L’Anneau-Monde

Parfois, on devrait se fier à son intuition, à la petite voix qui vous susurre dans un coin de votre caboche que vous avez fait le mauvais choix en saisissant ce bouquin sur une pile à lire. On devrait entendre qu’il mérite de continuer à prendre la poussière et tant pis si c’est un classique, un ouvrage fréquemment cité par les éminences, de surcroît primé (un Hugo, excusez du peu). Tant pis s’il échappe à votre culture livresque. Hélas, l’oisiveté estivale et la curiosité sont mauvaises conseillères, on le sait évidemment, même si l’on continue à céder à leurs injonctions répétées.

Donc, L’Anneau-Monde de Larry Niven.

Ce roman fait partie des récits ayant popularisé le thème du Big Dumb Object. À l’instar de Rendez-vous avec Rama de Arthur C. Clarke, L’Anneau-Monde met ainsi en scène un artefact de taille colossale, un anneau englobant un soleil dont la superficie gigantesque est en mesure de résoudre la question de la surpopulation dans plusieurs mondes. Pour examiner la chose, les Cavaliers, une espèce extraterrestre manipulatrice, s’adresse à un Kzin, sorte de félin agressif et tatillon sur l’honneur, et à un couple d’humains pour composer une équipe d’explorateurs téméraires. L’affaire est d’autant plus délicate et périlleuse que les Cavaliers ne leur ont pas tout dit. Un tel scénario ne pouvait que réjouir l’amateur de sense of wonder. Il faut malheureusement convenir que c’est raté.

Space opera et Hard SF font pourtant bon ménage dans ce roman au ton léger, pour ne pas dire primesautier, où l’auteur ne semble pas se départir d’une sorte d’humour décalé. Mais, l’humour est un ressort délicat à manier et Larry Niven est un gros lourd en cette matière. Ses saillies tombent à plat, ne suscitant qu’accablement, voire un agacement croissant au fil de péripéties dignes d’une comédie française des années 1970.

L’Anneau-Monde est de surcroît un véritable remède contre le sense of wonder. l’histoire est écrite (traduite ?) au fer à repasser, rendant la lecture pénible et ennuyeuse. Le traitement des personnages, y compris extraterrestres, se vautre dans les poncifs et la caricature, et ne parlons pas de l’unique personnage féminin qui n’est finalement présent que pour faire tapisserie, ou chambre à coucher, sous couvert de libération des mœurs.

Ne tergiversons pas, L’Anneau-Monde est une vraie purge. On pouffe en se disant qu’il s’agit du premier volet d’une série comportant au moins trois autres titres, sans compter les cycles annexes… Certains lecteurs aiment se faire mal.

L’Anneau-Monde (Ringworld, 1970) – Larry Niven – Réédition Mnémos, 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabrice Lamidey, révision par Patrick Mallet)

Un Puits dans les Étoiles

Il était une fois un vaisseau, grand comme une planète et vieux comme l’univers, qui errait dans l’espace intersidéral. Un jour, le mastodonte atteignit la voie lactée et tomba dans les mains industrieuses de l’humanité, qui s’empressa de le convertir en astronef de croisière pour extraterrestres voyageurs. Pour embarquer, une seule condition à remplir : payer sa place en information — transfert de technologie fructueux — ou en ressources sonnantes et trébuchantes. Mais le Mal couvait au cœur du Grand Vaisseau. Pendant une mission d’exploration, certains membres de l’équipage découvrirent la mystérieuse entité dénommée Marrow, incarcérée en son centre. S’étant proclamés Indociles, ils tentèrent alors de s’emparer du pouvoir pour imposer son culte et peut-être même, la libérer de sa prison en hyperfibres. Il en résulta une guerre impitoyable qui manqua de détruire entièrement le Grand Vaisseau. Au terme de cet épisode, on aurait pu croire qu’après avoir réprimé la révolte, préservé l’intégrité de la coque et échappé à l’engloutissement dans un trou noir, les capitaines survivants allaient pouvoir enfin goûter à une immortalité paisible durant des éons. C’est bien mal connaître l’imagination de Robert Reed et le goût du lectorat pour ce genre de saga. A peine ses plaies sont-elles pansées que le Grand Vaisseau voit son avenir dramatiquement hypothéqué. En effet, la nouvelle trajectoire qu’il a adoptée pour échapper au trou noir l’entraîne inexorablement au cœur d’une nébuleuse obscure où le guette… un danger peut-être — certainement — plus grand encore…

Voici donc la chronique de Un puits dans les étoiles qui pourrait aisément s’intituler Le Grand Vaisseau — saison 2. En effet, tous les ingrédients constitutifs, les tics narratifs et les poncifs du précédent volet sont une nouvelle fois convoqués pour en mettre plein la vue aux adeptes de NSO (acronyme désignant le New Space Opera, courant littéraire qui, a bien y réfléchir, ne se différencie de son ancêtre de l’âge d’or que par les trois premières lettres). Un puits dans les étoiles commence immédiatement au moment où l’action de Le Grand vaisseau s’était interrompue et le programme de la seconde saison peut se résumer en deux mots : encore plus. Encore plus de gigantisme, encore plus de combats titanesques et cataclysmiques, encore plus d’armes effroyables (insérez ici le cri d’effroi de votre choix), encore plus d’extraterrestres bizarres, encore plus de jargon technoscientifique, encore plus de sexe (eh non ! même pas…) ; l’ensemble se déroulant sur une échelle de temps qui s’étiiiiiiiire encore sur des centaines d’années.

Une nouvelle fois, la surenchère d’effets se fait au détriment de l’aspect humain de l’histoire. Ici, on pourrait également résumer le procédé promptement. C’est le règne du encore moins. Encore moins de psychologie, encore moins de chaleur humaine, encore moins d’interaction entre les individus. Capitaines, ingénieurs, post-humains, extraterrestres ne sont que les marionnettes d’événements qui les dépassent en ampleur. Ils évoluent en tâche de fond, immergés dans une intrigue, par ailleurs totalement balisée. Fort heureusement, Robert Reed pratique davantage l’ellipse, ce qui nous épargne des siècles de comptes-rendus minutieux sur l’avancement des réparations et sur l’approche de la nébuleuse. Cependant, la narration reste très lente, pour ne pas dire ennuyeuse. Il ne se passe rien ou presque, durant environ 130 pages.

Puis, le rythme s’accélère, les événements se précipitent jusqu’à l’offensive générale contre le Grand Vaisseau. C’est alors une toute autre sorte de lassitude qui s’impose. Celle générée par la répétition des combats qui mobilisent un arsenal toujours plus impressionnant. Celle suscitée par le ressassement des effets dévastateurs de l’assaut. Celle enfin, du rabâchage des contre-mesures déployées par les capitaines, Washen et Pamir, afin de repousser l’invasion ; manœuvres toutes successivement et implacablement déjouées. Des pages et des pages où il n’est plus question d’une S-F d’idées puisque l’enjeu se réduit à la question : Charybde (Marrow) va-t-il trouver son Scylla ? Il n’est pas davantage question d’une S-F d’images, même si certaines visions titillent de manière subliminale le sense of wonder. Non, nous nous trouvons ouvertement dans une S-F de comptabilité. Seul importe le nombre de morts, les outrages pyrotechniques infligés au Grand Vaisseau et, de manière de plus en plus lancinante, le compte à rebours des pages qu’il reste à tourner avant un dénouement, en forme de cliffhanger comme il se doit, dans une série interminable…

Un Puits dans les Étoiles (The Well of Stars, 2005) de Robert Reed – Éditions Bragelonne, collection Science-fiction, juin 2007 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Olivier Debernard)

Le Casse du continuum – Cosmique fric-frac

À l’instar des mercenaires, ils sont sept, tous experts dans leur domaine respectif. Qu’il s’agisse de séduire, d’arnaquer, de cambrioler, de prévoir le futur, de faire tout exploser ou d’assassiner, on peut leur accorder toute confiance. Sont-ils pour autant libres ? Rien n’est moins sûr.

Troisième roman de Léo Henry après l’excellent Rouge Gueule de bois et le fascinant Sur le fleuve, Le Casse du continuum apparaît comme un joyeux florilège, un tantinet foutraque, où l’auteur mêle quelques uns des poncifs issus des mauvais genres. Entre science-fiction et thriller, il s’approprie des figures familières au lecteur, s’amusant à les plier, avec une bonne dose de roublardise, aux exigences d’une intrigue qui, si elle ne brille guère pour son originalité, ne lésine pas sur les cliffhangers, les retournements de situation et les effets pyrotechniques.

On ne s’ennuie en effet pas un seul instant en lisant les aventures de la troupe hétéroclite dont on découvre les composantes stéréotypées dans une première partie faisant office de longue scène d’exposition. Un mince aperçu du déchaînement frénétique qui assaille ensuite le lecteur lorsque la mission débute. On se trouve ainsi embarqué dans une sorte de grand-huit émotionnel où la sauvegarde du monde, rien de moins, apparaît comme l’enjeu principal. On leur a promis monts et merveilles, mais le temps imparti pour accomplir leur mission est compté. Et bien entendu, rien ne se passe comme prévu. On le voit, Léo Henry use de ficelles énormes, ne s’embarrassant pas toujours avec la suspension d’incrédulité. Peu importe, chaque rebondissement impulse une montée de tension supplémentaire, entretenant le suspense jusqu’au paroxysme du grotesque, il faut le reconnaître.

Si l’on accepte le pacte de lecture proposé par l’auteur, l’expérience peut plaire. Dans le cas contraire, nul doute que Le Casse du continuum apparaisse comme un exercice un peu vain et répétitif. L’auteur de cette chronique avoue être lui-même un peu passé à côté de ce shoot’em up séminal. Tant pis. À noter que le présent roman ouvre désormais une trilogie thématique consacrée aux mauvais genres. À suivre donc avec La Panse. Pas tout de suite cependant.

Le Casse du continuum – Cosmique fric-frac – Léo Henry – Éditions Folio « SF », 2014

La Reine des Mers – La Saga des Vikings, Livre II

La Reine des Mers fait suite au roman Ragnvald et le Loup d’or, reprenant à son compte la matière des Orkneyinga et Heimskringla sagas pour tisser une vaste fresque historique. Linnea Hartsuyker y met en scène les personnages de Svanhild et Ragnvald Eysteinsson, appelés à jouer un rôle de premier plan dans l’unification de la Norvège sous la bannière du roi Harald à la Belle Chevelure.

Inutile de nier la légèreté et le caractère répétitif d’une histoire où les rebondissements sentimentaux ou guerriers comptent plus que la psychologie des personnages. Le lecteur sait par avance ce qu’il va lire, il a même accepté d’avaler sans sourciller toutes les ficelles, y compris les plus grossières, d’un récit foisonnant qui ne ménage pas sa peine pour entretenir la tension.

Séparés à l’issue du précédent livre, frère et sœur se retrouvent en terre norvégienne, parties prenantes dans la conquête du souverain Harald. Après son escapade islandaise, Svanhild a dû se faire une raison. L’ambition de son compagnon Solvi importe plus que le bonheur de son couple. Délaissant épouse et enfant, il leur préfère la rébellion, projetant de revenir en Norvège à la tête d’une coalition composée de bannis et autres ennemis du souverain à la Belle Chevelure. Elle rompt donc avec Solvi pour la plus grande joie de son frère Ragnvald, devenu entretemps le bras armé d’Harald. Désormais seigneur légitime de la terre de Sogn, le bougre a dû en effet se résoudre à épouser la cause du souverain du Vestfold, accomplissant pour son compte les plus basses œuvres. Louée comme une vertu cardinale, la renommée s’acquiert chèrement en pays norse, contribuant à enrichir la famille des jarls et autres roitelets ; à leur attacher la fidélité de serviteurs zélés. À la condition de s’acquitter des obligations liées à l’allégeance due à son souverain, pour peu qu’elle serve son propre destin.

Rien de neuf sous le soleil de Minuit. Passion, complot, trahison et vengeance composent l’ordinaire du deuxième livre d’une saga renouant avec les recettes éprouvées du roman historique. Sur ce point, La Reine des mers n’offre que peu de surprises. Linnea Hartsuyker y déploie sa grande connaissance du monde scandinave et de l’histoire de la Norvège, sans que l’on puisse relever quelque anicroche fâcheuse. Sur cet aspect, on ne la critiquera pas, tant la reconstitution paraît vraisemblable et documentée. Pourtant, on ne peut s’empêcher de considérer le présent volet de la « Saga des Vikings » comme un ventre mou dans lequel on s’enlise, s’ennuyant ferme entre deux faits d’armes. On enquille donc les chapitres, sautant souvent les pages lorsque les bavardages deviennent par trop envahissants. On se désespère aussi à trouver un quelconque intérêt à ce Dallas des fjords, qui ne manque cependant pas de glaçons pour rafraîchir le bourbon. On s’agace enfin de la nunucherie du propos car, si La Reine des Mers prône la liberté féminine, la quatrième de couverture vantant leurs talents de guerrières et de stratèges, les femmes restent surtout des mères, faiseuses d’enfants et de rois, soumises à leurs injonctions et caprices, ne trouvant la liberté que dans l’abandon du domicile…

Sans vouloir trop charger le longship de Linnea Hartsyuker, reconnaissons tout de même à La Reine des Mers quelques qualités. Nul doute que l’amateur de romance et d’épopée à l’eau de rose trouvera ici matière à s’enthousiasmer. Personnellement, je préfère retourner à la lecture de Snorri Sturluson.

La Reine des MersLa Saga des Vikings, Livre II (The Sea Queen, 2018) – Linnea Hartsuyker – Presse de la cité, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marion Roman

Symposium Inc.

Rebecca a commis le pire des crimes possibles. Tuer sa mère, sa génitrice, l’autrice de ses jours, provoquant immédiatement l’ire versatile et tenace des réseaux sociaux. L’affaire suscite en effet les commentaires outragées de followers anonymes, convaincus de détenir, entre leurs doigts visés sur leur smartphone, le vrai et le juste. Rebecca est un monstre. Elle doit être punie, condamnée pour ce sacrilège. Pour son père, la pilule est d’autant plus amère à avaler qu’il connaissait les maux dont souffrait sa fille. Des maux qui expliquent son acte. Gourou du biopouvoir, à l’origine des « constagrammes », ce vaste programme de monitorage des taux d’hormones et des neurotransmetteurs, le bougre sait tout de l’adrénaline, la dopamine et la sérotonine. Il en connaît les effets bénéfiques ou néfastes et sait qu’il convient de les surveiller pour contrôler les humeurs et le bien être de ses contemporains. Il en connaît également la puissance destructrice ou consolatrice. Face à la vindicte populaire qui dessert la cause de sa fille, il embauche une ancienne connaissance, redoutable pénaliste du Barreau et avocate des causes perdues dont le palmarès témoigne de son expertise, au risque de raviver d’autres plaies plus difficiles à cicatriser.

Symposium Inc. a l’étoffe des textes coups de poing où les enjeux épousent les passions tristes de la comédie humaine. Doté d’une intrigue gigogne, en forme de règlement de compte au sein d’un microcosme bourgeois typiquement français, la novella d’Olivier Caruso mêle à la fois les ressorts de la comédie de mœurs, du triangle amoureux, rapports de domination et trahison y compris, aux neurosciences et à la biochimie cérébrale, devenues ici les guides suprêmes d’une humanité sous l’emprise de la chimie de ses émotions. Avec Symposium Inc. la dystopie n’est en effet jamais très loin, laissant infuser le poison de la manipulation des esprits et des corps. Une régulation des existences bien plus insidieuse et délétère que le talon de fer des dictatures, agissant sur les ressorts de la dépendance. Olivier Caruso met ainsi en scène une chimie des cœurs échappant à la raison et à la morale. Mais, la morale est-elle raisonnable ?

Alors, pourquoi n’ai-je pas adhéré à Symposium Inc. ? Pourquoi la novella d’Olivier Caruso rejoindra-t-elle finalement la liste des rendez-vous manqués de ce blog ? Pour faire simple, disons que l’écriture de l’auteur n’a guère stimulé mon empathie. Les phrases courtes, le style haché et direct, les personnages fondamentalement antipathiques ont rendu ma lecture pénible, ne favorisant pas mon immersion. En calquant la narration sur les mécanismes de l’immédiateté de la société du spectacle et des réseaux sociaux, Olivier Caruso se prive des circonvolutions descriptives qui contribuent à poser une atmosphère, à laisser affleurer l’émotion ou à dessiner en creux les caractères et les sentiments.

Symposium Inc. n’est donc pas un mauvais texte. Le propos d’Olivier Caruso ne manque pas d’ambition, suscitant la réflexion sur nos pratiques sociales et notre condition chimique. Hélas, en voulant faire correspondre le traitement à ce propos, l’auteur m’a un peu perdu en cours de route. Tant pis, il trouvera sans doute d’autres lecteurs pour chanter ses louanges.

Symposium Inc. – Olivier Caruso – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2021

Le Grand vaisseau

Robert Reed est un auteur qui jouit dans nos contrées d’une aura critique fort favorable et d’un capital de sympathie — au moins en ce qui me concerne — qui incite à l’indulgence. La lecture de sa bibliographie donne de lui l’image d’un auteur qui s’est rarement cantonné à un aspect de la science-fiction et a toujours su faire entendre sa petite musique personnelle à la tonalité très humaine. Sur ce point, ce ne sont pas les lecteurs du diptyque Le Voile de l’espace/Béantes portes du ciel (disponible au Livre de Poche) qui me contrediront. Aussi est-on très étonné de le voir propulsé au rang de pilier du Nouveau Space Opera par une quatrième de couverture dithyrambique — sonnant très Nouveau Marketing Offensif, en fait — qui pose ce roman comme la « réponse américaine à Iain M. Banks ou Peter F. Hamilton ». Bon, on sait que Hamilton a précédé Reed dans le catalogue de la collection S-F des éditions Bragelonne, suivi par Banks, mais on reste quand même dubitatif devant un tel assaut. Bref, passons pour nous consacrer à l’objet, à savoir le roman.
 
Le Grand vaisseau est un artefact grand comme une géante gazeuse et creusé de milliers de chambres vides. Nul ne sait rien de la civilisation qui l’a bâti, ni des motivations de ses constructeurs. Un beau jour, après avoir traversé les gigantesques espaces intergalactiques, il franchit les limites de la Voie Lactée. Il se trouve aussitôt investi par les Terriens, qui se l’approprient au nez et à la ventouse des multiples extraterrestres qui le convoitent également. Nos zélés et futuristes descendants s’empressent de le transformer en vaisseau de croisière et… roule la planète ! Mais le Grand Vaisseau cache un secret, forcément… et c’est bien là le problème de ce roman.
En effet, tout au long de Marrow — et hop ! on oublie Le Grand vaisseau au profit du titre VO — on a l’impression que Reed joue une partition à laquelle il n’adhère pas vraiment et nous non plus, par la même occasion. Les quelques rares pistes au potentiel encourageant restent inachevées, voire sont carrément abandonnées en cours de route. La psychologie des personnages, si fine habituellement, est évacuée au profit — et à notre détriment — d’une lutte pour le pouvoir sans vraie surprise. Enfin, le récit lui-même est boiteux, tiraillé qu’il est entre son goût pour l’intime et une intrigue mollassonne, balisée, verrouillée, qui n’offre aucun intérêt, ni aucune émotion d’ailleurs, dans un espace qui ne se prête de toute façon guère à l’intimité.
 
Attention un max de spoilers ci-après !
 
Découpé en cinq parties, le roman de Robert Reed est un pudding indigeste de situations déjà vues ailleurs en mieux. Résumons. De la page 9 à 59, on assiste à l’entrée en scène du vaisseau au cours de laquelle l’auteur nous donne un bref aperçu de sa population : quelques extraterrestres caricaturés en goguette, les capitaines humains — stewards et hôtesses serviables — qui les accueillent, et le capitaine en chef, femme à poigne qui dirige cette belle entreprise capitaliste. Quoi d’autre ? Ah oui, Reed introduit aussi les rémoras, cette population mutante d’origine humaine qui vit sur la coque et qui avait déjà fait l’objet d’une nouvelle éponyme parue en 1994 et rééditée à la façon d’un teaser dans la revue catalogue des éditions Bragelonne. De la page 63 à 225, il ne se passe rien ou presque… Un groupe de capitaines mené par les deux principaux protagonistes féminins (Miocène et Washen) explore secrètement une salle mystérieuse au tréfonds du grand vaisseau où se trouve le fameux Marrow et y fait naufrage. Ils espèrent être secourus puis perdent l’espoir. Oubli volontaire, complot, ou autre événement dramatique ? Pas de panique, la réponse est donnée en fin de partie. En attendant, les naufragés doivent reconstruire une société technologique avancée afin de regagner la surface. Ils ont le temps car ils sont immortels… Les millénaires s’écoulent, entrecoupés d’ellipses entre chaque chapitre qui permettent de trouver le temps moins long mais gomment fâcheusement l’aspect humain des relations, la montée de l’opposition entre Miocène et Washen et le processus de recréation d’une civilisation. Les naufragés croissent et se multiplient (ils sont immortels, mais se reproduisent), puis se divisent en deux camps : les Loyalistes et les Indociles (des fanatiques religieux). De la page 229 à 349, on change de point de vue en faisant la connaissance du capitaine déchu Pamir. Bonne surprise, c’est le premier personnage véritablement travaillé et l’intérêt monte en flèche. Pas longtemps puisque la guerre éclate. Les Indociles attaquent conformément au plan. Quel plan ? On voit bien que vous ne suivez plus. Ils s’emparent du pouvoir sur le vaisseau, massacrent la Maîtresse capitaine et son état-major, aussitôt remplacés par Miocène et sa clique indocile mais très disciplinée en fin de compte. De la page 353 à 402, la guerre est totale. C’est le chaos. Les rémoras sabotent le vaisseau, pour la bonne cause, tout le monde manipule tout le monde, les dupes se ramassent à la pelle et finalement la loyauté l’emporte sur la tyrannie. De la page 405 à 413, ah tiens ! C’est l’épilogue. Et la fin est ouverte idéalement pour insérer une suite. Ça tombe bien : Marrow est le premier volet d’un univers à ce jour développé sur plusieurs romans (dont seul le deuxième est paru dans nos contrées) et de nombreuses nouvelles.
 
Les lecteurs de ce blog l’auront donc compris, je ne prise guère Marrow qui ne fait définitivement pas partie de la partie de l’œuvre de Robert Reed que j’apprécie. Dont acte ! 
 

Le Grand vaisseau (Marrow, 2000) de Robert Reed – Editions Bragelonne, collection Science-fiction, mai 2006 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Michel Demuth)

 

La Fontaine des âges

À quatre-vingt six ans, Max Feder peut se targuer d’une vie bien remplie. Riche à millions, il végète désormais seul dans une maison de retraite, conservant le plus précieux de ses trésors enchâssé dans une bague qui ne le quitte jamais. Jusqu’au jour où ses petits-enfants subtilisent l’objet et le perdent, lui offrant l’opportunité de revoir une dernière fois celle qu’il a toujours adoré. Mais, les années ont-elles flétri les sentiments de Daria, l’amour de jeunesse de Max, rencontrée le temps d’une permission sur l’île de Chypre ? Réduit à une mèche de cheveux et les traces d’un baiser sur un morceau de papier, Daria est-elle restée cette jeune fille magnifiée par le travail de remémoration ou alors est-elle devenue le monstre décrit par tous, cible de toutes les malédictions depuis qu’elle est devenue la source d’une jeunesse éternelle ?

« Quand vous ne désirez plus rien, c’est là que vous mourrez. »

Récompensé par un Nebula Award en 2008, La Fontaine des âges est une novella au propos intime et universel. On pénètre ainsi dans les souvenirs d’un vieillard guère sympathique, pour ne pas dire misanthrope, ayant opté pour la voie du crime plus par dépit amoureux que pour d’autres raisons. Dans un avenir dominé par les biosciences et la cybernétique, Nancy Kress rejoue le mythe de la fontaine de jouvence, sur fond de tumeurs cancéreuses, de mutations génétiques et de cellules souches, dressant le portrait d’un monde où les bouleversements climatiques, les guerres et la ségrégation sociale côtoient les thérapies géniques, les robots et les orbitales. Un futur où les marginaux, éternels parias de l’Histoire, continuent de s’arranger avec les convenances et les lois, adaptant juste leurs pratiques à la modernité. Rien de neuf sous le soleil !

Si l’avenir dépeint par l’autrice américaine ne ressemble en rien aux lendemains qui chantent promis par la révolution technologique des apôtres du progrès, la novella n’adopte pas pour autant le ton critique de la dystopie. Nancy Kress opte en effet pour la neutralité, préférant se focaliser sur les pensées de Max Feder et sur son histoire personnelle. Une existence entière fondée sur la tromperie, le mensonge et le souvenir fantasmé d’une promesse inaboutie. Une illusion assez semblable à celle de la jeunesse éternelle promise à l’humanité et qui nous interroge finalement sur le sens de la vie.

En dépit du sujet, je me retrouve hélas confronté à un immense malentendu, une fois de plus avec l’autrice. Les thématiques de La Fontaine des âges m’interpellent, mais leur traitement me laisse froid. Ce n’est donc pas encore cette novella qui me réconciliera avec Nancy Kress. Tant pis !

La Fontaine des âges (Fountain of Age, 2007) – Nancy Kress – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-lumière », mars 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Erwann Perchoc)

Vers les étoiles

Roman multiprimé, auréolé de surcroît d’un buzz élogieux, Vers les étoiles, aka The Calculating Stars, nous propulse dans l’Amérique des années 1950, mais dans une ligne historique divergente. Si les mœurs restent familières à notre connaissance, du moins pour les amateurs des comédies légères de Frank Capra, on va y revenir, il n’en va pas de même pour les faits. Un météore est en effet venu semer la pagaille dans le déroulement historique, ravageant la côte Est nord-américaine, pulvérisant Washington et provoquant quelques raz-de-marée maousses un peu partout dans l’Atlantique. Mais le pire reste à venir. Non, pas le péril rouge un temps espéré par des généraux chatouilleux de la bombe H. Plutôt un bouleversement climatique provoqué par l’emballement de l’effet de serre suite à la vaporisation d’une quantité astronomique d’eau de mer dans l’atmosphère. Pour le couple York, Nathaniel l’ingénieur spatial et Elma la mathématicienne et pilote émérite, le processus est irrémédiable. Il éradiquera toute vie de la surface de la planète. À moins d’essaimer ailleurs.

Premier volet du cycle « Lady Astronaute », The Calculating Stars me laisse un sentiment mitigé, entre intérêt poli et déception. Mais, peut-être mon manque d’enthousiasme n’est-il que le résultat d’un malentendu ? Le propos de Mary Robinette Kowal n’est en effet pas sans rappeler celui du film Les Figures de l’ombre, la Science fiction et l’uchronie restant cantonnés à un arrière-plan renvoyant à des luttes plus contemporaines dans les coulisses du microcosme des littératures de l’Imaginaire. L’autrice y distille un message féministe, voire intersectionnel, non sans une certaine dose de subtilité, même si les relations entre Elma et Nathaniel York essuient les plâtres d’une nunucherie assez affligeante. En dépit de ce léger bémol qui m’a personnellement fortement agacé au point de me sortir du bouquin à plusieurs reprises, Mary Robinette Kowal restitue de manière convaincante l’atmosphère et les mœurs des années 1950, en particulier les préjugés rampants qui animent les relations sociales et sociétales de l’époque, y compris chez leurs victimes. Un racisme et un sexisme systémique que l’autrice fait ressentir via le regard de son héroïne, la fameuse Lady Astronaute.

Afro-américains et Blancs comme hommes et femmes semblent ainsi constamment en proie aux représentations héritées de leur milieu et de leur éducation, luttant ou non contre les conventions et les stéréotypes composant l’alpha et l’omega de leur personnalité. En conséquence, la conquête n’est pas que celle des étoiles, elle se révèle aussi du point de vue de l’intime et de la lutte politique. À l’heure de la reconnaissance des figures occultées de la NASA, le propos de Mary Robinette Kowal semble salutaire, d’autant plus qu’il dévoile un aspect méconnu du rôle des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier au sein du WASP. The Calculating Stars apparaît ainsi comme le pendant féministe et intersectionnel du roman de Tom Wolfe, L’Étoffe des héros, conjuguant les aspects techniques et scientifiques de la conquête spatiale à une révolution des mœurs, précipitée par l’urgence de la fin de l’humanité.

Hélas, sur ce second point, le roman de l’autrice américaine m’a beaucoup moins convaincu. À la manière de Voyage de Stephen Baxter, The Calculating Stars se veut une uchronie revisitant le programme spatial américain dans une perspective différente. Mais, les éléments de dramatisation restent à l’arrière-plan, sous la forme de brèves balancés en début de chapitre. L’intrigue reste désespérément américano-centrée, voire ego-centré, remisant le reste de la planète dans les coulisses du petit monde de Lady Astronaute. Son angoisse maladive face aux caméras et lorsqu’il s’agit de parler en public, ses vomissements, sa condition juive, ses préjugés sur les afro-américains, son admiration pour son époux, leurs ébats amoureux aussi romantiques que le largage du troisième étage de la fusée Saturn V, la haine tenace que lui voue le colonel Parker, incarnation diabolique du patriarcat, sa ténacité face aux préjugés, Mary Robinette Kowal ne nous épargne aucun poncif et on finit par trouver tout cela répétitif et fort ennuyeux, sautant les pages pour abréger notre agacement.

Si l’on entame Calculating Stars avec l’intention de lire une fresque uchronique sur le devenir spatial de l’humanité, on risque sans doute d’être fort déçu. Mais, si l’on n’est pas effrayé par une histoire plus personnelle dont le propos s’adresse aux combats émancipateur du passé et du présent, le roman de Mary Robinette Kowal recèle des passages fort intéressants. À titre personnel, je ne pousserai cependant pas la curiosité plus loin, laissant à d’autres le choix des mots pour chanter les louanges (ou pas) de The Fated Sky et The Relentless Moon, les autres titres du cycle « Lady Astronaute ». Le soap m’a tué.

Vers les étoiles (The Calculating Stars, 2018) – Mary Robinette Kowal – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Imbert)

La fin des étiages

Après le départ du Voyageur, l’inquiétude règne désormais au village. Sans nouvelle de son compagnon depuis neuf mois, Sylve s’apprête à braver l’autorité du conseil pour retrouver sa trace et, qui sait, les rivages de la mer mythique. A la menace toujours préoccupante des Fomoires vient désormais s’ajouter celle de Zeneth, souverain de la cité de Nar-î-Nadin. Les rues de la capitale des Nardenyllais bruisseraient en effet de rumeurs contradictoires. On y afficherait une défiance de plus en plus forte à l’encontre du peuple des Ondins, dénonçant les antiques accords avec les amis de la Forêt. Dans les usines, on forgerait de nouvelles armes et des machines impies, quitte à réduire en esclavage les puissances élémentaires. Zeneth aurait même passé un accord avec des alliés secrets. Bref, les augures annoncent des temps très sombres pour tous, faisant ressentir le besoin de former de nouvelles alliances, y compris avec les anciens ennemis.

Second volet du diptyque ouvert avec Rivages, La fin des étiages peine à renouveler les perspectives esquissées par son prédécesseur. Le roman de Gauthier Guillemin perd en effet de sa fraîcheur au profit d’un classicisme routinier et monotone, celui de l’affrontement manichéen où l’instinct de domination achoppe sur l’union des peuples premiers vivant en communion avec leur environnement. La force mécanique aveugle versus les artisans attachés au respect de la nature, la modernité contre la tradition, le conformisme égalitaire stérile face à la liberté comme principe vital, les motifs sont bien connus. Ils ont été vus, décrits et déflorés à force de ressassement et de prophéties auto-réalisées.

Gauthier Guillemin ne fait que finalement creuser le même sillon, cassant le cadre enchanteur mais parfois aussi inquiétant de Rivages. Il opte aussi pour l’entrelacement de trois trames, délaissant le personnage du Voyageur et son regard candide au profit de plus de deux cent pages d’exposition, un tantinet didactiques et laborieuses, prélude à la sempiternelle bataille finale. Certes, même si le souffle de Nausicaä effleure l’univers de l’auteur voyageur, Fomoires, Ondin.es, héritiers des Tuatha Dé Danann, hommes et Fir Bolgs ne font que s’affronter ou s’unir, rejouant dans un éternel recommencement les mythes irlandais de la création du monde.

Vous l’aurez donc compris à la lecture de cette courte chronique désabusée, après un Rivages prometteur, La fin des étiages se révèle une déception, rejoignant la liste des rendez-vous manqués de ce blog. Tant pis.

La fin des étiages de Gauthier Guillemin – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril (finalement juillet) 2020.

Waldo

Le monde est au bord du chaos. Les moteurs de la North American Power-Air tombent en panne les uns après les autres, sans qu’aucun ingénieur ne soit en mesure de l’expliquer et encore moins de trouver une solution pour parer au désordre qui s’amorce partout sur Terre et au-delà. Le trafic aérien ne tarde pas à sombrer dans la panique et l’approvisionnement en énergie est lui-même menacé. Pour les dirigeants de la NAPA, seul le Capitaine Futur Waldo peut les sauver de la panade. Mais, le bougre n’a pas la réputation d’être commode et il a de surcroît un sérieux contentieux avec la compagnie.

Dix-neuvième opus de la collection « Une Heure-Lumière », Waldo nous projette illico au cœur de l’âge d’or américain, nous permettant de découvrir un inédit de Robert A. Heinlein, l’un des Big Three de la science-fiction. Entré dans le langage courant pour désigner un dispositif de télémanipulation, le terme waldo s’applique à l’origine au personnage principal de la novella de l’auteur américain, Waldo Farthingwaite-Jones. Un type guère aimable, pour tout dire misanthrope, handicapé et obèse. Mais, un génie, habitué à résoudre les problèmes scientifiques ou techniques qu’on lui soumet.

Inédit dans nos contrées, le texte illustre bellement cette science-fiction classique, pour ne pas dire campbellienne, où la technologie figurait au cœur des préoccupations du genre, impulsant des transformations sociétales pour le meilleur de l’humanité. Volontiers didactique, Waldo se révèle aussi sarcastique, singeant l’attitude du personnage titre. Poussé à la misanthropie par une maladie incapacitante, le bougre ne décolle plus de Franc-Alleu, son domaine réservé en orbite autour de la Terre, dispensant son savoir-faire à ceux qui osent requérir son aide. Loin des singes nus, comme il surnomme ses contemporains, entouré par les multiples dispositifs de téléassistance de son invention, Waldo toise et méprise en effet l’humanité, ne supportant que la compagnie de son mastiff et d’un canaris.

Si l’on ne peut effacer complètement l’aspect daté du récit et les poncifs, force est de reconnaître qu’il offre quand même quelques motifs de satisfaction. Robert A. Heinlein imagine le concept d’un réseau sans fil pour le transport de l’énergie et les applications concrètes qui en découlent, objets connectés, véhicules autonomes et une version, certes rudimentaire, du smartphone. Heinlein imagine en partie ainsi ce qui compose désormais notre quotidien, y compris dans ses préoccupations médicales, notamment pour ce qui concerne les effets de cette énergie rayonnante sur nos organismes. Mais, si les prémisses se veulent rationnelles, le déroulé de l’histoire bascule ensuite vers le surnaturel, voire la fantasy, introduisant un autre monde avec lequel il convient d’entrer en résonance, avec le concours d’un rebouteux, pour accomplir des miracles. Dommage pour les règles de la thermodynamique et bien d’autres lois de la physique. Dommage aussi pour un récit qui verse dans le blabla et le grotesque.

Waldo me laisse donc un sentiment mitigé, me remettant en mémoire d’autres rendez-vous manqués avec Robert A. Heinlein. Il faudra peut-être que je parle un jour de la déconvenue de L’Homme qui vendit la Lune. Ou pas.

Waldo (Waldo, 1942-1950) de Robert A. Heinlein – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », juin 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)