Black Blocs

À l’issue d’une manifestation contre la réforme de l’enseignement supérieur, Swann Ladoux retrouve dans l’appartement qu’ils partagent, le corps sans vie de son compagnon Samuel. L’assassinat a été maquillé en cambriolage raté et la jeune post-doc en biologie semble la coupable idéale aux yeux de la police. Auditionnée par l’anti-terrorisme, Swann ne tarde pas à découvrir que Samuel vivait une double vie, un fait confirmé au moment du règlement de la succession chez le notaire. La voilà propriétaire d’une maison, transformée en squat et occupée par un groupe de radicaux. Petit -à-petit, elle se coupe de son environnement familier, de ses parents, ses amis et collègues de travail, tiraillée entre une fascination troublante pour ce milieu et le besoin de venger la mort de Samuel.

Société du spectacle, mon amour. Le terme de black bloc est devenu le leitmotiv de médias guère avares en catastrophisme et en émotion lorsqu’il s’agit de diaboliser mouvements et luttes sociales. Entre fantasme et grand complot anarchiste international, l’expression langagière recoupe toutes les peurs d’une société d’ordre, promotrice de libertés consensuelles, cadrées, où la protestation politique et sociale se doit d’emprunter le visage rassurant des partis politiques et des syndicats.

Elsa Marpeau semble s’emparer de la thématique pour en romancer le propos sous l’apparence conventionnelle d’un roman noir. Mais, derrière les intentions, se révèle un malentendu complet. Black blocs n’est pas le roman attendu sur les militants de l’ultragauche, anarchistes prônant l’auto-gestion et autres anti-système, bien au contraire, le Black bloc s’avère un prétexte, servant de support à la dérive d’une bobo névrosée, frappée par le deuil et la révélation de la trahison de son compagnon.

Focalisée sur les états d’âme de Swann, Elsa Marpeau ne fait en effet qu’effleurer le milieu interlope et secret des militants de l’ultragauche, cochant toutes les cases du ridicule et de la caricature. Elle ne retient des autonomes que l’écume, c’est-à-dire les violences puériles ou l’indigence intellectuelle, se contentant de singer les écrits du Comité invisible et de dresser un portrait univoque des militants anarchistes. Sur ce point, l’autrice se cantonne au simplisme, brossant à gros traits un portrait assez pathétique des totos, comme les surnomment les flics de l’antiterrorisme. Tout au plus, peut-on lui concéder une scène très forte, où elle restitue de manière crédible l’atmosphère d’excitation et de violence d’une manifestation. Pas davantage, hélas.

Au fil d’une intrigue cousue de fil blanc, où certains personnages ne fonctionnent pas du tout en raison de leur caractère outrancier, Black Blocs dévoile son véritable sujet, celui de la dérive irrésistible d’une jeune femme, incapable de faire le deuil de la relation fusionnelle avec son compagnon. Swann ne parvient pas en effet à tirer un trait sur les deux années de vie commune intense avec un homme qui menait une double vie. Un inconnu qu’elle a côtoyé sans voir sa part d’ombre. Pendant plus de 300 pages, elle tourne et retourne dans sa tête les scènes du passé, prenant des notes, relevant les indices et les détails afin de démasquer l’assassin. Et après ? Souhaite-t-elle le tuer ? Le dénoncer à la police ? Après reste nébuleux. Elle n’est plus sûre de ses sentiments, de ses convictions et de ses allégeances. Et, plus elle fréquente les autonomes, plus ses repères s’effacent, annihilés par une paranoïa implacable. Sa paisible existence de petite-bourgeoise s’effiloche et elle devient la proie d’un anti-terrorisme en embuscade.

D’aucuns pourraient juger le trait forcé, même s’il faut reconnaître le savoir-faire de l’autrice lorsqu’il s’agit de dresser le portrait d’un personnage. Hélas, la naïveté des apprentis anarchistes, le caractère téléphoné de l’intrigue nuisent au récit, ou du moins en rendent le déroulé prévisible et assez grossier.

Bref, sur un sujet propice à tous les fantasmes sécuritaires, Elsa Marpeau botte en touche, préférant se concentrer sur une histoire d’amour qui finit mal.

Black Blocs de Elsa Marpeau – Réédition Folio, collection « Policier », juin 2018

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Équateur

1871. Après avoir tenté de chasser le bison dans les grandes plaines, Pete Ferguson prend la route du Sud, avec la mort d’un homme sur la conscience. Un de plus pour celui qui se considère déjà comme un voleur, un incendiaire, un déserteur et un meurtrier. Et, même si la victime l’a bien cherchée, l’aîné des frères Ferguson n’a plus rien à attendre en restant dans le coin. De toute façon, le bison se fait rare, comme l’Indien. Mais surtout, s’il souhaite infléchir sa destinée funeste, l’exil semble la seule option possible, peut-être en cherchant du côté de l’Équateur où, dit-on, tout s’inverse, même le mauvais sort. Avec cette chimère en tête et un bon cheval pour tailler la route, il part sans un regard en arrière, sur ce passé ayant mal tourné depuis le suicide de son père. Un décès dont il n’est pas complètement innocent. Peut-être la rédemption se trouve-t-elle au bout du chemin ? Qui sait ?

Trois mille chevaux-vapeur m’avait beaucoup plu. Le souffle épique, le propos désabusé, mais nullement désespéré, et la tension dramatique du roman d’Antonin Varenne avaient suscité un enthousiasme juvénile, difficile à contenir. Équateur fait retomber quelque peu l’exubérance qui m’a étreint à cette occasion. Non que le texte soit mauvais. Bien au contraire, on se situe toujours dans le haut du panier du roman d’aventure. Mais, les pérégrinations de Pete Ferguson, le personnage principal dont l’errance sert ici de fil directeur, me sont apparues bien fades, guère propices à l’empathie. À vrai dire, tout au long du roman, on a surtout envie de le voir disparaître au fin fond d’une vasière de la forêt équatoriale. Et puis, cette histoire de rédemption, on l’a lue mille et une fois. Rien de neuf sous le soleil des tropiques. Même pas un supplément d’âme ou un traitement suffisamment original pour accrocher l’attention. Bref, je ne suis guère enclin à la mansuétude. Et pourtant, tout commençait si bien…

Road novel linéaire accusant un sévère coup de mou dans sa partie centrale, Équateur se contente en effet de balayer le continent américain du Nord au Sud, des plaines du Midwest à la moiteur tropicale de l’Amazonie, en passant par le Guatemala. Un voyage du côté des vaincus, peu-à-peu effacés par la montée en puissance de l’industrialisation et du capitalisme. On s’attache ainsi d’abord à une bande de chasseurs de bisons, poussée dans ses ultimes retranchements par la raréfaction de l’animal et par le chantage des compagnies ferroviaires, en dépit du soutien d’un gouvernement qui offre les munitions afin d’affamer les tribus indiennes. Puis, on croise la route de Comancheros. L’époque où ces marchands, bandits, métis d’Indiens et de Mexicains prospéraient sur la Frontière grâce au conflit entre les Comanches et les Blancs est désormais révolue. Eux-aussi, ils doivent rentrer dans le rang ou s’effacer devant la loi d’airain du gouvernement fédéral. Enfin, on se frotte au drame indien, perdants tout désignés de la conquête, qu’elle soit menée au Nord ou au Sud du continent. Privés de leur langue, de leurs terres, de leurs coutumes, massacrés, poussés à l’épuisement par des travaux éreintants, méprisés par les Blancs, leur condition sert de prétexte facile à des révolutionnaires guère préoccupés d’humanisme.

Hélas, Antonin Varenne se contente de survoler ces différents aspects historiques, préférant se concentrer sur la quête de Ferguson. On ne fait ainsi qu’effleurer la vie des derniers chasseurs de bisons. On rappellera d’ailleurs aux amateurs la réédition en poche de l’excellent Butcher’s Crossing, bien plus convaincant sur ce sujet. De même, on aborde superficiellement l’effacement programmé de la culture indienne, le foutoir mexicain, l’emprise des capitaux étrangers sur l’Amérique du Sud. Seul l’épisode guyanais échappe au désastre, avec sa communauté atypique, douce utopie d’existences brisées et contrepoint salutaire au système carcéral du bagne. Bref, tout ce qui faisait le sel de Trois mille chevaux-vapeur, ce goût de l’histoire, petite comme grande, culminant notamment avec les descriptions hallucinantes de la Grande Puanteur de Londres, semble avoir déserté les pages du roman. Le rythme dont on avait tant apprécié le resserrement progressif, la tension et la violence latente n’animent qu’à la marge le périple de Ferguson.

Avec ce deuxième volet de sa fresque historique et familiale, Antonin Varenne échoue partiellement à faire renaître le souffle de l’aventure qui traversait le récit ample de Trois mille chevaux-vapeur. Pour autant, je n’abandonne pas l’idée de lire La Toile du monde, troisième opus de ce voyage à une époque charnière de l’Histoire, matrice de bien des maux et des espoirs avortés de notre monde contemporain.

Équateur de Antonin Varenne – Réédition Le Livre de poche, septembre 2018

Le dernier tigre rouge

1946. Charles Bareuil débarque en Indochine, passant du statut de libérateur de son pays natal à celui d’occupant d’une contrée lointaine réclamant sa liberté. Le bougre a beaucoup à oublier, notamment la mort de sa femme croate, massacrée par les Oustachis. Incapable de renouer avec la vie civile, il rempile dans l’armée, préférant la camaraderie de la Légion étrangère et la lutte contre le communiste dans les jungles du Tonkin, au deuil de sa vie passée. Meilleur tireur de son unité, il croise la route d’un autre sniper, engagé du côté du Viêtminh.

Coincée entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie, le conflit indochinois fait figure d’oublié dans l’histoire de France. Première manifestation de la décolonisation et illustration de l’affrontement, bloc contre bloc, entre le communisme et le capitalisme, la guerre d’Indochine marque également la défaite d’une puissance européenne, certes diminuée, face à un peuple indigène. Une défaite au moins aussi significative que celle de 1940 pour l’armée française.

En transposant l’intrigue d’un roman noir dans un contexte historique, Jérémie Guez élargit la palette de son écriture, jusque-là cantonnée au polar urbain contemporain. Pourquoi pas ? Antonin Varenne n’a-t-il pas opté pour un choix semblable avec le très réussi Trois mille chevaux vapeur ? Hélas, force est de constater ici l’échec du projet, Jérémie Guez se contentant de brosser à gros traits un portrait sommaire de l’Indochine, ravalé au statut d’arrière-plan perclus de clichés. À vrai dire, Le dernier tigre rouge se révèle frustrant de bout en bout. L’Indochine y apparaît réduite à la jungle, forcément un enfer vert, aux bars louches et aux bordels fréquentés par les soldats où des prostituées fatiguées vendent leurs charmes à des soldats harassés par la chaleur tropicale. La guerre elle-même se limite à une chronologie laborieuse, ellipses y comprises, de faits historiques bien appris, émaillée par quelques combats qui ne parviennent cependant pas à tempérer le sentiment de gâchis.

De la population, on ne perçoit presque rien, si ce n’est quelques silhouettes. Celles des Viêts montant à l’assaut ou celles des paysans condamnés à subir le colonialisme ou le communisme. Des enjeux de la guerre, on se contente d’une lecture superficielle, le racisme latent des colons, la cruauté du Viêtminh et l’amitié rugueuse et virile des Légionnaires. Quant à l’affrontement entre snipers, tant attendu, promis et maintes fois esquissé, il ne débouche finalement sur pas grand chose, si ce n’est un cliffhanger éventé, somme toute assez tiré par les cheveux. Bref, pas de quoi s’enthousiasmer, d’autant plus que l’intrigue vire rapidement du noir au rose, s’enferrant dans une amourette assez improbable et ridicule, percluse de clichés. J’avoue d’ailleurs avoir eu beaucoup de mal à me remettre du corps souple comme une liane…

Ainsi Le dernier tigre rouge rejoint-il la liste ouverte des rendez-vous manqués. La guerre d’Indochine mérite mieux que ce roman raté, sans cesse le cul entre deux chaises. Sur le même sujet, préférons lui Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot.

Le dernier tigre rouge de Jérémie Guez – Éditions 10/18, collection « Grands détectives », avril 2014

La Plaie

Attention chef-d’œuvre !

En entamant la lecture de ce classique de la littérature française de science-fiction, l’avertissement clignotait en rouge dans ma mémoire. Ayant en effet suivi de loin les conversations de quelques sommités et habitués du genre dans l’Hexagone, je ne pouvais pas l’ignorer. À la limite de l’indisponibilité, la dernière édition de l’ouvrage étant parue chez l’Atalante sous une couverture de Caza, la réédition en poche dans la nouvelle collection de la maison nantaise ne paraissait pas superflue eu égard à l’aura du titre. Hélas, je confesse être resté hermétique à la flamboyance de l’ouvrage. À vrai dire, voici même un nouveau rendez-vous manqué, ne m’en voulez pas…

La Plaie… c’était donc eux?

« Je ne pouvais y croire, étant homme et d’origine terrienne. Je connais les hommes ; mieux, je me connais. Nous sommes souvent bornés, mesquins, lâches et sensuels. Il y a des malades et des déments parmi nous. Mais un criminel pur, qui détruit pour le plaisir de détruire, et dont les cellules cérébrales sont saines, cela n’existe pas. Le XXe siècle pouvait y croire. Nous, pas. »

An 3000. La « Plaie », aussi connu sous le nom de « Ténèbre », a frappé la Terre provoquant un exode irrésistible de sa population. Ses agents pathogènes, les « Nocturnes », font régner la terreur jusqu’aux frontières des mondes libres où l’épidémie se répand sous diverses formes. Seule Sigma, la capitale des mondes arcturiens, semble en mesure de résister. Mais ses dirigeants doivent réagir vite, mobilisant toutes leurs ressources pour contrer la menace et en cerner ses causes. Et peut-être même en ayant recours aux mutants issus de la Terre elle-même.

Avec La Plaie, la part féminine de l’auteur Nathalie Charles Henneberg accouche d’un space opera lyrique et violemment baroque, évoluant aux frontières de la métaphysique. Le roman de l’autrice française, d’origine russe, n’est pas sans évoquer en effet le souffle de l’épopée des grandes fresques littéraires et la flamboyance d’un Jean Hougron, auteur lui-même d’un space opera avec Le Naguen.

Divisé en deux parties, La Plaie relate la fuite éperdue d’un groupe hétéroclite, mutants dotés de pouvoirs paranormaux et métissés d’extraterrestres, dans une atmosphère apocalyptique, voire crépusculaire pour reprendre un terme wagnérien. Et pourtant, c’est grâce à cette poignée de réfugiés que l’espoir renaît, non sans mal car tous ne sont pas exemplaires.

L’intrigue multiplie les emprunts aux tropes de la science-fiction, mais aussi à la littérature plus classique, notamment La Divine Comédie de Dante et la Bible. Elle puise également à la source de l’Histoire, évoquant quelques uns des fléaux les plus notoires qu’ait connu l’humanité par le passé.

Résolument non linéaire, le récit entremêle plusieurs trames s’attachant aux destins tourmentés de plusieurs personnages dont on suit l’itinéraire, entre trahisons, repentir, batailles épiques, deuils et histoires d’amour. C’est tragique, nullement manichéen comme on pourrait le craindre, mais au final assez difficile à suivre.

Hélas, en dépit de réelles qualités, La Plaie n’a suscité qu’ennui et lassitude auprès du piètre lecteur que je suis. J’ai trouvé le récit inégal, parfois lourd, pour ne pas dire lourdingue, et confus. À tel point que je suis désormais définitivement vacciné, n’ayant aucune envie de lire Le Dieu foudroyé, suite du présent ouvrage. C’est la vie.

Aparté : J’espère que l’Atalante va corriger le tir avec sa collection de poche. Les couvertures sont tout simplement immondes. Je n’ose dire qu’elles font saigner les yeux, de crainte de me faire taxer d’humour douteux (et pourtant, ce n’est pas mon genre…)

La Plaie de Nathalie C. Henneberg – Réédition l’Atalante, collection « la Petite Dentelle », septembre 2017 (première parution Hachette/Gallimard, collection « Le Rayon fantastique, 1964)

Lovestar

Dans un monde déboussolé, où mêmes les sternes arctiques et les papillons monarques ont perdu leurs repères, LoveStar a fait fortune grâce à l’invention de l’homme moderne et sans fil, capitalisant sur les ondes émises par les animaux migrateurs. Il en résulte une société un tantinet dystopique où l’humanité a renoncé à son libre-arbitre pour adopter la marchandisation de son existence, asservie aux trouvailles marketing du créateur de la multinationale. Contre quelques milliers de couronnes, InLove calcule votre âme sœur, LoveMort fait de vos funérailles un moment festif et ReGret vous conforte dans vos choix. Pour financer ces applications coûteuses, rien de plus simple : il suffit d’aboyer des slogans publicitaires ou d’héberger des messages subliminaux à destination de vos proches.

Dans ce meilleur des mondes possibles, Indriði et Sigríður vivent leur amour sans se soucier d’autrui. Une relation fusionnelle et absolue. Jusqu’au jour où InLove calcule l’âme sœur de Sigríður. Et celle-ci n’est pas Indriði. Contre tout et contre tous, le couple refuse l’évidence s’exposant au harcèlement, à l’intimidation et au déclassement…

« Lorsqu’une idée voit le jour, l’homme dont elle s’empare se vide. »

LoveStar fourmille d’idées, toutes plus baroques, incongrues, bizarres, poétiques… que les autres. Andri Snær Magnason ne semble d’ailleurs pas en manquer pour mettre en scène un monde absurde, à la fois ultra-capitaliste, hyper-technologique et chimérique. Mais, il faut s’accrocher et accepter de doper sa suspension d’incrédulité (personnellement, j’ai rapidement échoué). D’aucuns trouveront les idées de l’auteur islandais amusantes, ironiques ou déjantées. Personnellement, ce foisonnement m’a assommé, me faisant frôler l’indigestion. Je crois qu’il y a ici un état d’esprit auquel je n’adhère pas du tout. A ce propos, la quatrième de couverture convoque les mânes de Boris Vian pour louer les qualités de l’univers de LoveStar. J’y ai décelé également du Antoine de Saint-Exupéry, en particulier Le Petit Prince, conte que je déteste. Ceci explique cela… Toujours est-il que j’ai décroché très vite, me désintéressant de sa critique sous-jacente du capitalisme consumériste et de la société du spectacle. Sur ce sujet, autant revenir aux classiques : lisez le caustique Planète à gogos, bordel !

Mais, ce sont surtout les choix narratifs de l’auteur qui me laisse dubitatif. Tout d’abord, sa propension à vouloir tout expliquer au lieu de suggérer, des pages et des pages qui font passer l’histoire d’amour de Indriði et Sigríður au second plan. Sur ce point, je dois reconnaître avoir trouvé aussi la relation du couple particulièrement nunuche. Et puis, malgré quelques trouvailles hilarantes, comme le rembobinage des enfants où le conditionnement à aboyer ou héberger des publicités, LoveStar n’incite guère à l’empathie. Le traitement demeure froid, clinquant et dépourvu de véritable horizon d’attente. Bref, je me suis bien ennuyé.

LoveStar a recueilli les suffrages de la majorité des jurés du Grand Prix de l’Imaginaire en 2016, comme en atteste le bandeau. Personnellement, il rejoint illico mon palmarès des rendez-vous manqués.

Lovestar (Lovestar, 2002) de Andri Snær Magnason – Réédition J’ai lu, 2017 (roman traduit de l’islandais par Eric Boury)

Ghost in the Shell

Dans le futur, la planète n’est plus qu’un vaste réseau de cités industrielles tentaculaires, des corpo-nations grouillantes de vie organique et numérique. Motoko Kusanagi, aka le Major, appartient à une unité d’élite chargée de traquer le crime et de déjouer les complots. Une jeune femme un tantinet forte tête, mais aussi un cyborg doté d’aptitudes surhumaines.

L’adaptation cinématographique du manga de Shirow Masamune, avec la pulpeuse Scarlett Johansson dans le rôle principal m’a remis en mémoire son précédent avatar, décliné sous la forme d’une anime par Mamoru Oshii. Une œuvre sublime dont je garde le souvenir de la beauté froide. La comparaison n’est guère flatteuse pour le blockbuster de Rupert Sanders. Et paradoxalement, elle l’est encore moins pour le manga.

The Ghost in the Shell se révèle en effet le parfait exemple d’une œuvre originale inférieure à son adaptation. Les douze chapitres composant ce volume, prologue et épilogue y compris, déçoivent en raison d’une narration et d’un graphisme confus. Et, je m’interroge également sur la qualité de la traduction. Paru en épisodes dans le Weekly Young Magazine en 1989, le manga souffre d’un rythme haché, perclus de raccourcis et de non-dits, un fait aggravé par l’ajout pour cette édition de notes explicatives plus gênantes qu’instructives ou utiles. Shirow Masamune lui-même conseille d’ailleurs de les lire à part… Quel intérêt ? A priori, malgré le qualificatif de « Perfect édition », Glénat propose une version censurée, c’est-à-dire expurgée de ses scènes trop suggestives, notamment une partie fine entre filles.

Si l’atmosphère, avec ses hommes augmentés, ses cyborgs transformés en armes redoutables, ses jouets sexuels, son réseau omnipotent et omniscient, ressort du cyberpunk, le manga écarte toute velléité d’introspection et toute réflexion sur la définition de l’humain, se concentrant sur l’action pure, un tantinet gore, et un contexte de guerre froide continuée paraissant désormais dépassé.

Shirow Masamune délivre ainsi un message plutôt pessimiste, s’inquiétant de la robotisation de la société et de la probable déshumanisation à laquelle elle semble conduire.

Affaire à suivre avec Ghost in the Shell 2 : Man-Machine Interface , en espérant que les défauts du premier opus ne se retrouvent pas dans le deuxième.

The Ghost in the Shell de Shirow Masamune – Réédition Glénat, mars 2017

La Cité du futur

Habitué de la collection Lune d’encre, le principal pourvoyeur de l’auteur canadien dans l’Hexagone, Robert Charles Wilson devait s’inscrire au sommaire du challenge initié par le sympathique A.C. de Haenne. Pour un roman mineur, hélas.

Employé à la sécurité par la société Futurity, Jesse Cullum a la réputation de faire son travail avec efficacité, sans poser de questions. Des qualités confirmées par son intervention à l’occasion de la visite du président Ulysses Grant. Après avoir désarmé le terroriste qui s’apprêtait à assassiner le 18e président des États-Unis, il est convoqué chez ses employeurs qui le chargent de démanteler le réseau ayant fourni l’arme du crime. Un pistolet automatique provenant du futur, autant dire un objet prohibé en 1876. Car depuis la construction de la Cité de Futurity dans les plaines de l’Illinois, les deux tours du complexe sont devenues une attraction très prisée des autochtones. Un lieu où l’on peut admirer les merveilles extraordinaires de l’avenir, tout en s’indignant des mœurs libérées de ses ressortissants. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas en reste, visitant également le passé pour en éprouver toute la rudesse sans les risques.

Faisant équipe avec une équipière venant du futur, Jesse va explorer les coulisses de la cité et découvrir des lendemains, loin d’être enchanteurs.

Les romans de Robert Charles Wilson se succèdent sans vraiment se montrer toujours convaincants. Si Les Affinités relevait d’une veine spéculative stimulante, on doit se contenter ici d’un récit plus conventionnel, guère inspiré, dont les recettes sont empruntées au thriller.

Certains aspects de La Cité du futur rappellent L’amour au temps des dinosaures de John Kessel, l’humour et la légèreté en moins, l’auteur canadien développant un propos désabusé, voire critique, dépourvu de tout angélisme. Par son contexte de choc des civilisations, faisant du XIXe siècle un espace récréatif pour les visiteurs du XXIe, le parallèle ne paraît pas usurpé. D’autant plus qu’il s’agit également ici d’un passé parmi d’autres, choisi parmi la multiplicité des possibles de la physique quantique. Par souci éthique, l’empreinte technologique du futur est contrôlée afin d’en réduire l’impact sur les autochtones. Le procédé fait cependant long feu, l’humain restant par définition corruptible. Et puis, ceci ne résout pas tout, notamment du point de vue humanitaire. Car, si l’évolution du passé visité n’a aucune incidence sur l’avenir des visiteurs, pourquoi ne pas améliorer la vie de ses habitants, en particulier dans le domaine médical ? Pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or, peut-être ?

La réponse se révèle rapidement évidente. Le futur n’est pas le meilleur des mondes possibles esquissés par les merveilles technologiques exposées dans la grande galerie de la Cité de Futurity. Et ses créateurs ne sont pas forcément animés d’intentions humanistes. Voilà de quoi relativiser la notion de progrès, du moins d’un point de vue moral. Malheureusement, Robert Charles Wilson se montre très allusif sur cet aspect de son récit, optant pour le registre du thriller. Sur ce point, l’enquête quelque peu cousue de fil blanc du duo formé par Jesse Cullum, l’autochtone du XIXe au passé violent, et Elizabeth DePaul, la prolétaire du XXIe siècle, ne se montre guère palpitante. Prévisibles, les péripéties s’enchaînent laborieusement, enfilant clichés et lourdeurs avec une monotonie soporifique.

En dépit d’un contexte science-fictif prometteur, La Cité du futur se révèle un roman mineur, à l’instar de Les Derniers jours du paradis. Un récit plan-plan, porté par une intrigue sans éclat, au goût de déjà-lu, dont on ne retient au final pas grand chose. Tant pis !

La Cité du futur (Last Year, 2016) de Robert Charles Wilson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2017 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Henry-Luc Planchat)