Eifelheim

Paru au sein de la vénérable collection « Ailleurs & Demain », Eifelheim était auréolé d’une réputation flatteuse, celle d’avoir été sélectionné pour le Hugo en 2007. Hélas, une illustration de couverture vomitive lui a sans doute fait rater son lectorat. Dommage car le roman de Michael J. Flynn méritait plus qu’un coup d’œil distrait, même s’il a reçu le prix Julia Verlanger dans nos contrées. Peut-être l’annonce de la réactivation de la collection permettra-t-elle de corriger cette erreur ?

Tom Schwoering et Sharon Nagy partagent un appartement à Philadelphie. Il est cliologue, son univers se cantonnant aux données qui lui permettent de modéliser l’Histoire afin de la rendre scientifiquement acceptable. Elle est physicienne, du genre à s’immerger des heures durant dans la théorie des branes multiples ou à jongler avec la théorie générale de la relativité et la physique quantique. En somme, deux passions exclusives qui arrivent pourtant à cohabiter et qui vont achopper sur un même problème : Eifelheim.
La petite communauté de la Forêt-Noire est en effet le pivot du roman. Jadis appelée Oberhochwald, avant sa disparition totale au terme de la Grande Peste Noire, elle demeure dans les mémoires sous le nom de maison du diable (Teufelheim), toponyme ayant mué avec le temps en Eifelheim. Si l’abandon du site d’Oberhochwald est indiscutable, les raisons en restent nébuleuses. De l’événement, il ne subsiste en effet que des témoignages lacunaires, déformés par les superstitions, les légendes et des documents dispersés aux quatre vents du temps. Bref, rien de véritablement probant, a fortiori à une époque où la Grande Peste noire a tout du coupable idéal. Car, si l’Histoire est bavarde, elle peut aussi être une redoutable muette qu’il convient de questionner avec tact.

À l’instar du Grand Livre de Connie Willis, Eifelheim est une chronique s’attachant à l’ordinaire, c’est-à-dire au quotidien des habitants d’un village médiéval. Loin des archétypes et des clichés, les habitants d’Oberhochwald prennent vie sous nos yeux dans un environnement que Michael J. Flynn s’approprie progressivement dans une restitution quasi-pointilliste du champ et du hors-champ historique, du détail et du global, de l’individuel et de l’universel. L’exercice relève sans conteste de la gageure tant les façons de penser, de se comporter et les us et coutumes de nos ancêtres peuvent paraître aussi éloignés de nous que ceux des hypothétiques habitants de Proxima du Centaure. Et puis, il y a le filtre de l’Histoire qui, pendant longtemps, a figé l’image du Moyen âge entre un nationalisme teinté de romantisme et la légende noire d’une époque propice à tous les obscurantismes. Dans Eifelheim, rien de tel. L’existence des habitants d’Oberhochwald nous paraît crédible car Michael J. Flynn parvient à rendre familier ce qui demeure définitivement lointain et révolu de notre point de vue.
Eifelheim est aussi l’histoire d’une rencontre extraordinaire, celle de l’autre dans son acception la plus étrangère : l’extraterrestre. Le premier contact est un thème classique de la Science-fiction. Il a permis à des auteurs, plus ou moins inspirés, de se frotter à l’altérité radicale, à l’incompréhension mutuelle, voire à l’incommunicabilité. Sans aller jusqu’à gloser sur l’extrême originalité du premier contact imaginé par Michael J. Flynn ou sur l’apparence des Krenken, reconnaissons que leur naufrage en terre étrangère a un air de déjà-vu. De plus, leur traducteur fleure bon la SF à papa, même s’il provoque quelques malentendus cocasses. En revanche, le ton adopté par l’auteur, son propos humaniste, pour ne pas dire empreint de morale chrétienne, tranche singulièrement apportant une forme de sincérité au récit. L’asymétrie des rapports et la divergence des natures humaine et krenken n’empêchent ainsi aucunement l’émotion de sourdre peu à peu. Des relations amicales, voire de complicité se nouent entre les visiteurs et leurs hôtes humains, sans que l’ensemble ne bascule dans la caricature et le grotesque. On en vient même à considérer comme naturelle la communauté d’esprit qui émerge au fil des moments de joie et de malheur qui rythment l’année 1348-1349. On se surprend aussi à se passionner pour les controverses nées des discussions entre Dietrich, le curé érudit, et Johannes Sterne, le krenken baptisé. Enfin, L’émotion nous étreint lorsque la peste se déclare dans le village, entraînant la mort dans d’atroces tourments des uns et des autres.
Vous me demanderez, que deviennent Tom et Sharon dans tout cela ? Leur histoire sert à la fois d’ouverture et de terme à un récit dont ils deviennent, en quelque sorte, les dépositaires. Et de pivot du roman, Eifelheim devient un pont entre des mondes et des époques différentes.

Parvenu au terme de cette chronique, rendons nous à l’évidence. Eifelheim abonde en questionnements essentiels. La valeur du témoignage face à l’Histoire, la définition de l’humain et de son rapport à l’autre, le rôle de la foi et de la science dans la connaissance, la part du destin dans l’existence… De quoi s’interroger et discourir sur les multiples niveaux de lecture d’un texte qui se caractérise autant par la richesse de la réflexion que par la limpidité de sa narration, admirablement retranscrite par Jean-Daniel Brèque. Sans oublier la dignité poignante des émotions qui imprègne les pages d’un roman dont on aimerait qu’il rencontre un plus ample lectorat. Qui sait ?

Plein d’autres avis ici.

Eifelheim [Eifelheim, 2006] de Michael J. Flynn – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », octobre 2008 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Les Enfers Virtuels

Au temps des voyages dans l’espace, de l’énergie illimitée, des Intelligences artificielles coopératives, des traitements antisénescence, de l’antigravité et de la fin des maladies handicapantes, l’immortalité, sous la forme d’une sauvegarde de l’état mental, semble un développement naturel du progrès technologique. L’enregistrement de la personnalité d’un être intelligent, en d’autres temps on aurait dit son âme, sa copie dans un nouveau corps ou dans un environnement virtuel, sorte de paradis numérique, ou son stockage dans des banques de données, apparaissent de l’ordre du possible, voire de l’enviable. Et, avec la mise en réseau de tous les paradis, les possibilités de vaincre l’ennui semblent quasi-infinies. Mais, quid des Enfers ? Quid de la valeur morale de leur existence ?

Au sein de la métacivilisation galactique, le consensus est loin de prévaloir. Deux camps s’affrontent par simulations interposées pour décider de leur devenir. Pour les uns, ils doivent être considérés comme un reliquat du cerveau reptilien et donc à ce titre effacés définitivement. Pour les autres, les Enfers demeurent le seul moyen de contrôle social efficace pour contrebalancer la tendance inhérente au Mal de la vie. Prin et Chay militent pour la suppression des Enfers. Infiltrés dans les tréfonds infernaux, exposés aux mille et un tourments de la Gehenne, aux supplices cruels des démons, aux souffrances indicibles des damnés, les deux jeunes universitaires pavuléens sont finalement séparés. Prin revient dans le Réel avec un récit épouvantable, de nature à ébranler les certitudes, vaincre l’indifférence et infléchir ainsi le cours de la guerre entre les pro et anti-Enfers, au grand dam des premiers qui pensaient l’emporter. Mais, il revient aussi avec la culpabilité chevillée au cœur.

Lededje est une intaillée. Elle a toujours vécu avec la marque infamante des esclaves, encodée jusqu’aux tréfonds de ses gènes. Selon les normes sociales sichultiennes, elle est une propriété, un meuble de luxe dont les motifs tatoués dans sa chair attestent de son statut inférieur. Un ornement à la merci de son maître, le cruel et dépravé Veppers. L’oligarque a fait de son corps un jouet sexuel, laissant libre cours à une perversité n’ayant d’égale que son égoïsme bien compris. Libérée de son emprise par la mort, elle est reventée (réincarnée) inopinément au sein de la Culture, ne songeant plus alors qu’à assouvir sa vengeance. Sa vendetta personnelle pourrait bien influer sur le déroulement de la confliction entre le Virtuel et le Réel.

Neuvième titre du cycle de la Culture, en comptant la novella L’État des arts et le roman Inversions, Surface Detail nous permet de renouer avec l’utopie ambiguë du regretté Iain M. Banks. Paru en France en deux tomes, sous le titre Les Enfers Virtuels, l’ouvrage s’annonce sous les auspices de la vengeance et d’un conflit moral et politique entre les tenants d’une justice immanente mais biaisée, et leurs opposants. Une confliction menaçant de faire irruption dans le Réel (majuscule y comprise). Bien entendu, la Culture pourrait prendre sa part dans cette guerre. Par d’autres moyens…

Comme souvent chez Banks, le macrocosme, l’univers démesuré et foisonnant de la civilisation pangalactique, n’est qu’un décor théâtral, une trame propice à la déconstruction. Un (space)opéra plein de bruit et de fureur où se déroulent des passions finalement très humaines. La Culture s’y révèle un acteur majeur, mais pas hégémonique, oscillant sur le fil de sa culpabilité après l’échec de la guerre indirane (quelques milliards de morts quand même) et son irrésistible tendance à l’ingérence, via l’officine secrète Circonstances Spéciales.

Iain M. Banks entremêle plusieurs trames, apparemment indépendantes les unes des autres, avant de nous livrer un final riche en surprises et pyrotechnie. Bien sûr, l’ironie n’est pas absente du propos de l’auteur écossais, se manifestant par l’entremise de mentaux excentriques et autres Ultériorisés, dépourvus d’état d’âme lorsqu’ils passent à l’action, mais non dénués d’une certaine éthique. Nul doute que l’on se souviendra longtemps de Demeisen, l’avatar de l’UOG de classe Abominator En Dehors Des Contraintes Morales Habituelles. Mais, Banks spécule aussi sur la nature du réel, simulation dans la simulation. Une approche menant droit à la folie ou à un sentiment de sidération, émotion éminemment science-fictive. La vie y apparaît ainsi comme une vaste plaisanterie, conçue et dirigée par une entité ayant le goût pour l’absurde. Il solde enfin ses comptes avec la religion, outil de contrôle social entre les mains de politiques peu scrupuleux usant de la foi comme d’un aiguillon moral biaisé, agitant la menace de la damnation comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’existence. La peur comme moyen de gouvernance, rien de neuf sous le soleil.

Même s’il se révèle au final moins poignant ou virtuose que Le Sens du Vent ou L’Usage des Armes, Les Enfers Virtuels ne dépare donc pas dans le cycle de la Culture. Bien au contraire, il l’enrichit d’une facette supplémentaire, à la fois profonde et drôle, mais à la condition d’apprécier l’absurdité de l’existence.

Les Enfers Virtuels 1 & 2 (Surface Detail, 2010) de Iain M. Banks – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », 2011 (roman traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier)

Trames

On ne présente plus le regretté Iain M. Banks au sein du cercle restreint des amateurs de S-F. L’écrivain britannique qui œuvrait aussi en littérature générale (sans le « M »), est le créateur de la Culture, une vaste civilisation panhumaine futuriste (encore que la question puisse se poser) qui se définit comme étant tolérante, anarchiste et hédoniste. Il a ainsi contribué à dépoussiérer le Space opera de grand-papa en prenant un malin plaisir à gauchir les figures imposées et les stéréotypes de ce sous-genre, tout en introduisant une bonne mesure d’ironie dans des intrigues qui, trop souvent, se cantonnaient à un premier degré simpliste. Et tout ceci sans renier ce qui fonde le Space opera : le Sense of wonder. Pour toutes ces raisons, nombreux sont ceux qui vouent à Banks un culte, que l’auteur de cette chronique n’est pas loin de partager entièrement, il le confesse.

La parution de Trames (Matter en anglais) est donc considérée comme un événement d’une ampleur quasi cosmique dans un milieu de la S-F sclérosé par les Space operas militaristes et autres redites nostalgiques à peine relookées par le qualificatif « new ». Evidemment, reste à établir si ce nouvel opus est à la hauteur de l’attente qu’il a suscitée. C’est généralement à ce stade que les choses se gâtent…

Les prémisses de Trames sont engageantes. On retrouve d’entrée tous les éléments qui font de la Culture un univers hautement addictif : l’humour, des qualités d’écriture indéniables et de la démesure. Sur ce dernier point, Trames ne déçoit pas. Le nœud de l’intrigue prend en effet place dans un monde dont le gigantisme n’a rien à envier aux VSG et aux orbitales culturiennes. Sursamen est ce que l’on appelle un monde gigogne. Imaginez une succession de coques supportées par des piliers cyclopéens qui délimitent quatorze niveaux, éclairés par des Roulétoiles et des Fixétoiles, et qui englobent un noyau métallique de quatorze cents kilomètres de diamètre et une machinerie complexe. Tel est Sursamen, et c’est bien la seule chose certaine. Pour le reste, on en est réduit aux conjectures. Quid de la destination finale des mondes gigognes — car il en existe d’autres — et du devenir de leurs bâtisseurs, les Involucrae ? Les problèmes que posent ces questions demeurent insolubles. D’autant plus qu’entre-temps, une autre espèce, elle-même disparue, a détruit une grande partie de l’œuvre des Involucrae. Objet de fascination et de convoitise, les mondes gigognes sont aussi appelés les Mondes-Massacres en raison des pièges mortels qu’ils cachent en leur sein. Et, ils recèlent sans doute de nombreux autres secrets.

Avec un tel canevas, Iain M. Banks aurait pu développer le récit d’un affrontement d’une ampleur cosmique entre plusieurs puissances stellaires, avec coups de théâtre et révélations à la clé. C’était d’autant plus aisé qu’il ajoute à Trames une profondeur de champ et un foisonnement qui n’existait pas dans ses précédents romans. Toutefois, s’il n’écarte pas totalement cet axe, Iain M. Banks le délaisse délibérément pour consacrer l’essentiel du récit à une dramaturgie de nature plus intime. L’enjeu du roman se focalise ainsi sur les niveaux 8 et 9 de Sursamen qui sont le théâtre d’une guerre entre deux peuples humanoïdes : les Sarles et les Deldeynes. Au début du roman, Hausk, le souverain bien aimé des Sarles, est assassiné avec cruauté, à l’issue d’une bataille victorieuse, par son fidèle ami, Tyl Loesp, pour le motif le plus ancien du monde : le pouvoir. Le fils aîné du monarque, Ferbin, donné pour mort pendant la bataille, assiste fortuitement à cette mise à mort. Ne se sentant pas de taille à s’opposer à Tyl Loesp, il entreprend un voyage qui doit le mener dans la Culture, auprès de sa sœur Anaplian, qui est devenue un agent de Circonstances Spéciales. Pendant ce temps, le régicide devient le régent et le tuteur d’Oramen, le fils cadet du roi, dont on se doute bien que l’espérance de vie ne sera pas très longue. Vengeance, hubris, manipulation, complot ; l’intrigue semble désormais toute tracée.

Pourtant, Banks prend son temps pour la développer et il fait le choix de nous embarquer dans un périple mollasson, des tréfonds de Sursamen aux profondeurs de l’espace. Un voyage forcément initiatique qui va permettre à Ferbin de gagner en maturité, mais que Iain M. Banks surcharge de longues descriptions et de digressions en forme de flash-back. Il aligne une galerie impressionnante de personnages aux physionomies étranges qui apparaissent et disparaissent au gré de son bon vouloir, sans que l’on comprenne quel rôle ils jouent exactement dans le déroulement de l’histoire. Il peuple la galaxie d’une multitude d’espèces aliènes et en complexifie les hiérarchies sans pour autant s’attacher à leur donner de l’épaisseur. Il fait défiler des lieux grandioses — le Monde-Nid Morthanveldes est une autre merveille du roman — comme autant de clichés pris fugitivement entre deux étapes d’un voyage d’agrément. Bref, il ouvre de nombreuses pistes sans vraiment toutes les explorer. Malgré la profondeur de champ et le foisonnement, force est de constater que tout ceci n’apporte finalement pas grand-chose à une intrigue qui se dénoue au pas de charge dans les cent dernières pages. Certes, le dénouement est bouleversant. Cependant, cela ne suffit pas à faire oublier tout ce qui irrite auparavant, en particulier les longueurs et l’aspect superflu d’une grande partie du décor et des protagonistes.

Trames se révèle donc décevant au regard des précédents volumes du cycle. Toutefois, un roman de Iain M. Banks, même décevant, demeure un excellent moment de lecture. Pour cette raison, il sera beaucoup pardonné à l’écrivain britannique.

Trames (Matter, 2008) de Iain M. Banks – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », 2009 (roman traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier)

Nuigrave

Sur le point d’embarquer pour une mission en Egypte, Arthur Blond fait la désagréable expérience d’un contrôle de police inopiné. Comme la perspective d’un voyage aérien le rend toujours nerveux, il a utilisé un patch à la nicotine pour apaiser son angoisse. Mais sa qualité de fonctionnaire à l’OERP (l’Office Européen de Restitution Patrimoniale) ne le dispense pas de respecter la législation, en particulier celle proscrivant le tabagisme. Arthur ne partira donc pas en Égypte, du moins pas tout de suite…

Nuigrave commence à la manière d’un thriller d’espionnage, affichant tous les attributs de ce genre de récit : double-jeu des divers protagonistes, enquête jalonnée de quelques courses-poursuites, meurtres et enlèvements. Un thriller dont cadre et contexte auraient été légèrement décalés dans le futur. Rassurons immédiatement les éventuels lecteurs : le propos de Lorris Murail ne se cantonne heureusement pas à une énième transposition dans l’avenir des procédés éprouvés (et éprouvants) de l’espionnite aiguë. La critique sociale ne tarde pas à surgir, nous renvoyant à nos dérives contemporaines dans la plus pure tradition de la satire politique.

Les mésaventures d’Arthur Blond constituent le fil directeur d’un roman ne se limitant pas à une succession de péripéties, comme on le croit faussement au début. Son point de vue nous permet de décrypter progressivement les enjeux géopolitiques et sociétaux de cet avenir, interrogeant notre rapport présent au monde et à autrui. Sur ce point, le quotidien d’Arthur Blond poursuit la logique du nôtre. On y prône avec autant de zèle le culte de la sécurité, multipliant les entraves à la liberté pour le plus grand bien de tous. On y vénère l’éphémère, le faux, la vitesse, l’information volatile en pratiquant la versatilité comme ligne de vie. On s’y déleste de son Histoire, de sa culture, de sa mémoire contre davantage de sûreté et de confort.

« Nous vivons un Alzheimer social, m’affirma Melchior. Une perte de mémoire collective, une déculturation. Les peintres gribouillent, les musiciens émettent des bruits de moteur d’avion, les poètes éructent des borborygmes et des onomatopées. (…) Pas du tout. Nous avons besoin de nous libérer de notre passé, de notre vieille culture, pour retrouver le bon tempo, celui de la jeunesse. La civilisation nouvelle sera bâtie sur des décombres, comme toujours. »

Quid du « Sud » ? Il poursuit sa désagrégation générant son comptant de perdants. Et pendant que les nantis continuent de vivre dans leur prison dorée, des « jungles », fruit d’une immigration sans cesse renouvelée, zones ouvertes à tous les trafics, peuplées par une mosaïque de peuples apatrides et de religions sans attache, prolifèrent et prospèrent irrésistiblement. Plus loin, le Proche-Orient continue son processus de balkanisation, s’enfonçant dans le chaos et l’horreur jusqu’à nier son passé millénaire. Des raisons d’espérer ?

« Il y a des gens qui vous trahissent mais sur qui on peut toujours compter quand même. La vie est compliquée. »

Écrit dans un registre politiquement incorrect, Nuigrave ne néglige pas le facteur humain. Tiraillés entre leurs certitudes et leurs doutes, les personnages oscillent entre regrets et mélancolie. Peu à peu, par-delà la critique sociale, se dessine une réflexion sur la mémoire et la conscience. En renouant avec un amour de jeunesse, Arthur Blond entre en possession des deux derniers plants de coarcine, une plante amazonienne en voie de disparition, dont on tire le TTC : un dérivé permettant de ralentir le métabolisme. Un principe actif ne manquant pas d’attirer de nombreuses convoitises. Par ailleurs, la substance provoque une modification de la perception du temps, dilatant la mémoire et bouleversant son ordonnancement.

« La mémoire fait naître une infinité de possibles. »

Toutefois, Lorris Murail délaisse l’approche dickienne des univers gigognes pour celle plus classique du temps retrouvé, des souvenirs embellis par la nostalgie. Une thématique lorgnant davantage du côté de Proust.

« Peut-être la résurrection de l’âme après la mort est-elle un phénomène de mémoire ? »

Écrivain rare, au propos d’une grande intelligence et à la plume incontestablement élégante, Lorris Murail nous dresse un portrait désabusé des méfaits de l’humanité. Quelque part entre À l’Est de la vie de Brian Aldiss et Les Murailles de Jéricho d’Edward Whittemore, Nuigrave suscite à la fois l’émotion et le vertige.

NuigraveNuigrave de Lorris Murail – Éditions Robert Laffont, collection Ailleurs & Demain, novembre 2009 (réédition Livre de poche, mai 2013)