Ghost in the Shell

Dans le futur, la planète n’est plus qu’un vaste réseau de cités industrielles tentaculaires, des corpo-nations grouillantes de vie organique et numérique. Motoko Kusanagi, aka le Major, appartient à une unité d’élite chargée de traquer le crime et de déjouer les complots. Une jeune femme un tantinet forte tête, mais aussi un cyborg doté d’aptitudes surhumaines.

L’adaptation cinématographique du manga de Shirow Masamune, avec la pulpeuse Scarlett Johansson dans le rôle principal m’a remis en mémoire son précédent avatar, décliné sous la forme d’une anime par Mamoru Oshii. Une œuvre sublime dont je garde le souvenir de la beauté froide. La comparaison n’est guère flatteuse pour le blockbuster de Rupert Sanders. Et paradoxalement, elle l’est encore moins pour le manga.

The Ghost in the Shell se révèle en effet le parfait exemple d’une œuvre originale inférieure à son adaptation. Les douze chapitres composant ce volume, prologue et épilogue y compris, déçoivent en raison d’une narration et d’un graphisme confus. Et, je m’interroge également sur la qualité de la traduction. Paru en épisodes dans le Weekly Young Magazine en 1989, le manga souffre d’un rythme haché, perclus de raccourcis et de non-dits, un fait aggravé par l’ajout pour cette édition de notes explicatives plus gênantes qu’instructives ou utiles. Shirow Masamune lui-même conseille d’ailleurs de les lire à part… Quel intérêt ? A priori, malgré le qualificatif de « Perfect édition », Glénat propose une version censurée, c’est-à-dire expurgée de ses scènes trop suggestives, notamment une partie fine entre filles.

Si l’atmosphère, avec ses hommes augmentés, ses cyborgs transformés en armes redoutables, ses jouets sexuels, son réseau omnipotent et omniscient, ressort du cyberpunk, le manga écarte toute velléité d’introspection et toute réflexion sur la définition de l’humain, se concentrant sur l’action pure, un tantinet gore, et un contexte de guerre froide continuée paraissant désormais dépassé.

Shirow Masamune délivre ainsi un message plutôt pessimiste, s’inquiétant de la robotisation de la société et de la probable déshumanisation à laquelle elle semble conduire.

Affaire à suivre avec Ghost in the Shell 2 : Man-Machine Interface , en espérant que les défauts du premier opus ne se retrouvent pas dans le deuxième.

The Ghost in the Shell de Shirow Masamune – Réédition Glénat, mars 2017

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La Cité du futur

Habitué de la collection Lune d’encre, le principal pourvoyeur de l’auteur canadien dans l’Hexagone, Robert Charles Wilson devait s’inscrire au sommaire du challenge initié par le sympathique A.C. de Haenne. Pour un roman mineur, hélas.

Employé à la sécurité par la société Futurity, Jesse Cullum a la réputation de faire son travail avec efficacité, sans poser de questions. Des qualités confirmées par son intervention à l’occasion de la visite du président Ulysses Grant. Après avoir désarmé le terroriste qui s’apprêtait à assassiner le 18e président des États-Unis, il est convoqué chez ses employeurs qui le chargent de démanteler le réseau ayant fourni l’arme du crime. Un pistolet automatique provenant du futur, autant dire un objet prohibé en 1876. Car depuis la construction de la Cité de Futurity dans les plaines de l’Illinois, les deux tours du complexe sont devenues une attraction très prisée des autochtones. Un lieu où l’on peut admirer les merveilles extraordinaires de l’avenir, tout en s’indignant des mœurs libérées de ses ressortissants. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas en reste, visitant également le passé pour en éprouver toute la rudesse sans les risques.

Faisant équipe avec une équipière venant du futur, Jesse va explorer les coulisses de la cité et découvrir des lendemains, loin d’être enchanteurs.

Les romans de Robert Charles Wilson se succèdent sans vraiment se montrer toujours convaincants. Si Les Affinités relevait d’une veine spéculative stimulante, on doit se contenter ici d’un récit plus conventionnel, guère inspiré, dont les recettes sont empruntées au thriller.

Certains aspects de La Cité du futur rappellent L’amour au temps des dinosaures de John Kessel, l’humour et la légèreté en moins, l’auteur canadien développant un propos désabusé, voire critique, dépourvu de tout angélisme. Par son contexte de choc des civilisations, faisant du XIXe siècle un espace récréatif pour les visiteurs du XXIe, le parallèle ne paraît pas usurpé. D’autant plus qu’il s’agit également ici d’un passé parmi d’autres, choisi parmi la multiplicité des possibles de la physique quantique. Par souci éthique, l’empreinte technologique du futur est contrôlée afin d’en réduire l’impact sur les autochtones. Le procédé fait cependant long feu, l’humain restant par définition corruptible. Et puis, ceci ne résout pas tout, notamment du point de vue humanitaire. Car, si l’évolution du passé visité n’a aucune incidence sur l’avenir des visiteurs, pourquoi ne pas améliorer la vie de ses habitants, en particulier dans le domaine médical ? Pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or, peut-être ?

La réponse se révèle rapidement évidente. Le futur n’est pas le meilleur des mondes possibles esquissés par les merveilles technologiques exposées dans la grande galerie de la Cité de Futurity. Et ses créateurs ne sont pas forcément animés d’intentions humanistes. Voilà de quoi relativiser la notion de progrès, du moins d’un point de vue moral. Malheureusement, Robert Charles Wilson se montre très allusif sur cet aspect de son récit, optant pour le registre du thriller. Sur ce point, l’enquête quelque peu cousue de fil blanc du duo formé par Jesse Cullum, l’autochtone du XIXe au passé violent, et Elizabeth DePaul, la prolétaire du XXIe siècle, ne se montre guère palpitante. Prévisibles, les péripéties s’enchaînent laborieusement, enfilant clichés et lourdeurs avec une monotonie soporifique.

En dépit d’un contexte science-fictif prometteur, La Cité du futur se révèle un roman mineur, à l’instar de Les Derniers jours du paradis. Un récit plan-plan, porté par une intrigue sans éclat, au goût de déjà-lu, dont on ne retient au final pas grand chose. Tant pis !

La Cité du futur (Last Year, 2016) de Robert Charles Wilson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2017 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Henry-Luc Planchat)

Planète vide

Paru en format poche dans la collection Série noire chez Gallimard, un fait désormais suffisamment rare pour attirer l’attention, Planète vide n’usurpe pas le qualificatif de roman intriguant. On n’ira cependant pas au-delà. La faute à une histoire qui ne parvient pas à s’arracher du plancher des vaches, en dépit d’un argument de départ promettant monts et merveilles. Le roman de Clément Milian avait pourtant de la ressource. En adoptant le point de vue d’un gosse des banlieues, issu de l’immigration, Planète vide n’était pas sans rappeler quelques illustres prédécesseurs. En vrac, citons Zazie dans le métro, Billy ze Kick ou La vie de ma mère. Hélas, on serait bien en mal de retrouver ici le regard enjoué, pétillant et malicieux, voire carrément vachard, des personnages de Queneau, Vautrin et Jonquet.

A vrai dire, Papa, le héros (malgré lui) de Planète vide semble plutôt du genre dépressif et mutique. Un parfait souffre-douleur pour ses camarades qui ne se privent pas pour le harceler. Vaincu par avance, il ne trouve d’autre exutoire à son calvaire quotidien qu’en fuyant dans un monde imaginaire, à forte connotation science-fictive, dont il dessine les paysages étrangers en puisant son inspiration dans les images d’un livre sur l’espace. A l’approche de Noël, il se fait coincer par le caïd du collège et ses sbires sur le chemin du retour et n’échappe à un tabassage en règle qu’en poussant l’agresseur, par pur désespoir, sous les roues d’une voiture. Commence alors pour lui, une longue fugue dans le système-ville. Autrement dit, Paris.

Écrit à hauteur d’enfant dans une langue désincarnée, Planète vide s’apparente à un conte cruel, oscillant sans cesse entre réalisme cru et visions relevant d’un onirisme exacerbé. On s’attache ainsi aux pas de Patrice Gbemba, aka Papa, accompagnant son errance dans Paris, des tours futuristes de La Défense aux bas-fonds de Pigalle, en passant par un squat hanté par des punks à chiens. Un voyage au cœur de la dèche, dans un monde invisible au commun des mortels et pourtant si proche de lui.

Au cours de ce périple un tantinet initiatique, Papa s’efforce de déchiffrer les symboles d’une société lui étant complètement étrangère, confronté à une succession de défis à relever pour survivre. Se nourrir, boire, se protéger des prédateurs, surtout les hommes, trouver un toit pour passer la nuit et de quoi se vêtir ou se chauffer. Quelques rencontres salutaires ou violentes, des individus lambdas, des gamins comme lui, des clodos, des putes et d’autres marginaux jalonnent son parcours dans le labyrinthe du Système-ville, sans que l’on sache quel enseignement il en retire exactement. Un parcours monotone et répétitif débouchant sur une impasse, celle de l’impossibilité à communiquer.

Bon, avouons-le. Je n’ai pas vraiment adhéré au parti pris de l’auteur, cet entre-deux jouant à la fois sur les ressorts de l’imaginaire et de la réalité. Ce filtre fantasmatique venant s’intercaler entre les yeux de Papa et l’univers sans fard des déclassés.

Bref, si je ne suis pas convaincu par Planète vide, je ne peux pas affirmer non plus être totalement déçu. Et si l’écriture de Clément Milian se révèle très évocatrice, il lui reste à trouver une vraie histoire à raconter.

planete-videPlanète vide de Clément Milian – Éditions Gallimard, collection Série Noire, novembre 2016

L’Océan au bout du chemin

« Je vais te confier quelque chose d’important. Les adultes non plus, ils ressemblent pas à des adultes, à l’intérieur. Vu de dehors, ils sont grands, ils se fichent de tout et ils savent toujours ce qu’ils font. Au-dehors, ils ressemblent à ce qu’ils ont toujours été. A ce qu’ils étaient lorsqu’ils avaient ton âge. La vérité, c’est que les adultes existent pas. Y en a pas un seul, dans tout le monde entier. »

Il était un fois, quelque part en Angleterre…

A la quête de son âme d’enfant, le narrateur revient dans la région de sa jeunesse, s’immergeant dans ce passé qui lui colle aux semelles comme de la glaise. Un temps et un lieu où l’on faisait d’une simple mare un océan infini et où le voisinage avait connaissance de secrets remontant à un âge antédiluvien, avant la Création même de l’univers. Une époque où les mauvais rêves pouvaient faire irruption dans le quotidien pour le transformer en cauchemar et où l’on pouvait servir de porte à des monstres venus des limbes pour plier la réalité à leurs noirs desseins. Un âge d’or, pas encore déserté par la magie et dépourvu de duplicité. Mais la mémoire est chose fuyante, malléable et fragile. Elle alimente la nostalgie ne retenant du passé que les meilleures choses, et parfois les pires…

On devrait surnommer le roman de Neil Gaiman, l’Emmerdement au bout du chemin. La faute à une intrigue mollassonne, dépourvue de véritable tension dramatique. La faute aussi à un imaginaire à l’étiage, dont les motifs semblent tous empruntés à Coraline. En fait, L’Océan au bout du chemin ne transgresse pas grand chose, du moins pas grand chose que l’on ait déjà lu chez l’auteur anglais. L’émerveillement cède le pas au déjà-vu et l’horreur à un ennui gêné, celui de l’ami obligé de supporter les mêmes blagues éculées pendant un repas de fête.

D’aucuns pourraient juger mon avis amer, voire excessif. Il est à la mesure de la déception éprouvée en lisant ce conte que je me suis forcé de terminer, certes en sautant un tantinet les pages. Avec L’Océan au bout du chemin, Neil fait du Gaiman, sans véritable éclat, pour ainsi dire en pilotage automatique. Il applique sa sempiternelle recette, une pincée de nostalgie ici, des réminiscences de l’enfance là, le tout saupoudré de cet humour décalé propre aux Anglais. Il compose un conte certes sympathique, se voulant accessoirement effrayant, sans parvenir à aucun moment à susciter un embryon d’émotion. J’ai pourtant essayé de creuser la trame du récit pour y déceler la pépite, la trouvaille langagière apte à stimuler mon intérêt. Je n’ai trouvé que du sable, celui m’irritant la pupille et me poussant dans les bras de Morphée.

Bref, après avoir longtemps abandonné l’univers du romancier, Coraline avait su trouver les mots et l’atmosphère pour réveiller mon enthousiasme. L’Océan au bout du chemin risque de l’assoupir à nouveau. Définitivement ? Qui sait, d’autant plus qu’un nouveau roman doit paraître prochainement dans nos contrées…

ocean_bout_cheminL’Océan au bout du chemin (The Ocean at the end of the lane, 2013) – Réédition J’ai lu, février 2016 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

Parmi les tombes

Dans la famille Rossetti, on se plait à taquiner la muse. Auteur de The Vampyre, l’oncle John Polidori a fréquenté les Shelley et Byron au temps de sa jeunesse. Les sœurs Marie et Christina composent des poèmes et leur frère Dante Gabriel ajoute la peinture à ce talent. Mais, si la muse est favorable au clan, elle se montre aussi jalouse. Une jalousie mortelle.

Qu’est-ce qui rapproche cette illustre famille du couple formé par John Crawford et Adelaïde McKee ? Qu’est-ce qui unit leur destin à celui d’un obscur vétérinaire et d’une prostituée ? Les nephilims, ces créatures antédiluviennes, bien plus vieilles que l’humanité, nées des plus anciennes strates de la Terre. Un mythe pour le commun des mortels, une malédiction pour ceux qu’elles ont choisi. Comment se libérer de leur emprise ? Comment briser leur malédiction ? Pour le clan Rossetti comme pour Crawford et McKee, la question se pose avec acuité.

Avec Parmi les tombes, Tim Powers reprend la recette qui lui avait si bien réussi avec Le Poids de son regard (attention, chef-d’œuvre !). L’occasion de revenir à l’époque où le soleil ne se couchait jamais sur l’Empire britannique, dans le milieu des poètes romantiques anglais. L’auteur californien porte cette fois-ci son regard sur des représentants éminents du mouvement préraphaélite, témoignant une nouvelle fois de sa passion pour cette période de l’histoire.

Hélas, on ressort avec une impression mitigée de cette immersion. Certes, la qualité de l’atmosphère n’est pas en cause, bien au contraire, elle brille encore par sa vivacité et son humour. A grand renfort de détails prosaïques et truculents, Tim Powers invoque une image picaresque de la capitale britannique. Nous sillonnons ainsi ses angles morts, des zones interlopes hantées par des fantômes, les coquilles creuses d’existences passées. Des lieux cachés et souterrains, pourtant situés à deux pas de l’agitation des grands boulevards, où vivent des créatures issues d’un imaginaire fantasque et folklorique.

Tout ceci n’est pas sans rappeler Neverwhere de Neil Gaiman, voire Les Voies d’Anubis pour rester chez Tim Powers. Et tout ceci agace et ennuie, tant l’impression de lire une redite du Poids de son regard prévaut, malgré les circonvolutions d’une intrigue fertile en rebondissements, mais ne faisait pas l’économie de quelques longueurs.

Bref, loin d’atteindre l’acmé du Poids de son regard, Parmi les tombes se contente de rejouer avec paresse une partition déjà entendue. Dommage…

parmi-tombes_orgParmi les tombes (Hide Me Among the Graves, 2012) de Tim Powers – Éditions Bragelonne, 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Maxime Le Dain)

Eric

Eric, jeune adolescent boutonneux de treize ans à peine, l’âge d’or pour les choses avec des boulons, se pique de démonologie. En invoquant un démon (que Belzébuth me tripote), histoire d’exaucer trois vœux lui tenant à cœur (et à d’autres organes que la morale réprouve), il provoque le retour de la pire calamité qu’ait jamais connu le Disque-Monde. Aaargl ! D’aucuns auront immédiatement reconnu, du moins ceux ayant lu Sourcellerie, Rincevent et son bagage à mille-pattes et une bouche.

« Je veux la domination des royaumes du monde. Je veux rencontrer la plus belle femme de tous les temps et je veux vivre pour toujours. »

Faisons court. Cette variation autour du mythe de Faust, évoqué de manière fort lointaine, se révèle fort décevante. On a connu Terry Pratchett plus inspiré et surtout plus enjoué. Ici, rien de tout cela. Les trois vœux d’Eric servent de prétexte à un périple dans le temps et l’espace, jalonné de rencontres supposées amusantes, jusqu’aux origines de l’Univers, via un détour par les jungles du Klatch central, où Rincevent et Eric contribuent à modifier les habitudes cultuelles des autochtones, et la fin de la guerre de Tsort, qui finalement aura lieu et se déroulera comme prévu par l’Histoire, malgré les tentatives de détournement piteuses de nos deux voyageurs.

Hélas, malgré toute ma bienveillance, j’ai dû me faire une raison. Eric est un épisode mineur, voire dispensable, des « Annales du Disque-monde ». Un ectoplasme de roman satirique. Après un argument de départ prometteur, les running gags s’essoufflent en effet rapidement, Terry Pratchett ayant troqué ses saillies drolatiques contre une version plus asthmatique. Seul le sandwich œuf-cresson titille un instant les zygomatiques (merci les Monty Pythons), et encore, avec beaucoup d’indulgence. Quant à l’intrigue, elle se dénoue l’aiguillette de manière besogneuse, n’accouchant que de péripéties molles et d’un final somme toute attendu.

Bref, on s’ennuie ferme, tournant les pages sans conviction avec une seule idée en tête : oublier ce volume calamiteux des « Annales du Disque-monde ». Vite ! Vite ! Le suivant !!

ericFaust Eric – « Les Annales du Disque-monde » (Faust Eric, 1990) de Terry Pratchett – Éditions de l’Atalante, 1997 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

Vostok

Rien de neuf sous le soleil. Celui de plomb du territoire Awasati, situé quelque part en Afrique dans les parages de la Namibie ou de l’Afrique du Sud.

La routine, on vous dit. Ici, les terres rares ont remplacé le pétrole, les diamants ou d’autres minerais stratégiques. Coltan, germanium et autres éléments peu commun du tableau périodique des éléments, fort utiles aux merveilles technologiques indispensables à notre confort, attirent bien des convoitises. Les mêmes compagnies étrangères les exploitent usant de la corruption ou de la violence pour amadouer les autochtones. Tout reste une question de coût, de rentabilité, de gain de productivité comme on l’affirme dans les cercles s’autorisant à penser.

Dépêchée par l’ONU pour enquêter sur les conditions de travail dans les mines de la société Métal-IK, Tanya Lawrence n’est pas vraiment surprise par le microcosme de la Colonie. Dans ce milieu de prédateurs, les pires requins n’évoluent pas au pied de la résidence côtière des expatriés. On les trouve plutôt dans les couloirs et les bureaux, quand ils ne guettent tout simplement pas leur proie au cœur des mines.

Habituée à déjouer les menaces et les propositions malhonnêtes ou de nature plus lascive, Tanya sent pourtant qu’il lui faut prêter davantage attention aux chausse-trappes cette fois-ci. Elle ne peut compter sur personne. Ni sur les indigènes, guère prolixes avec les étrangers, ni sur Tony Donizzi, l’homme à tout faire de la colonie, un personnage soucieux de préserver ses secrets, chargé de jouer le rôle d’ange gardien le temps de sa mission.

Que dire de Vostok ? Depuis Cartago, Jean-Hugues Oppel reste en prise avec l’actualité politique et économique de notre monde. Observateur sans pitié du capitalisme et du jeu de dupes de la démocratie, plus que jamais devenue ploutocratie, il fait son miel de cette comédie humaine. Et nul n’échappe à son auscultation, du plus petit acteur au décideur XXL. Il ne s’agit toutefois pas ici de dénoncer ou de titiller la fibre idéaliste du révolutionnaire (supposé) sommeillant en chaque lecteur, voire de le pousser à s’indigner (ahah !). De toute manière, la contre-révolution a gagné, et la justice on s’en fout, tant qu’elle ne contredit pas les intérêts particuliers des uns et des autres. Alors Jean-Hugues Oppel déballe au plein jour ce que tout le monde sait, tout en étant conscient que personne n’y changera rien ou ne manifestera la volonté de modifier quoi que ce soit, la littérature moins que les autres. Le constat est cruel. Heureusement, l’auteur le désamorce avec un humour grinçant, pour ne pas dire vachard.

Avec Vostok, on reste cependant un tantinet sur sa faim. Jean-Hugues Oppel se contente de survoler son sujet, alignant, comme à la parade, les poncifs et les clichés les plus éculés dans une intrigue manquant d’épaisseur. Plus grave, l’auteur semble en pilotage automatique tout au long du roman, se satisfaisant de situations convenues et de simples recettes d’écriture. Il déroule ainsi une histoire guère surprenante, à la tension dramatique désespérément atone, où chaque personnage demeure droit dans ses bottes crottées et accessoirement dans son rôle : le méchant ou le gentil. Rien ne vient rehausser le récit du désastre annoncé, dont on voit venir le dénouement longtemps à l’avance, ni les allusions cinématographiques, ni les références livresques ou musicales. Les formules claquent mollement, les squales effectuent la danse du scalp attendue, l’humour ronronne en tâche de fond et les rebondissements s’apparentent davantage aux ultimes réflexes d’un cadavre.

Bref, Vostok apparaît comme un roman dispensable dans la bibliographie de l’auteur. Jean-Hugues Oppel prêche les convertis à sa chapelle. Toutefois, il n’est pas sûr qu’ils soient fort malmenés par cette histoire. Pas sûr qu’ils veuillent non plus renoncer à leurs joujoux technologiques. D’ailleurs, vous-mêmes, avec quoi me lisez-vous ?

vostok.inddVostok de Jean-Hugues Oppel – Éditions Payot, collection Rivages/Noir, février 2013