Anthracite

L’œuvre de l’auteur italien Valerio Evangelisti démontre, s’il est encore utile de le faire, que les frontières entre les genres très codifiés que sont le roman policier, la science-fiction et le fantastique, sont finalement très perméables. Le personnage récurrent de Pantera apporte une preuve supplémentaire de ce glissement, voire de ce mélange que n’auront pas manqué de remarquer par ailleurs, les lecteurs assidus de l’inquisiteur Eymerich, autre créature d’Evangelisti.

Pantera apparaît pour la première fois dans une nouvelle éponyme au sommaire du recueil Métal hurlant. Nous y faisons connaissance du personnage, un métis afro-mexicain, à la fois pistolero et palero, c’est-à-dire un magicien vaudou. Pantera est à peine plus sympathique que l’inquisiteur dominicain. Tout au plus, entre deux exécutions d’un rare sadisme, discerne-t-on chez lui un vague sentiment de compassion pour les victimes des diverses brutes et profiteurs qu’il côtoie. Chargé par les bourgeois d’une petite ville d’exorciser une horde sauvage d’outlaws fantômes, Pantera découvre les dessous glauques de cette cité du Far-West.
Puis, dans le roman
Black Flag, on le retrouve en train de chasser Koger, un homme-loup, vers la fin de la guerre civile américaine. Trahi par ses employeurs, Pantera cherche refuge auprès d’une troupe d’irréguliers sudistes, commandée par les frères James et un anarcho-individualiste (d’où la couleur de la bannière qu’ils arborent). Mais, ce récit ne constitue qu’une des trois lignes temporelles d’un collage emmenant également le lecteur immédiatement après le 11 septembre 2001 et vers l’An 3000. Ces deux textes font donc la part belle au fantastique et à la science-fiction. Et si Evangelisti aborde les zones d’ombre de l’Histoire des États-Unis, Pantera délaisse ses colts au profit de la psychologie et des sortilèges vaudous.
Avec
Anthracite, l’auteur italien s’affranchit très nettement de ces codes étrangers à l’univers du polar. Les sorts et gris-gris sont remisés en arrière-plan. Place à la description d’une lutte sociale et politique, une lutte des classes sournoise et sans merci. Un combat perdu d’avance…

La première question qui vient à l’esprit lorsque l’on découvre Anthracite, c’est de savoir si le roman peut se lire indépendamment des aventures précédentes de Pantera. A vrai dire si les allusions à Black flag ne manquent pas, elles ne constituent aucunement une gêne à la compréhension de l’intrigue.
On retrouve évidemment la thématique majeure de l’auteur, cette violence inhérente à l’espèce humaine qui conduit les hommes à s’entredéchirer au lieu de s’unir, faisant par là même le bonheur de ceux qui les exploitent. Ici ce thème est transposé dans un univers qui emprunte au meilleur du western spaghetti – visionnez Django et consorts pour vous faire une idée de l’ambiance – tout en faisant clairement référence au roman noir.

L’argument initial laisse penser que le sujet du roman va se focaliser exclusivement sur l’épisode sanglant des Molly Maguires. En effet, Pantera est engagé, à l’instigation d’une ancienne amie prostituée, par les Molly afin de démasquer et d’abattre le traître qui se cache en leur sein (on pense aussi au film de Martin Ritt). Rapidement, il s’avère que le propos de Valerio Evangelisti dépasse ce cadre très restreint.
En fait, l’auteur nous convie à reconsidérer le rêve américain. Il nous ouvre les yeux sur les forces sociales et politiques antagonistes qui ont façonné les États-Unis. A l’instar de l’historien états-unien
Howard Zinn (dont je recommande vivement la lecture d’Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours) mais avec un pessimisme cynique, il nous invite à une relecture de l’Histoire états-unienne dépouillée de ces artifices mythiques. Car si les États-Unis sont une nation, ils sont également une narration, figée sur le celluloïd des pellicules cinématographiques (visionnez The Birth of the Nation de D. W. Griffith pour vous en convaincre). Car si les États-Unis ont une Histoire, ils sont surtout une multitude d’histoires, devenues plus ou moins légendaires. Vous connaissez sans doute la réplique : « lorsque la légende devient un fait établi, on imprime la légende. »

Aussi le regard de Valerio Evangelisti est-il formateur. Il incite à remettre en perspective nos représentations sur les États-Unis à la lumière d’autres sources. C’est une expérience enrichissante, à la condition de supporter l’artifice de la magie qui permet à Pantera de se retrouver au cœur de l’affrontement social et politique, des deux côtés à la fois, et ceci sans coup férir. Il faut également faire abstraction d’une intrigue très ample qui à force de multiplier les détours et les divers points de vue, a tendance à égarer le lecteur et à ralentir sévèrement le rythme. Fort heureusement, Valerio Evangelisti retombe sur ses pieds avec un dénouement implacable. Celui imprimé par les vainqueurs mais pas que sur le papier.

anthraciteAnthracite de Valerio Evangelisti – Réédition rivages/noir, 2008 (roman traduit de l’italien par Jacques Barbéri)

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Le Bloc

Je ne peux pas dire que Le bloc soit une lecture récente. Je m’étais promis d’en parler sur ce blog, tant je reste impressionné par ce roman de Jérôme Leroy, auteur dont j’ai par ailleurs beaucoup apprécié Monnaie bleue.

Mais voilà, procrastination, recherche du mot juste et de l’accroche sincère, j’ai repoussé à maintes reprises ce compte-rendu. Sans doute le temps nécessaire pour digérer le propos de l’auteur et laisser infuser mes impressions. Car Le Bloc me semble être un roman s’adressant à la fois au cœur et à la tête, entre nostalgie, celle du monde d’avant, fatalisme et secret espoir que les choses se dérouleront autrement. Envie de croire encore à l’avenir. Que toutes les cartes ne sont pas jouées et qu’il suffit d’un rien pour que la situation bascule du côté de la générosité et de l’entraide. Pour qu’un sursaut citoyen vienne bouleverser le déroulement inexorable des événements, du moins est-ce ainsi que les médias nous le présentent. Mais en attendant, comme c’est dur, on boit un coup.

À la différence de nombreux autres commentateurs, je ne considère pas Le Bloc comme un roman contre le Front national. Certes, entre le parti lepeniste et le Bloc patriotique, les allusions et parallèles, les similitudes et proximités coulent de source, limpides comme cette encre dont on fait les satires. Mais, Jérôme Leroy ne joue pas sur le registre de la dénonciation. Il n’écrit ni un brûlot, ni un pamphlet instrumentalisant la bonne conscience de gauche qui, au passage, n’est pas épargnée. Il se contente, et c’est déjà beaucoup, de sonder la psyché des militants d’un parti d’extrême-droite, interrogeant le lecteur avec une question essentielle : qu’est-ce qui pousse un individu à opter pour la haine et le fascisme ?

« Finalement, tu es devenu fasciste à cause d’un sexe de fille. »

Le temps d’une nuit, on suit les souvenirs d’Antoine et de Stanko. Deux hommes clés au cœur des rouages du Bloc patriotique. Mais Stanko est désormais de trop. Et même si dans le fond les idées du bloc n’ont pas changé d’un iota, on se doit pourtant de l’éliminer, lui l’exécuteur des basses œuvres. Le parti brigue la respectabilité, synonyme de responsabilité, et ne peut guère faire l’impasse sur sa propre interprétation de la nuit des longs couteaux. Adoptant un point de vue intimiste,Jérôme Leroy s’immerge dans la tête d’Antoine et dans celle de Stanko. L’un, facho des villes, cultivé et bonne plume, appelé à décrocher un ministère ou un autre poste d’importance, du fait de son mariage avec la fille du vieux, héritière et présidente du parti. L’autre, facho des friches industrielles, petite brute déclassée, nourrit de haine et de violence, cheville ouvrière dans les coulisses de l’appareil. On s’attache à leurs racines, bourgeoises et prolétaires, à leur parcours, à leurs motivations et à leurs sentiments. Ainsi, entre « tu » et « je », on survole trente années de vie politique française. Trente années de coups tordus, d’échecs, de trahisons et de succès, avec en ligne de mire l’accession au pouvoir pour le parti d’extrême-droite. Loin de la bête immonde, trop souvent mise en scène lorsqu’il s’agit de dénoncer à gros traits, Antoine et Stanko apparaissent banalement humains dans leur part d’ombre. De ce bois dont on fait les monstres. Et leur proximité avec nous-même peut troubler.

Unité de temps, unité de lieu, unité d’action, toutes les composantes de la tragédie classique concourent vers le même dénouement. On sait qui doit mourir. On sait qui va mourir. Sans doute, Jérôme Leroy va-t-il un tantinet trop loin dans la dramaturgie. Le final et la sortie de scène de Stanko peuvent paraître sur-joués. En dépit de ce léger bémol, très personnel je le reconnais, Le Bloc atteint toutefois sa cible : émouvoir le lecteur avec un monceau de saloperies.

Additif : Il me reste à lire Fasciste de Thierry Marignac, un roman ayant fait grand bruit à l’époque dans le landerneau. Les temps changent…

BlocLe Bloc de Jérôme Leroy – Éditions Gallimard, Collection Série Noire, septembre 2011

Monnaie bleue

Fin des années 1990. Les quartiers populaires de la Herse, de la Fosse aux Loups et des Courées rouges vivent sous tension, s’enflammant la nuit tombée malgré une lourde présence policière. Misère, ghettoïsation et nihilisme président à ce naufrage. Un refrain connu pour qui a suivi les émeutes de 2005, à la différence notable qu’il s’agit ici d’un roman écrit en 1997. Prof dans un collège, Laurent Sandre assiste à cette insurrection qui vient, installé pour ainsi dire aux premières loges. La trentaine bien sonnée, l’homme n’a pas vraiment choisi d’être le témoin de ces événements. Pourtant, le spectacle ne l’étonne pas. À ses yeux, les échauffourées ne représentent que le stade final d’un interminable collapsus entamé aux débuts des années 1980, à l’époque de sa jeunesse étudiante.

Indifférent, désabusé, les sens anesthésiés par l’alcool et les médicaments, il observe et ne nourrit aucune illusion quant aux vainqueurs de cet affrontement. Les jeux sont faits. Point de martingale miraculeuse pour toucher un éventuel jackpot social. De toute manière, Laurent ne verra pas le dénouement de cette crise de régime car, il en est persuadé, ses jours sont comptés. À un moment indéterminé de l’avenir, on viendra le chercher pour solder la dette qu’il a contracté dans une vie antérieure. Un lourd passif hantant ses nuits sans sommeil et qu’il tente de juguler à grand renfort de substances chimiques. En attendant, il affecte de croire qu’il peut encore aimer une dernière fois. Jouir du peu de temps qui lui reste et, qui sait, peut-être même échapper au sort funeste que lui réserve Becker. Sortir de la torpeur mortifère dans laquelle il vivote et peut-être même envisager l’avenir…

Premier roman noir de l’auteur, Monnaie bleue semble se couler dans les codes du néo-polar à la Manchette. Une impression trompeuse puisque Jérôme Leroy oriente son récit dans une direction rappelant davantage les romans de Frédéric Fajardie, écrivain avec lequel il s’est lié par la suite. Tout Jérôme Leroy est déjà présent dans Monnaie Bleue. Une esthétique romantique assez fleur bleue. Un contexte de guerre sociale latente faisant le lit des polices parallèles et propice aux aventures autoritaires. Beaucoup de vécu personnel : le personnage de Laurent Sandre empruntant en effet de nombreux éléments à la vie de Jérôme Leroy lui-même (une jeunesse étudiante rouennaise, les mêmes références littéraires, un goût certain pour les belles femmes indépendantes, l’enseignement en zone sensible). Un talent pour faire monter la tension, instiller un climat de terreur politique. Sur ce point la scène d’arrestations en masse est glaçante de réalisme. Quelque chose qui n’est pas sans évoquer la répression chilienne. Sans oublier le plus important : une vision très pessimiste de l’histoire politique française se fondant sur l’idée de décadence. En effet, Jérôme Leroy estime, qu’à l’instar de la République romaine, l’État républicain français est gangrené par la corruption et le vice, prêt à basculer dans l’autoritarisme avec la bénédiction des médias. C’est cette vision qu’il met en scène dans Monnaie bleue, agrémentant celle-ci d’une légère touche de romance sentimentale.

D’aucuns jugeront cette vision des choses trop noire, trop caricaturale, trop idéologique. De fait, Monnaie bleue sert la thèse de l’auteur. Que l’on adhère ou non à celle-ci, reconnaissons au moins à Jérôme Leroy le mérite de la tenir jusqu’à son dénouement logique, nous épargnant ainsi un happy-end mollasson.

monnaie_bleueMonnaie bleue de Jérôme Leroy – Réédition La Table Ronde/La petite vermillon, 2009 (paru initialement aux éditions du Rocher, 1997)

Histoire de la Résistance

Objet d’étude tout autant que citadelle mémorielle, la Résistance reste en France un enjeu disputé et discuté. Un terrain propice aux manipulations partisanes, faute d’être devenue, comme dans certains pays, une autorité morale, au-dessus des partis, amenée à jouer un rôle d’arbitre.

Dans son essai, Olivier Wiewiorka propose une éclairante synthèse sur l’armée des ombres. D’une plume agréable et lisible, il fait ainsi œuvre de vulgarisateur rendant limpide pour le plus grand nombre un sujet dont on n’a pas encore fini d’épuiser la matière. Dans un préambule clair, l’historien rappelle que le propos de son livre porte sur la Résistance-organisation et non sur la Résistance-mouvement. Il laisse volontairement de côté les mouvements d’humeur et autres actes individuels dictés par les circonstances, les aléas du quotidien et les états d’âme d’une population tiraillée entre sa décence commune, la pression de Vichy et les forces d’occupation.

Issue avant tout de la société civile, la Résistance doit son existence à bien peu. Des actions individuelles, ponctuelles, dont la somme finit par dessiner la cartographie des premiers réseaux. Après la défaite et l’armistice, les divers corps constitués pointent en effet aux abonnés absents. Partis politiques comme syndicats s’effacent, quand ils ne sont pas simplement interdits par Vichy, emportés par la débâcle et la chute de la République. Dans ce désert politique, le maréchal Pétain et son gouvernement s’imposent sans guère de résistance… Ni l’attitude ambiguë des communistes, empêtrés dans le pacte de non agression et une stratégie de lutte des classes, ni la faible audience du général De Gaulle, dont les positions ne sont pas claires, du moins au départ, ne semblent constituer un pôle d’opposition à l’hypothèque vichyste.

Dans ce contexte, la Résistance apparaît bien comme l’œuvre d’une minorité. Une minorité divisée, fractionnée en groupuscules aux moyens et aux capacités limitées. On ne s’improvise pas résistant, surtout sans connaissances pratiques, de celles utiles pour mener la guerre secrète. Les apprentis résistants se cantonnent donc, sauf exception, à la propagande. Ils opposent à la désinformation de Vichy une autre voix, un autre choix. Et ils espèrent éviter le basculement de la population dans le camp de l’innommable, celui de la xénophobie, de l’antisémitisme et de l’idéologie fasciste.

La Résistance apparaît d’emblée comme un choix personnel dicté pour des raisons très différentes. Il en ressort un pluralisme des réseaux où l’homme de gauche et l’humaniste progressiste peuvent croiser la route du catholique fervent, voire de l’ancien militant de l’Action française. Et je ne parle même pas du cas des vichysto-résistants. Il en résulte un antagonisme parfois féroce entre les mouvements, antagonisme dont Jean Moulin fera l’expérience et les frais durant sa mission. À ce propos, la formation du CNR relève bien d’une négociation âpre entre les différentes composantes de la Résistance. Et si les mouvements intérieurs obtiennent des garanties – le fameux programme de la Résistance – et des armes, ils sont obligés d’accepter le retour des partis et syndicats, et doivent s’accommoder des manigances du parti communiste, sans cesse en situation de double jeu. Du reste, les gaullistes ne paraissent pas moins manipulateurs. Bref, on est loin de la belle unanimité prévalant autour du mythe de la Résistance, au lendemain de la guerre.

L’essai d’Olivier Wiewiorka a également le mérite de faire le point sur le rôle de la Résistance dans la victoire. Contrairement aux idées reçues, les mouvements intérieurs n’ont pas été cette épine dans le pied des Allemands, du moins pas autant qu’en URSS ou en Yougoslavie où manœuvrent des armées de partisans. Il semble même que le rôle des maquis ait été tout à fait négligeable en France. Mal armés, et pour cause puisque les alliés comme De Gaulle se montraient très méfiants vis-à-vis de ces foyers d’insurrection, les maquis n’ont jamais constitué une menace ni pour l’occupant, ni pour Vichy. L’instauration du STO n’a pas été davantage un réservoir de combattants pour la Résistance, beaucoup de réfractaires optant pour la planque. De toute façon, les maquis auraient été bien en mal d’accueillir, de nourrir, d’équiper et de former au combat cette masse humaine. À vrai dire, le véritable apport de la Résistance a été celui du renseignement. Source d’information essentielle pour connaître le mouvement des troupes et les travaux réalisés par les Allemands, les réseaux ont joué leur rôle aussi au moment du débarquement et de la Libération de la France. Les actes de sabotages ont aidé les alliés, ralentissant les renforts allemands sans toutefois empêcher les durs combats de la bataille de Normandie.

L’armée de l’ombre a eu sa part dans la libération de régions entières, comme par exemple les Alpes. Cependant, en l’absence de ces organisations, les alliés auraient quand même triomphé et reconquis l’Hexagone. Comme on le voit, il faut se garder des généralisations et jouer de la nuance avec constance. Un exercice délicat. S’il faut mettre la pédale douce sur l’action militaire, force est de reconnaître les mérites de la Résistance-organisation au moment de la Libération. L’existence du gouvernement de la France libre et des mouvements intérieurs a sans doute évité un phénomène de guerre civile dont l’épuration apparaît comme un épiphénomène.

Au final, l’Histoire de la Résistance d’Olivier Wiewiorka apparaît comme un ouvrage indispensable. Une mise au point salutaire sur un événement incontournable de l’Histoire de France. Pour autant, on reste frustré par la brièveté de son étude de la mémoire de la Résistance. Quelques titres, quelques œuvres et quelques controverses, vite évoqués au détour d’un chapitre. Il faut se contenter du strict minimum. Dommage… Mais, il n’entrait sans doute pas dans le projet de l’historien de revenir sur cet aspect du sujet.

RésistanceHistoire de la Résistance de Olivier Wiewiorka – Éditions Perrin – février 2013

La mort et la belle vie

Parce qu’il aime la vie, Al Barnes a quitté Seattle où il travaillait dans la police en tant qu’inspecteur spécialisé dans les homicides. Barnes la Tendresse, comme ont pris l’habitude de le surnommer amicalement ses collègues, en raison de sa propension à l’indulgence et à la gentillesse, n’était pourtant pas un mauvais flic. Mais, son tempérament débonnaire a failli lui coûter la vie lorsqu’un petit vieux lui a logé trois balles dans la carcasse.

Après une pénible convalescence, Barnes a rendu sans regret son insigne et il a pris la route, direction les Etats du Nord-Ouest. Pour autant, il lui faut encore gagner de quoi subvenir à ses besoins. Une question se pose. Peut-on faire autre chose lorsqu’on a été flic ? Il faut croire que non car lorsqu’il découvre sa terre promise au Montana, Barnes postule rapidement au poste de shérif adjoint dans la petite ville de Plains. A sa décharge, la petite communauté est tout, sauf agitée. Quelques bagarres d’ivrognes, une jeunesse parfois remuante et des excès de vitesse à réprimer. Et surtout, le calme des grands espaces, des rivières et des lacs poissonneux, des concitoyens rudes mais amicaux et une femme merveilleuse. En somme, la belle vie, après dix-sept années de galère urbaine. Hélas un matin, on retrouve le cadavre d’un pêcheur, le crâne en charpie. Un témoin confie avoir vu une grande femme aux cheveux gris, armée d’une hache, courir la forêt à proximité du lieu du crime. En tant qu’ancien inspecteur chargé des homicides, c’est à Barnes qu’échoie l’enquête. De quoi lui gâcher la joie de vivre. De quoi pester contre la fatalité l’obligeant à côtoyer la mort. Et ce qu’il ne sait pas encore, c’est qu’il va en déterrer des cadavres.

Les titres de roman ne se bousculent pas dans la bibliographie de Richard Hugo, autrement plus fertile en recueils de poèmes et en essais sur la poésie. Lorsqu’il écrit son premier roman, Hugo choisit d’exprimer sa passion secrète : le roman policier. Fou de Chandler, d’Hammett, de Ross McDonald, mais aussi de John D. MacDonald et James M. Cain, il nourrit depuis longtemps l’ambition d’écrire un polar, un vœu exaucé sur le tard.
Coup d’essai et coup de maître, car même si La mort et la belle vie rate le prix Pulitzer, le livre ne manque pas de susciter l’adhésion et l’empathie pour le personnage de Barnes la Tendresse. En dépit d’une intrigue classique, de ses prémisses à sa résolution, le roman de Hugo tient le lecteur en haleine jusqu’à son terme.
Toutefois, le véritable point fort de l’histoire demeure le personnage de Barnes la Tendresse. Un type profondément humain, jusque dans ses faiblesses qui le rendent encore plus attachant. Loin des archétypes du roman noir, des logiciens redoutables ou des champions de la déglingue, la personnalité de Barnes se dévoile peu à peu. Celle d’un individu fragile, certes enquêteur tenace, mais doté d’une sensibilité à fleur de peau.

Sincère dans ses amitiés, aimant plus que de raison les femmes, Barnes est un jouisseur invétéré, attaché à sa tranquillité et à la bonne vie. Une philosophie de vie finalement très enviable.

mort-belle vieLa mort et la belle vie (Death and the Good Life, 1991) de Richard Hugo – Réédition 10/18, collection Domaine étranger, septembre 1999 (Roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Lederer)

Une brève histoire du roman noir

Voici ce que je disais d’Une brève histoire du roman noir de Jean-Bernard Pouy à une époque pas si lointaine. Mon avis n’ayant pas évolué d’un iota, bien au contraire, j’ai pu même tester avec bonheur quelques-unes de ses préconisations, je profite de la réédition de l’ouvrage chez les éditions « Points » pour en remettre une couche. Alors, enjoy !

J’ai un problème et il s’appelle Jean-Bernard Pouy. Je vous jure pourtant que je me soigne. Mais rien n’y fait. Les infusions de Belle Prose, les cures de Littérature qui pose, les bains de pied, tout ça, c’est peau de balle. Jibé se révèle à mes yeux un génie. A moins que ce ne soit Dieu. Bref, quoi qu’il fasse, dise ou écrive, je ne peux m’empêcher de le lire et de l’admirer. Et pourtant, vu sa cadence d’écriture, il a aussi produit des trucs médiocres, des machins sur lesquels nous passerons.

Dernièrement, j’ai succombé à sa Brève histoire du roman noir. L’ouvrage n’a rien d’un essai, contrairement à ce que laisse présager le titre. Il s’apparente davantage à une bibliothèque idéale, dotée de quelques réflexions personnelles bien senties issues du fruit de ses cogitations bilipotiennes. Cerise sur le gâteau, l’ouvrage s’achève par une nouvelle intitulée Sauvons un arbre, tuons un romancier ! Ceci donne une idée de la tonalité de la chose.

Eh bien, figurez-vous que ce bouquin est délectable. Quelle surprise ! Je vous prie de simuler l’étonnement. Tout d’abord, Jibé nous livre une sélection tout à fait recommandable de romans plus réjouissants les uns que les autres. On glane, au passage, une série de noms d’écrivains indispensables. Des anciens et des jeunes, des morts et des vivants, des Anglo-saxons et les autres. De quoi alimenter une copieuse liste.

Personnellement, j’ai ajouté à ma pile à lire quelques étages supplémentaires. Robert Stone, Newton Thornburg, Stephen Dobyns, John Trinian (dont Jibé nous dit qu’il a sans doute inspiré Le Lézard lubrique de Melancoly Cove de Christopher Moore), Curt Siodmak (un truc zarbi de cerveau criminel baladeur), James Sallis, Thomas MacGuane et Carlo Emilio Gadda (un roman au titre prometteur : L’Affreux Pastis de la Rue des Merles).

De plus, l’objet s’écarte un tantinet des conventions du genre. Certes, on trouve une introduction (intitulée Empoignons la bête), une conclusion (Noir devant !) et une bibliographie des romans et auteurs classés dans leur ordre d’entrée en scène. Toutefois pour le reste, c’est un chapitrage à la Jibé. On commence ainsi avec les aiguilleurs (les auteurs, morts et vivants, qui ont fait école). Puis, le sommaire aligne un défilé insolite d’entrées qui chatouillent ou gratouillent la curiosité. On commence par les forcenés et on continue avec les pessimistes (voire nihilistes), les allumés (et autres freaks), les étoiles filantes et les intellos (les auteurs de « la blanche » venus au noir par goût). C’est complètement subjectif, évidemment pas exhaustif du tout, mais cela se veut aguicheur, amusant et de bon conseil.

Enfin, Jibé nous emballe le tout avec son art habituel de la formule, genre : «  Harry Crews est le Jérôme Bosch du roman noir », et une gouaille qui, si elle ne cherche pas à faire chic, atteint son but avec efficacité.

Pour toutes ces raisons, Une brève histoire du roman noir se doit de figurer dans toutes les bibliothèques de néophytes. Après, ils pourront s’attaquer au Dictionnaire des littératures policières. Par la face nord.

Bref_roman_noirUne brève histoire du roman noir de Jean-Bernard Pouy – Réédition Points, mars 2016

Le Petit Guide à trimbaler de Philip K. Dick

Philip K. Dick est le plus grand écrivain vivant. De toute façon, il est vivant et vous êtes morts.

(ça, c’est fait)

Quel intérêt à lire un ouvrage comme Le petit guide à trimbaler de Philip K. Dick lorsque l’on adule l’auteur et que l’on a déjà épuisé bon nombre d’essais, autrement plus copieux, à son sujet. Hein ?

La nécessité d’enfoncer les portes ouvertes ?

Une monomanie confinant à la maniaquerie ?

Une compulsion maladive ?

Les hypothèses abondent et ne regardent, au final, que mon psy et moi-même. À bien y réfléchir, faudrait peut-être que je consulte, histoire d’expérimenter les bienfaits du divin divan. Bref, fort opportunément, l’année où l’on a commémoré la non mort de l’auteur américain, les éditions ActuSF ont fait appel à Étienne Barillier pour nous concocter un petit guide, ne tenant pas dans la bouche mais dans la poche, concis, informatif, délaissant l’exhaustivité au profit de l’efficacité. Il s’agit en effet de donner envie, de tracer des pistes à explorer et de faire œuvre de passeur. Sur ce dernier point, le contrat est rempli.

Alors, si ce guide n’apprend pas grand chose au dickophile, juste deux trois informations glanées au détour d’un chapitre, il se révèle toutefois une aide précieuse pour le néophyte, lui indiquant quelques entrées judicieuses pour découvrir Dick. Car s’il est un reproche que l’on ne peut pas faire à Étienne Barillier, c’est celui de verser dans la dickolâtrie. Il n’hésite pas à opérer un tri, mentionnant les livres dispensables (Burn Docteur Futur ! Burn !). Un point sur lequel, en connaisseur, je ne peux qu’approuver.

Subjectif me dira-t-on ?

Sans l’ombre d’un doute, et ce n’est finalement pas plus mal au regard des autres titres de la collection des petits guides, où trop souvent le navrant est mis sur le même plan que l’exceptionnel dans une euphorie bienveillante. Le droit d’inventaire, ça existe aussi en SF.

Le-Petit-Guide-a-trimbaler-de-Philip-K-DickLe Petit Guide à trimbaler de Philip K. Dick – Éditions ActuSF, collection Les Trois souhaits, 2012