L’Assassin de Dieu

Alors que ses romans dépassent allègrement la centaine de titres, les nouvelles semblent réduites à la portion congrue dans l’œuvre de Pierre Pelot. Tout au plus une soixantaine, sans doute passées inaperçues au milieu de livres d’une plus grande ampleur. D’aucuns en ont tiré la conclusion que son imagination avait sans doute besoin d’espace pour se déployer. Après avoir lu L’Assassin de Dieu, permettons-nous d’en douter. Ce recueil compile dix des meilleurs textes de l’auteur, du moins si l’on se fie à la quatrième de couverture. Des nouvelles parues dans la revue Fiction ou figurant au sommaire d’anthologies thématiques ou de titres plus éphémères, voire fandomiques. Leur lecture prouve que Pierre Pelot n’a nul besoin de place pour nous livrer de dangereuses visions où le fantastique et surtout la science-fiction se révèlent sous leur plus beau jour.

L’Assassin de Dieu comporte au moins deux véritables coups de cœur, deux nouvelles justifiant à elles seules son acquisition. La nouvelle éponyme qui ouvre le recueil se révèle une quête métaphysique sur fond de futur si lointain qu’il se pare des attributs du mythe. L’écriture somptueuse ensemence l’esprit d’images baroques et son dénouement, même s’il est prévisible, n’en demeure pas moins délicieusement cynique. « Première mort » apparaît comme l’autre choc incontestable du recueil. Pierre Pelot se fait ici l’égal d’un Jean-Jacques Girardot, convoquant le clonage pour interroger les perspectives ouvertes par la science et examiner leur impact psychologique et sociétal. Pas sûr que la réponse ne débouche sur une joyeuse utopie…

Si ces deux nouvelles se détachent du lot, les autres ne sont pas négligeables, offrant un aperçu non exhaustif de ses différents centres d’intérêt. Un peu de fantastique avec « Danger, ne lisez pas ! », dont on goûtera tout le sel de la mise en abyme. Mais surtout beaucoup de science-fiction, avec une propension à mettre en scène univers post-apocalyptiques, dystopies et autres récits de fin de l’humanité. La liberté semble aussi un thème récurrent dans de nombreuses nouvelles du recueil, avec pour corollaire un attrait pour l’anarchie et une touche de misanthropie. Liberté d’abord de conserver ses rêves d’enfant face à une société totalitaire (« Bulle de savon ») ou de ne pas respecter l’autorité (« Razzia de printemps »). Liberté d’aimer jusqu’au désespoir (« Un amour de vacances » (avec le clair de lune, les violons, tout le bordel en somme)). Liberté de refuser le tropisme de la conquête pour lui préférer celui de l’indépendance d’esprit (« Pionniers »). Liberté enfin de témoigner du passé (« Le Raconteur ») ou de s’opposer à l’Histoire (« Je suis la guerre »). Si la grande noirceur du propos, voire la désillusion prévalent dans la plupart des textes de L’Assassin de Dieu, elles ne tuent cependant pas complètement la tendresse d’un auteur qui sait se montrer touchant lorsqu’il s’attache à ses personnages. « Numéro sans filet » témoigne du sentiment sincère que tout n’est pas foutu et qu’il reste (peut-être) encore un petit espoir pour l’humanité, malgré des tares indéniables.

Bref, si le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle, Pierre Pelot marque la cadence avec talent et une belle constance. Et s’il fallait conclure cette chronique avec un seul mot pour qualifier ce recueil, ce serait celui-ci : indispensable.

L’Assassin de Dieu de Pierre Pelot – Encrage, collection « Destination Crépuscule », 1998

Planète vide

Paru en format poche dans la collection Série noire chez Gallimard, un fait désormais suffisamment rare pour attirer l’attention, Planète vide n’usurpe pas le qualificatif de roman intriguant. On n’ira cependant pas au-delà. La faute à une histoire qui ne parvient pas à s’arracher du plancher des vaches, en dépit d’un argument de départ promettant monts et merveilles. Le roman de Clément Milian avait pourtant de la ressource. En adoptant le point de vue d’un gosse des banlieues, issu de l’immigration, Planète vide n’était pas sans rappeler quelques illustres prédécesseurs. En vrac, citons Zazie dans le métro, Billy ze Kick ou La vie de ma mère. Hélas, on serait bien en mal de retrouver ici le regard enjoué, pétillant et malicieux, voire carrément vachard, des personnages de Queneau, Vautrin et Jonquet.

A vrai dire, Papa, le héros (malgré lui) de Planète vide semble plutôt du genre dépressif et mutique. Un parfait souffre-douleur pour ses camarades qui ne se privent pas pour le harceler. Vaincu par avance, il ne trouve d’autre exutoire à son calvaire quotidien qu’en fuyant dans un monde imaginaire, à forte connotation science-fictive, dont il dessine les paysages étrangers en puisant son inspiration dans les images d’un livre sur l’espace. A l’approche de Noël, il se fait coincer par le caïd du collège et ses sbires sur le chemin du retour et n’échappe à un tabassage en règle qu’en poussant l’agresseur, par pur désespoir, sous les roues d’une voiture. Commence alors pour lui, une longue fugue dans le système-ville. Autrement dit, Paris.

Écrit à hauteur d’enfant dans une langue désincarnée, Planète vide s’apparente à un conte cruel, oscillant sans cesse entre réalisme cru et visions relevant d’un onirisme exacerbé. On s’attache ainsi aux pas de Patrice Gbemba, aka Papa, accompagnant son errance dans Paris, des tours futuristes de La Défense aux bas-fonds de Pigalle, en passant par un squat hanté par des punks à chiens. Un voyage au cœur de la dèche, dans un monde invisible au commun des mortels et pourtant si proche de lui.

Au cours de ce périple un tantinet initiatique, Papa s’efforce de déchiffrer les symboles d’une société lui étant complètement étrangère, confronté à une succession de défis à relever pour survivre. Se nourrir, boire, se protéger des prédateurs, surtout les hommes, trouver un toit pour passer la nuit et de quoi se vêtir ou se chauffer. Quelques rencontres salutaires ou violentes, des individus lambdas, des gamins comme lui, des clodos, des putes et d’autres marginaux jalonnent son parcours dans le labyrinthe du Système-ville, sans que l’on sache quel enseignement il en retire exactement. Un parcours monotone et répétitif débouchant sur une impasse, celle de l’impossibilité à communiquer.

Bon, avouons-le. Je n’ai pas vraiment adhéré au parti pris de l’auteur, cet entre-deux jouant à la fois sur les ressorts de l’imaginaire et de la réalité. Ce filtre fantasmatique venant s’intercaler entre les yeux de Papa et l’univers sans fard des déclassés.

Bref, si je ne suis pas convaincu par Planète vide, je ne peux pas affirmer non plus être totalement déçu. Et si l’écriture de Clément Milian se révèle très évocatrice, il lui reste à trouver une vraie histoire à raconter.

planete-videPlanète vide de Clément Milian – Éditions Gallimard, collection Série Noire, novembre 2016

F

f_originalF comme Fake (aka Vérités et Mensonges). L’ultime réalisation d’Orson Welles, objet filmique étrange et foutraque adressé comme un pied de nez aux conventions, aux spectateurs et au cinéma. Un mélange de fiction et de documentaire où le réalisateur s’interroge avec goguenardise sur les notions de contrefaçon et d’art, déroulant une réflexion avisée sur le cinéma et les techniques présidant à entretenir l’illusion de vérité.

F comme femme fatale. Issue de la petite bourgeoisie conservatrice brésilienne, Ana a échappé à la chape de plomb de la junte militaire. D’une nature effacée, elle ne demande qu’à se révéler, à sortir de sa chrysalide, optant pour une activité pour laquelle elle manifeste quelque talent. Car, derrière l’apparence sage et policée d’une jeune femme de vingt-cinq ans se tapit une redoutable tueuse. Une guérillera implacable connaissant toutes les manières d’assassiner un homme et dont le sang froid, de même que l’imagination font l’admiration de ses commanditaires. Bien ancrée dans son époque, les années 80, fan de Joy Division et de Cold Wave, Ana entend faire du crime un des beaux arts. Elle reste pourtant une énigme, même pour elle-même.

F comme faux semblant. Rien ne semble être ce qu’il paraît au premier abord dans le roman de Antonio Xerxenesky. Ana joue avec brio de cet art de la dissimulation, allant jusqu’à se mentir à elle-même pour ne pas voir la compromission de son père dans la junte et le drame intime vécue par sa sœur cadette.

F comme futur, enfin. Un futur où tous les possibles s’achèvent sur une même issue. Un futur dénué d’espoir, avec la voix de Ian Curtis et ses paroles en guise de requiem.

« Il n’y a pas de retour possible, le temps n’avance que dans une seule direction, vers le futur, le futur qu’il avait prédit, et le futur, je le répète – mais les répétitions ne sont jamais de trop -, le futur, c’est la mort. »

 

Sous le titre sibyllin de F se cache le nouveau roman de Antonio Xerxenesky traduit dans nos contrées pour les éditions Asphalte. Après Avaler du sable que je vais désormais m’empresser de lire, l’auteur brésilien fait montre ici d’une originalité à proprement parlée enthousiasmante. F nous cueille sans coup férir, sans jamais nous laisser à quai. Roman singulier écrit à la première personne du singulier, l’objet se révèle autobiographie fictive. Celle d’Ana, une héroïne en creux, absorbant tout ce que lui offre son entourage. Une éponge psychique ne manifestant guère d’empathie pour autrui afin de demeurer indépendante. A la fois sicaire implacable et femme introvertie, aux émotions à fleur de peau, elle nous entraîne dans les méandres de sa psyché, oscillant sans cesse entre passé et présent avec une sincérité désarmante.

Œuvre gigogne d’un auteur malin, F acquitte avec talent son tribut au cinéma, cet art de la lumière et de l’illusion, dressant au passage le portrait sublime d’une créature de l’ombre dont le désespoir nous crucifie. Magnifique !

fF (F, 2014) de Antonio Xerxenesky – Éditions Asphalte, septembre 2016 (roman traduit du portugais [Brésil] par Mélanie Fusaro)

Le Système Valentine

John Varley étant une véritable madeleine pour moi, il me semblait indispensable de le voir figurer au sommaire du non moins indispensable Challenge Lunes d’encre. Hop !

Comme de nombreux autres saltimbanques, Sparky Valentine connaît la dèche en dépit d’un talent pour l’esquive défiant l’imagination. Acteur génial mais malchanceux, il change de visage plusieurs fois par jour, toujours prêt à déclamer les plus grands rôles shakespearien, hommes et femmes y compris. Mais pour l’instant, il est surtout poursuivi par la mafia de Charron et un passé de star du petit écran. Il ne se doute pas cependant que son voyage vers Luna l’emmène vers la plus grande énigme qu’il ait eu à affronter : son père.

À l’ombre de William Shakespeare, des Marx Brothers et de W.C. Fields, Le Système Valentine déploie toute sa démesure dans l’univers des huit mondes imaginé par John Varley. Dans ce futur, une invasion extraterrestre a chassé l’humanité de la Terre, poussant ses survivants à fonder des colonies sur la Lune, Mars et dans cinq autres lieux du système solaire. Le roman forme par ailleurs une trilogie inachevée (plus pour longtemps, l’auteur ayant annoncé la parution prochaine de Irontown Blues), intitulée La trilogie métallique, dont on a pu lire l’ouverture avec Gens de la Lune.

Découpé en cinq actes, Le Système Valentine débute par une représentation survoltée de Roméo et Juliette, jouée aux confins du système solaire, se terminant à peu près avec celle du Roi Lear. Entre les deux, on accomplit un tortueux périple, des environs de Pluton jusqu’à la proche banlieue terrestre, autrement dit la colonie de Luna. Jouant avec la règle de l’unité de lieu, ici le système solaire, et déjouant celle de l’unité de temps en alternant flash back et digressions drolatiques, l’auteur américain nous propose l’odyssée loufoque de Kenneth Valentine, alias Sparky, alias l’Esquive, expert en embrouille et autres canulars. Un pauvre type pour qui l’on éprouve une irrésistible sympathie en dépit de l’envie de lui coller des baffes.

Comédien brillant et truculent, le bougre change de sexe comme de chemise, une habitude chez l’auteur américain. Mais, une poisse cosmique lui colle aux basques depuis soixante-dix ans, le contraignant à une fuite permanente. Et comble de malchance, il vient de s’attirer les foudres de la pègre charonaise, réputée pour sa cruauté et l’intransigeance de sa vengeance. Bref, cela fait beaucoup pour un seul homme/femme, d’autant plus qu’avec John Varley, on n’est jamais au bout de ses surprises. Bien au contraire, le récit est prétexte au déploiement de l’imagination farfelue de l’auteur et à l’humour décapant et dévastateur de sa prose. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on n’est pas dépaysé.

« Il n’y a à la télé que deux choses qui se vendent : les bonnes et de la merde. Aucune de ces catégories n’est une garantie de succès. Nombre d’émissions ont aspiré à être bonnes, mais elles se berçaient d’illusions. Elles ont disparu depuis belle lurette. Et d’autres étaient vraiment bonnes, d’ailleurs, et elles ont disparu, elles aussi. Quant à la merde…qui peut dire, avec la merde ? »

La démesure de l’univers des huit mondes apparaît en conséquence comme le second point fort de ce roman. Durant les pérégrinations et les réflexions introspectives de Sparky, les huit mondes dévoilent leur population fantasque. De vrais doux dingues ayant donné substance à leurs lubies lunatiques, mais également des fous furieux dont il convient de se méfier. L’escale sur Obéron 2 donne d’ailleurs lieu à un festival d’excentricités, avec des trouvailles visuelles sidérantes et des digressions hilarantes prenant pour cible le show-business et le monde du petit et grand écran. Un must foutraque assumé jusqu’au bout. Bref, du pur John Varley. On aime ou on n’aime pas, personnellement, j’adore.

Pour son humour dévastateur, l’utilisation érudite et sacrilège des textes shakespeariens, l’imagination débordante et sans aucun tabou, Le système Valentine se révèle comme l’un des meilleurs romans de John Varley, inscrivant de fait son auteur aux côtés des plus grands humoristes de la science-fiction contemporaine.

Le système Valentine (The Golden globe, 1998) de John Varley – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre, septembre 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Canyon Street

Canyon Street ressemble une prison à ciel ouvert, bornée de tous côtés par la barrière cyclopéenne des Horizons fermés. La contrée est un dédale, en apparence infini, de rues et ruelles, de bois, de pâtures et d’agglomérations. Sous un ciel éternellement embrumé, comme barbouillé par un artiste fatigué de repeindre toujours le même tableau, ses habitants, ou plutôt devrait-on dire ses détenus, jouent et rejouent la comédie de l’existence. Soumis à la Loi, ils attendent la Manne distribuée par les Cohortes masquées de cuir, espérant un jour faire partie des Élus et repartir en leur compagnie dans le tunnel menant à l’autre monde. Mais un jour, tout s’arrête. La Manne se tarit et les Cohortes disparaissent, laissant la place à la prédation généralisée. La foule fanatisée par les abbés-speakers bascule dans la folie et la barbarie. Malheur au solitaire ou au marginal. Il risque désormais le grill à plus ou moins brève échéance car « Seul le plus fort gagne et survit ». Javeline l’a bien compris. Elle se cache dans un appartement pour échapper à son destin de femme, armée et résolue, prête à défendre son ventre contre celui qui tentera de le violer. Raznak le Fou sait où elle se terre. Il a un plan pour s’évader de Canyon Street, rejoindre le pays du Grand Ciel et ses perspectives ouvertes.

À la fin de années 1970 et au début de la décennie suivante, le paysage de l’imaginaire français a été marqué par une série de romans qui l’ont traversé comme un riff rageur. Joël Houssin, Kris Vilá, Jean-Pierre Hubert, Philippe Cousin, Joëlle Wintrebert, Jean-Pierre Andrevon et Pierre Pelot mettent le feu avec des histoires oscillant entre critique sociale et nihilisme punk.

Par sa violence, son univers oppressant et sa radicalité, Canyon Street rappelle Blue et Argentine de Joël Houssin. On y trouve une rage semblable, une envie d’en découdre et de faire exploser les carcans. Le périple de Javeline et Raznak est également une quête vers un monde meilleur, loin de l’aliénation et de la violence ambiante. Un voyage à travers un monde truqué vers un miroir aux alouettes destiné aux esprits crédules. L’itinéraire du duo dévoile ainsi le machiavélisme d’un système fondé sur le conditionnement d’une population préférant les promesses de la religion et du consumérisme à la liberté. D’aucuns trouveront le propos convenu, du moins conforme à l’esprit de contestation de l’époque. Il n’en demeure pas moins fondé. La liberté reste un choix. Il ne tient qu’à chacun de l’assumer pleinement en rejetant les illusions forgées par la foi et le conformisme. Mais, encore faut-il renoncer au confort matériel d’une existence réglée. Un choix difficile auquel se trouveront confrontés eux-mêmes Javeline et Raznak.

Comme bien des romans populaires de son acabit, Canyon Street se lit sans déplaisir. Et si le propos demeure amer et désabusé, le traitement des personnages apporte un peu de tendresse, histoire d’éclairer leur malheur.

Canyon Street de Pierre Pelot – Éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1978

Les derniers jours d’un homme

Retour au roman noir, ici d’obédience sociale, avec un roman de Pascal Dessaint, un auteur que je découvre ici, bien qu’il me semble avoir lu jadis un Poulpe écrit par ses soins. On l’a déjà dit et on le redit, le polar français souffre de nombreux défauts, notamment une propension à ressasser les mêmes motifs, vieilles lunes usées jusqu’à la trame, et à asséner les convictions politiques de l’auteur comme des vérités suprêmes. Ici, rien de cela. Ouf !

Roman à deux voix, père et fille, un intervalle d’une quinzaine d’années séparant les deux lignes narratives, Les derniers jours d’un homme restitue, d’une manière criante de vérité, le malaise du milieu ouvrier. Des gens fiers de leur travail, mais en même temps conscients que leur outil leur coûte la santé et celle de leurs proches. Un terrible dilemme vécu au quotidien. L’usine conditionne en effet leur existence. Elle donne sens à leur vie et les tue aussi, sous un ciel chargé et un horizon limité par le crassier et l’autoroute. Pour ces damnés de la terre, confinés dans un enfer accepté, intégré à leur existence, l’usine vaut mieux que l’inconnu.

Pourtant, la pollution les environne. Dans le sol, dans l’air et dans ce qu’il mange, quelques légumes cultivés dans leurs moments perdus, on trouve du cadmium, du zinc et surtout du plomb. De quoi leur pourrir lentement la carcasse et produire des générations de tarés. On lave régulièrement à grande eau la cour de l’école. On enferme les enfants lorsque le vent est défavorable. Rien n’y fait. Pas un papillon ou un oiseau pour redonner de l’espoir. Une poussière grise, omniprésente, recouvre sous sa chape les rêves d’avenir. Un mot n’ayant de toute façon plus guère de sens depuis que l’usine a fermé, mise à l’encan par un patron voyou.

Roman noir et social dans la meilleure acception du terme, Les derniers jours d’un homme témoigne beaucoup mieux que bien des documentaires de ce désarroi de la classe ouvrière. Usant d’une écriture simple et sincère, dépourvu de tout misérabilisme,  Pascal Dessaint n’oublie pas de nous narrer une histoire humaine, faite de non-dit, de lâcheté ordinaire, de bêtise, de générosité, de révolte et surtout de beaucoup de résignation. Et pendant que le système broie les hommes, ils continuent de broyer du noir, en reprenant un verre, parce que c’est dur.

Les derniers jours d’un homme de Pascal Dessaint – Éditions Rivages, 2010 (réédition Rivages/noir, 2013)

Aux Armes d’Ortog

aux-armes-d-ortogAn 5000. L’humanité se meurt après avoir survécu à l’Holocauste. Car si la Guerre Bleue a entamé son optimisme et mis un terme à l’expansion de son empire dans les étoiles, elle a aussi réussi à détruire son principe vital, amorçant une sénescence prématurée et inexorable de l’espèce.

Menacée de toutes parts par des créatures mutantes impitoyables et des humains ensauvagés, l’humanité lutte désormais contre l’entropie sous la conduite des Sopharques. Un combat qui semble perdu d’avance malgré l’aide des Chevaliers-Nautes dont les nefs parcourent encore les étoiles. Car le plus grand danger demeure l’homme lui-même. Un culte pessimiste menace l’embryon de progrès, poussant au renoncement la noblesse des Seigneurs Maisonniers et le peuple. Pour s’opposer à cette déchéance, l’humanité aurait bien besoin d’un héros.

Aux Armes d’Ortog ne déroge pas au schéma classique d’une science-fiction divertissante et aventureuse. Un condensé de pulp transplanté au Fleuve noir dans la collection « anticipation ». Rien de honteux dans cette entrée en matière, bien au contraire, le roman d’André Ruellan (alias Kurt Steiner) montre de grandes qualités narratives et un certain attachement à la rationalité, du moins à ses apparences.

Habile hybride de science-fiction et de fantasy, Aux Armes d’Ortog emprunte son lexique au second genre pour laisser la part belle au premier. Car derrière la quête, celle du jeune héros amené à rejoindre la communauté des Chevaliers-Nautes au prix de maints exploits, se cache un récit d’aventures spatiales dont n’auraient pas eu à rougir Edmond Hamilton ou Jack Williamson. Un récit bâtit à l’aune du sense of wonder auquel un vernis de rationalité confère une touche vintage.

Bref, sans être bouleversant, voici un bel exemple de cette excellente mauvaise littérature, celle louée par George Orwell, et dont on goûte avec délice le caractère régressif. Affaire à suivre avec Ortog contre les Ténèbres.

ortogAux armes d’Ortog de André Ruellan (alias Kurt Steiner) – Réédition Mnémos, intégrale « Ortog », novembre 2016