La chance vous sourit

« Elle se penche vers Kurt Cobain comme si elle voulait l’enlacer et le serrer contre elle, comme si elle avait oublié que ces bras ne fonctionnent pas et qu’il n’y a devant elle personne à étreindre. »

Depuis qu’il a lu Des parasites comme nous, le tenancier de ce blog est un fan invétéré de Adam Johnson. Sa manière subtile et fort drôle de mettre en scène l’être humain dans son inclination au drame et dans son absurde condition, me réjouissent toujours fortement. Mais, l’auteur est sans doute à son meilleur dans le format de la nouvelle/novella, livrant en pâture à notre appréciation éclairée, le spectacle de quelques existences criantes de vérité.

La chance vous sourit est le titre du second recueil de l’auteur paru dans nos contrées, mais aussi celui du sixième texte inscrit à son sommaire. Organisé autour du deuil et de la séparation, l’ouvrage ausculte l’intimité de quelques individus dont l’apparente banalité recèle des trésors d’émotions. Deuil de l’être aimé, disparu ou diminué, deuil d’une époque révolue où l’on croyait toucher au bonheur et qui n’a sans doute jamais existé ailleurs que dans sa tête, deuil du pays natal ou deuil d’une innocence irrémédiablement souillée, La chance vous sourit est aussi un recueil sur la fragilité de l’être humain et sur sa propension à la résilience. Ou pas.

On l’a dit, La chance vous sourit recèle en son sein des textes devant lesquels on ne peut rester imperturbable. Difficile en effet de ne pas compatir à la détresse de cet homme face à la maladie de sa femme et face à sa volonté de mourir, ne trouvant finalement le réconfort que dans le simulacre holographique plus vrai que nature du président récemment assassiné. Difficile de ne pas éprouver de l’empathie pour ce livreur évoluant en territoire zéro, longtemps après le passage de l’ouragan Katrina, avec un nourrisson sur les bras et un avenir à reconstruire. Difficile de ne pas être troublé par le récit de cette épouse atteinte du cancer, obsédée par les seins des  autres femmes qu’elle croise, s’interrogeant sur la fidélité de son mari après sa mort. Difficile de supporter le déni de cet ancien directeur d’une prison de la Stasi, dont l’existence étriquée se réduit à l’espoir de voir revenir sa femme et les jours heureux de la dictature. Difficile de côtoyer l’ambiguïté de ce pédophile, lui-même victime durant son enfance, ayant décidé de rompre avec sa criminelle addiction en dépit des pulsions inavouables qu’il contient à grand peine. Difficile enfin de juger ces deux réfugiés Nord-Coréens, confrontés à une liberté dont ils ne savent quoi faire, au point de constituer un handicap pour leur devenir.

Entre Louisiane post-Katrina et Allemagne post-communiste, en passant par Séoul, Adam Johnson nous brosse le portrait de quelques individus, hommes et femmes, un peu perdus, confrontés au malheur, à l’inconnu, à leurs responsabilités, voire à leurs démons intérieurs. Tour à tour ironiques, bouleversantes, provocantes ou absurdes, même sur le sujet scabreux de la pédophilie, les histoires de La chance vous sourit ne paraissent jamais anodines, atteignant une qualité d’émotion authentique par leur justesse et leur intelligence.

Adam Johnson flirte ainsi avec l’indicible et la part irrationnelle de l’esprit humain. Il teste par la même occasion nos propres certitudes, éprouvant nos limites et suscitant le trouble. Bref, ruez-vous sur ce recueil indispensable, sans doute passé inaperçu pour cause de confinement et de fermeture des librairies. ET PLUS VITE QUE ÇA ! L’injonction vous est offerte gracieusement.

La chance vous sourit (Fortune smiles, 2015) de Adam Johnson – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », mars 2020 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Antoine Cazé)

Des parasites comme nous

Challenge Lunes d’encre, encore et toujours. Ne lâchons rien de crainte d’être taxé de dilettantisme…

À l’apogée d’une carrière riche de promesses non accomplies, Hank Hannah végète désormais à l’université du Dakota du Sud, donnant des cours d’anthropologie à des étudiants anonymes, tout en suivant le projet farfelu de son plus brillant doctorant qui s’est mis en tête de vivre comme un homme préhistorique.

Auteur d’un essai controversé sur les Clovis, première peuplade humaine ayant colonisé l’Amérique en franchissant le détroit de Béring au moment de la glaciation, le professeur Hannah nourrit un spleen tenace, le bureau encombré par une masse de données minérales censées lui permettre de corroborer sa théorie. Qu’est-ce qui pourrait bien le décider à reprendre ses recherches ? Évidemment pas son père, vieux beau sautant sur tous les jupons de passage dans une crise de jeunisme exacerbée. Encore moins sa mère, aux abonnés absents depuis la rupture d’avec son père, il y a bien des années. Et pas davantage sa belle-mère dont il porte encore le deuil après son décès prématuré. En fait, rien ne semble vouloir réveiller l’enthousiasme de Hank, même la perspective de renouer avec un train de vie dispendieux dont il garde en héritage une corvette jaune tape à l’œil. De toute façon, ses réflexions personnelles et la solitude le portent surtout à jeter un regard désenchanté sur l’absurdité de son quotidien, voire même de la civilisation humaine. Et pourtant, il se retrouve aux premières loges pour en raconter la fin.

Témoignant pour les générations futures, en particulier celles issues des rangs de l’anthropologie, Hank Hannah nous raconte ainsi, d’une manière un tantinet pathétique, le déroulement des ultimes jours d’une humanité sur le point de s’éteindre comme de nombreuses autres espèces avant elle.

« De nouveau, un frisson d’effroi m’a parcouru. C’était comme d’entrer en contact avec votre plus grande peur : que les êtres humains puissent vivre, aimer et mourir sans laisser de traces, en s’évanouissant comme s’ils venaient de glisser hors de la mémoire de la Terre. Mais bien sûr, c’est tout l’opposé : le sol n’oublie jamais. Il n’y a que les humains pour se punir les uns les autres à coups d’amnésie. Ne pas se rappeler le nom et l’histoire d’une personne est un passe-temps strictement humain. Seuls les humains ont appris que si l’on veut vraiment avoir le dernier mot, il faut se taire. »

Des parasites comme nous ne brille pas pour la virtuosité vertigineuse de ses concepts ou pour son rythme échevelé. Bien au contraire, Adam Johnson opte pour la chronique et l’introspection. Sur un ton grinçant et vachard, il ne nous épargne rien des états d’âme de Hank Hannah, s’attachant à nous restituer l’intégralité de la grave crise existentielle qu’il traverse. Peut-être un peu trop d’ailleurs. Confronté à la futilité de son mode de vie et à sa propre mortalité, Hank Hannah ne trouve rien de mieux que de s’épancher longuement sur sa mollesse et la banalité de ses tracas quotidiens. Si l’exercice donne lieu à quelques mésaventures fortement drolatiques, il se révèle également un tantinet ennuyeux, l’auteur ayant tendance à tirer à la ligne.

Fort heureusement, Adam Johnson retrouve le sens du tragique sur la fin du roman. L’intime se mêle alors à l’universel, se focalisant sur la pérennité d’une humanité ayant oublié sa nature de vie parasitaire, exploitant sans vergogne les ressources terrestres. En dépit d’un niveau de technicité élevé, qu’est-ce que l’homme peut offrir aux découvreurs de l’avenir qui fouilleront ses poubelles, échafaudant leurs propres hypothèses sur sa culture et les raisons de sa disparition ? Pas grand chose, mais faut-il le déplorer ?

En multipliant les détails prosaïques du quotidien calamiteux de Hank Hannah, Adam Johnson met en scène une apocalypse lente, avec une ironie délicieuse et un goût affirmé pour le tragique et l’absurde. Bref, gros coup de cœur malgré le défaut signalé plus haut.

Des parasites comme nous (Parasites Like Us, 2003) de Adam Johnson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)