldat doté de la capacité à se régénérer. Longtemps au service d’intérêts supérieurs, il a déserté, cherchant désormais à libérer un otage interné dans un hôpital. Avec ce seul texte, Rich Larson investit le champ des possibles de la science-fiction, alliant la puissance d’évocation du genre au dépaysement des mondes émergents. Dans un registre post-apocalyptique, « Toutes ces merdes de robots » ne déparerait pas dans un recueil de Robert Scheckley. L’humour grotesque y côtoie un sentiment d’étrangeté mais aussi les spectres de la mortalité et du deuil. Dans un monde où Dieu (l’homme) est mort, le dernier survivant de l’humanité n’a-t-il pas tout intérêt à disparaître, histoire d’entretenir l’illusion de sa supériorité ? Pour les amateurs de physique quantique, « Porque el girasol se llama el girasol » offre quelques dangereuses visions, non dépourvues d’une certaine poésie, où le thème du déracinement se trouve intriqué avec celui plus politique de l’immigration illégale. Avec son crescendo dramatique et son dénouement poignant, ce texte est incontestablement un coup de cœur. Dans un registre dystopique, « L’Homme vert s’en vient », le texte le plus long du recueil, dépeint un futur inégalitaire menacé par une secte prônant l’extinction de l’espèce humaine. Évidemment sombre, mais non dénuée d’un goût affirmé pour le sarcasme et une certaine dose de décontraction, cette nouvelle est portée par un personnage féminin singulier et fort sympathique dont on aimerait lire d’autres aventures, histoire de se frotter plus longuement à son tempérament de battante. « En cas de désastre sur la lune » renoue avec un humour absurde de la plus belle eau. Dans le contexte d’un huis clos à bord d’une une capsule spatiale stationnée sur la Lune, on voit l’angoisse initiale se transformer progressivement en récit d’une extravagance débridée fort réjouissante. N’en disons pas davantage de crainte de déflorer la chute fort savoureuse. « Veille de Contagion à la Maison Noctambule » s’aventure sur un terrain plus cruel et tragique. On y découvre un futur post-apocalyptique où seule la partie nantie de l’humanité a survécu au prix de l’extermination presque totale de ceux qu’elle considère comme des parasites. Le texte dépeint avec force talent, y compris celui du traducteur, une société post-humaine étrangère par son apparence, ses membres portant leur vêtement comme une seconde peau (ou poe), tout en rejouant le principe marxiste de la lutte des classes comme un rite de passage. Voici incontestablement, une grande réussite de ce recueil. « Innombrables Lueurs Scintillantes » abandonne la Terre et ses parages pour se focaliser sur une intelligence résolument non humaine. Avec ses pieuvres sentientes, Rich Larson fait preuve ici d’une belle créativité, dressant en quelques pages le portrait détaillé d’une société en proie aux démons de la superstition et de la peur face à l’inconnu. Toute ressemblance avec une autre espèce n’est pas exclue. Pour terminer, « La Digue » se penche sur les mécanismes de l’amour et sur les artifices déployés pour séduire. Et si aimer n’était pas qu’une histoire de tropisme biologique et d’affinités électives ? L’idée a de quoi inquiéter, voire choquer comme le découvre ce couple de vacanciers amoureux. Un texte troublant de justesse et de simplicité.

Répétons-le encore une fois, le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle. Si l’assertion peut paraître un lieu commun pour les connaisseurs du genre, La Fabrique des lendemains en donne une preuve brillante et stimulante.

La Fabrique des lendemains – Rich Larson – Le Bélial’ & Quarante-Deux, octobre 2020 (recueil de nouvelles traduites de l’anglais [Canada] par Pierre-Paul Durastanti)