La Volonté de se battre

L’utopie a failli, achoppant sur le culte du secret, la manipulation et l’assassinat ciblé. Ruches et hors- ruches s’agitent, effrayés par la perspective d’une conflagration mondiale. La paix va-t-elle faire les frais de cette trahison, la volonté de se battre se muant inexorablement en bataille ? À la condition de s’y préparer, de réapprendre l’art de la guerre oublié depuis 300 ans.

Avec La Volonté de se battre débute la seconde partie de la tétralogie « Terra Ignota », vaste fresque futuriste conçue et écrite par Ada Palmer. On ne reviendra pas en détails sur le Worldbuilding du cycle, si ce n’est pour rappeler le contexte général de ce livre-univers. Au XXVe siècle, l’utopie et la paix règnent sur Terre depuis 300 années. Un réseau mondial de voitures volantes autonomes a révolutionné les transports rendant obsolète le concept d’État-nation. La géopolitique s’est ainsi recomposée sur d’autres bases, redéfinissant les allégeances et les affinités. Réduites à quelques strate-nations, les États ont cédé la place à une multitude de ruches, des entités non géographiques à adhésion volontaire. Un système de lois universelles prévaut en parallèle aux systèmes juridiques particuliers des Ruches, garantissant aux citoyens hors-ruches, mineurs et marginaux, la préservation de leurs droits. Sept ruches principales ont ainsi fini par s’imposer sur la planète. Les structures familiales ont également explosé, remplacées par les bash, et les différentes religions ont été proscrites après une période de guerre fratricide, l’humanité leur préférant désormais le secours de directeurs de conscience, les sensayers. Hélas, l’utopie a fait long feu comme nous l’a révélé Mycroft Canner, le narrateur non fiable de Trop semblable à l’éclair et Sept Redditions. Désormais, chacun doit choisir son camp et son champion.

« Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais la croyance qu’il vous appartient. »

Si le premier diptyque de la tétralogie « Terre Ignota » convoquait William Shakespeare, le marquis de Sade et Voltaire, La Volonté de se battre fait appel à Thomas Hobbes, en particulier à son ouvrage majeur : Le Léviathan. Mycroft Canner reste le narrateur non fiable de ce troisième livre qui voit les factions affûter leurs arguments et leurs stratégies pour sauver la paix, voire amender une utopie sortie fragilisée par les révélations de Sept Redditions. Sur fond d’émeutes, de doute, de nouveaux complots, d’enquête, mais aussi de vengeance, ce troisième livre nous interpelle sur les notions de justice, de gouvernement et de guerre, convoquant l’Histoire et la philosophie politique pour tenter d’apporter une réponse raisonnable, loin d’être univoque. Ce roman riche et ambitieux, n’étant pas sans évoquer le Dune de Frank Herbert pour son questionnement politique, est en effet un monument de dialectique qui voit arguments et contre-arguments s’affronter et se neutraliser, au fil d’une narration dialoguée qui prend son temps. D’aucuns trouveront le procédé laborieux, pour ne pas dire étouffant du fait de la densité des notions et concepts déployés par une autrice n’ayant pas fait son deuil de la complexité et du foisonnement des enjeux. Pour autant, l’amateur appréciera le caractère nuancé et réfléchi de la démonstration, mais aussi les digressions sur le manichéisme, la philosophie de Hobbes ou sur l’Illiade.

Même s’il peut paraître un tantinet longuet et bavard, La Volonté de se battre est porté par un crescendo inexorable, une volonté de déconstruction de toutes les certitudes d’une utopie truquée. Mais, la destruction est-elle porteuse d’espoir ou juste le prélude des charniers à venir ? Ne vaut-il mieux pas confier le destin du monde entre les mains d’un despote éclairé plutôt que de laisser s’exercer la guerre de tous contre tous ? Existe-t-il d’autres alternatives à la guerre ? Nul doute que toutes ces questions trouveront leur réponse avec L’Alphabet des Créateurs, première partie dans nos contrée de Perhaps The Star. Ne soyons pas trop impatient.

La Volonté de se battre : Terra Ignota, Livre troisième (The Will to Battle « Terra Ignota, Book 3 », 2017) – Ada Palmer – Éditions Le Bélial’, 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Sept Redditions

Sept Redditions poursuit et achève le diptyque commencé avec Trop semblable à l’éclair mais aussi la première partie du cycle «  Terra Ignota  ». Vaste fresque futuriste et utopie ambiguë, l’œuvre de Ada Palmer nous projette dans un avenir aux apparences désirables dont les fondations reposent sur un changement total de paradigme. L’autrice nous pousse dans nos ultimes retranchements, nous contraignant à abandonner nos certitudes et nos repères pour mieux nous fondre dans un habitus différent, même si en grande partie infusé à la pensée politique et morale des philosophes des «  Lumières  ». Hélas, en dépit de tous les efforts pour pacifier l’humanité et assurer son bonheur, la religion, les nationalismes, les genres et toutes les autres sources de tensions ou de discriminations ayant été effacées, la machine molle animale n’a pas renoncé à son emprise biologique sur les consciences. L’esprit de domination, de revanche, la violence et le lucre guident plus que jamais les appétits. Un triste constat dont Mycroft Canner s’est fait le porte-parole omniscient, certes non fiable, interpellant le lectorat pour susciter moult questions.

Si Trop semblable à l’éclair posait le décor, nous invitant à découvrir un univers dense et foisonnant où chaque détail, chaque révélation ajoutait une couche supplémentaire de doute à l’intrigue, l’heure est désormais venue de dévoiler les secrets inavouables et de démasquer les caractères, tout en révélant la duplicité des uns et des autres. Ada Palmer ne sacrifie pas en effet l’intrigue sur l’autel de la complexité conceptuelle ou de l’esbroufe stylistique. Bien au contraire, si les amateurs de philosophie politique trouvent ici encore matière à satisfaction, la narration ne laisse cependant aucune zone d’ombre, aucun mystère à l’écart de la résolution finale. Les événements s’enchaînent, à défaut de se précipiter, mettant en lumière les coulisses d’un véritable drame pascalien où le Léviathan de Hobbes et le droit naturel de Locke se disputent le devant de la scène avec la conception sadienne de la liberté. On assiste ainsi à l’effondrement d’une utopie fondée sur une paix usurpée et au surgissement de la guerre comme avenir inscrit au champ des possibles.

Pièce maîtresse des puissances agissant hors champs, gambit malicieux et monstre bien malgré lui, Mycroft Canner reste au centre d’enjeux politiques dont il peine à saisir les contours et dont il ne souhaite pas restituer toutes les vicissitudes. Il demeure pourtant l’explorateur des soubassements sordides d’une utopie élaborée sur le mensonge. Le pouvoir mais aussi la foi figurent au cœur de Sept Redditions. Entre raison d’État, idéal politique et mystique religieuse, Ada Palmer bouscule nos certitudes et provoque les dilemmes, nous amenant à reconsidérer à plusieurs reprises les faits. Elle sonne le glas de l’utopie agitant le spectre de la guerre de tous contre tous. Sept Redditions marque ainsi la fin de l’illusion, annonçant un retour brutal au principe de réalité.

On est maintenant curieux de voir si toutes les promesses esquissées ici seront tenues avec The Will to Battle (paru au Bélial sous le titre de La Volonté de se battre) et Perhaps the Stars. En attendant, nul doute que l’on frôle le chef d’œuvre, en dépit de quelques passages bavards, mais pas au point de refroidir l’amateur d’immersion profonde.

Sept Redditions : « Terra Ignota, livre deuxième » ( Seven Surrenders, Terra Ignota, Book Two, 2017) – Ada Palmer – Le Bélial’, mars 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Trop semblable à l’éclair

Après une période de troubles ayant failli entraîner sa disparition, l’humanité a opté pour un changement de paradigme aussi brutal que radical. États-nations et religions ont été ainsi remplacés par une oligarchie composée de sept Ruches qui dirigent le monde, redessinant la société à la lumière de la philosophie du XVIIIe siècle. Sept Ruches pour les gouverner tous, et peut-être sept Ruches pour les lier tous… Parce qu’il a commis un crime effroyable, Mycroft Canner a été condamné à une forme d’esclavage. Instrument du pouvoir des Sept, mais aussi principal souffre-douleur de leurs éminences grises, il est chargé d’enquêter sur le vol et la falsification d’une liste de noms dont l’ordre importe beaucoup dans l’équilibre du pouvoir. Et, comme si cela ne suffisait pas, le voilà bombardé protecteur d’un enfant capable de donner vie à l’inanimé et apte à ressusciter les défunts…

Ne tergiversons pas. Trop semblable à l’éclair a fait partie des nouveautés très attendues, paru en 2019 à l’occasion du festival des Utopiales (où l’autrice était d’ailleurs présente). De ce fait découle une légitime curiosité, titillée davantage encore par les louanges d’une blogosphère portée à ébullition, par une critique élogieuse et quelques récompenses, notamment le prix Compton Crook et un Campbell Astounding Award. Bref, avec la parution du premier opus de la tétralogie «  Terre Ignota », le Bélial’ fait le pari de l’audace, de l’exigence et de la sidération. Dès les premiers chapitres, le lecteur se retrouve en effet immergé dans un futur où le meilleur des mondes possibles, issu du creuset de la philosophie des Lumières, a abouti à l’émergence d’une utopie aussi étrangère à nos yeux que pourrait paraître notre présent à un homme ayant vécu à la Renaissance. Ada Palmer n’a cependant pas oublié les leçons d’Ursula Le Guin, pour laquelle toute utopie recèle une part d’ambiguïté. Dans ce futur ultra-connecté, unis par un réseau centralisé de voitures volantes, où chaque individu est tracé, où le genre est considéré comme un archaïsme ou un objet de fétichisme, y compris dans la langue, où les religions sont proscrites au profit de directeurs de conscience chargés des questions métaphysiques (les sensayers), où les nations ont cédé la place à des organisations communautaires librement constituées, où les familles ne sont plus fondées sur les liens du sang mais sur les affinités, il y a tout de même quelque chose de pourri, pour paraphraser Shakespeare – qui donne par ailleurs son titre au roman. Et il ne faut guère compter sur le narrateur, Mycroft Canner lui-même, pour contester cette impression. Bien au contraire, il aurait même plutôt tendance, en bon narrateur non fiable, à brouiller les pistes, interpellant régulièrement le lecteur d’une manière très théâtrale afin de susciter adhésion ou réprobation.

À n’en pas douter, Trop semblable à l’éclair est un roman clivant, d’une densité confinant au repoussoir pour les uns, d’une érudition foisonnante et d’une ambition incroyable pour les autres. Le premier volume de la tétralogie «  Terra Ignota » n’est pas en effet un livre facile d’accès. L’autrice ne s’embarrasse pas de didactisme pour livrer au lecteur les clés de son univers. Le roman d’Ada Palmer demande que l’on s’accroche, que l’on persévère afin d’aller au-delà de la linéarité apparente de son double arc narratif. Il demande que l’on s’intéresse à la philosophie et à la pensée des Lumières, sans renoncer à une certaine dose de sense of wonder. Pourvu de l’illustration de couverture originale de Victor Mosquera déployée sur de larges rabats, et d’une interview de l’autrice américaine en guise de postface, Trop semblable à l’éclair se pare au final des vertus d’une science-fiction complexe et stimulante, formant une sorte de diptyque avec Sept Redditions.

Un avis plus mitigé ici.

Trop semblable à l’éclair (Too Like The Lightning, 2016) de Ada Palmer – Le Bélial’, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

10 livres incontournables de la SFFF du XXIe siècle

La période estivale étant propice à l’oisiveté, inactivité dont je suis coutumier du fait de ma profession dit-on (ne cherchez pas le paradoxe), je cède bien volontiers au virus* qui circule actuellement dans la blogosphère (ou le blogocosme, je ne sais plus), accouchant non sans douleur d’une liste d’incontournables à lire (ou pas) cet été. Avec deux contraintes à respecter : seulement des titres de science-fiction, fantasy et fantastique, aucune publication antérieure à l’an 2000. Ouch ! Dans la douleur, on vous dit.

(*Mon petit doigt me souffle que le patient 0 serait l’hôte du blog Nevertwhere.)

Envoyons le générique…

Logo réalisé par Anne-Laure du blog Chut Maman lit !

  • Le Sens du Vent, Iain M. Banks. Bien des titres de l’auteur britannique devraient figurer dans cette liste. Aujourd’hui, j’opte pour ce roman en raison de l’émotion qu’il me procure à chaque lecture. De quoi confirmer que la SF est bien une émotion.
  • Le Fleuve des dieux, Ian McDonald. Le futur d’une Inde cosmopolite où se côtoient la technologie débridée et la tradition millénaire, sur fond de castes et d’I.A. Ceci confirme bien que la SF naît de l’altérité.
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner. Et si ? La SF et l’uchronie partagent le même questionnement, spéculant pour l’un sur l’avenir et pour l’autre sur le passé. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’établir un dialogue avec le présent. Avec ce roman, le regretté Roland C. Wagner a sans doute écrit son oeuvre majeure, prouvant par la même occasion que la SF reste ouverte à tous les possibles.
  • Plus fort que l’éclair/Sept Redditions, Ada Palmer. L’avenir de la Terre, à l’heure de la révolution des transports, de la fin des nations (mais pas de l’histoire) et de la recomposition de la famille. Avec cette utopie ambiguë, Ada Palmer prouve ainsi que la SF est une expérience de pensée philosophique.
  • Anamnèse de Lady Star, L.L Kloetzner. Fascinante enquête autour de l’événement cataclysmique du Satori, le roman de Laure et Laurent Kloetzner dresse le portrait d’un futur tout en nuance et mystère. Quand la SF se pique de métaphysique…
  • La Fille-flûte et autres fragments de futur brisés, Paolo Bacigalupi. Auscultation du présent à l’aune de ses évolutions futures, le recueil de l’auteur américain dresse en dix textes le portrait d’une humanité condamnée à muer pour survivre. La SF bat au cœur de la nouvelle, je ne cesse de le dire.
  • Au-delà du Gouffre, Peter Watts. Avec l’auteur canadien, l’avenir ne frappe pas à notre porte, il la défonce. En seize textes, on découvre les différentes nuances de noir d’un univers à nul autre pareil, bien moins pessimiste qu’on ne le pense (suivez l’actualité pour vous en convaincre). Laissez-vous séduire par le sex-appeal sense of wonder de la SF.
  • Latium, Romain Lucazeau. Des I.A. orphelines de leur créateur, l’homme. Des entités hantées par l’absence de Dieu, évoluant aux limites de la folie. Une tragédie classique aux dimensions d’un space opera. Avec Latium, la SF navigue sur le souffle de l’épopée.
  • Spin, Robert Charles Wilson. Un texte de l’auteur canadien repose toujours sur un équilibre fragile, entre introspection et spéculation, lui conférant les vertus d’un classique instantané. Avec Wilson, la SF joue avec la théorie des cordes…sensibles.
  • La trilogie du Rempart Sud, Jeff VanDermeer. D’une anomalie topographique à la fin du monde connu, du moins tel que nous le définissons, l’auteur américain suscite l’étrangeté, oscillant entre horreur, paranoïa et apocalypse. La SF prône l’abandon des certitudes.

Bonus Fantasy et Fantastique (parce qu’ils le valent bien) :

Autre liste ici.