Une balle de colt derrière l’oreille

À la mort de son beau-père, Antoine Lacoste hérite d’une clé lui donnant accès au coffre-fort conservé dans le bureau de la maison familiale. Étonné par cette dernière volonté, il y découvre d’abord un Colt 45, accompagné d’une cartouche enveloppée dans une peau de chamois. Puis, une liste de onze noms, pour la plupart des surnoms. Enfin, un petit carnet à spirale portant deux fois la mention en capitale d’imprimerie LUI COLLER UNE BALLE DE COLT DERRIÈRE L’OREILLE.

Intrigué, Antoine ne s’explique pas le legs de son aîné. Certes, il a toujours éprouvé pour celui-ci un respect teinté d’une certaine crainte, celle que suscite le mystère. Mais, pas au point de ne pas apprécier la franchise et la rudesse sans détour du bonhomme à qui il donnait du Bruneau, en réponse à son injonction amicale. Souriant et taiseux, son beau-père l’a toujours considéré avec bienveillance, comme un gosse dont la naïveté amuse. De sa vie, Antoine ne connaissait guère que les généralités. Une existence dont la plus grande partie a été donnée à la guerre. Capitaine de la Légion étrangère, ancien résistant, survivant de Buchenwald, engagé en Indochine où il a éprouvé dans sa chair une nouvelle fois l’inhumanité des camps après la défaite de Diên Biên Phu, Bruneau a en effet toujours gardé le secret sur les détails de son passé. Aussi, le contenu du coffre pique-t-il la curiosité du gendre. Et, de fil en aiguille, ses investigations lui font côtoyer l’itinéraire de Georges Boudarel.

« Mais toi, Simon, tu aurais aimé être… Enfin… t’engager dans la Légion étrangère ? Il jeta sa cigarette d’une pichenette au milieu de la rue. Moi ? Jamais de la vie ! Je ne vais pas abîmer une mythologie en la transformant en réalité. Il écrasa son mégot sur l’asphalte désert. Tu vois, j’adore les romans de Chesbro, je suis fan de Mongo, mais je n’ai jamais voulu devenir nain-karatéka-professeur de criminologie. »

Ne tergiversons pas. Une balle de colt derrière l’oreille est une enquête, au sens historique du terme, doublée d’un roman sur la mémoire. En somme, un romenquête tournant autour de la personnalité controversée de Georges Boudarel, ancien militant communiste ayant œuvré dans les camps de rééducation du Viêtminh. En 1991, l’affaire Boudarel éclate sur fond d’effondrement du communisme, lorsque le personnage, revenu en France à l’occasion de l’amnistie de 1966, puis devenu ensuite professeur d’université, est dénoncé par un ancien combattant d’Indochine pendant un colloque. En dépit d’un combat judiciaire et politique acharné, l’affaire ne débouche finalement à l’époque que sur un non-lieu, la prescription étant passée par là. Pour se faire une idée, les éventuels curieux pourront toujours consulter cette émission.

Roman sur la mémoire, en particulier la mémoire de la guerre d’Indochine, Une balle de colt derrière l’oreille questionne le thème de l’engagement, tant en politique que du point de vue militaire. Frank Lanot ne cherche pas à faire le procès du communisme. Pour autant, il n’exonère pas cette idéologie de ses tendances totalitaires, cette foi aveugle, cette volonté absolue de forger un homme nouveau, quitte à écraser tous ceux ne rentrant pas dans le moule. De même, il ne dresse pas un tableau idyllique du colonialisme, cette doctrine héritée du XIXe siècle, dont les apports matériels ne compensent pas l’injustice intrinsèque. Une balle de colt derrière l’oreille relève d’une toute autre philosophie de l’Histoire, celle où les faits demeurent frappés du sceau de l’ambivalence et de la complexité, jamais univoques mais toujours multiformes, nuancés ou dictés par les circonstances et les liens de camaraderie. Il nous confronte à un dilemme vieux comme la civilisation et auquel le XXe siècle a donné une ampleur sinistre. Est-il acceptable de faire le mal au nom d’un bien ?

Indépendamment de l’intelligence du propos, j’ai retrouvé enfin dans Une balle de colt derrière l’oreille la langue riche et précise, jouant sur les mots et les différents registres de langage, mêlée d’allusions à la littérature – en vrac, Malraux, Camus, Hugo et d’autres – ou à la musique et au cinéma, de mon professeur de français au lycée. Un enseignant que je ne suis pas prêt d’oublier, lui devant sans doute mon goût pour la lecture.

Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot – Le Passeur éditeur, collection « poche », janvier 2018

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Vulnérables

Le nom de Richard Krawiec ne soulève sans doute pas l’enthousiasme des foules attachées au polar et autres littératures faisant haleter le lectorat d’effroi. Et pourtant, à l’instar de Julius Horwitz, le bonhomme me semble faire œuvre salutaire dans le domaine du roman noir et social, éclairant les angles morts de la société américaine pour susciter une légitime prise de conscience.

Vulnérables nous immerge dans la petite classe moyenne américaine, ne nous épargnant rien de l’âpreté de ces working poors, comme les sociologues ont pris l’habitude de les nommer, coincés entre deux ou trois emplois précaires leur permettant tout juste d’entretenir l’illusion consumériste et un statut social décent. Une population fragile, oubliée de tous, dirigeants économiques et politiques, exposée à la violence du marché et pour ainsi dire passée par perte et profit par la mondialisation triomphante.

« Ce dont ma famille voulait être protégée, ce dont elle voulait que je la protège, c’était des gens comme moi. »

Sans complaisance mais avec beaucoup de tendresse, Richard Krawiec dresse le portrait des Pike, une famille dysfonctionnelle issue de ce milieu sinistré. Les parents d’abord, Jake, le père, personnage falot et perclus de préjugés, usé par le travail et l’incertitude du lendemain. Puis Phyllis, la mère, alignant cigarettes sur cigarettes pour se donner le courage de continuer. Les enfants ensuite, Carol, enceinte jusqu’aux dents, Randy enferré dans ses problèmes de couple, et Billy, le plus vieux, dont la vie s’apparente à un ratage complet, oscillant entre les petits boulots sans lendemain, la délinquance et la fuite permanente de son passé.

C’est pourtant à l’aîné de leurs enfants que les Pike font appel, faute de mieux, lui demandant de revenir dans sa ville natale pour les protéger d’autres malfaisants, ceux qui ont transformé leur domicile en décharge, souillant les lieux et massacrant le chien de la famille. Vu son passif de malfrat violent, ils espèrent ainsi obtenir vengeance d’autant plus rapidement que leurs soupçons se portent sur un ex-ami de Billy, ancien compagnon de sa sœur. Un sale type à tous point de vue qui crèche dans un immeuble insalubre, occupant son temps à dealer et à se saouler. Débarrasser la communauté de cette engeance serait en somme une bonne action.

Écrit à la fin des années 1980, Vulnérables n’a rien perdu de son actualité, les pauvres de l’ère Clinton ayant désormais élu un président à leur convenance, c’est-à-dire vulgaire, inculte et grande gueule. Inédit aux États-Unis pour le prétexte fallacieux que les histoires de pauvres n’intéressent pas les lecteurs, Vulnérables se révèle une lecture indispensable et poignante. Un véritable cri d’angoisse et de désespoir, celui d’une population dépourvue de repères, tiraillée entre la peur du déclassement et la peur de l’autre, et sans cesse à la recherche d’un bouc émissaire pour expliquer la déchéance de son petit monde.

Maintenant, m’est avis que Dandy, le précédent roman de Richard Krawiec, ne va pas faire long feu dans ma bibliothèque. On en causera, c’est certain.

Vulnérables (At the Mercy, 2017) de Richard Krawiec – Éditions Tusitala, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Charles Recoursé)

Des jours sans fin

« Quand on discute avec un Irlandais, on discute en fait avec deux individus. Il est capable de vous aider comme personne ou de vous trahir comme personne. »

Poussé à l’exil par la famine loin de son Irlande natale, Thomas McNulty embarque pour l’Amérique, atterrissant au Canada après une traversée épouvantable. Il se lie d’amitié puis d’amour avec John Cole, un Américain rencontré par hasard, lui aussi fuyant la misère de la Nouvelle-Angleterre. Cette union contre nature, comme on dit à l’époque, scelle le destin des deux jeunes hommes. Mais, le nouveau monde n’est pas moins âpre que l’ancien. Pour se remplir l’estomac, il faut gagner sa croûte. Ensemble, ils filent vers l’Ouest, ralliant Saint-Louis où Titus Noone les embauche pour danser dans un saloon à Daggsville, déguisés en femme, l’espèce féminine se faisant rare dans ces contrées pionnières, avant de s’engager dans la glorieuse armée américaine. Sur la piste de l’Oregon, ils combattent les Indiens qui harcèlent les colons. Puis, après un bref retour à la vie civile, l’occasion pour eux de fonder une famille en adoptant une Indienne orpheline, ils participent à la guerre civile qui ravage l’Est du pays, mettant leur existence en danger sur les champs de bataille et pendant leur captivité dans la sinistre prison d’Andersonville. Au prix de mille sacrifice, de souffrances innommables, ils apprennent ainsi ce qu’il coûte de vivre.

À l’instar des Marches de l’Amérique de Lance Weller, Les jours sans fin s’attache à l’histoire des États-Unis, déconstruisant les mythes et l’imagerie sur lesquels se fonde l’identité américaine. On suit ainsi l’itinéraire d’un couple atypique entre l’Ouest et l’Est, des espaces sauvages livrés à la conquête et à la guerre contre les Indiens, aux territoires déchirés par le conflit entre l’Union et la Confédération. Au fil de leurs aventures, Thomas et John font l’expérience de l’intolérance, de la haine et de l’incompréhension, participant bien malgré eux à la Grande Histoire.

Le récit de Sebastian Barry ne nous épargne rien de la dureté de l’existence et de la fragilité de l’homme face aux maladies, au froid glacial et aux déchaînements aveugles de la nature. Il est pourtant traversé de moments de grâce, des pauses salutaires où se révèle la beauté des paysages et des instants fugace de bonheur ou de loyauté, loin de l’absurdité et de la violence des conflits humains.

Raconté à la manière de mémoires, le récit nous replonge dans les souvenirs de Thomas, acteur et narrateur des événements. Empreint d’une sorte de sagesse acquise au terme d’une longue vie, Des jours sans fin déroule une histoire tout en nuances, où ni les Indiens ni les colons, ni les Yankee ni les Rebelles n’incarnent le camp du bien ou du mal. Le ton fataliste, non dépourvu d’un certain détachement, dresse le portrait d’une nation née dans la violence, de l’exploitation de la misère, de l’extermination d’un peuple et d’une guerre civile où l’on expérimente la guerre moderne, camp de concentration y compris. Bref, Des jours sans fin exprime bien, d’un point de vue intime, toute l’ambiguïté des idéaux de l’Amérique.

Western en demi-teinte, Des jours sans fin recèle ainsi des trésors d’émotion, s’efforçant de révéler au grand jour la part individuelle et humaine du mythe américain. Au-delà de l’histoire des États-Unis, il dévoile également la fragilité et l’inconstance de la nature humaine.

Des jours sans fin (Days Without End, 2016) de Sebastian Barry – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Littérature étrangère », 2018 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Laetitia Devaux)

L’Ordre du Jour

Amateur de SF, de romans noirs et autres bizarreries, je ne rechigne cependant pas à lire des ouvrages plus consensuels. Il m’arrive même de choisir des prix littéraires, comble de l’embourgeoisement ! L’Ordre du Jour d’Eric Vuillard a été récompensé en 2017 par le prix Goncourt, excusez du peu ! Depuis belle lurette, je m’étais promis de lire un titre de l’auteur français, mon petit doigt s’étant laissé dire qu’il revisitait l’Histoire à l’aune d’une plume érudite et ironique. Promesse tenue, dont je retire de surcroît un sentiment de jubilation mais aussi d’accablement, comme on va le voir.

L’Ordre du Jour raconte d’une manière peu académique le naufrage prévisible et pourtant inexorable des démocraties européennes face aux coups de force de la dictature nazie dans les années 1930, de la mise en place du régime au lendemain du 30 janvier 1933, jusqu’à l’Anschluss, moment fort du récit dont Eric Vuillard explore le hors-champs non sans une certaine malice.

Au-delà de la limpidité du propos, l’ouvrage est un curieux objet, ne relevant ni de la fiction ni de l’essai historique. De cet entre-deux naît un récit puisant dans l’Histoire la matière de sa dramaturgie. Eric Vuillard a en effet parfaitement compris la part tragique que recèle l’enchaînement des faits historiques. Il en révèle la contingence et l’aspect propagandiste de sa cristallisation dans la mémoire collective, la Grande Histoire étant bien souvent aux yeux des politiques une manière de masquer la bassesse, l’aveuglement et la lâcheté des hommes.

Dans L’Ordre du Jour, Eric Vuillard commente les coulisses bêtement humaines du jeu politique des années 1930, livrant les faits à son analyse grinçante. Il tourne en dérision les événements pour en pointer le côté tragique, désespérant, ou plus simplement comique. Il dresse aussi le portrait de quelques personnages éminents dont il s’efforce de gommer la patine historique pour révéler l’humanité brute. Adolf Hitler, bien sûr, dont la personnalité névrotique oscille entre la rage vociférante et une attitude affable, voire polie avec ses interlocuteurs. Goering, dont le goût prononcé pour les uniformes de fantaisie et la morphinomanie se conjuguent aux désordres mentaux, nourrissant ses penchants suicidaires. Mais aussi, Keitel, Ribbentrop

Mais, Eric Vuillard ne se limite pas aux personnages les plus connus. Il étend le spectre de son étude aux seconds rôles. Le chancelier autrichien Schuschnigg, petit dictateur de pacotille qui a cru opposer au national-socialisme un national-catholicisme aux apparences plus policées. Arthur Seyss-Inquart, zélé second couteau, antisémite bon teint et laquais dévoué du nazisme en Autriche, puis par la suite aux Pays-Bas, ce qui lui vaudra le grade de Gruppenführer dans la SS et la peine de mort à Nuremberg. Sans oublier les vingt-quatre représentants du grand patronat allemand dont l’identité se confond avec leur raison sociale. Les Krupp, BASF, Bayer, Agfa, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken… Des noms anodins contribuant encore à notre quotidien et que l’on associe plus guère à l’ignominie du nazisme auquel ils ont amplement contribué.

Bref, L’Ordre du Jour apparaît comme une comédie humaine absurde qui laisse sans voix. Un récit pétri de lâcheté, de vulgarité et d’actes mesquins, rythmé par la folie homicide des nazis, leur brutalité et l’hypocrisie politique des dirigeants européens. À l’heure d’une Europe tiraillée entre les populismes et des classes dirigeantes sans idéal politique, lire Eric Vuillard semble plus que jamais salutaire.

L’Ordre du Jour de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », 2017

Timika – Western papou

Si le devenir des peuples premiers dans le monde n’incite pas à l’optimisme, celui réservé aux Papou n’est pas le moins dramatique et sans doute un des moins médiatisés sous nos latitudes. Annexée par l’Indonésie au moment de l’indépendance, la Papouasie occidentale est tombée sous la coupe de l’armée, guère avare en matière de violence. Bras armé du gouvernement de Jakarta, le Kopassus a réprimé ainsi sans scrupules les velléités séparatistes papoues, n’hésitant pas à rançonner les compagnies étrangères pour assurer leur sécurité. Car, dans ce confettis tropical composé de milliers d’îles habitées par une multitude de nations, d’ethnies et de tribus, où s’affrontent islam et christianisme, les Papou ont le malheur d’habiter un territoire riche en ressources minières. Pétrole, gaz naturel, cuivre et surtout l’or contribuent à leur calvaire, souillant montagnes et forêts, sans que les natifs puissent profiter un seul instant des bénéfices tirés de l’exploitation aurifère.

Pratiquant la torture et l’assassinat politique, le Kopassus a été également accusé de mener un génocide silencieux à l’encontre des papou eux-mêmes. Un holocauste inexorable, nourri par un racisme tenace, ravalant les indigènes de la région au rang de sous-hommes à peine civilisés. Sur ce point, l’année 1977 constitue l’acmé du processus d’assimilation forcée, qualifié pudiquement du terme de « modernisation » par le gouvernement indonésien. Entre 4000 et 30 000 personnes sont mortes ou disparues, nul ne sait exactement, pendant l’opération Kikis où des villages entiers ont été mitraillés, bombardés avec du napalm ou des explosifs à fragmentation, histoire de réprimer le soulèvement général des papou. Une liste impressionnante de victimes dont les noms, puisés dans le rapport d’une ONG, seule mention de ce crime de masse, sont énumérés entre les pages 350 et 427 par Nicolas Rouillé, jusqu’à dévorer tout l’espace dévolu à la fiction. Loin d’assainir la situation, la chute du dictateur Suharto n’a fait que l’aggraver, laissant l’armée libre d’agir dans le mépris le plus total des Droits de l’homme. Les leaders indépendantistes Theys Eluay et Kelly Kwalik ont d’ailleurs fait les frais de ce conflit de basse intensité qui ne dit pas son nom.

A son grand soulagement, il lui sembla que la population de Timika était essentiellement indonésienne, impression confirmée par la présence de deux grandes mosquées aux dômes bariolés. Si ce n’était cette ribambelle d’églises, si ce n’étaient ces Noirs vagabondant en loques, pieds nus, si ce n’étaient ces porcs circulant en liberté – ce qui répugna pak Sutrisno, bien plus que les fossés et terrains vagues emplis d’eau stagnante, les tas de détritus jonchant les rues et les trottoirs étoilés de crachats écarlates – Timika aurait bien pu se situer à Java ou à Sumatra.

À bien des égards, la ville de Timika illustre parfaitement ce désastre humain et environnemental. Située au cœur d’un Far-west des antipodes, la cité pionnière semblent livrée à toutes les convoitises et les injustices d’un colonialisme renforcé par le libéral-capitalisme.

À Timika, il n’y a guère de place pour les papou que l’armée a chassé de leur village, massacrant au passage les quelques récalcitrants, révoltés par le viol de leurs lieux cultuels et la pollution provoquée par les rejets toxiques de la compagnie américaine Freeport qui exploite la plus grande mine de cuivre et d’or du monde dans la montagne. Ils sont quantité négligeable. Et après tout, de quoi se plaignent-ils ? Ne bénéficient-ils pas de 1% des profits de la mine, histoire de s’éduquer, de se soigner et de profiter de la société de consommation, sarong et téléphone portable y compris ? Au lieu de cela, que font-ils ? Ils gaspillent l’argent, achetant de l’alcool et des cochons. Ils se complaisent dans la paresse, se laissant distraire par le discours belliqueux des indépendantistes. Non, les Papou ne sont vraiment pas des gens raisonnables.

À Timika, on trouve aussi des étrangers. Quelques expatriés employés par Freeport, venus là pour travailler à la mine ou dans les écoles gracieusement financées par la multinationale américaine. Qu’ils soient révoltés par la situation des Papou, peu importe. Ils ne resteront de toute façon que peu de temps.

La marée humaine débarquée des quatre coins de l’Indonésie montre une toute autre ambition. Venue pour faire fortune dans cet Eldorado tropical, cette foule de traîne-savates et de gagne-petits est prête à tout pour réussir, quitte à écraser son voisin pour survivre. Elle compte et recompte les billets crasseux lâchés par les mieux lotis, crachant sur les Papous, car il est toujours plus simple de s’en prendre à plus pauvre que soi.

À Timika, on trouve surtout l’armée, omniprésente, en concurrence avec la police pour se payer sur l’habitant. Patrouillant en 4×4 aux vitres fumées et surveillant la circulation sur la principale route qui dessert la mine, elle constitue un véritable État dans l’État. Une institution agissant dans la plus complète impunité, contrôlant en permanence les allées et venues de la population, réprimant sans vergogne les manifestations de mécontentement, rançonnant les petits commerces et n’hésitant pas à faire pression sur la compagnie Freeport pour montrer son autorité.

Avec Timika, Nicolas Rouillé nous livre un roman très documenté, nous dévoilant le combat quotidien des Papou pour exister dans un monde leur étant hostile. Il opte pour la multifocalisation, nous immergeant dans les existences personnelles de plusieurs personnages. Le procédé permet de restituer la complexité politique, économique et humaine de cette mosaïque ethnique, tout en échappant à l’écueil du documentaire un tantinet didactique. On adopte ainsi le point de vue papou, mais également indonésien et occidental, essentiellement celui des Australiens et Américains, sur ce qu’il faut bien appeler une tragédie humaine et écologique. Dans ce récit à plusieurs voix, on suit surtout l’itinéraire d’une famille papoue. D’abord l’aîné, Alfons, qui a rejoint la guérilla, obsédé par le désir d’obtenir l’indépendance pour son peuple. Il a rompu avec son mentor, Kelly Kwalik, préférant frayer avec les trafiquants d’armes pour poursuivre la lutte en sabotant les installations de Freeport, en prenant des otages et assassinant les militaires indonésiens. Le cadet, Johni, n’a pas pris la même voie, préférant dilapider l’or récupéré grâce à l’orpaillage dans les effluents toxiques rejetés par Freeport dans la rivière. Un travail de forçat suscitant la jalousie, soumis au racket de l’armée et des marchands indonésiens, et dont il tire pourtant de quoi subsister, en dépit de l’alcool et des prostituées séropositives dont il abuse. Quant à Rose, la seule fille de la fratrie, elle vit exilée en Australie où elle étudie pour devenir infirmière, malgré une culpabilité tenace.

Ce trio croise la route d’expatriés australiens et américains, celle d’un journaliste d’investigation venu chercher de quoi décrocher le Pulitzer, celle de pak Sutrisno, un pauvre javanais espérant devenir riche en tenant un warung, mais aussi celle de Bambang, un salopard prêt à toutes les combines pour faire fructifier son pactole. Ils croisent aussi la route de deux agents du FBI, venus enquêter sur un attentat terroriste dont l’armée rend responsable Kelly Kwalik que d’aucuns considèrent comme le messie en Papouasie, sans oublier quelques Ladyboys à la recherche de leur place dans ce milieu de rustres.

À bien des égards, Timika se révèle une lecture salutaire. Du conflit larvé qui prévaut en Papouasie occidentale, conflit jalonné de crimes de guerre et contre l’humanité, on ne connaît en effet rien en France. Et si l’on était informé de celui-ci, qu’est-ce que cela changerait ? Nicolas Rouillé prend le pari que si la littérature ne peut changer le monde, elle contribue au moins à changer notre regard sur celui-ci, dévoilant ses angles morts, ses trous noirs en forme de culs-de-basse-fosse ignorés des bonnes consciences du libéral-capitalisme. Et, il prend également le pari que la littérature peut permettre de se venger de la réalité, rendant justice aux habitants de ce coin du monde. Un pari amplement réussi avec Timika.

Timika – Western papou de Nicolas Rouillé – Éditions Anacharsis, collection « Fictions », 2018

Votre fumée montera vers le ciel

Bien connu dans le milieu du polar pour ses nombreux romans, Joseph Bialot est aussi un ancien déporté du camp d’Auschwitz. Une destination qui ne lui a pas été fatale, même si le système concentrationnaire s’est efforcé de l’effacer comme ses nombreux autres coreligionnaires. Arrêté à Grenoble en juillet 1944, puis déporté en Pologne le 11 août, il reste interné jusqu’à la libération du camp en janvier 1945, échappant à la mort par miracle. De cette expérience traumatisante, il tire C’est en hiver que les jours rallongent, témoignage à hauteur d’homme, écrit pour conserver la mémoire de l’événement, même s’il confie dans la préface n’entretenir guère d’illusion quant aux leçons de l’Histoire… Il a lui-même attendu plus de cinquante ans pour le faire, après une longue période de résilience et de reconstruction personnelle, conscient qu’il n’existe pas de mots pour décrire l’horreur concentrationnaire. Une impression confirmée par la préface de la seconde édition de l’ouvrage, publié par les éditions de l’Archipel en 2011, sous le titre Votre fumée montera vers le ciel.

« Je crois que ma mère a, peut-être, pressenti le vide sidéral dans lequel ont vécu les déportés. (…) elle fêtait mon anniversaire deux fois par an, le 10 août pour l’état civil, lorsqu’elle m’a mis au monde, et le 27 janvier, jour de ma libération, date de ma sortie du monde. Elle n’a jamais posé de questions mais restait, les yeux mi-clos, totalement silencieuse, s’imprégnant de mes pauvres mots de tous les jours (…).»

Votre fumée montera vers le ciel (C’est en hiver que les jours rallongent) propose une collection d’instantanées. Des clichés issus de la mémoire de Joseph Bialot et dont le dégradé de gris n’incite guère à la mélancolie. Bien au contraire, il dévoile le quotidien concentrationnaire des kommandos, cette main-d’œuvre vouée à l’effacement, avec la mort comme unique perspective d’avenir. Une paire de chaussures, les brimades des kapos, les humiliations, le travail éreintant, la menace permanente de la sélection, mais aussi l’absurdité d’un système qui fait dresser un sapin sur la place d’appel pour fêter Noël. Et, la faim omniprésente qui ravale l’être humain à un paquet de réflexes, tiraillé par l’instinct de survie. En quelques mots et anecdotes, il reconstitue l’ordinaire du déporté, tentant d’en livrer un aperçu forcément atténué, même s’il demeure poignant.

Oscillant sans cesse entre la période de son internement à Auschwitz, sa libération en 1945 et sa difficile résurrection, l’ouvrage révèle aussi le douloureux processus de résilience de Joseph Bialot. Un processus qu’il n’est jamais parvenu à mener à son terme, restant une ombre parmi les autres, mais échappant au suicide comme ultime tentative pour échapper à la culpabilité d’avoir survécu.

Et après… Le titre de la préface de la réédition de 2011 résonne de manière sinistre. Joseph Bialot y livre quelques réflexions désabusées sur l’humanité. Des hommes et femmes qui ne semblent avoir tirés aucun enseignement du génocide, s’enferrant dans le cortège de mauvais augure du sectarisme, du nationalisme, de l’antisémitisme, du racisme et de l’intolérance, en général. Un terreau fertile pour les charniers du futur. Les libérateurs d’hier sont ainsi devenus les complices des nouveaux génocidaires, voire les bourreaux. In girum imus nocte ecce et consumimur igni.

A la fois témoignage et hommage aux survivants n’ayant pu surmonter leur traumatisme, Votre fumée montera vers le ciel (C’est en hiver que les jours rallongent) est l’œuvre d’un homme hanté qui n’est jamais vraiment sorti des camps, marqué à la fois dans sa chair et son esprit par une expérience indicible. Bref, voici une œuvre indispensable pour ne pas oublier la Shoah, cet événement à l’aune duquel on évalue désormais toutes les tueries.

« Les SS ont gagné parce que, après Auschwitz, les Juifs seront assimilés au conformisme général et uniformisés par la nationalité, la conversion ou Eretz Israël, et voilà pourquoi le Lager termine une épopée de quarante siècles. Mais le triomphe de l’Ordre noir tient surtout dans le fait qu’il a relativisé le meurtre, fait de l’assassinat une statistique, banalisé la torture, le crime collectif, inventé la mort globale, celle des hommes et de leur culture. Et ça, les humains ne l’oublieront pas, ça leur plaît ! Trop ! Beaucoup trop ! Voir les informations du jour… »

Votre fumée montera vers le ciel (C’est en hiver que les jours rallongent) de Joseph Bialot – Réédition Pocket, novembre 2016.

24 vues du Mont Fuji, par Hokusai

Avec ce dixième titre de la collection « Une Heure-Lumière », Le Bélial’ est allé pêcher une novella primée en 1986. Un Hugo, excusez du peu, pour un auteur surtout réputé sous nos longitudes pour ses cycles interminables. Pourtant, les connaisseurs savent déjà que Roger Zelazny se montre également talentueux dans la forme courte. Le recueil Une Rose pour l’Ecclésiaste témoigne de cette appétence pour un format dont on ne louera jamais assez l’importance pour la science-fiction.

24 vues du Mont Fuji, par Hokusai fait directement allusion à l’artiste japonais du XVIIIe siècle, en particulier à la série d’estampes qu’il a consacré au Mont Fuji. Loin de se cantonner au clin d’œil à Hokusai, Roger Zelazny impulse ici une synergie poétique entre le texte et l’image, opposant deux formes d’immortalité.

Pour parvenir à faire le deuil de son époux, Mari a entamé un pèlerinage au Japon, terre avec laquelle elle semble par ailleurs liée. Nous n’en serons pas davantage sur son existence, même si, au fil des 24 étapes (stations?) de son voyage autour du Mont Fuji, elle paraît jouer un scénario calqué sur le sommaire d’un livre contenant une sélection de 24 estampes du célèbre artiste nippon Hokusai. Le livre en poche, elle entame ainsi une circumnavigation contemplative, essayant de retrouver l’endroit exact choisi par Hokusai pour peindre chacune de ses estampes. Une tâche ardue, bien entendu, car même si la masse du Mont Fuji semble inaltérée, anthropocène oblige, les paysages qui l’environnent ont par contre beaucoup changé depuis son époque. Mais peu importe, Mari ne s’embarrasse pas de ces détails prosaïques. Elle met littéralement (et littérairement) ses pas dans ceux de l’artiste, dont elle semble suivre l’ombre fantomatique, harcelée par d’autres fantômes peut-être plus réels, les épigones de son époux défunt (mais est-il vraiment mort ?), manifestations numériques belliqueuses qui remontent sa piste dès qu’elle approche d’un ordinateur ou d’un terminal électronique.

Pressée par le temps et la menace sourde de ces épigones lancées à ses trousses, Mari prend pourtant le parti de goûter à chaque instant qui lui reste avant de mourir, puisant en elle-même la ressource nécessaire pour nourrir sa contemplation de la majesté du volcan enneigé. D’abord, grâce à des réminiscences plus personnelles, prenant la forme de souvenirs heureux et malheureux. Puis, par des réflexions de nature plus philosophiques, lui rappelant que le temps est un luxe dans un monde en mutation rapide, le réseau informatique mondial effaçant inexorablement la singularité des individus et les distances, tout en permettant une traçabilité implacable. Enfin, elle espère toujours contrecarrer le plan imaginé par son défunt mari.

En nous conviant à ce voyage au centre de la tête de sa narratrice, Roger Zelazny livre ainsi une méditation sur la fugacité du présent, nous encourageant à ne pas en laisser échapper une seule parcelle. Et, à la transcendance technologique, lorgnant vers le transhumanisme, il oppose une autre forme d’immortalité, celle composée par l’artiste et son œuvre. Une manière séduisante de s’affranchir de l’entropie, via le regard d’autrui.

Additif : Pour les amateurs, voici de quoi prolonger la méditation en fort bonne compagnie, celle des estampes de Hokusai.

24 vues du Mont Fuji, par Hokusai (24 Views of Mt. Fuji, by Hokusai, 1985) de Roger Zelazny – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2017 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Laurent Queyssi)