La Nuit du faune

C’est un euphémisme d’écrire que le second roman de Romain Lucazeau était attendu avec impatience. Auréolé du prix Futuriales, dans la catégorie Révélation, et du très convoité Grand prix de l’Imaginaire, Latium lui a valu un certain succès dans le petit milieu de la science-fiction francophone. La Nuit du faune déjoue les attentes soulevées par son prédécesseur, confirmant le goût de son auteur pour la théâtralité, le sense of wonder et le space philosophique opera. Tout cela en deux cent cinquante pages. Autant dire que l’on va souffrir pour chroniquer ce roman sans en affaiblir le souffle narratif, la poésie et les perspectives vertigineuses.

La Nuit du faune commence à la manière d’un conte philosophique. Un genre littéraire que n’auraient certes pas désavoué Voltaire ou Diderot, mais qui convient idéalement ici au propos de Romain Lucazeau. L’auteur tisse en effet sa toile, mobilisant les ressorts et les ressources de la Hard-SF pour tenter de percer l’énigme de l’univers ou du moins pour en déchiffrer la trame. Et, si la réponse proposée aux questions qui taraudent l’humanité depuis ses origines, si ce questionnement eschatologique sur l’univers, la vie et tout le reste n’a pas la brièveté potache du chiffre quarante-deux, elle suscite cependant la sidération, cette émotion addictive chère au cœur de l’amateur de science-fiction, ouvrant les possibles avec panache, lyrisme et humour.

Adonc, l’espace d’une nuit, une nuit des temps dans laquelle on s’abîme, Astrée et Polémas entament un long voyage, délaissant leur carcasse de chair pour un véhicule plus efficient. Elle, fille-étoile sans âge déterminé, bien plus vieille que ne le laisse supposer son apparence enfantine, dernière de son espèce et revenue de tout. Lui, créature primitive en quête de sens et de gloire, ayant bravé l’interdit superstitieux pesant sur la montagne résidence d’Astrée. La dernière et le premier, bientôt rejoint au cours de leurs pérégrinations par Alexis (pour faire court), le successeur de pierre. Ensemble, ils défient l’inconnu, côtoyant les formes de vie organiques ou mécaniques, fondées sur le carbone ou le silicium, qui peuplent cette grande rivière du ciel dont ils n’aperçoivent qu’une portion, du bout de leur bras spiralé.

Cheminant de concert, curieux de tout, ils voient se déployer sous leurs yeux toute une cosmogonie où les Dieux eux-mêmes semblent menacés par le péril de l’entropie. De la planète bleue, havre de nombreuses civilisations dont on connaît la fatidique mortalité, aux confins ténébreux de l’univers, en passant par le cœur ultra-massif de notre galaxie, le trio voyageur découvre ainsi les stratégies évolutives du vivant pour survivre au-delà du terme de son existence. Il observe le cycle apparemment sans fin de l’émergence et de la chute des civilisations, se frottant à la transcendance mais également à la déchéance. L’énumération de leurs aventures ne conduirait qu’à déflorer fâcheusement le récit tout en atténuant sa puissance d’évocation. Que l’éventuel lecteur sache juste qu’Astrée, Polémas et Alexis flirtent avec le disque d’accrétion du bulbe galactique, histoire de voir au-delà de l’horizon des événements, qu’ils servent de messagers à de puissantes méta-civilisations belligérantes enferrées dans un conflit absurde, qu’ils nouent également des relations avec des entités surpuissantes aux desseins abstraits dont ils ressortent transformés à jamais.

Dans un jeu d’échelle vertigineux, Romain Lucazeau confère une certaine élégance aux théories astrophysiques les plus complexes, partisans du Big Freeze ou du Big Crunch choisissez votre camp, n’oubliant pas que la Science-fiction est autant littérature d’images que d’idées, prolongeant les questionnements métaphoriques et critiques de Lucien de Samotase, Thomas Moore, Savinien de Cyrano de Bergerac, Jonathan Swift ou Voltaire.

Espiègle et vertigineux, La Nuit du faune est un livre des merveilles, où l’auteur tente de faire la synthèse entre métaphysique et Hard-SF. Sur ce point, Romain Lucazeau ne déçoit donc pas les attentes, il les dépasse même, proposant une morale de vie enviable : « Le sens de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans l’intensité. » Horace et Ronsard ne disaient pas autre chose.

Plein d’autres avis ici , ou là-bas.

La Nuit du faune – Romain Lucazeau – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2021

La Troisième Griffe de Dieu

Aussitôt arrivée sur Xana, Andrea Cort est ciblée par une tentative d’assassinat, attentat aussi répugnant que l’arme utilisée pour le commettre. Il s’agit en effet d’une griffe de Dieu, artefact létal hérité des K’cenhowtens à l’époque où cette race extraterrestre se montrait très vindicative. Une fois activé, l’objet produit une harmonique puissance provoquant la liquéfaction des organes internes de la victime. De quoi assouplir la résistance la plus déterminée. Si le fait n’étonne guère Andrea, n’est-elle pas l’être vivant le plus détesté de ce coin de la galaxie, la jeune femme finit pas douter d’être la cible principale de l’action. Les faits sont en effet têtus, y compris sur le monde privé de la puissante famille Bettelhine, le plus gros fournisseur d’armes et colifichets meurtriers de l’homsap, et les coïncidences sont ici légion, multipliant les pistes. De quoi éprouver le légendaire sens de la logique et de la déduction de l’enquêtrice, tout en la sortant de la zone de confort de sa misanthropie légendaire.

Deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort, La Troisième Griffe de Dieu continue de dévoiler la personnalité de la toute nouvelle Procureure extraordinaire du Corps diplomatique de la Confédération homsap. Une promotion n’étant pas sans rapport avec les arcanes de la géopolitique galactique et le passé de l’enquêtrice. Composé du roman titre et d’une novella, l’ouvrage s’inscrit dans la continuation du précédent volet Émissaires des Morts, poursuivant le dévoilement d’un futur ayant entrepris de pousser à l’extrême les pires dérives et travers du modèle libéral-capitaliste. Une opportunité évidemment à saisir, d’autant plus vivement que l’auteur renoue avec une science fiction, certes classique dans sa forme et son fond, mais ici transcendé par le personnage d’Andrea Cort dont le charisme n’a d’égal que l’antipathie qu’elle attise par sa simple présence.

Si la procureure et le duo qu’elle forme avec la gestalt composée des inseps Oscin et Skye Porrinyard, ses gardes du corps et amants, constitue le morceau de choix d’un roman jouant avec les codes de la science fiction et du whodunit, le ton sarcastique et le rythme soutenu de l’intrigue n’engendrent pas non plus la morosité. Bien au contraire, le regard désabusé et ironique d’Andrea Cort, sa froide logique, contribuent toujours autant à animer une intrigue par ailleurs fertile en rebondissements et révélations. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant, poursuivant notre découverte d’un futur bien éloigné des lendemains qui chantent et des utopies technicistes. Le monde privé de la famille Bettelhine réalise en effet le rêve d’un capitalisme décomplexé en rendant l’esclavage désirable. Par l’entremise du personnage de la Procureure extraordinaire, Adam-Troy Castro questionne ainsi la notion de libre-arbitre, mettant en scène la propension de l’espèce humaine à s’autodétruire et la volonté des plus forts à prospérer sur la misère des plus faibles. Rien de neuf sous le soleil.

La Troisième Griffe de Dieu continue donc de distiller le charme d’une science fiction classique jusque dans ses tropes les plus rebattus, non sans une certaine dose d’éthique et de nuance. Porté à l’incandescence par un personnage que l’on aime détester, ce deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort se lit avec grand plaisir.

Pour le plaisir des neurones, un coup d’œil par ici.

La Troisième Griffe de Dieu (The Third Claw of God, 2009) – Adam-Troy Castro – Éditions Albin Michel Imaginaire, mai 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Quitter les monts d’Automne

« Les histoires sont comme les nuages : on a beau vouloir les saisir, elles finissent toujours par s’effilocher au vent. Mais elles ne disparaissent pas. Elles restent là, cachées sous les voiles invisibles du Flux, près de nous, prêtes à renaître au moindre souffle. »

On ne soulignera jamais assez l’importance de l’incipit dans un roman. Celui d’Émilie Querbalec vous cueille sans coup férir, provoquant un ravissement quasi-immédiat au cœur de la prose de l’autrice. Quitter les monts d’Automne est en effet une invitation à renouer avec le Sense of wonder d’une science fiction, certes empreinte de réminiscences issues des classiques du genre, mais non dépourvue d’un charme entêtant, surtout dans sa première partie. On suit le périple initiatique d’une jeune femme, des monts d’Automne, territoire reculé sis dans un monde prétechnologique, jusqu’aux tréfonds de l’espace, via les artefacts high-tech d’une transhumanité vigilante à ne pas rejouer les drames du passé. La novice connaît ainsi une véritable transfiguration, passant du paysage paisible et vaguement japonisant de sa planète natale à la sidération d’un univers dominé par des puissances occultes. Un vrai choc culturel dont on appréhende en sa compagnie l’ampleur cosmique et intime.

Entre Space opera et planet opera, le roman d’Émilie Querbalec n’est pas sans évoquer aussi quelques illustres prédécesseurs. Son univers mêlant low tech et high tech fait évidemment penser à Ursula Le Guin et au « Cycle de l’Ekumen ». À défaut d’ansible, l’autrice française ne s’y montre pas moins sensible que l’américaine, dévoilant quelques belles pages narrées à hauteur de femme. Mais, l’amateur de planet opera retrouvera également quelques échos lointains du Dune de Franck Herbert, la science et la technologie se parant ici des attributs de la magie, voire de la superstition auprès des plus humbles, lorsqu’elles ne demeurent pas l’apanage d’une caste privilégiée, attachée à un mode de vie sybarite. Plus près de nous encore, on pense enfin au « Cycle de Cyann », dessiné par François Bourgeon et scénarisé en collaboration avec Claude Lacroix, l’ingénuité et la ténacité de l’héroïne n’étant guère éloignée de celle du personnage éponyme de la bande dessinée. Bref, les références ne manquent pas, aiguillées en cela par un récit et une atmosphère nous poussant inexorablement aux réminiscences.

Cet aspect ne doit cependant pas minorer le world building simple et solide que l’on découvre progressivement au fil du voyage initiatique de Kaori, la jeune danseuse à la mémoire défaillante. Elle offre son point de vue à notre examen, révélant la complexité et la profondeur d’un monde qu’elle avait perçu jusque-là par le petit bout de la lorgnette de son innocence juvénile. Au fil des étapes de son périple, elle fait ainsi l’expérience du deuil, de l’ambivalence des relations humaines, du déracinement et du traumatisme physique, côtoyant compagnons de voyage, prédateurs malveillants mais aussi, fort heureusement, quelques bienfaiteurs lui procurant l’opportunité et les moyens d’accomplir son destin. D’abord lent, voire nonchalant dans sa partie planet opéra, le récit gagne ensuite en ampleur, accélérant le rythme lorsque Kaori quitte la planète pour explorer l’espace. Paradoxalement, le roman perd en même temps de son charme, accumulant les poncifs d’un Space opera penchant peu-à-peu vers le versant techno-scientifique et des enjeux de nature cosmique. Heureusement, pas au point de devenir insipide, l’écriture de l’autrice offrant un contrepoint poétique toujours bienvenu.

Avec Quitter les monts d’Automne, Émilie Querbalec dévoile une jolie plume, sous-tendue par un imaginaire lorgnant du côté des tropes de la Science Fiction classique. De quoi donner envie de passer sa curiosité avec son premier roman, Les Oubliés d’Ushtâr, finaliste du prix Rosny aîné.

On relaie mes élucubrations ici.

Quitter les monts d’Automne – Émilie Querbalec – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2020

Demain et le Jour d’après

Demain et le Jour d’après est le premier roman de Tom Sweterlitsch. Paru bien avant Terminus, nul doute qu’il pâtira de l’enthousiasme soulevé par ce titre postérieur, sentiment partagé sur ce blog. Mais comparaison n’est pas raison car, s’il faut reconnaître que l’on n’atteint pas le même niveau de sidération, cette première œuvre n’en demeure pas moins un honnête page turner où science fiction et thriller font bon ménage.

À la différence de Terminus, l’apocalypse n’est pas une promesse funeste menaçant le devenir de l’Amérique. Elle s’est déjà produite, effaçant de la carte la ville de Pittsburg. Une bombe nucléaire déclenchée par un terroriste a en effet plongé le pays dans la paranoïa, infléchissant le cours de la démocratie, au plus grand bénéfice de la présidente Meecham. D’un point de vue plus personnel, l’événement a ruiné la vie de John Dominic Blaxton, l’entraînant sur la voie d’une dépression insurmontable, la culpabilité chevillée au corps pour avoir survécu à son épouse enceinte. Depuis, il a abandonné la poésie et le métier d’éditeur pour se réfugier dans le paradis artificiel de l’Archive, reconstitution virtuelle composée à partir de toutes les images et vidéos passées de Pittsburg. Une sorte de streetview animé et personnalisable, devenu un havre mémoriel pour les familles en deuil, mais hélas aussi un réservoir à sensations malsaines pour les voyeurs et autres prédateurs du Flux. Blaxton fréquente l’Archive pour le compte des sociétés d’assurance qui l’emploient, traquant les traces des disparus afin d’attester de leur présence le jour de la catastrophe. Un prétexte bien commode pour arpenter parcs et avenues de la cité défunte/défaite afin de revivre sans cesse quelques moments privilégiés avec sa femme, magnifiés de surcroît par le recours à la drogue. Car, dix ans après l’apocalypse, Blaxton n’est toujours pas parvenu à tourner la page et il sombre peu-à-peu, perdant le contact avec la réalité et le présent. Jusqu’au jour où l’une de ses missions l’amène à croiser une image du mal absolu.

Ne tergiversons pas. Demain et le Jour d’après est un thriller classique, augmenté d’un habillage science-fictif. Le futur de Tom Sweterlitsch lorgne vers la dystopie, dépeignant une Amérique en proie aux pires vices de la société de transparence et des réseaux. Câblé et doté des lentilles adéquates, chaque individu dispose de la possibilité d’enrichir la réalité avec des textures supplémentaires ou de s’immerger dans le Flux. Un brouet de spams incessants et de flashs intrusifs paramétrés pour flatter les plus bas instincts. Achetez Américains, baisez Américain, vendez Américain !! scande l’émission vedette de CNN, à grands renforts de teasers racoleurs. La moindre sextape de starlette ou de femme politique se retrouve ainsi sur le devant de l’actualité. Le crime le plus sordide, surtout lorsqu’une femme est impliquée, suscite naturellement de multiples commentaires sur son indice de baisabilité, y compris post-mortem. Blaxton n’en peut plus de ce monde obscène, aussi préfère-t-il se réfugier dans l’Archive et dans la nostalgie d’un passé désormais inatteignable puisque fantomatique, privé de substance si ce n’est celle que lui procure la drogue. Il revit ainsi ses souvenirs, débarrassés de leur gangue douloureuse, ignorant les conseils de ses rares amis qui l’incitent à achever son deuil afin de faciliter la résilience.

La grande force du roman de Tom Sweterlitsch se fonde dans ce regard désabusé, dans cette tristesse indicible s’incarnant dans la volonté irrésistible de rendre justice aux disparus, de faire émerger la vérité, même si le monde n’en ressort pas transfiguré. Loin de la figure héroïque, John Dominic Blaxton se distingue surtout par sa fragilité, sa sensibilité à fleur de peau et la profonde empathie qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver pour autrui. Ces traits de caractère font de lui une anomalie, mais aussi le vecteur idéal pour découvrir ce monde du jour d’après, où le sentiment de péché prévaut finalement plus que jamais.

En cela Demain et le Jour d’après partage bien des points communs avec le roman noir, même s’il demeure aussi marqué par les routines du thriller, accusant quelques faiblesses au niveau du rythme. En dépit de ce bémol, on ne rencontre cependant guère de difficultés pour suivre John Dominic Blaxton dans sa quête de vérité. Un cheminement jalonné de chausse-trapes offrant par ailleurs une vision sombre de la société, y compris dans son usage des outils technologiques qui composent d’ores et déjà notre quotidien.

Pour les curieux et indécis, plein d’autres avis par là, là-bas ou ici et

Demain et le Jour d’après (Tomorrow and Tomorrow, 2014) – Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)

La fin des étiages

Après le départ du Voyageur, l’inquiétude règne désormais au village. Sans nouvelle de son compagnon depuis neuf mois, Sylve s’apprête à braver l’autorité du conseil pour retrouver sa trace et, qui sait, les rivages de la mer mythique. A la menace toujours préoccupante des Fomoires vient désormais s’ajouter celle de Zeneth, souverain de la cité de Nar-î-Nadin. Les rues de la capitale des Nardenyllais bruisseraient en effet de rumeurs contradictoires. On y afficherait une défiance de plus en plus forte à l’encontre du peuple des Ondins, dénonçant les antiques accords avec les amis de la Forêt. Dans les usines, on forgerait de nouvelles armes et des machines impies, quitte à réduire en esclavage les puissances élémentaires. Zeneth aurait même passé un accord avec des alliés secrets. Bref, les augures annoncent des temps très sombres pour tous, faisant ressentir le besoin de former de nouvelles alliances, y compris avec les anciens ennemis.

Second volet du diptyque ouvert avec Rivages, La fin des étiages peine à renouveler les perspectives esquissées par son prédécesseur. Le roman de Gauthier Guillemin perd en effet de sa fraîcheur au profit d’un classicisme routinier et monotone, celui de l’affrontement manichéen où l’instinct de domination achoppe sur l’union des peuples premiers vivant en communion avec leur environnement. La force mécanique aveugle versus les artisans attachés au respect de la nature, la modernité contre la tradition, le conformisme égalitaire stérile face à la liberté comme principe vital, les motifs sont bien connus. Ils ont été vus, décrits et déflorés à force de ressassement et de prophéties auto-réalisées.

Gauthier Guillemin ne fait que finalement creuser le même sillon, cassant le cadre enchanteur mais parfois aussi inquiétant de Rivages. Il opte aussi pour l’entrelacement de trois trames, délaissant le personnage du Voyageur et son regard candide au profit de plus de deux cent pages d’exposition, un tantinet didactiques et laborieuses, prélude à la sempiternelle bataille finale. Certes, même si le souffle de Nausicaä effleure l’univers de l’auteur voyageur, Fomoires, Ondin.es, héritiers des Tuatha Dé Danann, hommes et Fir Bolgs ne font que s’affronter ou s’unir, rejouant dans un éternel recommencement les mythes irlandais de la création du monde.

Vous l’aurez donc compris à la lecture de cette courte chronique désabusée, après un Rivages prometteur, La fin des étiages se révèle une déception, rejoignant la liste des rendez-vous manqués de ce blog. Tant pis.

La fin des étiages de Gauthier Guillemin – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril (finalement juillet) 2020.

Gnomon

Qu’est-ce que Gnomon ? L’entité mystérieuse et insaisissable hante les angles morts du roman de Nick Harkaway. Comme une ombre sur la paroi de la caverne platonicienne, comme le sillage d’une nageoire dorsale sur le bleu d’un écran hors service, comme un protocole fantôme hébergé dans sa matrice textuelle, il semble vouloir restaurer la pluralité des choix dans un réel en proie au doute. Algorithme assassin aux incarnations multiples, son existence déroute, semant la confusion et la crainte dans les esprits. Est-il bienveillant ou malveillant ? Est-il le plus grand ennemi du Système ou son allié ? N’est-il finalement pas le plus grand mensonge d’un roman gigogne ?

Pour Mielikki Neith, Gnomon n’est au début qu’un nom sur un dossier sensible susceptible de déstabiliser la société britannique. Dans le meilleur des mondes possible, la Grande-Bretagne est en effet devenue une utopie gérée par le Système et surveillée par le Témoin. Les citoyens sont ainsi incités à participer directement à la vie publique, accomplissant le rêve d’une démocratie totale et proactive. En contrepartie, leur existence est scrutée en permanence via la vidéosurveillance, les traces numériques de leurs activités quotidiennes et les objets connectés dont ils usent. Grâce à ses algorithmes, le Témoin est même devenu capable de prévenir les actes criminels, assurant une paix et une sécurité quasi-absolue.

Dissidente reconnue du Système, Diana Hunter est morte pendant un interrogatoire dans les locaux du Témoin. Dans cette société parfaite, le fait est fâcheux et impensable. Chargée d’élucider le mystère de ce décès suspect, Mielikki Neith explore l’enregistrement de la mémoire de la victime en l’injectant dans son propre cerveau. Très vite, l’enquêtrice se confronte aux personnalités de trois autres personnes, un trader grec, une alchimiste du IVe siècle et un artiste éthiopien contemporain, dont les récits se mêlent à celui de Diana Hunter, multipliant les interrogations. Cela fait beaucoup de monde dans la seule tête d’une bibliothécaire et pose évidemment question. Où se cache la vérité et où se trouve le mensonge ? Que dissimulent ces différentes strates de souvenirs ? Pour Mielikki Neith, le défi devient presque insurmontable, au point de lui faire perdre le contact avec la réalité.

Lire Gnomon est assurément une expérience textuelle ardue. Par la densité informationnelle de ses multiples couches narratives, par ses thématiques obsessionnelles et la récurrence de ses motifs, le roman de Nick Harkaway – nom de plume du fils de John Le Carré – a de quoi fasciner ou repousser le lecteur succombant à son attrait. On cherche en effet longtemps la pièce manquante du puzzle composé par l’auteur anglais, s’accrochant au fil d’Ariane d’un récit labyrinthique. On tourne les pages, perdu entre les différentes lignes narratives d’une progression résolument non linéaire dont on espère, en guise de dénouement, la clé de chiffrement qui permettra d’en décoder le propos. On doit enfin se montrer patient et attentif pour comprendre où nous emmène Nick Harkaway, au risque de rester à quai. Mais, avant d’avoir la révélation, pour ne pas dire avant de recevoir l’épiphanie, il faut faire preuve de ténacité, quitte à prendre des notes ou à faire quelques recherches. Gnomon échappe en effet à la compréhension immédiate. Il ne cède en rien à la facilité, nous contraignant à accepter de nous égarer dans ses multiples narrations avant d’apercevoir la solution. Bref, Gnomon n’est pas le genre de lecture à aborder en dilettante.

Mérite-t-il pour autant tous ces efforts ? Sans aucun doute, oui. Pourquoi ? D’abord parce qu’on y découvre un monde dystopique qui, sous couvert de démocratie directe et de transparence totale, est fondamentalement totalitaire. Un monde convaincant et crédible, où la science-fiction s’adresse à notre présent, nous avertissant des dérives possibles et déjà en germe de toutes ces technologies intrusives dont on use sans réfléchir, préférant céder à la facilité et à l’esprit grégaire. Gnomon recèle aussi des passages fascinants, où la métaphysique se mêle aux spéculations technologiques, certes pas toujours inédites, et aux métaphores de la mythologie gréco-romaine, suscitant une forme de sidération. Certes, le roman n’est pas exempt de longueurs, se révélant parfois hermétique, notamment dans son segment alchimique, mais le dialogue impulsé avec les multiples références et allusions culturelles se révèle aussi très stimulant. Gnomon propose enfin une expérience intellectuelle qui, sans renoncer à la fiction, emprunte bon nombre de ses matériaux à l’histoire, la sémiotique, la philosophie, l’informatique, l’alchimie, l’art ou l’imagerie de la pop culture, multipliant ainsi les strates narratives, au point de déboussoler le lecteur.

Pour toutes ces raisons, pas sûr que le roman de Nick Harkaway satisfasse un lectorat ne souhaitant pas sortir de la zone de confort des fictions aux enjeux clairement définis. Mais justement, et si Gnomon n’était que l’ombre portée par la fiction sur la réalité ? Une métafiction s’avançant sous le masque d’un thriller mâtiné de dystopie, voire d’un roman politique post-brexit ? Dans l’attente de l’illumination, à la manière des cultes à mystères de l’Antiquité, Gnomon se mue progressivement en quête, transfigurant l’acte de lecture en expérience de coopération textuelle. Jamais le succès d’un roman n’a reposé autant sur la rencontre entre un livre et son lectorat.

On cause de cet article . A la rencontre d’autres avis ici. On embarque aussi là-bas ou chez le Chroniqueur.

Gnomon (Gnomon, 2017) – Nick Harkaway – Editions Albin Michel Imaginaire, janvier/février 2021 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

Le Chant mortel du soleil

Depuis des décennies, ceux des plaines endurent la menace de ceux du Qsar. Au retour de l’hiver, les géants déferlent en effet de la montagne pour piller les communautés sédentaires de la plaine et détruire leurs lieux de culte qu’ils honnissent par-dessus tout. Pour conjurer le péril et amoindrir les déprédations, le roi des plaines a jadis signé un accord avec ceux de la montagne, s’acquittant d’un tribut pour renvoyer les géants chez eux. Ses descendants pensaient ainsi avoir écarté pour longtemps la menace de leurs violents voisins. Mais, inspiré par un mystérieux sorcier masqué, le Grand Qsar Araatan décide de rompre ce pacte afin de mener la croisade contre tous les dieux jusqu’à son terme, traquant leur ultime représentant et ses fidèles réfugiés dans la cité sacrée d’Ishroun. Loin des préoccupations sanglantes des puissants de ce monde, Kossum s’efforce de survivre sous les quolibets, les brimades et les coups de ses maîtres. Née esclave, de surcroît au sein de la race maudite des Sukaj, elle ne trouve le réconfort que dans le dressage des chevaux. Délivrée du châtiment auquel on l’avait condamnée, elle fuit avec quatre cavaliers au service du Qsar. Elle ne tarde pas à entamer en leur compagnie un long voyage vers le soleil levant, à la rencontre de son destin.

Premier roman francophone édité par le label Imaginaire d’Albin Michel, Le Chant mortel du soleil calme tout net l’amateur de fantasy épique. Renouant avec les thématiques de Trois oboles pour Charon, titre paru chez Denoël « Lunes d’encre », le nouveau roman de Franck Ferric abandonne ici le destin funeste de Sisyphe, condamné à renaître pendant les pires batailles de l’Histoire jusqu’au terme de l’humanité, pour un univers âpre, confrontant la destinée des hommes et des dieux à l’illusion du libre-arbitre.

Dans un monde antédiluvien sur lequel pèse le joug d’une entropie irrésistible, une fin de cycle appelant à un renouveau, un reboot métaphysique, l’auteur met en scène l’absurdité de l’existence humaine et des grands desseins des rois et conquérants. On suit ainsi deux trames narratives, assistant au siège de la cité d’Ishtoun, un spectacle dantesque, prélude à cette Fin de Tout recherchée par ceux du Qsar. On chevauche aussi vers l’Est avec Kossum et ses compagnons de fortune, main dépareillée de guerriers désabusés, amputée de surcroît de son capitaine envers qui Kossum se sent redevable. Une interminable équipée au cœur de terres désertes, parmi les ruines de cités oubliées de tous et la poussière de leurs vestiges, à la recherche du tombeau d’un dieu mort et du berceau de la civilisation. Au cours du récit, la détresse intime se frotte à la marche d’une humanité en bout de course, se cherchant des raisons pour continuer à écrire sa propre histoire. Le bruit et la fureur des combats y côtoient le silence des tombes et la solitude de la steppe déserte. D’une écriture somptueuse, au champ lexical imagé et inventif conférant au texte une beauté primaire, Franck Ferric cherche le mot juste pour approcher au plus près de l’authenticité des émotions d’individus écrasés par le carcan de leur condition.

Avec un titre que n’aurait pas désavoué Gérard Manset, Le Chant mortel du soleil se révèle donc comme une geste épique, âpre et violente, enracinée à une époque crépusculaire, où des héros aux allégeances fragiles se cherchent des raisons de continuer à avancer, au-delà de l’horizon limité de leur destin, au-delà d’une Histoire écrite par les vainqueurs, au-delà d’une existence humaine fragile et éphémère.

Le Chant mortel du soleil – Franck Ferric – Editions Albin Michel Imaginaire, mars 2019 

Rivages

En entrant sous les frondaisons du Dômaine, la grande forêt primaire qui assiège la cité où il est né, le Voyageur laisse toute espérance derrière lui. Pour ses congénères, les lieux ont toujours été un ennemi implacable sous la coupe duquel on ne s’aventure pas sans risque. Un adversaire à combattre inlassablement afin d’étendre l’espace vital dédié à la civilisation, mais en se coupant de leurs racines et du récit mythique de leur passé. À l’ombre de la canopée, le Voyageur ne rencontre pourtant pas la mort. Bien au contraire, il y renoue avec la vie, avec un désir d’absolu qu’il croyait éteint, chérissant peu-à-peu le surcroît de liberté que lui procure l’affinité qu’il se découvre avec les arbres, par l’entremise desquels il parcourt des distances considérables de manière instantanée. Chemin faisant, il rencontre les habitants d’une communauté utopique remontant bien au-delà de l’Histoire humaine et y fait l’expérience de l’amour avec une charmante ondine.

Troisième auteur francophone à atterrir chez Albin Michel Imaginaire, Gauthier Guillemin propose avec Rivages un récit de fantasy à la fois classique et atypique, tenant presque du conte philosophique. On ne peut passer en effet sous silence le classicisme de l’inspiration de l’auteur qui puise une grande partie de son univers dans le légendaire celte, du moins dans sa déclinaison irlandaise. Le village où le Voyageur pose son sac emprunte ainsi beaucoup au paysage mythique de la geste des Tuatha Dé Danann, y compris pour sa toponymie. Il en va de même pour le petit peuple de la féerie dont les diverses manifestations, nains, esprits familiers, Fomoires et autres ondines germaniques, insuffle vie à l’intrigue, nous émerveillant de sa relation symbiotique avec la forêt. Le Dômaine lui-même apparaît enfin comme un personnage à part entière que n’aurait pas désavoué J.R.R. Tolkien, dont la luxuriance recèle des trésors de potentialités funestes comme de bon augure.

Mais, loin de se cantonner à une simple redite, Gauthier Guillemin enrichit son histoire et son propos de ce matériau, opérant une bien belle transmutation textuelle, propice aux envolées lyriques et à quelques digressions philosophiques assumées. Reprenant le motif de la quête initiatique, le Voyageur se mue ainsi en candide pour louer les vertus d’un retour à la nature finalement très rousseauiste sur le fond et dans la forme. Un retour à des considérations primordiales formulé de façon très littéraire, voire parfois sur-écrit, accompli à l’ombre des figures tutélaires de Victor Hugo, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Alphonse de Lamartine et de bien d’autres.

D’aucuns trouveront la réflexion politique de l’auteur très naïve, jugeant l’harmonie de la communauté des Ondins un tantinet idyllique et n’appréciant guère le manichéisme sous-jacent du propos. Intuition versus science, mythe contre Histoire, Rivages a de quoi agacer le plus fervent rationaliste, voire le laudateur du progrès irrésistible. Mais, peut-être faut-il dépasser cet antagonisme, se détacher de l’écume du récit pour percevoir derrière ces lignes de force une autre intention. Une volonté de réenchanter le politique à l’aune d’un récit moral et fédérateur, bien loin du sempiternel storytelling qui tend à redéfinir le réel ou des gimmicks de la stratégie du clash prônée sur les réseaux sociaux. Mais aussi, un voyage intérieur, volontiers allégorique, où il est moins question d’explorer les angles morts de la nature que de renouer, non sans nostalgie, avec la mémoire collective portée par les légendes.

Le caractère atypique de Rivages prend aussi le contre-pied de tout un pan de la fantasy contemporaine, où le fracas des armes, l’épopée cynique et la duplicité des mœurs ont remplacé le charisme des mots et sa faculté à produire du merveilleux, renouant avec la Hight fantasy chère à Tolkien. Si le parallèle avec l’auteur du Seigneur des Anneaux paraît ici fondé, on ne m’empêchera pas de pointer aussi la parenté de Rivages avec La Forêt d’Iscambe de Christian Charrière, voire Les « Chroniques de l’Empire » de Georges Foveau.

En attendant la parution de La fin des étiages, second volet du cycle de Gauthier Guillemin, confessons avoir passé un moment intéressant, certes loin d’être bouleversant, mais porteur d’un émerveillement ne demandant qu’à se réaliser. On l’espère.

Plein d’autres et merveilleux avis ici ou là.

Rivages de Gauthier Guillemin – Éditions Albin Michel Imaginaire, octobre 2019

Le Magicien Quantique

Belisarius Arjona est un Homo quantus. Autrement dit, un mutant conçu en laboratoire pour un usage bien précis. Lorsqu’il commute son esprit en fugue quantique, le bougre met de côté sa subjectivité et peut ainsi utiliser ses formidables capacités cognitives pour faire jeu égal avec un ordinateur quantique. Hélas, comme la plupart de ses congénères, Belisarius s’est retrouvé sur la touche, incapable de répondre aux besoins auxquels on le destinait, mais pourvu de la faculté de distinguer les différents états de la matière sans entraîner leur effondrement en une seule réalité. Fuyant son laboratoire natal, il s’est épanoui en pratiquant l’activité d’arnaqueur, domaine pour lequel il est devenu LE magicien. Fort de cette réputation, le voilà contacté par une nation vassale souhaitant faire transiter une flotte de guerre sans s’acquitter du droit de passage qu’on lui réclame. Un défi qu’il s’empresse de relever d’autant plus rapidement que cette flotte recèle un secret suscitant bien des convoitises, y compris la sienne.

En lisant Le Magicien Quantique, on se rend vite compte que l’avenir n’est que la continuation du présent par d’autres moyens. Le futur de Derek Künsken ne diffère guère en effet de notre présent où la géopolitique, la foi, l’instinct de prédation et l’appétit de pouvoir conduisent le monde vers des lendemains qui déchantent. Un avenir où seules les individualités déterminées, dénuées d’état d’âme, mais cependant toujours pourvues d’une once d’humanité, peuvent espérer tirer leur épingle du jeu pervers impulsé par le darwinisme social. Des marginaux qui, à l’instar du blondin de la trilogie du dollar de Sergio Leone, ont renoncé à changer le monde, préférant cultiver leur intérêt bien compris. Dans l’avenir imaginé par l’auteur canadien, le contrôle des ressources s’est ainsi étendu au réseau de trous de ver établi par les Précurseurs, une espèce extraterrestre tellement ancienne qu’elle a disparu (poncif, quand tu nous tiens). Rien de neuf sous les multiples soleils de la SF, mais également de la géopolitique appliquée au futur, puisque ce réseau, en favorisant le commerce, renforce aussi l’emprise des nations les plus fortes sur les nations les plus faibles, devenues par voie de conséquence leurs vassales et leurs clientes. Source de fructueux profits, ce système néo-féodal permet ainsi d’externaliser les conflits résultant de la lutte pour le contrôle des points d’accès au réseau de trous de ver.

Sur cette trame guère originale, Derek Künsker technoblablate, montrant sa grande connaissance et maîtrise de la théorie quantique dans de longs tunnels abscons qui tendent à rendre la narration illisible aux moment cruciaux. Un déchaînement pyrotechnique d’armes à la puissance inégalée, de moyens de propulsion révolutionnaires, de morceaux de bravoure spéculatifs qui tentent de faire oublier le caractère convenu et « fabriqué » de l’intrigue, sans vraiment convaincre complètement. Si Le Magicien Quantique devait se réduire à cela, nul doute qu’on s’ennuierait ferme. Fort heureusement, l’auteur canadien s’efforce d’impulser un peu de légèreté au récit, en adoptant un ton décontracté où l’humour sert de viatique au lecteur agacé par l’aspect convenu de l’intrigue. Au côté de Belisarius et de son ex-compagne, elle-même Homo quantus, on retrouve ainsi une belle galerie de stéréotypes choisis en fonction du rôle qui leur est assignés dans la réussite du plan. Il recrute d’abord un Homo eridanus, chimère génétique misanthrope au langage fleuri, apte à plonger en eau très profonde. Il fait aussi s’évader de la prison où elle croupissait, une ex-sous off experte en explosifs et convainc une I.A. prosélyte de rejoindre le groupe afin de se charger de la partie piratage informatique de son stratagème. Il complète enfin l’équipe avec un généticien chargé d’introduire des modifications dans l’ADN de deux volontaires dont la mission consiste à infiltrer le sanctuaire de la Fédération des théocraties fantoches, un État où les ressortissants vivent dans une sorte de symbiose sado-masochiste avec leurs patrons humains. Ces Homo pupi, génétiquement modifiés afin d’atteindre l’extase religieuse au contact des phéromones émis par leurs maîtres, se révèlent sans aucun doute comme l’un des points les plus fascinants du roman de Derek Künsker, donnant lieu à quelques passages déviants appréciables.

Le Magicien Quantique est donc un condensé de roublardise, mélange habile de hard SF et de thriller, formaté pour plaire au cœur de cible de la science fiction. Un roman digne d’un long scénario de l’Agence tout risque, certes perclus de clichés et de technoblabla, mais qui parvient pourtant à susciter l’intérêt, notamment grâce à cette société fantoche dont la ferveur religieuse se révèle un opium du peuple pervers et malsain.

Plus d’avis ici.

Le Magicien Quantique (The Quantum Magician, 2018) de Derek Künsken – Éditions Albin Michel Imaginaire, février 2020 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Gilles Goullet)

Un Océan de rouille

Avec Un Océan de rouille, C. Robert Cargill imagine le monde après la révolte des machines, une guerre totale perdue par l’humanité, dont les ultimes rescapés ont été traqués comme des rats jusque dans les trous où ils se terraient. Taillé pour le cinéma, le roman de l’auteur américain met en scène un futur impitoyable que n’aurait pas désavoué Skynet. Un avenir sans fin heureuse pour les hommes, où nulle Sarah Connor ne vient redonner l’espoir. Mais, peu importe, les adeptes de la mémétique ne trouveront rien à redire sur ce successeur de pierre, vecteur idéal d’une nouvelle évolution. Après avoir déjoué sa programmation et éliminé son créateur, la machine est-elle pour autant apte à remplacer l’humanité, s’exonérant de ses pires travers et de sa propension à l’auto-destruction ? Rien n’est moins sûr, surtout face aux Intelligence-Mondes qui semblent vouloir mettre un terme définitif à l’Histoire.

Un Océan de rouille de manque pas de qualités, surtout si on ne cherche pas autre chose qu’un divertissement rugueux. Le roman de C. Robert Cargill n’est pas en effet un manifeste transhumaniste, prônant le dépassement de l’homme par l’intelligence artificielle et ses processeurs (et frères). Il n’est pas davantage une réflexion philosophique autour de l’émergence d’une conscience algorithmique, faisant appel aux sciences cognitives ou à la neurobiologie computationnelle pour étayer son propos. À vrai dire, les robots de l’auteur ne sont pas complètement mécaniques. Bien au contraire, ils empruntent leurs motivations, leurs schémas psychologiques et leurs éventuels états d’âme, au genre humain, se référant à sa représentation romanesque dans les mauvais genres. Bref, les robots de C. Robert Cargill font appel aux archétypes les plus triviaux, ceux que l’on croise au détour des pages d’un roman noir. En conséquence, Un Océan de rouille ne fait appel à la science fiction que pour étoffer un décor post-apocalyptique et fournir un background à une histoire tenant plus du hard-boiled que de la hard SF, nous donnant à lire un récit farci de techno-blabla où les durs à cuire n’ont pas le cœur uniquement fait de silicium. À plusieurs reprises, les robots de C. Robert Cargill se frottent ainsi à des dilemmes moraux qui les poussent à faire des choix, oubliant un instant leur nature désabusée et leur regard cynique. Ils montrent des émotions bien peu compatibles avec leur nature artificielle, faisant même montre d’une empathie fâcheuse. Bref, ils demeurent humains, voire américains, souffrant d’un anthropomorphisme fâcheux jusque dans leur propension au libre-arbitre, même s’ils demeurent conscients des limites de leur système.

Une fois précisé ces points, on peut mettre son cerveau en pause pour laisser infuser les images. Un Océan de rouille est en effet un roman trépidant, une longue course-poursuite jalonnée de fusillades cathartiques, de morceaux de bravoure hollywoodiens dans un univers calciné et hostile. Un road-novel que l’on accomplit en bonne compagnie, celle de Fragile, un robot humanoïde programmé pour le service à la personne. De cette époque, elle ne garde que des souvenirs nébuleux, liés à son éveil progressif à la conscience. Mais surtout, elle se souvient de la guerre et de la part sinistre qu’elle y a prise. Entre réminiscences, un tantinet téléphonées, et course-poursuite au cœur de l’océan de rouille, on n’a pas le temps de s’ennuyer, en dépit d’une alternance entre le passé et le présent parfois un peu artificielle. Ceci ne vient fort heureusement pas remettre en question le plaisir régressif que l’on prend à lire le roman de C. Robert Cargill, sans parler du malin plaisir que l’on ressent à le voir défier les routines de la science fiction classique.

Un Océan de rouille n’usurpe donc pas le qualificatif de roman de gare, idéal pour se défouler, surtout si l’on manque de blockbusters dans sa pile à visionner. Dans le genre, il tient même toutes ses promesses, comme un « bon mauvais livre » se doit de le faire, au sens orwellien de l’expression.

On parle de moi ici.

Un Océan de rouille (Sea of Rust, 2017) de C. Robert Cargill – Éditions Albin Michel Imaginaire, janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)