Le poisson mouillé

Muté à Berlin pour échapper aux conséquences d’une bavure, le commissaire Gereon Rath rejoint l’inspection E de la préfecture de police. Autrement dit la brigade des mœurs. Condamné aux bas-fonds crapoteux de la capitale allemande pour y traquer la pornographie, les proxénètes, la prostitution dans les clubs illégaux et d’autres déviances sexuelles, le policier ne chôme pas car l’atmosphère dévoyée de l’après-guerre se prête à tous les excès. Dans le même temps, il doit s’accommoder de la dépendance existant entre le milieu criminel et la police, une relation contribuant beaucoup à la mauvaise réputation des mœurs auprès des autres services de la préfecture.

Sous les ordres du commissaire Bruno Wolter, un ancien combattant de la Grande Guerre, il se familiarise avec Berlin et les méthodes de son supérieur, parvenant à entretenir l’illusion d’être un flic intègre, tout en nourrissant l’ambition de rejoindre la brigade criminelle, les cadors de la police. Un bon flic, il l’est certainement, en dépit de son passif à Cologne et des amitiés politiques de son père, mais il est trop doué pour végéter dans le cul de basse fosse de la préfecture. Le cadavre martyrisé d’un mystérieux Russe, retrouvé au volant d’une automobile repêchée dans le Landwehrkanal, lui fournit l’opportunité de brûler les étapes. Une enquête rendue plus difficile par le climat de quasi-guerre civile entretenu par le Parti communiste et les autorités de la République de Weimar, et dont les nazis et leurs semblables comptent bien tirer parti.

Allusion à l’expression inventée par Ernst Gennat pour désigner une affaire non élucidée, Le poisson mouillé reprend tous les codes du roman noir. Cité cosmopolite, carrefour de tous les trafics et refuge d’une multitude de parias issus d’une Mitteleuropa en proie aux tiraillements politiques de l’après-guerre et de la Révolution bolchevique, Berlin offre un décor idéal à l’enquête du commissaire Gereon Rath. Un flic dur à cuire et tenace, n’hésitant pas à flirter avec l’illégalité pour arriver à ses fins, c’est-à-dire résoudre une affaire criminelle retorse dans l’intérêt de sa carrière, mais aussi pour satisfaire une éthique personnelle pour le moins torturée.

Volker Kutscher restitue de façon crédible l’atmosphère délétère de la grande cité prussienne conférant aux lieux une véritable épaisseur historique et sociale. Le Berlin des années folles apparaît comme un cadre propice à tous les excès et tous les vices, apte à faire jeu égal dans les domaines du crime et de la corruption avec les métropoles américaines. La capitale allemande incarne ainsi l’image d’une cité en mutation, marquée par une violence sociale intrinsèque dont tirent parti les communistes et les tenants du nationalisme, y compris dans sa tendance nationale-socialiste, à la manœuvre dans les coulisses de la scène politique.

Volker Kutscher nous dresse un portrait sans concession de la ville et de ses habitants, des quartiers populaires gangrenés par l’extrémisme et la pauvreté, aux villas cossues des élites politiques et économiques, en passant par ses zones interlopes, clubs et bars, où la bourgeoisie vient s’encanailler, boire, danser et consommer la cocaïne, ce nouvel opium des nouveaux riches, pour le plus grand profit des Ringverein, la pègre berlinoise et ses caïds.

Tortueuse à souhait, l’intrigue ne ménage pas les attentes. En concurrence pour faire main basse sur le trésor d’une famille russe exilée après la Révolution, milieux nationalistes, pègre et dissidents communistes complotent pour éliminer leurs rivaux sur fond de manipulation politique, de corruption et de dépravation. Gereon Rath, Bruno Wolter, mais aussi Charlotte Ritter, la jeune secrétaire qui ambitionne d’intégrer la criminelle, et bien d’autres personnages s’imposent par leur traitement nuancé et réaliste. À mille lieues des stéréotypes inhérents au genre policier.

On ressort au final conquis par cette première histoire, prêt à poursuivre l’expérience avec La mort muette, deuxième enquête berlinoise de l’inspecteur Gereon Rath. A suivre…

Aparté : A noter que les romans de Volker Kutscher font l’objet d’une adaptation classieuse en série sous le titre de Babylon Berlin, adaptation déclinée également sous la forme d’un roman graphique. Avis aux amateurs. La série est très bonne.

Le poisson mouillé (Der nasse Fisch, 2007) de Volker Kutscher – Réédition Points/policier, avril 2011 (roman traduit de l’allemand par Magali Girault)

L’Extase totale – Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue

L’Allemagne nazie figure parmi les sujets de prédilection de nombreux historiens et lecteurs. L’attrait pour cette période historique s’explique peut-être par la fascination exercée par l’engagement total d’une nation sur la voie d’un extrémisme destructeur relevant d’une irrationalité difficilement compréhensible. Un naufrage dont on peine à épuiser les motivations comme le contexte et dont les conséquences pèsent encore lourdement sur les consciences et sur l’inconscient collectif, même si le temps contribue à effacer les scrupules de ses admirateurs.

Indépendamment de cet attrait et des velléités négationnistes qu’il peut susciter, il est difficile de proposer une approche apte à renouveler notre perception des faits. Norman Ohler relève pourtant le défi avec intelligence, proposant de revisiter le nazisme à l’aune de l’usage qu’il fit des opiacés, psychotropes et autres stéroïdes. Et si L’utilisation de stimulants ou de drogues pour affûter l’ardeur au combat ne fut pas une invention allemande, le procédé a atteint sous le Reich une ampleur à proprement parlé stupéfiante. Journaliste et documentariste de formation, Norman Ohler n’en fait pas moins œuvre d’historien, s’appuyant sur une documentation solide dont il indique les sources, tout en adoptant les méthodes de l’historien pour mener l’enquête. En dépit de quelques erreurs factuelles, il dévoile de façon convaincante l’emprise de la toxicomanie sur la société allemande, la drogue devenant en quelque sorte la continuation de la politique et de la guerre par d’autres moyens.

L’Allemagne est un terrain favorable pour le développement des drogues. L’essor de l’industrie chimique et la volonté de doter la nation d’un approvisionnement sûr va amener les laboratoires allemands dans l’après-guerre à synthétiser et breveter de nouvelles substances au point de conquérir un véritable leadership dans ce domaine. Morphine, cocaïne, héroïne, les années 20 deviennent ainsi les années dope. L’irruption du nazisme sur la scène politique, si elle s’accompagne d’un programme d’hygiène raciale, ne change pas pour longtemps la donne. Certes, on condamne ces produits qui affaiblissent la race, contribuant à la déchéance de l’Allemagne. On dénonce les méfaits des drogues comme ceux des Juifs. Mais, les mêmes préventions n’existent pas pour la méthamphétamine dont on use pour ses vertus stimulantes. Déclinée sous la dénomination de pervitine, cette substance est commercialisée sous forme de comprimés et même de pralines, devenant l’adjuvant idéal de l’essor du national-socialisme. La pervitine accompagne la propagande et restaure la confiance dans le Reich auquel rien ne semble s’opposer ou résister.

Préconisée par l’état-major, en dépit de ses effets secondaires dévastateurs, effondrement psychologique, dépression et dépendance, la pervitine rejoint l’arsenal de la Wehrmacht afin de combattre un ennemi insidieux : la fatigue. Testée pendant l’invasion de la Pologne, on fait un usage massif de cette drogue au cours de la campagne de France. La supériorité allemande n’est donc pas seulement stratégique mais aussi chimique, les troupes étant dopée au speed pour accomplir les exploits loués par la propagande et pallier aux faiblesses matérielles du plan de conquête. La blitzkrieg se joue ainsi autant sur le terrain que dans le cerveau des soldats où les neurotransmetteurs subissent l’assaut d’une véritable tempête chimique.

Mais, la consommation de drogues ne se cantonne pas seulement à la population,  à l’armée et à l’état-major, elle concerne le Führer lui-même, ou plutôt le patient A comme le spécifie le Docteur Theo Morell dans ses carnets. En proie à des maux chroniques, Hitler a remis son destin médical entre les mains de Morell, un charlatan qui croit avoir découvert la panacée universelle en injectant dans les veines de ses patients toute une panoplie de substances chimiques de sa composition. Glucose, stéroïdes, composés vitaminés divers, psychotropes, calmants, fortifiants, le maître seringueur du Reich, comme le surnomme Goebbels, met en œuvre toute une pharmacopée pour soigner Hitler, contribuant à aggraver les dysfonctionnements de son organisme. Procédant d’une symbiose malsaine, Morell accompagne ainsi la déchéance du Führer et du Reich, apportant sa contribution au processus autodestructeur mis en place au fil des revers militaires de la Wehrmacht.

L’Extase totale apparaît donc comme un essai stimulant et documenté. Le style dynamique et imagé de Norman Ohler confère à l’ouvrage un attrait indéniable, tout en marquant l’esprit. Voici une lecture dont on ressort littéralement stupéfié.

L’Extase totale – Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue (Der totale Rausch – Drogen im Dritten Reich, 2015) de Norman Ohler – Éditions La Découverte/poche, septembre 2018 (essai traduit de l’allemand par Vincent Platini

Alpha… directions

Premier volet d’une trilogie en quatre volumes intitulée « Le Grand Récit », Alpha… directions est un projet qui me fascine par sa démesure. Né outre-Rhin sous le crayon de Jens Harder, le présent livre a l’ambition de traiter de l’Histoire de la vie sur Terre, depuis ses origines jusqu’à l’apparition des hominidés. Découpé en deux volumes, Beta… civilisations devrait traiter de l’évolution de l’Homme (pour l’instant, seul le premier est paru). Quant à Gamma… visions, il est prévu que l’ouvrage imagine les voies d’un futur possible pour l’espèce humaine. D’ores et déjà, affirmons sans ambages que cette œuvre-monstre est appelée à devenir une référence dans les domaines de la vulgarisation scientifique et de la bande-dessinée. Assertion non négociable.

Jens Harder n’est pas inconnu des lecteurs de la collection L’An 2 où on a pu déjà découvrir sous son crayon plusieurs autres bandes dessinées. Pour n’en citer que deux, évoquons rapidement La cité de Dieu, immersion profonde dans le quotidien de Jérusalem, et Léviathan, rêverie aquatique s’inspirant en vrac de Moby Dick, Milton et Hobbes. Troisième ouvrage de l’auteur berlinois, Alpha… directions semble d’une ampleur supérieure, convoquant rien moins que quatorze milliards d’années d’évolution et de représentations de ce processus, du Big Bang à nos jours. Si l’entreprise paraît relever de la gageure, le risque de perdre le lecteur est proportionnel à la vastitude du champ narratif et à la documentation nécessaire pour lui conférer sa substance. Sur le premier point, reconnaissons tout de suite que les cinquante premières pages sont d’une abstraction un tantinet rebutante. Jens Harder relève pourtant le défi avec une aisance étonnante, produisant 350 pages globalement passionnantes sur le Grand Récit de la Vie, pour paraphraser Michel Serres. Un récit qu’il est possible de lire dans un sens comme dans l’autre, comme le dessinateur allemand le précise malicieusement en fin d’ouvrage dans une note à destination des lecteurs de Manga.

Sans négliger les impasses évolutives, le dessinateur nous invite ainsi à suivre l’itinéraire de la vie à travers les multiples voies et bifurcations qu’elle a emprunté pour se développer et prospérer sur Terre. Recyclant l’abondante iconographie tirée de la recherche scientifique, il fait appel aux ressources de la cosmologie, de la physique, de la chimie, de la biologie moléculaire, de la paléontologie et de l’archéologie, pour donner vie et sens à ce parcours, tirant du discours académique un récit dynamique dont le graphisme stylisé et la bichromie ne sont pas sans évoquer ceux des planches d’Histoire naturelle. On assiste ainsi au spectacle chaotique de la naissance de l’univers puis de la Terre, creuset d’une vie proliférante qui croît, s’efface ou s’adapte durant des éons. Et cela avec une fluidité et une lisibilité imposant le respect.

En contrepoint de ce récit, Jens Harder convoque une imagerie tirée de l’imagination humaine, convoquant les ressources des diverses mythologies, religions et créations populaires. Leur fantaisie introduit un parallèle décalé et anachronique, entrant en résonance avec l’exposé didactique de l’évolution. D’une façon troublante, les nombreuses représentations de cet imaginaire foisonnant semblent parfois très proches de la réalité établie scientifiquement. Dans ses choix narratifs, l’auteur allemand ne s’autorise que peu d’écarts. La chronologie des événements est respectée à la lettre, donnant lieu à des premières pages vierges ou presque. Le texte est réduit à la portion congrue dans un récit démarrant sans préambule, et dont le déroulement est à peine rompu par quelques rappels chronologiques succincts. A l’opposé, le graphisme se révèle pointilleux, riche en fioritures et textures, enrichi par une mise en page  semblant faire appel à une sorte d’inconscient collectif, ou du moins à une connaissance étendue des phénomènes naturels et culturels. S’il ne prétend pas à la plus complète exhaustivité, Jens Harder fait ainsi œuvre à la fois de vulgarisateur, de philosophe (naturaliste, bien entendu) et d’artiste. Chaque page vient en effet nous rappeler que si l’homme se (re)présente comme le terme de l’évolution, il n’est en fait que le produit d’un extraordinaire hasard. En somme, peu de chose au regard du Grand Récit de la Vie.

Alpha… directions nous abandonne à l’aube de l’Humanité. Reste à découvrir les premiers pas de nos ancêtres, des hominidés aux balbutiements des premières civilisations historiques. D’aucuns diront peu de choses au regard des temps géologiques. Comptons sur Jens Harder pour rendre le sujet passionnant. À suivre donc avec le premier tome de Beta… civilisations.

Alpha… directions de Jens Harder – Éditions Actes Sud / L’An 2, Janvier 2009 (traduit de l’allemand par Stéphanie Lux)

Le Dernier de son espèce

Duane Fitzgerald est un homme augmenté. Autrement dit, un cyborg dont le corps bardé de technologie recèle des capacités insoupçonnées, faisant de lui un surhomme. Pourtant, il se terre dans un petit village de pêcheurs, situé en Irlande, goûtant à une retraite prématurée. Cela fait ainsi dix années qu’il ne s’écarte pas d’une routine minutieuse, visant à masquer toute trace de son existence, secret défense oblige. Un bien maigre sacrifice pour conserver sa liberté de mouvement. Mais, l’irruption d’un inconnu trop curieux et la lecture de Sénèque viennent remettre en question le sens de cette existence.

Voici un roman exhumé des tréfonds de ma bibliothèque où il sédimentait depuis quelques années. Le genre de bouquin sur lequel on ne mise pas grand chose et qui pourtant vous cueille par surprise. Certes, Andreas Eschbach n’est pas un inconnu dans nos contrées. De l’auteur, j’avais d’ailleurs déjà lu Des milliards de tapis de cheveux, space opera old school dont l’intérêt tient tout entier dans un twist final capillotracté, mais aussi Jésus Vidéo, thriller eschatologique haletant. En dépit des louanges entendues ici et là, les deux titres ne m’avaient pas plus enthousiasmé que cela. Ceci explique l’enterrement de première classe du Dernier de son espèce, dont l’exhumation doit plus au souci de trouver un peu de place plutôt qu’à une envie irrésistible. Le hasard est parfois facétieux.

Avec ce roman, Andreas Eschbach nous livre le testament d’un solitaire, nous dévoilant le fiasco de son existence. Un pauvre type qui, au crépuscule de sa vie, inspiré par le stoïcisme et par le modèle de Sénèque, finit par trouver la voie de l’accomplissement. Le Dernier de son espèce s’apparente en effet à un livre dont l’intrigue repose sur l’aveuglement du narrateur, longtemps persuadé de devenir un héros comparable aux personnages des séries de son enfance, en particulier L’Homme qui valait trois milliards. Mais, en guise d’aventures, il n’a connu que l’incertitude des multiples opérations chirurgicales et une mise au placard honteuse. Le super-soldat a été rendu à la vie civile, sans avoir eu l’occasion de faire ses preuves, contre la promesse de ne rien révéler du projet secret auquel il a participé.

En choisissant ce traitement, Andreas Eschbach opte pour un point de vue intime, renvoyant les exploits martiaux au rang de promesses dérisoires. Pour Duane Fitzgerald, pas d’opérations fracassantes pour mettre en œuvre ses capacités spéciales. Les amateurs d’actions spectaculaires repasseront. À la place, il faut se contenter du récit d’un surhomme confronté aux défaillances de son corps, guère préparé à supporter les implants, amplificateurs de force et autres joujoux électroniques censés améliorer sa carcasse. À la merci de la moindre erreur système, vivant sous le joug de l’entropie, incapable de consommer aliments et boissons en-dehors d’une mixture survitaminée répugnante, il ressemble davantage à un handicapé, frappé de surcroît par un processus d’obsolescence irrésistible. Condamné à la solitude, à l’ennui, il est finalement revenu sur la terre de ses ancêtres, nourrissant sous la bruine un spleen tenace, rendu supportable par la lecture de Sénèque, la perspective d’une bonne cuite lui étant définitivement interdite.

Au travers de l’échec de l’existence de Duane Fitzgerald, l’auteur allemand s’interroge sur la notion de bonheur. La technologie rend-t-elle la vie plus heureuse ? Ne constitue-t-elle pas un amoindrissement de la nature humaine, premier pas vers la déshumanisation ? Mais surtout, l’accomplissement de ses rêves d’enfant, la satisfaction de ses désirs vaut-elle le sacrifice de son existence présente ? Toutes ces questions traversent son récit cheminant petit-à-petit dans notre esprit pendant que Duane Fitzgerald voit ses dernières illusions s’effondrer sous les coups d’une réalité bien éloignée de la naïveté des rêveries enfantines. Une réalité dictée par la guerre contre l’Empire du Mal, autrefois soviétique et désormais islamiste, où tous les coups fourrés sont permis, même les plus immoraux.

Faux thriller mâtiné de science-fiction old school, Le Dernier de son espèce séduit donc par son atmosphère empreinte de mélancolie et le questionnement douloureux qu’il adresse à nos illusions de surpuissance.

Le Dernier de son espèce de Andreas Eschbach – Éditions L’Atalante, collection « La Dentelle du cygne », janvier 2006 (roman traduit de l’allemand par Joséphine Bernhardt et Claire Duval)

Roi

A l’ombre des oliviers, quelque part entre Toscane et Ombrie, Turpidum, la dernière cité libre étrusque s’apprête à rendre les armes devant l’envahisseur romain. Depuis la chute de la capitale de la Dodécapole, l’Imperium républicain s’est porté vers d’autres horizons, au-delà du détroit de Messine, en Sicile. Mais la Première Guerre punique coûte cher. Elle impose des ponctions plus sévères, en hommes, argent et armes auprès des cités soumises à Rome. Aussi, le roi de Turpidum se voit-il rappeler à ses obligations avec l’arrivée d’envoyés de l’Urbs. De quoi mettre un terme à l’illusion d’indépendance entretenue jusque-là.

Délaissant les accents pompiers de l’épopée, Mika Biermann nous livre avec Roi une version plus prosaïque et malicieuse de la fin de la civilisation étrusque. Sur fond de nature bucolique et indifférente aux turpitudes de l’Histoire, il mêle le péplum à la satire, multipliant les anachronismes de langage, pour mettre en scène une tragi-comédie bouffonne et décalée.

« Quelle est la différence entre un roi et un taureau ? Ben voyons, le taureau rentre entièrement dans l’arène. »

Point d’Alexandre conquérant dans ce court roman. Juste des existences vulgaires, des caractères perdus dans les rêves d’une grandeur appartenant au passé. D’abord Larth, jeune roi malingre et un tantinet dérangé depuis la mort héroïque et vaine de son père, décapité puis démembré par les Romains. Puis sa mère, confinée dans sa chambre sur son lit de mort, n’en finissant pas de se décharner, rongée par un mal inexorable. Son épouse, jeune donzelle délurée, insatisfaite du point de vue charnel, on la dit même encore vierge. Son conseiller, le wêzir, un oriental maquillé comme une mercedes volée, qui prône la tempérance envers l’envahisseur romain, tout en envisageant l’avenir avec fatalisme. Sans oublier Velka, sa vieille nourrice au propos paillard et iconoclaste. Enfin, tout une ribambelle de personnages secondaires, gladiateurs désabusés, commerçants plus attachés aux affaires qu’à leur patrie, gardes velléitaires et enfants mal élevés. Quant aux Romains, ils sont dépeints comme une armée de rustres, de paysans mal dégrossis, sûrs de leur force et du sens de l’Histoire.

Remarquable par son inventivité et sa truculence, Roi se révèle un récit enchanteur et amusant où sous l’apparence de la farce affleurent le drame et une sourde mélancolie.

« Vous savez quoi ? Un monde heureux, ça serait un monde sans route. On resterait assis à l’ombre d’un noisetier, les pieds dans le ruisseau, en train de boire un lait de chèvre. On binerait son potager. On écouterait le bourdonnement des ruches. Un satyre bénévole, juché sur le mur, veillerait. Aucune goule à l’horizon. Aucun conquérant. »

Roi de Mika Biermann – Éditions Anacharsis, 2017

La Neige de saint Pierre

Après avoir repris conscience dans un lit d’hôpital, le jeune médecin Georg Friedrich Amberg se remémore les événements qui ont précédé son hospitalisation. Des souvenirs contredits par le personnel médical qui le visite. À vrai dire, en les écoutant, il y aurait un trou de cinq semaines dans son existence. Un blanc qu’il aurait passé dans le coma mais dont il s’empresse de nous livrer sa propre version pour ne pas perdre la raison.

Engagé par le baron von Malchin, il a quitté Berlin pour soigner les habitants du village de Morwede. Dans ce trou perdu, il côtoie des personnages bizarres, aux mœurs un tantinet frustes, renouant avec un amour passé. Mais surtout, il se trouve mêlé aux expériences secrètes de von Malchin. Un plan dont l’objectif consiste à restaurer le Saint Empire germanique et la dynastie des Stauffen.

Ne relevant ni de la science-fiction, ni du fantastique, La Neige de Saint Pierre se révèle un objet curieux, oscillant entre l’angoisse et une forme d’aventure absurde, où le suspense cède la place à un propos politique. Derrière une intrigue farfelue que n’aurait pas désavoué un feuilletoniste, le fond se veut beaucoup plus sérieux. En dépit du doute pesant sur les paroles d’Amberg et sur la nébulosité de ses souvenirs, Leo Perutz pose une interrogation essentielle. Quel rôle la foi joue-t-elle dans le destin des hommes et des pays ? Ou autrement dit, en reprenant les mots du roman, si la foi en Dieu disparaît de la Terre, comment détourner la ferveur religieuse de son objectif spirituel afin d’en faire un outil de conquête et de pérennisation du pouvoir ?

« Ce que nous appelons la ferveur religieuse et l’extase de la foi, me dit-il un jour ici même, à cette table, offre, en tant que phénomène isolé ou manifestation de masse, presque toujours l’image clinique d’un état d’excitation provoqué par une drogue. Mais quelle est la drogue qui induit un tel effet ? La science n’en connaît aucune. »

Comparée à la ferveur provoquée par les idéologies totalitaires du XXe siècle, les desseins du baron von Malchin semblent bien anodins. Pourtant, Leo Perutz met dans la bouche de l’aristocrate, prêt à tout pour accomplir son rêve impérial, des paroles anticipant la venue du nazisme en Allemagne. Un Moloch sinistre conjuguant l’aiguillon de la terreur à l’extase des démonstrations de masse organisée par la propagande. Un léviathan froid et calculateur exigeant une dévotion pleine et entière, et dont les adorateurs s’apprêtent à plonger l’Europe et le monde dans un épouvantable holocauste.

La Neige de saint Pierre marque également les esprits par sa galerie de personnages pittoresques dont le traitement confine à la satire. Entre l’émigré russe, aristocrate chassé de son pays par les bolcheviks, l’instituteur au courant de tout, mettant sa connaissance au service du commérage, sans oublier le baron lui-même, obsédé par un Saint-Empire idéalisé, Leo Perutz use de sa science de l’absurde avec brio et malice. Du grand art !

Avec cet avant-dernier roman, Leo Perutz, sous couvert d’un narrateur non fiable, nous livre un récit en apparence léger, mais au final d’une terrible acuité politique. Un fait dont les nazis n’ont pas été dupes, même s’ils ne sont pas désignés ici, en interdisant immédiatement la parution du roman en Allemagne.

neige-saint-pierreLa Neige de saint Pierre (St. Petri-Schnee, 1933) de Leo Perutz – Réédition Zulma, 2016 (roman traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle)

Ceux de Barcelone

Après Les Grands Cimetières sous la Lune voici un autre témoignage sur la Guerre d’Espagne. À la différence de Georges Bernanos, H.-E. Kaminski n’appartient pas à la Droite royaliste. Le bonhomme est même plutôt engagé à l’opposé, une Gauche que d’aucuns qualifieraient de radicale à notre époque bien pensante. Bref, après avoir flirté avec la sociale démocratie, il a opté au final pour les milieux anarchistes.

« Une révolution est bien le phénomène le plus complexe, le plus chaotique. Elle ne connaît pas de solution uniques, elle est variée, multicolore, souvent contradictoire. Elle met tout en question, ne reconnaît aucune institution, n’accepte aucune autorité. En vain on cherche des chefs : les hommes ne sont que les vagues dans une mer immense agitée par des forces mystérieuses. »

Entre septembre 1936 et février 1937, H.-E. Kaminski effectue un séjour en Catalogne pour rendre compte à la postérité des changements qui s’y déroulent. Ceux de Barcelone n’est donc pas un ouvrage sur la Guerre d’Espagne, mais bien un reportage sur la révolution sociale impulsée en Catalogne et sur les espoirs qu’elle suscite un peu partout en Europe. En somme, un témoignage précieux sur ce « bref été de l’anarchie » où Barcelone et ses environs servent de laboratoire aux expérimentations du communisme libertaire.
Découpé en chapitres courts, l’ouvrage aborde différents aspects de la Révolution. Les événements du 19 juillet 1936 sont juste rappelés en préalable, l’auteur préférant s’intéresser à des sujets comme les femmes, les anarchistes, la milice, les partis politiques ou la mise en place d’une société libertaire. Il alterne les chapitres descriptifs et informatifs avec les compte-rendus de ses rencontres avec quelques personnalités du nouveau gouvernement de la région, sans oublier de relater le grand événement auquel il assiste : les funérailles de Buenaventura Durruti. Les combats restent lointains, tout au plus un chapitre consacré à la visite rapide du front et sur la nécessité d’organiser une véritable armée.

En dépit de sa brièveté, Ceux de Barcelone présente un regard intéressant sur la révolution sociale en Catalogne. Kaminski dépeint l’atmosphère de spontanéité, d’improvisation et de ferveur populaire qui prévaut dans la mise en place de la nouvelle société. Ce qu’il voit se dessiner en Espagne, c’est la réalisation d’un idéal généreux rejetant la logique capitaliste, un monde de producteurs égaux organisés sur la base des syndicats, proscrivant l’usage de l’argent, du commerce auquel il préfère une sorte de mutualisme. Un ordre sans l’oppression de l’État et la complicité des partis politiques. Certes, le mouvement n’est pas exempt de faiblesses. Kaminski ne cache pas ses divisions internes, son conservatisme sur certains points, notamment la condition féminine (l’union libre est conçue comme un mariage sans sacrement), sa naïveté (le caractère aléatoire des mesures d’assistance sociale et de lutte contre la prostitution fait pitié), ses contradictions (comment être anarchiste et entrer au gouvernement ?) et le double langage de certains hommes politiques. Mais si toutes ses critiques tempèrent son enthousiasme, elles ne remettent pas en question la sympathie qu’il éprouve pour les révolutionnaires espagnols.

« Je ne crois pas que pour décrire les révolutions on doive attendre leur fin. Car une révolution se maintient et alors elle ne se termine jamais, ou bien elle ne trouve sa fin que par la victoire de la contre-révolution. »

Au final, H.-E. Kaminski perçoit bien que la première phase de la révolution s’achève et qu’une autre s’apprête à s’ouvrir. Il termine son reportage sur un salut fraternel, espérant que la révolution espagnole ne sera pas sans lendemain. Un espoir déçu puisque la contre-révolution a gagné.

Ceux_barceloneCeux de Barcelone de Hanns-Erich Kaminski – réédition Allia, 2003

Le Bref été de l’Anarchie

À l’instar de Nestor Makhno, Buenaventura Durruti appartient aux figures révérées par les milieux anarchistes pourtant fervents défenseurs du principe Ni Dieu, ni maître. Sans doute parce que l’existence du bonhomme est nimbée d’incertitudes, mais aussi parce que la mémoire collective l’a pourvu de l’aura d’un saint, certes athée et laïc, engagé jusqu’au sacrifice pour la Révolution.

Retrouver l’homme derrière le mythe confine à la gageure. La tâche procède d’un lent travail de dépouillement où il faut opérer un tri parmi les nombreuses sources directes ou indirectes. Un processus sur lequel Hans Magnus Enzensberger n’a pas fait l’impasse, allant rechercher sa documentation jusque dans le témoignage des derniers survivants de la Guerre d’Espagne. Pour autant, s’il adopte la démarche de l’historien, il fait œuvre de romancier usant de son corpus pour raconter une fiction collective où le parcours de Durruti se confond avec l’essor puis le retrait de l’anarchisme libertaire dans la péninsule ibérique.

Adoptant la technique du collage, l’auteur allemand mêle le récit de la vie du militant libertaire à des gloses où il revient sur l’histoire de l’anarchisme espagnol. Le procédé introduit un phénomène d’échos entre les sources brutes, ordonnées à la manière d’un récit, et une étude plus analytique du contexte espagnol et des causes de la défaite de la Révolution. Sans rien retirer à la légende de Durruti, mais tout en dévoilant ses lacunes et contradictions, Hans Magnus Enzensberger raconte ainsi l’échec des idéaux de la Révolution face à la guerre civile et à la réalité de la république bourgeoise, sans doute plus prête à s’accommoder d’une dictature nationalisme que du communisme libertaire. Il souligne également le double jeu des staliniens, engagés dans une rivalité mortelle avec les anarchistes, dont la puissante CNT-FAI finira par faire les frais, à force de compromis et de compromission.

Avec lucidité, Hans Magnus Enzensberger rappelle que si la défaite en Espagne sanctionne l’échec de la Révolution, elle magnifie dans le même temps la figure de Buenaventura Durruti. Elle lui permet d’échapper au destin commun des héros mis au service de principes incarnant l’exact opposé de leur révolte. Toute allusion à Che Guevara n’est pas ici superflue, mais il y en a bien d’autres…

« La dramaturgie des légendes de héros comporte des traits essentiels. L’origine du héros est obscure. Il se détache de l’anonymat sous l’aspect d’un champion exemplaire dans les combats singuliers. Sa célébrité provient de son courage, de son intégrité, de sa solidarité. Il soutient sa réputation dans les situations désespérées, dans la persécution, dans l’exil. Il s’en tire toujours, alors que d’autres tombent, comme s’il était invulnérable. Pourtant, ce n’est que par sa mort qu’il devient tout à fait ce qu’il est. Quelque chose de mystérieux s’attache à cette mort. Au fond, elle ne peut s’expliquer que par une trahison. La fin du héros prend l’aspect d’un présage, mais aussi est marquée du sceau de d’inéluctable. C’est en cet instant seulement que se cristallise la légende. Son enterrement devient une démonstration. Des rues portent son nom ; son image apparaît sur les murs, les banderoles ; on en en fait un talisman. La victoire de sa cause le conduit à la canonisation, c’est-à-dire presque toujours à l’abus et à la trahison. C’est de cette manière que Durruti aurait pu devenir un héros officiel, un héros national. La défaite de la révolution espagnole l’a préservé de ce sort. Il est resté ce qu’il avait toujours été, un prolétaire héroïque, exploité, opprimé, persécuté. Il appartient à l’anti-histoire, celle que l’on ne trouve pas dans les livres de lecture. »

Au fil du Bref été de l’Anarchie, on se plaît à imaginer les bifurcations possibles de l’Histoire. Et si les anarchistes avaient refusé de collaborer avec le gouvernement catalan en juillet 1936, au moment où ils contrôlaient Barcelone ? Et si Saragosse avait été reprise ? Et si une nation authentiquement anarchiste et libertaire s’était imposée en Catalogne, puis en Espagne ? Face aux hypothèses d’une utopie victorieuse, il ne reste plus que la mémoire des vaincus. Face à la médiocrité du présent et au cynisme ambiant, on ne peut que regretter un passé qui n’a pas été à la hauteur des espérances. Mais pas question de renoncer aux principes généreux défendus par Durruti et ses compagnons. Pas question d’entretenir le culte d’un passé révolu, voire déchu. On ne fait pas deux fois la même révolution.

Bref_étéLe Bref été de l’Anarchie – La vie et la mort de Buenaventura Durruti (Der kurze Sommer der Anarchie, 1972) de Hans Magnus Enzensberger – Éditions Gallimard, collection « L’Imaginaire », septembre 2010 ( roman traduit de l’allemand par Lily Jumel)