La vallée de l’éternel retour

Longtemps difficile à trouver, ou à des prix prohibitifs sur le marché de l’occasion, La Vallée de l’éternel retour bénéficie enfin d’une réédition digne de sa place centrale dans l’œuvre d’Ursula Le Guin. Couverture à rabats, illustrations soignées, pages au grammage conséquent et teintes chaleureuses — un camaïeu de beige et d’ocre, présent jusque dans la police de caractère —, on ne peut pas dire que Mnémos ait mégoté sur la qualité du traitement. Tout au plus regrettera-t-on le choix d’une couverture souple, une option sans doute privilégiée afin de diminuer un prix déjà élevé. Bref, on ne tarit guère d’éloge devant l’apparence de cet objet, écrin somptueux pour un véritable livre-univers écrit à hauteur d’homme à la manière d’une étude ethnologique.

En effet, voici un OLNI. Un livre conçu comme une sorte d’archéologie du futur aux dires de son auteure. « Ce qui fut, ce qui pourrait être, repose, tel des enfants dont nous ne pouvons voir les visages, dans les bras du silence. »

Ainsi, La Vallée de l’éternel retour dévoile en ses pages une culture imaginaire, celle du peuple Kesh. Un peuple vivant dans un futur indéterminé, quelque part dans une Californie transfigurée, devenue île suite à une catastrophe — The Big One étant sans doute passé par là — et dans laquelle infusent encore les pollutions et toxines du passé, celles de notre présent.

L’approche d’Ursula Le Guin se veut complexe et transversale. Il n’est pas question ici de s’attacher au destin d’une seule personne, proclamée héros d’aventures fictives, mais plutôt de découvrir une terre, un peuple et le lien intime, voire viscéral, unissant l’un à l’autre. L’auteure américaine opère une mise en abîme, nous invitant à prendre connaissance des informations rassemblées par une équipe de chercheurs. Un assemblage hétéroclite se composant de chants, de poèmes, de biographies, de contes, de mythes, de recettes de cuisine, de descriptions de rituels, auxquels elle adjoint un glossaire — appelé l’arrière du livre — où sont rassemblés les éléments de nature plus descriptive et explicative. Ce flux d’informations, en apparence dépourvu de ligne directrice, fait surgir par touches successives une culture entière, censée vivre dans un futur éloigné de notre époque, et pourtant enracinée dans le passé des chercheurs qui l’étudient.

D’aucuns pourraient juger le dispositif rébarbatif, pour ne pas dire ennuyeux. Ils n’auraient pas complètement tort car La Vallée de l’éternel retour n’est pas le genre d’ouvrage qui se laisse lire sans faire un peu d’effort. A l’instar d’un J.R.R. Tolkien ou d’un Jeff Vandermeer (en moins délirant tout de même), Ursula Le Guin crée un monde en nous distillant ses clés. Chaque fragment, chaque information entre en résonance, réveillant des échos familiers, et suscite une sorte de nostalgie. Et on s’immerge au sein de cette communauté, à la fois autre et pourtant si proche…

A lire cette chronique, on pourrait croire que la partie romancée se trouve réduite à la portion congrue. Toutefois, enchâssée au cœur de l’ouvrage figure l’histoire de Roche Qui Raconte, récit biographique fournissant une accroche plus intime au livre de Le Guin. Il nous permet de sortir de la vallée et d’appréhender d’autres cultures, en particulier celle du Condor. Et au travers de l’histoire de Roche Qui Raconte, l’auteure construit une opposition entre la voie suivie par les Kesh et celle du Condor. A l’instar des Dépossédés, le peuple de la vallée a élaboré une culture se fondant sur une éthique. Économie démonétisée, besoins superflus évacués, libre accès à la connaissance, via le système de l’Échange, égalité entre hommes et femmes, même si l’organisation sociale semble clairement matriarcale, interactions avec l’environnement plus respectueuses pour celui-ci, la culture Kesh a toutes les apparences de l’utopie réalisée. On reconnaît bien là une des thématiques principales d’Ursula Le Guin, aux côtés de celle de l’altérité.

Réflexion sur la mémoire et le caractère éphémère des cultures, La Vallée de l’éternel retour s’avère l’œuvre la plus personnelle et sans doute la plus difficile d’Ursula Le Guin. C’est aussi la plus passionnante, à la condition d’accepter son parti-pris.

vallee-eternel-retourLa vallée de l’éternel retour (Always Coming Home, 1985) de Ursula K. Le Guin – Éditions Mnémos, collection Ourobores, avril 2012 (Réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Reinharez)

Fugues

pulp-o-mizer_cover_imageTrop longtemps absent de mon programme de lecture, si l’on fait abstraction des quelques nouvelles de la série « Wild Cards » sur laquelle j’ai préféré passer mon tour, Lewis Shiner profite du défi Lunes d’encre pour remonter dans ma pile à lire.

Son quatrième roman, Fugues, s’apparente à un long récit introspectif, teinté de fantastique, centré sur le personnage de Ray Shackleford. Un Américain moyen, habitant Austin, au Texas. Réparateur de matériel hi-fi et fin connaisseur du rock des années 1960, le bonhomme semble arrivé à un moment crucial de son existence. Jusque-là, il a courbé l’échine, laissant son couple s’enfoncer dans la routine, puis la déprime. Mais, le décès de son père, avec lequel les relations étaient orageuses, ravive les mauvais souvenirs, ceux de son enfance ballottée d’un lieu à un autre. Il fait également resurgir les projets avortés ayant jalonné son parcours professionnel et sentimental de futur quadragénaire.

Ray appartient en effet à la génération des baby-boomers. Comme de nombreux autres jeunes de son âge, il a cru que la musique pourrait changer le monde, le rendre meilleur. Il a espéré que les expérimentations du rock seraient le vecteur d’un changement sociétal et politique, ouvrant les portes à une nouvelle weltanschauung qui mettrait un terme au vieux monde, à ses divisions et ses guerres. Las, il a vu ses espoirs et ceux de sa génération se fracasser sur le mur du réel.

En pleine crise matrimoniale et familiale, il s’aperçoit qu’il lui suffit de s’imprégner du contexte et des ambiances de l’époque pour faire surgir des enregistrement inédits de disques devenus mythiques. Il extrait ainsi des brumes nébuleuses de son cerveau, passablement envapé par l’alcool, l’enregistrement de Get Back, l’album avorté des Beatles, attirant l’attention d’un producteur de disques de Los Angeles, qui lui propose aussitôt de réaliser les albums inachevés des Doors, de Brian Wilson et Jimi Hendrix. Mais bientôt, à force de baigner dans les années 1960, il se projette physiquement dans le passé, au risque de se perdre.

« Les gens ont besoin de rêver, pas d’être confrontés à la réalité. Ils cherchent quelque chose à quoi se raccrocher. Ils voudraient que je sois encore en vie parce qu’ils refusent d’assumer les conséquences de leurs actes. Les conséquences de leurs actes, Ray. Tu sais de quoi je parle, pas vrai ? »

Fugues aurait pu être une uchronie personnelle, se résumant à un unique questionnement énoncé comme un leitmotiv : et si ? Et si Brian Wilson avait achevé l’enregistrement de Smile, le monde aurait-il été meilleur, plus apaisé  ? Et si les Doors avait réalisé Celebration of the Lizard, Ray aurait-il pu faire la paix avec son père et lui-même ? Et si Hendrix n’était pas mort avant de graver First Rays of the New Rising Sun, aurait-il achevé sa métamorphose ouvrant de nouveaux territoires sonores à l’esprit humain ?

Mais le roman de Lewis Shiner se réduit à une étude psychologique, celle d’un homme confronté à ses échecs et qui, pour y échapper, se réfugie dans le passé, essayant de revivre quelques moments clés de son panthéon musical personnel. Au fil des plongées dans le passé, l’argument fantastique se réduit peu-à-peu à la portion congrue. À bien des égards, le don de Ray ressemble surtout à une sorte de thérapie personnelle, en grande partie fantasmée. Les albums choisis semblent ainsi composer la bande son de ses états d’âme, accompagnant chacune de ses décisions dans la vie réelle. Et si, l’intrigue donne parfois l’impression de s’enliser dans ses problèmes intimes, ce choix n’empêche pas le roman d’être traversé par des moments de grâce, laissant infuser un vibrant et touchant hommage à quelques unes des idoles du Summer of Love.

Fugues se révèle enfin le portrait d’une génération. Celle de Lewis Shiner, mais aussi de George R.R. Martin (on renverra les curieux vers Armageddon Rag). Une génération ayant troqué l’utopie contre la nostalgie et le confort prosaïque de la société de consommation. D’aucuns diraient à raison : ils voulaient changer le monde, le monde les a changés… Mais, pour continuer à avancer, il faut savoir faire le deuil de ses échecs.

Bref, le charme opère à tous les niveaux, servi par une écriture (et traduction) impeccable. On est happé sans coup férir dans les méandres de la mémoire de Ray, au point d’en retrouver un écho dans l’écoute de Smile (finalement publié en 2003). Ce n’est pas le moindre des miracles accompli par ce roman documenté et empreint d’empathie. J’ai maintenant très envie de lire En des Cités désertes, second roman de l’auteur paru chez « Lunes d’encre ». Bientôt…

shiner1Fugues (Glimpses, 1993) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Royaume de vent et de colères

1596. La République catholique indépendante proclamée à Marseille par Charles de Casaulx cinq ans auparavant vit ses dernières heures. Issue des désordres provoqués par l’avènement d’Henri IV, elle ne peut plus guère compter que sur le soutien espagnol pour résister à la reconquête royale. Enfermés entre les murs de la cité phocéenne, Victoire, Gabriel, Axelle et Armand partagent le destin de ses habitants. Deux hommes et deux femmes, vétérans désabusés des guerres de Religion. Un quatuor qui se cherche désormais un avenir ou des raisons d’en finir. Victoire, chef de la guilde secrète des assassins, a fait et défait le pouvoir pendant des décennies. Au-dessus de la mêlée, mais toujours dans le sens de ses intérêts. Désormais âgée, elle envisage de se retirer sur un ultime coup d’éclat. En ce qui concerne Gabriel, pas question de prendre sa retraite, même si les années sont un fardeau pour sa carcasse éprouvée par les combats successifs. Rallié à la foi catholique, l’ancien huguenot espère toujours racheter sa lâcheté passée en sacrifiant sa vie pour une cause dont les partisans le méprisent. Tous deux fréquentent La Roue de la Fortune, l’auberge tenue par Axelle et son mari, ex-mercenaires en quête d’un quotidien plus apaisé après la violence des combats. Un choix difficile à accepter pour l’ancienne patronne de la compagnie du Chariot. Quant à Armand, il compte sur le silence de tous, au moins le temps de trouver un navire pour quitter le royaume avec Roland, son amant, et ainsi échapper aux convoitises et aux craintes suscitées par leur don pour la magie.

On a peine à imaginer la violence des guerres de Religion. Une férocité semblable à celle de la Terreur, pour ne prendre que cet exemple dans la longue liste des conflits fratricides. Près de quarante années de guerre larvée, entrecoupée de trêves et de massacres attisés par le fanatisme religieux, les luttes entre factions et le jeu dangereux des puissances étrangères, notamment les Habsbourg. Avec Royaume de vent et de colères, Jean-Laurent Socorro nous en livre un aperçu documenté, se focalisant sur un épisode méconnu : la République de Marseille. La ville méditerranéenne et l’Histoire servent de décor au drame tissé par quatre, voire cinq destins individuels dont l’auteur se plaît à nous dévoiler le caractère ambivalent et les renoncements. À grand renfort de flashbacks et d’ellipses, d’une écriture incisive, Jean-Laurent Socorro nous brosse ainsi quatre portraits dotés d’une réelle épaisseur psychologique, se montrant à la fois sensible et crédible, tout en évitant l’écueil de la sensiblerie. Parmi ceux-ci, on retiendra surtout Axelle, dont le caractère n’est pas sans rappeler celui de Cendres de Mary Gentle, en beaucoup moins agaçant tout de même, mais également Gabin sans « aime », le bonus poignant de cet ouvrage à bien des égards merveilleux, même si la fantasy proprement dite se trouve réduite à la portion congrue.

Avec ce premier roman, Jean-Laurent Socorro démontre, s’il est encore nécessaire de le prouver, que l’on peut violer l’Histoire pour lui faire de beaux enfants. Pour ce crime, nous lui souhaitons de toucher un lectorat nombreux. Il le mérite.

royaume_vent_coleresRoyaume de vent et de colères de Jean-Laurent Del Socorro – Éditions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits »

Le Seigneur des Ténèbres

« Tu es parti sur la mer, tu as accompli le voyage et te voilà au rivage ; descends maintenant. »

 

seigneur_tenebres-jpg1Issu d’une lignée ancienne de marins, Andrew Battell a toujours connu l’air salin de la Mer du Nord comme seul horizon. Dernier né d’une fratrie de gueux plus attirés par l’aventure que par l’entretien d’un alleu, il a préféré à son tour suivre la voie de ses frères et courir les océans avec les plus illustres corsaires de son temps, les Francis Drake, John Hawkins et autre Froshiber. La tête farcie de promesses de gloire, il embarque en l’an de grâce 1589 avec l’équipage de Abraham Cooke dans l’intention de piller le trésor des galions du Rio de La Plata. Mais, les rêves de château en Espagne ne durent pas longtemps. La réalité se charge vite de le ramener à la raison. Malmenée par des vents contraires, en proie aux avaries et au scorbut, l’expédition finit par atteindre le Brésil dans un bien piètre état. Fait prisonnier par les Indiens, Andrew est livré aux Portugais qui le réduisent en esclavage. Mais tout cela n’est qu’un prélude. Le marin anglais est bientôt déporté vers l’Angola où les circonstances vont le conduire au cœur du continent africain, en terra incognita. Vingt années à côtoyer les Portugais et à endurer les humiliations, l’espoir et un labeur incessant. Deux décades loin de sa terre natale, jusqu’à rencontrer l’indicible auprès de Imbé Calandola,  le roi impie des terribles Jaqqas.

Pendant longtemps, Robert Silverberg a voulu écrire un roman historique. Fruit d’une longue gestation, puisant ses racines dans un conte pour enfants et dans la lecture postérieure des récits de voyage des explorateurs du XVIe-XVIIe siècle, Le Seigneur des Ténèbres a bien failli ne jamais voir le jour. La faute à un marché américain très compartimenté, du moins à l’époque de sa parution, où il ne faisait pas bon sortir de sa niche éditoriale pour adopter un autre genre. Le présent objet a fini par paraître, contre la promesse de l’écriture d’une suite au Château de Lord Valentin, le plus grand succès commercial de Robert Silverberg. Un bon calcul puisque Majipoor a permis d’éponger le fiasco de ce voyage au cœur des Ténèbres, unique roman historique de l’auteur américain, si l’on fait abstraction de ses uchronies.

Le Seigneur des Ténèbres acquitte sa dette au roman de Joseph Conrad fort honorablement, même si l’influence de Edgar Rice Burroughs se fait également sentir, notamment dans la description des Jaqqas et de leur roi démoniaque. Dans une langue imagée, truffée d’expressions et de figure de style se voulant authentiques mais pas inintelligibles, ici traduite par Nathalie Zimmermann de manière remarquable, Robert Silverberg donne vie à une Afrique tenant davantage à l’imaginaire des explorateurs européens qu’à une étude ethnologique. Il dresse un tableau accablant de la colonisation, bien éloignée du lyrisme d’un José-Maria de Heredia, où les Portugais et leurs semblables apparaissent guère plus civilisés que les jaqqas, n’hésitant pas à massacrer ou réduire la population noire en esclavage afin d’accroître leur richesse personnelle.

seigneur_tenebres-jpg1-jpg2Réduit à jouer le rôle du candide, Andrew Battell idéalise son pays natal pour mieux rejeter le milieu papiste dans lequel il se trouve immergé. Il dresse en effet un portrait guère reluisant des colons portugais, réduits à un ramassis de repris de justice dirigés par une aristocratie frivole et intrigante, la palme de la duplicité revenant à Dona Teresa, une métis dont Andrew s’entiche et qui lui fera payer chèrement son infidélité. C’est paradoxalement au contact des indigènes que l’anglais s’enrichit et, de cette altérité, il ressort grandi, acquérant auprès des sauvages une compréhension du monde détachée de sa naïveté initiale.

Bien loin de se cantonner à un exercice de relativisme sociétal, Le Seigneur des Ténèbres se révèle enfin un formidable roman d’aventures, certes un tantinet longuet au début, mais dont la progression dramatique ne se dément pas, atteignant son point d’orgue durant la confrontation avec les Jaqqas. Imbé Calandola apparaît en effet comme la figure du Mal absolu aux yeux de l’Européen. Un monstre imprévisible surpassant même en cruauté les Portugais. Pour autant, le personnage fascine l’Anglais, au point de le pousser à adopter ses coutumes infâmes, jusqu’à souhaiter voir se réaliser son rêve de destruction régénérateur. Au terme d’un véritable voyage au bout de l’enfer, Andrew aura au moins appris autant sur lui-même que sur ses compagnons, accomplissant des actes qu’il aurait réprouvé en d’autres temps.

Au final, Le Seigneur des Ténèbres se révèle une œuvre majeure de Robert Silverberg, un roman longuement mûri, où se dévoile son goût pour l’aventure et pour des thématiques plus sombres. Bien loin des fadaises de Majipoor, il déploie tout son talent d’écrivain dans un roman à la fois intense et intime. En somme, la marque des grands auteurs.

seigneur_tenebresLe Seigneur des Ténèbres (Lord of Darkness, 1983) de Robert Silverberg – Réédition Anne Carrière, mai 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Zimmermann

 

Hank Shapiro au pays de la récup’

pulp-o-mizer_cover_imageAvec cette deuxième participation au Défi Lunes d’encre, voici l’occasion de rappeler l’existence de ce roman injustement oublié.

Dans le jargon de son métier, Hank Shapiro est un roi de la récup’. N’allez pas voir dans cette activité un quelconque loisir pratiqué en dilettante. Au contraire, Hank est un fonctionnaire consciencieux et efficace du Bureau des Arts & Divertissements [le BAD] dont la raison d’être consiste à effacer les anciennes créations artistiques ou distractives, afin de laisser les nouveaux talents s’épanouir au soleil de la célébrité sans craindre l’ombrage des grands anciens. Car en ce XXIe siècle, les choses sont claires. Le gouvernement a décrété l’effacement, par vagues de proscriptions successives, des œuvres postérieures à 1900. Car, l’ennemi de l’artiste n’est pas la massification de la culture mais bien sa pérennisation. Nul prescripteur ne doit pouvoir trier le bon grain de l’ivraie. Ceci est trop compliqué et, en l’absence de critères incontestables, empreint d’une subjectivité malvenue. En conséquence, nulle exception ne doit exister. Tout doit disparaître. Dans ce contexte, Hank apparaît comme un rouage essentiel de la machinerie d’effacement. Il doit fonctionner, inflexible et sans état d’âme, accomplissant son devoir sans que rien ne vienne gripper son fonctionnement. Mais, le rouage est humain…

Depuis qu’il vit seul au domicile de sa mère décédée, Hank n’a pour seule compagnie que de sa chienne Homer. Lorsque celle-ci tombe malade, une maladie qui se révèle rapidement être une tumeur incurable, un premier pan de son existence conformiste s’écroule. Le deuxième pan de son univers s’effondre lorsqu’il s’attarde sur un album vinyl de Hank Williams, découvert au cours d’une saisie. La photo de la pochette lui rappelle irrésistiblement un père aux abonnés absents, dont il ne connaissait l’existence que par l’intermédiaire de sa défunte mère. En dépit des instructions du BAD, il met le disque de côté avant de finalement décider de l’écouter. Ne lui reste plus qu’à trouver un tourne-disque. Pour cela, il commence à fréquenter un Club de malfaiteurs (un lieu où on écoute et visionne clandestinement des œuvres prohibées), y côtoyant Henry, une documentaliste enceinte depuis huit ans dont le pull reflète l’humeur. Elle le met en contact avec Bob, un trafiquant susceptible de lui fournir l’objet. Au moment de le récupérer, un duo de tueurs débarque dans le club et mitraille à l’aveugle le public. Hank est blessé et, dans la confusion, Bob lui subtilise son disque, avant d’être liquidé par les tueurs. Voilà Hank contraint de partir à la poursuite du disque, plein Ouest, en compagnie de Henry, du cadavre de Bob et de Homer.

« Chacun de nous possède une chose qu’il garde et à laquelle il tient plus que tout. La vie n’est qu’un processus d’élimination qui sert à comprendre qu’elle est cette chose. Parfois, elle ne devient évidente qu’à la dernière minute, au moment où on la perd. Et encore, uniquement si on a de la chance. »

Sur un ton faussement léger, Terry Bisson aborde des questions essentielles. Qu’est-ce une œuvre artistique immortelle ? A l’aune de quel étalon juge-t-on l’immortalité ? Quelle autorité peut se targuer d’opérer le tri ? Ces questions sont d’autant plus importantes, qu’au regard des progrès des techniques de communication et de la saturation générée par le consumérisme, l’espace permettant à une œuvre d’exister tend à se restreindre comme une peau de chagrin.

Sans entrer dans un débat philosophique interminable et sans faire œuvre de militantisme réducteur, que celui-ci soit égalitariste ou élitiste, il faut convenir que le roman de Terry Bisson relève un point important : celui de l’échelle des valeurs. Si l’on se place du point de vue du récepteur, une œuvre d’Art s’estime au moins à trois niveaux. Sa valeur d’achat qui appelle une satisfaction à court terme, sa valeur esthétique qui fait appel à des éléments de comparaison – une Culture comme on dit dans les cercles bien éduqués mais peu partageurs – et sa valeur affective, critère non quantifiable puisque intime.

Entre la culture et la valeur affective, la société « futuriste » (précisons qu’à aucun moment, Terry Bisson n’indique une date précise) a choisi la rentabilité. Une culture de l’immédiateté sans aucune mise en perspective. Des œuvres jetables auxquelles il est déconseillé de s’attacher.

On peut évidemment regretter – c’est le seul bémol de ce roman – que l’auteur entremêle deux intrigues, une centrée sur le périple de Hank Shapiro et une autre procédant à un flash-back « historique » sur les tenants et les aboutissants de la procédure d’effacement. Ceci a tendance – c’est une impression personnelle, je le répète – à casser le rythme nonchalant et l’atmosphère qui mélange la dinguerie douce et la mélancolie. Heureusement, ceci n’affaiblit pas le propos qui reste plus que jamais d’actualité.

« Il n’y a pas de feu sans bibliothèque. De vie sans mort, de liberté sans prison, de commencement sans fin. […] Un Immortel n’est que quelqu’un à qui on offre une seconde chance. »

hank-shapiroHank Shapiro au pays de la récup’ (The Pickup Artist, 2001) de Terry Bisson – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Anno Dracula

Londres, 1888. La cité est en proie à la terreur. Celle du Prince consort Vlad Tepes dont les pals et les décrets d’internement frappent aveuglément la population. Mais depuis peu, un mystérieux tueur massacre les prostituées du quartier de Whitechapel, s’en prenant exclusivement à celles ayant subit la transformation. Surnommé Scalpel d’Argent, puis Jack, il les égorge, les éviscère puis les décapite avec une sauvagerie qui fait frisonner d’horreur jusqu’à la canaille des bas-fonds. Sommé d’arrêter le monstre, Scotland Yard fait appel à Geneviève Dieudonnée pour l’aider dans son enquête. Il ne faudrait pas en effet provoquer le Prince consort dont le mariage avec la Reine Victoria a déjà entraîné des troubles entre les non-morts et les sang-chauds. Un vampire à la tête de l’Empire où le soleil ne se couche jamais ! La situation a de quoi agacer et attiser la colère des plus rétifs. Déjà, tout ce que Londres compte comme agitateurs, esprits libres et radicaux recommence à s’agiter. La rumeur des méfaits de ce Jack inquiète également les membres du Diogene’s Club, au point de les faire dépêcher leur meilleur agent sur les lieux pour en explorer les zones d’ombre.

Anno Dracula a la saveur d’une madeleine de Proust pour l’amateur de littérature fantastique et policière, de roman feuilleton et de fantaisie historique. Kim Newman transforme la cité de Londres en un creuset foisonnant où des personnages fictifs et réels se côtoient avec le plus grand naturel. Il nous offre ainsi un précipité référencé et ludique, revisitant, un peu à la manière de Philip José Farmer, le mythe vampirique et quelques icônes littéraires classiques.

anno-dracula-weddingL’argument de départ du roman de l’auteur anglais a le mérite d’être simple. Le Comte Dracula n’ayant pas été vaincu par Van Helsing et ses sbires, il imagine que le voïvode maléfique a conquis le cœur de la Reine Victoria et le titre de Prince consort. Le vampirisme n’étant plus un mythe relevant du folklore passéiste, ses nombreux congénères s’affichent désormais sans complexe, des caniveaux de l’East End aux palais orgueilleux de l’Empire, suscitant de nombreuses conversions parmi les sang-chauds, au grand dam des fanatiques religieux qui pullulent dans la capitale britannique. Pourtant aux yeux des diverses lignées de non-morts, Vlad Tepes n’est qu’un parvenu. Un rustre décadent dont le sang vicié ne conduit qu’à la déchéance.

Pour autant, le vampirisme ne bouleverse pas la hiérarchie de la société. Embrasser la condition de non-mort ne permet aucune ascension sociale. L’alcoolisme continue de faire des ravages chez les vampires issus des plus basses couches de la population et les prostituées de l’East End proposent un autre genre d’extase, contre un peu de sang. Dans certaines ruelles, il est même habituel de voir des misérables promener leurs enfants en laisse, comme une confiserie offerte aux nosferatus en échange de quelques guinées. Mais surtout, le vampirisme ne garantit pas l’immortalité absolue. Un vampire peut mourir, tué par une balle en argent ou toute autre arme recouverte de ce métal. Il peut aussi trépasser très rapidement par imprudence, surtout dans les premières années de sa transformation. Enfin, le Baiser des ténèbres ne restaure pas la jeunesse. Il fige la personne à l’âge de son initiation, vices et mauvaise hygiène de vie (peut-être devrais-je dire de non-vie) y compris.

Sur cette trame inventive, Kim Newman déploie toute son érudition pour animer une intrigue tordue, fertile en rebondissements et fausses pistes. Il s’amuse beaucoup, distillant les clins d’œil et les allusions, sans oublier à aucun moment de garder une certaine cohérence, même s’il tire un tantinet à la ligne.

En dépit de ce léger bémol, on ne s’ennuie pas un instant en lisant Anno Dracula. Par son originalité et sa culture, le roman de Kim Newman se révèle une lecture sympathique et distrayante. De quoi éprouver quelques réminiscences agréables, en attendant de découvrir sa suite avec Le Baron rouge sang.

Additif : On recommandera aux éventuels curieux, l’édition augmentée d’un copieux paratexte et d’une nouvelle intitulée « Les morts voyagent vite ».

anno_draculaAnno Dracula (Anno Dracula, 1992) de Kim Newman – Réédition Livre de poche, avril 2014 (Roman traduit de l’anglais par Thierry Arson et Maxime Le Dain)

Furor

Avec Furor, roman d’aventure digne d’une série B, Fabien Clavel convoque sous les auspices de l’Histoire, la Grande, une vision à faire verdir le plus fervent défenseur du nucléaire. Certes, la classification en pur divertissement peut paraître défavorable pour un ouvrage dont l’auteur n’a pas à rougir. Mais, on va le voir, Furor ne se révèle être rien d’autre qu’une distraction plaisante dont les pages — selon la formule consacrée — se tournent toutes seules. Entrons maintenant dans le vif du sujet.
Ce siècle avait neuf ans. L’empire remplaçait la république, déjà Auguste perçait sous Octave… Pourtant, d’irréductibles Germains résistent encore et toujours à l’envahisseur. Trois légions, la fine fleur de Rome, sont envoyées pour les mater et assurer la Pax romana en des terres éloignées de tout, même des dieux civilisés. A leur tête, Varus, gouverneur de la province de Germanie et général expérimenté. Un proche d’Auguste. On connaît la suite…
Attirées dans un guet-apens par Arminius, un barbare ayant trahi son allégeance à Rome, les trois légions sont massacrées dans les bois de Teutobourg. Un désastre vengé par la suite par Germanicus — il y gagnera son surnom — et n’étant pas sans rapport avec l’abandon définitif du projet de grande province de Germanie.
Sur cette trame historique scrupuleusement respectée — les érudits apprécieront — , Fabien Clavel brode un thriller historique saupoudré de SF. En effet, une tension sourde, un sentiment de péril diffus imprègnent les pages de Furor. Immergé au milieu des légionnaires, on suit pas à pas leur marche vers la mort. Entouré par les arbres menaçants, les caliges engluées dans la boue, sous une pluie permanente, on assiste à la débâcle via les points de vue de quatre personnages. Marcus Caelius, centurion dont on apprend dans la postface qu’il s’inspire d’une stèle funéraire, par ailleurs seule source archéologique attestée sur la bataille de Teutoburg, Caius Pontius — futur Pilatus — , tribun issu de l’aristocratie équestre, le vénateur Longinus, et enfin la louve Flavia, unique élément féminin du récit, et accessoirement repos du guerrier, comme ses consœurs prostituées. Avec un regard n’étant pas sans rappeler celui de la série Rome, Fabien Clavel accomplit un impressionnant travail de reconstitution historique, usant de ses connaissances sur les us et coutumes romaines, sur l’organisation de l’armée impériale, sans trop se montrer didactique. Tout au plus peut-on lui reprocher un excès d’emphase.
Là où on se permettra de regimber, c’est sur la composante science-fictive de l’histoire. Clavel procède un peu par la bande, introduisant un élément anachronique — ici, un site de confinement de déchets radioactifs — dans le contexte antique. Problème : pourquoi expédier dans le passé, au cœur de ce qui deviendra plus tard l’une des régions les plus peuplées d’Europe, un site de stockage de déchets ultimes ? Le procédé manque un tantinet de logique. En tout cas, drôle de cadeau à des générations passées dont on sait que nous descendons. Une variante du meurtre du grand-père, peut-être ?
Assimilé au temple d’un dieu germain par les survivants des légions de Varus, ce lieu périlleux devient l’enjeu de toute la seconde partie du roman. Il sert de décor à une intrigue cousue de fil blanc, sous-tendue par un sentiment d’urgence et de danger quelque peu mollasson. Et ce n’est certes pas la pirouette finale, un tantinet parachutée, qui remet en question ce constat désenchanté.
Bref, Furor apparaît bien comme un demi-échec. Roman historique flirtant avec les mythes, il échoue sur son versant science-fictif, finalement assez anecdotique, ne suscitant à aucun moment la sidération escomptée par son argument de départ. Et l’on se surprend à sauter les pages. Déjà qu’elles se tournaient toutes seules…
furorFuror de Fabien Clavel – Réédition J’ai lu, 2013