Planète vide

Paru en format poche dans la collection Série noire chez Gallimard, un fait désormais suffisamment rare pour attirer l’attention, Planète vide n’usurpe pas le qualificatif de roman intriguant. On n’ira cependant pas au-delà. La faute à une histoire qui ne parvient pas à s’arracher du plancher des vaches, en dépit d’un argument de départ promettant monts et merveilles. Le roman de Clément Milian avait pourtant de la ressource. En adoptant le point de vue d’un gosse des banlieues, issu de l’immigration, Planète vide n’était pas sans rappeler quelques illustres prédécesseurs. En vrac, citons Zazie dans le métro, Billy ze Kick ou La vie de ma mère. Hélas, on serait bien en mal de retrouver ici le regard enjoué, pétillant et malicieux, voire carrément vachard, des personnages de Queneau, Vautrin et Jonquet.

A vrai dire, Papa, le héros (malgré lui) de Planète vide semble plutôt du genre dépressif et mutique. Un parfait souffre-douleur pour ses camarades qui ne se privent pas pour le harceler. Vaincu par avance, il ne trouve d’autre exutoire à son calvaire quotidien qu’en fuyant dans un monde imaginaire, à forte connotation science-fictive, dont il dessine les paysages étrangers en puisant son inspiration dans les images d’un livre sur l’espace. A l’approche de Noël, il se fait coincer par le caïd du collège et ses sbires sur le chemin du retour et n’échappe à un tabassage en règle qu’en poussant l’agresseur, par pur désespoir, sous les roues d’une voiture. Commence alors pour lui, une longue fugue dans le système-ville. Autrement dit, Paris.

Écrit à hauteur d’enfant dans une langue désincarnée, Planète vide s’apparente à un conte cruel, oscillant sans cesse entre réalisme cru et visions relevant d’un onirisme exacerbé. On s’attache ainsi aux pas de Patrice Gbemba, aka Papa, accompagnant son errance dans Paris, des tours futuristes de La Défense aux bas-fonds de Pigalle, en passant par un squat hanté par des punks à chiens. Un voyage au cœur de la dèche, dans un monde invisible au commun des mortels et pourtant si proche de lui.

Au cours de ce périple un tantinet initiatique, Papa s’efforce de déchiffrer les symboles d’une société lui étant complètement étrangère, confronté à une succession de défis à relever pour survivre. Se nourrir, boire, se protéger des prédateurs, surtout les hommes, trouver un toit pour passer la nuit et de quoi se vêtir ou se chauffer. Quelques rencontres salutaires ou violentes, des individus lambdas, des gamins comme lui, des clodos, des putes et d’autres marginaux jalonnent son parcours dans le labyrinthe du Système-ville, sans que l’on sache quel enseignement il en retire exactement. Un parcours monotone et répétitif débouchant sur une impasse, celle de l’impossibilité à communiquer.

Bon, avouons-le. Je n’ai pas vraiment adhéré au parti pris de l’auteur, cet entre-deux jouant à la fois sur les ressorts de l’imaginaire et de la réalité. Ce filtre fantasmatique venant s’intercaler entre les yeux de Papa et l’univers sans fard des déclassés.

Bref, si je ne suis pas convaincu par Planète vide, je ne peux pas affirmer non plus être totalement déçu. Et si l’écriture de Clément Milian se révèle très évocatrice, il lui reste à trouver une vraie histoire à raconter.

planete-videPlanète vide de Clément Milian – Éditions Gallimard, collection Série Noire, novembre 2016

L’Océan au bout du chemin

« Je vais te confier quelque chose d’important. Les adultes non plus, ils ressemblent pas à des adultes, à l’intérieur. Vu de dehors, ils sont grands, ils se fichent de tout et ils savent toujours ce qu’ils font. Au-dehors, ils ressemblent à ce qu’ils ont toujours été. A ce qu’ils étaient lorsqu’ils avaient ton âge. La vérité, c’est que les adultes existent pas. Y en a pas un seul, dans tout le monde entier. »

Il était un fois, quelque part en Angleterre…

A la quête de son âme d’enfant, le narrateur revient dans la région de sa jeunesse, s’immergeant dans ce passé qui lui colle aux semelles comme de la glaise. Un temps et un lieu où l’on faisait d’une simple mare un océan infini et où le voisinage avait connaissance de secrets remontant à un âge antédiluvien, avant la Création même de l’univers. Une époque où les mauvais rêves pouvaient faire irruption dans le quotidien pour le transformer en cauchemar et où l’on pouvait servir de porte à des monstres venus des limbes pour plier la réalité à leurs noirs desseins. Un âge d’or, pas encore déserté par la magie et dépourvu de duplicité. Mais la mémoire est chose fuyante, malléable et fragile. Elle alimente la nostalgie ne retenant du passé que les meilleures choses, et parfois les pires…

On devrait surnommer le roman de Neil Gaiman, l’Emmerdement au bout du chemin. La faute à une intrigue mollassonne, dépourvue de véritable tension dramatique. La faute aussi à un imaginaire à l’étiage, dont les motifs semblent tous empruntés à Coraline. En fait, L’Océan au bout du chemin ne transgresse pas grand chose, du moins pas grand chose que l’on ait déjà lu chez l’auteur anglais. L’émerveillement cède le pas au déjà-vu et l’horreur à un ennui gêné, celui de l’ami obligé de supporter les mêmes blagues éculées pendant un repas de fête.

D’aucuns pourraient juger mon avis amer, voire excessif. Il est à la mesure de la déception éprouvée en lisant ce conte que je me suis forcé de terminer, certes en sautant un tantinet les pages. Avec L’Océan au bout du chemin, Neil fait du Gaiman, sans véritable éclat, pour ainsi dire en pilotage automatique. Il applique sa sempiternelle recette, une pincée de nostalgie ici, des réminiscences de l’enfance là, le tout saupoudré de cet humour décalé propre aux Anglais. Il compose un conte certes sympathique, se voulant accessoirement effrayant, sans parvenir à aucun moment à susciter un embryon d’émotion. J’ai pourtant essayé de creuser la trame du récit pour y déceler la pépite, la trouvaille langagière apte à stimuler mon intérêt. Je n’ai trouvé que du sable, celui m’irritant la pupille et me poussant dans les bras de Morphée.

Bref, après avoir longtemps abandonné l’univers du romancier, Coraline avait su trouver les mots et l’atmosphère pour réveiller mon enthousiasme. L’Océan au bout du chemin risque de l’assoupir à nouveau. Définitivement ? Qui sait, d’autant plus qu’un nouveau roman doit paraître prochainement dans nos contrées…

ocean_bout_cheminL’Océan au bout du chemin (The Ocean at the end of the lane, 2013) – Réédition J’ai lu, février 2016 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

Parmi les tombes

Dans la famille Rossetti, on se plait à taquiner la muse. Auteur de The Vampyre, l’oncle John Polidori a fréquenté les Shelley et Byron au temps de sa jeunesse. Les sœurs Marie et Christina composent des poèmes et leur frère Dante Gabriel ajoute la peinture à ce talent. Mais, si la muse est favorable au clan, elle se montre aussi jalouse. Une jalousie mortelle.

Qu’est-ce qui rapproche cette illustre famille du couple formé par John Crawford et Adelaïde McKee ? Qu’est-ce qui unit leur destin à celui d’un obscur vétérinaire et d’une prostituée ? Les nephilims, ces créatures antédiluviennes, bien plus vieilles que l’humanité, nées des plus anciennes strates de la Terre. Un mythe pour le commun des mortels, une malédiction pour ceux qu’elles ont choisi. Comment se libérer de leur emprise ? Comment briser leur malédiction ? Pour le clan Rossetti comme pour Crawford et McKee, la question se pose avec acuité.

Avec Parmi les tombes, Tim Powers reprend la recette qui lui avait si bien réussi avec Le Poids de son regard (attention, chef-d’œuvre !). L’occasion de revenir à l’époque où le soleil ne se couchait jamais sur l’Empire britannique, dans le milieu des poètes romantiques anglais. L’auteur californien porte cette fois-ci son regard sur des représentants éminents du mouvement préraphaélite, témoignant une nouvelle fois de sa passion pour cette période de l’histoire.

Hélas, on ressort avec une impression mitigée de cette immersion. Certes, la qualité de l’atmosphère n’est pas en cause, bien au contraire, elle brille encore par sa vivacité et son humour. A grand renfort de détails prosaïques et truculents, Tim Powers invoque une image picaresque de la capitale britannique. Nous sillonnons ainsi ses angles morts, des zones interlopes hantées par des fantômes, les coquilles creuses d’existences passées. Des lieux cachés et souterrains, pourtant situés à deux pas de l’agitation des grands boulevards, où vivent des créatures issues d’un imaginaire fantasque et folklorique.

Tout ceci n’est pas sans rappeler Neverwhere de Neil Gaiman, voire Les Voies d’Anubis pour rester chez Tim Powers. Et tout ceci agace et ennuie, tant l’impression de lire une redite du Poids de son regard prévaut, malgré les circonvolutions d’une intrigue fertile en rebondissements, mais ne faisait pas l’économie de quelques longueurs.

Bref, loin d’atteindre l’acmé du Poids de son regard, Parmi les tombes se contente de rejouer avec paresse une partition déjà entendue. Dommage…

parmi-tombes_orgParmi les tombes (Hide Me Among the Graves, 2012) de Tim Powers – Éditions Bragelonne, 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Maxime Le Dain)

Eric

Eric, jeune adolescent boutonneux de treize ans à peine, l’âge d’or pour les choses avec des boulons, se pique de démonologie. En invoquant un démon (que Belzébuth me tripote), histoire d’exaucer trois vœux lui tenant à cœur (et à d’autres organes que la morale réprouve), il provoque le retour de la pire calamité qu’ait jamais connu le Disque-Monde. Aaargl ! D’aucuns auront immédiatement reconnu, du moins ceux ayant lu Sourcellerie, Rincevent et son bagage à mille-pattes et une bouche.

« Je veux la domination des royaumes du monde. Je veux rencontrer la plus belle femme de tous les temps et je veux vivre pour toujours. »

Faisons court. Cette variation autour du mythe de Faust, évoqué de manière fort lointaine, se révèle fort décevante. On a connu Terry Pratchett plus inspiré et surtout plus enjoué. Ici, rien de tout cela. Les trois vœux d’Eric servent de prétexte à un périple dans le temps et l’espace, jalonné de rencontres supposées amusantes, jusqu’aux origines de l’Univers, via un détour par les jungles du Klatch central, où Rincevent et Eric contribuent à modifier les habitudes cultuelles des autochtones, et la fin de la guerre de Tsort, qui finalement aura lieu et se déroulera comme prévu par l’Histoire, malgré les tentatives de détournement piteuses de nos deux voyageurs.

Hélas, malgré toute ma bienveillance, j’ai dû me faire une raison. Eric est un épisode mineur, voire dispensable, des « Annales du Disque-Monde ». Un ectoplasme de roman satirique. Après un argument de départ prometteur, les running gags s’essoufflent en effet rapidement, Terry Pratchett ayant troqué ses saillies drolatiques contre une version plus asthmatique. Seul le sandwich oeuf-cresson titille un instant les zygomatiques (merci les Monty Pythons), et encore, avec beaucoup d’indulgence. Quant à l’intrigue, elle se dénoue l’aiguillette de manière besogneuse, n’accouchant que de péripéties molles et d’un final somme toute attendu.

Bref, on s’ennuie ferme, tournant les pages sans conviction avec une seule idée en tête : oublier ce volume calamiteux des « Annales du Disque-Monde ». Vite ! Vite ! Le suivant !!

ericFaust Eric – « Les Annales du Disque-Monde » (Faust Eric, 1990) de Terry Pratchett – Éditions de l’Atalante, 1997 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

Vostok

Rien de neuf sous le soleil. Celui de plomb du territoire Awasati, situé quelque part en Afrique dans les parages de la Namibie ou de l’Afrique du Sud.

La routine, on vous dit. Ici, les terres rares ont remplacé le pétrole, les diamants ou d’autres minerais stratégiques. Coltan, germanium et autres éléments peu commun du tableau périodique des éléments, fort utiles aux merveilles technologiques indispensables à notre confort, attirent bien des convoitises. Les mêmes compagnies étrangères les exploitent usant de la corruption ou de la violence pour amadouer les autochtones. Tout reste une question de coût, de rentabilité, de gain de productivité comme on l’affirme dans les cercles s’autorisant à penser.

Dépêchée par l’ONU pour enquêter sur les conditions de travail dans les mines de la société Métal-IK, Tanya Lawrence n’est pas vraiment surprise par le microcosme de la Colonie. Dans ce milieu de prédateurs, les pires requins n’évoluent pas au pied de la résidence côtière des expatriés. On les trouve plutôt dans les couloirs et les bureaux, quand ils ne guettent tout simplement pas leur proie au cœur des mines.

Habituée à déjouer les menaces et les propositions malhonnêtes ou de nature plus lascive, Tanya sent pourtant qu’il lui faut prêter davantage attention aux chausse-trappes cette fois-ci. Elle ne peut compter sur personne. Ni sur les indigènes, guère prolixes avec les étrangers, ni sur Tony Donizzi, l’homme à tout faire de la colonie, un personnage soucieux de préserver ses secrets, chargé de jouer le rôle d’ange gardien le temps de sa mission.

Que dire de Vostok ? Depuis Cartago, Jean-Hugues Oppel reste en prise avec l’actualité politique et économique de notre monde. Observateur sans pitié du capitalisme et du jeu de dupes de la démocratie, plus que jamais devenue ploutocratie, il fait son miel de cette comédie humaine. Et nul n’échappe à son auscultation, du plus petit acteur au décideur XXL. Il ne s’agit toutefois pas ici de dénoncer ou de titiller la fibre idéaliste du révolutionnaire (supposé) sommeillant en chaque lecteur, voire de le pousser à s’indigner (ahah !). De toute manière, la contre-révolution a gagné, et la justice on s’en fout, tant qu’elle ne contredit pas les intérêts particuliers des uns et des autres. Alors Jean-Hugues Oppel déballe au plein jour ce que tout le monde sait, tout en étant conscient que personne n’y changera rien ou ne manifestera la volonté de modifier quoi que ce soit, la littérature moins que les autres. Le constat est cruel. Heureusement, l’auteur le désamorce avec un humour grinçant, pour ne pas dire vachard.

Avec Vostok, on reste cependant un tantinet sur sa faim. Jean-Hugues Oppel se contente de survoler son sujet, alignant, comme à la parade, les poncifs et les clichés les plus éculés dans une intrigue manquant d’épaisseur. Plus grave, l’auteur semble en pilotage automatique tout au long du roman, se satisfaisant de situations convenues et de simples recettes d’écriture. Il déroule ainsi une histoire guère surprenante, à la tension dramatique désespérément atone, où chaque personnage demeure droit dans ses bottes crottées et accessoirement dans son rôle : le méchant ou le gentil. Rien ne vient rehausser le récit du désastre annoncé, dont on voit venir le dénouement longtemps à l’avance, ni les allusions cinématographiques, ni les références livresques ou musicales. Les formules claquent mollement, les squales effectuent la danse du scalp attendue, l’humour ronronne en tâche de fond et les rebondissements s’apparentent davantage aux ultimes réflexes d’un cadavre.

Bref, Vostok apparaît comme un roman dispensable dans la bibliographie de l’auteur. Jean-Hugues Oppel prêche les convertis à sa chapelle. Toutefois, il n’est pas sûr qu’ils soient fort malmenés par cette histoire. Pas sûr qu’ils veuillent non plus renoncer à leurs joujoux technologiques. D’ailleurs, vous-mêmes, avec quoi me lisez-vous ?

vostok.inddVostok de Jean-Hugues Oppel – Éditions Payot, collection Rivages/Noir, février 2013

Rites de sang

Ayant échappé à la mort et retrouvé sa progéniture, Tallula coule désormais des jours plus tranquilles en compagnie de Walker, conciliant vie de famille et baisetuemange sans état d’âme. Le virus empêchant la transmission de la Malédiction étant éradiqué, la lycanthropie prolifère à nouveau à la surface de la Terre, profitant aussi du retrait de l’OMPPO englué dans les luttes internes. Les gens heureux n’ayant pas d’histoire, on pourrait penser que le destin réserve ses piques à d’autres victimes. Pourtant, depuis qu’elle a rencontré Remshi deux années plus tôt, la jeune femme est hantée par un rêve tenace d’un érotisme torride. Un fait qu’elle pourrait négliger s’il n’impliquait l’espèce honnie des loups-garous, les vampires. Pas sûr qu’une telle union ne soit également du goût du nouvel ennemi des créatures surnaturelles, l’Église catholique.

Rites de sang met un terme à la trilogie initiée par Glen Duncan avec Le Dernier loup-garou. Et l’on a immédiatement envie de dire fort heureusement, car si Talulla se montrait encore à la hauteur de son prédécesseur, ce n’est plus du tout le cas ici. A vrai dire, on s’ennuie beaucoup à la lecture du roman, le cocktail de sexe, de violence et d’ironie ne parvenant pas à contrebalancer la monotonie et l’aspect répétitif d’une intrigue enferrée dans la routine. A quelques détails près, notamment un entrelacement de plusieurs trames et points de vue, Rites de sang reprend en effet les mêmes recettes que les précédents volets. On troque juste l’OMPPO et la secte vampirique contre le Milite Christi, organisation paramilitaire catholique guère convaincante dans sa capacité de nuisance. Il faut beaucoup creuser pour trouver ne serait-ce qu’une once d’originalité dans ce troisième roman et exhumer ainsi l’exultation prévalant à la lecture du Dernier loup-garou. Diluée dans un rythme mollasson, l’intrigue ne parvient à aucun moment à susciter l’enthousiasme. La tension dramatique pointe aux abonnés absents, les cliffhangers sont téléphonés, mais surtout les personnages brillent par leur banalité, un comble, compte tenu de leur nature. On peut adresser le reproche en particulier au fameux Remshi dont le modus operandi dans le roman se réduit à saigner une victime, dormir, puis à se lamenter sur son amour perdu au cours de plusieurs flashback laborieux, cherchant en Tallula comme un écho de celui-ci. On a connu mieux pour une créature dont l’existence s’étale sur vingt millénaires et on en vient à regretter le désenchantement jubilatoire de Jake et ses remarques acerbes sur le sens de la vie ou l’humanité.

Bref, Rites de sang apparaît à tous points de vue décevant. Et comme si ces motifs d’agacement ne suffisaient pas, le roman s’achève sur un twist final qui laisse perplexe tant il paraît bâclé. A se demander si avec cette fin ouverte, Glen Duncan ne garde pas sous le coude de quoi amorcer un nouveau cycle. Pas sûr qu’on le suivra sur ce coup, même accompagné des vers de Robert Browning.

Rites-de-SangRites de sang (By Blood We Live, 2014) de Glen DUNCAN – Éditions Denoël, collection Lunes d’Encre, octobre 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Ivoire

Légendaire Malima Temboz. Souverain d’un royaume n’apparaissant sur aucune carte, il arpentait jadis les plateaux de l’Afrique de l’Est. Craint des autres animaux de la savane, révéré par les hommes, son existence s’acheva sous les balles d’un esclave noir fugitif au crépuscule du XIXe siècle.
6303 de l’Ère Galactique. La Monarchie étend son règne sur plus d’un millier de mondes colonisés par l’humanité. La Terre n’est guère plus qu’un souvenir lointain. Et pourtant, le passé frappe à la porte, si l’on peut dire, de Duncan Rojas, une sommité dans son domaine. Si l’on souhaite connaître les mensurations d’une espèce défunte, ou si l’on désire estimer l’authenticité d’une reconstitution, il suffit de s’adresser à Duncan qui enquêtera pour trouver la réponse. Il n’existe pas de défi impossible à relever pour le jeune homme, bien au contraire, tout est motif pour nourrir son intellect. Aussi, même si les motifs de Bukoba Mandaka ne lui paraissent pas clair, la proposition du bonhomme attise immédiatement sa curiosité. Comment résister à la perspective d’élucider une disparition remontant à plus de 3000 ans, celle de reliques pré-galactiques : les défenses du dernier éléphant du Kilimandjaro, le légendaire Malima Temboz.

Un temps multi-publié sous nos longitudes, Mike Resnick a connu une longue éclipse après la disparition de la collection « Présences du Futur ». Précédé des rééditions de Kirinyaga – incontestablement son chef-d’œuvre – et de Santiago – sympathique space opera sans plus –, Ivoire conjugue les deux principales sources d’inspiration de l’auteur. Cela se voit dans la structure même du roman, alternant plusieurs points de vue : celui du conte, de l’enquête et du récit.

Signalons sans tarder que la partie africaine s’avère la plus intéressante. Mike Resnick s’approprie l’art des griots avec talent, faisant de l’investigation de Duncan Rojas une quête initiatique et un retour aux sources du mythe. Par de fréquents aller-retour, il créé une tension dramatique, dont le dénouement apparaît bien moins important, comparé au cheminement individuel des personnages.

Pour le reste, rien de neuf sous le soleil. À vrai dire, les ressorts et le contexte d’Ivoire se révèlent très convenus. Un empire (royaume) galactique, des ET qui n’auraient pas dépareillé au temps des pulps, une atmosphère de frontière empruntée à Star Wars
L’argument SF chez Mike Resnick reste minimaliste. Il ne sert que de toile de fond à des motifs fades ne prêtant guère à l’enthousiasme. D’une écriture utilitaire, Resnick flirte avec les stéréotypes usés d’une SF surannée. Il joue sur les registres de l’humour, de l’aventure, du drame, maniant une palette d’émotions variées, mais banale, sans éclat, et l’on s’ennuie en lisant les épisodes simplistes qui jalonnent l’enquête de Duncan Rojas.

Au final, Ivoire apparaît très en deçà des réussites totales que sont Kirinyaga et la Trilogie infernale (Enfer, Purgatoire et Paradis). Ces œuvres constituent le point culminant d’une bibliographie basculant par ailleurs trop souvent dans la redite et la médiocrité.

ivoireIvoire – Une légende du passé et du futur (Ivory : A legend of past and future, 1988) de Mike Resnick – Réédition Folio/SF, septembre 2010