Vagabond

Voici une chronique qui entrera sans doute en compétition parmi les articles les plus courts de ce blog. Peut-on parler de chronique d’ailleurs ? Sans doute non. Parlons plutôt d’impressions livrées à chaud pour un titre m’ayant laissé froid. Chaud et froid ? Peu me chaut l’effroi que je vais susciter.

Vagabond est un court texte de Franck Bouysse, auteur français désormais primé et réputé auprès de nombreux critiques et autres éminences du web. Un good buzz, comme on dit du côté de la hype. Ayant déjà lu et apprécié Grossir le ciel, je me suis dit pourquoi pas ? Pourquoi ne pas poursuivre la découverte de son œuvre avec ce court texte, réédition du même titre paru chez le micro-éditeur Écorce ? On dira que j’ai manqué d’inspiration sur ce coup. Bref, dans cette novella, on suit un musicien solitaire, pour ainsi dire mutique, qui noie son spleen dans l’alcool. Hanté par une passion passée, il se laisse doucement couler, entre deux prestations nocturnes dans un bar mal famé. Son quotidien se réduit ainsi à une poignée de souvenirs, à un environnement sordide et à l’amertume d’une existence ratée.

Les amateurs de Franck Bouysse ne tariront sans doute pas d’éloges pour ce court texte, charpenté comme un morceau de blues, genre musical auquel il acquitte son tribut sans déshonneur. Pourtant, la lecture de Vagabond me fait mettre le doigt sur un fait qui m’agace de plus en plus. L’afféterie dont fait montre l’auteur dans ses descriptions, sa propension aux tournures alambiquées et aux images surjouées. Certes, le texte ne manque pas de qualités. Il nous immerge dans la psyché d’un type, malade d’amour, n’arrivant pas à faire le deuil d’une relation passée, et qui perd pied, peu-à-peu, se coupant du réel. Mais, je n’ai pu m’empêcher de tourner les pages sans enthousiasme, en dépit des quelques fulgurances qui jalonnent le texte, ne parvenant pas à me départir d’un ennui profond. Fort heureusement, le format novella a écourté mon calvaire. Le style pour le style, ça finit par saouler.

Vagabond de Franck Bouysse – Éditions Écorce, 2013, réédition La Manufacture de livres, 2016

Goodbye Billy

Après dix sept ans de bons et loyaux services, l’agent spécial Richard Benton se retrouve muté comme chef des Archives tronquées. Un enterrement de première classe dans les tréfonds de la bibliothèque du Congrès auprès de ceux que l’on surnomme les rats de poussière. À moins qu’il ne puisse rebondir après cette période de purgatoire administratif. En attendant, l’ex-agent du FBI doit prendre ses fonctions et découvrir sa nouvelle équipe réduite à trois personnes, restriction du budget oblige. Un vieil hippie, un tantinet anar, une punkette douée pour l’informatique et une experte de l’Internet à laquelle aucun pare-feu ne résiste. Le trio est chargé d’exhumer dans les archives les secrets de l’Histoire les mieux cachés, de collecter et recouper les informations, quitte à agacer l’establishment. En leur compagnie, Dick Benton ne tarde pas à se frotter à un candidat républicain à l’élection présidentielle, à ses ex-collègue du FBI et à une équipe de gros bras très dangereux.

Ne tergiversons, si je ne peux pas affirmer avoir détester Goodbye Billy, le roman de Laurent Whale n’a guère soulevé mon enthousiasme. Paru aux éditions Critic dans leur collection consacrée aux thrillers, l’ouvrage initie une série dédiée à une équipe d’archivistes, chargée d’enquêter dans le passé de l’histoire américaine afin de dévoiler ses angles morts. Si le principe paraît intéressant, voire stimulant, on ne peut pas dire que sa réalisation soit convaincante. Laurent Whale se contente de survoler (euphémisme) les aspects historiques pour se concentrer sur ses marottes. On retrouve ainsi le goût pour l’aviation dont il a déjà fait montre dans la « Saga Costa », un peu de sexe décomplexé (et assez ridicule), mais également un rejet affirmé de la classe politique et de ses magouilles. Hélas, en dépit d’un état d’esprit se voulant libertaire, Goodbye Billy se révèle surtout perclus de poncifs et de tics de langage qui m’ont passablement agacé.

Pour commencer, Laurent Whale reprend à son compte l’hypothèse de la survie du Kid, lui donnant quelques dizaines d’années de vie supplémentaires. Il confirme ainsi les doutes de certains de ses contemporains sur la sincérité de Pat Garrett. Hélas, les péripéties vécues par le Kid au-delà de son décès officiel ne paraissent guère crédibles, pour ne pas dire abracadabrantesques. Sans entrer dans les détails, Laurent whale masque avec difficulté sa sympathie pour l’outlaw, privilégiant le mythe plutôt que l’Histoire, tout en assurant au personnage une longévité insolente. Un défaut s’expliquant sans doute par un excès de visionnage de Pat Garrett et le kid de Sam Peckimpah. Je lui pardonne, étant moi-même plutôt fan du film. Mais là n’est pas le point le plus problématique du roman.

En effet, Laurent Whale applique de manière trop systématique les recettes du thriller. Chapitres courts s’achevant sur un cliffhanger, personnages stéréotypés à l’excès, manichéisme à tous les étages, dialogues réduits à leur stricte fonction utilitaire, l’ensemble paraît très fabriqué, voire trop. D’aucuns parleraient de style fluide. Pour ma part, je le trouve extrêmement pauvre, grevé de surcroît par un problème de rythme surprenant. Tout la première partie du roman est en effet très statique, pour ne pas dire mollassonne. On s’enferre dans une enquête dépourvue d’originalité, avec en arrière-plan la menace de forces occultes guère préoccupées par l’altruisme. On a vu cela mille fois dans n’importe quelle série policière américaine.

Puis, Laurent Whale abandonne le registre complotiste, optant pour un fly novel jalonné de rencontres improbables, notamment avec un milliardaire texan et un ancien militaire, amateur de vieux zincs. Le rythme s’accélère considérablement, sans devenir pour autant frénétique, et les morceaux de bravoure s’enchaînent sans que l’on ne frémisse vraiment tant les péripéties paraissent capillotractées. En fait, la tension dramatique reste désespérément à l’étiage et l’on tourne les pages sans passion, persuadé que rien de fâcheux ne risque d’arriver à Dick Benton et ses compagnons.

Bref, je ne peux m’empêcher de considérer Goodbye Billy comme une distraction sans conséquence, où l’enthousiasme pointe aux abonnés absents. Et, si l’on souhaite se venger littérairement du monde, on peut passer son chemin car tout paraît ici trop facile, trop prévisible. Sans vouloir être méchant, ce premier volet des « Rats de poussière » me fait un peu l’effet d’une Agence tout risque des bibliothèques, mais sans la folie douce de Looping. Dommage.

Goodbye Billy – Les Rats de poussière 1 de Laurent Whale – Réédition Gallimard, collection « Folio policier/Thriller », septembre 2015

Eternity Incorporated

Que les lecteurs assidus de ce blog en soient les témoins, je vais me livrer ici à un exercice inédit, tenter d’expliquer pourquoi je n’ai pas pu terminer de lire Eternity Incorporated, premier roman de Raphaël Granier de Cassagnac que d’aucuns qualifient de David Brin ou de Benford de la SF francophone (dixit Phenix Web). Gardez les critiques assassines près de vous, mais gardez celles plus laudatives encore plus près…

En dépit d’une illustration de couverture émétique, la réédition en poche chez Hélios m’a permis de tester le pitch a priori aguicheur dont l’ouvrage se prévalait. Amateur de romans post-apocalyptiques, Eternity Incorporated avait en effet de quoi stimuler mon penchant coupable pour un genre ayant accouché de quelques œuvres plus ou moins mémorables. En vrac, citons Le Vivant d’Anna Starobinets, La Vérité avant-dernière de Philip K. Dick ou encore L’âge de Cristal (aka Quand ton cristal mourra) de William F. Nolan & George C. Johnson… Par ailleurs, les futurs ambigus où l’utopie flirte avec la dystopie ont l’heur de me faire frétiller les neurones. Surtout lorsque le récit joue avec les ressorts d’un monde fermé se voulant idéal, mais se révélant au final oppressif car contrôlé par une instance supérieure manipulatrice, omnipotente et omnisciente, usant de sa connaissance pour imposer un ordre totalitaire. Bref, tous les indicateurs affichaient le vert de l’espoir…

Dans Eternity Incorporated, l’instance supérieure s’incarne dans le Processeur, une IA qui veille au bien être des habitants de la cité-bulle, les protégeant de la menace du virus qui a éradiqué le reste de l’humanité sur la planète. Lorsque le roman commence, le Processeur tombe en panne, plongeant la cité dans une stupéfaction assez molle. A vrai dire, on observe guère de désordre ou de panique. Contraint de s’adapter à la situation, le conseil apolitique tiré au sort annuellement qui transmettait jusque-là les directives du Processeur, diligente une enquête pour déterminer les causes de la panne. Voilà pour l’argument de départ. Pour le reste, on suit trois personnages dont les points de vue à la première personne servent de fil conducteur au récit et nous permettent d’appréhender le fonctionnement de cette micro-société, où les routines ont remplacé l’Histoire. Et, c’est à partir de ce moment-là que le naufrage prend toute son ampleur.

Ne tergiversons pas, ces personnages sont tout bonnement insupportables. Que ce soit la brigadière, rouage dévoué au maintien de l’ordre et à l’imperméabilité des frontières de la cité, ou le marginal, DJ vaguement bohème, adepte des bordergrounds, les free parties de ce futur post-apocalyptique, ou encore l’ingénieure proche des cercles du pouvoir, un tantinet manipulatrice, je n’ai adhéré à aucun des personnages tant ils me sont apparus creux, fades et désincarnés. L’écriture n’arrange en rien le constat. Sans style, plate, d’aucuns diraient fluide (ahah !), elle se contente de dérouler les événements ne suscitant pas l’intérêt ou l’émotion. A aucun moment, je me suis senti déstabilisé par un récit qui abandonne assez rapidement les ressorts de l’enquête pour aborder une thématique plus politique, mais vue du côté du café du commerce. L’auteur s’attaque en effet aux notions de citoyenneté et de démocratie, confrontant les habitants de la cité-bulle à leurs responsabilités d’hommes libres, débarrassés de l’emprise bienveillante du Processeur. Cet apprentissage express de la démocratie donne lieu à des péripéties téléphonées où la caricature se conjugue au ridicule. Et, que dire des scènes de sexe qui ne dépareilleraient pas dans une production Marc Dorcel.

En conséquence, après 150 pages lues, j’ai préféré abandonner, submergé par l’agacement et l’ennui. Et, ce n’est pas le coup d’œil jeté sur les vingt dernières pages, avec son dénouement parachuté sur Kolwezi, qui me donnera envie de reprendre ma lecture. La vie est trop courte.

Eternity Incorporated de Raphaël Granier de Cassagnac – Réédition collection Hélios, mars 2015

Le Regard des Furies

Entravée dans sa conquête de l’espace par sa méconnaissance des déplacements supraluminiques, l’humanité cherche à échapper à la tutelle des Tritons, une race extraterrestre qui en détient le monopole. Mais, les Tritons protègent jalousement ce secret, n’hésitant pas à éradiquer tous ceux qui cherchent à le percer. Sur Radhamante vit la racaille, la lie de l’espèce humaine. Condamnés de droit commun, opposants politiques, tous sont déportés sur ce monde glacé, transformé en bagne, où prévaut le droit du plus fort. Dans les profondes failles qui traversent la calotte glaciaire, auprès du magma qui s’épanche du cœur du monde, une micro-société composée de plusieurs cités s’est ainsi développée, sous la gouvernance des barons du crime. Dépourvue d’intérêt, si ce n’est pour s’y débarrasser des marginaux, Radhamante devient pourtant l’enjeu de toutes les convoitises lorsqu’un astronef triton s’y écrase. L’HONYC, l’une des grandes compagnies commerciales qui souhaitent établir leur hégémonie sur l’humanité, dépêche sur place Erèmos, un génète, fruit d’une technologie désormais interdite, afin de récupérer la technologie triton au risque d’entraîner la destruction de l’humanité toute entière.

Space opera de facture assez classique, dans toutes les acceptions du terme, Le Regard des Furies a de quoi satisfaire le sense of wonder du lecteur moyen. L’univers vertical de la planète Radhamante réjouit l’imaginaire, avec ses falaises vertigineuses jalonnées de terrasses propices à l’édification de cités, sa faune exotique, prédateurs y compris, et sa société dominée par la pègre. Dans ce décor, Javier Negrete déroule un récit lorgnant du côté de l’enquête que n’aurait sans doute pas désavoué Jack Vance. En dépit de l’ultimatum des Tritons, le rythme traîne toutefois en longueur, accusant de sévères coups de mou, avant d’accélérer inexorablement dans un crescendo de violence au final assez convenu.

Si l’on fait abstraction d’Erèmos, le seul personnage un petit peu travaillé du roman, les divers caractères tiennent davantage de l’archétype, acquittant avec un respect guère inspiré leur tribut au pulp. Sur ce point, Le Regard des Furies ne trahit pas ses prédécesseurs. Pour originalité, il faut la chercher du côté de la coloration antiquisante de la toponymie et du propos. Javier Negrete convoque en effet la philosophie grecque pour décliner une éthique de la responsabilité dont Erèmos, créature dépourvue d’affect et de morale, devient paradoxalement le porte-parole. Ceci dit, cela reste très superficiel, voire simpliste.

En dépit d’une intrigue prévisible, sans véritable originalité, Le Regard des Furies n’en demeure pas moins un récit divertissant qui cache un logos éthique. Bon, c’est un peu raté quand même. Dommage.

Le Regard des Furies (La mirada de las furias, 1997) de Javier Negrete – Réédition L’Atalante, collection « La petite dentelle », mai 2018 (roman traduit de l’espagnol par Christophe Josse)

Le Sang des Immortels

Verfébro, deuxième satellite de Vélag-B. Ce monde des confins n’attire pas vraiment les visiteurs, surtout depuis que la multimondiale qui en détient la propriété, a décrété un embargo technologique. La rare population, partagée entre clans primitivistes et employés de la compagnie, est coincée entre l’unique plateau défriché et les lisières de la forêt-monde. Une colonie en butte au harcèlement incessant des indépendantistes, à l’inexorable pression de la forêt, de sa faune et de sa flore mortelles. Seuls les Dracs et le soma, la substance tirée du sang de ces créatures, censée conférer l’immortalité, suscitent un maigre intérêt pour Verfébro. Mais, ils ne sont guère nombreux ceux qui peuvent se vanter d’avoir approché ces créatures légendaires faisant l’objet d’un culte. Pourtant, quatre voyageurs d’outre-monde débarquent, prêts à braver les dangers de la Maréselva. Ils cherchent un guide et cachent dans leurs bagages beaucoup de secrets…

Paru jadis dans la mythique collection Anticipation du Fleuve noir, Le Sang des Immortels ne figure pas parmi les œuvres incontournable d’un auteur qui faisait alors ses premières armes. Autant le dire tout de suite, ce court roman de Laurent Genefort ne brille pas par son originalité. Au-delà du motif de la quête, opportunément rappelé par la quatrième de couverture, l’intrigue reste très plan-plan. Une course-poursuite à travers les paysages hostiles d’un monde-forêt, des rebondissements téléphonés et des caractères stéréotypés, on ne baigne pas dans la complexité, bien au contraire, ce serait plutôt dans l’alimentaire. Cependant en dépit de toutes ces faiblesses, ce n’est pas sur ce point que j’attendais Laurent Genefort, auteur autrement plus connu pour sa thèse sur les livres-univers. Je le guettais plutôt pour ces fameuses vertus de la science fiction mentionnées par Ursula Le Guin.

Selon l’autrice américaine, la science fiction se distingue en effet par les vertus suivantes : la vitalité, l’ampleur et la précision de l’imagination, l’aspect ludique, la richesse et la puissance de la métaphore, la liberté par rapport aux attentes et aux maniérismes littéraires conventionnels, la sincérité morale, l’esprit, le punch, et enfin, la beauté (intellectuelle, esthétique et humaine).

Voyons d’abord la vitalité, l’ampleur et la précision de l’imagination. D’entrée de jeu, l’auteur français nous gâte avec un monde forestier. Verfébro se révèle en effet doté d’un fort potentiel. Une écologie fascinante, furieusement immersive et crédible, un arrière-plan géopolitique apparemment assez fouillé, même si on ne fait que le deviner ici. Parmi les trouvailles de Genefort, la Maréselva, cette forêt ne faisant qu’un avec l’océan, à la manière d’une sorte de mangrove planétaire, imprime durablement sa marque sur l’esprit et l’imaginaire. Question esprit ludique et punch, Laurent Genefort démontre de réelles qualités de conteur. Le Sang des Immortels est fun sans aucune autre prétention que celle de distraire. Par contre, on repassera pour la richesse et la puissance de la métaphore. Quant à la beauté (intellectuelle, esthétique et humaine), il faut se contenter du service minimum. Et lorsque l’on se penche enfin sur la sincérité morale, force est de constater qu’elle est juste du niveau d’un proto-Avatar ou d’un sous-Le nom du Monde est forêt.

Bref, c’est un peu déçu que je ressors de cette lecture, ou du moins avec le sentiment de ne pas en avoir vu mes attentes satisfaites. A suivre avec le cycle d’Omale.

ps : Chapeau bas à l’illustration de couverture qui réussit à faire jeu égal avec celle de l’édition Fleuve noir en matière de laideur.

Le Sang des Immortels de Laurent Genefort – Éditions Critic Science-Fiction, septembre 2011

Saint-Germain, l’Égyptien

Voici une antiquité exhumée du fin fond de ma bibliothèque. À vrai dire, il a fallu une séance de rangement intensif pour redécouvrir la chose, sans doute achetée dans la foulée de ma lecture émerveillée d’Ariosto Furioso. Faudra d’ailleurs que je le relise.

Chelsea Quinn Yarbro a beaucoup donné avec le personnage récurrent du comte de Saint-Germain, figure historique auréolée de tout un fatras légendaire, associant l’élixir de longue vie à d’autres fadaises ésotériques. On renverra les curieux ici.

Si les aventures du comte de Saint-Germain appartiennent à l’une des plus prolifiques séries de l’autrice, il n’en va pas de même en France où seuls deux romans ont fait l’objet d’une traduction. D’abord, Le Comte de Saint-Germain, vampire, réédition au Fleuve noir sous un titre différent de Hôtel Transylvania, a Novel of Forbidden Love, jadis paru chez Arda. Et, Out of the House of Life, ici coupé en deux de manière honteuse, histoire d’extorquer davantage d’argent au lecteur.

Sans entrer outre mesure dans les détails, mais pour satisfaire quand même la curiosité insatiable des lecteurs de ce blog, Chelsea Quinn Yarbro a fait de l’aristocrate un vampire porté sur le bien, donnant libre cours à son goût pour l’Histoire afin d’imaginer ses aventures à travers les âges. Certes, le comte reste une créature assoiffée de sang, pouvant convertir des disciples. Un monstre qui s’épanouit au contact de sa terre natale, prenant bien garde d’en faire provision avant d’entamer un voyage. Mais, le soleil n’entraîne pas sa destruction irrémédiable. Certes, il en souffre beaucoup, mais pas au point de se consumer de manière spectaculaire, comme on peut le voir dans certains films. Et surtout, il n’est plus attaché au mal, en tout cas beaucoup moins que certains des hommes qu’il est amené à côtoyer. Bref, Saint-Germain apparaît comme un vampire atypique.

Si Le Comte de Saint-Germain, vampire mettait directement en scène le personnage, il n’en va pas de même pour Saint-Germain, l’Égyptien. Bien au contraire, l’aristocrate pointe aux abonnés absents, laissant place à une de ses converties, Madeleine de Montalia. Rien de surprenant puisqu’il s’agit ici d’un arc narratif différent. Autrement dit, une sous-série à l’intérieur de la série. Le comte apparaît tout de même de manière indirecte, soit par l’intermédiaire de flash-back, soit au travers de quelques lettres issues de sa correspondance avec Madeleine. La matière épistolaire compose d’ailleurs une partie non négligeable du récit, faisant en quelque sorte le lien avec ses parties plus narratives.

Bien plus âgée que son apparence ne le laisse penser, la jeune femme se rend en Égypte, terre jadis arpentée par son mentor, afin d’élucider certains détails de son passé. Elle s’y retrouve confrontée aux préjugés machistes de ses compatriotes européens et à la méfiance des musulmans, guère favorables à l’émancipation féminine à cette époque. Elle y affronte également une menace de nature plus occulte.

Si Saint-Germain, l’Egyptien apparaît comme un roman historique fort honorable, restituant de manière documentée et crédible les débuts de l’archéologie, qualifiées d’antiquités à l’époque, en gros les années 1825-26, il ne soulève guère l’enthousiasme du point de vue de la tension dramatique. On ne frissonne guère et on s’ennuie beaucoup, du fait de l’entrelacement entre la forme épistolaire et narrative, mais aussi en raison d’un rythme mollasson qui ne parvient même pas à susciter l’adhésion.

Bref, Saint-Germain, l’Egyptien rejoint illico la liste de mes rendez-vous manqués. Pas sûr d’avoir envie de lire le tome 2, voire Le Comte de Saint-Germain, vampire. Quoique, sur un malentendu…

Saint-Germain, l’Égyptien (Out of the House of Life, 1990) de Chelsea Quinn Yarbro – Fleuve noir, collection « Thriller fantastique », 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édouard Kloczko)

La voie des Oracles

Young Adult quand tu nous tiens… Après la science-fiction prospectiviste de Paolo Bacigalupi, me voici de retour en francophonie avec une trilogie adulescente de Estelle Faye, une autrice dont on parle avec enthousiasme dans le Landerneau hexagonal de l’Imaginaire. Pas sûr d’abonder dans le sens du poil de la critique, quoique… On a parfois de bonnes surprises.

Ve siècle après Jésus-Christ. Sérieusement malmené par les grandes migrations barbares, l’Empire romain d’Occident résiste avec difficulté, retournant la force des peuples germaniques à son avantage, non sans perdre quelque peu de sa superbe. Installés sur des territoires en friches, les barbares ont servi comme auxiliaires dans l’armée romaine, permettant à ses généraux de repousser les attaques des Vandales ou des Huns. Devenue religion d’État, à l’instigation des empereurs qui ont proscrit les cultes païens, le christianisme a privé les créatures féeriques et les anciens dieux de leurs fidèles. Car, dans ce contexte à la fois familier et différent de notre Histoire, vient s’ajouter une pincée de magie qu’apprécieront les amateurs de Thomas Burnett Swann, voire de Jean-Louis Fetjaine. Acculés dans leurs forêts, les anciens dieux sont aux abois. Ils savent leurs jours comptés face à des prêtres les considérant comme l’incarnation du diable. Pourtant, tout espoir ne semble pas perdu. Du moins, le souhaitent-ils.

Mêlant fantasy et Histoire, Estelle Faye nous immerge dans un Empire romain alternatif, puisant à la fois dans notre connaissance des faits historiques et dans le bestiaire antique, pour conter un récit d’aventures rythmé et distrayant. La trilogie de « La voie des Oracles » s’ordonne ainsi autour de trois personnages dont les noms donnent leur titre à chacun des tome. Mais, à y regarder de plus près, le cycle s’apparente davantage à un diptyque assorti d’un troisième épisode venant les réécrire.

Le premier tome, Thya, fait office d’introduction, nous projetant dans la province d’Aquitania. Jeune fille issue de l’aristocratie romaine, Thya a été mise à l’écart lorsque son père s’est rendu compte qu’elle possédait des dons de voyance. Ne souhaitant pas voir sa progéniture livrée aux sévices réservés aux oracles par les prêtres chrétiens, il opte pour une mise au vert salutaire. Il est hélas victime d’une tentative d’assassinat fomentée par son fils que l’ambition dévore. C’est d’ailleurs un leitmotiv dans la trilogie. Les fils aînés de l’aristocratie sont des félons, de surcroît affligés des tares de la décadence. Bref, pour Thya, il est temps de fuir, d’autant plus que son frère a bien l’intention de la caser avec un autre fin de race. En compagnie d’un vétéran chenu et d’un jeune maquilleur, ramassé dans la forêt, elle prend la route d’une forteresse montagnarde située loin au Nord. Un lieu qu’elle a vu en rêve et qui semble être le point focal de bien des convoitises, celles de forces antagonistes qui cherchent à la protéger ou à la faire trébucher. Ouf !

Par ses motifs et ses ressorts, le premier tome de « La voie des Oracles » s’inscrit pleinement dans une fantasy Young Adult sans surprise, pour ne pas dire conventionnelle. Récit d’apprentissage, voire d’initiation, Thya joue aussi avec la quête et la menace de puissances occultes, usant du bestiaire et du panthéon antique. Certes, on ne peut pas dire que l’on s’ennuie, mais on ne s’enthousiasme pas davantage, tant l’intrigue se déroule de manière prévisible jusqu’à un dénouement ouvert afin de donner l’envie de poursuivre le voyage. Par ailleurs, quelques personnages sont dramatiquement sous-employés, comme ce faune dont on se demande à quoi il sert tant ses actions se révèlent anecdotiques. On n’échappe pas hélas aux poncifs et à un certain manichéisme, les personnages se révélant bien peu mystérieux dans leurs motivations et leurs actes.

Si Thya s’annonçait comme l’ouverture de la trilogie, une sorte de tome d’exposition, Enoch semble entrer dans le vif du sujet, du moins dans un premier temps. Le roman rejoue en effet les ressorts de la course-poursuite, les fugitifs traversant l’Empire romain d’Orient, puis l’Empire sassanide, pour se confronter aux dieux voilés, détenteurs de la capacité à modifier le destin et l’Histoire. Bref, on reste dans le domaine d’une fantasy classique, métissée d’Histoire. On sent hélas que l’autrice tire à la ligne, les rebondissements tenant davantage de recettes appliquées laborieusement que d’une véritable nécessité. On tourne ainsi les pages sans passion, agacé par les stéréotypes, les répétitions et les tics de langages, les personnages bavant systématiquement du sang avant de trépasser. Et, on s’ennuie poliment, pour ne pas dire autre chose, jusqu’à la conclusion de cette histoire jalonnée de cliffhangers poussifs.

Commencé sous de bons auspices (ahah!), le troisième volet de « La voie des Oracles » n’entretient pas longtemps l’illusion. Les prémisses laissaient pourtant espérer du meilleur. D’abord parce que le récit aborde le territoire de l’uchronie, fondant sa divergence sur le choix fait par Thya à l’issue de son périple oriental. Le procédé astucieux permet de rebattre les cartes, conférant aux personnages un rôle différent, parfois à l’opposé de celui qu’ils avaient endossé précédemment. Il désamorce aussi un tantinet l’aspect manichéen du récit, même si la complexité de la remise en question reste limitée. Il permet enfin à Estelle Faye d’imaginer un Empire guidé par les prédictions des augures, une sorte d’État totalitaire où le libre-arbitre n’a plus voie au chapitre, réduisant la multiplicité des avenirs possibles. Les délinquants sont ainsi emprisonnés avant d’avoir commis leur crime, la présomption d’innocence étant remplacée par la présomption de culpabilité (Précog, quant tu nous tiens). Malheureusement, là où pourrait se poser une réflexion éthique, voire un faisceau de situations débouchant sur des dilemmes stimulants, on ne voit renaître qu’une énième course-poursuite, l’autrice s’enferrant dans une routine semblable à celles de Thya et d’Enoch. Elle rejoue ainsi les motifs de la quête et du dualisme divin, ordre versus chaos, sous-tendant son intrigue avec un enjeu bien maigre, celui d’une amourette contrariée où l’histoire alternative achoppe sur une uchronie personnelle un tantinet nunuche.

Il faut donc en convenir. On ressort déçu et énervé de la lecture de la trilogie d’Estelle Faye. Avec « La voie des Oracles », la montagne accouche d’une souris. Tout ça pour ça est-on même tenté de dire. Et puis, après tout. Disons-le !

« La voie des Oracles » de Estelle Faye – réédition Folio, collection « SF », janvier 2017