Richard Matheson – Polars sous tension

Écrivain prolifique venu du journalisme, nouvelliste de talent et romancier efficace, Richard Matheson est considéré comme l’un des grands auteurs de la science-fiction, du fantastique et de l’épouvante. Une renommée qui éclipse sa contribution dans le polar, une part certes minime de sa bibliographie, mais que l’on aurait tort de négliger.

Si l’on fait abstraction de La Traque (Hunted Past Reason, 2002), un thriller tardif passablement raté, trois romans relèvent de ce mauvais genre. Toutes issues de la fin des années 1950, autant dire l’âge d’or de l’auteur, ces œuvres inscrivent leur trame criminelle dans l’univers urbain du roman noir, voire des pulp magazines. Parus en paperback chez Lions Books, une collection à bon marché où ce sont illustrés notamment Jim Thompson, Fredric Brown et David Goodis, Les Seins de glace et Jour de fureur ne s’embarrassent pas de descriptions interminables ou d’états d’âme superflus. Ils vont droit au but, déroulant leur intrigue nerveuse sans laisser aucun répit au lecteur. Pour autant, on aurait tort de considérer ces deux premiers roman, sans oublier De la part des copains, paru six ans plus tard, comme des récits simplistes, perclus de stéréotypes. Et si l’on peut trouver leur contexte un tantinet daté, on ne s’écarte guère en effet de la petite classe moyenne américaine des années 1950, l’atmosphère anxiogène et le suspense de ces trois titres pourraient cependant en remontrer à bien des faiseurs de thrillers psychologiques contemporains en matière de passion et de duplicité.

«  Je n’en étais pas certain, mais ça ressemblait à de la peur. L’effroi d’un enfant devant une menace qu’il ne comprend pas très bien, mais dont il s’écarte instinctivement.  »

Premier roman de Richard Matheson, Les Seins de glace (Someone is bleeding, 1953) est sans doute le plus connu dans nos contrée grâce à l’adaptation commise au cinéma par Georges Lautner avec Mireille Darc et Alain Delon. Malgré la plastique de l’actrice, le film n’est pas vraiment une réussite, du moins si l’on se fie à l’intrigue retorse du matériau original. L’auteur américain nous livre en effet un récit cauchemardesque peuplé de personnages torturés et ambigus. Tout commence sur une plage déserte de Los Angeles où David Newton est venu se baigner, histoire de trouver l’inspiration pour son roman. Il y rencontre Peggy Lister, une beauté candide dont il ne tarde pas à s’enticher. Fragile et timide, la jeune femme semble la proie idéale pour toute une foule de malfaisants ne songeant qu’à abuser d’elle, à commencer par le mari de sa logeuse dont les coups d’œil salaces en disent long sur ses pensées. Et puis, il y a aussi Jim Vaughan, l’avocat de Peggy, dont les services ne semblent pas se limiter à la défense de sa cliente. Le bougre a développé une passion tenace pour la jeune femme, n’hésitant pas à la harceler pour obtenir ses faveurs. Par un caprice du destin, il se trouve être aussi un ancien camarade d’université de David Newton. Pas question pour l’écrivain fauché de subir une nouvelle fois les mensonges de ce manipulateur vicelard, né avec une cuillère en argent dans la bouche. Cette fois-ci, Peggy sera sienne.

L’intrigue de Someone is bleeding, reprenons le titre original, plus conforme à l’histoire, développe une thématique familière dans l’œuvre de Matheson, y compris dans les romans comme Je suis une légende et L’Homme qui rétrécit. On y retrouve en effet cette logique d’affrontement, où le héros doit faire montre de caractère et de combativité pour déjouer le destin. Ici, David Newton doit se battre pour conquérir et posséder, au sens littéral du terme, la jeune femme. Mais, il y a quelque chose de pourri dans les rapports de Peggy Lister et la gente masculine. Ballotté entre sa raison et l’amour aveugle qu’il nourrit pour elle, David ne veut rien voir. Il accepte d’abord de mentir pour la protéger, prêt à endosser la responsabilité de ses actes, avant d’être victime des cruelles manipulations du couple qu’elle forme avec Jim Vaughan. Au terme d’un parcours mouvementé, teinté d’une pincée d’érotisme trouble, David Andrew finira par abandonner l’angélisme lui faisant travestir la vérité, renonçant à voir Peggy comme un simple pion, mais bien comme la pièce maîtresse d’un sanglant jeu de dupes.

«  Le monde est plein de cadavres de types qui ont désiré ce qu’ils n’auraient jamais dû avoir.  »

On l’aura noté au fil de ce premier roman, Richard Matheson affectionne les émotions fortes, flirtant souvent avec la violence et la folie. La dimension criminelle n’intervient qu’à la marge, comme la résultante des tensions psychologiques dont les secousses malmènent les personnages jusqu’à leur point de rupture. Jour de fureur (Fury on Sunday, 1953), le deuxième titre de l’auteur, paru d’abord sous nos longitudes en série noire avant d’être réédité chez 10/18 dans la collection «  Nuits blêmes  », pousse ce processus à son paroxysme. L’auteur américain nous y décrit la cavale d’un dément, évadé de l’asile où on l’avait interné pour un crime. Vincent n’a plus en effet toute sa raison comme l’on s’en rend compte assez rapidement. L’esprit laminé par des délires psychotiques, il est convaincu d’être la victime d’un complot fomenté par l’ensemble de ses semblables, du voisin de cellule au juge qui l’a condamné dans ce cul de basse fosse chimique où les les mœurs vicieuses des gardiens ne valent guère mieux que celles des détenus. Mais, ce ne sont pas ses conditions de détention qui le poussent à s’échapper, bien au contraire, Vincent a une vengeance à exécuter. Pour cela, il a échafaudé un plan périlleux dont il a répété le moindre détail jusqu’à le connaître par cœur. Ce soir, c’est sûr, il sera dehors, prêt à accomplir sa besogne. Et peu importe s’il sème la mort et l’effroi durant sa fuite, il doit libérer Ruth, son unique amour, de l’emprise de Bob, ce sinistre individu qui l’a subjuguée.

Avec Jour de fureur, on troque la rivalité amoureuse un tantinet perverse et macabre contre un récit de vengeance, échangeant un traumatisme contre un autre. En dépit d’une trame linéaire assez convenue, ce deuxième roman de Richard Matheson emporte finalement l’adhésion grâce à un crescendo magistral qui débouche sur un morceau de bravoure tenant tout entier entre les quatre murs d’un appartement new-yorkais. La quête obsessionnelle de Vincent sert de fil directeur à un récit survolté en forme de règlement de compte. Rien n’échappe à la vindicte de l’auteur américain, ni la fonction paternelle, ni les relations de couple. Le roman comporte quelques scènes sordides qui font paraître mièvres les pulsions violentes de Robert Neville, le héros de Je suis une légende, et bien anodin le voyeurisme de Scott Carey dans L’Homme qui rétrécit. Mais, elles permettent de comprendre ce que ces œuvres doivent au polar, notamment pour ce qui relève de la caractérisation des personnages.

«  La vie est un vaste manège. Chaque instant est le résultat de ceux qui l’ont précédé, et l’origine de ceux qui le suivront. On ne peut séparer un instant d’un autre, et attribuer des valeurs différentes à chaque partie de ce qui forme en réalité un tout –un grand courant où le meilleur et le pire se confondent sans qu’on puisse accepter l’un et refuser l’autre.  »

De la part des copains (Ride the Nightmare, 1959) a également fait l’objet d’une adaptation très médiocre au cinéma, avec Charles Bronson dans le rôle principal. Difficile pourtant de retrouver le personnage falot de Chris Martin dans le physique musculeux de l’acteur américain, rebaptisé pour l’occasion Joe. D’autant plus que le film semble se concentrer sur la course contre la montre de Bronson au volant d’un coupé Opel. Redoutable page-turner, sous-tendu par un suspense irrésistible qui permet d’oublier les ficelles grossières, De la part des copains se situe hélas un bon cran en-dessous des deux précédents titres. Richard Matheson y fait exploser le quotidien d’une famille d’américains moyens, apparemment sans histoire, jusqu’au jour où le mari est contacté par ses anciens complices, évadés de prison. En dépit de prémisses engageantes, l’action finit malheureusement par l’emporter sur la psychologie, conférant à l’ensemble l’apparence d’un script parfait pour le cinéma. Dont acte.

À la mort de Richard Matheson en 2013, la presse a insisté sur sa double carrière de scénariste et d’écrivain, surtout dans les domaines de la science fiction et du fantastique, oubliant sa modeste contribution à la littérature policière. Une contribution pourtant essentielle qui éclaire d’un jour inédit le reste de son œuvre. Car, en revisitant ces genres à l’aune d’un quotidien trivial et en usant des codes et stéréotypes du polar, l’auteur américain a élargit leur champs d’action, ouvrant la voie à la série The Twilight Zone, pour laquelle il a d’ailleurs écrit seize épisodes, et inspirant d’autres conteurs, tel Stephen King. De quoi donner envie de réévaluer cette partie de sa bibliographie.

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Connie Willis et le hors-champ de l’Histoire

Pour les éventuels curieux, ce texte est paru en préface de l’omnibus réunissant Le Grand Livre et Sans parler de chien, réédité dans la collection Nouveaux Millénaires.

En écrivant « Les Veilleurs du feu » (« Fire Watch », 1982), Connie Willis imaginait-elle un seul instant inaugurer avec cette novelette une série de romans consacrée au voyage dans le temps à laquelle elle accorderait près de vingt-huit années de son existence ? On n’épiloguera pas sur le sujet, lui préférant l’observation du résultat d’une telle constance. Presque deux mille cinq cents pages traversées par un sentiment d’urgence, des situations tragiques et d’autres plus cocasses, une foule de détails prosaïques et documentés, un art du décalage somme toute très britannique, faisant mentir sa nationalité, et une multitude de petites gens dont les actes ou l’inaction contribuent au déroulement de l’Histoire au moins autant que les dirigeants.

En trois titres, l’auteure nous immerge dans le sud de l’Angleterre au XIVe siècle, aux premières loges pour assister à la Grande Peste dans Le Grand Livre (Doomsday Book, 1992), puis à l’époque victorienne à la poursuite d’un chat dans Sans parler du chien (To Say Nothing of the Dog, 1998) et enfin au cœur de la Seconde Guerre mondiale, du moins celle vécue par les Londoniens dans Black-out et All Clear,  monumental diptyque désigné sous le nom de « Blitz ». Elle nous livre ainsi une série dont on peut louer la cohérence, qui désormais forme un cycle, « Blitz » renouant avec les lieux et la période où se déroulait déjà « Les Veilleurs du feu ».

Pour Connie Willis, le passé apparaît comme une source de données brutes lui permettant de raconter des histoires et de donner vie à l’Histoire, cette grand muette, rétive lorsqu’il s’agit de dévoiler ce qui échappe aux sources. Mais le sérieux de la reconstitution ne doit pas faire oublier que le lecteur lit une fiction, un univers romanesque où, en guise de clins d’œil, on croise notamment Agatha Christie et Jerome K. Jerome.

L’Histoire, comme si vous y étiez…

Le thème du voyage temporel n’est certes pas une nouveauté au regard du corpus de la science-fiction. Il apparaît comme un lieu commun, si ce n’est même comme un des topiques fondateurs du genre depuis au moins La Machine à explorer le temps de H.G. Wells (1895). Le grand mérite de Connie Willis consiste à en dépoussiérer les motifs en les liant à la thématique de l’écriture de l’Histoire.

Le passé fournit en effet une trame que les historiens ordonnent afin de lui donner un sens, du moins aux yeux de leurs contemporains. Tributaires de sources subjectives, armés d’une grille de lecture méthodologique, ils l’auscultent afin d’en éclairer les innombrables zones d’ombre, à la merci d’une erreur d’interprétation. Une tâche ardue vouée à un perpétuel recommencement où le simple recours à une science auxiliaire peut introduire un angle de vue inédit les amenant à reconsidérer leur sujet.

L’étude du passé figure au cœur des préoccupations du professeur James Dunworthy et de ses étudiants. C’est même la principale motivation de leurs recherches et de leur curiosité insatiable. En 2054, le département d’Histoire de l’université d’Oxford dispose d’un outil puissant pour corroborer les hypothèses et donner de la substance aux thèses de ses chercheurs. Avec l’invention du transmetteur temporel, ils peuvent désormais se plonger dans le passé et ainsi observer les faits au plus près pour valider ou infirmer leurs intuitions.

Cet artifice science-fictif, assez proche du raccourci littéraire de l’ansible d’Ursula Le Guin, permet à Connie Willis de modifier le statut traditionnel de l’historien. Par convention, celui-ci est un observateur détaché de son sujet, hors du contexte qui requiert son attention. Cette position lui garantit la distance critique nécessaire afin d’analyser les faits, ou du moins d’essayer de le faire sans céder à un quelconque esprit partisan.

En utilisant le transmetteur temporel, les historiens d’Oxford abandonnent leur regard analytique pour embrasser une Histoire s’écrivant en direct, selon la formule galvaudée par les médias. Ils troquent le refuge des archives ou de leur bureau pour le caractère lacunaire d’un passé dont les aléas s’inscrivent en grande partie sous le radar de la connaissance historique. Ils deviennent les acteurs de leur propre récit, amenés à ressentir dans leur chair et leur sensibilité les heurs et malheurs vécus par leurs aïeuls. L’expérience ouvre incontestablement les perspectives. Elle permet de nuancer la notion de progrès et corrige les préjugés nourris à l’égard du passé. Mais surtout, elle place les historiens face à leur propre condition humaine.

Le Grand Livre illustre d’une manière tragique et viscérale cet aspect du voyage dans le temps. Le roman relate le transfert de Kivrin Engle, jeune étudiante en histoire, dans l’Angleterre du XIVe siècle. Durant cinq cent pages menées tambour battant, la jeune femme se confronte à une Histoire incarnée dans laquelle elle s’implique de manière délibérée, transgressant les tabous de sa discipline. Car même si leur weltanschauung apparaît dépassée à ses yeux, les hommes, les femmes et les enfants de toutes conditions qu’elle côtoie au Moyen Age, se distinguent avant tout par leur qualité d’êtres humains. Avant d’être des paramètres du processus historique, ils vivent, éprouvent des émotions, suscitent l’agacement ou l’admiration. Bref, ils réveillent un sentiment de familiarité.

Le Grand Livre devient ainsi une sorte de périple initiatique dont chaque étape permet à Kivrin de développer sa propre réflexion sur le sens de l’Histoire. Et si elle ne ressort pas plus forte de cette expérience, au moins nourrit-elle désormais une certitude. Quelle que soit l’époque, la souffrance, le courage, la mort et le deuil restent des événements intemporels liés à l’intimité dont la science historique échoue à dévoiler toute l’ampleur.

Io suiicien lui damo amo. (« Je représente les êtres aimés. »)

En voyageant dans le passé, les historiens d’Oxford luttent contre l’oubli et l’entropie, car rien n’est à jamais préservé dans le monde physique. En collectant dans le passé des témoignages, ils espèrent conserver la mémoire de ce qui a existé à un moment de l’Histoire, pour que les générations futures mesurent tout le chemin accompli et celui qu’il reste à faire.

Cette préoccupation apparaît déjà au cœur « Des Veilleurs du feu », mais elle traverse également tous les autres romans d’une manière ou une autre. La novelette nous raconte le transfert de Bartholomew à Londres au moment du Blitz, période charnière dans l’œuvre de Connie Willis. L’historien y intègre l’équipe des veilleurs du feu chargés de protéger la cathédrale Saint-Paul de la destruction en éteignant les bombes incendiaires tombées sur le toit de l’édifice. Au cours de son séjour dans le passé, le jeune homme a toutes les peines du monde à cacher sa véritable identité de voyageur temporel et, à cause d’un chat, il est soupçonné par un de ses collègues d’être un espion à la solde des nazis. Mais, il est surtout témoin des bombardements apocalyptiques vécus par les Londoniens en 1940, un fait dont l’Histoire parvient difficilement à restituer l’intensité.

Une fois de plus, l’intrigue fait la part belle au hasard, montrant que même lorsqu’il est bien informé du déroulement des événements, un historien peut malgré tout se trouver au mauvais endroit au moment moment. Cependant, au-delà du caractère aléatoire des faits, « Les Veilleurs du feu » questionne le lecteur sur les notions de mémoire et d’Histoire. Si l’une relève incontestablement de l’affect et peut s’avérer trompeuse, l’autre se targue d’utiliser les méthodes de la science, ravalant l’individu à une donnée statistique sans incidence sur le cours des événements.

Les romans du cycle du voyage dans le temps luttent contre cette perspective. L’auteure essaie de redonner à l’Histoire sa dimension humaine, livrant à l’observation du lecteur le courage des uns et le désintéressement des autres, autrement dit toutes ces actions accomplies à un moment ou un autre et qui revêtent une importance capitale pour leurs auteurs ou ceux qui les côtoient. À aucun moment, elle ne cherche à les quantifier ou à les hiérarchiser. Elle démontre juste que la mémoire de ces actes n’est pas forcément l’ennemie de l’Histoire, que l’émotion et la nostalgie peuvent être des moteurs aussi puissants que l’envie de connaître.

Bartholomew comme Kivrin dans Le Grand Livre illustrent ce fait. Leur expérience personnelle modifie leur regard sur le passé et fait d’eux de meilleurs historiens, conscients que si l’on ne peut sauver le passé, on peut toutefois le garder en mémoire, à jamais préservé.

« Dieu est dans les détails. »

Un transfert dans le passé ne s’improvise pas. Il donne lieu à toute une batterie de préparatifs qui garantissent la sécurité du voyageur et mobilisent toute la communauté des chercheurs, dont la contribution permet de produire les accessoires et de fournir les connaissances nécessaires à la bonne intégration dans l’époque choisie. Rien n’est trop beau ou trop authentique pour coller au plus près de ce que l’on pense être la réalité historique.

Aucun détail ne doit échapper à la vigilance des candidats au voyage dans le temps. Leur parcours s’apparente d’ailleurs à un véritable examen où l’on évalue leur capacité à se fondre dans l’environnement. L’expédition dans le passé requiert ainsi un entraînement intensif où il faut mémoriser de longues listes de noms, de dates et de lieux. La connaissance des protocoles de transfert apparaît aussi comme un élément capital. Il doit permettre au voyageur de ne pas s’égarer, un fait qui le condamnerait à l’exil loin du présent. À ceci s’ajoutent la maîtrise de la langue en usage à l’époque et l’acquisition de compétences tombées en désuétude, quand elles n’appartiennent tout simplement pas au domaine de l’incertain. Pour la bonne cause, l’historien supporte sans sourciller les séances d’essayage interminables, endossant les vêtements inconfortables jadis à la mode, supportant les récriminations des chercheurs poussés au surmenage par la pression des multiples demandes émanant des diverses facultés. Mais, ce luxe de précaution n’empêche pas l’événement inopiné de venir gripper la belle mécanique. Un fait dont Connie Willis mesure toute la portée dramatique et drolatique, faisant de celui-ci un caractère récurrent de son cycle sur le voyage dans le temps.

A priori, un historien devrait être le voyageur le mieux armé pour s’adapter au passé. Sa connaissance des faits, des us et coutumes, de la chronologie des événements lui procure un avantage indéniable lui permettant d’éviter les anachronismes. Mais, l’actualité reste en grande partie un phénomène complexe qui échappe au champ disciplinaire de l’Histoire. Elle apparaît comme une somme de détails et d’interactions dont les manifestations sont bien difficiles à appréhender dans leur totalité et qui concourent à compliquer singulièrement la tâche du voyageur temporel.

Soumis aux aléas temporels, au caractère fortuit des circonstances, aux vicissitudes du quotidien en apparence futiles, les historiens d’Oxford sont finalement condamnés à subir leur mission, ballotés entre leur connaissance académique du passé et le caractère incertain de l’existence humaine. Un retard dans les transports, une potiche victorienne, la une d’un journal périmé, les ronflements d’un chien… Des détails, des détails, encore des détails, dont l’essentiel n’appartient pas au champ de l’Histoire, mais contribue pourtant aussi à son déroulement.

Le passé est-il immuable ?

Lors de son déplacement dans le temps, le voyageur doit prendre garde de ne pas interférer avec le passé. Il lui faut réduire son empreinte historique au minimum afin de ne pas influer sur un fait essentiel et ainsi modifier le futur. Le motif, aussi vieux que la science-fiction, fournit la matière à une abondante littérature spéculant sur la notion de paradoxe temporel et à son corollaire plus ludique, l’histoire de police ou de guerre temporelle.

Chef-d’œuvre de finesse et d’humour, Sans parler du chien apporte un regard décalé sur ce lieu commun du genre. Dans un continuum chaotique où le moindre geste et la moindre parole peuvent revêtir des conséquences dramatiques, la vigilance, jusque dans le moindre détail, s’avère essentielle. Mais, elle ne peut s’accomplir qu’à la condition expresse d’une parfaite connaissance de l’enchaînement causal des faits.

Ces prémisses figurent au cœur du roman de Connie Willis. Ils en constituent à la fois l’argument de départ et le ressort romanesque. Alors qu’il croyait soigner son déphasage temporel en toute quiétude à l’époque victorienne, Ned Henry est chargé de remédier à une grave incongruité anachronique. A priori, le fait ne peut se produire, le continuum ayant développé ses propres mécanismes d’auto-défense, des garde-fous dont les chercheurs s’acharnent à simuler le fonctionnement sans vraiment en saisir tous les effets.

Si les théoriciens ne s’accordent pas sur ce sujet, il semble toutefois possible d’enfreindre quelque peu les règles. Dans le meilleur des cas, cela n’occasionnerait qu’une amplification des décalages lors des transferts dans le passé. Dans le pire, il en résulterait une impossibilité à voyager dans le temps, ou une modification du cours de l’Histoire, voire la destruction de tout l’univers. En soustrayant un chat à son devenir dans le passé, en l’emmenant dans le futur, puis en le ramenant à son époque, les historiens d’Oxford n’ont-ils pas créé une incongruité anachronique irrémédiable digne de Schrödinger ? N’ont-ils pas superposé deux lignes historiques probables, un parachronisme dont l’effondrement en une réalité unique conduirait à la modification de l’avenir ?

En abordant ces diverses interrogations, l’auteure américaine nous livre un délicieux whodunit dont la victime avérée serait la continuité historique. Le procédé ne manque pas de fantaisie, et s’il ne déroge pas aux principes de la théorie du chaos, il ne règle cependant pas tous les problèmes évoqués.

À bien des égards, la vérité historique se révèle le hors-champ de l’Histoire. L’inconnu prédomine et notre savoir résulte souvent de l’interprétation de sources fluctuantes, parfois contradictoires. En conséquence, comment un voyageur temporel, a fortiori un historien, peut-il être sûr de ne pas influencer le déroulement des faits ? Comment peut-il rester neutre quand il n’est plus seulement l’observateur lointain de sources impersonnelles, mais un acteur de l’Histoire elle-même ?

À toutes ces questions, Connie Willis répond avec une certaine malice, une illusoire candeur, multipliant les fausses pistes et les coups de théâtre. Mais au-delà des mésaventures de Kivrin, de Ned Henry, du professeur Dunworthy, de Mérope Ward, Polly Churchill et Michaël Davies, le trio d’historiens du diptyque « Blitz », elle distille une philosophie de l’Histoire déterministe qui tend vers l’optimisme, en dépit des épisodes dramatiques jalonnant le passé. La météo, les maladies épidémiques concourent au moins autant que le courage, les trahisons et l’amour à la stabilité historique. Ces phénomènes naturels, ces sentiments humains définissent le continuum qu’ils contribuent à façonner et auquel s’ajoutent les accidents et le hasard. Sans oublier les chats et les historiens…

Histoires dangereuses – le roman noir de Pierre Pelot

Au sein d’une bibliographie pléthorique, le roman noir paraît occuper une place minime dans l’œuvre de Pierre Pelot. Les choses n’étant pas toujours aussi simples, le connaisseur n’aura pas manqué de remarquer que le genre intervient à la marge dans de nombreux romans et nouvelles de l’auteur vosgien. Le site EcriVosges recense pas moins de vingt-huit romans noirs, ce qui est peu au regard de sa production, mais d’autres ouvrages flirtent avec ses limites, au point que beaucoup d’amateurs de polars pourraient y trouver leur bonheur. D’aucuns y ont vu comme une sorte de jardin secret, à côté de titres plus ouvertement science-fictifs ou maintream. Il paraît plus logique d’y distinguer la marque d’un grand romancier, capable d’user des ressorts des différents genres pour composer une œuvre personnelle et cohérente, dont le point d’ancrage se situe dans les Vosges. Voici quelques titres jalonnant le parcours d’un auteur dont on ne se lasse pas de goûter toutes les nuances du noir.

L’été en pente douce, l’apocalypse tout doucement

Pierre Pelot aborde le genre policier en 1974 avec un roman paru dans la collection Spécial Police au Fleuve noir. Si Du plomb dans la neige signé encore du pseudonyme Pierre Suragne ne brille pas par son originalité, ce premier essai ne l’empêche pas de récidiver avec Les Grands méchants loufs en 1977. Très honnêtement, les deux titres ne contribuent pas à la réputation de l’auteur. Ils peuvent paraître même bien ternes malgré quelques trouvailles réjouissantes et le portrait de Madeleine dans le premier roman. Avec L’Été en pente douce en 1980, on franchit un cap qualitatif important. Plus connue en raison de son adaptation au cinéma par le réalisateur Gérard Krawczyck, l’histoire ne comporte pas le dénouement édulcoré du film, par ailleurs transposé du côté de la Haute-Garonne. L’argument de départ a le mérite de la simplicité. Fane revient dans son village natal pour enterrer sa mère. Il hérite de la maison familiale où il compte emménager avec Lilas, une jeunette de vingt-deux ans achetée à son voisin d’immeuble contre une caisse de vin, un lapin et cinquante francs. Il y retrouve Mo, son frère trépané depuis l’accident qui lui a emporté une main et une partie du visage. Mais les propriétaires du garage contigu convoitent aussi la demeure, en particulier son terrain, afin d’agrandir leur affaire. Il fait très chaud en ce mois d’août. Une canicule qui lamine la patience et fait monter la tension. Et Lilas est très belle. Sans doute trop belle pour Fane… L’Été en pente douce a la qualité des excellents romans noirs. Portée par une écriture simple mais d’une justesse impressionnante, l’intrigue suit un lent crescendo jusqu’à un dénouement inéluctable qui pourtant parvient à surprendre. Le récit se double en outre d’une étude psychologique assez fine d’où se détachent trois personnages. Fane, la gueule cassée, dont la réputation de vaurien colle à la peau comme une mauvaise suée. La tête farcie de projets de roman, il s’installe avec Lilas convaincu de parvenir à surmonter ses démons intérieurs et le traumatisme de son enfance. Hélas, à son handicap s’ajoute un sérieux penchant pour la bouteille. Pas si innocente et victime que cela, Lilas manipule son monde afin d’avoir un bébé, seule manière pour elle de construire ce foyer idéal dont elle a été privée dans son enfance. Bien entendu, sa beauté incandescente suscite l’envie et la jalousie dans le voisinage. Elle fait également tourner la tête de Mo, le frère de Fane, brute dans un corps d’enfant, effrayé à la perspective de finir à l’hôpital. Un esprit simple aisément manipulable. De ce trio de perdants, Pierre Pelot tire un drame d’un réalisme cru, où l’ivrognerie et la misère tiennent le haut de l’affiche. Et si le regard désapprobateur des habitants du village n’est pas étranger à la catastrophe, Fane et Lilas y ont aussi leur part, contribuant à la spirale infernale qui les attire toujours plus bas, au point de les faire sombrer définitivement.

Pauvres Z’héros, conte de l’horreur ordinaire

Que serait un terroir sans les humains qui le façonnent, sans les sociétés qui y prolifèrent en épousant ses courbes, ses vallées, ses collines et ses recoins les plus reculés ? Pauvres Z’héros éclaire ces existences que d’aucuns qualifient de superflues. Il en expose les aspects les plus sordides, jusqu’à la monstruosité, et met à jour les ressorts banalement humains de la mécanique sociale, prompte à broyer les plus faibles. Avec ce court roman, Pierre Pelot déchaîne un humour grinçant et imagine une histoire empruntant ses motifs au conte et au roman noir, résolument noir. La disparition d’un enfant trisomique sert de détonateur à une tragi-comédie où les premiers rôles sont tenus par Nanase, fainéant sans scrupules aux rêves de célébrité frelatés, et son pote Darou, parfait dégénéré vivant dans la décharge de la commune. Par son atmosphère inquiétante, l’intrigue n’est pas sans rappeler la manière des contes dont le propos s’adresse à l’inconscient des enfants, contribuant ainsi à leur éducation et à la construction de leur personnalité. Pierre Pelot opte juste pour le naturalisme, les personnages laissant libre cours à leur monstruosité par lâcheté, peur et instinct de survie. Énorme, jubilatoire, Pauvres Z’héros se révèle un jeu de massacre où tout le monde trinque. Que ce soient les crétins congénitaux vivant de petites combines et menus larcins, les quidams moyens confis dans leur conformisme et leur veulerie, la presse locale aux ordres des barons régionaux et les autorités complices, personne ne sort indemne de ce récit gangréné par une humanité vicieuse et mesquine. Non content de décrire les turpitudes de cette engeance, Pierre Pelot donne corps à des visions saisissantes, comme cette marée de chats confinés dans une seule pièce. Il décrit surtout un microcosme déserté par l’espoir, un quart-monde crasseux, crapuleux et acculturé, où l’unique recours pour rendre justice se réduit à la violence… explosive. À noter pour terminer que le roman a été adapté en bande dessinée par Baru. De bien belle manière d’ailleurs.

La forêt muette… d’effroi

Paru initialement en 1982 dans la collection «  Sanguine  » chez Albin Michel, La forêt muette nous emmène hors du monde, au Cul de la Mort, un coin reculé de la forêt vosgienne. Un topos sinistre, hanté par la mémoire des crimes commis par le passé. Charlie et Diên ont accepté d’y travailler, même si cette zone de coupe, située au flanc d’une faille géologique abrupte, inspire la crainte. L’endroit n’est en effet pas seulement dangereux. Au fil du temps, il a acquis aussi la réputation d’être maudit. Accoudés au bar, les bûcherons s’échangent d’ailleurs de nombreuses anecdotes à son sujet. De quoi faire dresser les cheveux sur la tête, mais pas au point de faire reculer Charlie et Diên. Les deux hommes, le jeune et le vieux, s’entendent très bien. Durs à la peine, ils en ont vu d’autres, surtout Diên qui a combattu en Indochine. Dans une forêt hostile, où les résineux sont autant de gibets accusateurs, il s’apprêtent pourtant à plonger de l’autre côté de la raison. La Forêt muette n’usurpe pas sa réputation de thriller psychologique éprouvant. Tout au long des plus de cent trente pages, le malaise reste palpable, l’angoisse omniprésente. La forêt tient le premier rôle, occupant l’espace de sa présence menaçante, voire oppressante. Elle pèse de ses odeurs et couleurs inquiétantes sur le travail solitaire et ingrat des deux bûcherons. Son silence influe sur leurs sens, contribuant ainsi à la montée de l’horreur. Car La Forêt muette ne ménage pas le lecteur. Elle le secoue et le laisse au bord de la nausée. Commencé sous un déluge de pluie, le récit se poursuit dans une chaleur malsaine, mélange de moiteur et de pourriture. Dans une atmosphère irréelle, à la limite du fantastique, Pierre Pelot nous guide dans un voyage au cœur des ténèbres, poussant l’exploration jusqu’à l’innommable. On en ressort éreinté, abasourdi, mais conquis par la plume de l’auteur. Par sa puissance évocatrice, La Forêt muette assèche les émotions et coupe le souffle. Et, on se dit que le roman aurait bien mérité d’être adapté par Didier Comès ou Jacques Tardi.

Le Méchant qui danse, sur les décombres de la famille

Le thème de la famille constitue un des sujets de prédilection de Pierre Pelot. Rarement lieu d’épanouissement, de concorde ou d’affection, elle serait davantage famille décomposée, en proie à la violence, à la détestation et à l’aliénation d’un quotidien dépourvu d’espoir. En lisant Le Méchant qui danse (1985), on découvre une fratrie tiraillée entre rédemption et atavisme familial. Née de l’union passagère entre une mère volage et un père alcoolique, Mi-Ange pourrait être la petite sœur de Lilas. Longtemps, elle a supporté les coups de son mari, un des quatre frères du clan Malheur. Longtemps, elle s’est tue afin de permettre à ses enfants d’avoir un père pour les élever et un toit pour s’abriter. Puis un jour, elle l’a tué. Considérant la Justice trop indulgente, ses beaux-frères lui ont promis qu’ils se vengeraient. Le temps a passé et elle s’est remariée avec Jacco, un type bien, caressant enfin l’espoir d’offrir à ses enfants l’opportunité de rompre avec le cercle vicieux de l’hérédité. Mais Jacco est abattu d’une balle en pleine tête. Enceinte jusqu’aux dents, Mi-ange prend alors sa voiture pour aller faire la peau au salopard qui a tué son bonheur. Par son rythme et son intrigue resserrée, Le Méchant qui danse se montre un récit implacable pour ses personnages, tous plus ou moins malmenés par la vie. Le roman pourrait être sous-titré Born under a bad sign tant le destin s’avère cruel avec Mi-Ange et ses enfants. D’ailleurs, le récit génère un blues persistant. L’espace d’une fin d’après-midi et d’un soir, on accompagne la veuve dans sa quête vengeresse, prétexte à une plongée dans le milieu des déclassés. Affreux, sale et méchant, le clan Malheur offre un spectacle répugnant, dépourvu de la moindre lueur d’intelligence et n’incitant guère à l’empathie. En guise d’anges gardiens, Mi-Ange peut heureusement compter sur ses enfants. Mais qui les sauvera de leur destin tragique et du hasard assassin ? Pas Pierre Pelot, en tout cas.

Natural killer, voyage au centre de la tête d’un écrivain

L’écriture et l’art du conteur figurent au cœur de l’œuvre de l’auteur vosgien. Éléments du décor dans Les Grands méchants Loufs (1977) et dans Le Cri du prisonnier (1983), ils jouent un rôle non négligeable dans le huis clos opposant les deux personnages des Promeneuses sur le bord du chemin (2009). Mais ces romans ne font qu’effleurer la violence intrinsèque de l’acte de création. Aucun ne parvient à égaler Natural killer. Paru en 1985 chez Vertiges publications puis réédité en 2008 chez Rivages/Noir dans une version légèrement corrigée, ce roman traite d’une manière magistrale et définitive du sujet. L’intrigue repose sur une construction maline, tout en non-dit, en fausses pistes et mensonges. On rentre littéralement (et littérairement) dans la tête d’un auteur, un type tellement obsédé par son activité créatrice qu’il doit mettre entre parenthèse des périodes entières de son existence pour pouvoir écrire. Esclave des histoires dont il tire bien mal sa subsistance, il se met ici à nu, nous révélant tous les détails de la tempête qui se déchaîne sous son crâne. Sous la plume de Pierre Pelot, l’écrivain se mue ainsi en ogre terrifiant, un monstre capable de massacrer femme et enfant pour parvenir à mettre par écrit ses pensées. Loin de l’image stéréotypée de l’auteur à succès ou du visionnaire enfermé dans sa tour d’ivoire, il se transforme en misanthrope, reclus dans sa tanière pour échapper aux vicissitudes du quotidien et accomplir une tâche à bien des égards solitaire, ingrate et douloureuse. Tout au long du roman, Pelot nous balade entre l’univers clos d’une maison et la campagne environnante, lieux en proie aux rigueurs glaciales de l’hiver et d’une catastrophe dont les signes précurseurs se manifestent par des secousses sismiques. Comme on le découvre au fil d’une prose âpre, pour ainsi dire à fleur de peau, le narrateur, devenu ici narra-tueur, sécrète de dangereuses histoires tels des anticorps destinés à éliminer les tumeurs indésirables ; son épouse, son fils, ses amis et jusqu’au fan un peu trop curieux, venu démasquer la vérité derrière la fiction. Natural killer baigne dans une atmosphère anxiogène prenant le lecteur au piège des pensées malsaines de son auteur. Saisi à la gorge, on suit ainsi son cheminement, ne sachant plus ou commence la réalité et où s’arrête la fiction. Faux roman criminel, Natural killer se révèle surtout un roman-songe, voire un ro-mensonge viscéral et rude, où Pierre Pelot, double du narrateur, solde ses comptes avec lui-même. Un sommet dans son œuvre on vous dit !

Si loin de Caïn, si près des maîtres américains

Si loin de Caïn (1988) se place d’emblée sous le signe d’une malédiction biblique. Si l’argument de départ a un air de déjà vu (deux bûcherons, un jeune et un vieux, travaillant sur une zone de coupe située dans un coin perdu des Vosges), l’histoire ne tarde pas à emprunter une autre voie, celle de la frontière (très) mince entre civilisation et barbarie. Bibi le brave bûcheron que la vie n’a pas épargné, va croiser ainsi la route du clan Samson, une famille de dégénérés qui vit hors du monde civilisé, en entretenant des rapports primaires avec autrui. Il va subir l’ignominie d’une dégradation physique totale et ce traitement va révéler un aspect de sa personnalité qu’il aurait aimé ne pas découvrir, lui le bonhomme paisible et débonnaire. À sa décharge, le clan Samson apparaît comme un condensé de bestialité, de violence et de folie haineuse assez accablant. Entre Thomas, l’adolescent attardé qui se complaît dans les odeurs d’étable, Gamine, dangereuse dévergondée de dix-neuf ans prête à toutes les vilenies pour échapper à son milieu, Florine et son mari Anthelme, industriels déchus et aînés du clan, confits dans une détestation complète d’autrui, sans oublier Parfait, l’âme damnée du clan, il y a matière à vouloir effacer de la Terre cette engeance maudite. Si loin de Caïn, c’est un peu Délivrance dans les Vosges. On y côtoie la lie de l’humanité, tout en voyant les conceptions rousseauistes fracassées sans aucune possibilité de renaissance. D’une écriture imagée, attachée aux détails, Pierre Pelot nous plonge dans un milieu que la déchéance a dépouillé de toute dignité et décence. Plus d’une fois, on pense à William Faulkner et plus encore à Erskine Cadwell. Tous deux ont dressé un portrait fruste et sans concession du milieu des petits blancs du Sud des États-Unis dont on retrouve un écho ici. L’auteur français n’a cependant pas à rougir de la comparaison avec ces écrivains américains. Ses romans livrent un constat assez pessimiste de l’humain, dévoilant sa part d’ombre contrainte au silence par les conventions sociales et l’éducation. Un facteur de chaos et de violence qu’une simple pulsion peut libérer.

Les Chiens qui traversent la nuit, entre rose et noir

La majorité des romans noirs de Pierre Pelot s’enracinent dans un terroir, la haute vallée de la Moselle, entre Remiremont et Saint-Maurice-sur-Moselle, avec les courbes boisées du massif des Vosges en guise d’horizon. Mais son écriture demeure ancrée également dans un milieu particulier, celui des déclassés. Le polar français ne s’est guère aventuré dans l’univers des petites et moyennes villes rurales, préférant la grisaille urbaine. Les romans de l’auteur vosgien s’inscrivent de plain-pied dans ce milieu se composant de petites gens, oubliés de la croissance, gagne-petit et autres bras cassés, guère épargnés par la dureté de l’existence et que l’on appelle de l’autre côté de l’Atlantique white trash ou redneck. Pierre Pelot en fait un portrait pointilliste, devenant ainsi le conteur de la misère rurale. Et s’il fait montre à l’occasion de tendresse à leur égard, il n’omet rien de leurs nombreux travers, acculturation, alcoolisme endémique et comportement en proie à des pulsions aussi irrationnelles que fatales. Un peu à part dans son œuvre, Les Chiens qui traversent la nuit (2000) nous livre la description touchante d’une banlieue industrielle sur le déclin, peu à peu abandonnée par ses habitants car vouée à la démolition. Caleb, l’orpailleur échoué dans un immeuble délabré, Cécilia la tenancière de bar et son fils trentenaire Germano, Gazoline, Godzilla, Garbo, Cannidrix, Ti Freddy, Colombo et bien d’autres ont jeté les noms propres avec leur passé trop chargé. Ils habitent désormais «  la Rue  », «  le Quartier  » et «  la Ville  » et vivent ensemble, loin de l’agitation de l’Histoire. Jusqu’au jour où débarquent chez eux des méchants, armés de manches de pioche, à la recherche d’une fille et de têtes à fracasser. Après une phase d’intimidation, ils passent à l’action déchaînant une violence que l’on avait oubliée dans «  la Rue  ». Ne nous voilons pas la face, Les Chiens qui traversent la nuit apparaît comme un titre mineur. Sous-tendu par une intrigue minimaliste, le roman recèle pourtant quelques descriptions magnifiques auxquelles s’ajoute une atmosphère qui n’est pas sans rappeler celle d’un western. Hélas, malgré un décor urbain peu commun chez Pelot, si l’on fait abstraction de la part science-fictive de son œuvre, l’histoire manque de mordant, l’auteur ayant troqué le noir de la désespérance contre un peu de rose, celui d’une romance naissante.

Arrivé au terme de cette recension non exhaustive, on reste assommé par les émotions brassées par les mots d’un auteur inspiré par les maux de l’humanité. Les romans noirs de Pierre Pelot racontent bien des histoires dangereuses qui n’ont rien à envier aux récits de ses homologues américains. Dans ce domaine, l’auteur vosgien se révèle un orfèvre qui ausculte les zones d’ombre de la nature humaine pour les exposer au grand jour. Car, c’est ainsi que les hommes vivent, entre lumière et pénombre.

Terremer – Le pouvoir des mots

Terremer_CarteTerremer est un archipel magique composé d’îles innombrables. Un univers né de la parole réifiée, une fantasy éthique, centrée essentiellement sur l’humain. Dès 1964, Ursula Le Guin en jette les bases dans deux nouvelles, rassemblées ensuite dans le recueil The Wind’s Twelve Quarters. « The Word of Unbinding » et « The Rule of Names » sont en effet la matrice du cycle. Le premier texte raconte l’affrontement entre le mage Festin et son alter-ego maléfique Voll. Le récit apparaît comme la répétition du combat entre Ged et le Gebbet issu du monde des morts. Le second, inscrit au sommaire du Livre d’Or de la Science-fiction, introduit les dragons dans le monde de Terremer.

Prélude aux futurs romans, ces deux nouvelles fixent un cadre qui par la suite ne bougera pas. Elles dévoilent un monde secondaire où la réalité s’incarne dans les mots du Langage de la Création, et où l’interaction intime entre les individus l’emporte sur les effets pompiers de l’épopée et les accents manichéens de la prophétie.

Magie éthique

le-cycle-de-terremer,-tome-1---le-sorcier-de-terremer-196305-250-400Le Sorcier de Terremer (A Wizard of Earthsea, 1968) apparaît comme le roman le plus proche du motif traditionnel de la quête. Le lecteur y découvre Terremer par le truchement de Ged, dit l’Épervier, grand magicien, maître des dragons et explorateur infatigable. D’emblée, l’intérêt se porte sur les enseignements et réflexions provoqués par ses aventures. Le récit invite le lecteur à peser les actions du jeune garçon et à juger son évolution en tant que mage et individu.

Au fil des pérégrinations de Ged, de la longue course-poursuite qui l’oppose à l’Ombre maléfique qu’il a éveillé par mégarde, on découvre le monde de Terremer et ses habitants, se familiarisant ainsi avec leurs us et coutumes, leurs particularismes et leur histoire. Mais surtout, on y apprend la vraie valeur du pouvoir des noms.

À Terremer, la réalité s’incarne en effet dans les mots du Langage de la Création. Les chants et les poèmes enseignent que l’archipel est né des paroles de Segoy qui a tiré de l’eau les îles et créé tous les êtres vivants en les nommant. À Terremer, dire c’est faire. Mais faire, c’est aussi dire. Ainsi, en détenant le vrai nom d’un être ou d’un objet, on peut agir sur le monde, le transformer voire le défaire. On possède aussi le pouvoir de lier les individus à sa volonté.

Parmi les peuples hardiques, le don de magie est un talent inné chez quelques individus. Un talent latent qu’il vaut mieux cultiver. Si le don prend toute sa puissance dans l’utilisation du Vrai Langage, où le nom de la chose est la chose elle-même, il n’apparaît ni bon, ni mauvais. À vrai dire, il est les deux à la fois. De l’affrontement avec le mal peut naître l’aspiration au mieux. Mais, que le mal disparaisse et le bien s’efface avec lui. « Le jour est la main gauche de la nuit » pourrait-on dire en paraphrasant un autre roman de l’auteure. Tout reste finalement une question d’équilibre car « Allumer une chandelle, c’est projeter une ombre ». [1]

Apprendre à connaître l’autre

le-cycle-de-terremer,-tome-2---les-tombeaux-d-atuan-196325-250-400Ursula Le Guin poursuit l’exploration de Terremer avec Les Tombeaux d’Atuan (The Tombs of Atuan, 1971). Délaissant pour un temps Ged, elle fixe son attention sur Tenar, une Kargue. À sept ans, la jeune fille a été enlevée à ses parents pour être conduite au lieu des tombeaux. Réincarnation reconnue de la dernière prêtresse des Innommables, son existence se trouve désormais vouée au culte de ces puissances chtoniennes. Elle devient Arha, la dévorée, et son unique horizon se limite à servir ses maîtres ombrageux.

Pour Ursula Le Guin, l’homme est un animal social capable de s’inventer des conduites à l’infini, capable de s’unir ou de se détruire. À Terremer, la profusion des îles favorise une débauche de microcosmes et de particularismes. Pourtant, l’Archipel a connu jadis une certaine unité. De cette période révolue, il ne reste rien, et depuis les guerres et l’esclavage prévalent [2]. Blancs de peau alors que le reste de la population de Terremer est de teinte beaucoup plus sombre, les Kargues habitent quatre îles situées à l’est. Déistes, ils rejettent la magie des mots et condamnent l’usage du don [3]. Ce jusqu’au-boutisme rend les échanges avec les autres peuples très difficiles et il légitime la piraterie. C’est d’ailleurs pendant une attaque kargue sur Gont que Ged accomplit son premier exploit.

Séparée du reste du monde en raison de son appartenance ethnique, Tenar vit recluse, à l’écart même de ses compatriotes. Prêtresse d’un culte tellurique, matriarcal, aussi ancien que Terremer, son horizon se réduit à la portion congrue. Pourtant, elle découvre peu à peu d’autres façons d’appréhender le monde. Pour s’ouvrir à l’autre, il faut en effet abandonner ses anciennes croyances. Il faut apprendre à reconnaître que nulle personne ne doit être négligée car toutes sont porteuses d’un potentiel d’expériences et d’interactions. Cette liberté à reconnaître autrui n’est pas seulement un droit. Elle se révèle également une contrainte, celle de faire des choix éthiques.

« La terre est belle, et lumineuse, et bonne, mais ce n’est pas tout. La terre est aussi terrible, et noire, et cruelle. Et là où les hommes adorent ces choses et s’abaissent devant elles, naît le mal.  »

Pour renaître au monde, il faut mourir

le-cycle-de-terremer,-tome-3---l-ultime-rivage-196330-250-400Avec L’ultime rivage (The Farthest shore, 1972), on effectue un bond d’une quinzaine d’année dans le temps. Ursula Le Guin place au centre du récit un autre jeune homme, Arren, appelé à jouer un grand rôle auprès de Ged, devenu archimage. À cause des méfaits d’un nécromancien, les sorciers oublient le Langage de la Création. La magie s’étiole et l’équilibre de Terremer se trouve une fois de plus menacé. Seule solution pour le rétablir, s’aventurer au-delà de l’ultime rivage, celui de la vie, situé à l’extrême ouest, dans la Contrée aride, résidence des défunts pour l’éternité, afin d’y rétablir l’harmonie menacée par les sortilèges du nécromancien.

Le voyage de Ged et de son jeune compagnon les fait rencontrer les enfants de la Mer ouverte qui vivent en symbiose avec le milieu marin. À l’écart de l’Histoire, cette communauté laisse les courants maritimes décider de son destin. Elle ignore la magie des mots, tirant l’essentiel de sa subsistance de l’océan, et ne débarque que très rarement sur terre, seulement pour y couper les arbres nécessaires à la construction de ses radeaux. Pour Ged, les enfants de la Mer ouverte apparaissent comme des innocents, étrangers au mal. Pourtant, il n’envie pas leur situation car, même s’il y a dans l’innocence de la force pour le bien, il n’y en a pas contre le mal.

Reprenant leur traque du péril menaçant l’équilibre du monde, Ged et Arren se rendent ensuite à l’extrême ouest. Chemin faisant, ils s’allient avec Orm Embar, un puissant dragon, pour combattre le mal qui plonge ses congénères dans la folie. Les dragons et le Langage de la Création ne font en effet qu’un. La perte des noms apparaît donc un désastre. En affrontant le nécromancien, Orm Embar sacrifie sa vie pour leur permettre de s’aventurer au-delà de l’ultime rivage, dans la Contrée des morts.

Cette terre ténébreuse se révèle l’exact contraire de Terremer. Aride et désolée, elle est délimitée par un muret que l’on peut enjamber. Mais, seul un mage peut le faire en esprit car nul ne revient vivant de cette contrée. Monde desséché, poussiéreux et étouffant où ne souffle aucun vent, l’obscurité, à peine atténuée par des étoiles immobiles, étend sa chape pesante sur des villes silencieuses où les ombres des morts errent sans se parler, délivrées de la peur, de la souffrance, de la colère et du désir, mais dépourvues également d’espoir et d’amour. Ici, la mort n’est pas l’oubli, la corruption des chairs ou le paradis, il s’agit de la non-vie.

Aussi faible et méchant qu’un sortilège de femme

tehanu90Seize années après L’ultime rivage, Tehanu (Tehanu, 1990) est annoncé comme le dernier livre de Terremer. À bien des égards, le roman apparaît comme un récit de changement. Ged n’est plus que l’ombre de lui-même depuis son voyage au-delà des rivages de la vie. Comme un verre d’eau, il a déversé son pouvoir sur la terre desséchée de la Contrée des morts afin de réparer la brèche ouverte par le nécromancien. Le héros est fatigué et sa geste semble achevée. Il n’aspire plus qu’à retrouver dans son île natale l’apaisement d’une existence retirée. À Havnor, le couronnement d’Arren, sous son vrai nom de Lebannen, a permis la restauration de la monarchie. Le principe du retour du roi appartient aux lieux communs de la fantasy, au moins depuis Tolkien et ses devanciers médiévaux. Cependant, l’intérêt d’Ursula Le Guin se porte surtout ici sur les interactions entre les hommes et les femmes.

Avec Tehanu, un trio féminin guide nos pas : Tenar, mariée à un fermier, Tehanu, petite fille brisée et défigurée par la violence masculine et Mousse, la vieille sorcière de Ré Albi. Dans Le sorcier de Terremer, la tante de Ged était présentée comme une femme ignorante utilisant ses dons à des fins douteuses et déraisonnables. Dans Les Tombeaux d’Atuan, les puissances ténébreuses incarnaient un principe féminin, associant les femmes à des entités jalouses et colériques, guère enclines à accepter les hommes, ou alors seulement privés de leur virilité, dans l’enceinte sacrée.

Toutes ces représentations du sexe féminin se révèlent trompeuses. L’harmonie, Taoïsme oblige, repose sur la connaissance des différences entre les sexes et la reconnaissance de leur complémentarité. Les femmes ne peuvent pas connaître la nature féminine si elles ne vivent qu’entres-elles. De même, les hommes ne peuvent pas connaître leur nature s’ils ne vivent qu’entre eux. Les deux sexes doivent donc trouver un équilibre, car trop souvent la liberté de l’un signifie la servitude de l’autre. Pour parvenir à s’accorder avec la femme, l’homme a sans doute davantage de chemin à parcourir pour rétablir l’équilibre. Mais au final, seule l’ignorance mutuelle est à blâmer.

Contes de Terremer

« Incapable de continuer l’histoire de Tehanu [ puisqu’elle ne s’était pas encore produite ] et présumant bêtement que celle de Ged et de Tenar en était au et ils vécurent heureux, j’ai donné au livre le sous-titre Le dernier livre de Terremer. Ô fol écrivain ! Maintenant varie. Même dans le temps du récit, même dans le temps du rêve, même dans le temps du conte, maintenant n’est pas jadis. »

tales-from-earthseaÀ l’instar de Robert Silverberg qui a développé progressivement l’univers de Majipoor dans plusieurs nouvelles et romans, Ursula Le Guin a souhaité revenir à Terremer. Les nouvelles rassemblées dans ce recueil viennent s’intercaler entre les précédents textes de l’auteure, complétant les trous entre les romans et introduisant une profondeur historique que l’on ne faisait qu’effleurer dans les quatre précédents titres. Un avant-propos de l’auteure et un cours essai consacré à la géographie de l’Archipel viennent encadrer l’ensemble.

« Le trouvier » nous projette pendant l’âge sombre, mentionné dans plusieurs textes du cycle. Il relate la naissance de l’école de Roke, inversant le rapport entre les sexes. « Rosenoire et Diamant » revient sur un thème déjà abordé dans L’ultime rivage : un homme ne fait pas son destin, il l’accepte ou le nie. « Les os de la terre » plonge le lecteur dans le passé d’Ogion, le mentor de Ged, approfondissant un épisode juste évoqué dans Le sorcier de Terremer : le grand tremblement de terre de Port-Gont. « Dans le Grand Marais » traite de l’orgueil et de ses inconvénients. Ged y fait une brève apparition à la fin. Quant à « Libellule », la nouvelle offre une transition évidente entre Tehanu et Le vent d’ailleurs. Si aucun de ces textes ne paraît indispensable, à l’exception peut-être de « Libellule », ils offrent néanmoins un contrepoint intéressant au cycle principal. À Réserver aux fans.

L’homme choisit le joug, le dragon l’aile. À l’homme les biens, au dragon rien

vent_dailleursLe vent d’ailleurs (The Other Wind, 2001) renoue le fil du récit quinze années après Tehanu. Aulne, modeste sorcier raccommodeur (ses sorts permettent de réparer les objets cassés), retrouve en rêve sa femme morte, échangeant avec elle un baiser au-dessus du mur de la Contrée aride. Un phénomène inconcevable pour qui connaît les règles régissant le monde des vivants et celui des morts. Les choses se gâtent davantage lorsque, dans un nouveau rêve, il est accueillit par une foule grandissante de morts qui le harcèle, l’invitant à les libérer. Il en perd le sommeil, hanté par des cauchemars qu’il considère comme des signes de mauvais augure. Entretemps, Lebannen négocie la paix avec le nouveau roi des Kargues [5]. Un processus difficile tant la méfiance des uns et des autres paraît insurmontable. Pourtant, il doit agir vite car, à l’Ouest, la trêve avec les dragons semble rompue.

Avec Le vent d’ailleurs, Ursula Le Guin opte pour la multifocalisation. Tehanu, les maîtres de Roke, Seppel, dépositaire de la sapience de Palne [4], Aulne, Seserakh, la princesse kargue promise en mariage à Lebannen, le roi lui-même, Ged, Tenar, Orm Irrien, chaque caractère livre sa version d’un savoir commun obscurci par la légende. Ils révèlent l’origine séculaire du déséquilibre ultime dont les manifestations perturbent les rêves de tous, menaçant l’harmonie de Terremer. Jadis, Dragons et Humains ne formaient qu’un seul peuple, mais comme leurs aspirations différaient, ils se séparèrent d’un commun accord. Le Verw nadan prévoyaient que les hommes renoncent au Langage de la Création en échange de la possession du produit de leurs arts. Hélas, le peuple Sombre de l’Archipel se parjura. Craignant la mort, il utilisa le langage et la magie pour voler aux dragons la moitié de l’ouest au-delà de l’ouest, là où ils volaient en toute liberté dans le vent d’ailleurs. Les sorciers y fondèrent une contrée pour accueillir l’esprit des défunts, désormais immortelles. Mais, la mort et la vie étant inséparables, ils ne créèrent qu’un désert hostile, une prison pour l’âme. On ne peut en effet convoiter à la fois les richesses terrestres et la liberté intemporelle du vent d’ailleurs. Une telle cupidité ne peut que causer un grand tort, car « La convoitise éteint le soleil. »

Avec ce roman, Ursula Le Guin boucle le cycle de Terremer d’une manière définitive, révélant un projet d’une ampleur beaucoup plus vaste que la simple course-poursuite initiée avec Le Sorcier de Terremer. Une véritable leçon de vie, teintée de philosophie orientale, nourrie au meilleur de l’anthropologie, et qui transcende la simple fiction. Une œuvre désormais indissociable de sa personne.

Notes :

[1] Sans doute par atavisme familial, Ursula Le Guin s’inspire ici de syncrétismes religieux orientaux, notamment le Taoïsme. L’ensemble du cycle de Terremer peut d’ailleurs être interprété dans une perspective taoïste. Le Vrai Langage, c’est le Tao qui est l’essence de toute chose, l’origine de toute existence, la source avant même l’acte créateur. En s’incarnant, le Tao engendre des opposés à interaction réciproque : Yin et Yang.

[2] Cette période appelée l’âge sombre s’achève seulement avec le couronnement du roi Lebannen. Mais, à l’époque de Ged, ses effets néfastes se font encore sentir. Pour lutter contre l’usage dévoyé de la magie, l’île de Roke est devenue le centre d’une école qui guide le pouvoir politique en utilisant le don dans une optique éthique.

[3] Si les Kargues détestent l’athéisme des peuples hardiques et leur propension à user des bienfaits de la magie, les seconds considèrent les Kargues comme des barbares obscurantistes.

[4] La sapience de Palne tire son nom d’une île sur laquelle des magiciens ont usé du pouvoir des puissances anciennes et de la magie du Vrai Langage afin d’acquérir l’immortalité.

[5] Pour Ursula Le Guin, l’humanité se distingue des autres espèces par sa capacité à se différencier socialement et culturellement. Néanmoins, par nostalgie de l’unité originelle perdue, elle organise des systèmes d’échanges entre les divers groupes. Le cycle science-fictif de Hain fonctionne sur un principe similaire. Nier ce processus, c’est refuser un caractère essentiel de l’humain. C’est rejeter également toute possibilité d’évolution.

 

 

Steampunk : Fantaisie à vapeur ou néologisme fantaisiste ?

Voici un article qui mériterait sans doute une mise à jour. Écrit à l’époque héroïque du Cafard cosmique, je le publie ici comme un work in progress inachevé (après tout, il n’était pas si mal).

S’agit-il d’une « ramification de l’Uchronie » (Bernard B. Henriet), ou d’un genre autonome puisant dans les littératures des marges (les mauvais genres : policier, fantastique et science fiction) pour en faire « le cœur de son écriture » (selon André-François Ruaud), ou bien encore d’une curieuse évolution spontanée du courant Cyberpunk (Stan Barets) ?

Le Steampunk brille pour certains par sa non-existence littéraire… alors que pour d’autres, il est un genre à part entière.
Peut-être est-il temps de faire le point sur ce terme et son interprétation à géométrie variable… et de découvrir l’œuvre d’auteurs masqués par cet encombrant néologisme.

GENÈSE DU STEAMPUNK

Un mot pour une blague

JeterLe terme « Steampunk » puise son origine dans une lettre envoyée par K. W. Jeter au magazine Locus. Dans ce courrier, l’auteur californien propose l’appellation de Steampunk, parodiant volontairement celle de Cyberpunk, pour qualifier les fantaisies victoriennes écrites avec ses deux acolytes, Tim Powers et James P. Blaylock . La volonté de dérision est avérée mais K.W. Jeter, qui n’aime pas beaucoup les étiquettes et les genres (qui constituent à ses yeux autant de barrières entre le lecteur et l’auteur), a profité de l’occasion pour voir s’il était capable de créer un genre à partir d’un terme de son cru. D’un mot, en forme de boutade, il a donc fondé… un nouveau domaine de l’Imaginaire.

Les fantaisies victoriennes

MorlockNight-144dpiDès 1979, K. W. Jeter écrit Morlock Night qui relève de cette démarche de fantaisie victorienne. Il s’agissait au départ, selon Jeter, d’écrire un roman s’inscrivant dans une série consacrée au retour du roi Arthur. Diverses époques devaient servir de cadre aux aventures du souverain breton. Le récit se déroule finalement en Angleterre à l’époque victorienne et propose une suite à La Machine à explorer le temps de H.G. Wells.

Pour l’anecdote, signalons que Tim Powers a écrit aussi un épisode de cette série qui a abouti à son roman The drawing of the dark, paru en France sous le titre (curieux) de Les chevaliers de la brune. Ensuite viendront Les voies d’Anubis (The Anubis Gates, 1983), Homunculus (Homunculus, 1986) et Machines infernales (Infernal devices – A Mad victorian fantasy, 1987).

Londres devient ainsi le cadre des aventures de gentlemen confrontés à des événements extravagants et/ou surnaturels et qui, à l’occasion affrontent des méchants truculents voire grotesques. Les rues grouillent d’une nuée de déshérités, de mendiants et de ruffians qui agrémentent des récits pittoresques, bourrés d’humour, de clins d’œil (Powers devient un personnage de Homunculus et Blaylock un nom de bateau dans Les voies d’Anubis), volontiers parodiques ou inspirés des meilleures pages de Robert Louis Stevenson, de Charles Dickens et de P.G. Wodehouse.

D’un jeu entre trois auteurs et d’un mot forgé par dérision fait-on pour autant un genre ? Apparemment oui. Il semble que la blague de K.W. Jeter ait dépassé ses plus folles espérances puisque le terme « steampunk » va irrésistiblement s’établir et gagner considérablement en substance.

Des prédécesseurs et des continuateurs

oswald bastableParcourons quelques ouvrages théoriques sur le sujet. De Peter Nicholls (The sf encyclopedia, 1995), en passant par Paul J. McAuley et John Clute (The encyclopedia of fantasy, 1996) sans oublier Brian Stableford (Historical dictionary of science-fiction literature, 2004), tous les spécialistes de la science-fiction s’accordent pour définir le steampunk comme un sous-genre, voire un sous-sous-genre, mêlant les anachronismes générés par l’irruption prématurée du progrès technologique à l’époque victorienne à une intrigue de roman d’aventures, mettant en scène de téméraires et/ou très savants gentlemen.
Le Steampunk est donc une métafiction, une technofantasy transposée dans un XIXe siècle britannique alternatif.

Cependant, cette démarche de théorisation est loin d’épuiser le sujet.
En effet, parallèlement à ce travail de délimitation, des fans commencent à pointer, quitte à le faire de force, les ouvrages qui sont supposés se rattacher au Steampunk.

Parmi les heureux élus, propulsés désormais au rang de pionniers, voire de Grands anciens figurent :

  • Brian Aldiss avec Frankenstein délivré (1973)
  • Michael Moorcock avec le cycle d’Oswald Bastable
  • Christopher Priest et La Machine à explorer l’espace (1976)
  • William Kotzwinkle avec Fata Morgana (1977)

Le proto Steampunk est né !

fata-morgana-large-coverParmi les continuateurs du trio américain, on trouve Blaylock lui-même qui écrit une suite à Homunculus (Le temps fugitif, en VO Lord Kelvin’s Machine, 1992) et donne dans la surenchère en qualifiant de « premier texte Steampunk jamais paru » sa nouvelle The Ape-Box Affair (publiée en 1978 dans Unearth Magazine, puis dans le recueil Thirteen Phantasms and other Stories)
Le jeu continue-t-il ?

S’ajoutent des auteurs revendiqués, tel Paul Di Filippo (La trilogie Steampunk) dont on connaît le goût affirmé pour les jeux littéraires et les pastiches, ou comme Bruce Sterling et William Gibson (avec leur roman à quatre mains La Machine à différences). Dans ce dernier cas, le récit Steampunk s’inscrit dans un contexte nettement uchronique.

stablefordBrian Stableford est souvent cité aussi comme auteur steampunk pour trois de ses romans : Les Loup-garous de Londres, L’extase des vampires et The Carnival of destruction. Il n’a cependant pas revendiqué l’étiquette dans son ouvrage théorique Historical dictionary of science-fiction. En fait, c’est surtout l’association de ses textes à une imagerie de l’âge industriel et un contenu qui évoque indéniablement les aventures extravagantes des fantaisies victoriennes, qui fondent ce rattachement hâtif.

Pour les autres continuateurs, c’est un peu la boîte de Pandore. En effet, dans le cas extrême, la dilatation du steampunk mène à dissoudre totalement son identité… De quoi alimenter animer les longues soirées d’hiver au coin du feu.

Bref, cerner le « steampunk » est une tâche très délicate car le terme, qui emprunte énormément à d’autres domaines (Uchronie, Policier, Fantastique, Science Fiction, Fantasy, roman hommage, pastiche parodique…) peut devenir un attrape-tout.

Pour résumer, disons qu’il existe apparemment une acceptation restreinte et une autre beaucoup plus large du terme.
Dans des limites restreintes, le steampunk n’est qu’une imitation de l’anticipation du XIXe siècle et une mise en scène de gadgets technologiques anachroniques. Dans un cadre large, il lorgne vers la Fantasy urbaine, le Fantastique, l’Uchronie biaisée, voire un exercice de style très référencé, mêlant des personnages historiques réels et des héros de roman populaire. Cependant, pour cette dernière catégorie de romans, il semble que John Clute ait forgé un autre terme : le Gaslight Romance. Nous ne sommes donc pas sortis de l’auberge…

STEAMPUNK TRICOLORE

« L’expérience steampunk » va curieusement trouver un écho favorable en France. L’initiative de la greffe revient à l’éditeur de jeux de rôle Multisim et à son surgeon Mnémos. Les premiers ouvrages relevant d’une esthétique steampunk doivent sans doute d’ailleurs beaucoup aux campagnes d’auteurs issus du milieu des rôlistes.

En 1997, le cycle de Bohème (Les rives d’Antipolie et sa suite Revolutsya) de Mathieu Gaborit se déroule dans un univers à l’esthétique rétro-futuriste.

automate_orgCependant, 1999 constitue le véritable An 1 du steampunk en France puisque deux ouvrages revendiquant ouvertement leur rattachement à ce terme paraissent : le roman Les confessions d’un automate mangeur d’opium du même Mathieu Gaborit et de Fabrice Colin et l’anthologie Futurs antérieurs présentée par Daniel Riche. Dans la courte préface du second ouvrage (intitulée Le passé est l’avenir de l’homme), Daniel Riche se livre avec beaucoup de précautions (il reconnaît lui-même être obligé d’employer beaucoup de guillemets dans son texte) à un exercice ardu : présenter les tenants et les aboutissants du steampunk.

Puis, l’anthologiste fait une brève mise au point sur les balbutiements du « genre » en France et sur ses « racines nationales » (le proto steampunk français, quoi !) qu’il identifie chez Serge Brussolo (Les inhumains), René Réouven (Les grandes profondeurs) et même Jacques Tardi (Le Démon des glaces et, évidemment, la série Adèle Blanc-Sec).
La France d’avant la Grande guerre remplace là l’Angleterre victorienne, même si les récits fonctionnent sur la base de la rencontre entre une époque pré-industrielle et des éléments de technologies futures, rétro-futurs voire imaginaires. Daniel Riche affirme dans son analyse que les lecteurs français aiment le steampunk et que les auteurs français ont très envie d’en écrire.

STEAMPUNK ET AFFINITÉS

Le steampunk emprunte énormément à d’autres genres ce qui rend d’autant plus difficile la tentative d’en fixer les bornes. Il n’est pas question ici d’être exhaustif mais plutôt d’examiner quelques spécificités et affinités de ce terme, tout en restant conscient de leurs limites très perméables.

Le Steampunk : Utopie à rebours ?

histoire_revisiteeRamification de l’Uchronie pour Eric B. Henriet, le steampunk est un paradoxe à lui tout seul. Le cadre chronologique est indéniablement le passé, pourtant les thèmes traités sont assez souvent modernes. Il dépasse l’Uchronie, et pourtant les récits proposés prennent souvent place dans une version alternative de l’Histoire.
Le paradoxe est-il fondé ?

On ne peut pas contester les liens avec l’Uchronie : de nombreux romans assimilés au steampunk ont un contexte indéniablement para-historique.
Mais ce n’est pas toujours le cas : le steampunk s’éloigne de façon notable du questionnement uchronique initial (le fameux « Et si ? ») parce que la date de divergence y est secondaire (quand elle est suggérée) et la reconstruction historique allusive. En conséquence, la réflexion sur l’Histoire n’est pas l’objet central du roman qui marque plutôt la volonté de l’auteur d’investir le champ historique avec une vision qui tient du fantasme et du divertissement, notamment avec l’introduction d’anachronismes savoureux et le jeu avec les représentations de l’époque industrielle (âge de progrès, positivisme triomphant, luttes sociales, classes dangereuses…).

On finit par se demander si, finalement, le steampunk n’offre pas une vision beaucoup plus festive (même si certains récits ne sont pas dépourvus de noirceur) que positiviste de l’Histoire ?

Le Steampunk : le futur l’œil dans le rétro ?

Le steampunk s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt. Ainsi est définit le steampunk dans l’anthologie Futurs antérieurs. Les propos rapportés par Daniel Riche sont ceux d’un journaliste américain et ils se sont imposés en France comme LA définition du steampunk. Mais, est-ce aussi simple ?

Selon Le panorama illustré de la Fantasy & du merveilleux une des trois spécificités du steampunk est d’être une extrapolation du potentiel technique d’une époque précise : le XIXe. Une anticipation à rebours, un peu à la manière du roman La machine à différences de William Gibson et Bruce Sterling. Néanmoins, dans le même article, on retrouve cette incertitude sur le cadre chronologique, qui fait que l’on voit du steampunk dès qu’un progrès anticipé, au regard de notre Histoire, pointe le bout de son nez. Sailpunk, Gaspunk, les variantes du terme amusent.

Celui-Qui-Bave-et-Qui-Glougloute_2244Roland C. Wagner, interrogé sur les apports et les spécificités du steampunk en France, considère que le recours au steampunk est plus ou moins une manœuvre d’évitement de l’avenir – même si cela n’en constitue pas la principale motivation. « Ils préfèrent se demander ce qui se serait passé si le futur était arrivé plus tôt plutôt que de s’interroger sur NOTRE avenir. C’est une manière d’écrire une SF qui ne risque pas d’être démentie, ni de se démoder sur le plan technoscientifique – d’autant que le recours à des éléments surnaturels, comme chez Tim Powers, rapproche certaines œuvres de la fantasy. »

Évitement du futur, certes, mais le passé comme l’avenir parlent au présent. Sans doute, faut-il voir davantage le steampunk comme une technofantaisie.

Le rapprochement avec la Fantasy est par ailleurs patent. Chez Powers et d’autres auteurs (Pevel, Gaborit…), le surnaturel et le fantastique y côtoient sans querelle de voisinage la science-fiction. La science est fantasque, mêlant théories désormais réfutées et merveilleux enchanté. Les inventions sont extraordinaires induisant un esthétisme codifié, peuplé de figures obligées (des formes singulières d’ordinateur, des moyens de transport en forme d’hybrides fantastiques, le savant aventurier et explorateur, des clones, des machines infernales, etc.). C’est d’ailleurs sur ce point que se rejoignent steampunk et cyberpunk, le premier ne manquant pas de s’amuser avec les jouets du second et le second étant moins chaleureux, moins humain, que le second.

Le Steampunk : Mythes et archétypes modernes ou icônes littéraires revisités.

futurs_anterieursLe jeu avec les icônes de la littérature, les mythes et les archétypes de la Science Fiction et du Fantastique constitue une troisième spécificité pointée dans « Le Panorama illustré de la Fantasy & du merveilleux » et on ne peut que constater le bien-fondé de cette remarque. D’entrée, le trio californien JeterPowersBlaylock affirme la volonté de s’amuser avec la création et les créatures de grands auteurs de la littérature, n’hésitant pas à pousser le vice du jeu jusqu’à les intégrer eux-mêmes dans leurs propres fictions.

Cette démarche, qui n’est pas neuve (se référer à certains ouvrages rattachés parfois de force au proto steampunk), place les romans qui ressortent de ce terme dans la situation inconfortable d’héritier, d’imitateur voire de pasticheur. Elle les rattache à la tradition du roman populaire ou du roman feuilleton jetant des passerelles vers les pulp magazines et les serial novel (Daniel Riche évoquait également la parenté avec l’univers des Elseworlds). De là, à parler de steampulp, il y a un pas que certains ont déjà franchi. En conséquence, peut-être faut-il voir dans le steampunk, une manifestation ponctuelle non d’un genre mais d’un habillage rétro pour un exercice de réinterprétation très référencé. Bref, une manière de revenir aux sources du roman populaire (sans ajout d’adjectif discriminant) : se raconter ses histoires en utilisant les jouets créés par d’autres.

ÉCHANTILLONS DE STEAMPUNK

Ils ne savaient pas qu’ils avaient écrits du steampunk : quelques auteurs du proto-steampunk.

  • Frankenstein délivré ou Le nouveau Prométhée déchaîné (Frankenstein Unbound », 1973) de Brian Aldiss.

frankenstein-delivre-5036482020. Un conflit nucléaire généralisé déchire l’Humanité. Occidentaux, Sud-américains et puissances du Tiers Monde s’affrontent en mobilisant leurs arsenaux. Heureusement, les armes de destruction massive n’ont frappé que dans l’espace. Néanmoins, peut-être cela n’est-il pas si heureux car la structure même de l’espace-temps semble déstabilisée.

Joseph Bodenland, conseiller du président mis sur la touche, est emporté par un glissement temporel jusqu’en 1816 au bord du lac Léman. Il y rencontre à la fois Victor Frankenstein, sa créature, et sa créatrice Mary Godwin.

Ce roman se compose de deux parties de taille inégale. Dans la première, la plus courte, Brian Aldiss expose le contexte et l’événement déstabilisateur qui servent de point de départ à son texte. Dans la seconde, Joseph Bodenland nous raconte les événements dont il est l’acteur. Bien entendu, ceci est une manière pour l’auteur anglais  de revisiter un mythe moderne, à la fois pour la science (Frankenstein est un roman gothique écrit à la lumière de la science de l’époque) et pour la science-fiction.

Selon Aldiss , la science, en privilégiant l’intellect, a assassiné les anciens mythes. Se faisant, elle a créée ses propres mythes, les fondant non sur l’être mais sur la raison scientifique agissante. La science-fiction constitue un médium privilégié afin de questionner ces mythes de la modernité générés par la science et la technologie. C’est sans doute ce qu’il a voulu exprimer dans ce roman, tout en rappelant la malédiction de Frankenstein : en voulant contrôler trop, nous avons perdu le contrôle de nous-mêmes. Question très actuelle qui démontre bien la modernité du roman originel de Mary Shelley et son rôle fondateur dans ce qui va devenir la science-fiction.

  • La machine à explorer l’espace (The space machine, A scientific romance, 1976)
    de Christopher Priest.

Machine_explorer_space1893. Edward Turnbull, un jeune représentant de commerce, fait la rencontre d’Amélia Fitzgibbon, la secrétaire de sir William Reynolds, un génial inventeur. Très rapidement, un flirt s’amorce et Turnbull est invité à rencontrer sir Williams. Au cours du repas, le savant lui montre sa nouvelle création : la machine à voyager dans le temps. Suite à une succession fortuite d’événements, Edward et Amélia empruntent la machine de l’inventeur et sont projetés puis abandonnés sur Mars au moment où les Martiens se préparent à l’invasion de la Terre.

A la manière de H.G. Wells, Priest nous raconte une histoire dans laquelle les canaux aperçus sur Mars par Percival Lowell sont réels et où les spéculations concernant la vie sur cette planète, pourtant hautement fantaisistes à nos yeux, sont fondées. Les scènes de flirt et les relations homme/femme sont restituées à la manière victorienne, c’est-à-dire en respectant la bienséance (pour ne pas dire la pruderie très britannique) de l’époque, ce qui ne manque pas de susciter un décalage ouvertement humoristique. Évidemment, ceci constitue aussi le principal reproche fait à ce texte : son apparent style désuet.

Ce roman est un hommage transparent à Wells. L’histoire fait référence aux textes de l’auteur britannique puisque Amélia et Edward voyagent dans le temps et l’espace, débarquant sur Mars au moment où La guerre des mondes est sur le point de débuter : les tripodes, équipés de leurs canons à chaleur, sont en train d’être embarqués dans les véhicules qui vont être propulsés dans l’éther interplanétaire par des canons géants. Et l’amateur s’amusera également beaucoup à rencontrer, dans la suite du récit, Wells lui-même. Mise en abyme délicieuse et nouvel avatar du lien entre fiction et métafiction illustré dans de nombreux autres romans de Christopher Priest.

  • Custer’s last Jump de Howard Waldrop

CusterCe recueil collectif, non traduit en France, regroupe huit textes de fiction et 3 courts nuts and bolts dues à la plume irrésistible de Howard Waldrop contant ses déboires avec les éditeurs et ses relations avec d’autres écrivains. Les nouvelles sont précédées d’une introduction de Waldrop lui-même et suivies d’une sorte de postface de l’auteur ayant travaillé sur le texte. Si les « responsabilités » varient d’une nouvelle à l’autre (50% par ci, à peine 10% par là…), la ligne reste claire, drôle, dramatique, glauque ou délirante, mais toujours cohérente.
Deux nouvelles attirent plus particulièrement notre attention. Custer’s last jump, qui donne son titre au recueil et se place dans une optique beaucoup plus « Waldropienne » (Cf. Histoire d’os). On y apprend comment l’aviation a fait son apparition pendant la guerre de sécession américaine, le ciel étant le théâtre de duels entre monoplans, biplans et dirigeables. Menées par un certain Crazy Horse, les tribus indiennes tentent de combattre les visages pâles en s’appuyant sur une force aérienne tout sauf fantomatique. C’est l’occasion de faire intervenir un certain général Custer, parachutiste et tueur d’indiens. Fataliste, uchronique et surprenante, cette nouvelle se lit agréablement et développe une idée intéressante. Une réussite.

Enfin, le recueil se termine par l’audacieux Black as the Pit, qui mêle la théorie des terres creuses au Monde perdu de Conan Doyle. Le héros n’est autre que la créature de Frankenstein elle-même, qu’on avait cru morte à la fin du roman de Mary Shelley, mais qui trouve la route vers ces fameuses terres creuses et qui y rencontrera (entre autres) toutes sortes de dinosaures. La nouvelle est définie comme l’un des premiers textes steampunk, bien que l’appellation fasse sourire Waldrop. Le texte en lui-même n’est pas inoubliable, mais agréable à lire, et la dimension pathétique de cette pauvre créature n’est pas oubliée.

  • Les grandes profondeurs (1991) de René Réouven

grandes profondeurs1885-1888. William Crookes expérimente une machine de sa création afin de permettre la matérialisation de l’esprit des défunts. Après plusieurs tentatives sur des chiens errants et quelques miséreux, il commence à douter de la nature des résultats obtenus. Et si, son appareil permettait, non de sonder l’au-delà, mais l’inconscient et sa part d’ombre ? Et si, ses expériences avaient un lien avec la série de crimes horribles qui viennent de débuter du côté de Whitechapel ?

Les grandes profondeurs dont il est question ici, sont celles de l’âme ou, pour faire plus scientifique, celles de l’inconscient. Rédigé à la manière d’un journal intime dans un style qui colle idéalement à l’époque (le XIXe siècle), ce roman de fantastique victorien (ou ce roman scientifique comme on disait dans le temps) est cité parmi les références proto steampunk françaises (René Réouven a par ailleurs participé à l’anthologie de Daniel Riche).
L’auteur français mêle subtilement le mythe de Jack l’éventreur et quelques personnages bien réels, dont le couple Stevenson qui fait une apparition pittoresque, et il allie les talents de l’érudition littéraire aux théories scientifiques et para scientifiques de l’époque pour justifier son intrigue sans que cela ne nuise aucunement au récit simple et implacable.

Les Fantaisies victoriennes d’un trio californien : Powers, Blaylock, Jeter, trois auteurs clés du steampunk US

  • Les voies d’Anubis (The Anubis Gates, 1983) de Tim Powers

anubisBrendan Doyle est projeté en 1810 pour accompagner un groupe de riche touristes qui doivent assister à une conférence donnée par Coleridge. Le voyage est organisé par un milliardaire apparemment désintéressé qui n’a rien laissé au hasard. Ceci n’empêche pas la situation de déraper : Doyle est kidnappé par des Bohémiens à la solde de magiciens au service eux-mêmes de divinités égyptiennes qui souhaitent prendre leur revanche.

Fantaisie géorgienne plutôt que victorienne – puisque l’essentiel de l’action prend place en 1810 – ce roman alerte se dévore d’une traite. Les d’anachronismes savoureux et les mécaniques à vapeur cèdent la place à un récit à rebondissements peuplé de créatures grotesques notamment un clown monté sur ressorts. Les clins d’œil aux grands auteurs abondent et des thèmes spécifiques à la science-fiction, ici le voyage temporel et ses paradoxes, sont détournés pour servir un récit teinté de fantastique, volontiers horrifique à certains moments, mais rien de bien méchant puisque une volonté parodique sous-tend l’ensemble.

Le jeu est définitivement l’enjeu car Powers, avec la complicité de Blaylock, fait de leur créature commune le poète Ashbless, la figure centrale de son roman. Pour l’anecdote, on retrouve des citations d’Ashbless lui-même dans quelques autres titres des deux auteurs (notamment dans Homunculus de Blaylock , dans Sur des mers plus ignorées et dans Les chevaliers de la brune de Powers).

Au final, petit problème quand même : le roman de Powers ne relève pas vraiment du steampunk stricto-sensu.

  • Homunculus (Homunculus, 1986) de James P. Blaylock

James-Blaylock-Books1870. Un mystérieux dirigeable piloté par un squelette survole Londres déclenchant une grande effervescence. Il attire en particulier l’attention de quelques individus plus ou moins recommandables.
Deux ans plus tard, un club de Gentlemen aventureux, un savant fou et bossu, un prédicateur apocalyptique épaulé par des zombies, un milliardaire dépravé et un névrosé à l’acné ravageuse, se disputent la possession d’un coffret qui renferme une créature minuscule censée abolir les frontières de la vie, de la mort et du temps.

Le Londres de James P. Blaylock n’existe nulle part ailleurs que dans son roman. Pourtant, la cité britannique qu’il décrit semble authentique. On se la représente sans difficultés, présupposés y compris.
Blaylock s’amuse beaucoup et cela se voit. Le gore de certaines scènes est irrémédiablement désamorcé par le grotesque des personnages. Les rebondissements sont entrecoupés par de longues descriptions grand-guignolesques et par les réflexions intimes des protagonistes du récit. On prend son temps, beaucoup plus que chez Powers (peut-être trop d’ailleurs).

Digging_leviathanSignalons, que Blaylock est revenu à son univers londonien en 1991 avec le roman Le temps fugitif (Lord Kelvin’s machine, 1992), un roman plus rythmé que le premier. On y retrouve quelques-uns des Gentlemen aventureux, surtout Langdon Saint-Ives et le savant dément Ignacio Narbondo. Le récit s’organise autour de la fameuse machine de Lord Kelvin qui se révèle être un moyen idéal de voyage dans le temps.
Courses poursuites et rebondissements sont à nouveau au rendez-vous pour agrémenter une histoire découpée en trois parties. Langdon St Ives y déploie son énergie et son intelligence pour mettre hors d’état de nuire Narbondo et pour corriger un drame personnel.

Précisons enfin que Narbondo et Langdon St Ives sont devenus au fil du temps les héros d’une série comportant plusieurs autres romans et nouvelles réunis sous le titre générique de Narbondo et St Ives Universe, et comportant notamment The Digging Leviathan, titre antérieur à Homunculus, mais ne relevant pas du tout du steampunk.

  • Machines infernales – Une fantaisie baroque des Temps victoriens (Infernal devices – A mad victorian fantasy, 1987) de K. W. Jeter

machines-infernales-97442George Dower a hérité de son père, un inventeur génial, d’une modeste boutique dans la commune londonienne de Clerkenwell. Néanmoins, ses talents sont d’une moindre envergure par rapport à ceux de son défunt père ; nombre des mécanismes qui encombrent sa cave sont étranges à ses yeux et dépassent son entendement. C’est donc bien malgré lui qu’il va se trouver entraîné dans de délirantes aventures initiées par la visite d’un énigmatique homme de cuir noir.

Ce roman est la réponse de Jeter au défi amical lancé par Powers et Blaylock sur sa capacité à écrire un roman parodique. L’objectif est pleinement atteint car Machines infernales est un récit particulièrement amusant. On peut même dire que Jeter s’en est donné à cœur joie. Manipulé, malmené, assommé, ce pauvre Dower ne fait que courir après les explications. Il est amené à rencontrer un Lord anglais persuadé de l’existence d’êtres supérieurs outre espace et qui se propose de détruire la Terre pour se signaler à elles. Il doit fuir l’ire de l’association des Femmes pour l’élimination des vices charnels. Il est la victime d’un sosie mécanique quelque peu malveillant fabriqué par son père. Il doit se garder des ruffians de la bande de Mollie Brown en quête des filles vertes. Et tout cela en poursuivant le mystérieux homme de cuir noir, représentant d’une race amphibie en voie de disparition. Cela ne s’arrête pas un instant. Bref, on s’amuse beaucoup de ces aventures rocambolesques.

A noter que ce roman n’est pas la seule excursion de l’auteur dans ce domaine puisqu’il a auparavant déjà publié une fantaisie victorienne (Morlock Night, 1979), non traduite en français à ce jour, où il était question d’une invasion des égouts de Londres par les Morlocks. En 2013, il a également écrit une suite à Machines Infernales. Intitulée Fiendish Schemes, le roman est globalement raté.

BIBLIOGRAPHIE CHOISIE (par ordre alphabétique des auteurs)

  • Aldiss Brian : Frankenstein délivré (1973)
  • Blaylock James P. : Homunculus (1986)
  • Blaylock James P. : Le temps fugitif (1991)
  • Day Thomas : L’instinct de l’équarisseur (2002)
  • Di Filippo Paul : La trilogie steampunk (1995)
  • Gaborit Mathieu : Le cycle de Bohème (1997)
  • Gaborit Mathieu et Colin Fabrice : Les confessions d’un automate mangeur d’opium (1999)
  • Gibson William et Sterling Bruce : La machine à différences (1991)
  • Heliot Johan : La Lune seule le sait (2000)
  • Heliot Johan : La Lune n’est pas pour nous (2004)
  • Jeter K.W. : Machines infernales (1987)
  • Mauméjean Xavier : La Ligue des Héros ou comment Lord Kraven ne sauva pas l’Empire (2002)
  • Mauméjean Xavier : L’ère du feu (2003)
  • Moorcock Michaël : Le cycle d’Oswald Bastable
  • Pagel Michel : L’équilibre des paradoxes (réédition 2004)
  • Pevel Pierre : Viktoria 91 (2002)
  • Pevel Pierre : Les enchantements d’Ambremer (Deux tomes parus en 2003 et 2004)
  • Powers Tim : Les voies d’Anubis (1983)
  • Priest Christopher : La machine à explorer l’espace (1976)
  • Réouven René : Les grandes profondeurs (1991, rééd. Lunes d’encre in Crimes apocryphes en 2005)
  • Riche Daniel : Futurs antérieurs (1999)
  • Valéry Francis : La cité entre les mondes (2000)
  • Waldrop Howard : Custer’s last Jump

Ainsi soit-il

Un petit article paru dans l’Indic n°21. Abonnez-vous, l’équipe de passionnés animant cette revue le mérite. La chose est visible ici.

RELIGION ET SCIENCE FICTION

La foi à l’épreuve de la fiction spéculative

Littérature tournée vers l’exploration des possibles, la science fiction consacre une grande partie de son corpus, pour ne pas dire l’essentiel, à ausculter les diverses manifestations de l’esprit humain, y compris celles relevant du fait religieux. Loin de chercher à épuiser un sujet qui mériterait un plus ample développement, le présent article se contentera de livrer quelques pistes, guidé par une problématique, on l’espère, pertinente.

Démystifier la religion

ShambleauSeigneur de lumière

En cherchant à donner une explication rationnelle à des problèmes d’ordre religieux, la science-fiction se livre à un travail de démystification critique. Ainsi, les questions de l’origine de la vie, de l’Homme ou des dieux et des mythes apparaissent comme des thématiques fréquentes du genre. Avec Shambleau de Catherine L. Moore, la Gorgone retrouve son origine extra-terrestre. Chez Roger Zelazny, les mythes inspirent plusieurs romans et nouvelles, parmi lesquels on retiendra surtout Seigneur de Lumière. L’auteur y transpose avec talent la mythologie hindouiste et le bouddhisme sur une autre planète, rejouant la lutte du Bouddha contre ses pairs, via le culte de l’accélérationnisme.

Onzième commandementdune-cover

La SF abonde également en théocraties fournissant autant de visions d’avenir cauchemardesques. La religion y apparaît comme la continuation de la politique par d’autres moyens. Déjà connu pour la nouvelle « Car je suis un Dieu jaloux », où il imagine que Dieu abandonne l’humanité pour faire alliance avec les extra-terrestres qui envahissent la Terre, Lester Del Rey est également l’auteur d’un classique : Le Onzième commandement. Belle illustration des prédictions pessimistes de La Bombe P de Paul R. Ehrlich, le roman s’empare des thèmes de la surpopulation, de la pénurie et de la dictature religieuse. « Croissez et multipliez », l’expression sonne pour Boyd Jensen, condamné à l’exil sur Terre, comme un appel au suicide. Mais, le commandement de l’Église éclectique cache des motifs plus biologiques.

Livre-univers, saga familiale aux accents de tragédie, Dune se révèle d’une complexité stimulante, brassant une multitude de thèmes dans les domaines de la politique, l’écologie, l’économie, la psychologie et la religion. Frank Herbert y imagine une forme de syncrétisme original entre la religion, l’écologie et la génétique, utilisant la notion théologique de prescience.

HypérionEndymion

Endymion de Dan Simmons conçoit un futur où l’Église apostolique et romaine a comblé le vide provoqué par la chute de l’Hégémonie (Cf Hypérion) qui gouvernait jusque-là l’Humanité. Les religieux étendent désormais leur emprise sur plusieurs mondes, via le bras armé de la Pax et le sacrement du cruciforme. Ce symbiote procure en effet à son porteur l’immortalité promise par les textes religieux. Une promesse conférée au prix d’un esclavage programmé par des puissances occultes.

En chair(e) étrangère

Nuit de la lumièreSi l’on considère qu’il existe d’autres espèces douées de raison dans l’univers, quoi de plus naturel pour la SF de s’y frotter et de soulever quelques problèmes moraux. Réputé pour son goût de la transgression, on n’attendait pas moins de Philip José Farmer qu’un peu de fantaisie et de mauvais esprit. Rassemblées dans La Nuit de la Lumière, les aventures du Père Carmody semblent une alternative ludique aux états d’âme. Suite à une révélation, le bonhomme abandonne son existence de crapule et se convertit pour expier ses péchés. Le voilà chargé par l’Église d’affronter de redoutables problèmes théologiques dans toute la Galaxie. Si les tribulations du religieux sont globalement assez légères, elles permettent toutefois de traiter quelques questions métaphysiques ou éthiques sous un angle insolite.

Le-moineau-de-Dieu-640x327Plus dramatique, Le Moineau de Dieu de Mary Doria Russell s’apparente à une parabole religieuse. Vers 2060, après avoir détecté un signal extraterrestre, les Jésuites commanditent une expédition scientifique vers le monde d’où il provient. À sa tête, le père Emilio Sandoz est impatient de rencontrer d’autres créatures de Dieu. Beaucoup plus tard, seul survivant de la mission, il revient sur Terre pour y être jugé. Ce roman d’une grande finesse psychologique pose le problème de la communication avec une autre espèce et s’interroge sur la nature de Dieu. Un must !

enfants_icarePlus connu pour sa collaboration avec Stanley Kubrick sur le film 2001, l’Odyssée de l’espace dont il a tiré parallèlement un court roman, Arthur C. Clarke revient à la religion avec Les Enfants d’Icare. Dans le futur, les extraterrestres ont envahi pacifiquement la Terre apportant leur science et technique aux hommes. Appelés les Suzerains, ils souhaitent guider l’humanité vers la Transformation, favorisant sa fusion avec le Suresprit, une entité avancée qui confine à la divinité. Mais, les Suzerains sont condamnés à agir cachés car ils ont l’apparence du Diable tel qu’on le représente dans la littérature médiévale. Le Bien est-il compatible avec l’image traditionnelle du Mal ? Clarke dépasse le questionnement pour aboutir à un dénouement eschatologique que n’aurait pas désavoué Teilhard de Chardin.

Spéculations théologiques et métaphysiques

La SF ne dédaigne pas les sujets métaphysiques. De nombreux auteurs, et non des moindres, ce sont ainsi illustrés dans ce domaine.

En_remorquant_JehovahIssu d’une famille presbytérienne de Philadelphie, James Morrow se découvre pendant ses études une passion pour les fictions philosophiques et satiriques, en particulier celle de Voltaire et Camus. Humaniste insolent, il choisit de mettre son érudition scientifique et philosophique au service d’un questionnement, souvent drôle, des thèmes religieux et métaphysiques. Volontiers provocateur, l’auteur américain s’empare de la forme du conte pour l’utiliser comme l’outil d’une réflexion amusée sur la croyance, l’athéisme, l’absurdité de l’existence et le sens de la vie. Parmi ses romans, la Trilogie de Jéhovah s’impose comme un incontournable. James Morrow y met en scène la mort de Dieu et ses conséquences, faisant subir divers traitements sacrilèges au corps de l’entité divine.

trilogie_cosmiqueRéputé dans nos contrées pour les Chroniques de Narnia où il laisse affleurer ses convictions religieuses, C. S. Lewis est également l’auteur d’un cycle plus ancien. Écrite entre 1938 et 1945, la Trilogie cosmique lorgne du côté de l’œuvre de H. G. Wells, troquant juste le socialisme contre une foi chrétienne ardente. L’écrivain irlandais prend en effet la Bible au pied de la lettre, imaginant que chaque planète du système solaire a été confiée à la garde d’un eldil, autrement dit un ange. Le Mal est absent de la Création, sauf sur Terre, où l’eldil s’est rebellé contre le Plan de Dieu, condamnant les Terriens au bannissement, au silence, à la souffrance et aux tentations néfastes. Quelque peu surannée, la trilogie vaut surtout pour son premier volet, Au-delà de la planète silencieuse, où Lewis développe sa vision chrétienne du cosmos.

cas de conscienceLa question du Mal revient comme un leitmotiv dans plusieurs autres romans de SF. Elle figure notamment au cœur du propos de Un Cas de conscience de James Blish. Sur Lithia vit une espèce de reptiles géants. Créatures raisonnables dotées d’une civilisation évoluée, les Lithiens ne connaissent ni le mal ni le bien, ignorant la guerre, l’art, le sport et la religion. Leur existence pose problème au père Ruiz-Sanchez, biologiste et prêtre jésuite, délégué par la Terre pour évaluer le potentiel de la planète. Après réflexion, il soupçonne les Lithiens d’être un piège conçu par le Diable pour éloigner l’Homme de Dieu. Avec ce roman, James Blish interroge avec pertinence la nature humaine tout en abordant des questions théologiques. Sans doute un peu aride, Un Cas de conscience n’en demeure pas moins un livre puissant où l’altérité fait office de miroir.

Expérience mystique

Littérature d’idées, la science-fiction apparaît également comme une littérature d’expérimentations formelles et narratives.

voici_l'hommeParu d’abord sous la forme d’une novella en 1967, le roman Voici l’homme paraît incontournable. Michael Moorcock y révèle une vision iconoclaste de la foi récompensée par quelques lettres d’insultes. Le synopsis a le mérite de la simplicité. Souhaitant rencontrer le Christ, Karl Glogauer, un parfait raté, homosexuel occasionnel, emprunte un chronoscape pour retourner dans le passé. Une fois sur place, il s’aperçoit que nul prophète n’est apparu en Palestine. Il choisit donc de combler ce vide, poussant le sacrifice jusqu’à être crucifié à sa place. Au-delà du simple récit temporel, Voici l’homme confronte la foi à la psychanalyse, établissant un lien entre le mysticisme et la sexualité. Centré sur la personnalité névrosée de Glogauer, le récit donne des protagonistes du nouveau testament une image bien différente de celle encensée par l’Église, où Glogauer se montre finalement plus masochiste que croyant.

trilogie divineCréatures omniscientes et mondes truqués abondent dans l’œuvre de Philip K. Dick. L’auteur américain y questionne de manière obsessionnelle la nature de la réalité. Avec la Trilogie Divine (que l’on devrait plutôt appeler Tétralogie si l’on compte Radio libre Albemuth), il fait sauter les ultimes barrières. Fondé sur l’expérience mystique qu’il a vécu en 1974, SIVA, le premier opus de la Trilogie, tente de donner une explication au message reçu par Horselover Fat, double schizophrène de l’auteur. En communication avec un satellite divin, le fameux SIVA (VALIS en anglais), envoyé par des extra-terrestres de Sirius, Horselover découvre que l’Empire n’a jamais pris fin et que le Mal contrôle secrètement le monde, manipulant les mots et donc la réalité. Il semble bien que SIVA ait été conçu par Dick comme un moyen d’analyser sa propre situation, via le platonisme et le gnosticisme. En quête de l’anamnèse, il flirte avec la folie, mais les prophètes ne sont-ils pas des fous eux-mêmes ? SIVA annonce L’Invasion divine, La Transmigration de Timothy Archer étant un peu à part, et prolonge Radio libre Albemuth. L’ensemble est un tantinet abscons mais la plongée dans la psyché de Dick reste complètement fascinante.

Du pain et des jeux

Petit clin d’œil aux amis de l’association Fondu au Noir, cet article étant paru dans le numéro 4 de la revue L’Indic.

À l’instar du monde romain, il semble bien que les jeux, désormais strictement sportifs, soient devenus une des composantes essentielles concourant à l’équilibre de nos sociétés pacifiées. Sous toutes ses déclinaisons, footballistique, rugbystique, athlétique, vélocipédique et j’en passe, le sport alimente le quotidien en exploits fournissant à la fois un exutoire aux passions, une tribune aux discours politiques et un support commercial aux transnationales.

Plus vite, plus haut, plus fort ! La formule du baron de Coubertin paraît être le leitmotiv de médias prompts à s’enflammer au moindre sautillement, au plus infime centième de seconde grappillé sur le record précédent. En 1980, dans le contexte tendu des J.O. De Moscou, deux écrivains français mirent sur la sellette le sport-spectacle, le sport-institution via l’angle de la prospective. Il en résulte deux dystopies [1] joliment troussées et toujours d’actualité.

OlympiadesCommençons par le roman de Joëlle Wintrebert. Les Olympiades truquées a connu une histoire éditoriale mouvementée. À l’origine, le titre est paru dans la très politique collection « Ici et maintenant [2] » des éditions Kesselring. Puis, il a été réédité au Fleuve noir dans une version coupée en deux, avant de renaître en un seul volume, dans une forme amplement réécrite, chez Bifrost/Étoiles vives (une réédition en poche de cet ouvrage est également disponible chez J’ai lu).

Les Olympiades truquées traite du sport en général et de la violence qu’il génère en particulier. Joëlle Wintrebert y entrecroise le destin de deux personnages féminins : Maël, clone d’une célèbre femme compositeur, et Sphyrène, jeune championne de natation dressée par les entraîneurs afin de gagner les J.O. De Téhéran.
Le futur dépeint par l’auteure française a toutes les apparences des lendemains qui déchantent. L’eugénisme est couramment pratiqué afin de permettre aux couples de choisir le sexe de leur enfant, au détriment évidemment des femmes (le propos de Joëlle Wintrebert apparaît ainsi teintée de féminisme).
Dans les banlieues, des bandes de jeunes mâles, écartés du pool génétique, traquent les jeunes femmes pour leur faire subir des tournantes. Ils sont eux-mêmes pourchassés par l’État qui pratique un contrôle social draconien, n’hésitant pas à rééduquer les déviants. La logique du Marché est ici poussée à l’extrême permettant aux riches de faire « pousser » des clones en guise de banque d’organes.

Le capitalisme a investi bien entendu le sport, convoquant l’arsenal des technosciences afin d’élever les champions de l’avenir. Su ce point, les pays pratiquant le « socialisme réel » ne sont pas en reste. Dopage, sélection par le clonage, manipulation génétique, tout est mis en œuvre pour fournir à la population sa ration de records. Et peu importe si le système broie des existences individuelles pour parvenir à ses fins. De toute manière, peu nombreux sont les opposants, du moins clandestins, du système.
Sans surprise durant une grande partie du récit, Les Olympiades truquées détonne par son dénouement inattendu. Noir, c’est noir.

GuerreOlympiqueVenons-en à La guerre olympique de Pierre Pelot. On reconnaît aisément dans l’environnement géopolitique de ce roman celui de la guerre froide dans son ultime manifestation de tension. Que ce contexte soit désormais dépassé n’a que peu d’importance au regard du jeu de massacre auquel se livre l’auteur français ; jeu qui n’est pas sans rappeler Rollerball de Norman Jewison.
Adaptant à sa manière la formule de von Clausewitz, Pierre Pelot martèle tout au long de son roman le message suivant : le sport n’est qu’un prolongement de la guerre par d’autres moyens.

Le futur esquissé par l’écrivain des Vosges naît des œuvres perverses de la logique bloc contre bloc et de la surpopulation. Pour préserver le fragile équilibre démographique et idéologique, les puissances ont établi une sorte de décimation tous les deux ans. Les Jeux olympiques deviennent ainsi le paroxysme d’un affrontement régulé, en permettant aux Rouges et aux Blancs de défendre l’honneur de leur Cause et accessoirement de se débarrasser de leurs surplus démographiques : criminels, déviants politiques et assimilés, otages au cerveau piégé, voués à périr en cas de défaite aux Jeux.
Les dieux du stade deviennent des machines à tuer condamnées à vaincre. Sélectionnés génétiquement et bourrés d’anabolisants, ils sont affûtés comme des armes, prêts à porter la mort dans le camp adverse de manière directe et indirecte.

À la différence des Olympiades truquées, on prend à peine le temps de s’attacher au divers protagonistes de l’histoire : Pietro Coggio, l’espoir du camp des Blancs, Slim la jeune journaliste en quête du scoop susceptible de doper sa carrière, les condamnés Yanni Bog du côté Blanc et Mager Cszorblovski du côté Rouge. Tous ne sont que des rouages, des pions dans un système qui les englobe et les déplace, au gré de ses besoins, sur l’échiquier géopolitique afin de pérenniser l’équilibre de la terreur.

Œuvres politiques par excellence, Les Olympiades truquées et La guerre olympique apparaissent désormais décalés du fait de leur contexte daté. On n’y parle pas de développement durable ou de guerre contre le terrorisme mais de surpopulation et de Guerre froide.
Pourtant, ceci ne doit pas éluder la lucidité des perspectives ouvertes par les deux romans. Le Marché et la société du spectacle laminent toujours l’intelligence et plus que jamais le dopage entache de doute les compétitions sportives. Quant aux manipulations génétiques et au clonage il ne s’agit que d’une question de temps…

Notes :

[1] : Dans une de ces acceptions, la dystopie (le lieu du mal) s’oppose à l’utopie (le lieu du bien). Dans le cadre de la S-F, la dystopie est une fiction dans laquelle l’auteur imagine un futur cauchemardesque en puisant dans le présent des traits qu’il juge nocifs, les poussant à l’extrême. Parfois, on parle également d’anti-utopie.
[2] : Allusion à peine voilée à la collection « Ailleurs et demain » dirigée par Gérard Klein chez Robert Laffont.

Bibliographie :

Les Olympiades truquées de Joëlle Wintrebert – Éditions Kesselring, collection Ici et maintenant, 1980 (réédition J’ai Lu, 2001)
La guerre olympique de Pierre Pelot – Éditions Denoël, collection Présence du futur, 1980 (réédition Gallimard, collection Folio SF, avril 2012)