La Fracture

Julie a disparu au mitan de l’année 1994, semant le chaos dans sa famille. Longtemps, elle a joué avec Serena, sa sœur cadette, à un jeu inspiré de la série X-Files, démasquant les aliens dans leur voisinage, dès qu’elles percevaient l’étrangeté dans le comportement d’un voisin ou d’un passant croisé par hasard. Jusqu’à ce que Julie finisse par se détacher, adolescence oblige. Sa disparition a fait surgir au grand jour les fractures qui courraient sous le vernis de leur vie ordinaire. La cellule familiale s’est disloquée, le père préférant entretenir l’illusion du retour de sa fille pendant que la mère se faisait une raison, entamant le long travail du deuil. La police a cherché, enquêtant dans le voisinage, arrêtant des suspects. Peine perdue. Julie a rejoint la longue cohorte des disparus pendant que les survivants s’enfonçaient dans la dépression. Son père a basculé peu-à-peu dans la bizarrerie jusqu’à sa mort, suite à une crise cardiaque. Sa mère n’a pas tardé à divorcer pour mettre un terme à une relation devenue toxique. Quant à Serena, abandonnant les études, elle a vécu de petits boulots, ne parvenant pas à se projeter hors de Manchester ou à construire une relation durable. Vingt ans plus tard, Julie réapparaît finalement avec une histoire incroyable à raconter, mais guère de réponses à apporter pour surmonter le traumatisme familial.

Avec ce cinquième titre traduit dans nos contrées, Nina Allan confirme son statut d’autrice subtile et envoûtante, n’hésitant pas à mêler le quotidien prosaïque aux spéculations d’une science-fiction empreinte de questionnement sur la réalité. La Fracture nous cueille sans préambule avec son atmosphère banale où l’extraordinaire se dévoile par la bande, dans les angles morts du quotidien. Sans jamais chercher à imposer une vision univoque, Nina Allan explore les recoins de la réalité, tissant une intrigue à la manière d’un puzzle, où chaque personnage dispose de ses propres pièces, recomposant une image personnelle et provisoire des événements. À charge au lecteur de se faire son avis ou d’opter pour l’inconfort paradoxalement formateur de l’incertitude.

Semant le doute, brouillant les pistes par une multitude d’indices contradictoires, l’autrice ouvre les possibles. Récit d’enlèvement extraterrestre, brèche dans le continuum spatio-temporel via un trou noir, histoire de substitution d’identité, body Snatcher investissant l’enveloppe corporelle d’un être aimé, gémellité des univers, doppelgängers ou simple affabulation résultant d’une expérience traumatique, La Fracture semble embrasser toutes ces thématiques, laissant au lecteur le champ libre pour en décider. Récit d’une fracture dans la continuité d’une existence réglée, d’une fracture familiale, d’une fracture dans le réel et dans notre appréhension du monde, le roman de Nina Allan semble laisser entendre que mensonge et vérité sont consubstantiels à notre réalité, composant un maquis touffu d’histoires à explorer, à faire ou à défaire.

Après le déstabilisant Complications et le non moins fascinant La Course, laissez vous ravir par La Fracture. Avec Nina Allan, vous êtes en très bonne compagnie.

« Elle fut tentée de dire à Vanja que rien dans toute cette affaire ne lui semblait réel, en tout cas pas les éléments de l’histoire accessibles via les archives des médias : l’enquête de police, les arrestations, les articles et les communiqués à répétition. Ces choses appartenaient au domaine public, c’était un film de sa vie plutôt que les souvenirs vécus qu’elle en avait conservés, surtout maintenant que Julie était revenue. Le récit officiel était devenu inutile. Il n’avait plus de sens. »

La Fracture (The Rift, juillet 2017) de Nina Allan – Éditions Tristram, septembre 2019 (roman traduit de l’anglais par Bernard Sigaud)

L’Extravagant Monsieur Parker

Pour Maureen et sa famille, le rêve américain ne revêt pas le sépia de la nostalgie. Il ne s’écrit pas davantage en technicolor, comme dans ces productions hollywoodiennes qui commencent à occuper les écrans des salles de cinéma. Dès l’arrivée du couple et de ses deux enfants dans le nouveau monde, il a pris le goût du sang versé pour se tailler une place au soleil d’Albuquerque. Condamné à vivre dans un fauteuil roulant après un accident du travail sur un chantier pas très regardant sur la sécurité, Sean a abandonné la foi ancestrale de sa contrée natale irlandaise, un ramassis de bobards sans queue ni tête selon lui, pour la lecture et de longues soirées sur la galerie de la demeure familiale. Devenue l’unique soutien de famille, Maureen a surmonté la déveine, prenant son destin en main après un bras de fer, bref et victorieux, contre la municipalité négligente. Elle y a gagné un emploi, prémisse d’une solide amitié avec Leroy Parker, un vieux monsieur à la vie bien remplie.

Parmi les figures légendaires de l’Ouest américain, Billy the Kid tient une place de choix. Si l’on fait abstraction de la filmographie consacrée au célèbre régulateur, le bonhomme est aussi le sujet d’une abondante littérature, plus ou moins inspirée, lui donnant souvent le beau rôle, mais insistant également sur l’ambivalence du personnage. Héros au grand cœur ou outlaw brutal ? La réponse à cette question n’a que peu de place dans la passion pour le personnage, l’affect semblant avoir pris définitivement le dessus sur la raison. De toute manière, depuis The Authentic Life of Billy The Kid de Pat Garrett, où le shérif de Lincoln livre sa propre vérité sur la mort du Kid, une vérité contestable et contestée, Billy the Kid a rejoint la longue liste des figures mythiques de l’Ouest dont on se plaît à romancer ou fantasmer les faits et gestes. Je renvoie les éventuels curieux aux ouvrages de Michael Ondaatje ou de Charles Neider, tous deux chroniqués sur ce blog.

Avec L’extravagant Monsieur Parker, Luc Baranger s’inscrit dans le sillon des auteurs ayant choisi de faire vivre le Kid au-delà du terme officiel de son existence, en 1881. Sur ce sujet, si Goodbye Billy de Laurent Whale m’a moyennement convaincu (euphémisme), je ne retiens pas mon enthousiasme pour le présent roman. Luc Baranger ne manque pas de talent pour faire revivre l’Ouest, mais aussi pour évoquer quelques épisodes de l’histoire américaine entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Pendant cette période charnière, où disparait la Frontière, les États-Unis commencent à imposer leur volonté sur le continent américain. Autrement dit, ils sèment la pagaille, la mort et la désolation au nom de la liberté et de la démocratie. En prenant le vieux monsieur Parker comme porte-parole, Luc Baranger se livre à une démythification des États-Unis, pays où on préfère imprimer la légende au lieu de s’en tenir aux faits. On prend ainsi grand plaisir à lire, sous sa plume imagée et truculente, le récit du desperado devenu vieillard indigne et malicieux, grand-père idéal pour les enfants de Maureen qui découvrent le hors champs historique de leur pays d’adoption. Luc Baranger évoque ainsi quelques-uns des mythes de l’histoire américaine, de l’épopée des Rough riders de Theodore Roosevelt, jusqu’aux actes des Banana Men, faisant et défaisant les gouvernements d’Amérique centrale pour le compte de l’United Fruit Company, sans oublier la Horde Sauvage de Butch Cassidy auquel le Kid rend justice et hommage avec sa nouvelle identité. S’il semble pencher pour le Kid, Luc Baranger n’atténue pas pour autant le caractère violent du personnage et sa morale personnelle guère respectueuse des lois ou conventions sociales. Au crépuscule de son existence, le Kid reste fidèle à lui-même, c’est-à-dire fidèle à un idéal de liberté où la parole donnée, la sincérité et une conception personnelle de la justice l’emportent sur un droit résultant d’un rapport de force défavorable aux femmes, aux minorités et aux humbles. Bref, de quoi entretenir le mythe encore longtemps.

L’extravagant Monsieur Parker apparaît donc comme un excellent roman, à la prose vigoureusement charpentée, non dépourvue de tendresse, mais où l’émotion finit par l’emporter. On n’a pas fini de réécrire l’histoire du Kid pour se venger du monde tel qu’on le subit.

L’extravagant Monsieur Parker de Luc Baranger – La Manufacture de livres, avril 2019

La Profondeur des tombes

Quatrième opus de ce qu’il convient désormais d’appeler la fresque de « La Tragédie humaine », La Profondeur des tombes dépeint un monde dans un nuancier de teintes que n’aurait pas désavoué Pierre Soulages. Un camaïeu d’une noirceur asphyxiante, celui d’une atmosphère souillée par le panache des fumées issues de la combustion du charbon, l’énergie reine d’une humanité ayant asséché ses ressources en hydrocarbures. Nuit claire et nuit noire se succèdent désormais dans un hiver perpétuel. L’eau est irrémédiablement polluée, l’air charbonneux rend la respiration pénible et la faune sauvage n’a plus droit de cité qu’au fond des mines, unique condition à sa survie décidée par une écologie politique dévoyée.

Dans ce paysage du désastre, Forrest Pennbaker traîne son spleen et sa carcasse de lâche, hanté par la Mort, aperçue au bord du lac de son pays natal. Une vision imprimée définitivement dans sa mémoire et dont la voix, semblable à celle de sa mère défunte, lui parle sans cesse. Employé comme porion à CorneyGround, l’un des sites miniers essentiels, il dirige une équipe de gueules noires, tiraillé entre sa fascination des abîmes et la férule tyrannique de Lorkraft, son supérieur hiérarchique. Un soir, il retrouve CloseLip définitivement éteinte sur le palier de son immeuble. La disparition de la réplicante souffle l’ultime lueur de raison de son esprit. Elle le pousse à tailler la route vers l’U-Zone, la terre dévolue aux réprouvés, pour y retrouver Bartolbi, un fou dangereux élevant des hyènes clonées, avec l’espoir d’y retrouver l’amour de sa jeunesse.

« La profondeur des tombes, quand nos yeux s’y noient. »

La Profondeur des tombes entretient une parenté évidente avec La Lumière des morts. Une fois de plus, on est immergé dans un univers très visuel et viscéral, où prévaut la fin de l’Histoire. Pour autant, les personnages de Thierry Di Rollo restent très humains dans leurs motivations. Tristement humain est-on même tenté d’affirmer. Dans un monde ravalé à sa stricte valeur utilitaire, peuplé par un incroyable bestiaire composé de hyènes, d’hippopotames, de buffles et singes, la survie se paie désormais au prix de l’abandon total de la préservation de l’écosystème.

Du désespoir à la folie, de la mort à la tombe, Pennbaker saute le pas, une fois tombées les ultimes barrières de la raison. Littéralement obsédé par la mort, le bougre entame alors une quête mortifère, jalonnée de cadavres semés au gré de son parcours au sein de l’U-Zone, ce territoire interlope où croupissent les pires crapules. Pendant son voyage, il se nourrit d’illusions, évoquées au cours de plusieurs flash-back, mais le présent le ramène systématiquement à une réalité plus crue, celle d’une humanité jamais à cours d’idées ou de justification dans sa propension à l’auto-destruction.

La Profondeur des tombes recèle des pages magnifiques, sublimées par une écriture sèche, tirée au scalpel, contribuant à transmettre une colère sourde, une révolte latente peinant à trouver un exutoire viable. On reste ainsi longtemps marqué par les ténèbres vivantes de la mine, par la charge meurtrière du buffle dans ses couloirs, par l’agonie silencieuse de l’hippo et par l’absurdité criminelle d’un système économique ne cherchant surtout pas à se remettre en cause. Dans ce contexte de violence sociale, l’attrition des émotions apparaît donc comme un réflexe vital afin de supporter un quotidien morne, dépourvu d’avenir, mais où l’amour paraît l’ultime viatique accordé au monde mourant.

Sous les apparences de l’allégorie et de la dystopie, la noirceur des paysages traversés par Pennbaker fait écho à celle de sa psyché, le poussant à suivre son fatum jusqu’à son terme, nous abandonnant épuisé mais guère apaisé. Bien au contraire. À suivre avec Meddik.

La Profondeur des tombes de Thierry Di Rollo – Éditions Le Bélial’, 2003

Les Meurtres de Molly Southbourne

Autre titre de la collection « Une Heure-Lumière » récompensé aux Utopiales ce week-end, Les Meurtres de Molly Southbourne n’usurpe pas son prix Julia Verlanger. On va finir par croire que j’ai bon goût…

Récit d’apprentissage mâtiné d’horreur corporelle, Les Meurtres de Molly Southbourne ne met pas longtemps pour happer le lecteur. En fait, il suffit de quelques pages pour basculer dans l’horreur glauque de l’existence de Molly, petite fille couvée par ses parents dans une ferme isolée. Car Molly vit avec un secret, du genre à ne pas partager avec ses amies durant une pyjama party. Seuls ses parents la comprennent, lui inculquant l’éducation adéquate à sa survie, tout en organisant sa protection contre les doppelgängers nés de son propre sang. Des créatures d’apparence fragile, en tout point semblable à elle, si ce n’est cette propension à la violence qui les poussent à vouloir la tuer.

« Si tu vois une fille qui te ressemble, cours et bats-toi.

Ne saigne pas.

Si tu saignes, une compresse, le feu, du détergent.

Si tu trouves un trou, va chercher tes parents. »

Mantra entêtant, Molly répète inlassablement les principes enseignés par ses parents, de l’enfance à l’âge adulte, de l’innocence à la maturité, traversant les affres de l’adolescence, volonté d’auto-destruction y comprise, et les premiers amours, avec l’impression de voir sa vie lui échapper. Car, bien entendu, les faits qu’elle supporte trouvent leur explication scientifique dans l’existence de sa mère et dans sa participation à la Guerre froide. Du coup, le récit horrifique de Molly bascule sans coup férir vers la science-fiction sans trop nuire cependant à l’atmosphère angoissante de l’ensemble.

En matière de show don’t tell, Tade Thompson distille en effet avec brio l’information, ne se montrant pas trop explicite sur les raisons de la situation de Molly. Il déroule un récit placé sous le joug de la fatalité et de l’incompréhension. Molly apparaît comme sa propre ennemie. Implacable, elle est littéralement légion, engendrant par la moindre de ses plaies ou durant ses règles, une armée de clones résolus à sa propre perte. Peu-à-peu, l’intrigue devient récit d’apprentissage. On accompagne l’enfant, puis la jeune femme dans sa découverte du monde, expérience dont elle goûte les traumatismes successifs avec le couperet des autres mollies au-dessus de la tête. L’expérience lui trempe le caractère et elle se forge une existence, abandonnant progressivement sa capacité à l’empathie.

D’une manière plus symbolique, Les Meurtres de Molly Southbourne nous renvoie enfin à notre condition de créature organique composée de cellules appelées à se dégrader, à mourir, avant d’être remplacées par de nouvelles jusqu’à la dégénérescence finale de notre organisme. Une entropie inscrite dans notre génome et contre laquelle tous les discours sur le libre-arbitre et toutes les mesures prises pour en ralentir les effets ne peuvent pas grand chose. En transposant cette réalité biologique dans le contexte d’un récit d’horreur corporelle, Tade Thompson se montre malin et astucieux, rendant le malaise existentiel de Molly encore plus perceptible pour le lecteur.

Dix-huitième opus de la collection « Une Heure-Lumière », Les Meurtres de Molly Southbourne acquitte donc honorablement son tribut aux grands anciens, en particulier au Frankenstein de Mary Shelley, tout en apportant une touche de modernité bienvenue. A suivre avec The Survival of Molly Southbourne, à paraître aussi au Bélial’.

Les Meurtres de Molly Southbourne (The Murders of Molly Southbourne, 2017) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2019 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Helstrid

Sur le blog yossarian, on ne s’embarrasse guère du frétillement sans lendemain de l’actualité éditoriale. Mais parfois, on tombe d’accord avec celle-ci, comme la remise du prix Utopiales 2019 vient nous le rappeler. Tout est foutu !

Vic a choisi de s’exiler sur Helstrid par dépit amoureux. Les lieux désolés, balayés par les tempêtes dévastatrices qui en érodent les contours, et la solitude promise à la signature du contrat, s’accordent idéalement à son paysage mental dépressif. Pour le jeune homme, l’exil s’apparente en effet aussi à un repli sur lui-même qu’il espère salutaire, en attendant d’oublier la déception l’ayant poussé à s’éloigner. Volontaire pour faire partie d’un convoi de ravitaillement, une tâche monotone consistant surtout à regarder le paysage, le voilà embarqué dans le véhicule de tête avec Anne-Marie, l’une des trois intelligences artificielles chargées de piloter les engins, pour un raid de quelque jours en tête à tête avec ses souvenirs, mais aussi avec une machine surprotectrice et bavarde. Autant dire un vrai calvaire car sa nounou numérique ne le quitte pas, observant le moindre de ses gestes ou soupirs, lui prodiguant injonctions conseils amicaux et compte rendus lénifiants, histoire de diminuer l’angoisse d’un voyage qui prend très vite une tournure dramatique.

Avec ce 17e opus de la collection « Une Heure-Lumière », Christian Léourier recycle une trame classique et éprouvée de la science-fiction. Une planète hostile à l’humanité, dépourvue de toute vie si ce n’est la biomorphée, une structure végétale ou minérale, on ne sait pas exactement, assimilée par les colons à de la mousse. Une exploitation minière automatisée, pilotée par une centrale noétique, une poignée d’hommes, existences superflues ravalées à des tâches d’exécution, exilée loin de la Terre contre une forte rétribution et projetée outre-espace sans espoir de revoir leurs proches vivants, hibernation et paradoxe de Langevin obligent. Tous les indicateurs clignotent, nous sommes bien dans le cœur du genre où la fragilité de l’existence se frotte aux espaces cosmiques, indifférents à la détresse humaine. Celui enfin qui voit l’homme nouer un dialogue impossible avec la machine.

Mais surtout, Helstrid s’apparente à un huis-clos, un dialogue entre un individu marqué par les regrets, l’amertume et une intelligence embarquée le considérant comme une priorité parmi d’autres paramètres dans une liste. Une entité qui, si elle donne l’illusion de s’intéresser à lui, allant jusqu’à singer l’intonation de la voix de son ex-petite amie, laisse pourtant affleurer son inhumanité. Après tout : « La beauté, comme l’horreur, sont bien dans l’œil de celui qui les contemple. »

Avec une grande pudeur et énormément de sincérité, Christian Léourier déroule son récit, suscitant l’émotion et l’émerveillement, avant de dévoiler la froide logique des faits. Pas très loin de « Descente », nouvelle de Iain M. Banks inscrite au sommaire du recueil L’Essence de l’Art, Helstrid se révèle au final comme un texte marquant, dont le classicisme des motifs et la simplicité apparente cachent la noirceur intrinsèque.

Helstrid de Christian Léourier – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », février 2019

La Loterie et autres contes noirs

Autrice dédicataire d’une des récompenses les plus réputées dans le domaine du suspense et de l’horreur psychologique outre-Atlantique, Shirley Jackson apparaît comme un jalon incontournable de l’évolution du fantastique et du thriller. Si l’on se fie à la postface de La Loterie et autres contes noirs, commise par Miles Hyman, son petit-fils, de surcroît illustrateur de la présente réédition, l’autrice a fait irruption de manière fracassante dans le paysage éditorial américain avec « La Loterie », paru à l’origine dans la célèbre revue The New Yorker. Pour beaucoup de lecteurs, cette nouvelle a fait l’effet d’un choc, poussant certains d’entre-eux à écrire des lettres de protestation, voire à résilier leur abonnement. A posteriori, la simplicité du texte, empreint d’une apparente banalité, en impose toujours par son style naturaliste ne laissant rien présumer de son dénouement violent, dont on cachera ici la teneur. Et, d’une certaine façon, cette courte immersion au sein d’une communauté d’Américains moyens définit idéalement l’atmosphère prévalant dans la plupart des nouvelles de Shirley Jackson.

L’autrice semble en effet afficher un goût prononcé pour le prosaïsme du quotidien et la trivialité urbaine ou rurale de ses compatriotes. Elle aime dépeindre ainsi les petites villes de l’Amérique profonde, au voisinage paisible et poli, mais aussi le monde du travail avec ses relations sociales lisses et convenues, parfaite illustration, pour ne pas dire illusion, de l’American way of life. Elle accorde enfin beaucoup d’importance à la normalité et la routine des relations conjugales ou amicales.

Mais, pour paraphraser une célèbre pièce de Shakespeare, quelque chose de pourri semble hanter ce décor trop propret, quelque chose de vicié, de perverti, ne demandant qu’à s’exprimer dans toute sa violence pour faire éclater le vernis des apparences. Par petites touches, des détails anodins, des pensées malsaines remisées aux tréfonds de l’esprit, Shirley Jackson distille ainsi le doute, l’angoisse, gauchissant les contours rassurant de la normalité et faisant surgir le mal dans toute sa noirceur.

Parmi les textes au sommaire de ce recueil, on retiendra évidemment « La Loterie », mais aussi « La possibilité du mal » qui voit une vieille dame respectable semer la zizanie dans la petite ville où elle habite. « Louisa, je t’en prie, reviens à la maison » met en scène la fugue d’une jeune fille cherchant à échapper à sa famille en se fondant dans l’anonymat, au point de… Ne disons rien, histoire de ménager un dénouement imprévu. « Elle a seulement dit oui » recycle la notion de fatalisme, impulsant au récit tragique une touche de fantastique. Quant à la nouvelle « Les vacanciers », elle serait digne de figurer parmi les épisodes de la série The Twilight Zone.

Dans la postface intitulée « Shirley Jackson, la métaphysique de l’angoisse », Miles Hyman nous livre une intéressante analyse de l’œuvre de son aïeule, insistant sur le fait que les pires démons sont finalement ceux de l’esprit. Après avoir lu La Loterie et autres contes noirs, on ne peut que le rejoindre sur ce point, tout en appréciant l’influence de l’écriture de l’autrice sur le thriller moderne. Reste maintenant à lire ses romans, La Maison hantée et Nous avons toujours vécu au château. Très vite…

La Loterie et autres contes noirs (Dark Tales, 2016) de Shirley Jackson – Éditions Rivages/Noir, février 2019 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabienne Duvigneau)

Oyana

Oyana n’a jamais connu son père biologique. Son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte ont été bâties sur un mensonge entretenu par sa mère et son père adoptif. Son vrai géniteur était un abertzale, autrement dit un militant de l’Euskadi Ta Askayasuna (Pays Basque et Liberté), l’organisation indépendantiste basque. Née à l’époque du franquisme, l’ETA a longtemps marqué les esprits par un coup d’éclat, l’assassinat en 1973 de Carrero Blanco, le bras droit du caudillo, dont la voiture blindée a été expédiée dans le décor, après l’explosion d’une charge de dynamite placée sous la chaussée de la rue Claudio Coello à Madrid. Un attentat donnant désormais lieu à une multitude de boutades et pour lequel le père d’Oyana, ex-membre du commando Ogro, a payé le prix fort, exécuté par des nostalgiques de la dictature, en dépit de la loi d’amnistie votée en 1977. Cette révélation et la mort d’un ami, au cours d’une descente de la police dans un bar, poussent la jeune femme à fréquenter des militants de l’organisation indépendantiste. Mais, si elle nourrit quelque sympathie pour la cause, elle n’en partage pas les méthodes, réprouvant la violence aveugle des actions terroristes. Jusqu’au jour où elle se trouve mêlée à une opération qui la contraint à l’exil sous une fausse identité en Amérique, où elle se marie à un futur médecin québecois. Vingt-trois ans plus tard, en 2018, l’ETA publie un communiqué proclamant sa dissolution définitive, offrant ainsi à Oyana l’opportunité de se libérer de sa culpabilité. Mais, est-on vraiment libre de son passé ?

Ayant beaucoup apprécié Taqawan, il ne m’a fallu pas longtemps pour me décider à lire le nouveau roman de Éric Plamondon. Oyana nous emmène en terre basque, une région du monde marquée par un drame partagé par de nombreux autres peuples. Broyés entre deux États-nations, la France et l’Espagne, les Basques ne sont en effet pas parvenus à faire valoir leur droit à l’auto-détermination. Durement réprimés sous le franquisme afin de leur faire payer leur soutien à la république espagnole qui avait reconnu leur autonomie, les Basques ont évolué vers la lutte révolutionnaire avec la création de l’ETA, à la fin des années 1950. Entre lutte contre la dictature et « années de plomb », Oyana évoque le climat de terreur prévalant en France et en Espagne, à l’époque où les commandos du GAL et de l’ETA œuvraient sans scrupules pour les victimes innocentes.

« Chaque fois qu’un corps tombe, il tombe inutilement. Il tombe de s’être trouvé dans un camp. Et les corps tombent parce que ceux qui les font tomber ont déjà perdu. »

Le récit d’Oyana apparaît également comme la confession d’une femme ayant vécue trop longtemps dans le mensonge, les remords et la peur. Et si les mots ne parviennent pas à exprimer parfaitement l’immense culpabilité qui obscurcit son existence, ils tentent cependant, avec maladresse mais sincérité, de rétablir sa vérité, au-delà des mensonges et des faux semblants d’une guerre civile impitoyable, menée avec la complicité de la France et de l’Espagne.

Adoptant un dispositif narratif similaire à celui de Taqawan, Éric Plamondon dévoile les aveux d’Oyana sous la forme de courts chapitres, mêlant l’Histoire, celle du peuple basque, à un récit plus intime dont la finesse psychologique ne fait ressortir son évident dilemme que plus durement. Entre chasse à la baleine, exploration des côtes américaines (n’oublions pas que les portulans des navigateurs de Saint-Jean-de-Luz sont à l’origine de la connaissance des eaux autour de Terre-Neuve) et lutte pour la reconnaissance de l’identité basque, Oyana s’interroge sur l’engagement et sur la légitimité de la violence, pointant l’ambiguïté des États dans leur lutte contre le terrorisme. En donnant la parole à Oyana, Éric Plamondon montre enfin qu’il faut toujours éviter les impasses idéologiques, même lorsque l’on a le sentiment de combattre pour une cause juste, car il n’y a guère de héros à espérer, juste des victimes et des illusions rarement satisfaites.

Après Taqawan, Oyana vient confirmer l’excellence de la plume d’ Éric Plamondon et sa faculté à évoquer simplement, avec une grande pudeur, les drames de l’histoire humaine.

« Ceux qui portent un rêve peuvent disparaître, cela ne fait disparaître leur rêve. »

Oyana de Eric Plamondon – Quidam Éditeur, février 2019