Histoire

Le principe de la collection « Le mot est faible » est simple. Rendre aux mots leur sens premier dans un monde ayant érigé l’artifice de la communication, forme modernisée de la propagande, comme un outil de déstructuration massive de la pensée. Après le peuple, l’école, la révolution et la démocratie (on aura l’occasion d’y revenir tant le projet paraît stimulant), les éditions anamosa s’attache à redonner à l’histoire sa vocation, faisant appel à Guillaume Mazeau pour nous servir de passeur. Membre des collectifs CVUH (Comité de vigilance face aux usages de l’histoire) et Aggiornamento hist-géo, l’historien en appelle à restaurer l’histoire dans son rôle de formation de citoyens, libres de leurs choix et aptes à s’approprier le présent.

Longtemps domaine réservé des savants, élites nobiliaires ou bourgeoises, l’histoire s’est peu-à-peu démocratisée, devenant plus que jamais une passion française, voire un sport de combat. Elle a conquis le vaste champ des médias au point de devenir omniprésente. À la télévision, dans les parcs à thèmes, les jeux vidéos, les fêtes costumées où l’on reconstitue le Moyen-âge, les guerres napoléoniennes ou le Débarquement, dans les librairies et jusque sur les chaînes Youtube, elle occupe le terrain médiatique et celui des pratiques sociales. Mais, ce triomphe apparent de l’Histoire est surtout celui des historiens amateurs ou plutôt des amateurs d’histoires.

Pourquoi un tel succès ? Selon Guillaume Mazeau, deux raisons déterminent notre appétence pour l’Histoire : l’attrait pour le divertissement et le besoin d’être rassuré. Objet culturel à forte portée mercantile, le passé génère d’importants flux touristiques. Que ce soient dans les lieux de mémoire, les musées ou les parcs de loisirs, il est de bon ton de favoriser les pratiques immersives où l’expérience ludique rend l’histoire attrayante, voire désirable, fantasmes y compris. Face à l’incertitude d’un présent mondialisé et à un futur anxiogène, le passé apparaît plus que jamais comme un temps rassurant, immobile, fétichisé. Une valeur-refuge que l’on s’empresse de commémorer, de muséifier ou de sacraliser sur l’autel de la religion civique.

Ce processus de sanctuarisation des mémoires s’appuie sur un travail d’édulcoration du contenu historique où l’histoire se doit d’être au-dessus de la mêlée, soumise aux impératifs de la neutralité et de l’objectivité. Elle n’est plus source d’émancipation, ouverte à tous les possibles de l’esprit humain ou à toutes les discontinuités, mais le résultat de l’évolution « naturelle » vers un optimum, celui du libéral-capitalisme. En somme, la prophétie auto-réalisatrice de l’idéologie libérale déroulée pour arracher le consensus. Sommée de se conformer au modèle économique dominant, infantilisée par les éléments de langage des tenants de la « pédagogie », la population a l’impression d’être devenu le jouet d’une histoire qui lui échappe, cédant d’autant plus facilement à la séduction du passé mythifié et du roman national.

Par un effet pervers qu’il n’avait sans doute pas imaginé, le consensus historique nourrit en effet le repli identitaire et le confusionnisme ambiant, générant un poison puissant, celui de la contre-histoire illibérale. Le relativisme libéral est ainsi retourné contre l’histoire par les tenants d’un récit nationaliste, arrangeant les faits à leur convenance et diffusant une nostalgie pour le pire du passé. L’université et les historiens non orthodoxes deviennent la cible de leurs attaques, ravalés au rang de fonctionnaires de la recherche, coupés de leurs racines, bref les idiots utiles du terrorisme et du grand remplacement.

Face aux multiples menaces qui s’accumulent, que faire pour restaurer l’intégrité de l’histoire ? Selon Guillaume Mazeau, il faut déjà commencer par faire confiance au peuple, à sa spontanéité et à sa méfiance à l’égard des discours officiels. Il est essentiel de favoriser la transmission d’un savoir ouvert, dégagé de ses tendances à la nostalgie. Pour cela, il ne faut rejeter aucun outil d’appropriation du savoir historique et ne pas hésiter à laisser vivre le passé dans ses multiples expressions populaires, des sites collaboratifs sur Internet à la collection d’objets anciens. Il faut s’appuyer sur la curiosité pour se réapproprier le temps historique, pétri d’élans, de sursauts et de discontinuités, pour ne pas laisser le champ libre au prêt à penser du consensus historique ou à la réaction impulsée par le roman national.

Dans cette reconquête, l’historien doit prendre sa part. Il doit sortir de sa tour d’ivoire pour initier un dialogue fructueux entre la culture savante et populaire, car l’histoire scientifique n’a pas besoin d’une majuscule, mais d’une méthode. Il ne doit pas oublier que toute histoire porte par définition une dimension politique, l’orientation politique de l’histoire n’en déterminant pas forcément la qualité. Comme science, l’histoire doit en effet se montrer intraitable face aux manipulations et s’attacher aux exigences de vérité et de fait. Elle doit se défier du rôle de bonne conscience civique qu’on veut lui faire endosser, au risque de prêter le flanc au venin de la post-vérité, pour reprendre les armes de la critique.

Le court essai de Guillaume Mazeau se révèle donc un ouvrage salutaire. En définissant l’histoire comme une pratique sociale dans laquelle l’histoire scientifique tient une place particulière mais non isolée ni exclusive, l’historien milite pour une histoire positive, critique, source d’enrichissement politique et porteuse d’émancipation.

Histoire de Guillaume Mazeau – Éditions anamosa, collection « Le mot est faible », février 2020

1177 avant J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée

La fin de l’âge du bronze n’est sans doute pas un sujet en mesure de faire entrer les foules en émulsion. Eric H. Cline parvient pourtant à rendre l’étude de cette période passionnante. Il use pour cela d’un procédé imparable : l’analogie. L’historien et anthropologue ose en effet dresser un parallèle entre ce moment de l’Histoire de l’humanité et notre présent, trouvant des traits communs entre la Méditerranée orientale à cette époque et notre monde globalisé. Sans entrer dans le débat sur le bien fondé d’un tel procédé, une question très discutée, force est de constater qu’il nous remet en mémoire la phrase de Paul Valéry sur la mortalité des civilisations.

1177 avant J.-C. Plus de 3000 ans plus tôt, une bagatelle à l’échelle géologique. A cette époque, les États de la Méditerranée orientale ont connu un effondrement total en l’espace de quelques décennies, ouvrant la page aux âges obscurs. Les mondes grec, égyptien et proche-oriental ont sombré dans l’oubli de manière durable avant de connaître une renaissance laborieuse à l’âge du fer. De cette catastrophe d’une ampleur comparable à la disparition de l’Empire romain d’Occident, Eric H. Cline nous fait le récit, retraçant ses étapes et avançant ses arguments avec prudence pour tenter d’en cerner les causes.

L’enquête, au sens que lui donne Hérodote, s’avère à bien des égards stimulante. En croisant et questionnant les sources épigraphiques et archéologiques, l’auteur nous brosse le portrait documenté des trois derniers siècles de l’âge du bronze, ne négligeant pas de rappeler que nos connaissances sur le sujet restent parcellaires et disputées.

Par touches successives, Eric H. Cline dépeint ainsi une période prospère dominée par de grandes puissances qui organisent autour d’elles une sphère d’influence par des systèmes d’alliance et de vassalité. Dans ce monde, l’interdépendance n’est pas un vain mot. L’étain et le cuivre apparaissent comme des ressources convoitées par tous, à l’instar du pétrole à notre époque, donnant lieu à des échanges stratégiques ou à des guerres. D’autres denrées et produits alimentent un commerce international dont on retrouve des traces, pour les moins périssables, dans les épaves et sur les sites fouillés. Les idées et la culture circulent également beaucoup d’une civilisation à l’autre, entretenant légendes et mythes. Analysés à l’aune des vestiges archéologiques et des inscriptions épigraphiques, les récits de l’Exode et de l’Iliade révèlent ainsi leurs sources historiques probables, pendant que l’art de la Crète embellit l’Égypte. Bref, Eric H. Cline fait revivre sous nos yeux un espace guère éloigné de la globalisation actuelle, si l’on fait abstraction des avancées techniques.

Après avoir décrit l’apogée des trois derniers siècles de l’âge du bronze, l’historien s’attaque ensuite aux raisons probables de son effondrement. Un exercice délicat loin de faire consensus dans la profession. Longtemps, les invasions des Peuples de la Mer ont été considérées comme la principale cause de la disparition des civilisations de cette époque. Une hypothèse défendue par Gaston Maspero et suivie par de nombreux historiens après lui, mais désormais remise en question. Indépendamment des problèmes d’identification et de provenance pesant sur ces populations, d’aucuns préfèrent désormais voir leur irruption sur la scène méditerranéenne comme l’arrivée d’un groupe mélangé, en quête d’un nouveau départ sur une nouvelle terre. En somme, des réfugiés ne livrant pas forcément bataille pour soumettre les populations locales, mais qui, le plus souvent, venaient simplement s’installer parmi elles. Une image bien éloignée de celle d’envahisseurs ne cherchant qu’à détruire et piller.

Parmi les nombreuses autres causes avancées dont on peut dresser la liste (tempête sismique, changement climatique, famine, révoltes intérieures, rupture des routes commerciales, changement de paradigme sociopolitique), aucune ne semble pleinement satisfaisante. Plutôt que de se contenter d’abonder dans le sens d’un effondrement systémique, Eric H. Cline opte, après moult précautions oratoires, pour une explication passant par la théorie de la complexité. Pour cela, il se fonde sur plusieurs observations incontestables, déclinant les hypothèses qui en découlent.

En étudiant un ou plusieurs systèmes complexes afin d’expliquer le phénomène qui émerge d’un ensemble d’objets en interaction, la théorie de la complexité peut s’appliquer au cadre des différentes civilisations qui animaient la Méditerranée orientale à la fin de l’âge du bronze. Si l’on considère la Méditerranée comme un espace où cohabitaient des systèmes sociopolitiques dont la complexité allait en s’accroissant, rassemblant des civilisations interdépendantes aux relations commerciales, politiques et culturelles étroites, dont les agents actifs étaient pourvus de mémoire et de la faculté de rétroaction, on peut tirer profit de la théorie de la complexité pour expliquer l’effondrement. Et plutôt que d’imaginer une fin tragique et apocalyptique, peut-être est-il plus vraisemblable d’envisager une fin graduelle et chaotique, une décomposition progressive en plus petites unités, les futures cités-États du début de l’âge du fer.

Si la théorie de la complexité se révèle séduisante, Eric H. Cline n’oublie cependant pas de rappeler qu’elle repose sur une connaissance incomplète entachée de nombreuses zones d’ombre. Quant à savoir ce qu’il serait advenu de l’histoire de cette région du monde si l’effondrement ne s’était pas produit, la question reste un territoire en friches ouvert aux spéculations de l’uchronie. Avis aux amateurs…

11771177 avant J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée (1177 B.C. The Year Civilisation Collapsed, 2014) de Eric H. Cline – Réédition La Découverte, collection poche, juin 2016 (essai traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Pignarre)

L’étrange défaite

Programme de mise en ligne modifié, mais en assistant aux événements du vendredi 13 novembre 2015, à leurs causes et conséquences, je n’ai pu m’empêcher de repenser à cet ouvrage.

    « L’Histoire s’écrit en direct. »

Cet élément de langage dont use et abuse la sphère politico-médiatique n’a aucun sens. L’Histoire s’écrit a posteriori, ou du moins avec un certain recul. Elle résulte de l’analyse de sources selon une méthode ou une grille de lecture annoncée au préalable. Elle prend le temps d’examiner les informations et les faits à sa disposition pour établir une représentation vraisemblable du passé. Et surtout, elle essaie d’échapper à l’émotion, par définition volatile, versatile, bref sans substance. L’opposé de l’hystérie médiatique provoquée par les événements et les discours politiques. Pourtant, il existe un contre-exemple à cette démarche : L’étrange défaite de Marc Bloch.

Historien de formation, universitaire et enseignant, le bonhomme n’est pas un inconnu dans nos contrées. Il se peut même que ses essais, ses thèses fassent encore les beaux jours et les longues nuits des étudiants en Histoire médiévale. Le co-fondateur des Annales n’en était pas moins un homme engagé dans son époque.

Républicain convaincu, old school, pas de cette catégorie chafouine prompte à retourner sa veste pour mieux s’accrocher au pouvoir, et combattant des deux guerres mondiales, Marc Bloch savait plus que tout autre que « sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé. » Et le présent allait lui donner de la matière… Pour ainsi dire aux premières loges lors de la Débâcle, il livre son témoignage sur cet épisode de l’Histoire de France dans un court essai d’une clairvoyance inégalée.

L’étrange défaite apparaît d’abord comme la confession d’un témoin, acteur et spectateur des faits qu’il rapporte. Malgré son âge, près de 54 ans, Marc Bloch rempile en effet au grade de capitaine dans l’état-major de la 1ere armée, en Picardie. À ce poste, balloté d’une position de repli à une autre, il assiste à un effondrement général dont l’ultime épisode se déroule sur les plages de la Mer du Nord, près de Dunkerque. Échappant à l’emprisonnement, il est évacué au Royaume Uni avant de regagner la France. C’est ainsi en Normandie que la nouvelle de l’armistice le rattrape.

Ne relatant qu’avec parcimonie les rumeurs qui circulent autour de lui, Bloch se concentre surtout ici sur son vécu d’officier de l’armée française. Il n’est pas question pour lui de colporter des on-dit. Cette expérience lui permet de composer sa déposition, en tant que témoin et vaincu. L’historien reprend ainsi la main, troquant le registre de la confession pour celui de l’analyse.

Pour lui, la France a d’abord été vaincue en raison de l’incapacité de son institution militaire, en retard d’une guerre. Rapidité des mouvements, opportunisme de l’ennemi lorsqu’une percée est accomplie, lenteur de la réorganisation du front, l’armée française est surclassée sur tous ces points. Marc Bloch pointe du doigt une faillite stratégique, intellectuelle et administrative. Mal renseignés des mouvements de l’ennemi, mal commandés par une bureaucratie militaire inefficace, les soldats subissent plus qu’ils ne combattent, accomplissant leur devoir du mieux qu’ils peuvent.

Par ailleurs, Marc Bloch n’oublie pas de mettre en accusation les élites et les corps constitués de la République. Il avance des arguments montrant qu’ils ont failli dans leur mission d’encadrement et d’éducation de la nation. Empêtrés dans le conservatisme des notables et de la Droite, éblouis par le mirage du pacifisme, les Français n’ont pas vu ou voulu voir cette guerre d’anéantissement planifiée par Adolf Hitler.

Dans ce sévère réquisitoire, l’historien ne cherche pas à se dédouaner de sa part de responsabilité, bien au contraire, il procède à son propre examen de conscience et nous livre une véritable déclaration de républicanisme. Des paroles suivies d’actes puisque Bloch prendra part ensuite à la Résistance et finira fusillé après avoir été torturé. Une fin à l’image de son combat pour l’Histoire et la République.

Près de 75 ans plus tard, l’analyse de Marc Bloch reste troublante par sa justesse et son acuité. Elle permet de comprendre de l’intérieur les raisons du désastre de 1940, cette divine surprise aux yeux de la Droite la plus réactionnaire de l’époque. Et avec Bloch, on peut dire que l’Histoire s’écrit en direct, ou presque…

EtrangeDéfaiteL’étrange défaite de Marc Bloch – Réédition Gallimard, collection Folio histoire, 1990

François Furet et l’antitotalitarisme

Je ne compte pas me livrer à un compte-rendu exhaustif de l’essai de Michael Scott Christofferson dont le titre Les intellectuels contre la Gauche sonne comme une invitation à débattre, ce dont je ne me plaindrai pas. Non, bien au contraire je saisi l’opportunité qu’il m’offre pour produire une petite note de lecture et ainsi inaugurer une nouvelle rubrique que je compte alimenter au gré de mes humeurs.
Les lecteurs de ce blog le savent bien, l’Histoire est un sport de combat. La parution de Penser la Révolution de François Furet en 1977 illustre bellement l’affirmation. Dans son ouvrage, Michael Scott Christofferson rattache l’historien et journaliste à l’idéologie antitotalitaire, en plein essor dans les années 1970. Il s’intéresse à l’homme puis à ses idées faisant émerger progressivement les lignes de force d’un engagement tourné vers la rupture avec le communisme et l’interprétation traditionnelle de la Révolution en France.

Furet est un enfant de la bourgeoisie, et bien qu’il se soit évertué par la suite à nuancer son engagement, il a adhéré comme bon nombre d’intellectuels de son époque au Parti communiste. Un choix sur lequel il revient en quittant le parti vers 1954-56 pour rejoindre le centre-gauche. On pourrait se demander pourquoi l’historien américain s’intéresse autant à cet aspect du personnage. On pourrait y déceler une volonté d’attiser la polémique. Bien au contraire, il montre que l’engagement de Furet, à l’époque de la Guerre froide, éclaire l’essentiel de ses recherches, toutes entières placées sous l’angle du politique.
À bien des égards, la carrière de Furet s’écrit en contre. Il ne passe pas son doctorat d’État, préférant le journalisme et l’École des hautes études en sciences sociales. On lui doit une réflexion critique de la Révolution française en complète opposition avec la grille de lecture sociale et marxiste défendue par Albert Soboul et Claude Mazauric.
Michael Scott Christofferson se livre à une très intéressante analyse du parcours et des écrits de l’historien français, replaçant l’homme dans son contexte, celui du développement de la pensée antitotalitaire en France. Un courant dans lequel les travaux de Furet vont se couler, apportant à celui-ci une légitimité non négligeable. Christofferson va même plus loin en affirmant que l’historien, en observateur politique avisé de l’air du temps, a su mettre à profit ce contexte pour proposer des écrits conformes à un lectorat lettré, de sensibilité réformiste, jusqu’à conquérir l’attention des plus hautes sphères de l’État. À ce titre, la commémoration du bicentenaire de la Révolution en 1989 sonne comme sa victoire totale sur l’histoire sociale et jacobine. Un triomphe annonçant celui de toute une génération d’historiens antitotalitaires, parmi lesquels figure Stéphane Courtois et son Livre noir du communisme.
Quid de l’interprétation historique de la Révolution française par François Furet ?
Michael Scott Christofferson montre bien que la position de l’historien français a évolué au fil du temps et qu’il n’a jamais craint d’user des méthodes qu’il dénonçait par ailleurs chez ses adversaires. Furet ne prétend pas être un historien objectif, néanmoins il estime que sa subjectivité est plus objective que celle des autres.
Le travail de l’homme a toujours été lié à des préoccupations politiques. Son analyse de la Révolution française semble guidé par un antitotalitarisme viscéral. Il n’hésite d’ailleurs pas à puiser dans l’historiographie libérale – Cochin et Tocqueville – pour étayer son propos. Pour François Furet, le projet révolutionnaire porte en lui les germes du totalitarisme. Ses excès ne sont pas simplement un accident découlant de circonstances contingentes, ils sont inscrits dans son programme. Dès lors, il s’agit de réviser l’Histoire pour démythifier l’évènement révolutionnaire et par voie de conséquence toutes les révolutions postérieures, y compris bolchévique.
Bien qu’il n’aie jamais cherché à éclaircir totalement ses intentions, se contentant de s’en tenir à son antitotalitarisme, Furet a fourni les armes aux historiens conservateurs pour abattre l’idée de révolution.
Pour Michael Scott Christofferson, il ne fait guère de doute que sa lecture de la Révolution française découle essentiellement du présent et de son expérience personnelle du communisme. L’historien américain avance l’hypothèse que Penser la Révolution serait une manière de catharsis pour lui-même et ses contemporains. Une façon de combattre la crédulité envers l’illusion communiste envisagée ici comme une conséquence de la culture européenne de la démocratie révolutionnaire dont l’origine se trouve dans la Révolution française elle-même.

Michael Scott Christofferson préparerait une biographie critique de François Furet. J’avoue être impatient de la lire. En attendant, on goûtera l’ironie de la situation. Voir les écrits de Furet passer au filtre de l’analyse historiographique, méthode dont il était un spécialiste.

antitotalitaireNote élaborée à partir de Les intellectuels contre la Gauche – L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981) de Michael Scott Christofferson – Réédition Agone/éléments, 2014 (essai traduit de l’anglais par André Merlot)

Les Historiens de garde

« L’Histoire n’est pas le lieu de l’adhésion. On n’a pas à adhérer au passé comme à un parti. Il ne fait pas sens de croire à des blocs d’héritage indissolubles, qui appartiennent à l’un ou l’autre. Le passé ne se fixe pas par testament chez le notaire. Les événements ne sont pas des clauses testamentaires. »

Nicolas Offenstadt

 

Succès de librairie indéniable, Le Métronome se présente comme un ouvrage d’histoire accessible au plus grand nombre. Un objet cool dont l’apparence et le discours se veulent iconoclastes, remettant en question une histoire jugée trop froide et entachée d’idéologie.

Décliné sous une version illustrée, puis à la télé, c’est aussi un phénomène marketing soutenu par des médias complaisants, pour ne pas dire complices, certains tirant grand profit de l’objet et de ses clones (la chaîne Histoire et France Télévisions pour ne citer que ces deux exemples).

Également accrédité par des politiques, dont on se demande s’ils ont vraiment pris connaissance de l’ouvrage, Le Métronome se trouve ainsi doté des attributs d’une autorité scientifique sans en avoir suivi le cheminement ni la méthode.

Mais tout ceci ne serait finalement pas très grave, si de surcroît Loránt Deutsch, sous prétexte de dénoncer une histoire instrumentalisée, ne tentait pas à son tour d’imposer une conception réactionnaire du passé, réactivant ainsi une antienne de la Droite nationaliste la plus rance dont les précurseurs se nomment de Maistre, Bainville, Maurras et Guitry.

 

Œuvre nécessaire et courageuse, le court essai de William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin fait le point sur le phénomène Métronome. Ces historiens montrent les lacunes flagrantes de l’ouvrage, mettant en lumière le projet idéologique qui sous-tend le propos de Deutsch. Ils relèvent que le vibrionnant acteur est au mieux un crétin utile au courant anti-républicain (et pourquoi pas anti-démocratique), au pire un zélote des idées les plus méphitiques de la Droite française.

Loránt Deutsch est une figure sympathique du show business habitué aux comédies populaires sans conséquence. Avec Le Métronome, il profite de sa notoriété pour investir le champ de l’Histoire. Il se présente comme un trublion venu semer du poil à gratter au cœur des citadelles de la connaissance historique. Il se décrit comme un conteur, un passeur, mais qui n’invente rien !

 

D’entrée de jeu, le projet de l’acteur n’apparaît pas très clair. Et ses propos, cités à plusieurs reprises dans l’essai, ne viennent en rien disperser le doute. Deutsch dit apporter un éclairage sur le passé, un éclairage dégagé du matérialisme de l’étude scientifique des faits passés. L’acteur n’accepte les faits scientifiques que s’ils accréditent sa chapelle. Comme un bonus, car s’il est bien une histoire qu’il réprouve, c’est celle enseignée à l’université (« l’histoire est un mensonge en sursis, un falsificationnisme ») et dans l’Éducation nationale (dont il méconnaît manifestement les programmes). Froide, désincarnée, elle ne conduirait les élèves qu’à la désaffection pour le passé quand elle ne chercherait simplement pas à les embrigader.

Si l’on comprend assez rapidement ce que fustige Deutsch, son projet peine à apparaître. Pourtant peu à peu, il se dégage une ligne directrice des déclarations contradictoires, pour le moins embrouillées, de l’acteur. Selon lui, l’histoire est porteuse de morale. Récit, forcément national, elle se fixe pour but d’édifier le (bon) peuple, laissant de côté toute réflexion et toute analyse pour privilégier l’émotion et le goût pour le sensationnel. Ainsi l’Histoire se confondrait avec l’identité nationale, une identité bien entendu chrétienne et royaliste.

Pour Deutsch, il existe une continuité du passé de la France, un riche legs pour paraphraser Renan, dont on doit être fier. Cette foi trouve ses racines dans une vision de la monarchie idéalisée « propre à faire rêver les midinettes, fidèles lectrices de Point de vue : Images du monde. » Une monarchie ayant fait souche à Paris, capitale de la France depuis au moins la fin de l’Empire romain. Ce roman national parisiano-centré a connu pourtant une rupture : la Révolution française.

 

« L’histoire de notre pays s’est arrêtée en 1793, à la mort de Louis XVI. Cet événement a marqué la fin de notre civilisation, on a coupé la tête à nos racines et depuis on les cherche. »

 

En effet, la Révolution apparaît à bien des égards comme une apocalypse aux yeux de l’acteur. Elle est la matrice des totalitarismes du XXe siècle – fascisme, nazisme et stalinisme. Elle sert également de cadre au premier génocide, décidé par Robespierre pour ramener la Vendée dans le giron républicain. Le peuple s’y montre violent, capricieux, irrationnel, dépourvu de toute pensée politique et réduit à une multitude haineuse. À grand renfort d’anecdotes frappantes, comme la profanation de la dépouille du (bon) roi Henri IV, Deutsch fait le lit d’une légende noire du peuple, reprenant à son compte tous les stéréotypes du XVIIIe siècle.

De manière générale, tous les événements révolutionnaires du XIXe siècle passent à la moulinette contre-révolutionnaire dans Le Métronome. Ils y figurent comme des ruptures néfastes au cœur des jours fastes de la monarchie. À peine dignes d’être mentionnés, à l’image de la Commune qui passe à la trappe dans l’adaptation TV.

 

Sur quelles sources se fonde Loránt Deutsch pour élaborer un tel roman national ? La question reste sans vraie réponse. Pressé de livrer quelques informations, l’acteur se contente de lâcher quelques noms faisant consensus (Braudel, Guizot, Michelet, Ferro, Decaux…). Une manière de caution scientifique lui épargnant de rentrer dans les détails. Toutefois, en creusant un peu, on se rend compte qu’il s’agit le plus souvent de sources de seconde main, voire de sources partisanes, auxquelles il n’applique aucun traitement critique. Car si la question des sources reste nébuleuse, celle de la méthode ne résiste pas longtemps à l’examen critique. On l’a dit l’acteur ne retient des sources que ce qui arrange sa chapelle.

Mais ceci n’est pas le plus grave. Le bougre ne se contente pas seulement de faire valoir un éclairage partisan du passé. Il n’hésite pas à tronquer ou arranger celui-ci à sa convenance. Il se livre à une lecture erronée des sources qu’il a sélectionné, entremêlant interprétation fumeuse et pure invention. Ceci est démontré par les auteurs des Historiens de garde à plusieurs reprises.

 

Les erreurs déjà patentes dans Le Métronome apparaissent de manière encore plus flagrantes dans son adaptation télé où l’art du raccourci et de l’anachronisme forcent l’admiration. Un forfait dont les auteurs – Loránt Deutsch et Fabrice Hourlier – ne cherchent même pas à s’excuser, le goût du sensationnel l’emportant sur la raison.

Peu regardant sur ses sources et sur sa méthode, l’acteur a reçu le soutien inconditionnel des médias qui ont surtout vu dans le phénomène Métronome une source de profit. Car Deutsch est avant tout un pur produit marketing. Son livre est « à l’image d’une bouteille de coca ou d’une paire de baskets Nike. » L’image décontractée de l’acteur, sa gouaille, le storytelling autour de sa personne, la mise en scène dont il fait l’objet et tous les autres éléments du marketing commercial concourent à en faire un pur produit de consommation. Une pompe à fric dont les mêmes recettes ont été recyclées pour mettre en valeur son nouvel ouvrage : Le Paris de Céline.

 

Pourtant, loin de l’image de l’adulescent, le produit Deutsch apparaît comme la face émergée d’un courant moins fréquentable. Un courant inscrit dans une tradition réactionnaire dont les épigones actuels ont pour nom Patrick Buisson, Franck Ferrand, Jean Sévillia, Dimitri Casali, Stéphane Bern… Les tenants de cette école historique ont bien compris l’usage spectaculaire qu’ils pouvaient faire de la télévision. Ils ont saisi l’opportunité du spectacle vivant pour recréer dans des parcs à thème – comme celui du Puy du fou ou bientôt celui consacré à Napoléon – un passé fictif, présenté comme vrai et fidèle aux principes du roman national.

Face à cette offensive des partisans d’une histoire de la France éternelle, toujours unie, « toujours été là » pour reprendre l’expression de Suzanne Citron, les historiens se doivent de sonner l’appel à la résistance pour combattre cette vision faisandée et étriquée. Non pas en produisant une version républicaine du roman national, mais par l’action auprès de la population. Il s’agit de sortir les historiens de leur tour d’ivoire, de les pousser à animer des ateliers et à monter des projets d’écriture pour proposer une histoire participative, initiant les volontaires aux méthodes historiques.

 

L’histoire est un sport de combat nous disent William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin. C‘est même un combat stimulant et salutaire.

 

ps 1 : Un petit surf vers le grand méchant A et ses commentaires permet de se rendre compte de la nécessité de ce combat.

ps 2 : Cet essai a été réédité en poche chez Libertalia.

« L’histoire doit cesser d’être un réservoir à profit, à consommation immédiate, un passé figé utile aux seuls angoissés du présent et aux appétits de croissance des mécènes, et devenir une science en démocratie. Ce choix n’est pas dans les seules mains des historiens universitaires (qui restent, rappelons-le, au service du public), mais bien de l’ensemble des acteurs, politiques et médiatiques en tête, qui doivent cesser, sous prétexte d’impartialité et de faux relativisme, de donner la parole à n’importe qui, et d’affirmer, en cœur avec les historiens de garde, qu’il ne faut pas juger et que chacun peut avoir son éclairage. Il faut au contraire que les controverses deviennent publiques afin de permettre à l’ensemble des citoyens de prendre parti. Les champs des possibles sont ouverts, à nous de choisir la voie… »

 

Les Historiens de garde – De Loránt Deutsch à Patrick Buisson, la résurgence du roman national de William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin, préface de Nicolas Offenstadt – Inculte essai, 2013