Abattoir 5

Le présent ouvrage n’est pas la première adaptation d’Abattoir 5, mais il s’agit sans doute de l’une des plus réussies, tant Ryan North et Albert Monteys ont su capter l’essence du roman de Kurt Vonnegut, ce mélange désespéré de fatalisme et de drôlerie irrésistible. Un condensé de Science fiction, d’autobiographie et d’Histoire, faisant de ce roman l’une de mes œuvres antimilitaristes préférées, avec le fameux Catch 22 de Joseph Heller.

À l’usage des étourdis qui seraient passés à côté de ce texte majeur du XXe siècle, quelques mots de l’histoire. Billy Pilgrim possède une étrange faculté depuis qu’il a été enlevé par les Tralfamadoriens, ce peuple extraterrestre à la curiosité insatiable. Devenu sur leur planète l’objet de toute leur attention, pour ne pas dire la vedette de leur zoo, il a acquis à leur contact le don de se détacher du temps, calquant son regard sur leur perception simultanée des événements. Les Tralfamadoriens ont en effet la connaissance de l’entièreté de la réalité, de son début à sa fin. À vrai dire, le début et la fin n’existent pas, le continuum n’étant qu’un ensemble de séquences qu’ils perçoivent simultanément et auxquelles ils ne peuvent rien changer. Pour eux, la notion de libre-arbitre est une bizarrerie, un caprice de lunatique, une exception à l’échelle de l’univers. Les faits se sont déroulés, se déroulent et se dérouleront toujours de la même façon. C’est comme ça.

« Voilà une question très terrienne. Pourquoi vous ? Pourquoi nous ? Pourquoi tout le reste ? Eh bien, nous sommes piégés, M. Pilgrim, dans l’ambre de cet instant. Il n’y a pas de pourquoi. »

De même, la mort n’est pas la fin de tout puisque qu’elle n’est qu’un moment de ce déroulement dont on peut se détacher pour revivre d’autres instants de son existence. Revivre des épisodes clés de sa propre vie, Billy sait le faire, tirant de cette expérience personnelle un regard désincarné sur son humaine condition. L’Histoire ne nous apprend rien. Elle n’est que le compte-rendu de grandes catastrophes humaines vécues par de simples individus. Billy est bien placé pour le savoir, ayant vécu lui-même l’un de ces événements : le bombardement de Dresde en 1945. Prisonnier de guerre à cette époque, il a échappé à la mort mais pas au traumatisme. Sans cesse, son errance détachée du temps le ramène à cet épisode vécu à l’abri de la chambre froide de l’abattoir 5.

Pour réussir à adapter en bande dessinée le roman de Kurt Vonnegut, il fallait une grande dose de talent et sans doute aussi un peu d’inconscience, toute chose que possèdent manifestement Ryan North et Albert Monteys. Leur adaptation de Abattoir 5 transpose en effet le propos de l’auteur américain avec une grande maîtrise, restituant les sauts temporels impulsés par la narration d’une façon admirable. On saute ainsi d’un épisode à un autre, sans véritable solution de continuité, découvrant peu-à-peu la vie de Billy et le regard qu’il porte sur son bref passage sur Terre. On accompagne son récit aux différentes époques de son existence, avec comme point d’ancrage dans le temps cette expérience traumatique à Dresde, dont les échos et les récurrences ne font que le poursuivre pendant son errance, apportant un contrepoint tragique aux moments plus heureux de sa vie. D’aucuns pourraient considérer Abattoir 5 comme un roman pessimiste, dépourvu de tout espoir. On ne niera pas le fait. On sourit pourtant, voire on rit beaucoup car Kurt Vonnegut confère au récit de Billy Pilgrim une drôlerie incontestable. Des moments où il laisse libre cours à l’ironie et à la satire, prenant pour cible les compagnons de Billy, mais n’épargnant cependant pas le narrateur. On y croise ainsi des types bas de plafond ou tout simplement haineux, l’avatar grotesque d’un écrivain de SF, un honnête professeur de lycée, une starlette du X, un propagandiste américain traître à son pays et Kurt Vonnegut lui-même.

La virtuosité du découpage et du graphisme font écho au récit atomisé de Pilgrim. Oscillant entre ligne claire quasi-réaliste et abstraction, Albert Monteys ne craint pas également de jouer avec différents registres graphiques, du pulp au simple crayonné, restituant à merveille la déconstruction de la narration et transposant avec brio le propos fataliste et existentialiste du roman de Vonnegut. De cette quête du bonheur flirtant avec l’absurdité et l’ironie grinçante, il tire une bande dessinée impressionnante dont les images nous accompagnent longtemps. Très longtemps. C’est comme ça.

Ryan North et Albert Monteys rendent donc justice au roman de Kurt Vonnegut, leur adaptation dessinée faisant écho au récit de Billy Pilgrim d’une manière touchante, dépourvue de toute sensiblerie, mais avec une justesse de ton indéniable. Un chef-d’œuvre !

Abattoir 5 ou La Croisade des enfants : une danse imposée avec la mort (Slaughterhouse-five or the children’s crusade, 2020) – Ryan North & Albert Monteys, adapté du roman de Kurt Vonnegut – Coédition Seuil et éditions du sous-sol, septembre 2022 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Clément Baude)

L’Histoire HS n°98 : Les vikings, une histoire mondiale

Le hors-série de janvier de la revue l’Histoire est consacré à un sujet qui m’est cher, comme le savent les habitués de ce blog. Plus précisément, il revient sur l’époque viking, même si l’âge précédant les raids scandinaves des VIIIe – XIe siècles n’est pas laissé de côté.

Rassemblant les plumes affûtées d’universitaires et chercheurs aux connaissances solides et sérieuses, doté de surcroît d’une chronologie, de cartes, d’un lexique et d’une bibliographie/sitographie exhaustive, le présent numéro fait œuvre salutaire de vulgarisation, établissant un tableau clair et informé du sujet, tout en réajustant nos représentations sur cette période qui fait le lit d’une ribambelle de clichés et de fantasmes virilistes. Décliné en trois parties, le magazine revient d’abord sur la société scandinave du Haut Moyen âge dont sont issus les vikings. Puis, il propose une synthèse sur notre connaissance actuelle de la géographie des raids, de la diaspora viking en Europe et au-delà. L’occasion de remettre à leur juste place quelques idées reçues et de déconstruire les représentations des hommes du Nord les plus douteuses, tout en satisfaisant une légitime curiosité alimentée par les produits de la pop culture. Autrement dit les séries, les BD, romans et jeux vidéos qui ont su profiter et nourrir l’engouement pour le monde scandinave médiéval.

Résumer l’ensemble du sommaire n’a que peu d’intérêt. On invite les éventuels curieux à acquérir l’objet ou à le consulter en bibliothèque pour satisfaire leur appétence pour l’époque viking. Qu’ils sachent quand même que les runes, la poésie scaldique, la mythologie, les sagas, la navigation, les navires, l’unification des royaumes scandinaves, les conquêtes, les voyages d’exploration et de colonisation figurent parmi les sujets traités. Ceci dit, histoire d’aguicher l’éventuel passionné, quelques articles méritent un court développement.

On commence d’ailleurs très fort avec « Ceux qui partent et ceux qui restent ». Dans cet article, Lucie Malbos brosse un tableau fort intéressant du monde scandinave durant le Haut Moyen âge. Un monde morcelé où la population n’occupe qu’un espace restreint, les vallées des fjords et les plaines du sud, le reste du territoire restant soumis à des conditions naturelles hostiles. Dans ce monde de forêts, de montagnes et de glace, la société est marquée par la concurrence, voire la compétition entre des chefs locaux, une classe élitaire forgeant sa puissance sur le renom, la force brutale et un clientélisme entretenu par le butin, accumulé à l’occasion de raids chez les voisins ou par la pratique de la piraterie. Si cette élite domine le monde scandinave et cherche à imprimer sa marque sur l’Histoire, via les scaldes, elle n’en demeure pas moins la minorité. Esclaves, paysans, pêcheurs, artisans, enfants et femmes demeurent la majorité contribuant au moins autant que les guerriers à l’essor scandinave. Et si la société fonctionne sur une base patriarcale, les femmes ne semblent pas totalement dépourvues de pouvoir, comme en attestent les fouilles de tombes monumentales.

L’article de Neil Price, « Dieux, elfes et trolls : une mythologie pas comme les autres » et l’entrevue où il est interrogé sur les raisons qui ont poussé les vikings à prendre la mer me poussent à hâter la lecture de son essai Les enfants du frêne et de l’orme. À vrai dire, le concept de merritoire, cette domination fondée sur le contrôle de la mer, mélange d’opportunisme et de soif de renommée, se révèle diablement stimulant et mérite qu’on s’y arrête. De son côté, Alban Gautier remet à sa juste place la présence scandinave en Angleterre, démontrant que si le Danelaw ne dure finalement que quelques décennies, les conséquences de l’occupation ne se limitent pas qu’à la toponymie, la langue et les coutumes, bien au contraire la colonisation contribue surtout à accélérer l’unification anglo-saxonne. D’ailleurs, il y aurait sans doute une chouette uchronie à écrire sur le sujet. L’Angleterre serait-elle advenue sans les vikings ? Par contre, désolé pour les Normands et les fans de la Rus’, les scandinaves ayant opté pour l’assimilation, il ne semble pas rester grand chose de leur héritage, en dépit de quelques toponymes ou noms de famille et de la volonté d’en faire un marqueur identitaire. Bref, je recommande la lecture des articles d’Aleksandr Musin, de Pierre Bauduin et de Fabien Paquet pour s’en convaincre.

Pour terminer, dans un ultime article salutaire à tous points de vue, Pierre Bauduin en appelle à « décoloniser » les vikings pour les libérer d’une histoire, en grande partie forgée par l’imaginaire romantique du XIXe siècle, qui n’est pas la leur. Il invite aussi à déconstruire les représentations virilistes, guerrières et néo-païennes qui grèvent l’imaginaire, regardées par l’extrême-droite comme un idéal marqué du sceau de la fausseté et d’une certaine frustration. Enfin, il pose la question de la validité de l’utilisation des termes migration et invasion, préférant plutôt parler de diasporas scandinaves. Le débat est posé.

L’Histoire – Hors-série « Collection n°98 » – Les vikings, une histoire mondiale

Spirale

Prépublié dans le magazine Big Comic Spirits entre 1998 et 1999, Spirale fait l’objet d’un enthousiasme frénétique auprès des lecteurs déviants, friands de body horror. Après avoir lu la chose, je conviens que cette réputation n’est pas usurpée et je rejoins illico les adeptes vouant un culte à Junji Itō, le mangaka à l’origine de cette histoire effroyable. Il m’aura pourtant fallu attendre sa réédition dans une fort belle version intégrale pour en juger et succomber à la fascination.

Quid de l’intrigue ? On se contentera de dire qu’elle tient à peu de choses, se développant autour d’un couple de lycéens formé par Kirié et son amoureux Schuichi. Les deux ados sont liés par une fidélité indéfectible et par la connaissance de la malédiction frappant leur petite ville. Isolé entre la mer et la montagne, Kurouzu partage en effet de nombreux points communs avec ces communautés imaginaires hantées par un secret indicible qui les poussent inexorablement à leur perte.

Tout commence par l’obsession bizarre d’un père de famille pour les escargots et s’achève sur un spectacle d’apocalypse. Entre les deux événements, l’anodin et l’extraordinaire, nous sommes conviés à suivre une succession d’épisodes macabres dans un crescendo horrifique frappé du sceau fatidique de la spirale. Plus cercle vicieux que symbole de l’infini ou de l’immortalité, le motif marque de sa volute le destin et la chair des habitants de Kurouzu, mais aussi de tous ceux venus ici par curiosité ou pour les secourir.

Junji Itō bâtit une intrigue diabolique, oscillant entre la folie et la raison. En effet, qu’est-ce qui est vrai dans ce drame ? Où commence l’illusion et où s’arrête la réalité ? On se pose la question avec Kirié avant de se résoudre à succomber au point de vue paranoïaque de Schuichi puisque rien de rationnel ne peut expliquer la folie qui s’empare des habitants de Kurouzu. La spirale grandit ainsi en puissance en même temps qu’elle pervertit les habitants de la petite cité. On les voit sombrer au fil d’événements sans lien entre eux, comme autant de pièces apparemment dépareillées, mais dont l’agencement dessine peu-à-peu un tableau funeste et mortifère. Quelques épisodes attirent tout particulièrement l’attention. Celui des femmes enceintes et de leur progéniture épouvantable. Celui de la mère obsédée par la spirale au point de vouloir en éradiquer le motif dans toutes les parties de son anatomie qui en rappellent la forme. Celui du phare ou de la cabane du démon. Tout converge vers la même fin, une malédiction antédiluvienne à laquelle nul ne peut se soustraire. Kurouzu sombre sous nos yeux et on assiste à sa déchéance, non sans éprouver une fascination morbide pour le processus.

Sur ce point, Junji Itō ne ménage pas son trait, restituant les aspects les plus glauques et contre-nature du phénomène. Il donne ainsi substance aux pires cauchemars, s’appuyant sur les passions, les psychoses ou les interdits moraux, mais en torturant aussi littéralement les corps et les esprits pour en tirer un spectacle grotesque et dérangeant.

Difficile donc de ne pas tomber sous l’emprise de Spirale, tant l’œuvre fascine et impressionne par la puissance de son imagerie choquante. Avec ce mélange de body horror et de weird fiction, Junji Itō nous cueille sans coup férir, s’amusant de notre attirance insidieuse pour le malsain et le sordide.

Spirale (Uzumaki, 1999) – Junji Itō – Réédition « intégrale » Delcourt/Tonkam, collection « Seinen », 2021 (manga traduit du japonais par Jacques Lalloz)

Donbass

Donbass, 2018. Une terre gâte, riche pour son malheur des promesses d’un avenir radieux, un paradis pour les prolétaires. Une terre brûlée, lieu de maints conflits et révolutions, coincée entre l’ours soviétique, puis russe, et l’Occident, bien plus intéressé par la géopolitique et le marché que par ses habitants. Des existences fracassées, générations après générations, ex-supplétifs de l’Empire communiste ou du fascisme, petits soldats prêts à toutes les compromissions avec les maffias ou les simples quidams, tiraillées entre la sourde nostalgie d’une illusion de puissance et le rêve clinquant de la démocratie. Alors, dans ce désastre permanent, qu’est-ce qu’un mort de plus ? Dans ce conflit fratricide, que vaut encore une existence, surtout celle d’un enfant ? Dans la routine des attaques et contre-attaques, des tranchées bombardées, au petit bonheur la chance, et des habitations ravagées, la vie a-t-elle seulement encore un sens ?

Pour le colonel Henrik Kavadze, elle a en tout cas perdu toute saveur depuis la mort de sa fille, fauchée par un camion. L’ancien combattant d’ Afghanistan et tout nouveau héros de l’Ukraine libre n’entretient plus guère d’illusion sur ses congénères. Pourtant, le corps dénudé de cet enfant, littéralement cloué au sol par un poignard militaire, réveille en lui ce qui pourrait encore s’apparenter à une conscience.

Il n’y a pas de bien ou de mal, juste des gens qui disent non et boivent un coup après, parce que c’est dur. La phrase de Jean-Patrick Manchette pourrait s’appliquer au personnage de Kavadze, tant le bonhomme s’impose comme l’archétype de l’enquêteur de roman noir. Désabusé, la petite cinquantaine alcoolisée, marqué par un drame personnel qui le ronge, le policier est parfaitement conscient qu’il ne changera rien à la déliquescence du Donbass, surtout avec la guerre comme voisine de palier. Depuis la chute de l’URSS, les lendemains déchantent en effet pour les prolos, passés du statut de héros de l’Empire à celui de rebuts dont on cherche à oublier l’existence. Un terreau fertile pour toutes les aventures, surtout les plus crapuleuses, faisant resurgir en même temps les blessures du passé. La guerre civile née de la révolution d’octobre, l’Holomodor et les ravages de la Grande Guerre patriotique, sans oublier la contribution au conflit en Afghanistan, ce Vietnam soviétique. Sur ces événements, les habitants du Donbass s’accordent à se chercher des excuses, préférant ne pas voir leur propre responsabilité dans le naufrage généralisé. Corruption, vente à la découpe des combinats géants, aptitude à s’illusionner, à ne pas vouloir voir le mal lorsqu’il paraît évident, les maux à dénoncer ne manquent pas, même si on préfère ne pas mettre de mots sur cette complicité passive et cette démission totale.

Benoît Vitkine connaît bien son sujet. Au cours de ses nombreux reportages sur le terrain, pour lesquels il a d’ailleurs reçu le prix Albert-Londres, il en a sondé les tréfonds sordides, flirtant avec le désespoir et la souffrance indicible. Il en a également disséqué les mécanismes géopolitiques, jaugeant les rapports de force et les alliances de circonstance qui agitent la région. Fort heureusement, il use de cette connaissance avec parcimonie, dressant un portrait nuancé, sans état d’âme, de ce territoire européen, à la fois si familier et si lointain. Il n’oublie surtout pas de faire œuvre de romancier, distillant son intrigue avec suffisamment de métier pour cueillir le lecteur et entretenir le suspense. Il en ressort un excellent roman noir, porté par des personnages à fleur de peau, enfermés dans une routine absurde qui peu-à-peu les broie. Une population fatiguée de vivre dans un monde façonné par la somme de toutes les lâchetés d’une humanité imparfaite.

Donbass n’est donc pas un énième docu-reportage comme on aurait pu le craindre. Bien au contraire, Donbass est un excellent roman noir où la fiction, portée par l’écriture imagée et incisive de Benoît Vitkine, donne de la substance à un conflit vécu par procuration, via les images colportées par la télé et l’internet.

Donbass – Benoît Vitkine – Réédition Le Livre de Poche, mars 2022

T’Zée – Une tragédie africaine

Sur Gbado, aux tréfonds de la forêt équatoriale, là où les rapides commencent, rendant la navigation impossible sur le grand fleuve, T’Zée a fait construire une résidence somptueuse, embryon de sa future capitale. La piste de l’aéroport a d’ailleurs été allongée pour permettre l’atterrissage des Concordes affrétés pour les invités prestigieux, plénipotentiaires des puissances étrangères attirées par ce pays de cocagne qu’un coup d’État opportun lui a permis de gouverner. D’une main de fer, T’Zée, le maréchal dictateur invincible et immortel, a ainsi réduit à néant l’opposition, comptant sur la Guerre froide et le contexte post-colonial pour monnayer l’appui des Occidentaux. Il a distribué les richesses volées au pays avec générosité, rétribuant une clientèle dévouée et stipendiant une garde armée impitoyable. Longtemps, il a régné sans contestation, sûr de son hégémonie, comme anesthésié par sa propre aura maléfique.

Mais, rien ne dure dans le monde. Dans l’entourage du dictateur, on s’inquiète en effet. On est sans nouvelle de T’Zée. Les rebelles de l’Est auraient pris la capitale et se seraient emparés de la personne du président à vie. Certains affirment même qu’il aurait été exécuté après l’échec de son évasion. D’aucuns prétendent même que l’événement ne devraient rien à la géopolitique mais tout à la malédiction de Mami-Wata, l’esprit des eaux du grand fleuve. Dans le Versailles de la jungle, l’heure n’est plus aux supputations. Il faut agir, résister ou partir, assumer la succession ou abdiquer. Quel sera le choix d’Hippolyte, le dernier fils vivant du dictateur ? Quel sera celui de Bobbi, la jeune et intrigante épouse du cacique ?

Habile mélange d’Histoire et de fiction, T’Zée apparaît d’emblée comme une nouvelle réussite à mettre sur le compte de Brüno (au dessin) et Appollo (au scénario). En transposant le Phèdre de Racine dans le contexte zaïrois, les deux compères combinent les cultures africaine et européenne avec brio, mêlant les ressorts de la tragédie classique au contexte historique contemporain. Décliné en cinq actes, T’Zée est ainsi un superbe objet graphique racontant la fin du règne d’un potentat sanguinaire via le regard décalé de ceux ayant vécu dans son ombre.

En proie à la guerre civile, à la déliquescence d’une autorité trop longtemps soumise aux règles dévoyées de la cleptocratie, le pays s’enfonce désormais dans le chaos. Le chacun pour soi semble le seul mantra susceptible de charmer les successeurs du dictateur, à la condition des disposer des moyens pour financer sa partition. Sur cette toile de fond tragique, entre flash-back et histoire en marche, Brüno et Appollo se permettent digressions originales, notamment un combat de catch où des combattants aux surnoms aussi insolites que Police belge, Chien méchant, Léopard ou Muntu et Umuntu, les catcheurs de la forêt, usent de magie et de fétiches pour s’affronter, rejouant d’une manière symbolique et spectaculaire, le drame qui se noue présentement dans le vide politique né de la vacance du pouvoir. Si Appollo mitonne un scénario violent et diablement intense, faisant monter la tension en un crescendo implacable, aux crayons, Brüno n’est pas en reste, composant une partition graphique impressionnante n’étant pas sans rappeler par moment le trait (plutôt certains thèmes) de David B.

Pour toutes ces raisons, T’Zée mérite donc toute l’attention de l’amateur de bande dessinée historique et de tragédie classique.

T’Zée – Une tragédie africaine – Appolo et Brüno – Éditions Dargaud, mai 2022

Unity

Dans un futur mortifère, où les apocalypses atomique, climatique et pandémique ont réduit la surface terrestre à une terre gâte, anéantissant au passage l’Europe et les autres continents, l’humanité a trouvé refuge autour de l’océan Pacifique dans des cités sous-marines apparemment pacifiées ou du moins soumises à l’autorité régulatrice des gangs criminels qui les gouvernent. Mais, toutes ces catastrophes ne lui ont pas appris la sagesse, bien au contraire une guerre froide implacable oppose Norpak et Epak, les deux superpuissances ennemies qui dominent chacune des rives de l’océan. Piégée à Bloom City, Danaë n’a pourtant pas perdu tout espoir. Elle n’a pas renoncé à restaurer la continuité avec son passé, rompue durant un épisode dont le souvenir la traumatise encore. Il lui suffit de reprendre pied sur la terre ferme, en déjouant la surveillance des maîtres des lieux, et de rallier Redhill, au cœur du néo-désert. Il lui suffit de renouer contact avec ses sœurs, en espérant ne pas subir leur réprobation. Un périple semé de chausse-trapes, avec la menace d’un conflit nanotechnologique en guise d’aiguillon, sans oublier une ribambelle d’enragés à ses trousses, prêts à toutes les violences pour l’attraper. Heureusement, elle peut compter sur Naoto, son amant, et Alexeï, mercenaire sans illusion, un tantinet suicidaire.

On l’avait cru définitivement enterré par l’individualisme forcené et le Moi absolu, remisé dans les enfers du totalitarisme. Et pourtant, Unity semble redonner de la couleur au rêve d’une conscience collective, intuitive et porteuse d’espoir, celui de la compréhension absolue, de la mutualisation des intelligences et de la fin des conflits. Quelque chose qui ne soit pas pour une fois un cauchemar posthumain, prélude au viol de l’identité et de l’intégrité physique. Bref, c’est un joli tour de force que nous propose Elly Bangs en nous livrant un récit au propos nuancé et au rythme soutenu.

Entre Waterworld et Mad Max, Unity est en effet une quête existentielle, survolant tous les aspects du récit post-apocalyptique, sans en épuiser complètement la matière. Sectes survivalistes, syndicat du crime aux pouvoirs régaliens, enfants soldats dépourvus d’allégeance, réfugiés ballottés entre le marteau climatique et l’enclume du chaos, nanobots autoréplicants et entités posthumaines formant littéralement Légion, tout ce beau monde peuple un territoire où le désastre fait le lien entre les uns et les autres. Un décor propice à tous les excès et toutes les spéculations catastrophistes, mais où pourtant il n’est pas interdit de renaître ou de laisser libre cours à la résilience.

Elly Bangs s’y entend en effet pour faire vivre des personnages tiraillés entre leur désir, leur instinct de survie et l’espoir d’une hypothétique rédemption, histoire d’effacer l’ardoise de leur passé. Oscillant entre road-trip et thriller, en passant par l’introspection, Unity donne ainsi à voir et à réfléchir, mariant l’esthétique post-apo à l’énergie cyberpunk.

Après l’apocalypse pop de Marguerite Imbert, Elly Bangs redonne donc un coup de fraîcheur au trope de la conscience collective. Comme le laisse entendre la quatrième de couverture, Danaë est à la fois unique et multiple, le tout étant plus grand que la somme des parties. Au collectif des lecteurs de donner sa chance à ce premier roman. Il le mérite.

Unity (Unity, 2021) – Elly Bangs – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Eutopia

À force de nous répéter qu’il n’existe aucune alternative au modèle libéral-capitaliste, présenté par ses parangons comme le moins pire de tous les systèmes, on a fini par le croire, y compris dans la Science fiction, littérature des possibles par excellence. Le genre semble s’être résigné, déclinant les pires scénarios de la dystopie, auxquels Camille Leboulanger lui-même a apporté une contribution non négligeable, espérant un sursaut de conscience ou se contentant d’être le spectateur désabusé du monde tel qu’il va mal. C’est oublier un peu vite que la Science fiction se veut aussi littérature de proposition, échafaudant des ailleurs désirables, parfois critiques, voire ironiques, mais autrement plus stimulants que la longue litanie du TINA.

Avec Eutopia, l’auteur fait le pari de l’eutopie, le bon lieu, imaginant un monde meilleur fondé sur les réflexions de Bernard Friot et du Réseau Salariat. Un monde libéré de la propriété privée, où seul l’usage détermine l’attachement à un bien. Un monde fondé sur le bannissement du propriétarisme, où l’intérêt de tous est le seul sujet qui importe vraiment. Un monde de la décroissance, où prévaut l’économie circulaire et la low-tech mais pas la régression technologique. Un monde où l’on a troqué le développement du râble contre une prise de conscience de la fragilité de la nature et du caractère fini des ressources. Un monde respectueux des individus, débarrassé de la tentation totalitaire et des illusions de la perfection. En somme, un monde bienveillant, égalitaire et éco-responsable, n’étant pas sans rappeler – attention gros mot – l’anarcho-communisme.

Optant pour la forme de l’autobiographie fictive, Camille Leboulanger s’efforce autant que possible d’en dévoiler tous les aspects, qu’ils soient sociétaux, moraux, philosophiques, politiques ou économiques. Il dresse littéralement le portrait d’un autre monde, fondé sur des valeurs différentes et pourtant familières à nos yeux, matérialisées dans un texte constitutif présenté en préambule du roman. De la table rase ayant permis son installation, on ne perçoit cependant que des bribes, lâchées ici ou là au fil du récit. Révolution violente ou transition pacifique ? Le processus reste dans un angle mort. À vrai dire, l’Histoire importe peu, elle n’est pas le sujet du roman. Camille Leboulanger préfère nous immerger directement au cœur de l’eutopie, épousant le regard d’Umo, narrateur de sa propre vie. Un individu lambda qui n’a jamais rien connu d’autre que ce monde où il est né. On le suit, de sa jeunesse à sa vieillesse, de ses années de formation à sa maturité, en passant par son entrée dans le monde actif, marqué par l’obtention de son premier salaire en tant que travailleur potentiel. On découvre ainsi les effets concrets de la mise en œuvre de la Déclaration d’Antonia, le texte fondateur de cette eutopie.

En bon connaisseur de la Science fiction, Camille Leboulanger sait en effet que le genre s’intéresse plus aux conséquences d’un fait qu’au fait lui-même qui, du reste, apparaît souvent comme un novum hard scientifique. Il sait aussi qu’il s’adresse au présent, ne manquant pas d’interpeller le lecteur dans ses certitudes et lui donnant matière à réflexion. Avec Eutopia, l’auteur s’inscrit résolument dans une perspective systémique, cherchant à épuiser sans vraiment y parvenir tous les aspects de l’eutopie qu’il pose en hypothèse. Il met ainsi en récit un système bâti sur des valeurs et des bases éthiques, économiques, sociales et politiques radicalement différentes, mais dont tout à chacun peut juger de l’actualité. Pas étonnant donc d’y retrouver comme un écho des débats qui agitent notre contemporanéité en crise.

Eutopia n’est pourtant pas un lieu pour béni-oui-oui. La perfection n’est ni de ce monde ni du nôtre, bien au contraire, Camille Leboulanger a retenu les leçons d’Ursula Le Guin et de Kim Stanley Robinson. Sous sa plume, le bon lieu dévoile ses angles morts et des tensions inhérentes à la condition humaine de ses habitants. Umo n’est pas en effet le héros irrésistible d’une geste révolutionnaire. À bien des égards, il est même un personnage assez falot, du moins au départ, qui apprend des autres et qui se révèle progressivement à lui-même, au fil d’une existence bien remplie. De sa relation contrariée avec Gob, de ses amours successifs, de ses amitiés forgées au fil de ses voyages, du travail qu’il accomplit dans le cadre de grands projets collectifs, de la part qu’il prend dans le débat autour des droits reproductifs, jusqu’à la fondation de la commune où il vit ses vieux jours, il ne cesse d’observer, de se faire le comptable des échecs et des succès du projet collectif d’Eutopia, sans pour autant renoncer à agir, à prendre position, tout en s’interrogeant sur le bien fondé de ses propres actes. Et, le lecteur de constater que si la perfection n’est pas de ce monde, le bonheur lui tient finalement à très peu de choses. Un engagement, la volonté de ne pas nuire, un regard bienveillant, la fidélité à des principes.

« Tout travail qui reste à faire est opportunité de changement pour le mieux. Nous travaillons en commun et le commun n’a pas de limite de temps. Il n’a de frontières que celles du monde lui-même. »

D’aucuns trouveront sans doute à redire, à critiquer, voire à moquer ce projet alternatif, ne le trouvant guère vraisemblable ou le jugeant un tantinet naïf et parfois trop didactique. Ils en ont le droit. On ne peut cependant rien retrancher à l’optimisme et au propos positif de Camille Leboulanger, ni aux questions que son roman ne manquera pas de susciter. En cela, Eutopia se révèle salutaire et d’autant plus précieux qu’il prouve que même les gens heureux peuvent avoir une histoire. Tant mieux.

Eutopia – Camille Leboulanger – Éditions Argyll, octobre 2022

Un an dans la Ville-Rue

Faisons court et efficace.

Un an dans la Ville-Rue est une novella de Paul Di Filippo, auteur américain que l’on n’avait plus guère croisé dans nos contrées depuis la traduction du sidérant et moite Langues étrangères chez Ailleurs & Demain. Habitué à l’expérimentation et à une certaine exigence sur la forme et le fond, autrement dit, dans le genre qui nous intéresse, les images et les idées, il faut croire que l’imagination débridée et décalée de l’auteur n’a pas rencontré son public. Dommage pour son recueil de biographies fictives Pages perdues et pour La trilogie steampunk. Si un éditeur pouvait les rééditer et proposer quelques inédits, il y a matière, ce serait cool.

La présente novella ne risque pas de remettre en cause cette réputation. Un an dans la Ville-Rue a le charme malin des films de cinéma bis. On pense forcément à Dark City pour le contexte urbain et l’étrangeté de l’atmosphère, même si l’intrigue s’en différencie beaucoup. Paul Di Filippo flirte aussi, et pas qu’un peu, avec la weird fiction chère à Jeff VanderMeer. Bref, autant ne pas vous cacher le gros coup de cœur suscité par cette lecture, d’autant plus enthousiaste que l’auteur ajoute une vraie exigence stylistique à son écriture.

Imaginez maintenant un monde réduit à une bande urbanisée, bordée d’un côté par le Fleuve et de l’autre par les voies ferrées. Une ville linéaire apparemment sans début ni fin, personne ne peut en témoigner de toute façon ou même envisager l’existence d’un bloc zéro. Une cité composée d’arrondissements aux noms délicieusement imagés et de blocs numérotés à l’infini, l’ensemble étant éclairé par un double soleil aux orbites orthogonales. Au-delà des limites de la ville, on aperçoit l’Autre rive et le Mauvais Côté des Voies, comme des abstractions géographiques inaccessibles. Au-dessus des têtes, des entités psychopompes, les Bouledogues et les Femmes des Pêcheurs, sillonnent les cieux, attendant leur heure, prêt à ravir les dépouilles des défunts pour les emporter vers un ailleurs indéterminé. En-dessous du métro et des égouts de la Cité, l’inconnu, pavé d’écailles vivantes et pas seulement de bonnes intentions.

La grande force de Un an dans la Ville-Rue réside dans ce cadre familier et dans un jeu d’emprunts à des références culturelles et topographiques en gros issues des années 1950, mais dont la configuration singulière et étrangère nous éloigne de notre quotidien. Paul Di Filippo ne force pas le trait pour faire émerger peu-à-peu ce monde des limbes de son imagination. Il n’assène pas, se contentant de le faire vivre et respirer au fil des pérégrinations de Diego Patchen, son double littéraire, résident de la Ville-Rue.

Habitant au cœur de l’arrondissement de Vilgravier, dans un appartement situé dans le 10 394 850e bloc de l’Avenue, le bougre se satisfait en écrivant des nouvelles de Cosmos-Fiction pour une revue à bon marché vendue en kiosque, activité pour laquelle il rencontre quelque succès, au point de se voir proposer par son éditeur la publication d’un recueil de ses textes. Mais Diego aspire à plus. Une reconnaissance critique, l’estime de ses pairs de la fiction quotidienne et une véritable exigence stylistique, toute chose qu’on lui refuse dans son milieu, ce qui lui vaut de passer pour un excentrique. Comme on le voit, Paul Di Filippo s’y entend pour établir, non sans malice, des parallèles avec notre propre monde. La Ville-Rue apparaît ainsi comme un miroir quelque peu décalé de notre réalité, puisant son inspiration à la source de l’interzone de William S. Burroughs et de la weird fiction.

Sublimé par la traduction de Pierre-Paul Durastanti (je flagorne si je veux, mais honnêtement, félicitations pour le boulot de dingue !), Un an dans la Ville-Rue est un texte malin et ambitieux, où le fond et la forme s’entremêlent en de multiples couches dont on se plaît à décortiquer l’architecture. Parcourir l’Avenue de la Ville-Rue, c’est l’adopter, à la condition d’aimer s’y perdre. Un peu.

Un an dans la Ville-Rue (A Year in the Linear City, 2002) de Paul Di Filippo – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », mai 2022 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Dragon Head

Au retour d’une sortie scolaire, un train transportant plusieurs classes d’un lycée tokyoïte déraille suite à l’effondrement du tunnel où il vient d’entrer. Quelque chose vient de se produire entraînant cette catastrophe. Mais quoi ? Pour les trois survivants, Teru, Ako et Nobuo, la question de la survie s’impose immédiatement dans ce conduit obscur dont les parois s’effritent au fil des secousses qui l’ébranlent. Blessés, en état de choc, la proximité des cadavres de leurs camarades et professeurs n’arrangeant rien, ils succombent peu-à-peu à l’atmosphère d’angoisse oppressante qui imprègnent les lieux, mobilisant avec plus ou moins de succès toutes leurs ressources psychologiques pour entretenir l’espoir d’être secourus. Pas facile lorsque la peur de l’inconnu vous étreint, faisant resurgir les pires instincts d’une nature humaine prompte à oublier le vernis de civilisation dont elle ne cesse de chanter les louanges pour justifier sa place privilégiée sur l’échelle de l’évolution.

Décliné en dix tomes, parus dans nos contrées chez Pika Graphic à partir de 2012 (on me souffle que la chose a été rééditée dans une « intégrale » en cinq volumes en 2021), Dragon Head n’usurpe pas son statut de huis-clos psychologique. Mais un huis-clos avec soi-même, le pire ennemi des personnages fourbissant ses armes aux tréfonds de leur propre esprit.

Minetarō Mochizuki nous invite ainsi à sonder notre psyché, une introspection en territoire périlleux, hors de toute zone de confort. Il le fait à merveille, l’usage du noir et blanc, les jeux d’ombres et de lumière, souvent étirés en pleine page, contribuant à nourrir et accentuer l’angoisse, dans un paysage en ruine dépouillé par la catastrophe de ses repères familiers. La peur et l’irrationalité qu’elle suscite figurent au cœur du propos de l’auteur. Peur instinctive, viscérale qui fait perdre aux personnages tout espoir, alimentant la folie et donnant substance aux démons intérieurs. Peur créatrice qui contribue au dépassement de soi-même, révélant des trésors psychologiques insoupçonnés. Peur destructrice, flirtant avec l’horreur pure, celle qui n’a pas besoin de se révéler pour asseoir son emprise délétère sur la raison. Minetarō Mochizuki convoque ainsi toutes les peurs de l’esprit humain, renouant avec l’une des obsessions japonaises : la fin du monde.

Au fil de leur périple, Teru et Ako rencontrent d’autres survivants, aussi désarmés qu’eux-mêmes face à l’inconnu. Ils progressent vers Tokyo, espérant retrouver leurs proches. Mais, les étapes successives de leur voyage ne font que dévoiler inexorablement l’ampleur du désastre. Au-delà de la catastrophe, dont on taira ici l’origine pour ne pas en déflorer la nature, même si on la devine très vite. Au-delà du simple récit survivaliste, Dragon Head dévoile surtout les angles morts de la société japonaise, mettant l’accent sur les relations entre les personnages, leurs pensées et leurs motivations, tout en jouant des ressorts psychologiques avec une intensité pouvant laisser pantois. Il met en scène l’irrésistible désagrégation sociale d’un pays ayant basculé dans la folie et l’horreur, sans verser dans le grand-guignolesque. Au cours de leur voyage au cœur des ténèbres, au sens propre comme au figuré, Teru et Ako font l’apprentissage de leur véritable nature, éprouvant dans leur chair et leur esprit les affres de la peur primale.

S’il ne figure pas parmi les seinen mangas les plus réputés, Dragon Head n’en demeure pas moins une œuvre frappante où l’introspection ne cède rien à l’angoisse d’une situation aussi extrême que déstabilisante.

Dragon Head – Minetarō Mochizuki – Réédition Pika Graphic, décembre 2012 (série traduite du japonais par Hiroshi Takahashi & Alexandre Tisserand)

Noon du soleil noir

On a découvert L.L. Kloetzer avec deux romans de science fiction lorgnant du côté de la dystopie et du récit post-apocalyptique. Une très bonne surprise, l’imaginaire de l’auteur/trice augurant du meilleur. Anamnèse de Lady Star a d’ailleurs été justement récompensé par le Grand prix de l’Imaginaire, preuve s’il en est de l’attention portée sur l’œuvre du couple Kloetzer. Depuis, on se languissait un peu, au désespoir de ne pas voir les promesses se concrétiser autour d’un nouveau roman. L’attente n’aura pas été vaine puisque l’auteur/rice revient pour nous livrer un hommage à quatre mains à Fritz Leiber, en particulier à la série culte mettant en scène (euphémisme) les fabuleux Fafhrd et Souricier Gris.

Que les lecteurs de ce blog sachent que le « Cycle des Épées » fait partie de mes madeleines littéraires, au moins autant que le « Cycle de Lyonesse » ou l’univers de la Terre mourante de Jack Vance. Fritz Leiber y décline les aventures picaresques et un tantinet théâtrales d’un duo d’anti-héros bien mal assortis et pourtant liés par une indéfectible amitié et communauté de (mauvais) esprit. Guère vertueux, les deux compères passent en effet leur temps en beuverie et ripaille, n’attendant qu’un signe de leur guides spirituels, les mystérieux Ningauble-aux-Sept-Yeux et Sheelba au visage sans yeux, pour partir à l’aventure, histoire de remplir leur bourse éternellement vide. Ils sillonnent ainsi le monde décadent de Newhon, guidés par l’appât du gain, la curiosité et la perspective de s’affranchir de la morale, même s’ils ne sont pas complètement dépourvus d’un certain sens de la justice. En somme, deux parfaits truands dans un monde de brutes guère bienveillantes avec les bons ou les naïfs.

Sans surprise, Noon du soleil noir se coule dans le décor familier aux lecteurs du « Cycle des Épées », même si Lankhmar n’est pas nommée, les auteur/trice préférant l’art de la périphrase imagée. Pas de quoi cependant tromper le connaisseur habitué à la géographie de le cité et à son voisinage. Un autre duo vient se substituer aux deux acolytes, pas moins roublards et téméraires que leurs prédécesseurs. Mercenaire vieillissant et boiteux, Yors est réduit à guetter le pigeon à la porte de la cité afin de proposer ses services pour lui éviter les périls de la Ville aux Mille fumées et ainsi subvenir à ses propres besoins. L’arrivée de Noon, jeune magicien un tantinet naïf mais à la bourse bien pleine, lui laisse espérer quelques repas et verre supplémentaires à l’auberge où il a ses habitudes. Le gandin ne semble cependant pas complètement dépourvu de pouvoir, comme le vétéran s’en rend compte rapidement. Ses centres d’intérêt le distinguent également du quidam moyen, poussant Yors à redouter la désarmante ingénuité du personnage plus que ses sortilèges.

Dans une langue évocatrice, L.L. Kloetzer redonne un coup de jeune au Sword & Sorcery, sous-genre perclus de clichés et de gimmicks que l’on croyait bien mort après le succès de « A Song of Ice and Fire » et consorts, convoquant moult réminiscences auprès des joueurs de AD&D. Machinations politiques, cultes antédiluviens, sortilèges, entourloupes et retournements de situation sont ainsi légion, pour notre plus grand plaisir, sans qu’à un seul moment on éprouve un sentiment de redite ou une quelconque lourdeur stylistique. Les auteur/trice se gardent bien en effet de tout éventuel pastiche, jouant avec les poncifs du genre et déjouant les pièges de l’hommage trop appuyé. Ils semblent d’ailleurs avoir manifestement pris grand plaisir à le faire, leur joie se révélant finalement très communicative. Noon du soleil noir se révèle ainsi un divertissement léger et amusant, dont le rythme vif et enjoué, empreint d’une ironie jubilatoire, fait merveille. Sous la patine des archétypes, Yors comme Noon forment un tandem vraiment efficace qui confère au récit une réelle épaisseur et contribue à renforcer l’immersion au sein de la Cité de la Toge noire.

Noon du soleil noir est donc une réussite, un pur récit de Sword & Sorcery, astucieux et inspiré, auquel les illustrations de Nicolas Fructus apportent un contrepoint graphique bienvenu. On attend maintenant avec impatience la suite annoncée des aventures de Yors et Noon. Les deux compères nous manquent déjà.

Noon du soleil noir – L. L. Kloetzer – Éditions Le Bélial’, juin 2022