Le Monde de Satan

Avec la parution du roman Le Prince-Marchand en 2016, les éditions du Bélial’ ont entamé, sous la houlette de Jean-Daniel Brèque, traducteur et maître d’ouvrage pour l’occasion, la publication presque intégrale des textes ressortissant à « La Ligue polesotechnique », première époque de «  La Civilisation Technique », l’un des cycles majeurs de Poul Anderson. Le temps passant très vite, le quatrième tome est désormais disponible. L’amateur y trouvera une traduction très révisée du roman Le Monde de Satan, et un inédit sous la forme d’une novelette intitulée « L’Étoile-Guide ». Pour qui serait passé au travers des trois précédents volumes, peut-être n’est-il pas inutile de procéder à un bref rappel. Dans le futur, le Commonwealth englobe une multitude de planètes et de colonies habitées par des humains et des extraterrestres, rebaptisés sophontes. Mais la véritable puissance reste l’association des libres marchands, la fameuse Hanse galactique, dont les affaires s’autorégulent dans le respect des principes de l’intérêt bien compris, de la concurrence libre et non faussée, contribuant ainsi à la stabilité de la civilisation technique. Si Le Prince-Marchand avait été l’occasion de découvrir Nicholas van Rijn, le fondateur de la Compagnie Solaire des Épices & Liqueurs, personnage fantasque, jouisseur et roublard au langage fleuri, les tomes suivants nous ont permis, au fil d’aventures périlleuses et un tantinet répétitives, de lier connaissance avec d’autres collaborateurs de la compagnie, en particulier le trio de pionniers marchands formés par David Falkayn, Chee Lan et Adzel. Un aristocrate beau gosse et intelligent, parfait cliché pour belle-mère, une Cynthienne menue et d’apparence faussement adorable, à la langue bien affûtée et au caractère caustique, et enfin un Wodenite, sophonte à l’impressionnante envergure de centaure mâtiné de saurien ne laissant pas deviner sa nature débonnaire et non-violente. Bref, trois mousquetaires au service d’un quatrième tenant plus de Falstaff que de d’Artagnan.

Si Le Monde de Satan permet de renouer avec cette complicité, voire cette amitié indéfectible, forgée au fil des missions accomplies pour le compte de van Rijn, le présent roman relève surtout d’un changement dans la continuité. Aucune allusion politique malvenue dans cette assertion, même si le regard de Poul Anderson sur la Ligue polesotechnique se fait progressivement plus désabusé, surtout dans le texte « L’Étoile-Guide ». Certes, les péripéties vécues par van Rijn et consorts ne brillent toujours pas par leur originalité. On reste dans une veine populaire, où l’humour, le rythme soutenu et les stéréotypes confèrent au récit un caractère divertissant indéniable, sans pour autant renoncer complètement à la science, notamment dans des passages flirtant avec une hard SF au didactisme un tantinet agaçant. Quant au changement mentionné plus haut, d’abord sous-jacent, il perce de plus en plus au travers d’Adzel, sans doute le plus sensible à l’égoïsme bien compris de la Ligue polesotechnique, puis de Coya, la petite-fille de van Rijn, au point de briser la belle entente qui prévalait entre les associés dans Le Monde de Satan. Si le roman s’achève en effet sur une note joyeuse, celle-ci est sévèrement tempérée à la lecture de « L’Étoile-Guide ». Le cabotinage du prince-marchand et l’esprit d’entreprise cèdent alors la place à l’amertume et au dégoût.

Mésestimé lors de sa première parution en France, comme en témoigne la critique assassine de Jean-Pierre Andrevon dans Fiction, Le Monde de Satan apparaît pourtant comme l’apogée des aventures de van Rijn, Falkayn, Chee Lan et Adzel. Mais, l’apogée comme l’orgueil précèdent toujours la chute, déjà annoncée par la novelette «L’Étoile-Guide ». En cela, le quatrième tome de «  La Hanse galactique » apparaît comme un ouvrage de transition, entre optimisme et fatalisme, bouffonnerie et drame, John W. Campbell et Paul Valéry. Le laissez-affairisme et la ploutocratie étant désormais au cœur du Commonwealth, les temps sont dorénavant ouverts pour Le Crépuscule de la Hanse, ultime tome du cycle. Ne cachons pas notre impatience.

Le Monde de Satan – La Hanse galactique T. 4 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2018 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

Capitaine Futur : Le Triomphe

Voici déjà le quatrième volet des aventures du Capitaine Futur, le héros des quadras et quinquas, fans de l’anime du studio japonais Toei Animation. Une nouvelle fois traduit par Pierre-Paul Durastanti dans la collection « Pulps » dont il est par ailleurs l’initiateur et l’animateur infatigable, l’ouvrage ne décevra pas les amateurs de rétro-fiction. Rien de neuf en effet sous le soleil des neuf planètes, une fois de plus menacées par un péril insidieux et implacable.

Ne lésinons pas sur les superlatifs car ils composent l’ordinaire du sorcier de la science, ce géant roux dont la carrure athlétique n’a d’égale que l’esprit vif et alerte. Meneur né des Futuristes, cette association de héros extraordinaires, à laquelle le gouvernement planétaire fait appel lorsque le désordre se répand parmi les peuples du Système solaire, Curt Newton ne semble animé que par la passion de la connaissance et un sens de la justice surhumain. Cette fois-ci confronté au seigneur de la vie, un mystérieux criminel promettant la jeunesse éternelle aux plus chenus des citoyens, via un élixir aux effets secondaires mortels, il doit prêter une nouvelle fois main forte à la police des planètes, incapable de déjouer la redoutable accoutumance qui se répand dans les neufs mondes. La routine, en somme, dans le plus pur registre du pulp et du comics dont Edmond Hamilton applique les recettes avec cette série née dans les années 1940.

L’amateur retrouvera donc la démesure d’une intrigue ne s’embarrassant guère de vraisemblance, lui préférant la patine d’une histoire recyclant des motifs plus anciens, comme ici celui de la fontaine de jouvence. Inutile en effet d’attendre autre chose que le dépaysement suranné d’un space opera trépidant, où une péripétie en chasse une autre, sur fond de ranch saturnien, de forêt de champignons aux spores mortels et de brumes impénétrables hantées par des hommes oiseaux. L’aventure à un saut d’astronef ou de voiture fusée, jalonnée par les saillies d’un humour potache, certes un tantinet répétitif, avec une foi dans le progrès scientifique chevillée au corps. Toute une époque et un état d’esprit différent, celui qui prévalait durant l’âge d’or américain, mais avec une légère touche de nostalgie dont on goûte un aperçu dans la salle des trophées du Capitaine Futur.

Bref, Le Triomphe, quatrième aventure du Capitaine Futur, reste un texte d’une exubérance juvénile, à peine entaché par quelques tournures familières, qui ne cède rien en matière de distraction sans conséquence. Et, ce n’est pas un fan de Starwars qui lui jettera la première pierre.

Capitaine Futur 4 : Le Triomphe (Captain Future’s Challenge, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « pulps », mars 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Barrière mentale et autres intelligences

Depuis sa naissance préhistorique, l’humanité n’a jamais été confrontée à plus grande menace que celle de l’accroissement exponentielle de son intelligence. Une révolution surpassant toutes celles ayant influé son mode de vie, du néolithique à l’ère industrielle. Ce phénomène cosmique affecte jusqu’à la plus infime existence, dressant les animaux domestiques contre leur maître et rendant la faune sauvage plus apte à déjouer les pièges humains. Mais, plus intelligent ne veut pas dire plus raisonnable. L’irrationalité croît à mesure que se dispersent les effets du champ de force qui inhibait les réactions électrochimiques du cerveau. Les hommes se découvrent ainsi de nouvelles facultés, mais surtout ils prennent conscience de leur finitude, flirtant avec la folie ou usant de leur (sur)nature toute neuve pour satisfaire leurs envies, haines ou conforter leurs préjugés. Bref, le chaos s’annonce, à moins qu’une poignée d’hommes résolus ne prennent le destin de l’humanité en main afin de la guider vers les étoiles.

Publié au Bélial’, Barrière mentale et autres intelligences se compose de la réédition du roman éponyme et de trois nouvelles axées sur la thématique de l’intelligence. Le roman bénéficie d’une révision de sa traduction par Pierre-Paul Durastanti, d’un avant-propos de Jean-Daniel Brèque, infatigable passeur de l’œuvre de Poul Anderson, et d’une postface de Suzanne Robic & Karim Jerbi, deux spécialistes en neuroscience. Autant dire que cette réédition réunit toutes les conditions pour rendre justice à un titre jusque-là fort malmené dans nos contrées.

Barrière mentale se révèle assez différent des romans d’aventure de Poul Anderson, « Hanse galactique » et autre « Patrouille du temps », même si l’on y retrouve l’attrait de l’auteur pour l’espace, son goût de la liberté et un certain sens du tragique. Loin de l’univers fun des pulps, il y traite des conséquences sur l’homme et sur sa civilisation d’une explosion soudaine de son intelligence. Entre l’Amérique et le monde, la ville et la campagne, l’universel et l’intime, on suit ainsi plusieurs personnages touchés par la tempête électrochimique qui se déchaîne sous leur crâne. Si certains appréhendent l’avenir avec optimisme, analysant sereinement les nouvelles potentialités qui s’offrent à leur intelligence décuplée, d’autres sombrent dans la dépression, l’hybris ou la folie. La civilisation humaine en ressort bouleversée, en proie à des tiraillements dont on ne perçoit l’ampleur qu’à la marge, via le vécu de quelques personnages. une métamorphose touchant à la fois la science, la technologie, la psychologie, l’organisation sociale, politique et le langage, voire même la philosophie.

Optant pour la multi-focalisation afin de restituer le changement global impulsé par l’accroissement d’intelligence, Poul Anderson ne pousse pas le foisonnement aussi loin qu’on pourrait l’espérer. Le roman se contente de dessiner une sorte de patchwork dont certains motifs se détachent plus que d’autres. Selon Jean-Daniel Brèque, la faute en incombe aux contraintes éditoriales de l’époque, le roman étant paru en 1954, période pendant laquelle la SF se devait de faire court. En dépit de ce bémol, le récit recèle pourtant quelques belles spéculations. Pour commencer, cette évolution du langage résultant de la mutation de l’esprit humain que l’auteur s’efforce de retranscrire sous une forme écrite réduite à des notions logiques où prévaut l’implicite. Mais, on y trouve aussi une proposition de réorganisation de la société sur des bases libertaires qui aurait tendance à faire mentir la réputation réactionnaire de l’auteur dans l’hexagone, mais confirmerait son appétence libertarienne.

S’il ne parvient pas complètement à restituer d’un point de vue universel la métamorphose de l’humanité, Poul Anderson parvient tout de même à nous faire ressentir ses effets d’un point de vue plus intime, notamment via les destins de Sheila, l’épouse effacée du physicien Pete Corinth, et de Archie Brock, l’ex-idiot du village désormais parfaitement adapté à sa nouvelle condition. Les segments du récit où l’on côtoie ces personnages apparaissent sans doute comme les plus réussis du roman, du moins les plus propices à l’émotion. Ils ne sont pas sans évoquer Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes, autre classique de la science fiction.

Notre lecture de Barrière mentale s’achève ainsi sur un sentiment d’inachèvement, l’impression d’avoir découvert une histoire ambitieuse dont les spéculations ne s’accordaient pas tout à fait au cadre étriqué de la SF des années 1950. Pour autant, le roman semble un jalon important dans l’œuvre de Poul Anderson.

Barrière mentale et autres intelligences (Brain Wave, 1954) de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, juin 2013 (roman et nouvelles, traductions révisées de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Ballet de sorcières

Titre moins connu que les aventures du « Cycle des Épées » ou que Le Vagabond, voire « La Guerre uchronique », du moins dans le cercle des lecteurs de Science fiction, Ballet de sorcières (un jeu de mots coupable que je n’aurais jamais osé, quoique… ) ne dépare finalement pas du tout dans la bibliographie de Fritz Leiber, où ce court roman dégage un petit parfum désuet, loin d’être désagréable.

Lorsque le roman commence, la carrière de Norman Saylor, dont la réputation repose en grande partie sur l’étude des analogies entre superstitions primitives et névroses modernes, semble sur le point de prendre un tournant capital. La chaire de sociologie d’une université convoitée lui semble enfin promise. L’affaire est d’importance pour Norman car il a connu bien des difficultés afin de se faire accepter au sein du monde universitaire de la petite ville où il travaille. Fort heureusement, il a bénéficié de l’influence de son épouse Tansy, gagnant peu-à-peu la confiance d’un milieu où l’avis des femmes importe davantage que le savoir et les compétences.

« Norman Saylor n’était pas homme à aller fouiner dans le boudoir de sa femme. Et c’est en partie pour cette raison-là qu’il le fit. »

Dans ce court roman, Fritz Leiber introduit d’emblée l’événement déstabilisateur, ne s’embarrassant pas d’un préambule longuet ou d’un chapitre d’exposition fastidieux. D’entrée de jeu, le raisonnable Norman Saylor est amené à reconsidérer ses certitudes sur la conduite du monde moderne. Sa stupéfaction est en effet grande lorsqu’il découvre que sa femme pratique la sorcellerie à son insu. Mais, Tansy n’est pas un cas particulier puisque toutes les femmes sont des sorcières. Réprouvant l’aspect irrationnel de sa trouvaille, il rejette le phénomène et convainc son épouse d’abandonner des pratiques que la raison réprouve. Puis, le doute fait irruption dans son esprit, renforcé par des faits qu’il aurait considéré comme anodins sans cette connaissance obtenu par hasard. Le malaise s’installe, fait son nid à son domicile et sur son lieu de travail pour finalement éclater au grand jour, bouleversant sa routine bien ordonnée.

« La magie est une science pratique. Il y a une différence énorme entre une formule de physique et une formule magique, bien qu’elles portent le même nom. La première décrit, en brefs symboles mathématiques, des relations générales de cause à effet. Mais, une formule magique est une façon d’obtenir ou d’accomplir quelque chose. Elle prend toujours en considération la motivation ou le désir de la personne invoquant la formule : avidité, amour, vengeance ou autres. Tandis que l’expérience de physique est essentiellement indépendante de l’expérimentateur. En bref, il n’y a pas, ou presque pas, de magie pure comparable à la science pure. »

Ballet de sorcières a le charme suranné des récits classiques des années 1940. Le surnaturel est prétexte à une étude de mœurs et une analyse sociale empreinte d’une ironie feutrée. Le récit s’enchaîne sobrement, sans effusion pyrotechnique, poussant la logique fictive jusqu’à son terme, avec en prime une petite pirouette finale. Bref, pour les amateurs de récits fantastiques classiques, Ballet de sorcières est un plaisir coupable, n’étant pas sans évoquer la série Bewitched avec Elizabeth Montgomery. Avis aux curieux.

Ballet de sorcières (Conjure wife, 1943) de Fritz Leiber – Librairie des Champs-Elysées, collection « Le Masque Fantastique », 1976 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Mary Rosenthal)

La Grande machine

« Juste avant qu’il n’aperçoive la fille effrayée, le monde aux yeux de Carr Mackay fut comme frappé de mort. Chacun a fait cette expérience. Brusquement, la vie semble déserter toute chose. Les visages familiers se réduisent à des dessins abstraits. Les objets usuels paraissent insolites. Les bruits prennent une résonance artificielle. Bien sûr, c’est une impression passagère, mais elle cause un malaise. »

Malaise. Voilà l’impression troublante et tenace ressentie par Carr Mackay lorsqu’une inconnue pénètre dans le bureau de l’agence de placement où il travaille. Employé besogneux, apprécié de ses collègues, le bonhomme fait l’unanimité autour de lui. Loin de s’effacer, ce malaise persiste après le départ de l’inconnue, l’amenant à considérer le monde d’un regard neuf. D’abord incrédule, puis soupçonneux, Mackay doit finalement se faire une raison. Le monde tel qu’il l’a toujours connu, n’est qu’une immense machine. Un fait avéré depuis la nuit des temps. Et dans ce monde, seuls quelques privilégiés – les éveillés – jouissent du droit d’être véritablement vivants.

« Quand des gens s’éveillent, ils ne savent pas s’ils doivent être bons ou mauvais. Ils balancent entre les deux. Et puis ils finissent par tomber d’un côté ou de l’autre, le plus souvent du mauvais côté… »

Le monde recèle toutefois mille dangers pour un éveillé. Il doit rester à sa place dans la machine, veillant à sa bonne marche afin d’éviter d’être broyé par ses engrenages. Mais surtout, il doit prendre garde à ne pas se révéler aux yeux des autres éveillés qui ne se montrent pas tous altruistes. Un fait dont Mackay va faire l’amère expérience.

Court roman, La Grande machine brille surtout par la simplicité de son argument de départ. Comme quoi, les recettes les plus simples semblent les meilleures lorsqu’un auteur habile tient la plume. Avec peu de mots et guère davantage d’effets, Fritz Leiber met en place une atmosphère étrange, pour ne pas dire inquiétante, prétexte à une intrigue ne ménageant guère de temps morts. La situation initiale se fonde sur un constat clair et pessimiste : le monde est une machine et les hommes sont les rouages de celle-ci. Point de libre-arbitre ou de prédestination. Juste l’accomplissement répétitif, jusqu’à l’usure finale, d’une fonction précise dans le mécanisme de la Grande machine. Bien entendu, les hommes ne contrôlent pas la distribution des rôles. Leur fonction se limite à énoncer un texte pré-écrit, à jouer une partition imposée par avance, à rejouer les mêmes gestes, les mêmes protocoles sociaux. Encore et encore…

Dans un tel monde, les possibilités sont multiples pour les êtres éveillés. Ils disposent d’un pouvoir immense, agissant à leur guise, en bien ou en mal, tout en s’amusant aux dépends des non-éveillés. Sous les yeux du lecteur, la normalité bascule ainsi progressivement vers le fantastique, un genre dans lequel Fritz Leiber excelle. Peu importe si l’on ne connaît pas les motivations des créateurs du monde. L’étrangeté de la situation, une intrigue quasi-théâtrale (un ressort récurrent dans l’œuvre de l’auteur) respectant unité de temps, de lieu et d’action, contribuent à capter l’attention. Une impression favorable renforcée par cet humour à froid si caractéristique chez Fritz Leiber. Un humour très réjouissant puisque sans illusion quant à la nature humaine.

Au final, La Grande Machine est un récit plaisant, suscitant une angoisse sourde, dont le style old-school et l’atmosphère fantastique, rappellent le meilleur des épisodes de la série The Twilight Zone. Une lecture pour la nostalgie en somme.

La Grande machine (You’re all alone, 1953) de Fritz Leiber – Casterman, collection « Autre temps, autres mondes », septembre 1978 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Alain Dorémieux)

Les Loups des étoiles

La galaxie a peur. La galaxie tremble devant les déprédations des Varnans, ceux que tous surnomment les Loups des étoiles. Sans doute inspirés par les méfaits des vikings, ce peuple sauvage déclenche régulièrement des raids, mettant à sac les richesses des empires et royaumes de la Voie lactée. Usant de leur force physique et de leurs réflexes inouïs, acquis sur leur planète natale où la gravité est écrasante, ils affrontent sans peur les croiseurs de leurs victimes, raflant les trésors des mondes qui les craignent. Parmi les Loups des étoiles, Morgan Chane fait figure d’exception. Élevé sur Varna après la mort de ses parents missionnaires terriens, il s’est adapté à la gravité, développant des capacités physiques exceptionnelles et une indépendance d’esprit insolente. Fuyant la vendetta d’un des plus puissants clans de la planète, il ne doit la vie qu’à John Dilullo. Ayant démasqué le loup blessé, le capitaine mercenaire décide d’utiliser ses capacités pour achever une mission compliquée. Des confins de Vhol (L’Arme de nulle part), d’où est exhumée une arme antédiluvienne invincible, au monde natal des loups (Le Monde des loups), en passant par le système d’Allubane où l’autarcie jalouse de ses ha-bitants cache une technologie dangereuse (Les Mondes interdits), Dilullo et Chane apprennent petit à petit à se connaître au cours d’aventures périlleuses, n’hésitant pas à échanger à fleuret moucheté railleries et sarcasmes divers.

Lorsqu’il écrit la série des « Loups des étoiles », Edmond Hamilton n’est plus vrai-ment un perdreau de l’année. Père du space opera, auteur chenu dont la carrière a dé-buté quarante ans plus tôt, à l’époque des pulps, le bonhomme fait figure de dinosaure lorsque paraît en 1967 le premier tome des aventures de Morgan Chane. Et effectivement, on ne peut s’empêcher de trouver anachroniques les trois romans qui composent cette série, même si leur caractère épique et le world-building pseudo-scientifique démontrent une grande maîtrise de la narration. Car Edmond Hamilton a du métier. Il sait y faire pour provoquer la suspension d’incrédulité et titiller le sense of wonder. Ses descriptions de la galaxie réjouissent les yeux par leur lyrisme un tantinet pompier. La caractérisation de ses personnages, qui tiennent plus de l’archétype que d’un portrait psychologisant, prône l’efficacité et suscite la complicité du lecteur. Bref, « Les Loups des étoiles » détonne quelque peu à une époque où le prix Hugo récompense Dune, Révolte sur la Lune, Seigneur de lumière, Tous à Zanzibar, et où 2001, l’Odyssée de l’espace s’apprête à sortir au cinéma.

Pourtant, pour peu qu’on se laisse porter par les péripéties des aventures de Morgan Chane, le seul Loups des étoiles non natif de Varna – le monde d’origine de cette espèce adepte du pillage –, et pour peu que l’on soit séduit par la connivence quasi-filiale qu’il entretient avec John Dilullo, le dur-à-cuire de la vieille Terre, « Les Loups des étoiles » se révèle une lecture divertissante. Au moins autant que le visionnage d’un épisode de Star Wars dont l’univers puise sans vergogne dans l’œuvre d’Hamilton. Sachant que Leigh Brackett a contribué au scénario de L’Empire contre-attaque, il n’est guère étonnant de voir Han Solo com-me un émule de Morgan Chane, wookie y compris. Tout ceci n’empêche cependant pas l’auteur américain de rechercher une certaine vraisemblance, en reprenant à son compte la thématique de la panspermie et la théorie de l’évolution pour remplir la galaxie de peuples à la couleur de peau chatoyante et à la constitution adaptée à leur environnement. Et même s’il ne se montre guère féministe dans sa représentation de la femme, il laisse infuser quelques préoccupations des années 1960, notamment dans Les Mondes interdits, où l’on peut percevoir l’Errance Libre comme une allusion à peine voilée à la consommation de drogue.

Petit plaisir de lecture, « Les Loups des étoiles » amusera sans doute les amateurs d’une science-fiction confite dans les clichés du space opera. Une acception du genre datée, popularisée sur le grand écran par Star Wars, et dont on ne peut pas renier le plaisir sentimental qu’elle suscite.

« Les Loups des étoiles » de Edmond Hamilton – Rééditions Folio SF, 2003 (ouvrage se composant de L’Arme de nulle part, Les Mondes interdits et Le Monde des loups, traduit de l’anglais [États-Unis] par Richard Chomet)

La Saga des étoiles

Avant de se voir coller l’image kitschissime de Star Wars, la science-fiction a longtemps été réduite à celle du space opera débridé issu des pulps, où tout paraissait bigger than life. En ce temps-là, sur le fond étoilé de la Galaxie, les archétypes un brin naïfs fusaient dans leurs astronefs fuselés, explorant des planètes sauvages, sur le qui-vive, prêts à dégainer l’arme ultime contre toute menace indicible ou plus simplement un pistolet atomique. Les princesses à sauver des griffes maléfiques d’une entité quelconque abondaient et on trouvait toujours un défi à relever, histoire d’occuper le temps ou de repousser plus loin les frontières de la civilisation (forcément américaine). De ce décor teinté d’inventions pseudo-scientifiques, rayons subspectraux plus rapides que la lumière et autres stases protégeant les hardis pilotes des accélérations surhumaines, Edmond Hamilton a fait le quotidien de John Gordon, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale et ex-pilote de bombardier  (Buck Rogers, vous avez dit ?), peaufinant au passage sa réputation de faiseur d’aventures spatiales.

Découpé en deux livres, la « Saga des étoiles » convoque le ban et l’arrière-ban du sense of wonder, n’hésitant pas à piller le scénario du Prisonnier de Zenda et un contexte inspiré de la Guerre froide, menace atomique y comprise.

Paru en 1949, Les rois des étoiles apparaît comme un condensé échevelé et un tantinet roublard des récits édités dans les pulps. En parfait candide dont l’esprit américain devient l’objet d’un échange avec celui du prince Zarth Arn, John Gordon vole de merveilles en merveilles, emporté par une succession d’événements imprévus dont il ne peut que subir les conséquences, s’adaptant avec une chance inouïe aux circonstances. Dans un empire aux proportions cosmiques, sorte de commonwealth foisonnant, qui domine la Galaxie dans le futur, il passe ainsi de l’extase à l’effroi, dans la crainte permanente de voir sa véritable identité démasquée, tombant amoureux de la princesse avec laquelle on le marie pour la forme, afin de renforcer les alliances face à la menace du tyran Shorr Kan. Heureusement, la ravissante créature ne tarde pas à succomber à son charme exotique, ce qui en dit long sur le sex-appeal de l’an 200000… Bref, Edmond Hamilton aligne les poncifs et les rebondissements avec l’entrain d’un forain à la foire, régalant son lectorat d’un récit léger, jalonné de quelques morceaux de bravoure propres à susciter un enthousiasme juvénile.

Le retour aux étoiles ne bénéficie pas, hélas, de la même cohérence. Paru vingt ans plus tard, en 1969, si l’on fait abstraction de l’édition française de 1968 qui comportait deux textes alors encore inédits outre-Atlantique, ce roman souffre de sa structure de fix-up composé à partir de plusieurs novelettes parues en magazine entre 1964 et 1969. On en ressort avec le sentiment d’une trame décousue et répétitive, où seule la première (« Les Royaumes des étoiles ») et quatrième partie (« L’Horreur venue de Magellan ») paraissent se dégager de l’ensemble. Hamilton y rejoue le coup de l’invasion par une puissance occulte et donne une vision un tantinet plus bariolée de la Galaxie, convoquant quelques créatures non humaines. Les amateurs de bug-eyed monsters apprécieront. Mais surtout, il fait évoluer un poil le personnage féminin, époque oblige, lui donnant plus de substance et de caractère, même si cela ne l’empêche pas de tomber finalement dans les bras de son homme. Enfin, il écarte John Gordon pour donner le beau rôle à Shorr Kan, ressuscité pour l’occasion, histoire de désamorcer la naïveté du propos tout en y apportant une touche bienvenue de modernité et d’humour (quoique chaussé de gros sabots).

Au final, « La Saga des étoiles » n’usurpe pas sa réputation de classique du space opera. Au fil du temps, le récit des aventures cosmiques de John Gordon s’est ainsi couvert d’une patine désuète, mais non dépourvue de charme, et d’une aura teintée de sépia, aptes à susciter la nostalgie de l’âge d’or de la science-fiction américaine, comme en témoigne Souvenirs de l’empire de l’Atome, l’hommage récent en bande dessinée de Smolderen et Clérisse.

« La Saga des étoiles » de Edmond Hamilton – Réédition J’ai lu, 2018 (ouvrage se composant de Les Rois des étoiles et Le retour aux étoiles, traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Malar et Franck Straschitz)

Capitaine Futur : Le Défi

La vie des super-héros est monotone. Pas cette monotonie banale faisant le quotidien du citoyen lambda. Non, plutôt une routine fondée sur le combat, sans cesse à recommencer, contre le Mal. Le Capitaine Futur ne fait pas exception. À peine a-t-il vaincu un ennemi qu’un autre surgit pour lui lancer un nouveau défi. Cette fois-ci, c’est l’approvisionnement en gravium du système solaire qui est menacé. La matière première des égaliseurs de gravité nécessaires à la navigation spatiale des personnes et des biens. Autant dire une catastrophe, la fin de toute civilisation supérieure évolué et du commerce, l’effondrement prédit par les apôtres de mauvais augure. N’hésitons pas sur l’emphase, histoire d’être en phase avec le sujet. Sans gravium à la ceinture, plus de céréales de jupiter ou de viande des ranchs de Saturne. Plus de fruits de mer de Neptune. Et, ne parlons même pas des vins de France, cette contrée étrange de jaune vêtue, qui inondent les restaurants huppés de la jet set des neufs planètes.

Pour le Capitaine Futur, voilà un défi à sa taille. D’autant plus qu’il est lui-même la cible du Destructeur, le malfaisant à l’œuvre dans sa combinaison noire intégrale, très seyante au passage, qui nourrit le projet d’assécher le système solaire. Après l’échec de l’Empereur de l’espace et du Docteur Zarro, l’infâme a bien compris qu’il doit neutraliser le Sorcier de la science afin d’arriver à ses fins. Dans les chaumières de Pluton, on frémit d’avance. Et pas seulement de froid sous le blizzard glacial…

« Dans la mélopée grondante de ses cyclotrons, ses tuyères poussées à plein régime barattant un sillage d’écume ignée, le navire fonçait sur la mer éclairée par la lune. »

Avec ce troisième épisode des aventures du Capitaine Futur, l’habitué renoue avec le pulp décomplexé et le space opera grandiloquent. Un univers naïf, tout en superlatif, archétype et sense of wonder suranné, non exempt de lyrisme et d’imagination lorsque les circonstances s’y prêtent, mais relevant au final d’une conception très américaine du futur. Plus vite, plus haut, plus fort ! Le héros hamiltonien et ses compagnons, les Futuristes, aka Simon le Cerveau vivant, Grag le géant de fer et Otho l’androïde élastique, multiplient les exploits pour sauver les neuf planètes du chaos, s’exposant aux radiations mortelles du soleil et aux attaques de créatures effrayantes. Sans s’accorder un instant de répit, il traversent un système solaire à la géographie fantaisiste, de la ceinture d’astéroïdes, entre la Terre et Mars, aux océans de Neptune, sous la menace constante du mystérieux Destructeur et de ses sbires, prêts à les transformer en marionnettes habitées par une volonté étrangère. Heureusement, ils ne manquent pas de ressources et peuvent compter sur l’aide d’Ezra Gurney le marshal chenu de la Police des planètes, et de Joan Randall qui, entre deux cris angoissés, fait surtout tapisserie en attendant que le Capitaine l’invite à danser.

A suivre donc (la routine), avec le prochain opus des aventures du Capitaine Futur, annoncé pour 2019 au bélial’ sous le titre Capitaine Futur : Le Triomphe. Sans péril, on espère. Car sinon, où se trouve la gloire ?

Capitaine Futur 3 : Le Défi (Captain Future’s Challenge, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « pulps », mars 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Ce monde est nôtre

Comme le rappelle en préface Natacha Vas-Deyres, François Bordes a connu une double vie. D’abord en tant que scientifique, paléontologue réputé pour ses découvertes archéologiques et ses recherches dans le domaine de la Préhistoire paléolithique, une de ses sources d’inspiration littéraire, on va le voir. Puis, comme écrivain de science-fiction, sous le pseudonyme de Francis Carsac. Un nom ne manquant pas de susciter l’émoi chez les lecteurs chenus ou les amateurs de l’âge d’or de la SF américaine. Car, s’il est un courant auquel on peut rattacher incontestablement l’auteur français, c’est bien celui où se sont illustrés des Poul Anderson, Robert Heinlein, Edmond Hamilton et bien d’autres. Ce monde est nôtre acquitte sans rougir son tribut à ces faiseurs de monde futurs dont les spéculations se conjuguent avec bonheur aux ressorts de l’aventure. Mais si les grands maîtres de la SF américaine apparaissent comme une source d’inspiration évidente, ceci ne doit pas faire oublier l’apport européen, en particulier celui de Rosny Aîné. Bref, l’auteur français opère une sorte de syncrétisme entre ses lectures adolescentes et son domaine d’expertise scientifique.

Les petites femmes vertes...Ce monde est nôtre relève du space opera et de sa dérivée plus terrestre, le planet opera. Pour être le plus exact possible, il s’agit d’une suite à un précédent roman, Ceux de nulle part, paru en 1954, dont la méconnaissance ne nuit cependant pas à la lecture du présent ouvrage. Dans l’avenir, l’humanité a rejoint une vaste fédération cosmique, la Ligue des Terres humaines, composée de plusieurs races humaines, proches par la physiologie et la psychologie. Francis Carsac développe en effet toute une réflexion autour de la notion « d’humain », fondant en grande partie ses spéculations sur ses recherches dans le domaine de la paléontologie. Résolument décentralisée et un tantinet anarchiste, cette civilisation applique avec intransigeance un principe dicté par la rationalité. L’Histoire des humains a hélas prouvé que l’existence de plusieurs souches humanoïdes sur une même planète ne pouvait générer que la guerre. Aussi, pour éviter ce risque, la Ligue des Terres humaines a établi la Loi d’Acier. Autrement dit, l’exil forcé de la population surnuméraire et son installation sur un autre monde, dépourvu de voisins humains. Un principe rendu d’autant plus nécessaire qu’il s’agit d’épargner les forces vives des hommes, déjà rudement éprouvées par la guerre contre les Misliks, une espèce non-humaine ayant la fâcheuse habitude d’éteindre les soleils pour convertir les mondes à ses propres conditions de vie. Dépêchés sur les planètes à problème, les Coordinateurs de la Ligue des Terres humaines sont ainsi chargés d’évaluer la situation avant de procéder au jugement le plus juste possible. Ce monde est nôtre ne se cantonne donc pas strictement à l’action, même si l’intrigue ressort en grande partie de cette logique narrative. Avec l’application de la Loi d’Acier, Francis Carsac aborde des considérations plus éthiques, confrontant les Coordinateurs envoyés sur la planète Nérat à un véritable dilemme moral. Un choix d’autant plus difficile qu’ils doivent évaluer la légitimité à demeurer sur place de trois populations dont ils côtoient amicalement quelques spécimens.

Rythmée et distrayante, l’intrigue de Ce monde est nôtre ne manque également pas d’imagination. Francis Carsac puise en partie dans les traditions de sa région natale pour faire des Vasks un peuple montagnard, à la culture agro-pastorale très proche de celle des Basques. De son côté, la Bérandie semble toute entière issue des pages des romans de chevalerie de Walter Scott, ressuscitant les us et pratiques de la féodalité, pour le meilleur et le pire. Quant aux Brinns, ils vivent un âge de pierre mâtiné de vestiges d’industrie anachroniques, comme par exemple cette faculté à fabriquer du verre trempé d’une façon très moderne. Tous revendiquent la possession de Nérat, par droit du travail, par ancienneté ou par attachement sentimental aux lieux. Pourtant, seul l’un de ces peuples demeurera. Plus de 280 pages seront nécessaires aux Coordinateurs pour rendre leur décision. Des pages pendant lesquelles, ils vont assister à un coup d’État, participer à une guerre, affronter les dangers d’une faune pas si amicale que cela. De l’aventure saupoudrée d’une pincée de sense of wonder et d’ethnologie.

Au final, la réédition de Ce monde est nôtre se révèle un choix judicieux, permettant de faire découvrir aux plus jeunes lecteurs un roman ne se trouvant plus guère que sur le marché de l’occasion. Accessoirement, ce récit épique m’a donné l’envie d’approfondir ma connaissance de l’œuvre de Francis Carsac. Un auteur qui gagne à être connu.

Ce monde est nôtre de Francis Carsac – Réédition L’arbre vengeur, mai 2018 (Éditions Gallimard & Hachette, collection « Rayon fantastique », 1962)

Le Dernier chant des Sirènes

Si l’on connaît surtout Poul Anderson pour son œuvre science-fictive, l’auteur américain n’a pas pour autant dédaigné la fantasy, recherchant son inspiration du côté de l’histoire médiévale et de la mythologie scandinave. Le Dernier Chant des Sirènes ne figure pas parmi ses titres les plus mémorables. Du moins, s’il faut chercher un peu, des romans comme Trois Cœurs, trois lions, La Saga de Hrolf Kraki ou encore Tempête d’une nuit d’été viennent plus facilement à l’esprit. Paru jadis au Fleuve noir dans sa collection « Les Best-sellers », le roman est issu de la novella The Merman’s Children, disponible dans nos contrées sous le titre Les enfants du nixe (cf Le Manoir des Roses, Le livre d’or de la science-fiction), et de la nouvelle The Tupilak.

Passé un prologue faisant un peu pièce rapportée, le récit débute au Danemark dans la cité sous-marine de Liri où vivent paisiblement des nixes, variante scandinave de nos ondins. Suite à l’exorcisme d’un religieux trop zélé, ses habitants sont dispersés. La majorité des survivants suit son roi dans un périple qui les fait échouer sur la côte dalmate. Les autres, les quatre enfants du roi, des hybrides nés de l’union avec une humaine, restent en arrière, le temps de trouver à la cadette un refuge. Confiée aux bons soins d’un prêtre, elle accepte finalement le baptême, troquant aussitôt ses origines et souvenirs contre une âme immortelle. L’irréversibilité du processus oblige sa fratrie à lui procurer l’argent nécessaire pour faire un bon mariage, lui évitant ainsi le célibat et la réclusion monacale. Ils s’embarquent alors dans une chasse au trésor avec l’aide d’une femme de petite vertu.

Si la thématique du Dernier Chant des Sirènes n’est pas sans rappeler la manière de Thomas Burnett Swann, transposée bien sûr ici dans l’Europe chrétienne des XIIIe et XIVe siècle, le ton se veut beaucoup moins sensuel et nostalgique. Poul Anderson se place résolument du côté de l’Histoire, nous racontant le crépuscule d’un âge où le merveilleux côtoyait la civilisation. Et si l’atmosphère se fait plus sombre, lorgnant vers une fantasy héroïque, nul manichéisme ne vient entacher le propos. Les créatures de la féerie ne doivent pas s’effacer, comme un archaïsme ou un reliquat de superstition à éradiquer. Elles peuvent jouer leur rôle sans se poser de questions, ou opter librement pour la fusion au sein de l’humanité, contribuant ainsi à son évolution. Un cheminement dont l’un des personnages pressent qu’il conduira l’homme à élucider tous les mystères, jusqu’à ceux de la foi, et à dépasser les limites du globe terrestre pour atteindre les étoiles.

Toutefois, malgré le progressisme du propos, on ne peut s’empêcher de trouver le récit un tantinet décousu. On sent bien que l’auteur américain a voulu donner plus d’ampleur à la novella éponyme, lui adjoignant des épisodes supplémentaires qui mettent en scène d’autres créatures issues des mythologies scandinave, slave et inuit. Le périple des survivants de Liri et des enfants de son roi sert par conséquent de prétexte à une juxtaposition d’aventures, entre Groenland, Danemark et Dalmatie, marquées par les rencontres avec l’ultime selkie, un tupilak et une variante de roussalka. Malheureusement, le fil directeur unissant les deux arcs narratifs apparaît pour le moins tenu, quand il ne semble pas un peu forcé. Ajoutons à cela une traduction guère convaincante, où l’on mélange notamment les souverains danois.

Bref, si à bien des égards Le Dernier Chant des sirènes s’apparente à une lecture distrayante, on ne le retiendra pas parmi les indispensables de l’auteur américain. Ou alors, on se contentera de lire la novella Les enfants du nixe.

Le Dernier Chant des Sirènes (The Merman’s Children, 1979) de Poul Anderson – Éditions Fleuve noir, collection Les Best-sellers n°1 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Lodigiani)