Les Rois sauvages

Publié via la plateforme d’auto-édition Librinova, Les Rois sauvages ne bénéficie pas de l’aura médiatique de Pierre Péan, même s’il est fait allusion au journaliste dans le livre de David Warnery. Le roman aborde pourtant le même sujet, celui de la Françafrique, mêlant au propos politique les préoccupations plus ésotériques des crimes rituels.

Optant pour la forme de l’enquête, parfois de manière un tantinet trop didactique, l’auteur fait le choix de nous dévoiler les zones d’ombre de l’histoire récente du Gabon, prenant pour point de départ la disparition d’un enfant blanc en 1967. Si le procédé n’est pas nouveau, tout lecteur de roman noir retrouvera ses marques aisément, il est suffisamment maîtrisé ici pour susciter l’accablement, voire une forme de désespoir face à un monde irrémédiablement corrompu, en dépit de tous les discours progressistes laissant planer l’éventualité d’une alternative plus morale.

Au-delà de l’aspect fictif, Les Rois sauvages relève pour une bonne part du vécu, David Warnery ayant d’évidence retranscrit son expérience personnelle du Gabon dans les années 1980. Cela se ressent au travers des descriptions de Libreville, de la connaissance précise de la géographie des lieux, des atmosphères et des équilibres ethniques de ce petit bout d’Afrique. Mais, il s’agit ici du point de vue d’un Européen, un horsain, dont le regard reste biaisé par sa condition de privilégié, ses préjugés et une certaine forme de cynisme, en dépit de tout l’amour qu’il peut éprouver par ailleurs pour le pays et ses habitants. Les virées festives accomplies entre coopérants ou expatriés, ces tournées des « Grands ducs » où l’on s’enivre de régab entre copains et copines, terminant la soirée par un bain dans l’estuaire du fleuve komo, au bord d’une plage de sable fin, apparaissent ainsi comme une manière de s’aveugler face à la persistance de l’iniquité. On profite ainsi de la vie, de sa situation privilégiée de Blanc, conscient de côtoyer l’extrême misère au quotidien, l’injustice intrinsèque d’une dictature et la mise en coupe réglée des ressources du pays par les compagnies pétrolières étrangères, accomplie avec la complicité d’un gouvernement corrompu, la bénédiction des grandes puissances et l’appui du mentor français.

Prenant comme fil directeur l’enquête menée par Philippe, ce jeune coopérant français un tantinet idéaliste, David Wanery s’efforce de nous faire ressentir tout le poids de l’histoire post-coloniale sur le présent du Gabon, dénouant les fils d’une intrigue aussi complexe que les multiples ingérences et déprédations dont le pays reste toujours la cible, pour le plus grand malheur de sa population. Il aborde également la question des relations franco-gabonaises, autrement dit la Françafrique, mises en place à l’époque gaullienne et poursuivies jusqu’à nos jours, y compris à l’époque de Mitterrand. Une période pendant laquelle les élections ne sont qu’un simulacre, le choix du gouvernement étant déjà établi avec la collaboration de l’État français. Pas sûr que ce système soit complètement révolu. Il explore enfin les multiples hypothèses d’une enquête faisant émerger au grand jour les rivalités tribales, les exactions des réseaux mafieux et des barbouzes téléguidés par les diverses officines œuvrant dans les coulisses du pouvoir. Une longue liste de méfaits parmi lesquels figurent aussi les crimes rituels, une pratique barbare ayant suscité récemment une forte émotion populaire.

Les Rois sauvages est donc un roman noir, dans la meilleure acception du terme, dont bien des auteurs installés devraient s’inspirer. Grand merci à Eric Maneval pour avoir attiré mon attention sur ce premier roman de David Warnery.

Les Rois sauvages – David Warnery – Éditions Librinova, 2019