Volt

Ce n’est sans doute pas un hasard si Donald Ray Pollock a rédigé la préface et le blurb (ça devient une habitude) de ce recueil. On ne peut s’empêcher en effet de faire un parallèle entre Knockemstiff et Krafton, la « charmante » bourgade imaginaire servant de décor aux huit nouvelles qui composent Volt. Ces histoires apparaissent comme une série d’instantanés, dévoilant les existences fracassées de ses habitants.

Il y a d’abord Winslow, le fermier dur à la tâche, que la mort de son fils unique jette sur la route, le cœur alourdi par la culpabilité. Et puis Vernon, le fils obéissant, poussé par son paternel à cacher le cadavre d’un conducteur tué dans une bagarre absurde. Sans oublier Helen, élue shérif par hasard et se faisant de sa fonction une drôle d’idée. Il y a Jorgen, jeune homme à jamais marqué par la guerre, entraîné par ses compagnons d’armes sur un bien sinistre chemin. Et enfin Miriam, rendue folle de chagrin par la mort violente de sa mère et qui ne trouve son salut que dans un labyrinthe tracé dans un champs de maïs. Tout ce petit monde se connaît de vue, se croisant à l’épicerie du coin ou au bar. On s’apprécie ou on se déteste, mais on se résout à vivre ensemble, bon an mal an. Car à Krafton, patelin oublié des hommes mais pas de Dieu, on sait ce qu’il en coûte de vivre et on s’abandonne à ses névroses ou à ses vices. L’éminence divine s’ingénie d’ailleurs à frapper la communauté de son courroux, rappelant à ses habitants leurs péchés et l’effort permanent qu’il exige d’eux pour obtenir la rédemption. Peine perdue…

Les nouvelles sont ainsi pétries de religiosité, Bible Belt oblige, au point d’apparaître comme des paraboles modernes prenant pour sujet l’Amérique profonde et ses habitants, mais aussi les traumatismes de ses enfants. Hélas, il n’y guère d’enseignement ou de morale à retenir de ces tranches de vie en miettes, si ce n’est la perte des repères, les rancœurs haineuses et la violence ordinaire.

Parmi les huit textes de Alan Heathcock, retenons « Le train de marchandise », récit halluciné et hallucinant, qui voit un homme se muer peu-à-peu en phénomène de foire pour échapper à sa culpabilité. Relevons aussi « Fumée » qui rappelle qu’il faut vivre avec ses crimes et ceux des autres, si l’on souhaite faire la paix avec soi-même. « Permission » apparaît comme une romance délicieusement tordue, où les bourreaux des cœurs œuvrent au couteau. Quant à la « La Fille », on y flirte avec la folie et le sordide en se disant que la vie doit continuer, malgré tout.

Bref, les louanges de Donald Ray Pollock ne paraissent pas usurpées. Volt se révèle un recueil à l’atmosphère étrange et dérangeante, où l’humanité dévoile toute la noirceur de son âme, en toute connaissance de cause.

alan-heathcock-voltVolt (Volt, 2011) de Alan Heathcock – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », 2013, réédition poche 10/18, 2015 (recueil de nouvelles traduit de l’anglais [États-Unis] par Olivier Colette)