Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale

Avec ce Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale, Denoël Graphic nous propose un bel ouvrage. Certes, l’objet n’est pas une nouveauté complète, du moins pour trois de ces nouvelles, mais il offre un écrin attirant avec sa couverture souple à rabat et les illustrations pleine page de Miles Hyman. D’aucun trouveront peut-être ces dernières anecdotiques. Il est vrai que les dessins de l’illustrateur n’apportent pas grand chose, si ce n’est une plus-value esthétique, histoire de décorer sa bibliothèque. Par contre, du point de vue textuel, il se dégage de l’assemblage des nouvelles de Michael Moorcock une continuité thématique et une atmosphère qui n’est pas pour déplaire à l’amateur de récits introspectifs et contemplatifs. Pour ne rien cacher, Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale relève du meilleur de l’auteur anglais. Assertion non négociable.

« Elle avait un sens plaisant du mélodrame romantique, élevée par des parents qui avaient lu Kipling et les histoires d’espionnage du début du XXe siècle à propos du Grand Jeu. L’endroit lui donnait l’occasion de savourer les souvenirs du Raj. Elle savait très bien que l’Empire britannique n’était plus, et n’entretenait aucune illusion sur ses méfaits, mais la nostalgie pure lui plaisait, raison pour laquelle elle lisait de vieux romans d’Agatha Christie, tout en jugeant déplaisants leurs stéréotypes et leurs positions politiques. »

Dans un monde parallèle très proche du nôtre, la Troisième Guerre mondiale a éclaté, ravageant des continents entiers sous des bombardements aussi aléatoires que destructeurs. L’Afrique et l’Australie ont été ainsi effacés de la carte par des frappes nucléaires massives. Ailleurs, la Russie et les États-Unis se sont ligués contre la Chine et les Slammies, islamistes radicaux engagés dans une lutte à mort contre la culture occidentale. Dans ce monde aux allégeances fluctuantes, Semyon Krechenko, aka Tom Dubrowski, est un agent dormant du FSB. Avant la guerre, il vivait à Londres sous l’identité d’un antiquaire, fréquentant la bonne société britannique et expatriée, pour collecter des informations pour le compte de son supérieur à l’ambassade russe. Rappelé sous les drapeaux, il a combattu dans une unité d’irréguliers et de cavaliers cosaques, avant de retourner à la vie civile en Ukraine, la santé irrémédiablement détériorée par les radiations et les poussières toxiques. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale se veut le témoignage elliptique de son existence en temps de guerre.

On ne trouve guère de science-fiction dans l’œuvre de Michael Moorcock. Tout au plus des OLNI flirtant davantage avec les ressorts de la fiction spéculative telle qu’elle s’écrivait dans la revue New Worlds. C’est de ce genre que relève Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale. Certaines scènes de l’ouvrage semblent même s’inscrire dans une poésie du désastre que n’aurait sans doute pas désavoué J.G. Ballard. Tom Dubrowski y incarne un nouvel avatar du champion éternel, cette créature/création livresque livrée aux caprices d’un destin auquel elle a renoncé de contribuer. Dans une des innombrables itérations du multivers moorcockien, l’agent dormant du FSB emprunte en effet beaucoup de ses traits aux archétypes anti-héroïques prisés par l’auteur britannique. Privé d’identité authentique puisqu’il évolue sous couverture, impuissant à agir, le bougre semble condamné à vivre une existence d’emprunt, dépourvue de passé et sans lendemain. Assez semblable en cela finalement au monde dans lequel il vit, où les incidents de frontières se multiplient entre les grands ensembles géopolitiques, jusqu’à l’apocalypse prévue. Un conflit absurde ou du moins dénué de sens pour le commun des mortels exclus des lieux de décision.

Les six nouvelles dessinent trois arcs narratifs. D’abord l’avant-guerre, période de légèreté un tantinet superficielle où domine un sentiment de solitude (« Danse à Rome », « Escale au Canada » et « Rupture à Pasadena »). Ensuite, le chaos de la guerre vécue sur le terrain, au sein d’une unité combattante dépareillée (« Kaboul » et « Incursion au Cambodge »). Enfin, l’après-guerre où Dubrowski renoue avec sa ville natale, du moins provisoirement (« Le retour d’Odysseus »). Entre l’Europe et l’Asie, en passant par les États-Unis, il accomplit sans état d’âme son devoir, oublieux des origines juives de sa famille, avec juste une once de culpabilité pour son ex-épouse et deux filles grandies loin de lui, croisant la route d’autres femmes, rencontrées durant ses voyages. Des femmes qu’il a aimé ou cru aimer. Des femmes dont la souffrance et la résolution suscitent son admiration, mais qu’il sait ne pas mériter, même si elles lui procurent un répit, ou une illusion de répit. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale est tout entier animé par un sentiment de gâchis tragique, une sourde et lancinante nostalgie. Celle des occasions ratées pour Dubrowski. Des vies multiples qu’il aurait pu poursuivre et qu’il a pourtant laissé tomber, entretenant un spleen nourri de regrets auquel il préfère s’abandonner. Celle d’un monde en proie au chaos, si proche du nôtre que l’on peut en retrouver les grands traits. L’ouvrage recèle aussi des moments intenses, tant pour ses morceaux de bravoure, comme cette charge cosaque contre un convoi de fuyards au pied d’un champignon atomique, renvoyant les gesticulations du baron von Ungern au rang de jeux de récréation, que pour ses moments intimes, propice à l’introspection et à l’empathie.

En six courts récits, Michael Moorcok convoque ainsi toute l’absurdité humaine, suscitant des visions dantesques et livrant des portraits féminins empreints de délicatesse. Bref, voici un titre très recommandable qui se pare même de la qualité d’incontournable pour les fans absolus de l’auteur. J’en suis, c’est dire si tout est foutu.

Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale de Michael Moorcock et Miles Hyman – Éditions Denoël, collection « Denoël Graphic », septembre 2018

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Les Ferrailleurs du Cosmos

Fix-up réunissant douze textes, pour certains inédits dans l’Hexagone, Les Ferrailleurs du Cosmos n’usurpe pas le qualificatif de pulp, terme lui valant l’honneur de paraître dans la collection chapeautée par Pierre-Paul Durastanti. Lecture légère, pour ne pas dire séminale, l’ouvrage ressuscite cette occurrence de la science-fiction où l’on ne s’embarrassait guère de vraisemblance scientifique, préférant se concentrer sur le dépaysement, l’aventure, le fun, le frisson, bref toutes les composantes d’un âge d’or immuable, illustré par les revues à bon marché paraissant jadis aux États-Unis.

Les Ferrailleurs du Cosmos met en scène les aventures de l’équipage du Loin de chez soi, modeste vaisseau de prospection, habitué à bourlinguer d’une épave à une autre afin d’en récupérer les composantes monnayables sur le marché de l’occasion. Un trio réunissant Ed, le pilote et capitaine au cœur d’artichaut, Karrie, l’ingénieure bourrue et fidèle, et Ella, dernière arrivée au sein de l’équipage, beauté à la sensualité redoutable dont l’épiderme moka héberge l’architecture logique d’une IA.

Ensemble, ils embarquent pour des aventures bigger than life, naviguant d’une planète à une autre via le videspace, slalomant au cœur des ceintures d’astéroïdes pour échapper aux drônes-tueurs lancés à leur poursuite par la puissante Hayakawa corporation, une société interplanétaire plus attachée à ses bénéfices qu’à l’existence humaine, ou encore neutralisant de dangereux extraterrestres criminels. On visite aussi en leur compagnie des planètes perdues où les vestiges de civilisations disparues retournent à la poussière. On se frotte à des mondes totalitaires, semant les graines de la révolution. On affronte les velléités génocidaires de prophètes illuminés ou des monstres à l’appétit gargantuesque cherchant à subjuguer les foules, histoire de se caler une dent creuse. Sans oublier, la sempiternelle race extraterrestre belliqueuse, prompte à dégainer le pistolet laser pour régler son compte à l’altérité. Bref, l’équipage du Loin de chez soi n’a guère le temps de s’ennuyer.

Si, avec Les Ferrailleurs du Cosmos, Eric Brown acquitte sa dette aux grands maîtres du genre, les Edmond Hamilton, E.E. Smith, Jack Williamson et autre Leigh Brackett, il le fait avec une distanciation toute britannique, pratiquant un second degré subtil. Ella n’est pas en effet l’ingénue un tantinet nunuche qu’il faut sauver des pseudopodes d’une entité cosmique maléfique. Grâce à ses capacités surhumaines, elle tire plus d’une fois l’équipage du Loin de chez soi des griffes et autres tentacules d’entités malveillantes, démasquant les faux-semblants ou faisant échouer les embûches, au grand dam d’un Ed complètement subjugué par sa beauté et d’une Karrie navrée de voir son compagnon retourner à l’état d’adolescent libidineux.

D’aucuns jugeront certaines trouvailles amusantes, comme cet extraterrestre en trois segments dirigé par une conscience commune. D’autres pointeront la profondeur assez étonnante des thématiques, une profondeur teintée de noirceur effaçant le premier degré et la naïveté inhérente au space opera. Personnellement, c’est plutôt la relation entre Ella et Ed qui a titillé mon intérêt, relation ne se cantonnant pas simplement à l’amourette cucul comme on aurait pu le craindre. En fait, Eric Brown désamorce très rapidement le sentimentalisme qui semblait pointer le bout de son minois adorable, détournant les poncifs du genre pour poser les pièces d’un dilemme déchirant, dont on mesure toute la charge émotionnelle et la gravité, longtemps après avoir refermé le livre. Trop fort !

Les Ferrailleurs du Cosmos (Cycle « Salvage », 2013) de Eric Brown – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », mars 2018 (Fix-up traduit de l’anglais par Erwann Perchoc & Alise Ponsero)

Dans la toile du temps

Sur le « Monde de Kern », on guette depuis des millénaires le chant énigmatique de la Messagère. Des équations mathématiques qui enchantent les sens mais posent aussi la question de l’origine de l’intelligence. Avant d’être transformé en terre habitable, le « Monde de Kern » a été au cœur d’un projet d’ampleur prométhéenne. Après avoir terraformé la planète, y avoir importé le biotope terrestre, l’humanité a tenté de l’ensemencer avec une espèce suffisamment évolué pour lui servir de domestique, quitte à forcer la nature à l’aide d’un nanovirus. Hélas, des dissensions internes ont provoqué l’écroulement de la civilisation humaine. Des décennies de guerre civile où les belligérants ont déployé un arsenal effrayant, pollué définitivement la biosphère terrestre, éradiquant au passage toute intelligence artificielle dans les colonies. Un âge glaciaire s’ensuivit, une longue pause permettant aux survivants de reconstruire une société industrielle fragile, mais précaire. À l’heure où leurs successeurs quittent une Terre désormais hostile à la vie, que s’apprêtent-ils à découvrir sur le « Monde de Kern » ? Un nouvel Éden où fonder une civilisation viable ? Ou une planète peuplée de concurrents acharnés à les repousser dans les poubelles de l’Histoire ?

Nul doute que Dans la toile du temps devrait ravir les amateurs d’une science-fiction ouverte sur les possibles, faisant des sciences et technologies l’objet de vertigineuses spéculations. Sur ce point, le roman d’Adrian Tchaikovsky tient toutes ses promesses, et bien davantage si l’on en juge son dénouement ouvert, appelant des développements ultérieurs. Hélas, la caractérisation des personnages n’apparaît pas exempte de faiblesses. Rien de dramatique, mais de quoi gâcher toute une partie de la narration du roman, on va y revenir.

La quatrième de couverture dresse un parallèle entre ce roman et le cycle de l’Élévation. Indépendamment du processus de l’Exaltation, évolution programmée vers l’intelligence et la conscience de soi d’une autre race par le truchement d’un virus mutagène, la comparaison avec la série de David Brin ne paraît pas abusée, l’auteur américain étant même crédité par l’intermédiaire d’un astronef portant son nom. Pour autant, on pense aussi à Gregory Benford, voire à Vernor Vinge, en particulier à son roman Aux Tréfonds du ciel et à ses araignées pensantes.

Dans la toile du temps pourrait être surnommé les araignées dans l’espace. Après les calamars de Stephen Baxter, les homards de Charles Stross, une variété d’araignée, la Portia Labiata, sert de cobaye aux spéculations documentées d’Adrian Tchaikovsky. L’une des trames du roman est entièrement dédiée à l’évolution d’une souche de Portia, génération après génération, vers la civilisation technologique, transformations génétiques et mémétiques y comprises. Cet axe du récit apparaît comme le plus passionnant. On suit les progrès de cette population d’arachnides, via le point de vue de plusieurs individus, femelles ou mâles. Sur un laps de temps s’étendant sur des milliers d’années, Portia, Fabian, Bianca, Viola, nous guident sur le long chemin de l’intelligence, de la conscience de soi et d’autrui, puis de l’édification d’une société organisée, apte à échafauder des réalisations communes. Un chemin, bien sûr, semé d’embûches, de guerres territoriales contre d’autres espèces animales, notamment les fourmis, ne faisant pas l’économie des pandémies liées à la surpopulation et des conflits internes, y compris religieux lorsque les signaux de la Messagère sont interprétés comme des oracles. Un cheminement optant pour des solutions techniques différentes, adaptées à la morphologie, à la chimie et à la perception du monde des araignées et de leurs voisins, qui donne naissance à un modèle sociétal original, une sorte d’anarchie souple organisée en réseaux. Bref, un struggle for life stimulant, non dépourvu d’une dimension sociale, notamment pour ce qui concerne la lutte pour l’égalité des sexes, dont les enjeux sont ici inversés du fait de l’atavisme des araignées.

Malheureusement, la seconde trame ne paraît guère convaincante. Avec le retour des hommes, du moins de leurs descendants affaiblis, condamnés à cannibaliser les antiques technologies pour survivre, Dans la toile du temps joue avec les ressorts du thriller. Une énième lutte pour la suprématie débouchant sur un happy-end optimiste et fédérateur qui paraît un tantinet bâclé, tant le dénouement se révèle précipité. Mais surtout, bon nombre de personnages humains sont complètement ratés, n’offrant au mieux qu’une psychologie brossée à (très) gros traits. Entre l’ingénieure Lain dont on peine à percevoir les motivations, l’autoritarisme de Guyen, le commandant de l’arche stellaire, et la pusillanimité agaçante de Holsten, l’historien linguiste de l’équipage, Adrian Tchaikovsky déploie une belle galerie de stéréotypes dont les faits et gestes sont au mieux prévisibles, au pire d’un ennui cosmique.

En dépit de ce bémol de taille, Dans la toile du temps demeure pourtant un roman de science-fiction fort recommandable. Un récit porteur d’une altérité fascinante qui résiste avec vigueur à l’écueil de l’anthropomorphisme. Et puis, rien que pour découvrir une civilisation développant une technologie non numérique, fondée sur la programmation de robots biologiques via un usage raisonné des phéromones. Rien que pour suivre l’évolution et l’histoire d’une espèce différente, avec un luxe de détails rarement superflu, le roman Adrian Tchaikovsky se révèle comme un must-read.

Dans la toile du temps (Children of Time, 2015) de Adrian Tchaikovsky – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2018 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

Excalibur

« C’est vrai, Derfel, répondit Merlin et il leva son visage ravagé vers les barreaux grossiers. Tu vénères un dieu fantôme. Il s’en va, tu comprends, tout comme nos Dieux s’en vont. Ils partent tous, Derfel, ils plongent dans le vide. Regarde ! Il désigna du doigt le ciel nuageux. Les Dieux arrivent et repartent, Derfel, et je ne sais plus s’ils nous entendent ou s’ils nous voient. Ils défilent sur la grande roue des cieux, et en ce moment, c’est le Dieu chrétien qui règne, et il régnera pendant un bon moment, mais la roue l ’emportera dans le vide lui aussi et l’humanité frissonnera une fois encore dans l’obscurité et cherchera de nouveaux Dieux. Ils les trouveront, car les Dieux vont et viennent, Derfel, ils vont et viennent. »

Aelle et Cerdic se sont réconciliés. Usant de la stratégie d’Arthur, ils prônent désormais l’union de tous les Saxons et entretiennent la division chez leur adversaire britton. Une multitude de navires a traversé la mer, débarquant sur l’île une horde d’hommes et de femmes affamés de terres prêts à les renforcer. Face à la menace, Merlin s’apprête à invoquer les anciens dieux, utilisant pour cela les Treize Trésors de Bretagne. Il ne lui manque plus que l’épée de Rhydderch qu’il a jadis confié à Arthur. Autrement dit, Excalibur.

Mais pour le seigneur de la guerre britton, les diverses croyances religieuses sont autant d’obstacles à sa foi obstinée dans la bonté innée de l’homme et à son adhésion à l’inviolabilité des serments. Il compte davantage sur son génie militaire et sur le fer des lances et le mur inébranlable des boucliers de ses guerriers pour vaincre l’ennemi. Une foi qui le pousse à s’opposer à Merlin, mais surtout à Nimue.

Et pendant que les événements s’acheminent vers la conflagration apocalyptique du Mynydd Baddon, les dernières pièces de la légende se mettent en place.

Troisième et ultime volet de la « Saga du Roi Arthur », Excalibur tient toutes les promesses esquissées par les deux précédents tomes, et bien davantage. Le roman se révèle en effet comme le récit le plus épique et le plus dramatique. Bernard Cornwell continue à historiciser les motifs de la « Matière de Bretagne », réinterprétant la légende dans un registre réaliste.

La bataille du Myrddyn Baddon apparaît ici comme le point d’orgue du troisième épisode de la saga. Un morceau de bravoure d’une centaine de pages où s’exprime une violence sauvage, dépourvue de pathos et de toute velléité de gloire. De ce combat dont les plus anciennes sources historiques ne mentionnent que l’incertitude de la datation ou de la localisation, quant elles n’invalident pas l’existence d’Arthur lui-même, Bernard Cornwell fait un carnage dantesque et viscéral, ne nous épargnant rien de la brutalité des affrontements ou du sort des vaincus, livrés à la vengeance des vainqueurs qui pillent leurs bagages, violent leurs femmes, massacrant ou réduisant en esclavage leur parentèle. Sous la plume de l’auteur anglais, la bataille confine à une tuerie de masse où la victoire pue le sang et la merde, transformant une vallée paisible en abattoir hanté par les cris des blessés à l’agonie.

Le traitement des personnages reste toujours très intéressant, Bernard Cornwell ayant opté d’emblée pour une déconstruction de certaines représentations classiques. Les femmes se voient ainsi conférer une plus grande place, ne se cantonnant pas simplement au rôle de repos du guerrier ou d’inspiratrices de ses exploits. De même, il prend le contre pied du personnage de Lancelot, faisant du chevalier une figure détestable, la parfaite incarnation du traître, lâche et égotique.

Enfin, l’auteur anglais continue de pousser sur le devant de la scène des personnages secondaires du mythe, faisant de Derfel Cadarn, figure tout à fait mineure du légendaire, le narrateur et le témoin principal de l’histoire d’Arthur. De même, il continue de puiser dans les contes du « Mabinogion », les quelques éléments arthuriens, ancrant le récit dans le monde celte du Pays de Galles. Une démarche n’étant pas sans rappeler celle adoptée par Chauvel et Lereculey dans leur série « Arthur ».

Jusque-là réduite à la portion congrue, la magie tient davantage de place dans Excalibur. Une magie brute, sauvage et primaire, dénuée d’artifice ou de poudre de Merlin-pinpin, mais fort heureusement nullement envahissante.

De la même façon, la légende tend à prendre l’ascendant sur l’Histoire. On se retrouve ainsi dans un registre proche de celui adopté par Cothias et Rouge dans la série « Les Héros cavaliers », où le substrat historique fournissait un cadre et un contexte tangible au légendaire arthurien. De ce glissement vers la fiction, Bernard Corwell tire un sens de la dramaturgie qui impressionne et insuffle à son récit un souffle épique indéniable. Il illustre de belle manière cette porosité des croyances et mythes, sans cesse réécrits pour correspondre à l’imaginaire des hommes et à leur aspiration à l’âge d’or, l’autre nom de l’utopie.

Au final, la « Saga du Roi Arthur » se révèle une fresque historique respectueuse de la « Matière de Bretagne », mais pas au point de verser dans un classicisme stérile. Bien au contraire, par ses choix narratifs, Bernard Cornwell impulse au mythe une dimension réaliste et épique bienvenue. De quoi entretenir la légende d’Arthur, « notre roi de Jadis et de Demain ».

Excalibur – La Saga du Roi Arthur 3/3 (Excalibur. A novel of Arthur, 1997) de Bernard Cornwell – Réédition Le Livre de poche, 2002 (roman traduit de l’anglais par Monique et Hugues Lebailly)

Odyssées aveugles

La parution d’un recueil d’inédits d’Eric Brown dans nos contrées, plus précisément au Bélial’ dans la collection « Pulps », me replonge à une époque que les moins de 25 ans ne peuvent pas connaître. Rappelons-nous…

Au milieu des années 1990, Sylvie Denis et Francis Valéry se faisaient les hérauts d’une SF anglo-saxonne exigeante, héritière de New Worlds. Puisant dans les pages de la revue Interzone, ils traduisaient et nous permettaient de découvrir, via leur petite structure éditoriale DLM, Stephen Baxter, Paul J. McAuley, Kim Newman, Ian R. MacLeod, Geoff Ryman, Greg Egan, Paul Di Filippo et j’en passe.

Si beaucoup parmi ces auteurs ont fait souche, rassemblant autour de leurs textes un lectorat de fans non négligeable, il n’en va pas de même pour Eric Brown dont l’œuvre reste pour le moins confidentielle dans l’Hexagone. À la différence de ses collègues, l’auteur britannique a en effet pâti de la disparition de DLM, dont l’arrêt de publication a sonné le glas de ses traductions. Depuis, si l’on fait exception de quelques nouvelles parues ici et là, sa bibliographie est restée en grande partie inédite, contraignant l’amateur à traquer ses textes sur le marché de l’occasion afin de satisfaire sa curiosité. C’est le cas d’ailleurs du présent ouvrage, paru en 1998.

Odyssées aveugles rassemble quatre nouvelles précédées d’une préface non signée et d’une courte bibliographie en fin d’ouvrage. Toutes s’inscrivent dans un univers commun, celui d’ « Engineman », un futur indéterminé mais que l’on pressent lointain, où l’humanité a essaimé sur plusieurs planètes de la galaxie grâce à la découverte du nada-continuum. À l’instar de l’ansible, astucieuse trouvaille narrative permettant la communication instantanée, le nada-continuum facilite les voyages entre les étoiles. Du moins, si l’on fait abstraction du phénomène d’accoutumance qu’il provoque chez les Propulseurs, la partie humaine de cette technologie. Les humains reliés à la machinerie des vaisseaux entrent en effet en état de flux, se connectant à la méta-structure de l’univers pour s’affranchir des distances par l’esprit. Hélas, cette union s’apparente à une sorte d’extase prolongée et surpuissante, reléguant le plaisir charnel et la consommation de drogue au rang de broutilles dérisoires.

De ce futur guère utopique, Eric Brown tire des récits sous-tendus par un réel questionnement autour de la condition humaine et de son interaction avec la technologie. Jamais anodin, le propos de l’auteur s’inscrit dans un décor qui ne dépareillerait pas dans un space opera classique. Les nouvelles de l’auteur britannique relèvent cependant bien davantage d’une speculative fiction que n’auraient pas désavoués Brian Aldiss, M. John Harrison, J. G. Ballard, voire Christopher Priest. Bref, de quoi attirer et réjouir l’amateur d’une science-fiction axée sur l’humain, plus attachée à l’introspection qu’au déchaînement un tantinet pompier de la technologie.

Des quatre textes inscrits au sommaire du recueil, on ne peut pas retrancher grand chose, tant leur qualité oscille du très bon à l’excellent. Le premier d’entre-eux, « L’homme décalé » (« The Time-Lapsed man ») conjugue les vertus de la spéculation vertigineuse aux ressorts du drame humain. Victime de son addiction au nada-continuum, Thorn, un Propulseur, se retrouve affligé d’un mal rédhibitoire : le décalage de ses sens dans le passé. Il ne ressent plus rien en direct, mais avec un retard de quelques heures. L’Ouïe, le goût, l’odorat et bientôt la vue le condamnent à vivre à contretemps des autres hommes, le privant de toute relation sociale. Bref, à une existence fantomatique qui l’exclue définitivement de la société.

Après cette ouverture, « Du Rififi au grenier » (« Big Trouble Upstairs ») paraît une amusette sans prétention dont on goûte toute l’ironie du pied de nez final. Eric Brown y met en scène la course-poursuite entre un agent du gouvernement et un tueur dans un Disneyland orbital. Le représentant de l’autorité doit agir vite car le criminel qui détient des otages, a déjà découpé au laser plus de 200 touristes. Au-delà de la drôlerie vacharde du récit, on perçoit pourtant un propos qui interpelle. Rien que le personnage principal, un super-télépathe aux tendances pédophiles, vendus par ses parents dans sa prime enfance pour devenir une arme au service du gouvernement, a de quoi déboussoler le sens de l’éthique.

« Mourir pour l’art – et vivre » (« The Girl who died for Art and lived ») me semble être le point d’orgue du recueil. Ce récit aux accents ballardiens traite du rapport de l’homme à l’art. Les maladies, cancers, tumeurs nécrosées, mélanomes malins font ici l’objet d’une fascination morbide auprès d’un public friand d’installations ou de performances artistiques choquantes, leur procurant sans doute le sentiment de goûter avec plus d’intensité une vie qui, par ailleurs, ne leur offre plus guère de surprises. Daniel est l’étoile montante de ce milieu mortifère, surtout depuis qu’il a produit des œuvres en rapport avec son drame personnel, imprimant durablement son angoisse, sa douleur et sa culpabilité dans la structure de cristaux extraterrestres. Mais, si l’art paraît un exutoire pour ce seul rescapée de l’explosion d’une nova, il apparaît pour Lin Chakra comme l’unique ressort de son existence. Aussi, voit-elle désormais la mort comme l’expression ultime de son œuvre.

Après cette acmé textuelle, « Les disciples d’Apollon » (« The Disciples of Apollo ») peut paraître mineur. Cette courte nouvelle clôt pourtant le recueil sur une touche d’émotion dont on appréciera la grande sensibilité, même si l’argument science-fictif paraît anecdotique.

Au final, tout en déplorant le rendez-vous manqué de l’auteur britannique avec le lectorat francophone, on ne peut que se féliciter du regain d’intérêt dont il bénéficie, en espérant que le succès soit à la hauteur de la qualité des textes au sommaire d’Odyssées aveugles. Non sans une certaine impatience, j’attends maintenant Les Ferrailleurs du Cosmos pour goûter à une facette plus légère de l’auteur. Et mon petit doigt me dit que l’on n’a pas fini de (re)découvrir Eric Brown, The Martian Simulacra étant annoncé dans la collection « Une Heure-Lumière ». Ouf !

Odyssées aveugles de Eric Brown – DLM éditions, 1998 (nouvelles traduites de l’anglais par Sylvie Denis)

L’Ennemi de Dieu

Bretagne, fin du Ve siècle. Après la sanglante bataille de Lugg Vale, Arthur peut désormais consacrer toutes ses forces à la guerre contre l’envahisseur saxon. L’union entre tous les peuples bretons étant réalisée, rien ne semble plus vouloir s’opposer au rêve de justice et de paix qu’il nourrit et entretient dans l’espoir de le transmettre à l’héritier d’Uther, le jeune Mordred. Hélas, en plus d’être accablé d’un pied-bot, le futur Grand roi se révèle un enfant colérique, au caractère retors que d’aucun souhaiteraient écarter du pouvoir au profit de son protecteur. Mais, engagé par son serment, Arthur refuse de mettre sur la touche le petit-fils d’Uther.

Pendant ce temps, Merlin souhaite plus que jamais restaurer la puissance des anciens dieux afin de rétablir le pacte originel qui les liaient aux hommes. A la condition de retrouver les Treize Trésors de Bretagne, en particulier le plus précieux d’entre-eux, le Chaudron de Clyddno Eiddyn. Une quête dans laquelle il va entraîner Derfel et ses hommes, les invitant à suivre la voie obscure jusqu’à Ynis Mon, l’île sacrée jadis profanée par les Romains qui y ont massacré toute la population, druides y compris, et ont abattu tous les chênes centenaires, les poussant à affronter Diwrnach, le roi fou et ses terribles Bloodshields.

Et pendant que les héros s’appliquent à bien faire, le rêve arthurien d’une Bretagne unie achoppe sur les divisions et la sédition. Le fanatisme s’empare de l’esprit des Chrétiens, attisés par les prêches enflammés de l’évêque Sansum, qui stigmatise le paganisme et les incite à la révolte, afin de hâter le retour du Christ. Quant à Lancelot, il profite des troubles pour s’emparer du pouvoir avec la complicité de Guenièvre, l’épouse d’Arthur.

Deuxième volet de la « Saga du Roi Arthur », L’Ennemi de Dieu confirme l’ancrage plus médiéval que fantastique de la trilogie. Le récit de Bernard Cornwell ne donne pas lieu en effet à une réinterprétation de la « Matière de Bretagne » empreinte de mysticisme New Age. Bien au contraire, l’auteur continue de creuser le sillon d’un réalisme historique cru. Et s’il ne fait pas l’économie d’anachronismes volontaires, il s’efforce d’historiciser les différents épisodes du légendaire arthurien d’une manière assez maline. Les connaisseurs ne manqueront pas d’ailleurs de remarquer qu’il fait du personnage d’Arthur un héros très gallois, jusque dans le nom de ses compagnons, n’écartant pas pour autant les ajouts continentaux à la légende, notamment ceux dus à la plume de Chrétien de Troyes.

Meilleur des chevaliers du monde parce qu’il paie grassement des poètes pour le chanter, Lancelot est transposé ici dans le rôle du traître à son serment et à sa nation. Personnage méprisable et lâche, il attire l’antipathie, prenant le contre-pied de son image classique. De même, l’adultère de Guenièvre est associé au culte d’Isis, religion orientale fondée sur le mystère de ses rites. Au passage, l’épouse d’Arthur se révèle comme un personnage fort et indépendant, à mille lieues des portraits un tantinet nunuches hérités de l’imagerie courtoise. Quant à la quête du Graal, elle réapparaît sous la forme primitive du Chaudron de Clyddno Eiddyn, l’un des trésors les plus convoités et les plus puissants de Bretagne. On se permettra juste d’émettre un petit bémol avec l’idylle de Tristan et Iseult, dont l’auteur anglais ne parvient pas à gommer complètement le caractère allogène. Sans doute d’origine celtique, le récit a effectivement été rattaché tardivement à la légende d’Arthur.

Bref, Bernard Cornwell fait œuvre de syncrétisme malin, se réappropriant de manière habile les motifs d’un légendaire composite, sans cesse amendé ou adapté, auquel il imprime sa propre interprétation. A suivre avec Excalibur, l’ultime volet de la Saga, pour un final qui s’annonce épique et tragique.

L’Ennemi de Dieu – La Saga du Roi Arthur 2/3 de Bernard Cornwell (Enemy of god. A novel of Arthur, 1996) – Réédition Le Livre de poche, 2002 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat)

Le Roi de l’hiver

Les habitués de ce blog connaissent mon goût douteux pour les lectures interlopes, ces mauvais genres devenus produits de la culture de masse par le truchement d’un marketing toujours plus envahissant, même si ses angles morts recèlent encore quelques trouvailles. Ils connaissent aussi certainement ma passion pour la « Matière de Bretagne » et ses diverses manifestations. J’ai le nom des meneurs, ne le niez pas. Bref, retournons le temps d’un article chez nos cousins Brittons. D’ailleurs, peut-être devrais-je dire le temps de trois articles car il va être question ici du premier tome de la trilogie composant la « Saga du roi Arthur » de Bernard Corwell.

Depuis le départ des Romains, l’île de Bretagne est en proie à la division. Plusieurs rois se disputent l’autorité suprême, affaiblissant la cohésion du peuple breton face aux périls nombreux qui s’accumulent. D’abord, la menace des cousins irlandais qui ne cessent de se livrer à des raids contre les habitants de la grande île, jugés moins purs et indépendants. Les Irlandais n’ont en effet jamais cédés, eux. Ils ont su garder les traditions celtes intactes, exemptes de toute contamination romaine ou chrétienne. Mais à l’Est, un nouvel ennemi amasse ses forces. Les bandes saxonnes ont débarqué et se sont taillées plusieurs royaumes dans le pays de Lloegyr. Une tête de pont que leurs chefs entendent exploiter au détriment des royaumes bretons de Dumnonie, Kernow, Gwent, Powys, Démétie et tous les autres. Uther est parvenu à ceindre la couronne de Grand roi pendant un temps. Mais, son pouvoir reste fragile car il ne dispose que d’un héritier né pendant l’hiver, mineur et contrefait de surcroît. En l’absence de Merlin, parti chercher la Sagesse de la Bretagne et ses Treize Trésors, gages de l’appui des dieux, il ne peut compter que sur Arthur, son bâtard. Un personnage qu’il déteste.

Le Roi de l’hiver appartient à cette catégorie de romans rattachés à l’Arthuriana, autrement dit les histoire relevant plus ou moins de la geste arthurienne. Je renvoie les éventuels curieux au panorama assez exhaustif de William Blanc et à l’étude du personnage d’Arthur par Alban Gautier, s’ils souhaitent approfondir le sujet. Il y a matière (ahah!).

Toujours est-il que Bernard Corwell prend le partie de faire du héros britton, un personnage historique, s’efforçant de donner une image vraisemblable de la Bretagne des âges sombres, autrement dit la période ayant suivi l’abandon de l’île par les légions romaines et les troubles qui s’ensuivirent. Une reconstitution, on va le voir, qui emprunte beaucoup à l’imagination de l’auteur et à la fiction, essentiellement les textes médiévaux de Geoffroy de Monmouth, Chrétien de Troyes ou Thomas Mallory. Car d’un point de vue historique, l’auteur le révèle lui-même, les sources historiques sont plutôt maigres et peu sûres, certaines d’entre-elles ne citant même pas Arthur. Un fait qui l’a poussé à interpoler ou broder en usant sciemment d’anachronismes et de raccourcis, les peuples brittonniques étant notamment qualifiés de bretons et les mœurs des guerriers se conformant aux pratiques du XIIe siècle.

L’auteur britannique, américain d’adoption, opte pour la version de Nennius, faisant d’Arthur un chef de guerre, un Dux Bellorum, au service du souverain de Dumnonie, l’un des royaumes britonniques issu de l’éclatement de la province de Bretagne, si ce n’est le principal. Il plante le décor au Ve siècle, délaissant les châteaux en pierre pour les forteresses en bois et terre posées sur des collines. Et même s’il laisse libre cours à la légende, faisant de Ynys Trebes (le Mont Saint-Michel) la capitale du roi Ban de Benoïc, il s’efforce de donner une apparente vraisemblance historique à son récit, dotant Arthur et d’autres guerriers d’armures à la romaine, et faisant des combattants à pied, le fer de lance des armées.

Sous la plume de Derfel, narrateur a posteriori de sa propre histoire au côté d’Arthur, du fin fond du monastère où il vit reclus dans sa vieillesse, le récit se déploie, tout en morceaux de bravoure ne cachant rien de la violence brute des combats ou des revers de fortune. Dans un style se voulant réaliste, Bernard Corwell met en scène le combat opposant le christianisme aux partisans du paganisme. Il égaie la campagne bretonne de villas et cités romaines dont la majesté retourne peu-à-peu à la boue, quant elles ne connaissent pas un sort plus funeste pendant une bataille.

En conséquence, Le Roi de l’hiver se révèle une variation astucieuse et plutôt réussie autour du mythe arthurien. Une fresque historique que n’aurait pas désavoué Alexandre Dumas qui se faisait un devoir de violer l’Histoire afin de donner naissance à de beaux enfants. A suivre bientôt avec L’Ennemi de Dieu.

Le Roi de l’hiver – la Saga du roi Arthur 1/3 ( The Winter King : A novel of Arthur, 1995) de Bernard Cornwell – Réédition Le Livre de poche, 2001 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat)