Kid Jésus

Terre, XXIVe siècle. Dans un monde dévasté par la guerre, un gouvernement fédéral a péniblement émergé des décombres. Il a fixé des règles, établissant une nouvelle hiérarchie sociale fondée sur une lutte des classes féroce. Julius Port appartient aux damnés de la Terre. Vulgaire fouilleur, il hante les ruines de la civilisation, à la recherche de vestiges à exploiter. Un travail de forçat dont les fruits ne profitent qu’aux puissants et aux intermédiaires. Inspiré par le contenu d’une bande découverte dans les décombres, il prend le nom de Kid Jésus et prêche auprès de ses compagnons un évangile de révolte et de partage. Pour lui, il est possible de construire un monde meilleur sans attendre. Un monde fondé sur l’entraide, l’amour de son prochain, la fraternité, le respect d’autrui, la générosité, la bonté et l’égalité. Son discours soulève bien entendu l’enthousiasme auprès des humbles, leur faisant oublier l’individualisme où ils végétaient jusque-là, au point de susciter la crainte des politiques qui siègent au gouvernement fédéral. Confiant dans sa force et son charisme, Kid accepte finalement de jouer le jeu du pouvoir. Il finit pas s’y perdre…

L’intrigue de Kid Jésus pourrait prendre place aux États-Unis pendant la Conquête de l’Ouest. Il suffirait de changer peu de choses. Mais si Pierre Pelot a écrit de nombreux westerns, il ne se contente pas ici de transposer le cadre de l’Ouest américain et ses archétypes dans un décor post-apocalyptique. Il étoffe son récit avec une mythologie empruntée à la science-fiction pour imaginer un univers de pionniers, à la fois singulier et convaincant, où de gigantesques bulldozeurs remplacent les chevaux.

Critique de la démocratie représentative et de la religion, Kid Jésus démontre que la foi n’est qu’un outil pour manipuler la foule et la démocratie un moyen pour la contrôler. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Le leitmotiv est bien connu. Julius Port va en faire l’amère expérience, lui qui croyait maitriser son destin, adulé par les fidèles attachés à ses paroles et à l’espoir qu’elles éveillaient chez eux. À bien des égards, le destin du Kid se révèle marqué par l’ambivalence. Porte-parole des misérables, il use d’un discours prophétique pour diffuser un programme politique révolutionnaire. Ce combat qu’il entame pour exister, l’amène à se penser l’égal des puissants qui conduisent le monde. En fait, il se révèle un être vénal, médiocre, plus ambitieux qu’altruiste, dont la lutte servira plus malin que lui.

Au final, Kid Jésus a la qualité des plaisirs coupables, ces livres lus sous le manteau dont le décorum aventureux cache un propos plus politique. Pour Pierre Pelot, pouvoir et contre-pouvoir semblent comme les deux mâchoires du même piège à cons. En cela, il se rapproche d’un Jean-Patrick Manchette.

Kid Jésus de Pierre Pelot – Éditions J’ai lu, 1980 (réédition Bragelonne, 2008)

Entre quatre yeux

Quatre ans. C’est l’âge du blog yossarian. Ne coupons pas les cheveux en quatre, allons droit à l’essentiel. Ce blog atteint désormais le chiffre de 417 articles mis en ligne, avec 143 nouvelles entrées pour l’année écoulée. Tout ce travail n’est pas tombé dans l’œil d’un sourd (j’aime bien l’image) puisque yossarian émarge autour des 51706 pages vues depuis sa création. Des consultations assorties parfois de quelques timides commentaires, 673 aux dernières nouvelles, émanant de contributeurs loin d’habiter aux quatre coins du monde. Je crains hélas que l’on ne soit plus près des quatre pelés, trois tondus.

Loin de me saigner aux quatre veines, j’ai tenté d’alimenter plus ou moins régulièrement cet espace d’expression personnelle. Trois ou quatre fois rien. Quelques romans noirs, de la science-fiction, des essais historiques et de la BD. Bon, je reconnais avoir mis la pédale douce sur Les annales du Disque-Monde. Neuf volumes chroniqués, il me reste encore quelques années à rattraper. Je vais essayer de me ressaisir, disons pour la semaine des quatre jeudis (ça me paraît tenable comme engagement). Pour compenser, j’ai rejoint les participants du challenge Lunes d’encre. Je me mets d’ailleurs en quatre pour franchir les paliers fixés par le sémillant A.C. de Haenne. Et puis, il y a l’imprévu, le surprenant, cueillis au détour d’une lecture. Si vous avez quatre sous de bon sens, vous voyez ce que je veux dire…

A l’année prochaine, si vous me passez encore mes quatre volontés.

 

Notre île sombre

A mon grand dam, je me rends compte que je n’ai chroniqué aucun Christopher Priest. Le Challenge Lunes d’encre me permet de réparer cet oubli.

« J’ai la peau blanche. Les cheveux châtains. Les yeux bleus. Je suis grand. Je m’habille en principe de manière classique : veste sport, pantalon de velours, cravate en tricot. Je porte des lunettes pour lire, par affectation plus que par nécessité. Il m’arrive de fumer une cigarette. De boire un verre. Je ne suis pas croyant ; je ne vais pas à l’église ; ça ne me dérange pas que d’autres y aillent. Quand je me suis marié, j’étais amoureux de m femme. J’adore ma fille, Sally. Je n’ai aucune ambition politique. Je m’appelle Alan Whitman.

Je suis sale. J’ai les cheveux desséchés, pleins de sel, des démangeaisons au cuir chevelu. J’ai les yeux bleus. Je suis grand. Je porte les vêtements que je portais il y a six mois et je pue. J’ai perdu mes lunettes et appris à vivre sans. Je ne fume pas, en règle générale, mais si j’ai des cigarettes sous la main, je les enchaîne sans interruption. Je me saoule une fois par mois, quelque chose comme ça. Je ne suis pas croyant ; je ne vais pas à l’église. La dernière fois que j’ai vu ma femme, je l’ai envoyée au diable, mais j’ai fini par le regretter. J’adore ma fille, Sally. Il ne me semble pas avoir d’ambitions politiques. Je m’appelle Alan Whitman. »

Comme le rappelle opportunément Christopher Priest lui-même dans un court avant-propos, le roman-catastrophe relève d’une tradition britannique fermement ancrée sur l’île. Fin du monde provoquée par le déchainement des éléments, par l’attaque des animaux, par une invasion extraterrestre ou plus simplement par les hommes eux-mêmes, les auteurs n’ont pas manqué d’imagination pour mettre un terme à la civilisation. Les noms de John Wyndham, John Christopher, Charles Eric Maine ou de Edmund Cooper viennent immédiatement à l’esprit, mais il ne faudrait pas oublier Jim Ballard à qui Christopher Priest acquitte sa dette d’entrée de jeu.

Fugue for a Darkening Island, réécriture partielle du roman éponyme paru en 1971, traduit en France sous le titre Le Rat blanc puis désormais de Notre île sombre, relève donc de cette tradition. Dans ce roman sur les effets de la politique, Christopher Priest ausculte d’une manière clinique le naufrage inexorable de la Grande-Bretagne suite à l’arrivée massive de migrants issus du continent africain. Mais, il scrute également l’évolution psychologique d’un individu confronté à ces événements.

Si la situation de départ est rapidement expédiée (une guerre nucléaire a ravagé l’Afrique), Christopher Priest prend son temps pour décrire ensuite la ruine du modèle social et politique britannique, fracassé sur l’autel de la division, puis de la guerre civile. Dans un royaume désormais désuni, on s’attache ainsi au point de vue d’un citoyen lambda, issu des classes moyennes supérieures, plutôt éduqué, mais en difficulté dans son couple. Alan Whitman apparaît d’emblée comme un personnage falot dont on découvre la lâcheté au quotidien, mais également face à l’urgence d’une situation qui lui échappe. Plutôt modéré et progressiste dans ses options politiques, il observe avec incrédulité le débarquement des premiers réfugiés. La situation ne suscite en lui qu’un mol émoi, tant il se montre confiant dans la solidité des institutions britanniques et dans la tradition de tolérance entretenue par ses concitoyens. Mais l’élection d’un premier ministre autoritaire, suite à des incidents entre Afrim et sujets de sa Majesté, puis les premiers affrontements lui font prendre la mesure de son erreur. L’effondrement total de son pays provoqué par la guerre civile le contraint à agir. Il se voit investi d’un rôle protecteur, pour sa femme et sa fille, fonction où il se montre complètement incompétent. S’ensuit une longue spirale chaotique, ponctuée de rencontres, d’incidents et d’échecs, aboutissement d’un processus conduisant au basculement complet de sa personnalité dans une direction beaucoup moins policée.

On l’aura compris, avec ce roman de « jeunesse », Christopher Priest ne cherche pas à perdre le lecteur dans les méandres d’une intrigue nébuleuse, bien au contraire, il nous invite au cœur de la décomposition d’une nation. En dépit d’une intrigue entremêlant plusieurs lignes narratives correspondant à trois périodes de la vie d’Alan Whitman, Notre île sombre ne laisse guère de place à l’incertitude. On y trouvera pas de faux-semblants, ce jeu autour de la réalité et de sa perception auquel l’auteur britannique s’est livré par la suite, se taillant une réputation d’écrivain difficile, mais fascinant.

Malgré quarante années au compteur, Notre île sombre n’a rien perdu de sa charge émotionnelle. Christopher Priest y réactive des peurs contemporaines sans verser dans l’angélisme ou la diabolisation. Si le roman s’inspirait à l’origine du conflit nord-irlandais et de l’afflux des migrants indiens, la crise des réfugiés et la montée actuelle des populismes, sans oublier le brexit,  lui confèrent la valeur d’une prophétie. Espérons qu’elle ne soit pas auto-réalisatrice…

Notre île sombre (Fugue for a Darkening Island, 2011) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2014 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

Les Noirs et les Rouges

« Le vrai fasciste ne s’exalte que dans la défaite. »

Réédité en Folio policier, un choix pour le moins étonnant, Les Noirs et les Rouges retrace le parcours ordinaire, entre 1968 et 1971, d’un soldat politique du fascisme comme il se plaît à s’imaginer d’une manière romantique et naïve. Autrement dit un salopard intégral, nourrit au sein d’un fascisme dogmatique et fantasmé, et persuadé que le salut de l’État passe par une violence purificatrice, manière de continuer la politique par d’autres moyens.

Jeune étudiant de vingt ans, Stefano Guerra (le bien nommé) n’éprouve aucune honte à se proclamer fasciste. Né à Udine, dans le nord de l’Italie, il embrasse la Cause très tôt, avec la bénédiction de son milieu familial, en particulier son oncle Rocco, ancien de la Decima Mas, une des unités les plus fanatiques de la République sociale italienne. Loin d’avoir disparu avec la défaite de 1945, le fascisme est en effet resté profondément enraciné dans la péninsule. Les troubles de l’année 1968 semblent lui redonner un coup de fouet, laissant entrevoir aux nostalgiques du Duce, bercés par les slogans des vieux squadristi, la chute de la république bourgeoise, pourrie après près de trente années de démocratie-chrétienne.

À l’occasion de l’occupation de l’université de Rome, où il casse du « chinois » en compagnie de camarades à l’âme aussi noire que la sienne, Stefano tue sans le vouloir un jeune étudiant, Mauro, fils d’un intellectuel de gauche. Cet acte signe sa naissance auprès des dirigeants du Mouvement. Il devient un soldat politique dévoué à la Cause, chargé de former une cellule de combattants prêts à agir aux ordres de leurs supérieurs. De rackets en braquages minables pour le compte du Mouvement, en passant par le trafic d’armes et d’explosifs, Stefano se trouve progressivement mêlé à plusieurs attentats, persuadé qu’ils ouvriront le chemin à un pouvoir de nature plus autoritaire, comme cela est advenu en Grèce. Du moins, cherche-t-il à s’en convaincre, car les faits semblent parasités par tout un tas d’individus aux intérêts opaques. Et puis, il y a Antonella, la sœur de Mauro, dont il est tombé éperdument amoureux. Pas simple la révolution conservatrice dans ces circonstances.

Roman fleuve dont les méandres n’assèchent à aucun moment l’intérêt, Les Noirs et les Rouges réussit un tour de force admirable, celui de rendre sympathique un salopard, ou du moins de rendre tangible les motivations de sa révolte et de ses choix politiques un tantinet extrémistes (euphémisme). Alberto Garlini nous permet ainsi de percevoir de l’intérieur le raisonnement biaisé d’un « soldat » que la rage et la haine poussent au crime. Récit d’un basculement de l’idéalisme exalté vers la violence politique, Les Noirs et les Rouges restitue également l’atmosphère délétère prévalant au début des années de plomb en Italie. Le réseau Gladio et la stratégie de la tension sont ainsi évoqués en creux, montrant toute la duplicité des politiques italiens et de leurs alliés de classe, police, services secrets et justice. Un marigot où viennent s’abreuver également l’extrême-droite, des barbouzes et la pègre, jamais à la ramasse lorsqu’il s’agit de tirer quelque profit d’une situation troublée.

Même s’il se veut un surhomme, car « l’esprit guerrier du dieu Odin bat dans sa poitrine », Stefano se révèle surtout banalement humain dans ses actes et dans son aveuglement. Supposé maître de son destin, il ne fait que répondre aux pulsions violentes qui l’animent et aux stimuli provoqués par des forces occultes engagés dans un jeu de dupes, où seul compte la préservation des intérêts d’une oligarchie obsédée par sa lutte contre le communisme. De quoi entraîner le basculement de l’extrême-gauche vers le terrorisme, comme en témoigne la suite des événements.

Roman salutaire et un tantinet lyrique, soulignant les jeux troubles de la politique et le chemin sinueux suivi par la démocratie italienne pendant les années de plomb, Les Noirs et les Rouges montre aussi que la violence se suffit à elle-même, ne provoquant au final que sa propre extinction. Bref, voici une réussite qui rejoint illico ma bibliothèque idéale, en dépit peut-être de quelques longueurs, vite oubliées.

Les Noirs et les Rouges (La Legge dell’ odio, 2012) de Alberto Garlini – Réédition Folio/policier, janvier 2017 (roman traduit de l’italien par Vincent Raynaud)

After Party

After Party prend une résonance particulière après la lecture de La Neige de saint Pierre de Leo Perutz. un phénomène d’écho à mettre sur le compte d’une parenté thématique troublante. Pour Daryl Gregory comme pour l’auteur tchèque, la foi semble s’enraciner au cœur du cerveau, résultant d’un processus chimique que la science pourrait activer grâce à une pharmacopée appropriée. Il n’entre bien sûr aucunement dans mon intention de relier deux romans séparés par presque 80 années et un océan. Je souhaitais juste ici évoquer l’impression de déjà-vu qui m’a saisi en enchaînant ces deux lectures. Le cerveau opère souvent des raccourcis bizarres.

Des toxicos, le roman de Daryl Gregory n’en manque pas. Pour commencer Lyda Rose, ex-neuroscientifique athée, ex-membre fondateur de la start-up Petite Pousse, désormais frappée d’une injonction judiciaire à se soigner et interdite de séjour aux États-Unis au terme d’un itinéraire chaotique. Car Lyda est folle. Totalement. Une folie se manifestant en la personne du Dr Gloria, une hallucination ayant l’apparence d’un ange gardien avec lequel elle dialogue ouvertement.

À la pointe de la smart drug revolution, Lyda et ses associés ont cru décrocher le sésame avec le Numineux, une substance chimique dont le principe actif imprimé sur un buvard grâce à une imprimante chemjet permet de toucher au divin. Hélas, le produit provoque aussi de fâcheux effets secondaires le transformant en bombe neurochimique ultime.

Condamnée à végéter dans un hôpital après un accident de la circulation, Lyda pensait avoir remisé définitivement le Numineux dans les poubelles de l’histoire de la bioingénierie. Pourtant, le produit resurgit via un nouveau culte appelé l’Église du Dieu Hologrammatique. De quoi pousser l’ex-chercheuse à sortir de sa réserve pour se mettre en chasse du responsable de cette menace.

Troisième titre à paraître au Bélial’, saluons au passage la constance de l’éditeur, After Party n’usurpe pas le qualificatif de techno-thriller attribué par la quatrième de couverture. Sans aller jusqu’à reprendre l’adjectif « frénétique », l’intrigue ayant la fâcheuse tendance à tirer à la ligne, reconnaissons au roman de Daryl Gregory un rythme soutenu lui conférant le statut redoutable de page turner. Difficile en effet de lâcher le bouquin tant les surprises s’enchaînent avec facilité dans un crescendo convaincant, parsemé d’indices camouflés dans une narration alternant point de vue extérieur et subjectif et de piques ironiques.

Nous allons tous très bien, merci jouait sur la tension psychologique, inscrivant le récit dans un huis-clos statique. Ici, l’auteur américain lorgne du côté du road novel, l’enquête de Lyda servant de fil directeur à une intrigue jouant sur les ressorts de la science-fiction et l’extraordinaire faculté de résilience du personnage principal. Daryl Gregory continue de priser les personnages dysfonctionnels que l’existence n’a pas épargnée. Il brosse ainsi une belle galerie d’inadaptés sociaux et autres victimes post-traumatiques flirtant, et pas qu’un peu, avec la folie.

Mais surtout, il dépeint un monde hyperconnecté où tous les êtres humains semblent plus ou moins camés, devenus dépendants à leur camisole chimique, à leur drogue récréative et à d’autres substances décuplant leur capacités cognitives ou transformant leur personnalité. Dans ce contexte, la foi ne serait-elle pas une illusion chimique supplémentaire, un viatique vers la satisfaction de ce besoin de transcendance inhérent à l’espèce humaine ?

Bref, bien loin de la simple formule marxiste « l’opium du peuple », After Party multiplie à la cadence d’un fusil-mitrailleur les pistes de réflexion, les hypothèses stimulantes et les saillies iconoclastes. C’est sans doute son plus grand intérêt.

after-partyAfter Party (Afterparty, 2014) de Daryl Gregory – Éditions Le Bélial’, septembre 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laurent Philibert-Caillat)

Une autre saison comme le printemps

François Dorall vit dans le passé. Une relation de jeunesse achevée tragiquement, un mariage en déshérence et un nourrisson mort dans sa prime enfance, le bonhomme nourrit un spleen tenace, entretenu par un deuil dont il ne parvient pas à se dépêtrer. Écrivain à succès, il habite aux États-Unis et vit désormais par procuration, via le personnage de roman de gare qu’il a créé. C’est d’ailleurs cette série qui lui vaut l’honneur d’une invitation à un salon de polar, à Metz, pour participer à une conférence sur les disparitions. Et justement, à l’issue de sa prestation, une amie d’enfance vient le supplier de retrouver son fils de 9 ans, kidnappé à la sortie de l’école. De quoi donner du grain à moudre à l’enquêteur François Doralli. Mais François Dorall n’apprécie pas le synopsis qu’on lui sert. Trop de non-dits. Il finit pourtant par se laisser convaincre, même si on lui force un tantinet la main en ayant recours au chantage.

En compagnie d’une fille ramassée dans un hôtel, François Dorall/Doralli se lance à la recherche de cet enfant disparu. Et surtout, il entame une quête plus personnelle d’où émergent les souvenirs d’un amour passé.

Écrivain prolifique, Pierre Pelot a longtemps œuvré dans les marges, au cœur de cette littérature dite populaire. Il y a forgé son style et ses propres thématiques, acquérant au fil des années la stature d’auteur. De quoi remettre à leur place les faiseurs chichiteux de la littérature qui pose.

Ce goût pour les marges, d’aucuns diraient les mauvais genres, se retrouve dans Une autre saison comme le printemps. Le Vosgien y flirte, et pas qu’un peu, avec les ressorts du fantastique et du roman noir. Mais, le propos de l’auteur se focalise surtout sur le territoire de l’intime. L’amour, plus fort que la mort. Avec ce lieu commun, il brode une histoire triste, où une fois de plus, la fiction se met en scène pour tenter de se substituer à la vie.

Une autre saison comme le printemps ravira sans doute les inconditionnels (j’en suis) de Pierre Pelot. Certes, le roman ne figure pas parmi ses œuvres les plus marquantes. On sent que l’auteur a attendri sa plume pour distiller l’émotion, processus qui ne l’empêche pas de cogner sur les bas instincts de l’engeance humaine. Pas angélique pour deux sous, le Vosgien s’attache à cette humanité banale, apte au pire comme au meilleur, que ce soit pas nécessité ou par calcul. Dans une atmosphère nimbée de mystère, il laisse également infuser quelques fulgurances dont l’acuité crucifie littéralement l’imagination.

La figure de l’écrivain, à la fois démiurge et être faillible, hante le récit du voyage de François Dorall. Les fêlures intimes du bonhomme affleurent peu à peu au fil de ses pensées et de ses échanges avec sa passagère. Et derrière la fausse simplicité des apparences, Une autre saison comme le printemps dévoile un idéalisme qui ne se résout pas à accepter l’irrémédiable, l’absurdité de la vie et des occasions manquées.

Bref, voici un bien beau roman dont on se défait difficilement, une fois la dernière page tournée.

saison_comme_printempsUne autre saison comme le printemps de Pierre Pelot – Éditions Héloïse d’Ormesson, novembre 2016 (réédition du roman paru en 1995 chez Denoël, collection « Présences »)