Maître de l’espace et du temps

Ayant maintes fois différé sa lecture, le défi Lunes d’encre m’a remis en mémoire l’omnibus consacré par la collection à l’auteur américain Rudy Rucker. Un ouvrage épais composé de deux romans, Maître de l’espace et du temps et Le Secret de la vie, mais aussi d’un recueil inédit rassemblant huit nouvelles écrites en solo ou avec la collaboration de Bruce Sterling, Paul Di Filippo et Marc Laidlaw. Bref, de quoi occuper le temps à défaut de le maîtriser.

Éminemment science-fictif mais surtout complètement hilarant, le propos de Rudy Rucker oscille entre hard SF et burlesque bigger than life, sans que cela ne tourne à la pochade. En fait, on s’amuse beaucoup des situations décalées et des saillies drolatiques qui rappellent celles d’un John Varley, d’un Robert Scheckley et sans doute aussi d’un Fredric Brown, invoqué justement en quatrième de couverture.

Concernant Fredric Brown, Maître de l’espace et du temps acquitte sa dette à l’auteur natif de l’Ohio sans faire de chichis. L’intrigue et son déroulé ne sont d’ailleurs pas sans évoquer L’Univers en folie. Avec son invasion de cerveaux issus d’un monde parallèle et son duo de savants farfelus, triturant la constante de Planck pour plier le monde à leurs caprices, le récit nous propulse dans une succession de situations abracadabrantesques, sur un rythme endiablé, même si un tantinet lassant sur la longueur. À grand renfort de blonzeur, fonctionnant avec des gluons, Harry Gerber et Joe Fletcher exaucent leurs vœux personnels et ceux de leurs proches, provoquant une rafale de catastrophes, les désamorçant ensuite avec une nonchalance à proprement parlé insolente.

Dans ce roman, Rudy Rucker se livre à un petit cours de vulgarisation scientifique amusante, saupoudrant les concepts mathématiques d’une pincée de pataphysique. Bref, Maître de l’espace et du temps se lit sans déplaisir, comme un hommage transparent aux séries B, flirtant pas qu’un peu avec un esprit potache décomplexé et délicieusement régressif.

Avec Le Secret de la vie, on change de registre, adoptant celui du roman d’apprentissage, mais avec des extraterrestres… Depuis qu’il a lu La nausée et découvert l’existentialisme, Conrad Bunger est obsédé par la mort et le néant. Un fait fâcheux lorsque l’on est un adolescent des années 1960 habitant Louisville. Pour échapper à la dépression, il ne lui reste plus qu’à trouver le secret de la vie, une quête sur laquelle une multitude de philosophes et de scientifiques se sont cassés les dents. Qu’à cela ne tienne, le mystère ne résistera pas longtemps, surtout en multipliant les beuveries, les coucheries et en utilisant la pharmacopée des sixties. On s’attache ainsi à Conrad, le suivant de la fin de ses études au lycée jusqu’à sa scolarité à l’université. Une période où il se soulage beaucoup de ses frustrations en compagnie de ses colocataires. Cet aspect du roman, très bien rendu, a un traitement mainstream, n’étant pas dépourvu d’humour. Pourtant, Rudy Rucker instille quelques bizarreries dans le récit, notamment lorsque Conrad se découvre des pouvoirs dans des situations de danger immédiat. Le procédé laisse progressivement penser que le jeune homme n’est peut-être pas ce qu’il croit être. Quant à son obsession du secret de la vie, elle peut-être puise ses origines dans tout autre chose qu’une simple crise existentielle. Bref, une nouvelle fois, Rudy Rucker se montre malin, livrant ici un roman gigogne où le mainstream un tantinet nostalgique s’intrique à la science-fiction, sans solution de continuité.

À l’assaut du Cosmos m’a beaucoup moins enthousiasmé. Je retiendrai surtout parmi la sélection deux textes coécrits avec Bruce Sterling, en particulier la nouvelle donnant son titre au recueil, le reste m’ayant profondément ennuyé, en particulier la série de trois nouvelles autour du surf et des maths, écrite à quatre mains avec Marc Laidlaw. Bref, inégal mais loin d’être honteux.

Au final, cet omnibus publié dans la collection « Lunes d’encre », hélas seulement disponible en « Présence du futur » sur le marché de l’occasion, se révèle un must-read pour les adeptes d’hommage décalé, de déglingue, d’histoires bizarres à base de série B et de physique quantique. C’est possible, si si !

Maître de l’espace et du temps de Rudy Rucker – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2005 (omnibus traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Bonnefoy et Jean-Pierre Pugi)

Retour à la case départ

Après trois ans passés loin de la Mère Patrie, Alexeï revient au pays, avec comme perspective d’avenir un gros paquet de fric. On lui a proposé en effet de rentrer pour témoigner contre Pinski, un homme d’affaires véreux qui l’a employé jadis pour s’occuper de sa communication politique, puis de la culture dans la mairie qu’il dirigeait. Les choses s’étant gâtées par la suite, il a préféré mettre les voiles plutôt que de finir avec une balle en pleine tête. Sans nouvelles de la Mère Patrie depuis presque un lustre, si l’on fait abstraction des quelques Russes croisés dans les rues de Prague où il a trouvé refuge, il débarque à Moscou comme en terre étrangère. Le consumérisme effréné a remplacé la foi communiste, le nouveau Russe étant devenu un héros plus enviable que la kolkhozienne. Un vrai monde de plastique, mais avec un sacré paquet d’emmerdes en souffrance pour Alexeï.

Bienvenue en Russie post-soviétique. En trois romans parus dans nos contrées, dont deux chez les défuntes éditions Moisson Rouge, Vladimir Koslov est devenu le chantre désenchanté d’un pays en proie aux soubresauts de la fin du communisme. Car si l’auteur ne nourrit guère d’illusions quant aux lendemains qui déchantent de la Perestroïka, il ne se laisse pas pour autant leurrer par la victoire de la « démocratie ». Un vrai miroir aux alouettes transformé en remède de cheval, appliqué sans aucune empathie à une population ravalée au rang de variable d’ajustement par des affairistes aux méthodes criminelles.

Dans ce roman noir, très noir, Vladimir Koslov parcourt une quinzaine d’années d’histoire russe, entre 1990 et 2006, du chaos résultant de la fin de l’ère Gorbatchev au boom capitaliste moscovite. Des années d’errements où la pègre a pignon sur rue, épaulée par une milice et une justice corrompue. Bref, le Far-West aux portes de l’Oural. Pour les sans-grades commence alors une période de débrouillardise et de combines sans lendemains.

Retour à la case départ navigue ainsi entre deux époques, la jeunesse et le présent d’Alexeï. On se familiarise avec le bonhomme et son tempérament, un mélange de fatalisme et de cynisme, revenant sur ses études, ses fréquentations et son goût pour l’univers punk. Attiré par l’anarchisme, Alexeï se reconnaît dans le do it yourself , préférant suivre l’exemple de ses camarades en trafiquant de la vodka frelatée avec des prêtres orthodoxes ou en rackettant les bus de touristes russes, à la frontière polonaise. Un itinéraire qui le ramène dans sa ville natale où il devient le rédacteur en chef du journal du combinat faisant vivre les habitants. Il multiplie ainsi les petits boulots, flirtant pas qu’un peu avec l’illégalité, avant d’être obligé de participer à la campagne électorale d’un oligarque de province aux dents longues, mais peut-être pas suffisamment dans un univers dont les contours se durcissent avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.

Récit sans fard de la réalité russe, Retour à la case départ nous épargne la langue de bois, révélant un portrait de la Russie post-soviétique bien éloigné du discours politiquement correct. No future !

Retour à la case départ (Domoï, 2010) de Vladimir Koslov – Éditions Moisson Rouge, janvier 2012 (roman traduit du russe par Thierry Marignac)

Le Verger de marbre

Nouveau venu chez Gallmeister, Alex Taylor semble faire l’unanimité chez les divers chroniqueurs de la blogosphère. La quatrième de couverture ne tarit pas non plus d’éloges, comparant l’auteur américain à Cormac McCarthy, excusez du peu, voire à Daniel Woodrell. Et ne parlons pas du blurp tonitruant de Donald Ray Pollock. Stop, n’en jetez plus ! J’avoue que ce concert de louanges a titillé ma curiosité autant qu’il a aiguisé mon mauvais esprit. Fort heureusement, je peux d’ores-et-déjà affirmer que la première a été pleinement satisfaite, au point de propulser ce roman parmi mes coups de cœur.

Pourtant, Alex Taylor ne fait pas dans l’originalité, du moins si l’on se fie aux prémisses. Le récit s’enracine dans la tradition du Deep South, plus intéressée par les petites gens usés par la vie qui n’hésitent pas à s’arranger avec la loi et la moralité pour adoucir leur condition, que par les frasques des golden boys cocaïnés. Bref, le socle de nombreux romans noirs américains.

Alex Taylor nous immerge d’emblée au fin fond du Kentucky, dressant le portrait de quelques uns de ses habitants. À commencer par une branche de la lignée Sheetmire. Il y a d’abord Clem, le père, qui gagne sa vie en faisant traverser la Gasping River dans son bac et arrondit ses maigres revenus en faisant à l’occasion les poches des ivrognes qu’il transborde d’une rive à l’autre. Puis il y a Derna, son épouse, ancienne prostituée désormais rangée des galipettes tarifées. Il y a enfin Beam, le fils, dix-sept ans de naïveté et guère de perspective de sortir de ce trou perdu. La routine du trio dérape le jour où Beam tue par accident un passager du bac qui voulait voler la caisse. En découvrant son identité, Clem lui conseille de déguerpir. Mieux vaut en effet ne pas rester dans les parages lorsque l’on fait du tort à Loat Duncan, a fortiori si l’on a refroidi son fils. Mais, il semble très difficile de quitter le coin, surtout lorsque tous les chemins ramènent le voyageur au verger de marbre, havre de paix éternelle aux pierres tombales décrépites.

Le Verger de marbre oscille entre tragédie et roman noir, lorgnant vers une sorte de fantastique gothique n’étant pas sans rappeler celui de La Nuit du chasseur de Davis Grubb, et plus près de nous celui des romans de William Gay. Le récit baigne en effet dans une atmosphère mortuaire, pour ne pas dire sépulcrale, où ne brille aucune lueur d’espoir. Les personnages semblent tous accablés par un destin implacable, incarné ici par la figure inquiétante d’un conducteur de poids-lourd. Psychopompe au costard de croque-mort et au propos déjanté, il veille à arrondir les angles pour faciliter l’accomplissement du fatum pesant sur les uns et les autres, un autre genre de passage, vers un ailleurs dépouillé de toute connotation paradisiaque.

Le roman d’Alex Taylor est truffé d’allusions symboliques relevant de la culture chrétienne et païenne. Combat de la vie, incarnée ici par le shérif Elvis Dunne mais aussi par le vieux solitaire Pete Dougherty, contre la mort représentée par Loat Duncan et Daryl, le tenancier de bar doublement manchot, obsédé par son désir de vengeance, Le Verger de marbre navigue ainsi entre fantasme et réalisme cru, faisant monter l’angoisse, entre deux envolées lyriques.

Le roman apparaît enfin comme une ode bucolique à la nature du Sud des États-Unis dont les micocouliers, les sycomores, les cèdres, les cornouillers et autres pacaniers ou robiniers servent de contrepoint au triste spectacle offert par l’humanité.

Avec Le Verger de marbre, la collection neonoir tape très fort, au point de me laisser penser que l’on se trouve ici devant un futur classique. Le temps nous le dira…

verger-marbreLe Verger de marbre (The Marble Orchard, 2014) de Alex Taylor – Éditions Gallmeister, collection « neonoir », 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Anatole Pons)

Le Bassin d’Aphrodite

Troisième volet de la trilogie initiée par Gert Nygårdshaug, Le Bassin d’Aphrodite se place dans la continuation immédiate du Crépuscule de Niobé. D’une tournure plus apaisée, l’histoire s’apparente à une sorte de fly novel entre la Norvège et le Sahara, via le Lac de Garde en Italie, le tout saupoudrée d’allusions à Saint-Exupéry, à son Petit Prince et à la mythologie. Dans une Europe retournée à l’état de forêt primaire, où les rares humains meurent empoisonnés par une substance répandue dans l’eau par les racines des arbres, on suit un père et son fils dans leur quête du paradis perdu. Ayant poussé sa logique jusqu’à son terme fatidique, Mino Aquiles Portoguesa a en effet libéré les semences d’une plante mutante qui a colonisé l’ensemble du continent et du monde, réduisant les hommes et leurs réalisations à des vestiges appelés à disparaître.

Très lente, l’intrigue prend son temps pour démarrer, se focalisant au début sur l’existence retirée de Jonar Snefang et de son fils Erlan. Réfugiés dans une vallée isolée de Norvège pour échapper à la guerre civile européenne, ils vivent seuls dans une cabane, se nourrissant de poissons pêchés dans un étang proche. Rattrapés par la croissance de la forêt, ils ne doivent leur survie qu’à l’usage d’un poison végétal, l’atrazine, et à leur sens de l’observation. Perturbé par un rêve récurrent, Jonar finit pas convaincre Erlan de rompre leur isolement. Ils improvisent une expédition à bord de l’hydravion laissé par Mino que la végétation a miraculeusement épargné. Le récit prend alors son envol, nous emmenant dans un périple au-dessus d’un vieux continent entièrement recouvert par la forêt. Jusqu’à ce que la réalité et le rêve se rejoignent…

En dépit de sa nature de roman post-apocalyptique, Le Bassin d’Aphrodite se révèle le tome le plus optimiste de la trilogie, si l’on considère que le salut de la planète passe par l’extermination de l’ensemble de l’Humanité. Il est également le volet le plus intime, centré sur le regard de Jonar. Un point de vue entrecoupé par les interventions d’un mystérieux écrivain dont on devine progressivement l’identité. Le roman offre une sorte de rédemption aux survivants, un échantillon idéalisé, prônant un retour à un Eden originel, débarrassé de ses pollutions religieuses, politiques et économiques. Une solution pour le moins radicale que d’aucuns trouveront sans doute trop nihiliste.

Malgré cela, on ne peut s’empêcher de penser que Gert Nygårdshaug trouve ici une conclusion idéale, empreinte d’une touche de féminisme (si si !). Bref, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Le Bassin d’Aphrodite de Gert Nygårdshaug – Éditions J’ai Lu, collection « Grands Formats », octobre 2015 (roman traduit du norvégien par Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan)

Le Prestige

Ne relâchons pas le rythme avec un roman paru aux débuts de la collection Lunes d’encre.

On ne rentre pas dans les histoires de Christopher Priest sans respecter un pacte implicite, celui de ne pas vouloir à tout prix une explication rationnelle et définitive. Tout l’intérêt réside, en effet, dans le dit non explicité et non révélé, dans le suggéré intentionnel et le ressenti intime de chaque lecteur lorsque se produit « l’illusion » littéraire. Le Prestige ne déroge pas à ce pacte, à une nuance près cependant. Christopher Priest semble y être moins allusif que dans ces autres romans, nous livrant plus d’éléments de compréhension qu’à son habitude. Le résultat n’en demeure pas moins envoûtant car l’auteur britannique déploie tout son art pour titiller notre curiosité et mettre en scène une atmosphère d’étrangeté propice à la suspension de l’incrédulité, chère aux prestidigitateurs.

Andrew Westley, jeune reporter en devenir, est envoyé par son journal dans le Derbyshire afin d’enquêter sur une curieuse manifestation d’ubiquité s’étant déroulée dans une secte. Andrew n’est ni un spécialiste des sectes, ni un journaliste chevronné. Hasard des circonstances, il s’est trouvé cantonné aux affaires bizarres, affectation dont il ne se réjouit guère, mais qui pourtant suscite une résonance familière en lui. Andrew éprouve en effet une affinité très forte avec son jumeau, au point d’avoir noué avec lui une relation intime privilégié. Ceci ne prêterait guère à conséquence si Andrew n’était dépourvu de frère comme son acte de naissance le confirme. Enfant adopté, Andrew ne peut hélas pas compter sur son père naturel, Clive Borden, pour éclaircir cette impression.
Arrivé sur les lieux de son enquête, le jeune homme découvre qu’il s’agit en fait d’un subterfuge mis au point par une inconnue séduisante nommée Kate Angier. La jeune femme, qui semble bien le connaître, souhaite mettre fin à l’affrontement séculaire entre leurs deux familles. Un conflit dont ils supportent les effets collatéraux. Invité par Kate à élucider ses causes, Andrew remonte jusqu’au siècle précédent, lorsque Alfred Borden et Rupert Angier, deux talentueux illusionnistes, se sont voués une haine à mort. L’objet de cette profonde inimitié paraît pourtant bien dérisoire aux yeux d’Andrew. Une simple illusion de téléportation. Ceci n’empêche pas l’animosité de croître, au fil des années, sur le terreau fertile de la jalousie, du malentendu, des maladresses et des actes de réconciliation manqués, au point de prendre une tournure obsessionnelle, viscérale, voire même pathologique.
Qui de Borden ou de Angier a commencé cette lutte fratricide ? La réalité sur ce point reste fuyante car affaire de point de vue. Elle est intime puisque lié aux ressentis des deux magiciens dont on découvre progressivement les pensées à travers leurs journaux personnels. Enfin, elle est multiple, se superposant, s’opposant, comme une mise en abyme conçue pour leurrer l’entendement et provoquer le vertige.

Le Prestige se révèle un exercice brillant et maîtrisé, rejouant les thèmes et procédés de prédilection de Christopher Priest : faux frères naturels et vrais frères professionnels, gémellités fictives ou réelles, réalité multiple, dénouement en suspens. Ce roman constitue à ce jour un des plus intéressant texte de l’auteur que j’ai lu et j’avoue, à mon grand plaisir, avoir été une fois de plus bluffé.

Un autre avis ici.

Le Prestige (The Prestige, 1995) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2001 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

Volt

Ce n’est sans doute pas un hasard si Donald Ray Pollock a rédigé la préface et le blurb (ça devient une habitude) de ce recueil. On ne peut s’empêcher en effet de faire un parallèle entre Knockemstiff et Krafton, la « charmante » bourgade imaginaire servant de décor aux huit nouvelles qui composent Volt. Ces histoires apparaissent comme une série d’instantanés, dévoilant les existences fracassées de ses habitants.

Il y a d’abord Winslow, le fermier dur à la tâche, que la mort de son fils unique jette sur la route, le cœur alourdi par la culpabilité. Et puis Vernon, le fils obéissant, poussé par son paternel à cacher le cadavre d’un conducteur tué dans une bagarre absurde. Sans oublier Helen, élue shérif par hasard et se faisant de sa fonction une drôle d’idée. Il y a Jorgen, jeune homme à jamais marqué par la guerre, entraîné par ses compagnons d’armes sur un bien sinistre chemin. Et enfin Miriam, rendue folle de chagrin par la mort violente de sa mère et qui ne trouve son salut que dans un labyrinthe tracé dans un champs de maïs. Tout ce petit monde se connaît de vue, se croisant à l’épicerie du coin ou au bar. On s’apprécie ou on se déteste, mais on se résout à vivre ensemble, bon an mal an. Car à Krafton, patelin oublié des hommes mais pas de Dieu, on sait ce qu’il en coûte de vivre et on s’abandonne à ses névroses ou à ses vices. L’éminence divine s’ingénie d’ailleurs à frapper la communauté de son courroux, rappelant à ses habitants leurs péchés et l’effort permanent qu’il exige d’eux pour obtenir la rédemption. Peine perdue…

Les nouvelles sont ainsi pétries de religiosité, Bible Belt oblige, au point d’apparaître comme des paraboles modernes prenant pour sujet l’Amérique profonde et ses habitants, mais aussi les traumatismes de ses enfants. Hélas, il n’y guère d’enseignement ou de morale à retenir de ces tranches de vie en miettes, si ce n’est la perte des repères, les rancœurs haineuses et la violence ordinaire.

Parmi les huit textes de Alan Heathcock, retenons « Le train de marchandise », récit halluciné et hallucinant, qui voit un homme se muer peu-à-peu en phénomène de foire pour échapper à sa culpabilité. Relevons aussi « Fumée » qui rappelle qu’il faut vivre avec ses crimes et ceux des autres, si l’on souhaite faire la paix avec soi-même. « Permission » apparaît comme une romance délicieusement tordue, où les bourreaux des cœurs œuvrent au couteau. Quant à la « La Fille », on y flirte avec la folie et le sordide en se disant que la vie doit continuer, malgré tout.

Bref, les louanges de Donald Ray Pollock ne paraissent pas usurpées. Volt se révèle un recueil à l’atmosphère étrange et dérangeante, où l’humanité dévoile toute la noirceur de son âme, en toute connaissance de cause.

alan-heathcock-voltVolt (Volt, 2011) de Alan Heathcock – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », 2013, réédition poche 10/18, 2015 (recueil de nouvelles traduit de l’anglais [États-Unis] par Olivier Colette)

La Reine en jaune

Les adeptes de Anders Fager (Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !) n’auront sans doute pas manqué le second ouvrage paru en ce début d’année dans nos contrées. Les éditions Mirobole sont en effet allées pêcher quelques inédits au sein du vivier des textes horrifiques de l’auteur suédois. De quoi ravir d’extase ses zélotes et entretenir son culte pour des éons, que dis-je, pour l’éternité !

Ahem…

Composé de cinq nouvelles entrelardés de fragments d’histoire servant de liens, La Reine en jaune n’usurpe pas sa qualité d’évangile noire et fantastique (Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !). Loin de l’image de sociale-démocratie policée, le recueil dessine le portrait d’une Suède occulte où agissent des sectes aux croyances antédiluviennes toutes entières dévouées à leurs dévotions impies.

À bien des égards, la Suède de Anders Fager se révèle inquiétante, du moins pour le commun des mortels. Des créatures anciennes, hybrides monstrueux d’humains et de choses innommables, côtoient l’humanité, se cachant de celle-ci pour continuer à accomplir leurs rituels sanglants. Dans ce paysage éminemment lovecraftien, les Tcho-Tcho y sont d’ailleurs crédités comme peuple immigrant, on suit l’élévation vers un autre plan de l’existence d’une performeuse sado-maso poussant son art dans une direction moins inoffensive. On s’attache au quatrième étage d’une maison de retraite où les pensionnaires ne meurent jamais en ayant recours à des rites païens puisés dans le légendaire pré-chrétien. On participe à l’invasion d’une île perdue avec un commando des forces spéciales pensant agir contre une base secrète russe. On accompagne enfin le voyage d’une grand-mère à travers le continent européen, de l’ex-Yougoslavie à la Suède, vers sa famille aimante.

Sans chercher à déflorer le recueil, reconnaissons immédiatement à Anders Fager une imagination fantasque fort réjouissante. Les récits de La Reine en jaune oscillent entre l’irrévérence et l’horreur. Mais, ils sont surtout drôles, d’un humour noir flirtant parfois avec l’absurde.

Parmi les textes, trois se détachent très nettement. Pour commencer, « Cérémonies », où nous pénétrons l’univers feutré, parfumé aux effluves de choux, de détergent et de merde, d’une maison de retraite. L‘auteur suédois transfigure le quotidien mortifère des pensionnaires du quatrième étage de l’institution en fête paillarde et cruelle, où l’on sacrifie des chiens abandonnés, avant de s’asperger de leur sang, où l’on participe à des orgies, déambulateurs et Alzheimer y compris, et où l’on charge un bouc émissaire de tous les maux.

« Quand la mort vint à Bodskär » intègre illico ma bibliothèque idéale de nouvelles fantastiques. Rien que pour son magnifique incipit : « C’est lors d’une nuit d’automne éclairée par un fin croissant de lune que la mort arriva à Bodskär. C’est une forme de mort inconnue qui s’y présenta. Elle était en acier et renvoyait des reflets métalliques. Elle avait été pensée dans les moindres détails, avait fait l’effet de nombreux exercices… La mort qui débarqua à Bodskär était humaine et moderne. […] Le problème était que la mort se trouvait déjà à Bodskär. Celle là était noire et terrifiante. Elle était séculaire, boursouflée et empestait le poisson pourri, la graisse de phoque et le bois vermoulu. » Tout est dit, le reste n’étant plus qu’un lent crescendo de violence et d’angoisse, débouchant sur un dénouement impeccable.

Mais, c’est incontestablement « Le voyage de Grand-Mère » qui apparaît comme le point d’orgue du recueil. En lisant ce road-novel déjanté, on hésite entre le ricanement nerveux et la franche hilarité, avant de céder au second sans regret.

Bref, après Les Furies de Borås, La Reine en jaune n’apparaît pas comme un rendez-vous manqué, bien au contraire cette nouvelle variation autour des mythes de Chtulhu se révèle tout aussi déviante et empreinte de folie furieuse.

Ah ! J’allais oublier : Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !

reine_jauneLa Reine en jaune de Anders Fager – Éditions Mirobole, collection « Horizons pourpres », 2017 (textes extraits de l’ouvrage Samlade svenska kulter, traduit du suédois par Carine Bruy)