Retour sur Titan

3685 après J.-C. L’écosystème terrestre a été restauré et l’humanité s’est répandue dans les étoiles, exploitant les brèches naturelles de l’espace-temps, de minuscules trous de ver qui sont devenus autant de raccourcis pour des vaisseaux propulsés par des générateurs GUT. Le système solaire intérieur s’est ainsi mué en un vaste marché, ouvert aux entrepreneurs audacieux. Les Poole appartiennent à cette engeance dépourvue de scrupules. Ils aimeraient étendre leur emprise non seulement sur l’espace mais également le temps. Pour cela, ils ont besoin des ressources de Titan et de la complicité d’un des employés du comité de surveillance du respect des lois de sentience, l’organisation chargée de mettre un frein aux ambitions des magnats/prédateurs. Car le système solaire recèle de nombreuses formes de vies, plus qu’on ne le pensait au départ, qu’il convient de préserver, a fortiori si elles sont conscientes et intelligentes. Un génocide est si vite arrivé… Mais, avec l’appui de Jovik Emry, un magouilleur traînant un passif de délinquant juvénile qui a déjà échappé à la réinitialisation de sa personnalité, les Poole pensent avoir trouvé l’oiseau rare susceptible de les guider jusqu’à la surface hostile du satellite de Saturne.

Ne tergiversons pas, Retour sur Titan ne brille guère pour son originalité. À vrai dire, on a surtout l’impression de lire un récit inabouti, en forme d’excursion light, à la surface de Titan. En guise d’arrière-plan, Stephen Baxter recycle de nombreuses thématiques vues et lues à de multiples reprises ailleurs. Culte de la jeunesse entretenu jusqu’au comble du ridicule, via des traitements de réjuvénation, sauvegarde de la mémoire et de la personæ afin de pouvoir la télécharger ensuite dans un clone cultivé à cet effet, reconstitution d’environnement grâce à la réalité virtuelle, création d’interfaces de trous de ver afin de s’affranchir des distances et du temps, l’auteur britannique ressort tous le grand bazar et le techno-blabla du post-humanisme.

Concernant l’excursion sur Titan, le parallèle avec l’œuvre d’Arthur C. Clarke paraît évident, surtout lorsque les explorateurs se confrontent à des créatures inconnues, issues des profondeurs du satellite de Saturne, découvrant une écologie composée de formes de vie aux chimies différentes, vivant en symbiose les unes avec les autres, au service d’un dessein supérieur qui leur échappe (et échappe au lecteur par la même occasion, mais mon petit doigt me souffle que le texte est lié au « cycle des Xeelees ». Dont acte). Le frisson et le Sense of wonder promis se cantonnent aux descriptions des lacs de méthane, aux cryovolcans crachant eau, ammoniac et méthane, et aux profondeurs secrètes de la planète. Un paysage conforme aux données recueillies par la mission Cassini-Huygens et relevant d’une sorte de merveilleux scientifique, un tantinet paresseux quand même. Hélas, si le périple des explorateurs a de quoi séduire (un petit peu) l’imaginaire, il ne sert finalement qu’à illustrer les spéculations de Stephen Baxter, remisant l’intrigue et la caractérisation des personnages au rang d’éléments secondaires et superfétatoires.

Bref, Retour sur Titan illustre bellement une hard-SF destinée à un public d’ingénieurs, où le didactisme froid se substitue à l’émotion, voire à la littérature. Même Geoffrey A. Landis paraît plus chaleureux, c’est dire…

Retour sur Titan (Return to Titan, 2010) de Stephen Baxter – Éditions du Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2018 (novella traduite de l’anglais par Eric Betsch)

D’autres Royaumes

Fuyant un père autoritaire et sadique, Alexander White s’engage dans l’armée américaine pour aller combattre les Allemands en France. Blessé sur le champs de bataille, il poursuit sa convalescence à Gatford, un petit village anglais, histoire d’honorer également une promesse faite à un camarade n’ayant pas survécu. Bien des années plus tard, alors qu’il est désormais un écrivain âgé, réputé sous le nom de plume d’Arthur Black pour la série Minuit, il décide de livrer en guise de testament littéraire, le récit de son séjour à Gatford.

Poursuivons l’exploration de l’œuvre de Richard Matheson avec un titre écrit sur la fin de sa carrière. Pas vraiment une réussite, hélas. Après la science fiction, le fantastique, le western et le roman noir, D’autres Royaumes aborde le genre de la fantasy, lorgnant ici davantage du côté de la féerie et du conte. Ce roman tardif de l’auteur américain n’a en effet rien du récit de Sword and Sorcery. Bien au contraire, Matheson enracine son histoire dans le terroir britannique, vers la fin de la Première Guerre mondiale, acquittant ainsi son tribut à Shakespeare, Lord Dunsany et Conan Doyle. La quatrième de couverture invoque de manière un tantinet putassière l’imaginaire de Robert Holdstock. D’emblée, écartons tout malentendu. Les bois évoqués dans D’autres Royaumes, ce Royaume du Milieu et ce Neverland hanté par les esprits primordiaux, les elfes, fées et autres sorcières, relève plus d’une conception stéréotypée que d’une mise en scène de figures archétypales.

L’agacement ne se cantonne pas bien sûr à ce parallèle malheureux. D’autres Royaumes apparaît rapidement comme un mauvais roman, une purge faisant regretter la curiosité. Le problème n’est en effet pas tant dans le choix du contexte que dans la propension de Matheson à d’auto-interpeller via un narrateur âgé faisant profession d’écrivain à succès, une série médiocre de romans horrifiques, nourrissant sans doute son homme mais pas les annales du genre. Conscient de la platitude intrinsèque de son œuvre et de son aspect strictement alimentaire, le narrateur ne cesse de se tancer pour son style et la tournure de ses phrases, tout en assenant l’authenticité de son récit. Bref, le dispositif narratif a la fâcheuse tendance à introduire une distanciation fatale avec le récit. À vrai dire, on n’arrive pas à croire un seul instant à l’histoire racontée par Matheson, fait d’autant plus gênant qu’il ne semble pas lui-même très convaincu par celle-ci. Et, si l’on s’accroche au récit d’Arthur Black, alter-ego et pseudonyme d’Alexander White, c’est plus par charité pour l’auteur de Je suis une légende que par vraie passion. D’autant plus que Matheson charge sa barque avec une intrigue percluse de clichés et pour tout dire grotesque.

Pas grand chose ne fonctionne en effet dans D’autres Royaumes, ni le narrateur, un personnage falot et ridicule, ni l’atmosphère bâclée flirtant avec le carton pâte, ni même des personnages ravalés au rang de stéréotypes dépourvus d’épaisseur psychologique. Et, ne parlons pas des interminables coucheries qui jalonnent une bonne partie de l’histoire. L’esprit transgressif et violent de l’auteur américain semble s’être mué en poudre de perlimpinpin, juste bonne à réveiller mollement la libido d’un vieillard cacochyme.

Si par mégarde vous tombez par hasard sur D’autres Royaumes dans une librairie ou dans une bouquinerie, un seul conseil : fuyez, pauvres fous !

D’autres Royaumes (Other Kingdoms, 2011) de Richard Matheson – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Imbert)

Vagabond

Voici une chronique qui entrera sans doute en compétition parmi les articles les plus courts de ce blog. Peut-on parler de chronique d’ailleurs ? Sans doute non. Parlons plutôt d’impressions livrées à chaud pour un titre m’ayant laissé froid. Chaud et froid ? Peu me chaut l’effroi que je vais susciter.

Vagabond est un court texte de Franck Bouysse, auteur français désormais primé et réputé auprès de nombreux critiques et autres éminences du web. Un good buzz, comme on dit du côté de la hype. Ayant déjà lu et apprécié Grossir le ciel, je me suis dit pourquoi pas ? Pourquoi ne pas poursuivre la découverte de son œuvre avec ce court texte, réédition du même titre paru chez le micro-éditeur Écorce ? On dira que j’ai manqué d’inspiration sur ce coup. Bref, dans cette novella, on suit un musicien solitaire, pour ainsi dire mutique, qui noie son spleen dans l’alcool. Hanté par une passion passée, il se laisse doucement couler, entre deux prestations nocturnes dans un bar mal famé. Son quotidien se réduit ainsi à une poignée de souvenirs, à un environnement sordide et à l’amertume d’une existence ratée.

Les amateurs de Franck Bouysse ne tariront sans doute pas d’éloges pour ce court texte, charpenté comme un morceau de blues, genre musical auquel il acquitte son tribut sans déshonneur. Pourtant, la lecture de Vagabond me fait mettre le doigt sur un fait qui m’agace de plus en plus. L’afféterie dont fait montre l’auteur dans ses descriptions, sa propension aux tournures alambiquées et aux images surjouées. Certes, le texte ne manque pas de qualités. Il nous immerge dans la psyché d’un type, malade d’amour, n’arrivant pas à faire le deuil d’une relation passée, et qui perd pied, peu-à-peu, se coupant du réel. Mais, je n’ai pu m’empêcher de tourner les pages sans enthousiasme, en dépit des quelques fulgurances qui jalonnent le texte, ne parvenant pas à me départir d’un ennui profond. Fort heureusement, le format novella a écourté mon calvaire. Le style pour le style, ça finit par saouler.

Vagabond de Franck Bouysse – Éditions Écorce, 2013, réédition La Manufacture de livres, 2016

Goodbye Billy

Après dix sept ans de bons et loyaux services, l’agent spécial Richard Benton se retrouve muté comme chef des Archives tronquées. Un enterrement de première classe dans les tréfonds de la bibliothèque du Congrès auprès de ceux que l’on surnomme les rats de poussière. À moins qu’il ne puisse rebondir après cette période de purgatoire administratif. En attendant, l’ex-agent du FBI doit prendre ses fonctions et découvrir sa nouvelle équipe réduite à trois personnes, restriction du budget oblige. Un vieil hippie, un tantinet anar, une punkette douée pour l’informatique et une experte de l’Internet à laquelle aucun pare-feu ne résiste. Le trio est chargé d’exhumer dans les archives les secrets de l’Histoire les mieux cachés, de collecter et recouper les informations, quitte à agacer l’establishment. En leur compagnie, Dick Benton ne tarde pas à se frotter à un candidat républicain à l’élection présidentielle, à ses ex-collègue du FBI et à une équipe de gros bras très dangereux.

Ne tergiversons, si je ne peux pas affirmer avoir détester Goodbye Billy, le roman de Laurent Whale n’a guère soulevé mon enthousiasme. Paru aux éditions Critic dans leur collection consacrée aux thrillers, l’ouvrage initie une série dédiée à une équipe d’archivistes, chargée d’enquêter dans le passé de l’histoire américaine afin de dévoiler ses angles morts. Si le principe paraît intéressant, voire stimulant, on ne peut pas dire que sa réalisation soit convaincante. Laurent Whale se contente de survoler (euphémisme) les aspects historiques pour se concentrer sur ses marottes. On retrouve ainsi le goût pour l’aviation dont il a déjà fait montre dans la « Saga Costa », un peu de sexe décomplexé (et assez ridicule), mais également un rejet affirmé de la classe politique et de ses magouilles. Hélas, en dépit d’un état d’esprit se voulant libertaire, Goodbye Billy se révèle surtout perclus de poncifs et de tics de langage qui m’ont passablement agacé.

Pour commencer, Laurent Whale reprend à son compte l’hypothèse de la survie du Kid, lui donnant quelques dizaines d’années de vie supplémentaires. Il confirme ainsi les doutes de certains de ses contemporains sur la sincérité de Pat Garrett. Hélas, les péripéties vécues par le Kid au-delà de son décès officiel ne paraissent guère crédibles, pour ne pas dire abracadabrantesques. Sans entrer dans les détails, Laurent whale masque avec difficulté sa sympathie pour l’outlaw, privilégiant le mythe plutôt que l’Histoire, tout en assurant au personnage une longévité insolente. Un défaut s’expliquant sans doute par un excès de visionnage de Pat Garrett et le kid de Sam Peckimpah. Je lui pardonne, étant moi-même plutôt fan du film. Mais là n’est pas le point le plus problématique du roman.

En effet, Laurent Whale applique de manière trop systématique les recettes du thriller. Chapitres courts s’achevant sur un cliffhanger, personnages stéréotypés à l’excès, manichéisme à tous les étages, dialogues réduits à leur stricte fonction utilitaire, l’ensemble paraît très fabriqué, voire trop. D’aucuns parleraient de style fluide. Pour ma part, je le trouve extrêmement pauvre, grevé de surcroît par un problème de rythme surprenant. Tout la première partie du roman est en effet très statique, pour ne pas dire mollassonne. On s’enferre dans une enquête dépourvue d’originalité, avec en arrière-plan la menace de forces occultes guère préoccupées par l’altruisme. On a vu cela mille fois dans n’importe quelle série policière américaine.

Puis, Laurent Whale abandonne le registre complotiste, optant pour un fly novel jalonné de rencontres improbables, notamment avec un milliardaire texan et un ancien militaire, amateur de vieux zincs. Le rythme s’accélère considérablement, sans devenir pour autant frénétique, et les morceaux de bravoure s’enchaînent sans que l’on ne frémisse vraiment tant les péripéties paraissent capillotractées. En fait, la tension dramatique reste désespérément à l’étiage et l’on tourne les pages sans passion, persuadé que rien de fâcheux ne risque d’arriver à Dick Benton et ses compagnons.

Bref, je ne peux m’empêcher de considérer Goodbye Billy comme une distraction sans conséquence, où l’enthousiasme pointe aux abonnés absents. Et, si l’on souhaite se venger littérairement du monde, on peut passer son chemin car tout paraît ici trop facile, trop prévisible. Sans vouloir être méchant, ce premier volet des « Rats de poussière » me fait un peu l’effet d’une Agence tout risque des bibliothèques, mais sans la folie douce de Looping. Dommage.

Goodbye Billy – Les Rats de poussière 1 de Laurent Whale – Réédition Gallimard, collection « Folio policier/Thriller », septembre 2015

Eternity Incorporated

Que les lecteurs assidus de ce blog en soient les témoins, je vais me livrer ici à un exercice inédit, tenter d’expliquer pourquoi je n’ai pas pu terminer de lire Eternity Incorporated, premier roman de Raphaël Granier de Cassagnac que d’aucuns qualifient de David Brin ou de Benford de la SF francophone (dixit Phenix Web). Gardez les critiques assassines près de vous, mais gardez celles plus laudatives encore plus près…

En dépit d’une illustration de couverture émétique, la réédition en poche chez Hélios m’a permis de tester le pitch a priori aguicheur dont l’ouvrage se prévalait. Amateur de romans post-apocalyptiques, Eternity Incorporated avait en effet de quoi stimuler mon penchant coupable pour un genre ayant accouché de quelques œuvres plus ou moins mémorables. En vrac, citons Le Vivant d’Anna Starobinets, La Vérité avant-dernière de Philip K. Dick ou encore L’âge de Cristal (aka Quand ton cristal mourra) de William F. Nolan & George C. Johnson… Par ailleurs, les futurs ambigus où l’utopie flirte avec la dystopie ont l’heur de me faire frétiller les neurones. Surtout lorsque le récit joue avec les ressorts d’un monde fermé se voulant idéal, mais se révélant au final oppressif car contrôlé par une instance supérieure manipulatrice, omnipotente et omnisciente, usant de sa connaissance pour imposer un ordre totalitaire. Bref, tous les indicateurs affichaient le vert de l’espoir…

Dans Eternity Incorporated, l’instance supérieure s’incarne dans le Processeur, une IA qui veille au bien être des habitants de la cité-bulle, les protégeant de la menace du virus qui a éradiqué le reste de l’humanité sur la planète. Lorsque le roman commence, le Processeur tombe en panne, plongeant la cité dans une stupéfaction assez molle. A vrai dire, on observe guère de désordre ou de panique. Contraint de s’adapter à la situation, le conseil apolitique tiré au sort annuellement qui transmettait jusque-là les directives du Processeur, diligente une enquête pour déterminer les causes de la panne. Voilà pour l’argument de départ. Pour le reste, on suit trois personnages dont les points de vue à la première personne servent de fil conducteur au récit et nous permettent d’appréhender le fonctionnement de cette micro-société, où les routines ont remplacé l’Histoire. Et, c’est à partir de ce moment-là que le naufrage prend toute son ampleur.

Ne tergiversons pas, ces personnages sont tout bonnement insupportables. Que ce soit la brigadière, rouage dévoué au maintien de l’ordre et à l’imperméabilité des frontières de la cité, ou le marginal, DJ vaguement bohème, adepte des bordergrounds, les free parties de ce futur post-apocalyptique, ou encore l’ingénieure proche des cercles du pouvoir, un tantinet manipulatrice, je n’ai adhéré à aucun des personnages tant ils me sont apparus creux, fades et désincarnés. L’écriture n’arrange en rien le constat. Sans style, plate, d’aucuns diraient fluide (ahah !), elle se contente de dérouler les événements ne suscitant pas l’intérêt ou l’émotion. A aucun moment, je me suis senti déstabilisé par un récit qui abandonne assez rapidement les ressorts de l’enquête pour aborder une thématique plus politique, mais vue du côté du café du commerce. L’auteur s’attaque en effet aux notions de citoyenneté et de démocratie, confrontant les habitants de la cité-bulle à leurs responsabilités d’hommes libres, débarrassés de l’emprise bienveillante du Processeur. Cet apprentissage express de la démocratie donne lieu à des péripéties téléphonées où la caricature se conjugue au ridicule. Et, que dire des scènes de sexe qui ne dépareilleraient pas dans une production Marc Dorcel.

En conséquence, après 150 pages lues, j’ai préféré abandonner, submergé par l’agacement et l’ennui. Et, ce n’est pas le coup d’œil jeté sur les vingt dernières pages, avec son dénouement parachuté sur Kolwezi, qui me donnera envie de reprendre ma lecture. La vie est trop courte.

Eternity Incorporated de Raphaël Granier de Cassagnac – Réédition collection Hélios, mars 2015

Le Regard des Furies

Entravée dans sa conquête de l’espace par sa méconnaissance des déplacements supraluminiques, l’humanité cherche à échapper à la tutelle des Tritons, une race extraterrestre qui en détient le monopole. Mais, les Tritons protègent jalousement ce secret, n’hésitant pas à éradiquer tous ceux qui cherchent à le percer. Sur Radhamante vit la racaille, la lie de l’espèce humaine. Condamnés de droit commun, opposants politiques, tous sont déportés sur ce monde glacé, transformé en bagne, où prévaut le droit du plus fort. Dans les profondes failles qui traversent la calotte glaciaire, auprès du magma qui s’épanche du cœur du monde, une micro-société composée de plusieurs cités s’est ainsi développée, sous la gouvernance des barons du crime. Dépourvue d’intérêt, si ce n’est pour s’y débarrasser des marginaux, Radhamante devient pourtant l’enjeu de toutes les convoitises lorsqu’un astronef triton s’y écrase. L’HONYC, l’une des grandes compagnies commerciales qui souhaitent établir leur hégémonie sur l’humanité, dépêche sur place Erèmos, un génète, fruit d’une technologie désormais interdite, afin de récupérer la technologie triton au risque d’entraîner la destruction de l’humanité toute entière.

Space opera de facture assez classique, dans toutes les acceptions du terme, Le Regard des Furies a de quoi satisfaire le sense of wonder du lecteur moyen. L’univers vertical de la planète Radhamante réjouit l’imaginaire, avec ses falaises vertigineuses jalonnées de terrasses propices à l’édification de cités, sa faune exotique, prédateurs y compris, et sa société dominée par la pègre. Dans ce décor, Javier Negrete déroule un récit lorgnant du côté de l’enquête que n’aurait sans doute pas désavoué Jack Vance. En dépit de l’ultimatum des Tritons, le rythme traîne toutefois en longueur, accusant de sévères coups de mou, avant d’accélérer inexorablement dans un crescendo de violence au final assez convenu.

Si l’on fait abstraction d’Erèmos, le seul personnage un petit peu travaillé du roman, les divers caractères tiennent davantage de l’archétype, acquittant avec un respect guère inspiré leur tribut au pulp. Sur ce point, Le Regard des Furies ne trahit pas ses prédécesseurs. Pour originalité, il faut la chercher du côté de la coloration antiquisante de la toponymie et du propos. Javier Negrete convoque en effet la philosophie grecque pour décliner une éthique de la responsabilité dont Erèmos, créature dépourvue d’affect et de morale, devient paradoxalement le porte-parole. Ceci dit, cela reste très superficiel, voire simpliste.

En dépit d’une intrigue prévisible, sans véritable originalité, Le Regard des Furies n’en demeure pas moins un récit divertissant qui cache un logos éthique. Bon, c’est un peu raté quand même. Dommage.

Le Regard des Furies (La mirada de las furias, 1997) de Javier Negrete – Réédition L’Atalante, collection « La petite dentelle », mai 2018 (roman traduit de l’espagnol par Christophe Josse)

Le Sang des Immortels

Verfébro, deuxième satellite de Vélag-B. Ce monde des confins n’attire pas vraiment les visiteurs, surtout depuis que la multimondiale qui en détient la propriété, a décrété un embargo technologique. La rare population, partagée entre clans primitivistes et employés de la compagnie, est coincée entre l’unique plateau défriché et les lisières de la forêt-monde. Une colonie en butte au harcèlement incessant des indépendantistes, à l’inexorable pression de la forêt, de sa faune et de sa flore mortelles. Seuls les Dracs et le soma, la substance tirée du sang de ces créatures, censée conférer l’immortalité, suscitent un maigre intérêt pour Verfébro. Mais, ils ne sont guère nombreux ceux qui peuvent se vanter d’avoir approché ces créatures légendaires faisant l’objet d’un culte. Pourtant, quatre voyageurs d’outre-monde débarquent, prêts à braver les dangers de la Maréselva. Ils cherchent un guide et cachent dans leurs bagages beaucoup de secrets…

Paru jadis dans la mythique collection Anticipation du Fleuve noir, Le Sang des Immortels ne figure pas parmi les œuvres incontournable d’un auteur qui faisait alors ses premières armes. Autant le dire tout de suite, ce court roman de Laurent Genefort ne brille pas par son originalité. Au-delà du motif de la quête, opportunément rappelé par la quatrième de couverture, l’intrigue reste très plan-plan. Une course-poursuite à travers les paysages hostiles d’un monde-forêt, des rebondissements téléphonés et des caractères stéréotypés, on ne baigne pas dans la complexité, bien au contraire, ce serait plutôt dans l’alimentaire. Cependant en dépit de toutes ces faiblesses, ce n’est pas sur ce point que j’attendais Laurent Genefort, auteur autrement plus connu pour sa thèse sur les livres-univers. Je le guettais plutôt pour ces fameuses vertus de la science fiction mentionnées par Ursula Le Guin.

Selon l’autrice américaine, la science fiction se distingue en effet par les vertus suivantes : la vitalité, l’ampleur et la précision de l’imagination, l’aspect ludique, la richesse et la puissance de la métaphore, la liberté par rapport aux attentes et aux maniérismes littéraires conventionnels, la sincérité morale, l’esprit, le punch, et enfin, la beauté (intellectuelle, esthétique et humaine).

Voyons d’abord la vitalité, l’ampleur et la précision de l’imagination. D’entrée de jeu, l’auteur français nous gâte avec un monde forestier. Verfébro se révèle en effet doté d’un fort potentiel. Une écologie fascinante, furieusement immersive et crédible, un arrière-plan géopolitique apparemment assez fouillé, même si on ne fait que le deviner ici. Parmi les trouvailles de Genefort, la Maréselva, cette forêt ne faisant qu’un avec l’océan, à la manière d’une sorte de mangrove planétaire, imprime durablement sa marque sur l’esprit et l’imaginaire. Question esprit ludique et punch, Laurent Genefort démontre de réelles qualités de conteur. Le Sang des Immortels est fun sans aucune autre prétention que celle de distraire. Par contre, on repassera pour la richesse et la puissance de la métaphore. Quant à la beauté (intellectuelle, esthétique et humaine), il faut se contenter du service minimum. Et lorsque l’on se penche enfin sur la sincérité morale, force est de constater qu’elle est juste du niveau d’un proto-Avatar ou d’un sous-Le nom du Monde est forêt.

Bref, c’est un peu déçu que je ressors de cette lecture, ou du moins avec le sentiment de ne pas en avoir vu mes attentes satisfaites. A suivre avec le cycle d’Omale.

ps : Chapeau bas à l’illustration de couverture qui réussit à faire jeu égal avec celle de l’édition Fleuve noir en matière de laideur.

Le Sang des Immortels de Laurent Genefort – Éditions Critic Science-Fiction, septembre 2011