Le Village des damnés

Retour aux classiques pour le défi Lunes d’encre, avec un petit maître du genre : John Wyndham.

Réédités en un seul volume, Le Village des damnés et Chocky apparaissent comme le point d’orgue de l’œuvre de John Wyndham, aussi connu pour ses romans de fin du monde, une spécialité britannique, et ses récits d’invasions extraterrestres. Les deux romans au sommaire de cet omnibus relèvent d’ailleurs de cette dernière thématique, même si l’invasion prend la voie détournée de la subversion, via l’image « innocente » de l’enfance.

Commençons par Le Village des damnés, aka Les Coucous de Midwich., titre originel beaucoup plus approprié que celui découlant de son adaptation au cinéma, d’abord par Rolf Willa, puis John Carpenter (une purge).

L’argument de départ, connu des cinéphiles, nous emmène au fin fond de la campagne anglaise. Le paisible village de Midwich est frappé dans la nuit du 26 septembre par un phénomène surnaturel inexpliqué. La population perd sans préambule conscience, ne réagissant à aucun stimuli. Bien au contraire, toute personne s’aventurant dans un rayon de deux kilomètres autour de l’épicentre du phénomène plonge illico dans les bras de Morphée. On ne trouve d’ailleurs plus aucun être vivant éveillé qu’il soit animal ou humain. Averties, les autorités établissent une zone d’exclusion, s’empressant de rechercher les causes de l’événement. Elles finissent par découvrir sur des photos aériennes un curieux objet de forme circulaire, posé dans les champs près des ruines de l’abbaye du village. Mais, avant de pouvoir pousser plus loin leurs investigations, celui-ci disparaît et la population se réveille. Plus tard, on découvre que toutes les femmes du village sont enceintes…

Le Village des damnés n’usurpe pas sa qualité de classique. Près de 60 ans plus tard, le roman de John Wyndham n’a rien perdu de sa puissance d’évocation. Tout au plus, peut-on lui trouver un aspect suranné, une patine contribuant à accentuer son charme. L’auteur britannique transpose la thématique de l’invasion extraterrestre dans l’univers policé de la campagne anglaise, lui donnant le visage de l’enfance. Il le fait d’une façon maline, privilégiant son caractère insidieux et angoissant.

Des premiers émois suscités par la révélation des grossesses multiples au dévoilement de la menace implacable représentée par les Enfants, en passant par la mise à l’écart du village et l’entente mutuelle de ses habitants, John Wyndham ne se départit à aucun moment de son flegme, mélange de sens pratique et d’incrédulité. Parmi les personnages, on retiendra surtout celui de Gordon Zellaby, gentleman érudit et philosophe, attaché à l’écriture de son Œuvre, dont les réflexions alimentent le déroulé dramatique des événements. Une lente montée en puissance où les mœurs britanniques se voient acculées dans leurs ultimes retranchements par les impératifs de la biologie. De quoi résoudre définitivement tous les dilemmes moraux.

« Si tu veux rester vivant dans la Jungle, il faut vivre comme la Jungle elle-même. »

Poursuivons avec Chocky. Plus court, ce roman se révèle également plus émouvant. Cœur d’artichaut, quand tu nous tiens… N’ayons pas peur des mots, voici sans aucun doute le chef-d’œuvre de John Wyndham. Une fois de plus, l’apparente menace vient de l’enfance. Apparente menace car il s’agit plus d’une tentative d’aide maladroite que d’une volonté invasive. Le roman se présente comme une chronique familiale de la classe moyenne anglaise, où l’auteur nous fait pénétrer dans l’intimité d’une famille. Chocky est le surnom donné par Matthew, le fils aîné, à une entité qui lui parle et qu’il est le seul à entendre. Aux yeux de ses parents, elle apparaît d’abord comme une chimère enfantine, une redite de l’ami imaginaire de leur fille dont les caprices leur avaient d’ailleurs donnés du fil à retordre. Mais, les questions posées par leur fils, devenu le porte-parole de Chocky, les capacités dont il fait montre dans le dessin, puis en natation, leur font réviser leur jugement. Craignant un désordre mental, ils font appel à un psychologue dont l’avis ne contribue pas à les rassurer. Bien au contraire, il accrédite la thèse selon laquelle Chocky serait bien une créature réelle, évoquant même le mot de possession. Ange gardien, esprit malin, partenaire envahissant, la nature de Chocky interpelle et angoisse les parents de Matthew, d’autant plus qu’il devient l’objet de la curiosité de la presse, et bientôt d’autres spécialistes moins bien intentionnés.

Avec Chocky, John Wyndham se met à hauteur d’enfant, même si Matthew est perçu par le regard de ses parents. Il écrit ainsi un formidable roman sur l’amour parental où la naïveté infantile dévoile au monde adulte des perspectives altruistes vertigineuses.

Bref, cette réédition démontre, s’il est encore utile de la rappeler, la nécessité de ne pas négliger les classiques. Dont acte.

Le Village des damnés (The Midwich Cuckoos, 1957) de John Wyndham – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2013 (roman traduit de l’anglais par par Adrien Veillon)

Chocky (Chocky, 1968) de John Wyndham – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2013 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

Les continents perdus

Gilles Dumay venant de laisser sa place à Pascal Godbillon à la tête de la collection Lunes d’encre, profitons du défi initié par A. C. de Haenne pour rappeler qu’il y a aussi été publié sous le pseudonyme de Thomas Day (non non, je ne vais pas parler de Resident Evil)

Pourvue d’une illustration de couverture suggestive (je ne sais pas vous, mais moi, je kiffe!), l’anthologie Les continents perdus prolonge l’expérience entamée par Thomas Day dans la défunte collection « Présence du futur » (Aventures lointaines 1 et 2). L’ouvrage présente une sélection de nouvelles et novelettes dont la publication s’étale de 1986 à 2002. Formats de prédilection de la science-fiction, la nouvelle et la novella demeurent hélas les grandes oubliées de l’édition, si l’on fait abstraction de la récente collection « Une Heure-lumière ». Un fait regrettable lorsque l’on constate la grande qualité des textes réunis ici. Walter Jon Williams, Ian R. MacLeod, Michael Bishop, Lucius Shepard et Geoff Ryman, leurs histoires se révèlent époustouflantes par leur justesse, leur imagination et leur sensibilité. Rassurez-vous, je pèse mes mots.
Dans un avant-propos concis et un tantinet polémique, Thomas Day (aka Gilles Dumay, directeur de la collection Lunes d’encre) dévoile sa conception des littératures de l’Imaginaire. Compte tenu de sa liste d’auteurs préférés, je ne peux que le suivre… Mais, revenons au sommaire de l’anthologie où il nous propose cinq destinations à cinq époques différentes. Une invitation au voyage alléchante, mais pas seulement.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

Nicolas Bouvier

Premier texte de l’anthologie, « Le Prométhée invalide » relève de l’uchronie. Walter Jon Williams met en scène les personnages de Lord Byron, Percy et Mary Shelley dans une réalité historique alternative, où l’écriture du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne ne se déroule pas dans les conditions que nous connaissons. A l’instar de Brian Aldiss (voir le roman Frankenstein délivré), l’auteur américain s’amuse avec le genre et l’une de ses œuvres maîtresses. Il le fait en prenant comme décor l’Europe au lendemain des boucheries napoléoniennes, empruntant à l’époque son style sans trop alourdir le récit. Bref, voici, une lecture agréable et engageante pour la suite.

« Tirkiluk » n’a pas été étranger à mon envie de découvrir les romans de Ian MacLeod (pour mémoire, Les Îles du soleil chez Folio SF et L’âge des Lumières chez DLE). Cette nouvelle raconte l’arrivée et l’installation d’un jeune météorologue dans une station de l’Arctique. Le contexte est celui de la Seconde Guerre Mondiale et bien entendu les informations que le jeune scientifique doit collecter sont vitales au bon déroulement des opérations militaires. Que les lecteurs réfractaires aux histoires militaires se rassurent, ce texte s’éloigne très vite de ces prémisses guerrières. On assiste en effet à la découverte par un occidental d’un milieu et d’une culture (celle des Inuits) qui lui sont totalement étrangers. Et progressivement, cette étrangeté finit par contaminer le récit, nimbant les contours de la réalité d’une aura de fantastique. Inutile de préciser que la rédaction de l’histoire sous forme de journal intime convient idéalement à l’atmosphère.

« Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana » est sans doute le texte que je préfère dans cette anthologie (encore que mon cœur balance avec la nouvelle suivante). Michael Bishop n’est pas totalement inconnu en France puisque les amateurs de Philip K. Dick ont sans doute lu son hommage au Maître du Haut Château (Requiem pour Philip K. Dick). Néanmoins, je souhaiterais en lire davantage de cet auteur, surtout au regard de ce superbe récit. En effet, celui-ci est à la fois audacieux et engagé. Relier physique quantique et discrimination raciale, tout en dénonçant l’Apartheid, ce système ségrégationniste institué en Afrique du Sud jusqu’à la fin des années 1990, n’est pas une mince affaire. Abordé selon le point de vue d’un descendant de Boers, Afrikaner bon teint, l’histoire ne bascule à aucun moment dans la caricature et Michael Bishop s’en sort, je trouve, de façon fort satisfaisante. Coup de cœur et coup de maître.

Bien connu dans nos contrées grâce au Bélial’ et à Jean-Daniel Brèque, on aimerait que le talent de Lucius Shepard soit reconnu plus largement. Ici, l’auteur américain force une nouvelle fois l’admiration avec un texte à mi-chemin du fantastique et de la Science-Fiction. Ne tergiversons pas, j’avoue m’être régalé en découvrant le Delà, cette contrée singulière peuplée de vagabonds et de leurs chiens, un territoire traversé par des trains mystérieux et sillonné de monstruosités mortelles. Une invitation au voyage en forme d’aventure au cœur des Ténèbres. Bref, « Le train noir » apparaît comme mon second coup de cœur.

Geoff Ryman restera connu dans nos contrées pour une poignée de nouvelles. Primé à plusieurs reprises (British Science Fiction Award et World Fantasy Award, pour ceux que ça intéresse), « Le pays invaincu. Histoire d’une vie » se révèle un texte fort émouvant où l’on découvre la vie d’une petite fille (puis jeune femme) dans un pays qui n’est pas tout à fait le Cambodge, mais qui y ressemble fortement quand même. Un univers assez singulier, teinté de fantasy, qui pour cette raison pourrait peut-être décourager les lecteurs cartésiens. S’inspirant d’une réalité tragique, la nouvelle n’en demeure pas moins empreinte d’une justesse touchante.

Seule anthologie publiée dans la collection Lunes d’encre, Les continents perdus nous font regretter la faible appétence du lectorat pour les nouvelles. Un fait que l’on peut regretter au regard de la qualité des textes sélectionnés ici.

Les continents perdus – Anthologie proposée par Thomas Day – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2005 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Les Noirs et les Rouges

« Le vrai fasciste ne s’exalte que dans la défaite. »

Réédité en Folio policier, un choix pour le moins étonnant, Les Noirs et les Rouges retrace le parcours ordinaire, entre 1968 et 1971, d’un soldat politique du fascisme comme il se plaît à s’imaginer d’une manière romantique et naïve. Autrement dit un salopard intégral, nourrit au sein d’un fascisme dogmatique et fantasmé, et persuadé que le salut de l’État passe par une violence purificatrice, manière de continuer la politique par d’autres moyens.

Jeune étudiant de vingt ans, Stefano Guerra (le bien nommé) n’éprouve aucune honte à se proclamer fasciste. Né à Udine, dans le nord de l’Italie, il embrasse la Cause très tôt, avec la bénédiction de son milieu familial, en particulier son oncle Rocco, ancien de la Decima Mas, une des unités les plus fanatiques de la République sociale italienne. Loin d’avoir disparu avec la défaite de 1945, le fascisme est en effet resté profondément enraciné dans la péninsule. Les troubles de l’année 1968 semblent lui redonner un coup de fouet, laissant entrevoir aux nostalgiques du Duce, bercés par les slogans des vieux squadristi, la chute de la république bourgeoise, pourrie après près de trente années de démocratie-chrétienne.

À l’occasion de l’occupation de l’université de Rome, où il casse du « chinois » en compagnie de camarades à l’âme aussi noire que la sienne, Stefano tue sans le vouloir un jeune étudiant, Mauro, fils d’un intellectuel de gauche. Cet acte signe sa naissance auprès des dirigeants du Mouvement. Il devient un soldat politique dévoué à la Cause, chargé de former une cellule de combattants prêts à agir aux ordres de leurs supérieurs. De rackets en braquages minables pour le compte du Mouvement, en passant par le trafic d’armes et d’explosifs, Stefano se trouve progressivement mêlé à plusieurs attentats, persuadé qu’ils ouvriront le chemin à un pouvoir de nature plus autoritaire, comme cela est advenu en Grèce. Du moins, cherche-t-il à s’en convaincre, car les faits semblent parasités par tout un tas d’individus aux intérêts opaques. Et puis, il y a Antonella, la sœur de Mauro, dont il est tombé éperdument amoureux. Pas simple la révolution conservatrice dans ces circonstances.

Roman fleuve dont les méandres n’assèchent à aucun moment l’intérêt, Les Noirs et les Rouges réussit un tour de force admirable, celui de rendre sympathique un salopard, ou du moins de rendre tangible les motivations de sa révolte et de ses choix politiques un tantinet extrémistes (euphémisme). Alberto Garlini nous permet ainsi de percevoir de l’intérieur le raisonnement biaisé d’un « soldat » que la rage et la haine poussent au crime. Récit d’un basculement de l’idéalisme exalté vers la violence politique, Les Noirs et les Rouges restitue également l’atmosphère délétère prévalant au début des années de plomb en Italie. Le réseau Gladio et la stratégie de la tension sont ainsi évoqués en creux, montrant toute la duplicité des politiques italiens et de leurs alliés de classe, police, services secrets et justice. Un marigot où viennent s’abreuver également l’extrême-droite, des barbouzes et la pègre, jamais à la ramasse lorsqu’il s’agit de tirer quelque profit d’une situation troublée.

Même s’il se veut un surhomme, car « l’esprit guerrier du dieu Odin bat dans sa poitrine », Stefano se révèle surtout banalement humain dans ses actes et dans son aveuglement. Supposé maître de son destin, il ne fait que répondre aux pulsions violentes qui l’animent et aux stimuli provoqués par des forces occultes engagés dans un jeu de dupes, où seul compte la préservation des intérêts d’une oligarchie obsédée par sa lutte contre le communisme. De quoi entraîner le basculement de l’extrême-gauche vers le terrorisme, comme en témoigne la suite des événements.

Roman salutaire et un tantinet lyrique, soulignant les jeux troubles de la politique et le chemin sinueux suivi par la démocratie italienne pendant les années de plomb, Les Noirs et les Rouges montre aussi que la violence se suffit à elle-même, ne provoquant au final que sa propre extinction. Bref, voici une réussite qui rejoint illico ma bibliothèque idéale, en dépit peut-être de quelques longueurs, vite oubliées.

Les Noirs et les Rouges (La Legge dell’ odio, 2012) de Alberto Garlini – Réédition Folio/policier, janvier 2017 (roman traduit de l’italien par Vincent Raynaud)

Outrage et rébellion

pulp-o-mizer_cover_imageLunes d’encre toujours, avec un défi sur la forme pour cette huitième lecture. De quoi susciter la nostalgie pour une époque révolue. Et on rigole, et on s’amuse.

J’ai commencé à lire du Catherine Dufour tardivement. Ouais ! C’était à l’époque où on la surnommait encore le Terry Pratchett français. Vous imaginez un peu le truc, hein ? Un mec. On la comparait à un mec. La honte ! Rien que d’y penser, j’ai les glandes qui se mettent en rideau.

Elle avait écrit une série, style parodie du Seigneur des Anneaux. Respect ! Total respect Le seigneur des Anneaux, hein ? J’suis fan, quoi ? Bon, je n’ai jamais lu ses bouquins, à elle. Ouais ! J’en ai beaucoup entendu parler, par contre. Des trucs, genre : « Rhalala, trop drôle Dufour ! ». Ou genre : « c’est hachement plus profond qu’on le dit ». Le propos, hein ! Pas l’auteur. Moi, je ne l’ai pas lu. Alors, je me fie à l’avis des autres. Pour ce qu’il vaut. Tous des cons… Le quand dit raton. Le buse. Tout ce bruit blanc, hein ! Ça faisait un raffut du diable, à l’époque.

Elle mobilisait de la bande passante la Dufour. Ouais ! On la lisait partout, on la voyait partout. Une vraie icône. Y’avait plus qu’à la cliquer pour la faire apparaître. Faut dire qu’elle savait y faire, hein ? Elle avait un double virtuel pseudonymé Katioucha. Ouais ! Avec, elle écumait les sites Web, style Actu esfeff, vous savez, le genre de communauté de geeks. Des types poilus partout, blancs comme des endives et qui ne se lavent pas les dessous de bras. Trop la honte ! Ou alors, l’autre site là, celui qui s’appelait le Caviar Cosmique. Des élitistes qui ne se mouchaient pas avec le dos de la petite cuillère. Carrément dégueu, hein ? C’est vrai, quoi ! C’est intime une petite cuillère. Un peu comme une brosse à dents, hein ?

A force de lire son nom partout, de voir sa trombine de fouine à droite et à gauche (c’était un clippeur du nom de Daylon qui lui tirait le portrait), ben j’ai fini par la lire. J’suis influençable, hein ? C’est con. Ouais, je sais. L’accroissement mathématique du plaisir que ça s’appelait. Pas facile à retenir, hein ? C’était un recueil de nouvelles. Des chinoiseries avec ou sans chichis, des trucs même pas écrits en français courant, avec des titres à coucher dehors, genre Vergiss mein nicht. A tes souhaits la vieille ! Ouais ! Eh bien, j’ai aimé. Vrai de vrai, hein ?

A l’époque, je vivotais au crochet du fandom. Un truc de dingues, un vrai panier de crabes ; des vieux, des jeunes, des toutes les couleurs, gonzesses et mecs. Des dingues, je te dis ! Des tordus qui vous embrassaient aussi vite qu’ils pouvaient vous exploser leur acné à la gueule. Des viandards qui passaient leur temps à enculer les mouches ou en s’envoyer des vannes, style : « tu l’as vu, hein, mon cul ? »

Bref, je dois l’avouer, j’ai couché, ce qui m’a permis de récupérer le nouveau bouquin de la Dufour avant les autres, les toqués du Web. Ouais. Outrage et rébellion que ça s’appelait. Lorsque j’ai eu l’objet en main, je ne te dis pas la stupeur ! Je crois que j’en ai eu des tremblements. Le manque, déjà. Bon, après je l’ai ouvert, le bouquin.

D’abord, ça m’a globalement saoulé. Pour résumer, c’est l’histoire d’une bande de jeunes qui s’envoient en l’air. Ouais. Ils carburent à la musique et à l’énergie, et s’enfilent par tous les trous et les veines des trucs pas très recommandables, hein ? Ça suce, ça baise, ça picole, ça gerbe, ça pine, ça pue, ça se mutile, ça brûle sa vie par les deux bouts et ça joue de la musique très fort. Des jeunes, quoi !

Parmi eux, il y en un, marquis, qui devient une légende. Pas un guitare zéro ! Non, une icône ! Lui aussi, mais dans le genre rock’n’trash, hein ? Un vrai taré, style les geeks de Actu esfeff. Le mec, il chante comme une casserole, hein ! Mais, ça n’a pas d’importance, ils veulent tous coucher avec, les filles et les mecs. Marquis, il ne cause pas dans le bouquin. Ce sont les autres qui causent pour lui, hein ! Et ils causent, genre jeune quoi ! Et ça défile comme ça pendant plus de trois cent pages. Un vrai casting ! Ouais. C’est ça qui saoule.

Pour oublier leurs malheurs et pour exprimer leur révolte, ces jeunes, ils exultent au souvenir de marquis. Parce que la vie n’est pas gaie dans le futur à l’autre, la Dufour. On ne rigole pas du cul tous les jours, hein ? Genre réchauffement climatique et pollution à tous les niveaux, rouges de préférence. Ouais ! Et puis, il y a des gens, genre privilégiés qui crèchent en haut de tours, d’autres qui cuvent dans des banlieues souterraines et des zombis des caves qui végètent juste à la lisière du sol, là où c’est le plus dur. Ouais ! Et que ça pue le chien mouillé mort depuis cinq jours, là-dedans.

C’est là qu’elle est forte la Dufour, hein ? Mine de rien, elle nous le fait passer en loucedé son futur. Ça imprègne la caboche, ça colle à la rétine comme un mollard et puis ça prend aux tripes. Pas pessimiste, ni optimiste, juste lucide. Elle a tout compris la Dufour. Ouais ! Et puis, elle sait river son clou avec des formules choc, des trucs genre : « quand ça sera mon tour, je sortirai en courant de ce monde où le réel n’est que boue de forage du rêve. » J’ai rien compris, mais ça me troue le cul quand même. Ouais !

Du coup, je crois que je vais replonger avec son autre bouquin qui cause du futur, là. Le goût de l’immortalité que ça s’appelle. Ouais. A ski paraît, on a même besoin d’un dico pour le déchiffrer, hein ?

Elle m’a bien eu la Dufour, en fin de compte. Ouais ! Je suis encore tout imprégné par son bouquin. Et j’vous jure, c’est pas sale. Bon, maintenant, please, kill me !

outrage-et-rebellionOutrage et Rébellion de Catherine Dufour – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2009 (réédition en Folio/SF, 2012)

Aquaforte

K.J. Bishop n’est pas à proprement parlé une célébrité dans l’Hexagone. On doit à l’auteur australienne quelques nouvelles et un seul et unique roman, The Etched City, ici traduit sous le titre d’Aquaforte. Un texte d’ailleurs salué par une critique franchement enthousiaste chez nos voisins anglo-saxons.

Peut-on oublier les fantômes d’un passé trop lourd ? C’est la question que se posent les deux principaux personnages de ce roman. Duo de soldats perdus, acteurs vaincus d’une révolution dépourvue de tout romantisme, ils arpentent la poussiéreuse et désolée Contrée des Cuivres, pourchassés par les forces de l’ordre rétabli.
Lui, Gwynn, barbare des terres glacées du Nord, court l’aventure depuis son plus jeune âge. Habile au sabre et à l’arme à feu, il masque sa psychologie de tueur derrière une apparence de dandy.
Elle, Raule, a appris l’art de soigner autrui, ce qu’elle fait avec beaucoup de talent. Pourtant, cette connaissance et cette pratique ne lui ont permis, jusqu’à présent, que de donner plus efficacement la mort. Tous les deux espèrent trouver une éventuelle rédemption, ou à défaut, prendre un nouveau départ dans la tropicale cité d’Escorionte.

« Il faut être étrange pour avancer, car nos actes étranges poussent la norme outragée à nous rejeter, à nous propulser vers une normalité qui nous convient davantage. »

Contrairement à ce que laisse présager la première partie, Aquaforte appartient à cette catégorie de romans bizarres assez inclassables. Fantasy, fantastique, science-fiction ? La question se pose d’emblée et semble évacuée par une quatrième de couverture évoquant un « bousculement des canons de la fantasy ». A la lecture de l’objet, il faut se rendre à l’évidence, la réponse importe peu. En effet, K.J. Bishop semble s’emparer des thèmes et atmosphères de plusieurs « genres » pour les transformer un roman d’une intensité intime confondante, délivrant au passage une réflexion quasi-philosophique sur l’art, la foi et la condition humaine. Je conseille donc au lecteur passionné par la fantasy rugueuse et épique, ou attiré par le fantastique horrifique, voire par le sense of wonder de ne pas perdre son temps précieux à consulter cette chronique. Par contre, si par le plus grand des hasards, Gloriana de Michael Moorcock ou plus récemment La cité des saints et des fous de Jeff VanDerMeer l’ont ravi voire lui ont procurés des palpitations, Aquaforte me semble en ce cas un voyage livresque très recommandable. A noter, au passage, que les deux auteurs anglo-saxons font partie des lecteurs conquis par le roman de K.J. Bishop.

« Dans ce monde, le bien pousse dans les fissures, comme la mousse. »

Personnellement, le roman de K. J. Bishop m’a cueilli dès les premières pages. J’ai été envoûté autant par le récit que par l’ambiance. Décrépitude, poussière, idéaux brisés, rien n’incite dans ce roman aux lendemains qui scintillent et chantent sur tous les airs du spectre de la politique. A Escorionte, monstruosité et beauté se côtoient. Grandeur et misère voisinent et tout semble irrémédiablement terni, sali, obscurci par la désillusion de personnages hantés par la vision d’un monde gouverné définitivement par l’injustice. Pourtant, il se dégage un charme vénéneux de tout cela et finalement du désespoir naît un semblant de rédemption. Ceci est dû indéniablement à l’atmosphère mise en place par l’auteur à grands renforts de descriptions somptueuses. K. J. Bishop est, certes, plus mesurée que China Miéville, mais son univers n’est pas moins prenant avec ses contours floutés, avec son exotisme tropical trouble rehaussé par un décorum rappelant à la fois la Renaissance et un réalisme social digne d’un roman de Charles Dickens.

Cependant, ce n’est pas une philosophie du désespoir et du désenchantement que transmet l’auteur. Dans ce roman, chaque individu porte en lui un monde, ici transformé en sphère individuelle (quantique ?) et c’est par le biais de ce microcosme qu’il perçoit le macrocosme qui l’environne. A lui, de guider cette sphère dans « un spectre de mondes possibles en fonction de ses choix et de ses actes. » A lui, de trouver et d’assumer sa vérité intérieure, quitte à la rechercher dans l’art car, dans la conception très personnelle de K. J. Bishop (elle-même artiste), « L’art est la création de phénomènes mystérieux et sacrés ».

Bref, Aquaforte constitue un coup d’essai en forme de coup de maître. Un roman dense et une lecture apte à susciter de fortes impressions et émotions, à condition de se laisser prendre au jeu de son étrangeté.

Aquaforte (The Etched City, 2003) de K. J. Bishop – Éditions l’Atalante, collection La dentelle du cygne, 2006 (roman traduit de l’anglais [Australie] par François Le Ruyet)

Vostok

Lunes d’encre, suite. Septième roman chroniqué dans le cadre du défi proposé par le sympathique A.C. de Haenne.

Anamnèse de Lady Star ayant suscité mon enthousiasme, je n’ai guère attendu longtemps avant de commencer Vostok de Laurent Kloetzer. Plus que les promesses de la quatrième de couverture annonçant un roman situé dans le même futur que son prédécesseur, c’est la localisation en Antarctique qui a titillé mon intérêt. Amateur d’aventures polaires, Vostok ne pouvait que satisfaire ce plaisir coupable. Mais bon, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise.

Futur proche. Le réchauffement climatique est désormais une réalité tangible dont les manifestations violentes de la météo témoignent. Orage, inondation, sécheresse, les épisodes climatiques se succèdent, ne laissant planer aucun doute. L’Anthropocène est bien l’âge des tempêtes promis, entre autres calamités.

Au Chili, le syndicat du crime a cédé la place à une entreprise maffieuse transnationale, le Cartel, engagée dans une guerre dévastatrice contre la Fédération des Andins, un mouvement d’obédience révolutionnaire. Sous le regard impuissant du gouvernement, le littoral vit à la merci des attaques de drones, tributaire de l’eau fournie par les Andins. Un chantage que ne supporte pas le Cartel.

Mais un des lieutenant de l’organisation criminelle pense avoir trouvé le moyen de prendre le contrôle du Vault, leur système de communication décentralisé, sécurisé, présent dans le monde entier. Il lui reste juste à recueillir la clé d’activation qui se trouve dans le lac enfoui sous les glaces de la base Vostok, en Antarctique.

Accompagné d’une équipe resserrée, composée de sa sœur, censée lui porter chance, de tueurs du Cartel et d’un vieux scientifique russe, il monte une expédition vers le complexe scientifique russe, laissé à l’abandon depuis plus de vingt ans.

Laurent Kloetzer n’aura pas mis longtemps à revenir dans le futur de Anamnèse de Lady Star. Écrit sans son épouse Laure, Vostok se révèle beaucoup plus abordable que son prédécesseur. L’intrigue s’inscrit toujours dans une géopolitique du chaos, où la guerre asymétrique a remplacé les conflits traditionnels. Un affrontement de basse intensité reposant sur la maîtrise des hautes technologies. Parallèlement, les dérèglements climatiques ont produit leurs premiers effets dévastateurs, frappant les sociétés les plus fragiles et modifiant les équilibres internes. Le phénomène a ainsi réactivé la guérilla sud-américaine, la technologie et la science pourvoyant à son armement. De son côté, la pègre ne reste pas à la remorque du progrès, optant pour la mondialisation de ses méfaits. En situation d’infériorité temporaire, elle cherche à reprendre l’ascendant grâce à ses « soldats », recrutés dans les bas-fonds des quartiers populaires. Bref, Laurent Kloetzer dresse le portrait crédible d’un avenir qui, s’il n’est pas réalisé, n’en demeure pas moins vraisemblable. Pour autant, Vostok ne se contente pas d’évoquer une image pessimiste du futur. L’intrigue se déplace vers le sixième continent, flirtant avec le survival polaire. Le roman donne ainsi sa pleine mesure, ne relâchant pas le lecteur un seul instant.

À bien des égard, l’Antarctique ressemble à un monde étranger et hostile. À quelques heures d’avion ou à quelques semaines de bateau de la civilisation, on débarque sur une autre planète, déserte, la faune se limitant aux côtes elles-mêmes, une banquise inhospitalière battue par les vents. Le centre de l’inlandsis ne vaut guère mieux. Il s’agit d’un désert glacial où les températures oscillent entre – 20° l’été et – 60° l’hiver, un lieu inhabitable, balayé par des vents abrasifs qui occultent la vue et tuent autant que le froid.

L’implantation humaine n’y est que provisoire. Des bases scientifiques, tributaires de l’extérieur pour leur ravitaillement, et qui offrent comme un avant-goût d’une mission d’exploration spatiale, fournissant un banc d’essai pour développer des technologies adaptées à des conditions extrêmes. Elles sont aussi un balcon ouvert sur l’inconnu, l’infiniment grand du ciel étoilé et l’infiniment petit, tapi sous la calotte glaciaire dans ce lac où survivent des bactéries antédiluviennes. Les carottes de glace extraites des divers forages permettent enfin d’étudier le va-et-vient de la vie sur Terre, remontant le temps, au fil des fluctuations du climat, contribuant au débat autour du réchauffement de l’atmosphère.

Mais surtout, les terres vierges de l’Antarctique paraissent le support idéal à l’imaginaire, comme une page blanche où le moindre fait se nimbe d’une aura de mystère. Après Howard Philip Lovecraft, John Carpenter ou Alan Moore, Laurent Kloetzer investit l’inlandsis, nous immergeant en terre étrangère, sans rendre sa documentation indigeste un seul instant. Et peu-à-peu, le huis clos angoissant se mue en expérience mystique, explorant la psyché de Juan et de sa sœur, Leonora. En proie à la solitude et à leurs démons intérieurs, contraints de puiser aux tréfonds de leur esprit les ressources nécessaires à leur survie, ils se révèlent à eux-mêmes et à l’autre, l’un transformé en christ sauvage, l’autre en pythie, habitée par un pouvoir surnaturel.

Thriller d’anticipation et trip hallucinatoire flirtant avec le fantastique, Vostok se révèle aussi un formidable hommage à l’aventure surhumaine de l’exploration de l’Antarctique. De quoi donner envie de lire La Lune est blanche, reportage graphique et photographique de François & Emmanuel Lepage en Terre-Adélie, mais aussi de suivre de plus près les débats sur le réchauffement du climat.

« L’Holocène, notre époque, ne ressemble à aucune autre. Au cours des derniers siècles, la quantité de gaz à effet de serre a augmenté bien au-dessus des maxima constatés lors des interglaciaires précédents, tout le monde le sait maintenant. Nous avons été parmi les premiers à le constater.

Louis avait de grandes visions… Nous avions découvert, disait-il, la fin de l’Holocène. Et notre épisode chaud n’allait pas basculer vers la nouvelle glaciation, oh non. Il y a deux siècles avait commencé notre épisode, celui des hommes. Louis l’a baptisé Anthropocène. Moi, je le nomme l’âge des tempêtes. »

Vostok de Laurent Kloetzer – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2016

Daytripper

Guère connus sous nos longitudes, Fábio Moon et Gabriel Bá apparaissent à mes yeux comme deux petits prodiges de la bande dessinée brésilienne. Du second, j’avais déjà lu The Umbrella Academy, série dont il illustre les scénarios de Gerard Way. Ici, il nous livre un chef-d’œuvre de délicatesse et de pudeur, écrit et dessiné à quatre mains avec son frère Fábio Moon. Une bande dessinée envoûtante dont on garde longtemps en mémoire la thématique douce amère.

Daytripper , c’est l’histoire de Brás de Oliva Domingos. Homme heureux en amour, père aimant, amant comblé et écrivain couronné par le succès, ces éléments laissent présager l’avalanche des clichés inhérents à toute bluette pour midinettes. Ou alors ils entretiennent le doute, faisant croire au quidam que les apparences sont trompeuses. Qu’elles masquent un lourd secret ne demandant qu’à éclore au grand jour…

Eh bien, Daytripper n’est rien de tout cela ! Bien au contraire, la BD de Moon et vous expédie carrément aux antipodes des présupposés que l’on pourrait nourrir à son égard. À vrai dire, essayer, ne serais-ce que de raconter un peu l’intrigue, ne conduirait qu’à dénaturer la charge émotive portée par le récit. Car Daytripper est l’histoire d’une vie. Et d’une mort. D’ailleurs, peut-être devrait-on plutôt dire de plusieurs morts. En effet, l’existence de Brás suit une trajectoire erratique, oscillant entre rêve et réalité, entre vie et mort, cherchant sa voie au travers des pièges, fausses pistes et culs-de-sac de la fatalité. L’enfance, l’amitié, l’amour, la famille, la filiation, l’accomplissement par le travail, l’héritage… Par touches successives, Moon et nous livre une petite philosophie de vie par l’image.

On serait bien en mal de déceler quelque chose de pontifiant ou de sentencieux dans leur démarche. Dans des nuances pastels, d’un trait faussement maladroit, empreint d’une grande poésie, le duo exprime simplement, avec sincérité, la multiplicité des possibles animant une existence humaine. Une existence où chaque pas coûte. Où la vie reste indissociable de la mort. Alors, pourquoi se résigner ? On touche à l’indicible, à une qualité d’émotion indescriptible, à un état d’esprit difficilement transposable en mots. Pourtant, avec un talent admirable et une économie de moyens, Fábio Moon et Gabriel Bá réussissent à restituer l’essentiel de la vie, le tout sans larmoiement excessif.

Bref, on ressort de cette lecture à la fois ému, plongé dans un abîme de sentiments contrastés et, au final, heureux, comme soulagé d’un poids, celui du fardeau de l’existence.

« Quand tu accepteras qu’un jour tu mourras… tu profiteras vraiment de la vie. C’est ça le grand secret. C’est ça le miracle. »

Cette œuvre est un petit miracle je vous dis. Lisez-la ! Et plus vite que cela !!

Daytripper, au jour le jour de Fábio Moon et Gabriel Bá – Éditions Urban comics, label Vertigo deluxe, 2012