La Reine en jaune

Les adeptes de Anders Fager (Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !) n’auront sans doute pas manqué le second ouvrage paru en ce début d’année dans nos contrées. Les éditions Mirobole sont en effet allées pêcher quelques inédits au sein du vivier des textes horrifiques de l’auteur suédois. De quoi ravir d’extase ses zélotes et entretenir son culte pour des éons, que dis-je, pour l’éternité !

Ahem…

Composé de cinq nouvelles entrelardés de fragments d’histoire servant de liens, La Reine en jaune n’usurpe pas sa qualité d’évangile noire et fantastique (Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !). Loin de l’image de sociale-démocratie policée, le recueil dessine le portrait d’une Suède occulte où agissent des sectes aux croyances antédiluviennes toutes entières dévouées à leurs dévotions impies.

À bien des égards, la Suède de Anders Fager se révèle inquiétante, du moins pour le commun des mortels. Des créatures anciennes, hybrides monstrueux d’humains et de choses innommables, côtoient l’humanité, se cachant de celle-ci pour continuer à accomplir leurs rituels sanglants. Dans ce paysage éminemment lovecraftien, les Tcho-Tcho y sont d’ailleurs crédités comme peuple immigrant, on suit l’élévation vers un autre plan de l’existence d’une performeuse sado-maso poussant son art dans une direction moins inoffensive. On s’attache au quatrième étage d’une maison de retraite où les pensionnaires ne meurent jamais en ayant recours à des rites païens puisés dans le légendaire pré-chrétien. On participe à l’invasion d’une île perdue avec un commando des forces spéciales pensant agir contre une base secrète russe. On accompagne enfin le voyage d’une grand-mère à travers le continent européen, de l’ex-Yougoslavie à la Suède, vers sa famille aimante.

Sans chercher à déflorer le recueil, reconnaissons immédiatement à Anders Fager une imagination fantasque fort réjouissante. Les récits de La Reine en jaune oscillent entre l’irrévérence et l’horreur. Mais, ils sont surtout drôles, d’un humour noir flirtant parfois avec l’absurde.

Parmi les textes, trois se détachent très nettement. Pour commencer, « Cérémonies », où nous pénétrons l’univers feutré, parfumé aux effluves de choux, de détergent et de merde, d’une maison de retraite. L‘auteur suédois transfigure le quotidien mortifère des pensionnaires du quatrième étage de l’institution en fête paillarde et cruelle, où l’on sacrifie des chiens abandonnés, avant de s’asperger de leur sang, où l’on participe à des orgies, déambulateurs et Alzheimer y compris, et où l’on charge un bouc émissaire de tous les maux.

« Quand la mort vint à Bodskär » intègre illico ma bibliothèque idéale de nouvelles fantastiques. Rien que pour son magnifique incipit : « C’est lors d’une nuit d’automne éclairée par un fin croissant de lune que la mort arriva à Bodskär. C’est une forme de mort inconnue qui s’y présenta. Elle était en acier et renvoyait des reflets métalliques. Elle avait été pensée dans les moindres détails, avait fait l’effet de nombreux exercices… La mort qui débarqua à Bodskär était humaine et moderne. […] Le problème était que la mort se trouvait déjà à Bodskär. Celle là était noire et terrifiante. Elle était séculaire, boursouflée et empestait le poisson pourri, la graisse de phoque et le bois vermoulu. » Tout est dit, le reste n’étant plus qu’un lent crescendo de violence et d’angoisse, débouchant sur un dénouement impeccable.

Mais, c’est incontestablement « Le voyage de Grand-Mère » qui apparaît comme le point d’orgue du recueil. En lisant ce road-novel déjanté, on hésite entre le ricanement nerveux et la franche hilarité, avant de céder au second sans regret.

Bref, après Les Furies de Borås, La Reine en jaune n’apparaît pas comme un rendez-vous manqué, bien au contraire cette nouvelle variation autour des mythes de Chtulhu se révèle tout aussi déviante et empreinte de folie furieuse.

Ah ! J’allais oublier : Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !

reine_jauneLa Reine en jaune de Anders Fager – Éditions Mirobole, collection « Horizons pourpres », 2017 (textes extraits de l’ouvrage Samlade svenska kulter, traduit du suédois par Carine Bruy)

Les Furies de Borås

Découvrir un nouvel éditeur de genre est toujours une excellente chose, surtout lorsque celui-ci joue pleinement son rôle, proposant des textes et des auteurs qui sortent des sentiers battus et rebattus du thriller, de la fantasy et des romans pour pisseuses en petite culotte.

Les éditions Mirobole sont toutes jeunes. J’avais déjà repéré leurs ouvrages, déclinés en collection Horizons noirs (polar) et pourpres (fantastique, horreur), sur les étalage de la librairie où j’ai mes habitudes, interpellé par la maquette pour le moins insolite des objets. Ayant lu des critiques élogieuses de leur travail sur le web, j’ai fini par céder à une compulsion d’achat. Il faut dire que le synopsis des Furies de Borås intrigue au moins autant que la couverture façon cuisine belle-marâtre.

Ces dernières années, un déferlement de romans scandinaves a laissé croire que l’avenir du polar se situait au Nord. Une vague s’est engouffrée dans la brèche ouverte par Stieg Larsson (dont on nous promet la suite apocryphe de la trilogie « Millénium »), Camilla Lackberg et Arnaldur Indridason. Peu sensible aux appels du pied de mes collègues et aux pilonnage de la mercatique, j’avoue avoir laissé passer le flux, ne manifestant qu’un mol intérêt, cantonné au cinéma où je suis allé voir l’adaptation des Hommes qui n’aimaient pas les femmes par David Fincher.

À ma décharge, du scandinave, j’en ai déjà goûté. D’une autre envergure, si l’on peut me permettre ce jugement lapidaire. Les lecteurs de Larsson, Bjorn cette fois-ci, du Finlandais Matti Yrjänä Joensuu, de Per Wahlöö & Maj Sjöwall, voire de John Ajvide Lindqvist ne me contrediront pas. À ces quelques noms, j’ajoute désormais celui de Anders Fager dont les éditions Mirobole publient une sélection de nouvelles rassemblée ici dans un seul recueil.

En lisant Les Furies de Borås, on découvre une Suède très éloignée de la sociale-démocratie tant vantée chez les fossoyeurs du socialisme. Adolescents sous l’emprise de la drogue, de la boisson ou de leurs hormones, secte de sorcières sacrifiant des jeunes hommes dans des marais hantés par des créatures cauchemardesques issues d’un passé antédiluvien, marginaux de tout acabit, gamins manipulés par une entité maléfique, suicide collectif de personnes âgées, métis d’humains et d’on ne sait quelle abomination, Anders Fager dresse une longue liste de déviances guère ragoûtantes. Dans une incroyable unité de ton et d’atmosphère, on navigue ainsi entre l’époque contemporaine et le passé, via le Trøndelag pendant la Première du Nord, et Stockholm au temps de la thérapie freudienne.

Sur les mânes de H.P. Lovecraft, l’auteur suédois tisse huit récits reliés par un fil directeur, sans doute un peu mince, nous proposant une sorte de collage effrayant. On pense à La couleur tombée du ciel, aux Grands Anciens, notamment au plus célèbre d’entre-eux, Cthulhu, sommeillant dans la cité sous-marine de R’lyeh. Les rites impies côtoient le quotidien morne de la classe moyenne suédoise dans une réinterprétation moderne de la mythologie de l’écrivain de Providence.

Parmi les textes, j’en retiens en particulier deux qui m’ont profondément marqué. Tout d’abord, Le vœu de l’homme brisé, où l’on ressent dans sa chair toute la détresse d’un simple paysan, torturé par la soldatesque contrainte de vivre sur le pays. Un calvaire l’amenant à côtoyer la folie et une horreur du panthéon saami.

Et puis, Trois semaines de bonheur, où Fager dresse le portrait d’une jeune femme « différente ». Je n’en dirai pas davantage de crainte de déflorer une histoire dont l’étrangeté s’impose surtout par son atmosphère immersive.

Pour autant, les autres textes ne sont pas négligeables, même si l’on évolue un cran en-dessous. J’ai beaucoup aimé Joue avec Liam dont le point de vue enfantin fonctionne très bien. Pour sa part, Les Furies de Borås restitue l’univers de l’adolescence d’une façon très convaincante. Par contre, Un point sur Västerbron, Encore ! Plus fort !, L’escalier de service et Le Bourreau blond m’ont quelque peu laissé sur ma faim.

Toutefois, malgré ce léger bémol, Les Furies de Borås s’avère un recueil très recommandable dont il serait dommage d’ignorer le charme vénéneux et l’étrangeté inquiétante.

J’allais oublier : iä ! iä !

furiesdeborascouvrvb-500x500Les Furies de Borås de Anders Fager – Mirobole éditions, janvier 2013 (recueil traduit du suédois par Carine Bruy)

Le site de Mirobole éditions nous promet encore de belles choses. Je crois que je vais devenir client.