Roi

A l’ombre des oliviers, quelque part entre Toscane et Ombrie, Turpidum, la dernière cité libre étrusque s’apprête à rendre les armes devant l’envahisseur romain. Depuis la chute de la capitale de la Dodécapole, l’Imperium républicain s’est porté vers d’autres horizons, au-delà du détroit de Messine, en Sicile. Mais la Première Guerre punique coûte cher. Elle impose des ponctions plus sévères, en hommes, argent et armes auprès des cités soumises à Rome. Aussi, le roi de Turpidum se voit-il rappeler à ses obligations avec l’arrivée d’envoyés de l’Urbs. De quoi mettre un terme à l’illusion d’indépendance entretenue jusque-là.

Délaissant les accents pompiers de l’épopée, Mika Biermann nous livre avec Roi une version plus prosaïque et malicieuse de la fin de la civilisation étrusque. Sur fond de nature bucolique et indifférente aux turpitudes de l’Histoire, il mêle le péplum à la satire, multipliant les anachronismes de langage, pour mettre en scène une tragi-comédie bouffonne et décalée.

« Quelle est la différence entre un roi et un taureau ? Ben voyons, le taureau rentre entièrement dans l’arène. »

Point d’Alexandre conquérant dans ce court roman. Juste des existences vulgaires, des caractères perdus dans les rêves d’une grandeur appartenant au passé. D’abord Larth, jeune roi malingre et un tantinet dérangé depuis la mort héroïque et vaine de son père, décapité puis démembré par les Romains. Puis sa mère, confinée dans sa chambre sur son lit de mort, n’en finissant pas de se décharner, rongée par un mal inexorable. Son épouse, jeune donzelle délurée, insatisfaite du point de vue charnel, on la dit même encore vierge. Son conseiller, le wêzir, un oriental maquillé comme une mercedes volée, qui prône la tempérance envers l’envahisseur romain, tout en envisageant l’avenir avec fatalisme. Sans oublier Velka, sa vieille nourrice au propos paillard et iconoclaste. Enfin, tout une ribambelle de personnages secondaires, gladiateurs désabusés, commerçants plus attachés aux affaires qu’à leur patrie, gardes velléitaires et enfants mal élevés. Quant aux Romains, ils sont dépeints comme une armée de rustres, de paysans mal dégrossis, sûrs de leur force et du sens de l’Histoire.

Remarquable par son inventivité et sa truculence, Roi se révèle un récit enchanteur et amusant où sous l’apparence de la farce affleurent le drame et une sourde mélancolie.

« Vous savez quoi ? Un monde heureux, ça serait un monde sans route. On resterait assis à l’ombre d’un noisetier, les pieds dans le ruisseau, en train de boire un lait de chèvre. On binerait son potager. On écouterait le bourdonnement des ruches. Un satyre bénévole, juché sur le mur, veillerait. Aucune goule à l’horizon. Aucun conquérant. »

Roi de Mika Biermann – Éditions Anacharsis, 2017

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La Neige de saint Pierre

Après avoir repris conscience dans un lit d’hôpital, le jeune médecin Georg Friedrich Amberg se remémore les événements qui ont précédé son hospitalisation. Des souvenirs contredits par le personnel médical qui le visite. À vrai dire, en les écoutant, il y aurait un trou de cinq semaines dans son existence. Un blanc qu’il aurait passé dans le coma mais dont il s’empresse de nous livrer sa propre version pour ne pas perdre la raison.

Engagé par le baron von Malchin, il a quitté Berlin pour soigner les habitants du village de Morwede. Dans ce trou perdu, il côtoie des personnages bizarres, aux mœurs un tantinet frustes, renouant avec un amour passé. Mais surtout, il se trouve mêlé aux expériences secrètes de von Malchin. Un plan dont l’objectif consiste à restaurer le Saint Empire germanique et la dynastie des Stauffen.

Ne relevant ni de la science-fiction, ni du fantastique, La Neige de Saint Pierre se révèle un objet curieux, oscillant entre l’angoisse et une forme d’aventure absurde, où le suspense cède la place à un propos politique. Derrière une intrigue farfelue que n’aurait pas désavoué un feuilletoniste, le fond se veut beaucoup plus sérieux. En dépit du doute pesant sur les paroles d’Amberg et sur la nébulosité de ses souvenirs, Leo Perutz pose une interrogation essentielle. Quel rôle la foi joue-t-elle dans le destin des hommes et des pays ? Ou autrement dit, en reprenant les mots du roman, si la foi en Dieu disparaît de la Terre, comment détourner la ferveur religieuse de son objectif spirituel afin d’en faire un outil de conquête et de pérennisation du pouvoir ?

« Ce que nous appelons la ferveur religieuse et l’extase de la foi, me dit-il un jour ici même, à cette table, offre, en tant que phénomène isolé ou manifestation de masse, presque toujours l’image clinique d’un état d’excitation provoqué par une drogue. Mais quelle est la drogue qui induit un tel effet ? La science n’en connaît aucune. »

Comparée à la ferveur provoquée par les idéologies totalitaires du XXe siècle, les desseins du baron von Malchin semblent bien anodins. Pourtant, Leo Perutz met dans la bouche de l’aristocrate, prêt à tout pour accomplir son rêve impérial, des paroles anticipant la venue du nazisme en Allemagne. Un Moloch sinistre conjuguant l’aiguillon de la terreur à l’extase des démonstrations de masse organisée par la propagande. Un léviathan froid et calculateur exigeant une dévotion pleine et entière, et dont les adorateurs s’apprêtent à plonger l’Europe et le monde dans un épouvantable holocauste.

La Neige de saint Pierre marque également les esprits par sa galerie de personnages pittoresques dont le traitement confine à la satire. Entre l’émigré russe, aristocrate chassé de son pays par les bolcheviks, l’instituteur au courant de tout, mettant sa connaissance au service du commérage, sans oublier le baron lui-même, obsédé par un Saint-Empire idéalisé, Leo Perutz use de sa science de l’absurde avec brio et malice. Du grand art !

Avec cet avant-dernier roman, Leo Perutz, sous couvert d’un narrateur non fiable, nous livre un récit en apparence léger, mais au final d’une terrible acuité politique. Un fait dont les nazis n’ont pas été dupes, même s’ils ne sont pas désignés ici, en interdisant immédiatement la parution du roman en Allemagne.

neige-saint-pierreLa Neige de saint Pierre (St. Petri-Schnee, 1933) de Leo Perutz – Réédition Zulma, 2016 (roman traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle)

Ceux de Barcelone

Après Les Grands Cimetières sous la Lune voici un autre témoignage sur la Guerre d’Espagne. À la différence de Georges Bernanos, H.-E. Kaminski n’appartient pas à la Droite royaliste. Le bonhomme est même plutôt engagé à l’opposé, une Gauche que d’aucuns qualifieraient de radicale à notre époque bien pensante. Bref, après avoir flirté avec la sociale démocratie, il a opté au final pour les milieux anarchistes.

« Une révolution est bien le phénomène le plus complexe, le plus chaotique. Elle ne connaît pas de solution uniques, elle est variée, multicolore, souvent contradictoire. Elle met tout en question, ne reconnaît aucune institution, n’accepte aucune autorité. En vain on cherche des chefs : les hommes ne sont que les vagues dans une mer immense agitée par des forces mystérieuses. »

Entre septembre 1936 et février 1937, H.-E. Kaminski effectue un séjour en Catalogne pour rendre compte à la postérité des changements qui s’y déroulent. Ceux de Barcelone n’est donc pas un ouvrage sur la Guerre d’Espagne, mais bien un reportage sur la révolution sociale impulsée en Catalogne et sur les espoirs qu’elle suscite un peu partout en Europe. En somme, un témoignage précieux sur ce « bref été de l’anarchie » où Barcelone et ses environs servent de laboratoire aux expérimentations du communisme libertaire.
Découpé en chapitres courts, l’ouvrage aborde différents aspects de la Révolution. Les événements du 19 juillet 1936 sont juste rappelés en préalable, l’auteur préférant s’intéresser à des sujets comme les femmes, les anarchistes, la milice, les partis politiques ou la mise en place d’une société libertaire. Il alterne les chapitres descriptifs et informatifs avec les compte-rendus de ses rencontres avec quelques personnalités du nouveau gouvernement de la région, sans oublier de relater le grand événement auquel il assiste : les funérailles de Buenaventura Durruti. Les combats restent lointains, tout au plus un chapitre consacré à la visite rapide du front et sur la nécessité d’organiser une véritable armée.

En dépit de sa brièveté, Ceux de Barcelone présente un regard intéressant sur la révolution sociale en Catalogne. Kaminski dépeint l’atmosphère de spontanéité, d’improvisation et de ferveur populaire qui prévaut dans la mise en place de la nouvelle société. Ce qu’il voit se dessiner en Espagne, c’est la réalisation d’un idéal généreux rejetant la logique capitaliste, un monde de producteurs égaux organisés sur la base des syndicats, proscrivant l’usage de l’argent, du commerce auquel il préfère une sorte de mutualisme. Un ordre sans l’oppression de l’État et la complicité des partis politiques. Certes, le mouvement n’est pas exempt de faiblesses. Kaminski ne cache pas ses divisions internes, son conservatisme sur certains points, notamment la condition féminine (l’union libre est conçue comme un mariage sans sacrement), sa naïveté (le caractère aléatoire des mesures d’assistance sociale et de lutte contre la prostitution fait pitié), ses contradictions (comment être anarchiste et entrer au gouvernement ?) et le double langage de certains hommes politiques. Mais si toutes ses critiques tempèrent son enthousiasme, elles ne remettent pas en question la sympathie qu’il éprouve pour les révolutionnaires espagnols.

« Je ne crois pas que pour décrire les révolutions on doive attendre leur fin. Car une révolution se maintient et alors elle ne se termine jamais, ou bien elle ne trouve sa fin que par la victoire de la contre-révolution. »

Au final, H.-E. Kaminski perçoit bien que la première phase de la révolution s’achève et qu’une autre s’apprête à s’ouvrir. Il termine son reportage sur un salut fraternel, espérant que la révolution espagnole ne sera pas sans lendemain. Un espoir déçu puisque la contre-révolution a gagné.

Ceux_barceloneCeux de Barcelone de Hanns-Erich Kaminski – réédition Allia, 2003

Le Bref été de l’Anarchie

À l’instar de Nestor Makhno, Buenaventura Durruti appartient aux figures révérées par les milieux anarchistes pourtant fervents défenseurs du principe Ni Dieu, ni maître. Sans doute parce que l’existence du bonhomme est nimbée d’incertitudes, mais aussi parce que la mémoire collective l’a pourvu de l’aura d’un saint, certes athée et laïc, engagé jusqu’au sacrifice pour la Révolution.

Retrouver l’homme derrière le mythe confine à la gageure. La tâche procède d’un lent travail de dépouillement où il faut opérer un tri parmi les nombreuses sources directes ou indirectes. Un processus sur lequel Hans Magnus Enzensberger n’a pas fait l’impasse, allant rechercher sa documentation jusque dans le témoignage des derniers survivants de la Guerre d’Espagne. Pour autant, s’il adopte la démarche de l’historien, il fait œuvre de romancier usant de son corpus pour raconter une fiction collective où le parcours de Durruti se confond avec l’essor puis le retrait de l’anarchisme libertaire dans la péninsule ibérique.

Adoptant la technique du collage, l’auteur allemand mêle le récit de la vie du militant libertaire à des gloses où il revient sur l’histoire de l’anarchisme espagnol. Le procédé introduit un phénomène d’échos entre les sources brutes, ordonnées à la manière d’un récit, et une étude plus analytique du contexte espagnol et des causes de la défaite de la Révolution. Sans rien retirer à la légende de Durruti, mais tout en dévoilant ses lacunes et contradictions, Hans Magnus Enzensberger raconte ainsi l’échec des idéaux de la Révolution face à la guerre civile et à la réalité de la république bourgeoise, sans doute plus prête à s’accommoder d’une dictature nationalisme que du communisme libertaire. Il souligne également le double jeu des staliniens, engagés dans une rivalité mortelle avec les anarchistes, dont la puissante CNT-FAI finira par faire les frais, à force de compromis et de compromission.

Avec lucidité, Hans Magnus Enzensberger rappelle que si la défaite en Espagne sanctionne l’échec de la Révolution, elle magnifie dans le même temps la figure de Buenaventura Durruti. Elle lui permet d’échapper au destin commun des héros mis au service de principes incarnant l’exact opposé de leur révolte. Toute allusion à Che Guevara n’est pas ici superflue, mais il y en a bien d’autres…

« La dramaturgie des légendes de héros comporte des traits essentiels. L’origine du héros est obscure. Il se détache de l’anonymat sous l’aspect d’un champion exemplaire dans les combats singuliers. Sa célébrité provient de son courage, de son intégrité, de sa solidarité. Il soutient sa réputation dans les situations désespérées, dans la persécution, dans l’exil. Il s’en tire toujours, alors que d’autres tombent, comme s’il était invulnérable. Pourtant, ce n’est que par sa mort qu’il devient tout à fait ce qu’il est. Quelque chose de mystérieux s’attache à cette mort. Au fond, elle ne peut s’expliquer que par une trahison. La fin du héros prend l’aspect d’un présage, mais aussi est marquée du sceau de d’inéluctable. C’est en cet instant seulement que se cristallise la légende. Son enterrement devient une démonstration. Des rues portent son nom ; son image apparaît sur les murs, les banderoles ; on en en fait un talisman. La victoire de sa cause le conduit à la canonisation, c’est-à-dire presque toujours à l’abus et à la trahison. C’est de cette manière que Durruti aurait pu devenir un héros officiel, un héros national. La défaite de la révolution espagnole l’a préservé de ce sort. Il est resté ce qu’il avait toujours été, un prolétaire héroïque, exploité, opprimé, persécuté. Il appartient à l’anti-histoire, celle que l’on ne trouve pas dans les livres de lecture. »

Au fil du Bref été de l’Anarchie, on se plaît à imaginer les bifurcations possibles de l’Histoire. Et si les anarchistes avaient refusé de collaborer avec le gouvernement catalan en juillet 1936, au moment où ils contrôlaient Barcelone ? Et si Saragosse avait été reprise ? Et si une nation authentiquement anarchiste et libertaire s’était imposée en Catalogne, puis en Espagne ? Face aux hypothèses d’une utopie victorieuse, il ne reste plus que la mémoire des vaincus. Face à la médiocrité du présent et au cynisme ambiant, on ne peut que regretter un passé qui n’a pas été à la hauteur des espérances. Mais pas question de renoncer aux principes généreux défendus par Durruti et ses compagnons. Pas question d’entretenir le culte d’un passé révolu, voire déchu. On ne fait pas deux fois la même révolution.

Bref_étéLe Bref été de l’Anarchie – La vie et la mort de Buenaventura Durruti (Der kurze Sommer der Anarchie, 1972) de Hans Magnus Enzensberger – Éditions Gallimard, collection « L’Imaginaire », septembre 2010 ( roman traduit de l’allemand par Lily Jumel)