La Cité des nuages et des oiseaux

Annoncé sur les réseaux sociaux et la blogosphère comme la sensation forte de la rentrée dans le domaine de l’imaginaire, La Cité des nuages et des oiseaux se révèle au final à la hauteur de ce buzz très favorable, au point de réveiller chez les plus chenus des lecteurs des réminiscences empruntées à leur connaissance de l’œuvre de David Mitchell et son fameux Cartographie des nuages paru en 2004. Déjà presque vingt ans, autant dire une éternité à notre époque où priment le volatil et l’éphémère. Un fait qui n’est pas sans rejoindre, malicieusement, le propos du livre d’Anthony Doerr.

« Certaines histoires peuvent être vraies et fausses en même temps. »

Roman fleuve irrésistible, La Cité des nuages et des oiseaux nous happe dans les méandres tumultueux de l’Histoire, partagé entre un passé tragique, un présent inquiet et un futur non moins douloureux, mais pourtant porteur d’espoir. Roman puzzle, il s’attache au personnage d’Antoine Diogène, auteur grec de l’Antiquité dont ne nous connaissons les écrits que par l’intermédiaire du résumé qu’en a fait Photius dans sa Bibliothèque. Récit de voyages fabuleux, Les merveilles d’au-delà de Thulé, pour le peu que l’on en connaît, semble avoir inspiré l’Histoire vraie de Lucien de Samotase, ce que n’a pas manqué de pointer Photius lui-même. Anthony Doerr choisit d’en faire la matrice et le fil conducteur de son roman, entremêlant les époques et les existences infimes, sur fond d’Histoire, de visions eschatologiques et de catastrophe environnementale. Des sujets bien de notre temps qui voit le spectre de l’effondrement agiter de plus en plus fort ses chaînes, ne suscitant que sidération et inaction.

À la différence de David Mitchell, il opte pour une construction plus sage, faisant s’entremêler les récits au lieu de chercher à les enchâsser avec une maestria forcée. Il ne cherche pas davantage à mélanger les registres littéraires, préférant un style plus neutre qui n’affaiblit en rien la narration. On saute ainsi d’une époque à l’autre sans solution de continuité, retraçant l’itinéraire du conte d’Antoine Diogène à travers les histoires personnelles de ses différents possesseurs et les péripéties d’une Histoire qui, si elle n’épargne par les hommes et les civilisations, n’en demeure pas moins cruelle avec leurs écrits.

« Mais les livres meurent, de la même manière que les humains. »

La Cité des nuages et des oiseaux apparaît aussi comme un roman de consolation où les histoires se révèlent un viatique salutaire, prompt à réconcilier les personnages avec le monde et les aidant à endurer les aléas de l’existence. Des histoires qui permettent à Anna, une orpheline hébergée avec sa sœur dans un atelier de broderie de Constantinople, de supporter la tyrannie de son maître et d’oublier l’armée du sultan Mehmet II, dont les contingents innombrables s’apprêtent à franchir les murailles de la « Reine des villes », pourtant réputée inexpugnable. Elles sont le secret qu’elle partage avec Omeir, fondant leur amour après que le garçon solitaire, regardé par tous avec effroi en raison de son bec de lièvre, ait déserté l’armée du sultan suite à la mort d’épuisement des bœufs jumeaux qu’il a vu naître. Elles sont l’unique passion qui reste à Zeno, un vétéran de la Guerre de Corée en butte aux préjugés de son milieu, après qu’une déception amoureuse lui ait rappelé son isolement. Elles offrent la rédemption à Seymour, jeune écoterroriste par défaut, poussé au crime par une enfance misérable et retirée, loin du fracas et de l’agitation d’un monde dont il se sent exclu. Elles sont enfin le salut de Konstance, embarquée dans une croisière sans escale vers une exoplanète, hypothétique paradis pour une espèce humaine menacée d’extinction.

La Cité des nuages et des oiseaux est donc un formidable roman sur le pouvoir des mots, l’art de raconter, sur l’extraordinaire faculté de la lecture à nous consoler avec le monde et à nous sortir de nos routines illusoires. Mais, c’est aussi un récit de transmission entre les générations, un roman de passeur d’histoires, finalement assez proche du Morwenna de Jo Walton. En cela, il se révèle précieux.

La Cité des nuages et des oiseaux (Cloud Cuckoo Land, 2021) – Anthony Doerr – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », septembre 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marina Boraso)

Les Rois sauvages

Publié via la plateforme d’auto-édition Librinova, Les Rois sauvages ne bénéficie pas de l’aura médiatique de Pierre Péan, même s’il est fait allusion au journaliste dans le livre de David Warnery. Le roman aborde pourtant le même sujet, celui de la Françafrique, mêlant au propos politique les préoccupations plus ésotériques des crimes rituels.

Optant pour la forme de l’enquête, parfois de manière un tantinet trop didactique, l’auteur fait le choix de nous dévoiler les zones d’ombre de l’histoire récente du Gabon, prenant pour point de départ la disparition d’un enfant blanc en 1967. Si le procédé n’est pas nouveau, tout lecteur de roman noir retrouvera ses marques aisément, il est suffisamment maîtrisé ici pour susciter l’accablement, voire une forme de désespoir face à un monde irrémédiablement corrompu, en dépit de tous les discours progressistes laissant planer l’éventualité d’une alternative plus morale.

Au-delà de l’aspect fictif, Les Rois sauvages relève pour une bonne part du vécu, David Warnery ayant d’évidence retranscrit son expérience personnelle du Gabon dans les années 1980. Cela se ressent au travers des descriptions de Libreville, de la connaissance précise de la géographie des lieux, des atmosphères et des équilibres ethniques de ce petit bout d’Afrique. Mais, il s’agit ici du point de vue d’un Européen, un horsain, dont le regard reste biaisé par sa condition de privilégié, ses préjugés et une certaine forme de cynisme, en dépit de tout l’amour qu’il peut éprouver par ailleurs pour le pays et ses habitants. Les virées festives accomplies entre coopérants ou expatriés, ces tournées des « Grands ducs » où l’on s’enivre de régab entre copains et copines, terminant la soirée par un bain dans l’estuaire du fleuve komo, au bord d’une plage de sable fin, apparaissent ainsi comme une manière de s’aveugler face à la persistance de l’iniquité. On profite ainsi de la vie, de sa situation privilégiée de Blanc, conscient de côtoyer l’extrême misère au quotidien, l’injustice intrinsèque d’une dictature et la mise en coupe réglée des ressources du pays par les compagnies pétrolières étrangères, accomplie avec la complicité d’un gouvernement corrompu, la bénédiction des grandes puissances et l’appui du mentor français.

Prenant comme fil directeur l’enquête menée par Philippe, ce jeune coopérant français un tantinet idéaliste, David Wanery s’efforce de nous faire ressentir tout le poids de l’histoire post-coloniale sur le présent du Gabon, dénouant les fils d’une intrigue aussi complexe que les multiples ingérences et déprédations dont le pays reste toujours la cible, pour le plus grand malheur de sa population. Il aborde également la question des relations franco-gabonaises, autrement dit la Françafrique, mises en place à l’époque gaullienne et poursuivies jusqu’à nos jours, y compris à l’époque de Mitterrand. Une période pendant laquelle les élections ne sont qu’un simulacre, le choix du gouvernement étant déjà établi avec la collaboration de l’État français. Pas sûr que ce système soit complètement révolu. Il explore enfin les multiples hypothèses d’une enquête faisant émerger au grand jour les rivalités tribales, les exactions des réseaux mafieux et des barbouzes téléguidés par les diverses officines œuvrant dans les coulisses du pouvoir. Une longue liste de méfaits parmi lesquels figurent aussi les crimes rituels, une pratique barbare ayant suscité récemment une forte émotion populaire.

Les Rois sauvages est donc un roman noir, dans la meilleure acception du terme, dont bien des auteurs installés devraient s’inspirer. Grand merci à Eric Maneval pour avoir attiré mon attention sur ce premier roman de David Warnery.

Les Rois sauvages – David Warnery – Éditions Librinova, 2019