Jacqui

Longtemps, Peter Loughran a été l’auteur d’un seul roman dans nos contrées. Et quel roman ! Londres Express est sans doute l’un des fleurons de la « Série noire » de Gallimard, un long monologue exhalant le soufre, loué par les uns et les autres (moi y compris), dont on se souvient durablement, la boule au ventre. Avec trois romans à son actif en 23 ans d’une carrière en pointillé, Loughran n’est pas du genre prolifique. Mais, avant de disparaître des radars, il n’a pas lésiné sur l’abjection afin de marquer les esprits.

Jacqui adopte une nouvelle fois le registre du témoignage, nous dévoilant une confession en forme de roman d’amour. Un amour sacrément tordu puisque l’élue du cœur du narrateur est morte, étranglée de ses propres mains dans le lit conjugal. Guère pudique, le bougre ne nous cache rien du caractère sordide de son crime, même si les regrets semblent prévaloir au début du récit. Et, s’il reconnait le meurtre de Jacqui, il refuse d’assumer la responsabilité de son crime, préférant endosser le rôle du mari honnête, fidèle et travailleur, victime des vices de sa compagne, une garce toujours prête à retirer sa culotte pour complaire au marlou de passage. Il aurait pu bien sûr la quitter, voire ne pas entamer une relation suivie. Mais, que voulez-vous, la chair est faible, et il n’est qu’un homme, la part la plus faible dans un couple. Et puis, la perspective d’une naissance verrouillait ses choix. Bref, l’affaire a toutes les apparences d’un gâchis total. Evidemment pas pour la défunte, débauchée notoire dont il aurait dû se méfier, mais pour lui-même, exposé désormais à la vindicte populaire. Heureusement qu’il ne manque pas d’astuce et d’arguments pour se soustraire à la justice.

Des excuses, il n’en manque d’ailleurs pas. Jusqu’à la nausée. D’aucuns trouveront sa confession malsaine et indécente. Les défauts jalonnent en effet son récit. Lâche, misogyne, voire misanthrope, limite facho, on a connu des chauffeurs de taxi plus sympathiques. Et pourtant, il n’est pas dépourvu d’esprit pratique et de logique, voire de bon sens. À la condition de faire du crime une valeur sur laquelle fonder une existence. Peter Loughran pousse la dinguerie très loin, trempant sa plume au plus profond de la noirceur, et l’on se surprend à ricaner de la sidérante mauvaise foi d’un narrateur cherchant à minorer son crime pour le transformer en preuve d’amour. On ricane donc sans vergogne, à défaut de lui chercher des circonstances atténuantes, horrifié par tant de cynisme, et on se dit qu’on relirait bien Londres Express. Mais, pas tout de suite, histoire de ne pas perdre définitivement toute foi en l’humanité.

« Ce n’est pas très confortable, d’avoir sur les bras le corps d’une personne que l’on a tuée. Tant que ça ne vous est pas arrivé, vous n’avez aucune idée du volume ni du poids que ça représente. Ça pèse plus lourd qu’un sac de ciment, et c’est plus difficile à dissimuler qu’une érection dans un slip de bain. »

Avec Jacqui, Peter Loughran nous fait épouser une nouvelle fois le point de vue d’un criminel, incarnation médiocre et banale d’une monstruosité bien éloignée du caractère extraordinaire qu’on tente de lui prêter.

Jacqui (Jacqui, 1984) – Peter Loughran – Éditions Tusitala, mai 2018 (roman traduit de l’anglais par Jean-Paul Gratias)

Les Seigneurs du Nord

Commençons l’année en douceur. Non sans un plaisir coupable, retrouvons Uhtred, toujours en quête de son destin, même si l’on se doute que celui-ci a été accompli avec succès, le narrateur étant le guerrier saxon lui-même, désormais au crépuscule d’une existence bien remplie.

Avec Les Seigneurs du Nord, le jeune homme retourne sur sa terre natale, cette Northumbrie regardée comme une contrée barbare par ses cousins du Sud. Depuis l’invasion dane, le pays est déchiré par la guerre, en proie aux déprédations des voisins scotes et gallois, mais aussi aux attaques des Norses venus d’Irlande. En dépit des risques, Uhtred espère mettre à profit l’éloignement et la confusion pour rompre définitivement avec Alfred, le souverain du Wessex pour lequel il nourrit des sentiments contrastés, partagé entre une franche détestation et un embryon de respect. Pas sûr que ce calcul soit raisonnable, mais après tout, que représente un homme face à son destin ? Arrivé sur place, il ne tarde d’ailleurs pas à découvrir que les prétendants à la couronne ne manquent pas, prêts à toutes les traîtrises pour éliminer leurs adversaires. Entre Ivarr Lothbrokson, guère enclin à accueillir fraternellement le meurtrier de son oncle Ubba, Kjartan le Cruel et son fils Sven le Borgne, d’anciennes connaissances avec lesquelles il est en dette de sang, Aelfric l’usurpateur de Bebbanburg, l’influençable Guthred, roi-esclave du Cumbraland, et une ribambelle de religieux passablement excités, sans oublier Alfred, plus que jamais engagé dans son projet d’unification de l’Angleterre, Uhtred se retrouve dans la position peu confortable du faiseur de roi.

Si on apprécie par ici Bernard Cornwell, ce n’est certes pas pour l’originalité ou la qualité de l’écriture. L’auteur britannique se distingue surtout pour son efficacité et pour le regard désabusé du guerrier vieillissant sur sa jeunesse et son pays natal. Volontiers railleur, voire sarcastique, le guerrier saxon n’épargne personne, ni les personnages historiques, ni les institutions d’une Angleterre en voie de sédimentation suite aux invasions saxonnes et scandinaves. Les guerriers et autres combattants de cette history in progress apparaissent en effet comme des brutes ayant droit de vie et de mort sur une populace réduite au rôle de proie qu’il convient de massacrer ou de violer. Quant à la religion chrétienne, elle reste plus que jamais la cible de l’ironie mordante d’Uhtred qui n’hésite pas à désacraliser les faits et gestes des religieux pour mieux exposer leur fanatisme et leurs superstitions. Bref, on est bien loin de la volonté édificatrice de la Chronique anglo-saxonne, même si Bernard Cornwell n’hésite pas à s’appuyer sur les sources historiques pour pimenter son récit d’anecdotes vraisemblables. Mais, ne nous leurrons pas. L’Histoire reste ici un prétexte pour dérouler un récit d’aventures divertissantes et pour camper des personnages dignes de figurer dans un roman feuilleton, avec ce qu’il faut de romance, de trahisons et de batailles, tenant toutes les promesses d’une lecture en cela comparable aux Rois maudits.

Les Seigneurs du Nord n’usurpe donc pas sa qualité de divertissement historique, comblant les âges obscurs de l’Histoire anglaise avec une belle galerie d’archétypes bruts de décoffrage et de trahisons sanglantes. À suivre avec Le Chant de l’épée, en espérant ne pas déchanter.

Les Chroniques saxonnes – 3. Les Seigneurs du Nord – Bernard Cornwell – Réédition Bragelonne, décembre 2020 (roman traduit de l’anglais par Pascal Loubet)

The Pale Horseman

Avec The Pale Horseman, on retrouve Uhtred, principal et unique narrateur de chroniques saxonnes bien plus brutes de décoffrage que leur adaptation sur la plateforme Netflix. Un point de vue rétrospectif où prévaut le tempérament sanguin et rustre du héros saxon, à mille lieues du glamour de l’interprète de The Last Kingdom. Le bougre a désormais vingt ans et, bien entendu, il vient de se faire évincer par plus ladre que lui. Dépossédé de sa victoire à Cynuit contre Ubba Lothbrokson, le voilà condamné à faire pénitence pour se faire pardonner. À vrai dire, personne n’est dupe du mensonge et cela arrange tout le monde de l’humilier, histoire de lui rappeler qu’il reste un étranger. Il s’en retourne donc dans son domaine grevé de dettes, tributaire d’un clergé qu’il méprise et d’un roi qu’il déteste, mais avec toujours le secret espoir de reconquérir des terres familiales usurpées par son oncle en Northumbrie. Pour cela, il a besoin d’hommes et donc d’or, histoire de s’attacher leur fidélité. Et où le trouver, si ce n’est chez les Danes ou chez les voisins celtes ?

Ce deuxième tome des Chroniques saxonnes continue de nous narrer les aventures d’Uhtred de Bebbanburg, héros ayant scellé son destin avec celui du Wessex et de son souverain Alfred. Le The Pale Horseman du titre fait allusion au récit apocryphe de l’Apocalypse, prenant corps ici avec l’invasion dane. Les lecteurs de The Last Kingdom ne seront donc pas étonné de renouer avec l’ealdorman, retrouvant dans son récit les qualités du précédent volet. D’abord un rythme soutenu, ne s’embarrassant guère de longues scènes d’exposition, où le temps et les distances semblent se contracter au fil des aventures d’Uhtred et de ses compagnons. Le fidèle Leofric et son franc parler, mais aussi Beocca, l’élément modérateur, le brutal Steapa, la mystérieuse Iseult et le truculent Pyrlig composent une troupe hétéroclite, digne des meilleurs romans feuilletons, contribuant par leurs interactions à rendre plus supportable l’aspect bas de plafond du destin d’Uhtred.

Si le récit de Bernard Cornwell suit peu ou prou le déroulé de l’histoire d’Alfred, pour ce que l’on en connaît, il se permet cependant quelques libertés avec le ton hagiographique ou les accents pompiers du roman national. Uhtred reste un mécréant et un guerrier, guère respectueux des us et coutumes de l’entourage royal, convaincu de sa supériorité sur la populace. À ses yeux, les religieux apparaissent tous comme des bigots hypocrites, inutiles et pleurnichards, bien plus intéressés par le pouvoir et la richesse que par le salut de leurs ouailles. Quant à Alfred, il est dépeint comme un souverain falot, plus préoccupé par les dires des moines que par le devenir de ses soldats, ce qui n’empêche pas Uhtred de le trouver courageux face l’adversité, mais aussi adroit et manipulateur lorsqu’il s’agit de s’attacher la fidélité d’autrui. D’aucuns jugeront cette représentation de l’histoire saxonne caricaturale, les Danes n’étant eux-mêmes pas épargnés. Pourtant, sous les poncifs et les stéréotypes affleure une vision de l’Angleterre du IXe siècle sans doute assez proche de la réalité. La christianisation des Saxons étant assez récente, il n’est pas étonnant qu’elle soit fragile, pas totalement acquise, surtout dans les campagnes où prévaut encore le paganisme. L’antagonisme avec les Bretons insulaires reste fort, de même que la royauté demeure fragile chez un peuple où le principe dynastique demeure encore très disputé.

Pour autant, il ne faut pas voir dans The Pale Horseman une volonté de faire de l’histoire, mais juste l’envie d’appliquer un vernis historique à un récit divertissant, plein du bruit et de la fureur du choc des armes, et non dépourvu d’ironie. En somme, une alternative historique honorable à la fantasy épique. A suivre avec Lords of the North

The Pale Horseman – Bernard Cornwell – Harper, 2007

Le Crépuscule de Briareus

En 1983, l’explosion de Briareus Delta prend tout le monde de court. Située à cent- trente-deux années-lumière de la Terre, pour ainsi dire aux portes de la planète, l’étoile devenue supernova irradie un puissant éjecta de particules, bouleversant d’abord l’atmosphère terrestre et entraînant quelques catastrophes météorologiques. Mais, les effets délétères de l’explosion se déploient surtout sur le long terme provoquant un nouvel âge glaciaire et agissant au niveau cellulaire sur le métabolisme humain. La supernova semble avoir désamorcée la bombe P d’une manière aussi incompréhensible que radicale. Après une période de déni, puis de mesures extrêmes, l’humanité finit par se résoudre à son extinction. Des années plus tard, Margaret et Calvin trouvent refuge au nord de l’Angleterre, dans une demeure ancienne dont l’existence a été révélée à Calvin dans un songe.

Jadis paru dans la collection « Présence du Futur », Le Crépuscule de Briareus fait partie des ouvrages qui inaugurent les toutes jeunes éditions Argyll. Un choix d’autant plus judicieux que le roman n’était plus guère disponible au-dehors du marché de l’occasion. Doté d’une postface composée d’une interview de l’auteur, parue dans la revue Vector en 1979, et de deux articles de Christopher Priest mentionnant sa rencontre et son amitié avec Cowper, le présent livre bénéficie de surcroît d’une révision complète de sa traduction par Pierre-Paul Durastanti.

Comme John Brunner ou Brian Aldiss, pour ne prendre que ces deux auteurs, Richard Cowper (de son vrai nom John Middleton Murry) appartient à cette génération d’écrivains britanniques ayant pris son envol au moment de la New Wave. Guère attiré par le registre techno-scientifique de la science fiction, le bonhomme a été plutôt enclin à décrire les mystères insondables de l’esprit humain. Une thématique se retrouvant également au cœur de son autre opus majeur : L’Oiseau blanc de la fraternité (dérivé de la nouvelle au titre très floydien Piper at the Gates of Dawn, inspirée elle-même, comme l’album du groupe anglais, du chapitre 7 du roman Le Vent dans les saules de Kenneth Grahame).

Le Crépuscule de Briareus décrit la lente érosion de l’humanité devant une catastrophe d’ampleur cosmique prenant la forme d’une invasion extraterrestre indicible. On y retrouve les motifs familiers à l’amateur de roman catastrophe et d’anticipation spéculative. Richard Cowper fait en effet montre d’une sensibilité littéraire, s’attachant exclusivement à la psychologie des personnages, à leurs émotions et leur rapport à autrui. L’argument scientifique passe ainsi au second plan du récit et il ne vaut mieux pas se montrer trop regardant sur sa plausibilité. À bien des égard, les personnages de Cowper aspirent à une forme de transcendance, au refus de toutes les peurs pour former une communauté apaisée. L’auteur prêche pour le pouvoir de l’esprit et sa supériorité sur la technique. Le récit de Calvin prend ainsi une coloration mystique, culminant au moment d’un sacrifice quasi-christique, prélude à la régénération du monde sous les auspices d’une mutation de l’homme.

Si Richard Cowper se montre volontiers nostalgique, voire passéiste, nourrissant un amour certain pour la campagne anglaise, il n’opte pas ouvertement pour le pessimisme. Bouleversement du climat, surpopulation, épuisement des ressources, les thématiques abordées par l’auteur témoignent même d’une certaine acuité. Et s’il n’entretient guère d’illusion sur la rationalité de la société moderne confrontée à sa propre fin, il croit fermement en une possible rédemption fondée sur la communion des esprits et des intelligences.

Réédition salutaire, Le Crépuscule de Briareus remet au goût du jour un roman post-apocalyptique panthéiste et bucolique dont les accents catastrophistes mais apaisés imprègnent longtemps l’esprit. On attend maintenant la parution de L’intégrale de L’Oiseau blanc de la fraternité, annoncée prochainement chez Argyll.

Le Crépuscule de Briareus (The Twilight of Briareus, 1974) – Richard Cowper – Éditions Argyll, 2021 (roman traduit de l’anglais par Claude Saunier, texte révisé par Pierre-Paul Durastanti)

The Last Kingdom

Difficile de se faire un avis sur The Last Kingdom sans penser à l’adaptation éponyme de l’ouvrage disponible sur la plateforme Netflix. Les personnages d’Uhtred, de Beocca, Ragnar, Leofric ou d’Alfred prenant aussitôt les traits des acteurs choisis pour les incarner à l’écran. Et pourtant, la saga de Bernard Cornwell exprime une violence plus brute, une rusticité des mœurs que le glamour et les poncifs de la série télévisée tendent à gommer. Certes, nous ne trouvons pas devant un essai historique, l’auteur anglais se laissant aller à quelques raccourcis et libertés avec notre connaissance de l’époque. Mais, il le fait dans l’intérêt de la fiction et non sans un certain souci de documentation.

The Last Kingdom est le récit romancé de l’affrontement entre les Angles et les Danes, les premiers luttant pied à pied pour ne pas succomber devant les seconds, gardant sans doute dans leur mémoire le souvenir de leur arrivée dans l’île et leur victoire sur les peuples brittoniques. Par un caprice de l’Histoire, les rôles se trouvent inversés, les Angles christianisés devenant les victimes d’une nouvelle invasion païenne. Réduite à quatre royaumes, l’Heptarchie anglo-saxonne voit la Northumbrie, l’Est-Anglie et la Mercie tomber sous la coupe des Danes, ces hommes du Nord venus ici se tailler une place de choix, après avoir un temps commercé et fait œuvre de viking, l’un n’empêchant pas l’autre. Seul le Wessex semble en mesure de résister, sous l’autorité d’un roi cachant son intelligence sous l’apparence de la bigoterie et de la maladie.

Centré sur le personnage d’Alfred le Grand et plus lointainement de ses successeurs, The Last Kingdom ouvre la voie à une saga se composant à ce jour de cinq titres. Si on y côtoie Alfred, le héros en creux de la série, on s’attache surtout à Uhtred, l’ealdorman de Bebbanburg (Bernicie), narrateur de sa propre épopée. Dépossédé de son héritage par son oncle et recueilli par Ragnar le Dane qui l’élève comme son propre fils, Uhtred est littéralement coincé entre deux cultures. Il finit pourtant par pencher du côté des Angles, non sans se laisser forcer la main par Alfred. Mais, s’il épouse la cause du souverain du Wessex, il reste loin d’adhérer à sa foi, raillant sans se cacher les simagrées des Chrétiens et les chroniques édifiantes rédigées par leurs clercs. Sur ce point, Bernard Cornwell ne ménage pas la foi chrétienne, laissant libre cours à une ironie mordante. Il est également sarcastique avec la noblesse anglo-saxonne, les puissants ne trouvant guère crédit auprès d’Uhtred. Mais si l’ealdorman de Bebbanburg revient du côté des Angles, il reste Dane de cœur, ne renonçant pas à son allégeance personnelle pour la famille de Ragnar, notamment lorsqu’il accomplit le devoir de vengeance. En dépit de son titre et de sa position dans la société anglo-saxonne, Uhtred reste ainsi un homme du commun, guère soucieux de démocratie, plus attaché à réparer un tort au passage qu’à un réel projet de rénovation sociale. Un rustre au caractère forgé sur les champs de bataille, n’ayant que le souci de son destin à la bouche. Un homme bien de son temps, finalement.

The Last Kingdom est donc un bel exemple d’excellente mauvaise littérature, offrant sous couvert d’histoire épique, un récit divertissant mais suffisamment documenté pour paraître authentique. À suivre avec The Pale Horseman.

The Last Kingdom – Bernard Cornwell – Harper, janvier 2005

Vorrh

Loué par Alan Moore dans une préface où l’auteur de Northampton évoque à son propos Ghormenghast de Mervyn Peake et Gloriana de Michael Moorcock, Vorrh paraît dans nos contrées auréolé d’une réputation élogieuse, pour ne pas dire tapageuse. De quoi nourrir quelques craintes, tant cet assaut de dithyrambes peut paraître forcé. Fort heureusement, il ne faut pas longtemps pour constater que cela n’est en rien usurpé, et que l’on se trouve bien face à une fresque foisonnante dont la complexité et la densité font échouer toute tentative d’en rendre compte de peur d’en affaiblir l’effet. Reste qu’il nous faut néanmoins nous y essayer, avec nos faibles moyens.

Oubliez tout ce que vous savez sur la fantasy et ses archétypes devenus stéréotypes à force d’être usés jusqu’à la trame. Le roman de Brian Catling enracine son propos dans le terreau fertile de la Vorrh, une selva mystérieuse dont les arpenteurs échouent à fixer les limites, et que les mots peinent à décrire. Sous ses frondaisons errent des explorateurs déboussolés, ne comprenant pas que la carte n’est définitivement pas le territoire. Des hordes de bûcherons, réduits à des pantins à force de fréquenter ses parages, abattent ses arbres pour en tirer les grumes qui font la fortune des commerçants d’Essenwald, la vaste cité coloniale greffée à sa lisière comme un chancre, où prospèrent aussi des individus aux intentions inquiétantes. Mais les luxuriances de la forêt échappent à l’entendement, cachant bien des secrets et nourrissant la foi des mystiques. D’aucuns y auraient aperçu des créatures contrefaites dont le visage semble incrusté dans le torse, monstres anthropophages dénués de moralité et d’humanité. D’autres sont persuadés que ses profondeurs sylvestres abritent le Jardin d’Éden, Adam et légions d’anges ou démons y compris. Bien peu peuvent cependant prouver leurs dires car ne dit-on pas que la Vorrh absorbe la mémoire des hommes, leur faisant perdre la raison et oublier jusqu’à leur identité ?

Omniprésente et pourtant toujours lointaine, la Vorrh reste donc un creuset propice aux spéculations les plus oiseuses, une forêt de symboles où se matérialisent tous les possibles et tous les fantasmes de l’inconscient collectif. Elle est pourtant aussi une réalité prégnante dont les manifestations influencent la vie des uns et des autres, forgeant les destins. Avec une imagination créatrice intarissable, Brian Catling opte pour une approche rappelant celle du réalisme magique. Les éléments irrationnels se mélangent à un contexte se voulant réaliste, subvertissant les conventions de la fantasy et empruntant également sa matière à l’Histoire ou à la vie de personnages historiques, tels le photographe Eadweard Muybridge, l’inventeur du zoopraxiscope, ou l’écrivain Raymond Roussel. On croise ainsi un mystérieux archer doté d’une arme consciente, un enfant cyclope, des créatures en bakélite vivant aux tréfonds d’une bâtisse vénérable, le dernier survivant de la tribu des « Vrais Humains », des shamanes en pagaille, des entités surnaturelles issues d’un passé antédiluvien, des hommes transformés en zombies, sans volonté mais pas sans âme, et bien d’autres personnages fantasmagoriques. Brian Catling multiplie les fils narratifs dans un apparent désordre qui finit par faire sens, façonnant une œuvre mutante où l’ancien est appelé à se fondre, sous le pouvoir transformateur des mots, en un récit débarrassé des pesanteurs de la tradition.

Attendons maintenant de voir où l’auteur nous mène en découvrant The Erstwhile (Les Ancêtres, à paraître en octobre) et The Cloven, deuxième et troisième tomes d’une trilogie dont le premier opus fascine et n’a pas fini d’ensemencer l’imaginaire par ses nouvelles expériences.

Vorrh de Brian Catling – Fleuve Editions, collection Outre Fleuve, septembre 2019 (roman traduit de l’anglais par Nathalie Mège)

La Survie de Molly Southbourne

Si Les Meurtres de Molly Southbourne était une histoire d’horreur viscérale jouant sur une sorte de confusion des genres, La Survie de Molly Southbourne opte ouvertement pour une intrigue plus linéaire, mâtinée de science-fiction et de thriller. On y retrouve bien entendu Molly, ou du moins l’une des Mollies née du sang de l’originelle, exactement au moment où s’est achevé le précédent récit. La novella s’inscrit donc dans une sorte de continuation, mais dans un registre différent et avec d’autres choix narratifs. Terminée l’oppression glauque qui vous cueillait aux tripes sans préambule, bienvenue dans une veine plus balisée et plus claire, celle du thriller et de la paranoïa.

La question de l’identité se pose d’emblée au double de Molly. Elle la taraude et lui impose des choix incertains. La créature est-elle seulement un gynoïde asservi aux souvenirs et réflexes de la Molly prime, condamnée à porter sa culpabilité par procuration ? Doit-elle se résoudre à rester le jouet de puissances occultes ayant droit de vie ou mort sur son existence ? Ou est-elle un être doué de conscience, prêt à effectuer ses propres choix et prendre à bras le corps son avenir ? La réponse à ces interrogations détermine son devenir d’une manière pressante, d’autant plus qu’elle se découvre un nouvel adversaire, apparemment bienveillant, semblable par nature, mais adepte lui aussi du secret. Bref, si l’existence de Molly prime ne tenait qu’à une goutte de sang, celui de la copie ne tient qu’à un fil, voire à un coup de fil adressé à une mystérieuse officine dont le numéro est tatoué sur son avant-bras.

En choisissant le thriller et les ressorts de la guerre secrète, Tade Thompson abandonne l’atmosphère anxiogène de l’horreur organique. Il déroule ainsi un récit nerveux, où la tension se cantonne à la psychologie et à une course-poursuite qui voit Molly évoluer vers l’acceptation d’elle-même et une forme d’indépendance. Si le récit y gagne en rythme et clarté, il perd aussi hélas en originalité, ne s’écartant guère des conventions du genre.

Avec La Survie de Molly Southbourne, Tade Thompson délaisse l’ambiguïté et le malaise pour une intrigue efficace, héritée des programmes secrets issus de l’affrontement Est/Ouest. Reste une question : jusqu’où compte-t-il emmener Molly ? Le troisième volet de l’histoire nous le dira.

La Survie de Molly Southbourne (The Survival of Molly Southbourne, 2019) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2020 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

La Mythologie viking

Né du désir de Neil Gaiman de partager sa passion pour les mythes nordiques, La Mythologie viking supporterait allègrement d’être rebaptisé La Mythologie viking pour les nuls, tant la volonté affichée reste ici de rendre lisible les principaux motifs du légendaire des peuples scandinaves. Neil Gaiman ne cache pas en effet un seul instant ses intentions de vulgarisateur en retranscrivant quelques unes des légendes issues de l’Edda Poétique et de l’Edda en prose de Snorri Sturluson.

Des origines du monde, né de l’union de la glace et du feu, à sa fin au cours du Ragnarok, en passant par sa genèse, la description de sa géographie (neuf domaines prospérant à l’ombre de Yggdrasil) et la multitude monstrueuse de ses habitants, nous découvrons ainsi l’imaginaire nordique, source d’inspiration féconde présente jusque dans les comics. Nous nous familiarisons avec ses acteurs les plus connus, Odin, Thor, Loki, mais croisons également Tyr le dieu de la guerre, Heimdall au regard perçant, Sif à la chevelure d’or, Frey le frère de Freya, Kvasir le sage, Balder au beau visage et tous les autres.

Nous découvrons aussi un univers où les serments engagent d’une manière indissoluble ceux qui les prêtent, où la ruse, la force et la loyauté demeurent des ressorts puissants. Un monde où elfes, nains, trolls et géants sont à la fois des partenaires ou des ennemis. Un monde enfin où les dieux sont soumis comme les hommes à la vieillesse, au destin et à la fatalité.

Neil Gaiman répond enfin aux nombreuses interrogations des néophytes. Comment le monde a-t-il été créé à partir de la dépouille du géant Ymir, assassiné par Odin, Vili et Vé ? De quelle façon Odin a-t-il acquis la sagesse et le secret des runes, obtenant par la même occasion le don de clairvoyance, y compris pour sa propre mort ? Dans quelles circonstance Loki lui offre-t-il Sleipnir, le coursier doté de huit pattes, plus rapide que le vent et plus robuste que nul autre cheval ? On accompagne également Thor (pas le plus futé des dieux, on le constate assez vite) dans ses voyages au pays des géants (le Jotunheim), d’où il ramène les pommes d’immortalité et le chaudron d’Hymir, accomplissant au passage moult exploits grâce au marteau Mjollnir. Rien ne nous échappe, ni la mort de Balder, ni celle de Loki et encore moins celle du monde au cours du Ragnarok, apocalypse supposée accoucher d’un nouveau cycle.

S’il gagne en lisibilité, le récit des mythes nordiques perd hélas sa poésie, se révélant parfois une lecture simpliste au style plat, dépourvu de ce surcroît de lyrisme conféré par la langue originale. Neil Gaiman se contente surtout de retranscrire une version allégée de la mythologie nordique, lisible par des enfants. Il n’entre pas dans le débat historiographique, dans l’étude des sources et des apports chrétiens aux récits oraux plus anciens, dont une grande partie échappe à notre connaissance.

Porte d’entrée idéale pour les novices, La Mythologie viking s’impose donc comme un ouvrage immédiatement accessible, prélude à un éventuel retour aux sources historiques des mythes scandinaves et de ce qu’il convient d’appeler « la matière nordique ».

La Mythologie viking (Norse Mythology, 2017) de Neil Gaiman – Au diable vauvert, mai 2017 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

Guillaume le Conquérant

Connu de l’Histoire pour sa conquête de l’Angleterre, acquise après sa victoire à Hastings en 1066, Guillaume le Conquérant appartient aux grandes figures médiévales dont l’image édifiante est venue masquer un contexte où la violence apparaissait comme une pratique de gouvernement naturelle. On dispose pourtant de peu de sources contemporaines sur l’homme, si l’on fait abstraction de la Gesta Guillelmi écrite par Guillaume de Poitiers et d’un auteur anonyme de la Chronique anglo-saxonne, . Il faut donc se contenter d’écrits postérieurs pour se faire une idée approximative du personnage.

Dans le cadre d’une approche multidisciplinaire mobilisant les ressources de l’anthropologie, de la sociologie, de l’archéologie, de l’histoire culturelle et de l’art, l’ouvrage de David Bates vient mettre à jour notre connaissance du duc normand et du roi d’Angleterre dans une perspective inscrite dans le contexte plus général de son époque, tentant de dépasser l’historiographie normande, française et anglaise afin d’introduire un dialogue éthique entre le Moyen âge et le présent.

Biographie oblige, on n’échappe aux fondamentaux du format. David Bates revient ainsi sur la naissance, l’enfance, l’adolescence, bref les années de formation du futur souverain. L’exercice permet de remettre en question quelques idées reçues sur de la vie de Guillaume, tout en proposant des hypothèses pour contrebalancer le légendaire ducal. Cet exercice très respectueux de la dialectique permet d’éclairer les premières années du personnage, notamment sa « bâtardise », à l’aune de la raison et de la méthode historique. Sans aucun doute sensible, le sujet n’a jamais cependant remis en question la légitimité de son pouvoir, même s’il était moralement réprouvé par l’Église. Après tout, le fait était une pratique courante et acceptée dans l’aristocratie durant cette période. Inutile d’insister là-dessus.

Sur ce point, l’ouvrage de David Bates est un compagnon précieux pour se familiariser avec le milieu de l’aristocratie féodale et sur sa relation symbiotique avec la notion d’État. Comme la plupart de ses pairs, Guillaume a reçu une éducation bien de son temps, ses qualités personnelles (solide constitution physique et intelligence politique) ayant contribué pour beaucoup dans sa réussite. S’il parvient à établir un empire transmanche fort, en dépit d’une aristocratie soucieuse d’opportunisme, attachée à la fois à sa propre survie et à son honneur, il profite surtout d’un contexte géopolitique en Europe du Nord lui étant très favorable. Mais, si le personnage ne se distingue pas du commun de la noblesse, y compris en matière de violence, il se montre toutefois impitoyable et méthodique dans son usage lorsqu’elle sert son intérêt.

Même si Guillaume le Conquérant s’intéresse à la vie du souverain, l’essentiel de l’ouvrage reste consacré à l’invasion de l’Angleterre. Le sujet est abordé du point de vue de sa légitimité, de sa réalisation et de ses conséquences. S’il est un trait de caractère de Guillaume que David Bates souligne, c’est bien celui de la conscience de son bon droit. Ceci explique que le duc mette tout en œuvre pour succéder à Édouard le Confesseur, profitant du contexte de la crise dynastique anglaise pour imposer des vues qui n’avaient rien de forcément légitimes. David Bates ne se contente cependant pas de retracer le débarquement de l’armée normande et de ses alliés, de retracer le déroulement de la bataille en prenant mille précautions, il insiste surtout sur l’installation du pouvoir normand et sur les fondements d’un Empire transmanche dont l’influence va s’étendre pendant plus de deux cent ans en Europe du Nord. Il reconstitue la violence d’une implantation normande fondée sur la spoliation des terres de l’aristocratie anglaise, la dévastation des campagnes rebelles et la construction de multiples forteresses afin d’assurer la souveraineté du Conquérant. Bref, un traumatisme choquant, même pour l’époque, aboutissant à l’amoindrissement de l’Angleterre, comme en témoigne l’inventaire du Domesday Book lui-même.

Le Guillaume le Conquérant de David Bates apparaît donc comme une somme impressionnante de plus de huit cent pages (dont deux cent page de notes), riche et fouillée, dont le propos nous interpelle. Si la vie et les actions de Guillaume ont une place importante et spécifique dans l’histoire de l’Europe du Nord, elles n’en demeurent pas moins aussi un épisode de la longue histoire de la violence. Pour paraphraser l’historien britannique, la vie de Guillaume est en définitive une parabole de l’éternel dilemme moral que pose la légitimité de la violence dont usent ceux qui l’exercent pour arriver à des fins qu’ils estiment justifiables. Dont acte.

Guillaume le Conquérant (William the Conqueror, 2016) de David Bates – Éditions Flammarion, collection « Grandes Biographies », février 2019 (traduit de l’anglais [Royaume-Uni] par Thierry Piélat)

Elmet

John Smythe a décidé de se retirer du monde pour s’installer en marge, sur un bout de terrain entre la forêt et la voie ferrée. Sans demander d’autorisation à quiconque, il y bâtit de ses propres mains une maison rudimentaire pour y abriter ses deux enfants, Cathy et Daniel. En sa compagnie, ils apprennent à vivre de la nature, loin de la société de consommation et de ses méfaits, recevant le peu d’éducation concédé par leur père d’une voisine âgée et originale. Auprès de la forêt, ils se contentent de plaisirs simples, le soleil chiche du Yorkshire, le spectacle des saisons qui s’écoulent paisiblement, les plantes et les animaux dont ils tirent leur subsistance.

D’un naturel mutique, John est un homme violent mais droit, attaché à une forme de justice directe et frustre. Longtemps, il a servi comme homme de main, mais cette époque est révolue. Désormais, il combat dans des rencontres clandestines de boxe, se taillant une solide réputation de challenger. Avec sa carrure de colosse, il n’a guère de mal à s’imposer. Mais, son goût pour l’indépendance et sa propension à étendre sa protection sur ses amis lui attirent quelques inimitiés, en particulier celle de M. Price, le principal propriétaire terrien du coin. Un malfaisant qui tient toute la communauté sous sa coupe, avec la complicité de la police et des notables locaux, n’hésitant pas à asservir les plus démunis, en profitant de la privatisation des logements sociaux pour leur extorquer un loyer au prix fort. Entre la brute aux raisonnements simples et le prédateur sans scrupule, l’antagonisme est total. Il ne peut que se terminer mal.

Premier roman de Fiona Mozley, Elmet est un récit âpre et tragique où le bonheur se révèle éphémère. Le destin de John, mais également de ses enfants, en particulier Daniel, narrateur et témoin de ce drame, semble tout entier frappé du sceau de la fatalité. Un fatum enraciné profondément dans cette terre d’Elmet, contrée ingrate servant de refuge et de sanctuaire pour les réprouvés et les marginaux depuis le bas Moyen âge.

D’une certaine façon, Elmet adopte la manière du conte, le registre du merveilleux atteignant son apogée au moment de Noël, dans les bois, au pied du sapin illuminé par les lanternes installées par John dans ses branches. Mais, la réalité ne tarde pas à reprendre le dessus, dans sa plus dure acception, avec l’arrivée de M. Price et de ses fils. Le roman reprend alors son aspect de lutte des classes. Pour le propriétaire terrien, nulle terre, nulle existence ne peut échapper à son contrôle. Tout le monde doit s’acquitter de ses dettes et doit reconnaître allégeance pour survivre, y compris pour une terre délaissée. Le potentat tire ainsi de sa position sociale un pouvoir qui ne tolère aucune exception et se fortifie grâce à l’exploitation des plus démunis, assurant à ses pairs une main-d’œuvre à bon marché, taillable et corvéable à merci. À croire que rien n’a changé depuis le temps des seigneurs. Avec sa mentalité de Robin des bois et sa carrure de petit Jean, John essaie d’incarner maladroitement un esprit de résistance, avec l’aide d’un ancien syndicaliste, fédérant autour de lui les espoirs de tous. Mais, son passé joue contre lui. Les non dits plombent l’idéal de justice dont il se fait à la fois le porte-parole et l’exécuteur des basses œuvres.

D’une plume empreinte de poésie, ciselée jusque dans sa description de l’abjection, Fiona Mozley fait glisser progressivement son récit de la pureté vers le sordide, de la naïveté idyllique vers la violence. Chemin faisant, elle ressuscite ainsi une lutte aussi vieille que le monde, celle du pot de fer contre le pot de terre. De ce roman sublime et cruel, on ressort au final éreinté. Et plus fort, du moins on l’espère.

Elmet (Elmet, 2017) de Fiona Mozley – Éditions Joëlle Losfeld, janvier 2020 (roman traduit de l’anglais par Laetitia Devaux