Afterland

S’il n’était fait mention de la quasi extinction de la part masculine de l’espèce humaine, Afterland ne se distinguerait pas d’un énième thriller passe-partout. Mais, Lauren Beukes introduit cet argument d’emblée, faisant immédiatement de son roman un road-novel en milieu post-apo.

Adonc, les hommes ont presque tous disparus, décimés par un virus ayant muté en cancer de la prostate agressif. Le VCH (Virus Culgoa Humain) n’a cependant pas seulement mis en péril le devenir de l’humanité, il a bouleversé également l’économie mondiale, le sexe ratio dans les professions à haute valeur ajoutée dans les domaines de la recherche, de la politique et de manière générale à fort impact décisionnel, ne penchant pas vraiment en faveur des femmes. Les pénuries, la peur et l’irrationalité, avec leur cortège de désordres en tout genre, avec une propension certaine pour l’émeute et le terrorisme sectaire, n’ont pas tardé à émerger, entraînant par contre-coup le raidissement autoritaire de gouvernements aux abois.

Pas moins douées que les hommes, les femmes ont pourtant su s’adapter au changement, crevant enfin le fameux plafond de verre qui pesait sur leurs ambitions. Elles ont mobilisé leurs aptitudes inutilisées pour acquérir les compétences nécessaires au grand remplacement sexuel. Elles sont parvenus ainsi à faire aussi bien que le patriarcat, y compris dans les angles morts de la criminalité, de la superstition, de la violence et de la déviance. Après tout, le vice n’a pas de sexe. Devenus une denrée rare, voire un luxe, les rares hommes immunisés contre le virus ont fait l’objet de toutes les attentions de gouvernements soucieux de l’avenir, n’échappant pas, bien entendu, aux convoitises des organisations maffieuses et des ultra-riches. Objets d’études scientifiques, préservés pour leur génome, ils ont épousé à leur insu le statut de jouet sexuel, de pourvoyeur de sperme ou de messie post-apocalyptique dans un monde désormais déboussolé, en proie au doute et à la reprohibition sexuelle, en attendant de trouver un remède à la pandémie.

Divisé en deux parties, séparées par un intermède faisant office de contextualisation, Afterland nous immerge sans préambule trois années après l’androcalypse. L’amour maternel chevillée au corps comme une verrue mal placée, Cole taille sa route dans une Amérique réduite à un décor traversé de fissures profondes. Entre centre de détention où l’on étudie la maladie sur des cobayes masculins et club privé où se rejoue le spectacle d’une masculinité fantasmée, toute en cuir et domination poilue, en passant par les maisons abandonnées après le reflux démographique, Cole et son fils Miles/Mila, travesti en fille pour sa propre sécurité, fuient vers une éventuelle issue, traquées par Billie et deux porteuses de flingues de la pègre. Chemin faisant, elles croisent des hippies portées sur l’anarchisme, des femmes rendues folles par la solitude, une secte apocalyptique prêchant le pardon comme un viatique afin de permettre la venue du prophète qui les libérera du virus et plantera la semence d’un monde nouveau. Exposées à l’avidité de la mafia, aux agents du FBI, à l’esprit malveillant d’inconnue rencontrée au hasard de leur périple, et à la vindicte de Billie, elles n’ont pas un instant à elle pour se poser quelque part afin de souffler. Tout au plus ont-elles le temps de rallier l’étape suivante, dans un sentiment d’urgence et d’incertitude croissant.

D’une écriture imagée, digne d’un script pour le cinéma, rehaussée d’allusions à la pop culture, Lauren Beukes déroule un récit nerveux et ironique où l’on s’attache exclusivement aux préoccupations des personnages. Entre fièvre hormonale prépubère, folie furieuse et instinct maternel, l’autrice nous ballote en périlleuse compagnie, brossant à (très) gros traits le tableau d’un monde sans hommes ou presque. Pas sûr d’en ressortir indemne, même si les ficelles sont parfois un tantinet grosses.

Ps : Encore une très belle illustration de couverture d’Aurélien what else Police.

Autres avis ici ou .

Afterland (Afterland, 2020) – Lauren Beukes – Albin Michel Imaginaire, janvier 2022 (roman traduit de l’anglais [Afrique du Sud] par Laurent Philibert-Caillat)

Power Play

Power Play n’est pas un roman déplaisant, loin de là, même si, en tournant les pages, on ne peut se départir d’un sentiment de déjà lu. L’impression de lire un produit façonné, fabriqué pour plaire à un lectorat amateur d’intrigues policières routinières, où le crime et la famille sont inextricablement liées à la politique.

Alors, peu importe si l’histoire se déroule aux antipodes, dans une Afrique du Sud post-apartheid, en proie à la corruption, où la mondialisation redessine la géopolitique au profit de la Chine. Qu’on se trouve à Chicago, Los Angeles ou dans toute autre métropole, la même misère sociale arme le bras des laissés pour compte, même si leur couleur de peau oscille ici du noir foncé à une nuance plus claire. Les mêmes criminels vieillissants doivent protéger leur famille, préserver leur fortune bien mal acquise et entretenir à prix d’or une honorabilité de façade. Les mêmes réflexes reptiliens agitent leur carcasse les exposant à la trahison, aux retournements d’allégeance, bref au retour de bâton d’un milieu toxique où l’on doit se défier de ses alliés, où l’on apprend à s’arranger avec la légalité, y compris dans les plus hautes sphères du pouvoir et jusqu’au cœur des officines secrètes censées le protéger.

On tourne donc les pages, disait-on, jaugeant les archétypes, comptant les morts et mesurant à l’aune des cliffhangers successifs la progression dramatique, jusqu’à l’ultime révélation dont on pressent qu’elle pourrait inaugurer d’autres aventures. Cela ne serait guère étonnant puisque Power Play prend racine dans une autre série, celle de la génération précédente qui mettait en scène le duo Mace et Pylon et dont on peut lire la traduction des deux premiers titres dans la collection « Ombres Noires ».

On pointe également d’autres ressorts, empruntés à Shakespeare, en particulier la pièce Titus Andronicus. Power Play rejoue en effet librement cette tragédie macabre, adaptant l’affrontement sanglant entre le général romain Titus et son ennemie Tamora, la reine de Goths, au contexte de l’Afrique du Sud post-apartheid. Manipulés par les factions corrompues qui dirigent en coulisse le pays, la guerre des gangs peut se déchaîner afin de redéfinir les rapports de force au cœur des Flats, cet Eldorado du crime enkysté dans la ville du Cap. Les tueurs peuvent se croiser, à la recherche de leur cible, dans un crescendo de violence où les parrains du crime sont atteints jusque dans leur chair. Un affrontement où tout semble permis : meurtre, mutilation, viol et cannibalisme. Et, tout cela sous le regard désabusé de personnages hésitant entre la fuite, la vengeance ou la folie.

Même si Power Play n’est pas un mauvais roman, on a donc du mal à se passionner pour une histoire se contentant de dérouler le spectacle navrant, mais guère inédit, du crime, de la vengeance et de la corruption. À l’avenir, pour découvrir les angles morts de l’histoire de la société sud-africaine, sans doute se contentera-t-on de regarder du côté de Wessel Ebersohn ou de Deon Meyer.

Power Play (Power Play, 2014) – Mike Nicol – Éditions Le Seuil, collection « Cadre Noir », mars 2018 ( roman traduit de l’anglais [Afrique du Sud] par Jean Esch)

Zoo City

Zinzi est une animalée. Autrement dit une paria condamnée à porter sa culpabilité aux yeux de tous, sous la forme d’un paresseux attaché à sa personne, marque infâmante du crime dont elle s’est jadis rendue coupable. Si le phénomène reste en grande partie inexpliqué, résistant à toutes tentatives de rationalisation, il se révèle également un handicap pour les zoos, comme on les surnomme familièrement. Devenu la cible de la réprobation générale, systématiquement soupçonnés en cas de crime, les zoos en sont réduits à vivre d’expédients, confinés dans un quartier ghetto à Johannesburg. Promise à une brillante carrière dans le journalisme, Zinzi a vu ainsi son avenir s’effondrer et son existence basculer dans les petites combines et arnaques. Aux yeux de beaucoup, elle est pourtant celle qui retrouve les choses perdues, mettant à contribution le talent magique que lui confère sa relation privilégiée avec le paresseux. Un talent bien pratique, monnayable, mais qui lui attire aussi des problèmes imprévus, comme elle va bientôt le constater.

Avec Zoo City, on a découvert Lauren Beukes dans l’Hexagone. Une découverte suivie d’effets puisque tous ses romans, à l’exception du prometteur Afterland qui vient de paraître à l’étranger (et dont on nous promet bientôt la traduction), ont fait l’objet d’une publication dans nos contrées. On renverra les curieux à l’article concernant l’excellent Moxyland. Pour les autres, patience.

Deuxième roman de l’autrice sud-africaine, Zoo City prend pour décor Johannesburg, ville natale de Lauren Beukes, qu’elle choisit de revisiter à l’aune de la transfiction. Le roman apparaît en effet comme un mélange de fantastique et d’esthétique cyberpunk, s’attachant surtout à explorer les marges de la mégapole sud-africaine. Les repères ne sont pas clairs et l’autrice ne s’embarrasse pas d’éclaircissements pour lever l’incertitude, notamment pour tout ce qui concerne la nature des animalés. Matérialisation surnaturelle de leur culpabilité, réincarnation de l’esprit du défunt, mutation résultant d’une catastrophe technologique, les hypothèses foisonnent sans jamais déboucher sur une élucidation.

Mais, peu importe. Lauren Beukes sait se montrer très efficace lorsqu’il s’agit de mettre en scène cette symbiose entre l’animal et l’humain, conférant à la relation un caractère naturel, voire familier, assez bluffant. De cette union gagnant-gagnant, puisqu’en échange de soins, l’animal dote son maître d’un talent, certes pas toujours très impressionnant et jamais en rapport avec la puissance supposé de l’animal, naît une collaboration ambiguë entre l’homme et la créature. Une relation pétrie d’amour et de haine pour soi-même, rendant la réinsertion dans la société compliquée. Le sujet aposymbiote subit en effet la méfiance et la défiance de ses concitoyens, processus conduisant inéluctablement à son exclusion. Le zoo devient ainsi la victime d’un apartheid social qui ne dit pas son nom. En somme, un bouc émissaire bien pratique pour évacuer toutes les tensions d’une société restée à bien des égards violente et inégalitaire.

Indépendamment de sa dimension fantastique, Zoo City est aussi un thriller nerveux, une enquête fertile en fausses pistes, jalonnée de crimes sordides et de violence. Sur ce point hélas, le roman pèche un peu, le dénouement se révélant un tantinet précipité et forcé. Mais, cela n’enlève rien à la qualité du portrait hallucinant de Johannesburg, Joburg la « cité des rêves », y compris dans ses détails les plus triviaux, dont Lauren Beukes nous dévoile le paysage, des entrailles méphitiques au sommet des gratte-ciel orgueilleux, en passant par ses ghettos populeux et périlleux, sans occulter aucun aspect, même le plus répugnant.

En dépit de la faiblesse narrative de son intrigue, Zoo City n’en demeure pas moins un roman marquant, porté par une écriture évocatrice, bien restituée par la traduction. Une œuvre pétrie de trouvailles langagières empruntée au tsotsi-taal, le jargon des gangsters, dressant un tableau sans concession d’une cité oscillant entre tiers-monde et monde dit « développé ». Une réussite dans le genre.

Zoo City (Zoo City, 2011) de Lauren Beukes – Réédition Pocket/Science-Fiction, avril 2016 (roman traduit de l’anglais [Afrique du Sud] par Laurent Philibert-Caillat)

Complainte pour ceux qui sont tombés

Tombé du ciel après une fuite éperdue, Samara atterrit du côté du Nigéria, près de la frontière du Cameroun. Secouru par les habitants du village d’Ewuru, il ne doit son salut qu’à la détermination et la ruse de Joshua et ses amis. Et, ils ont fort à faire dans un pays au sol pollué par les effluents pétroliers et autres substances toxiques, en proie à la guerre civile menée par des milices concurrentes, sans cesse en quête de ressources devenues rares. Le temps de la convalescence, il se familiarise avec cet environnement, se liant d’amitié avec tous, avant de requérir leur aide pour regagner sa patrie orbitale. Il faut faire vite car elle s’apprête à larguer les amarres définitivement, pour s’en aller vers l’espace profond. Vers l’inconnu. Heureusement, Samara ne manque pas de ressources, étant lui-même l’un des Neuf, autrement dit l’un des combattants aux capacités et corps améliorés par une IA symbiotique afin de défendre le monde d’Achenia contre les éventuelles menaces.

Premier livre de Gavin Chait, resté longtemps en gestation aux dires de son auteur, Complainte pour ceux qui sont tombés se révèle d’emblée comme un chouette roman dont la puissance d’évocation puise à la fois dans l’imagerie pulp, l’art des griots et les spéculations d’une science fiction métissée, à la fois techno et humaine, ouverte sur les espaces émergents ou délaissés par l’occidentalisation forcenée. Avec Gavin Chait, on se trouve en territoire familier, le sud-africain ayant sillonné une bonne partie du continent noir avant de déposer ses valises en Angleterre. Il n’éprouve guère de scrupules en conséquence à y ancrer son imagination pour lâcher la bride à un afrofuturisme mâtiné de transhumanisme.

Complainte pour ceux qui sont tombés recèle de nombreuses idées stimulantes. Gavin Chait imagine deux communautés, l’une fondée sur la décroissance et l’exploitation raisonnée du milieu, l’autre engagée dans un processus de transformation radical de l’être humain, prônant une symbiose entre l’homme et la machine. L’amitié entre Joshua et Samara sert ainsi de clé pour appréhender l’ampleur du fossé séparant les deux modèles de développement et d’évolution, tout en dévoilant également la communion d’esprit qui les anime. Ewuru la terrestre et Achenia la céleste apparaissent en effet comme des forces de progrès et de vie face au caractère prédateur et mortifère des vieilles nations terrestres et des forces du désordre. Joshua, le pacifiste altruiste, et Samara, le posthumain dont la part organique génère l’empathie et l’amour nécessaire à l’humanisation de son symbiote artificiel, apportent générosité à un monde où celles-ci se font bien rares. Car le futur de Gavin Chait n’est ni complètement dystopique ni vraiment utopique. Il évolue dans un entre-deux, tout en nuances, ne cachant rien du désastre écologique et des horreurs accomplies par l’homme. C’est un avenir où cohabitent l’appétit de destruction et la volonté de réparer, de soigner, de créer et d’inventer. Avec une bienveillance loin de l’angélisme et de l’aveuglement de la non-violence. Et, si le monde de Gavin Chait comporte bien des zones d’ombre, témoignant de l’immense faculté de malfaisance de l’homme, il laisse infuser également des raisons d’espérer, un discours humaniste auquel on ne souhaite qu’adhérer.

En dépit de grandes qualités, Complainte pour ceux qui sont tombés accuse aussi des faiblesses notables. Deux dernières parties un peu ratées, où la caractérisation des personnages souffre d’un traitement caricatural, où l’atmosphère afrofuturiste cède la place à une intrigue plus conventionnelle, donnant même l’impression d’avoir été bâclée. Bref, en quittant sa terre natale, Gavin Chait se révèle moins convaincant. Fort heureusement, cette déception est éclipsée par un métissage crédible de technologie et de tradition ancestrale, où la générosité se frotte rudement à la sauvagerie, sans pour autant renoncer à la compassion, y compris pour les pires crapules.

Loin de l’imagerie de bourrin que laisse supposer une illustration de couverture bien mal choisie et en dépit d’un déséquilibre narratif regrettable, Complainte pour ceux qui sont tombés est donc un premier roman sympathique qui donne envie de poursuivre en lisant le second livre de l’auteur. Un ouvrage toujours en terre africaine, paru en 2017 sous le titre de Our Memory like Dust.

On en cause ailleurs.

Complainte pour ceux qui sont tombés (Lament for the Fallen, 2017) de Gavin Chait – Le Bélial’, novembre 2018 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

Moxyland

En règle générale, je suis quelqu’un qui aime prendre son temps, refusant de céder aux sirènes de la nouveauté et de l’immédiateté. Est-ce une qualité ou un défaut ? Je laisse autrui apprécier le fait car personnellement j’aime le décalage qu’il introduit. J’ai donc attendu le troisième titre de Lauren Beukes pour découvrir l’univers de l’auteure Sud-Africaine. J’avais entendu du bien de ses précédents livres, mais je ne me souciais pas de rattraper mon retard sur la mode.
Selon un procédé éprouvé dont l’édition française est coutumière, je me suis aperçu que Moxyland était en réalité le premier roman de l’auteure. Tiens donc, me suis-je dis, ce n’est pas la première fois que ma nonchalance me place dans la perspective d’une lecture chronologique de l’œuvre d’un écrivain. Le hasard a ses raisons que j’ignore…
Évidemment, tout ceci n’est pas bien grave, d’autant plus que Moxyland se place d’emblée parmi mes dystopies préférées, ressuscitant le meilleur du cyberpunk, et que je n’hésite pas à le comparer à 1984 de George Orwell et à Orange mécanique de Anthony Burgess. Je ne vous cache pas que je suis fan…

Le Cap au XXIe siècle. Kendra, Lerato, Toby et Tendeka sont des jeunes plein d’avenir vivants dans le meilleur des mondes possibles. Artiste, programmateur, activiste et blogueur, ils sont complètement en phase avec leur environnement, jouant au chat et à la souris avec la police et les transnationales.
Kendra n’a pas choisi la facilité. Dans une société où la moindre technologie est protégée par toute une batterie d’interdictions, où il est proscrit de prendre des photos dans l’espace corporate, autant dire presque tout l’espace jadis public, elle n’a toujours pas renoncé à vivre de sa passion : la photographie. En attendant l’éventuel mécène qui lui permettra de vivre de son art, elle devient un bébé sponsorisé, faisant de son corps un outil de promotion pour l’un des produits phares d’une grande compagnie.
Lerato n’a pas les mêmes soucis. Orpheline élevée dans la pépinière à talent d’une mégacorpo, la jeune femme tape désormais du code pour le compte d’une autre société. Elle ne compte toutefois pas rester longtemps à ce poste subalterne. Trop douée pour jouer à la petite main, elle estime valoir mieux que cela, quitte à forcer un peu sa chance en truandant son employeur.
L’ambition de Tendeka se trouve ailleurs. Vivre dans une société qu’il considère liberticide et ségrégationniste lui paraît au-dessus de ses forces. Cette attitude lui vaut d’être exclu et confronté aux contrôles réguliers de la police. Pourtant, le bougre n’a pas pour autant renoncé à son idéal. Bien au contraire, il ne rêve que d’insurrection contre le système, multipliant les actions de sabotage pour dénoncer l’oppression et le lavage de cerveau généralisé. Poussé à l’action par un mystérieux inconnu rencontré dans un jeu de simulation en ligne, il n’a pas encore sauté le pas de la lutte armée, lui préférant toujours la subversion non-violente. Mais, sa résolution faiblit de plus en plus…
Dernier larron du quatuor, Toby ne s’inquiète guère d’être un glandeur inconséquent dont la seule ambition se réduit à animer un Weblog et à draguer les filles. Affublé de son camélémanteau, dont l’étoffe stocke et affiche les images qu’elle photographie ou filme, le bonhomme se prête à tous les coups fourrés, volant de la technologie corporate sous prétexte de la libérer ou participant aux actions de Tendeka.

« L’humanité est intrinsèquement ratée. Un défaut de conception. Nous sommes faillibles. Quelqu’un doit nous dire quoi faire, nous imposer l’ordre. »

À bien des égards, Moxyland se mérite, mais pour peu que l’on fasse l’effort nécessaire, le roman de Lauren Beukes se révèle passionnant. Nanotechnologie, objets connectés, manipulations génétiques, armes bactériologiques l’auteure Sud-Africaine nous offre un aperçu de la révolution économique et sociale impulsée par la généralisation de ces technologies. De ce foisonnement naît un futur complexe et crédible pour le meilleur de la cybernétique appliquée ici au détriment de la liberté.
L’Afrique du Sud de Lauren Beukes a en effet des airs de 1984 de George Orwell. Une version faussement adoucie, où Big Brother règne sans partage, par caméras de vidéosurveillance et puces RFID interposées, n’ayant même plus besoin de s’incarner dans une image pour rappeler son autorité. Au Cap, chaque habitant le porte désormais dans sa poche, enfiché dans son téléphone portable. L’appareil est à la fois le sésame d’une existence sociale pleine et épanouie, et l’instrument de la surveillance et de la répression. Il ouvre les portes des appartements et des véhicules, permet de circuler dans les transports en commun, sert pour toutes les transactions, les paiements et donne accès au réseau sans lequel l’individu se trouve ravalé à l’inexistence.
Revers de la médaille, il rend aisément disponible les données personnelles lors des contrôles de police, constituant une source d’information essentielle sur les goûts et les habitudes de chaque citoyen. Il permet la géolocalisation et le traçage des individus, et comble du raffinement policier, il s’impose comme un outil punitif, via le procédé du « désamorçage ». Bref, il est à la fois la carotte et le bâton d’une société de contrôle policée dans son apparence, mais impitoyable pour les déviants ou tout ceux qui contreviennent à la loi. Mais de tout cela, bien peu se soucient, du moins parmi les élites et ceux qui aspirent à se faire une place dans ce monde. De toute façon, la privation des libertés est perçue comme un mal nécessaire, parfaitement intégrée par la majorité. Elle offre la garantie de la sécurité et repousse dans les poubelles de l’Histoire les tentations révolutionnaires, sources de tant de souffrance par le passé.

Foutraque, intelligent, doté de surcroît d’un angle prospectif stimulant, Moxyland déborde d’une énergie rafraîchissante qui récompense les efforts accomplis pour s’immerger dans l’intrigue. Je ne vous cache pas que Zoo City figure dans ma liste à lire.

MoxylandMoxyland (Moxyland, 2008) de Lauren Beukes – Éditions Presse de la cité, mars 2014 (roman traduit de l’anglais [Afrique du Sud] par Laurent Philibert-Caillat)