Lorsque le dernier arbre

Michael Christie pourrait bien être l’un des incontournables d’une rentrée littéraire toujours aussi prolifique. Premier roman de l’auteur canadien, si l’on fait abstraction d’un recueil de nouvelles paru sous nos longitudes chez Albin Michel, Lorsque le dernier arbre affiche avec pudeur et sincérité les qualités propres aux grands romans, celles qui vous font relâcher un livre à la fois émerveillé et songeur, saisi par un sentiment de finitude, mais aussi exalté par la formidable faculté de résilience des êtres humains.

Fresque familiale, dixit la quatrième de couverture, le roman de Michael Christie l’est incontestablement. Du XXIe siècle, en léger décalage dans le futur par rapport à notre temporalité, au début du XXe siècle, l’auteur canadien retrace la généalogie d’une famille atypique, dont le parcours intime reste inextricablement associé à l’Histoire et à la haute canopée des forêts nord américaines. Grandeur et décadence, mais aussi rédemption sont ainsi liées au destin des Greenwood, du fondateur de la famille, le richissime Harris, à son arrière petite-fille, Jacinda, l’ex-étudiante désormais réduite à payer la note laissée par des prédécesseurs peu soucieux de préserver la capital naturel de la planète.

« Mais pourquoi attendons-nous de nos enfants qu’ils mettent un terme à la déforestation et à l’extinction des espèces, qu’ils sauvent la planète demain, quand c’est nous qui, aujourd’hui, en orchestrons la destruction ? […] Le meilleur moment pour planter un arbre, c’était il y a vingt ans. À défaut de quoi c’est maintenant. »

Lorsque le dernier arbre apparaît ainsi comme une quête des racines, celles des membres de la famille Greenwood. Une famille dépareillée ayant lié son destin à celui des forêts composant le paysage canadien et sur lequel le regard des hommes se porte avec convoitise, émerveillement ou un respect quasi-religieux. Du fondateur de la lignée, bâtisseur d’un empire ayant cru sur les dépouilles des arbres tronçonnés, à Jacinda, l’ultime rejeton, gardienne de la Cathédrale, l’un des derniers bastion de la forêt primaire après que le Grand Dépérissement ait transformé la planète en désert de poussière, en passant par le grand oncle hobo, le père charpentier et la grand-mère activiste écologiste, on suit les ramification d’un récit où les drames familiaux font échos à la marche de l’Histoire et à la dégradation inexorable de la biosphère.

Lorsque le dernier arbre est en effet aussi histoire de communauté puisqu’il renvoie au devenir d’une humanité menacée par ses propres déprédations. Le roman de Michael Christie pose ainsi la question de la transmission et de l’héritage. Que laisserons-nous à nos enfants ? Un monde meilleur que celui qui nous a vu naître où une terre gâte dont les mots peinent à décrire tous les maux ? À cette question, au moins aussi vieille que l’humanité, l’auteur canadien oppose le temps long des forêts qui affichent dans leur bois les cycles climatiques et les accidents historiques. Une collection d’individus mettant en commun leurs ressources, se protégeant les uns les autres du froid, des intempéries et de la sécheresse. Un idéal pour les êtres humains.

« Le bois, c’est du temps capturé. Une carte. Une mémoire cellulaire. Une archive. »

Lorsque le dernier arbre illustre donc à merveille le poème de Baudelaire. Et si la nature, sous sa forme forestière, y apparaît bien comme un temple de vivants piliers, son hospitalité semble bien mal récompensée par une humanité tiraillée entre son instinct de prédation et sa recherche d’une hypothétique rédemption. Bref, Michael Christie nous propose un sublime roman familial, en forme d’analogie sylvestre, dont on mesure le caractère immersif et éthique avec délectation.

Plein d’autres avis sur l’épaule et la tête, alouette !

Lorsque le dernier arbre (Greenwood, 2019) – Michael Christie – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », septembre 2021 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Sarah Gurcel)

La chance vous sourit

« Elle se penche vers Kurt Cobain comme si elle voulait l’enlacer et le serrer contre elle, comme si elle avait oublié que ces bras ne fonctionnent pas et qu’il n’y a devant elle personne à étreindre. »

Depuis qu’il a lu Des parasites comme nous, le tenancier de ce blog est un fan invétéré de Adam Johnson. Sa manière subtile et fort drôle de mettre en scène l’être humain dans son inclination au drame et dans son absurde condition, me réjouissent toujours fortement. Mais, l’auteur est sans doute à son meilleur dans le format de la nouvelle/novella, livrant en pâture à notre appréciation éclairée, le spectacle de quelques existences criantes de vérité.

La chance vous sourit est le titre du second recueil de l’auteur paru dans nos contrées, mais aussi celui du sixième texte inscrit à son sommaire. Organisé autour du deuil et de la séparation, l’ouvrage ausculte l’intimité de quelques individus dont l’apparente banalité recèle des trésors d’émotions. Deuil de l’être aimé, disparu ou diminué, deuil d’une époque révolue où l’on croyait toucher au bonheur et qui n’a sans doute jamais existé ailleurs que dans sa tête, deuil du pays natal ou deuil d’une innocence irrémédiablement souillée, La chance vous sourit est aussi un recueil sur la fragilité de l’être humain et sur sa propension à la résilience. Ou pas.

On l’a dit, La chance vous sourit recèle en son sein des textes devant lesquels on ne peut rester imperturbable. Difficile en effet de ne pas compatir à la détresse de cet homme face à la maladie de sa femme et face à sa volonté de mourir, ne trouvant finalement le réconfort que dans le simulacre holographique plus vrai que nature du président récemment assassiné. Difficile de ne pas éprouver de l’empathie pour ce livreur évoluant en territoire zéro, longtemps après le passage de l’ouragan Katrina, avec un nourrisson sur les bras et un avenir à reconstruire. Difficile de ne pas être troublé par le récit de cette épouse atteinte du cancer, obsédée par les seins des  autres femmes qu’elle croise, s’interrogeant sur la fidélité de son mari après sa mort. Difficile de supporter le déni de cet ancien directeur d’une prison de la Stasi, dont l’existence étriquée se réduit à l’espoir de voir revenir sa femme et les jours heureux de la dictature. Difficile de côtoyer l’ambiguïté de ce pédophile, lui-même victime durant son enfance, ayant décidé de rompre avec sa criminelle addiction en dépit des pulsions inavouables qu’il contient à grand peine. Difficile enfin de juger ces deux réfugiés Nord-Coréens, confrontés à une liberté dont ils ne savent quoi faire, au point de constituer un handicap pour leur devenir.

Entre Louisiane post-Katrina et Allemagne post-communiste, en passant par Séoul, Adam Johnson nous brosse le portrait de quelques individus, hommes et femmes, un peu perdus, confrontés au malheur, à l’inconnu, à leurs responsabilités, voire à leurs démons intérieurs. Tour à tour ironiques, bouleversantes, provocantes ou absurdes, même sur le sujet scabreux de la pédophilie, les histoires de La chance vous sourit ne paraissent jamais anodines, atteignant une qualité d’émotion authentique par leur justesse et leur intelligence.

Adam Johnson flirte ainsi avec l’indicible et la part irrationnelle de l’esprit humain. Il teste par la même occasion nos propres certitudes, éprouvant nos limites et suscitant le trouble. Bref, ruez-vous sur ce recueil indispensable, sans doute passé inaperçu pour cause de confinement et de fermeture des librairies. ET PLUS VITE QUE ÇA ! L’injonction vous est offerte gracieusement.

La chance vous sourit (Fortune smiles, 2015) de Adam Johnson – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », mars 2020 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Antoine Cazé)