Dirty Week-end

Petite chose fragile et délicate, Bella n’a pas eu de chance dans la vie (cliché n°1). Née dans une famille de la petite bourgeoisie anglaise, éduquée dans le respect des convenances (cliché n°2), elle a toujours su rester à sa place (cliché n°3), celle d’une jeune femme anodine, incapable de proférer un gros mot ou de de faire du tort à autrui (cliché n°4). À vrai dire, on lui a surtout inculqué à tenir sa place, sans jamais se plaindre. À l’issue d’études laborieuses et d’une déception amoureuse avec un professeur un peu trop négligeant avec ses sentiments, elle a tout abandonné. Elle est tombée sous l’emprise d’un petit ami qui l’a poussée à tapiner pour son compte (attention ! Ce n’est plus du tout un cliché). Exploitée, malmenée, humiliée, mais obligée de continuer pour pouvoir manger, elle a fini par être viré du squat où elle vivait, son ex se tournant vers de nouvelles petites amies plus prolifiques. Elle a échoué finalement à Brighton, tentant de se faire oublier dans un appartement en sous-sol, d’offrir le moins de prise possible au désir des hommes, tout en satisfaisant son goût pour la lecture, en particulier les journaux gratuits trouvés sur son paillasson. Jusqu’au jour où elle reçoit un coup de téléphone menaçant du voisin qui l’observe régulièrement par la fenêtre, au point de la pousser à occulter la seule fenêtre de son sous-sol en tirant les rideaux. Un harceleur, à l’évidence, qui, au lieu de plier Bella à ses pulsions, ne la conduit qu’à basculer de l’autre côté, celui des prédateurs.

« Bella aurait pu avoir une réaction décente. Elle aurait pu réagir comme les gens décents. Elle aurait pu remplir son petit ventre rond de barbituriques, ou bien se jeter, avec une belle désinvolture, du haut d’une tour. Les gens auraient trouvé cela triste, mais pas inconvenant. Ah, pauvre Bella, auraient-ils soupiré en jetant ses restes dans la terre à l’aide d’une pelle. S’en doute n’en pouvait-elle plus, auraient-ils dit. »

Ayant fait l’objet d’une demande d’interdiction pour cause d’immoralisme lors de sa parution en Angleterre, Dirty Week-end jouit d’une réputation sulfureuse. Helen Zahavi s’y livre en effet à un exercice de défoulement cathartique salutaire, le genre qui vous arrache un ricanement nerveux tant la dérive du personnage principal est source d’outrances verbales et de violence décomplexée. D’une plume dépourvue d’affect, répétitive au point d’en devenir lancinante, l’autrice nous raconte le basculement de Bella, une jeune femme d’apparence banale, dans la folie homicide. Elle épouse ainsi sans vergogne le comportement méprisable de ses persécuteurs, non sans prendre quelque plaisir à cette mue impitoyable, vengeant des années de regards torves, de remarques salaces, de sous-entendus insultants et de jugements moraux à l’emporte-pièce. Bref, elle prend sa revanche sur cette engeance masculine pour qui elle n’est qu’orifices à remplir ou béances à combler.

« Vous les voyez sur l’écran, essayant de réprimer un sourire moqueur, dans leur tenue fraîchement lavée. Ils débitent tout leur baratin. Avec leur ton geignard, ils vous parlent de la thérapie qu’ils ont suivie, comment ils sont parvenus à assumer leur acte. Et sous tout ce discours, bouillonnant sous la surface, on perçoit les pleurnicheries du violeur impénitent qui veut se justifier. En purgeant leur peine, ils pensent avoir payé leur dette à la société. Sauf qu’ils n’ont pas pris la société comme victime. Pas toute la société. Pas la partie importante. Ils n’ont pas fait de mal à la société. Ils n’ont pas effrayé la société au point qu’elle n’ose plus marcher dans la rue. Ce n’est pas à la société qu’ils ont fait peur. Si vous les entendez dire qu’ils regrettent, ne les croyez pas. Ils ne regrettent jamais, et d’ailleurs ça ne changerait absolument rien. Mais s’ils le disent, si jamais ils osent le dire, ne les croyez pas. Ce sont des salauds et des menteurs pour qui la castration est la plus douce des punitions. »

Au-delà de la provocation énorme, de la violence conçue comme seul exutoire à la douleur et d’une justice relevant de la loi du talion, le propos de Dirty Week-end provoque le malaise et interpelle, nous renvoyant à la brutalité intrinsèque de notre société où la femme, mais également le migrant et le pauvre, subissent un rapport de domination les contraignant à rester à leur place, à se taire et surtout à ne pas redresser la tête. Bref, continuer à vivre dans les angles morts de la bonne conscience tout en acceptant leur sort. Car, si le roman d’Helen Zahavi est bien sûr féministe, il prend également pour cible l’indécence et l’absurdité d’un aveuglement qui confinent au crime.

« Ce que Bella désire. Ce que Bella désire, ce sont les fenêtres ouvertes les nuits d’été. Des promenades solitaires au bord de l’eau. Sans la crainte de la panne sur l’autoroute. Sans la peur du noir. Sans la terreur des bandes. Sans réflexions dans les rues. Sans attouchements furtifs dans le métro. Ne plus être obligée de flatter leur ego par peur du poing en pleine figure, du nez cassé, du sang et de la morve qui coulent dans sa bouche. Bella est née libre et partout elle est enchaînée. Des usurpateurs lui ont volé son héritage, et elle doit le récupérer. »

Le roman de Helen Zahavi propose donc une inversion de perspective grinçante, non dépourvue d’ironie, où l’homme devient la proie d’une femme vengeresse, à l’opposé de la femme fatale du roman noir, manipulable et passive. Violent, glauque et sans concession, Dirty Week-end relève également du conte cruel, cherchant à exorciser d’une manière radicale les peurs de cette moitié de l’humanité sans cesse cantonnée à un rôle de victime fautive. On terminera enfin cette longue chronique en signalant la seule ombre au tableau de cet excellent roman : un style ou une traduction parfois pénible, perclus de lourdeurs et de répétitions.

Dirty Week-end (Dirty Week-end, 1991) de Helen Zahavi – Réédition Phébus, collection « Libretto », mai 2019 (roman traduit de l’anglais par Jean Esch)

Celle qui a tous les dons

Tous les jours, on vient chercher Melanie dans sa cellule. Attachée sur une chaise roulante, elle suit ainsi les cours dispensés par plusieurs professeurs, en compagnie d’autres élèves, eux aussi immobilisés. Une routine bien rodée, n’offrant aucune prise à l’affection ou à la tendresse. Sauf les jours où Mlle Justineau fait cours. Les jours Justineau, comme Melanie a pris l’habitude de les surnommer, la professeure leur lit des poèmes ou leur raconte des histoires du temps passé, en leur montrant des images pour illustrer son cours. Des visions fascinantes, évoquant un monde inconnu. Un monde ouvert, foisonnant, doté d’une épaisseur historique, mais en proie à un chaos dont Melanie perçoit les signes jusqu’au fond de son cachot. Une terreur latente, perceptible dans les gestes des uns et des autres imprègne en effet les lieux. Mais surtout, Melanie a le sentiment d’être traité comme un objet par des autorités dont les desseins lui échappe. Un statut incompréhensible et injuste que lui rappellent au quotidien le sergent Parks et le docteur Caldwell, les deux personnages ayant vraiment prise sur son univers. Qui sait ce que lui réserve l’avenir ?

Telle la vérole sur le bas clergé, la vague zombie a déferlé sur la littérature, le cinéma, la télé et les autres mass-médias, engloutissant pour un temps l’esprit critique d’un auditoire ravi par le spectacle de l’effondrement de la civilisation. Un show grand-guignolesque, prétexte à tous les fantasmes survivalistes bas de gamme et flattant la misanthropie. Certes, en exerçant le nécessaire droit d’inventaire, on trouve quelques œuvres se détachant de la masse par leur caractère insolite, critique ou jubilatoire lorsqu’elles adoptent un ton plus satirique. En vrac, on pense à George A. Romero ou, à la limite, à World War Z de Max Brooks, voire à Jean-Pierre Andrevon et son horizon de cendres. On peut désormais ajouter à la liste Celle qui a tous les dons.

Passé l’ argument de départ, M. R. Carey propose un roman d’apprentissage dans un contexte post-apocalyptique, où l’urgence dicte le cours des événements et où la menace zombie trouve son explication dans la science. À la manière du Richard Matheson de Je suis une légende, l’auteur britannique rationalise en effet la transformation de l’humanité en zombie, s’inspirant de la nature pour élaborer son scénario catastrophe. Le procédé lui permet ainsi d’échapper au champs du fantastique tout en justifiant l’enjeu vital représenté par Melanie. Mais, l’essentiel ne se trouve pas là, même si cet arrière-plan contribue pour beaucoup au rythme du récit. La grande force du roman repose en effet sur les liens entre Melanie et Mlle Justineau. Entre l’affam au visage d’ange et l’enseignante en proie au dilemme se développe une sympathie contre nature. Mais quelle part d’humanité subsiste dans cette créature enfantine ? Pour Parks et Caldwell, Melanie n’est plus qu’une marionnette sans âme, un parasite mortel contre lequel on doit se prémunir, un spécimen à disséquer afin de trouver un remède au fléau. Insensibles aux signes d’intelligence qui l’animent, ils n’éprouvent aucune empathie pour l’enfant, se montrant à bien des égards aussi peu humain que les affams. En donnant la parole à Melanie, M. R. Carey lui confère également d’une conscience, la dotant de la faculté de discerner le bien et le mal, et par voie de conséquence d’échapper à l’instinct de prédation qui guide instinctivement les affams. Il lui fait découvrir petit-à-petit sa nature à la fois monstrueuse et différente, l’amenant à faire des choix en toute connaissance de cause. Un lent et douloureux processus éducatif, pour ne pas dire d’apprivoisement, dont l’auteur ne nous épargne aucun des errements.

Redoutable page-turner, Celle qui a tous les dons conjugue donc les ressorts du thriller post-apocalyptique aux interrogations du roman d’apprentissage. M.R Carey brode ainsi une histoire où la moralité se mêle à l’adrénaline, troquant le frisson horrifique contre la psychologie, sans oublier cependant de ménager la tension jusqu’à un dénouement définitif et paradoxalement porteur d’espoir.

Celle qui a tous les dons (The Girl with all the Gift, 2013) de M.R. Carey – Réédition Le Livre de poche, avril 2018 (roman traduit de l’anglais par Nathalie Mège)

After Atlas

Quarante années après le départ de l’Atlas pour les étoiles, on s’apprête enfin à révéler le message laissé dans une capsule par Lee Suh-Mi et Cillian Mackenzie, l’Éclaireuse et le directeur marketing à l’origine du voyage sans retour vers la planète où résiderait Dieu. Quarante ans, c’est justement à peu près l’âge de Carlos Moreno, enquêteur efficace du ministère de la Justice de Norope, le gov-corps regroupant le Royaume-Uni et les pays scandinaves. Aussi connu parce qu’il a été abandonné par sa mère dans sa plus tendre enfance, il aimerait que l’événement ne ramène pas à la surface ce passé familial dramatique dont son père ne s’est jamais remis, optant pour la réclusion au sein du Cercle, la secte fondée par Alejandro Casales, dont les membres ont tous été recalés à la sélection de l’Atlas. Pourtant, ce passé se rappelle à son souvenir, non par l’entremise de l’hystérie médiatique autour de la capsule de l’Éclaireuse, mais parce que l’on retrouve le corps démembré du gourou du Cercle dans une chambre d’un hôtel low-tech anglais. À vrai dire, ses supérieurs ne lui laissent guère le choix : résoudre ce crime le plus rapidement possible, et ainsi dénouer la crise diplomatique qui s’amorce entre les trois principaux gov-corps, ou repartir pour dix ans supplémentaires d’esclavage. Dans tous les cas, rien que des mauvais choix.

Avec After Atlas, Emma Newman continue de nous dévoiler le futur esquissé par Planetfall. Cette fois-ci, nous restons sur Terre, découvrant un monde exsangue, en proie aux guerres endémiques, avec un écosystème en lambeaux et des ressources en voie d’épuisement. De puissantes entités supranationales issues du mariage incestueux entre le politique et les firmes transnationales, les gov-corps, se partagent la planète. Cette oligarchie hypocrite et prédatrice assure à la population un minimum vital, dispensé sous forme d’ersatz alimentaires générés par des imprimantes 3D, des jeux massivement immersifs et des informations formatées. Sans cesse dorloté par un Assistant Personnel Artificiel avec lequel il communique via la puce implantée dans son corps, le vulgum pecus semble avoir renoncé à toute velléité de lutte des classes. Quant aux déchus du système, victimes de trafiquants esclavagistes, ils sont ramenés au statut de non-personne, condamnés à une longue existence de servitude pour payer leur dette au propriétaire de leur contrat. De quoi faire passer le Soleil vert de Richard Fleischer pour une douce utopie. Avec After Atlas, Emma Newman malmène nos certitudes, sacrifiant l’humanisme sur l’autel de l’instinct de survie. La rareté et le capitalisme ont accouché d’un monde cauchemardesque où la liberté n’est qu’une illusion qui se monnaye au prix fort. L’autrice use des ressorts du whodunit pour en dresser un tableau sinistre. Une vision que l’on aimerait bien ne pas voir se réaliser et dont pourtant on perçoit les prémisses, tant ses spéculations brassent des thèmes sociétaux familiers. À l’instar de l’enquêteur désabusé du roman noir, mais agissant davantage ici en analyste de données, Carlos cherche à survivre dans un monde vendu à des puissances aveugles aux drames individuels, son personnage contribuant à porter de manière puissante le déroulé d’une intrigue oscillant entre roman noir et spéculations science-fictives.

Bref, dans un registre différent, Emma Newman confirme l’excellent ressenti à la lecture de Planetfall, démontrant par ailleurs la réussite de son passage de la fantasy urbaine à la science-fiction. After Atlas a le charme vénéneux de la dystopie, donnant à réfléchir sur les lendemains qui déchantent. L’autrice nous renvoie ainsi à nos choix présents, sans chercher à faire preuve d’angélisme ou à diaboliser outre mesure. Une qualité précieuse, magnifiée par un art du récit impeccable. On en redemande !

After Atlas de Emma Newman – J’ai lu, coll. «  Nouveaux Millénaires  », 2018 (roman traduit de l’anglais par Patrick Imbert)

La Course

Del et Jenna Hoolman vivent à Sapphire, une station balnéaire au sud de Londres qui a connu des jours meilleurs. Entre les zones dévastées par la guerre et les marais asséchés, aux sols pollués par les effluents toxiques issus de l’exploitation du gaz de schiste, le frère et la sœur traînent un lourd passif familial dysfonctionnel. Del est dingue. Il ne vit que de sa passion pour les smartdogs, les lévriers transgéniques doués de la faculté d’empathie avec leur maître et pisteur. Il adule aussi sa fille Maree, elle-même pourvue d’une affinité naturelle avec les smartdogs. Mais, Maree est enlevée par un gang de trafiquants de drogue pour le contraindre à payer ses dettes. Del ne voit alors son salut qu’en engageant Limlasker, son meilleur lévrier, dans la Delawarr Triple.

Derek et Christy habitent Hastings. Une mère absente, un père malade, le frère et la sœur ont longtemps vécu un quotidien compliqué, aggravé récemment par Derek. Il a en effet violé Christy, rompant le pacte fraternel qui les unissait. Depuis, elle se méfie de ses sautes d’humeur, de son caractère violent et possessif, se réfugiant dans l’écriture pour échapper à l’atmosphère familiale pesante. Elle imagine ainsi un univers alternatif, parfait miroir du sien, où vivent Del et Jenna.

Entre Sapphire et Hastings, Nina Allan nous ballade dans un roman gigogne, entre une version décalée de l’Angleterre, à peine sortie d’une guerre destructrice, et son original, du moins dans une occurrence qui nous est plus familière. Entre notre Angleterre et sa copie métaphorique, plus d’un fait semble à la fois insolite et proche. L’ombre de Londres pèse sur les espaces environnants, d’un côté ravagés par l’industrie des hydrocarbures et la guerre, de l’autre par la déprise économique. Dans la version fictive, on s’adonne à des courses de lévriers disposant de gènes humains pendant que des troupeaux de cétacés gigantesques rendent la navigation périlleuse sur les océans. Pourtant, les êtres humains rencontrent les mêmes difficultés relationnelles, les mêmes peines. Ils se confrontent au racisme, à la maladie, à la violence et à la jalousie. Le réel et la fiction se nourrissent donnant lieu à un enchâssement romanesque dont on garde longtemps un souvenir prégnant.

Si le procédé n’est pas sans rappeler celui de son recueil Complications, il évoque aussi la manière de son complice en écriture et compagnon, Christopher Priest. Dans le jeu des échos autour des mécanismes intimes de l’écriture, dans les ressorts du roman familial, où se dévoilent l’ambiguïté des non-dits et des traumatismes, La Course déploie toute la subtilité de sa construction. Nina Allan sème les indices, acquittant en même temps son tribut à ses inspirateurs littéraires. Elle tisse sa toile, nous emprisonnant dans ses rets, en quête de correspondances textuelles, de liens entre des personnages au caractère ambivalent. Elle montre enfin le caractère malléable d’une réalité ordonnée selon la pluralité des choix et des perceptions, ouvrant la porte à la multiplicité des possibles.

C’est non sans une certaine fascination que l’on referme La Course, séduit par l’étrangeté de l’atmosphère, l’habileté de la construction narrative et la familiarité d’un univers à la fois proche et lointain. A suivre avec Stardust, deuxième recueil paru dans nos contrées.

La Course (The Race, 2016) de Nina Allan – Éditions Tristram, 2017 (roman traduit de l’anglais par Bernard Sigaud

Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale

Avec ce Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale, Denoël Graphic nous propose un bel ouvrage. Certes, l’objet n’est pas une nouveauté complète, du moins pour trois de ces nouvelles, mais il offre un écrin attirant avec sa couverture souple à rabat et les illustrations pleine page de Miles Hyman. D’aucun trouveront peut-être ces dernières anecdotiques. Il est vrai que les dessins de l’illustrateur n’apportent pas grand chose, si ce n’est une plus-value esthétique, histoire de décorer sa bibliothèque. Par contre, du point de vue textuel, il se dégage de l’assemblage des nouvelles de Michael Moorcock une continuité thématique et une atmosphère qui n’est pas pour déplaire à l’amateur de récits introspectifs et contemplatifs. Pour ne rien cacher, Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale relève du meilleur de l’auteur anglais. Assertion non négociable.

« Elle avait un sens plaisant du mélodrame romantique, élevée par des parents qui avaient lu Kipling et les histoires d’espionnage du début du XXe siècle à propos du Grand Jeu. L’endroit lui donnait l’occasion de savourer les souvenirs du Raj. Elle savait très bien que l’Empire britannique n’était plus, et n’entretenait aucune illusion sur ses méfaits, mais la nostalgie pure lui plaisait, raison pour laquelle elle lisait de vieux romans d’Agatha Christie, tout en jugeant déplaisants leurs stéréotypes et leurs positions politiques. »

Dans un monde parallèle très proche du nôtre, la Troisième Guerre mondiale a éclaté, ravageant des continents entiers sous des bombardements aussi aléatoires que destructeurs. L’Afrique et l’Australie ont été ainsi effacés de la carte par des frappes nucléaires massives. Ailleurs, la Russie et les États-Unis se sont ligués contre la Chine et les Slammies, islamistes radicaux engagés dans une lutte à mort contre la culture occidentale. Dans ce monde aux allégeances fluctuantes, Semyon Krechenko, aka Tom Dubrowski, est un agent dormant du FSB. Avant la guerre, il vivait à Londres sous l’identité d’un antiquaire, fréquentant la bonne société britannique et expatriée, pour collecter des informations pour le compte de son supérieur à l’ambassade russe. Rappelé sous les drapeaux, il a combattu dans une unité d’irréguliers et de cavaliers cosaques, avant de retourner à la vie civile en Ukraine, la santé irrémédiablement détériorée par les radiations et les poussières toxiques. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale se veut le témoignage elliptique de son existence en temps de guerre.

On ne trouve guère de science-fiction dans l’œuvre de Michael Moorcock. Tout au plus des OLNI flirtant davantage avec les ressorts de la fiction spéculative telle qu’elle s’écrivait dans la revue New Worlds. C’est de ce genre que relève Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale. Certaines scènes de l’ouvrage semblent même s’inscrire dans une poésie du désastre que n’aurait sans doute pas désavoué J.G. Ballard. Tom Dubrowski y incarne un nouvel avatar du champion éternel, cette créature/création livresque livrée aux caprices d’un destin auquel elle a renoncé de contribuer. Dans une des innombrables itérations du multivers moorcockien, l’agent dormant du FSB emprunte en effet beaucoup de ses traits aux archétypes anti-héroïques prisés par l’auteur britannique. Privé d’identité authentique puisqu’il évolue sous couverture, impuissant à agir, le bougre semble condamné à vivre une existence d’emprunt, dépourvue de passé et sans lendemain. Assez semblable en cela finalement au monde dans lequel il vit, où les incidents de frontières se multiplient entre les grands ensembles géopolitiques, jusqu’à l’apocalypse prévue. Un conflit absurde ou du moins dénué de sens pour le commun des mortels exclus des lieux de décision.

Les six nouvelles dessinent trois arcs narratifs. D’abord l’avant-guerre, période de légèreté un tantinet superficielle où domine un sentiment de solitude (« Danse à Rome », « Escale au Canada » et « Rupture à Pasadena »). Ensuite, le chaos de la guerre vécue sur le terrain, au sein d’une unité combattante dépareillée (« Kaboul » et « Incursion au Cambodge »). Enfin, l’après-guerre où Dubrowski renoue avec sa ville natale, du moins provisoirement (« Le retour d’Odysseus »). Entre l’Europe et l’Asie, en passant par les États-Unis, il accomplit sans état d’âme son devoir, oublieux des origines juives de sa famille, avec juste une once de culpabilité pour son ex-épouse et deux filles grandies loin de lui, croisant la route d’autres femmes, rencontrées durant ses voyages. Des femmes qu’il a aimé ou cru aimer. Des femmes dont la souffrance et la résolution suscitent son admiration, mais qu’il sait ne pas mériter, même si elles lui procurent un répit, ou une illusion de répit. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale est tout entier animé par un sentiment de gâchis tragique, une sourde et lancinante nostalgie. Celle des occasions ratées pour Dubrowski. Des vies multiples qu’il aurait pu poursuivre et qu’il a pourtant laissé tomber, entretenant un spleen nourri de regrets auquel il préfère s’abandonner. Celle d’un monde en proie au chaos, si proche du nôtre que l’on peut en retrouver les grands traits. L’ouvrage recèle aussi des moments intenses, tant pour ses morceaux de bravoure, comme cette charge cosaque contre un convoi de fuyards au pied d’un champignon atomique, renvoyant les gesticulations du baron von Ungern au rang de jeux de récréation, que pour ses moments intimes, propice à l’introspection et à l’empathie.

En six courts récits, Michael Moorcok convoque ainsi toute l’absurdité humaine, suscitant des visions dantesques et livrant des portraits féminins empreints de délicatesse. Bref, voici un titre très recommandable qui se pare même de la qualité d’incontournable pour les fans absolus de l’auteur. J’en suis, c’est dire si tout est foutu.

Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale de Michael Moorcock et Miles Hyman – Éditions Denoël, collection « Denoël Graphic », septembre 2018

Les Ferrailleurs du Cosmos

Fix-up réunissant douze textes, pour certains inédits dans l’Hexagone, Les Ferrailleurs du Cosmos n’usurpe pas le qualificatif de pulp, terme lui valant l’honneur de paraître dans la collection chapeautée par Pierre-Paul Durastanti. Lecture légère, pour ne pas dire séminale, l’ouvrage ressuscite cette occurrence de la science-fiction où l’on ne s’embarrassait guère de vraisemblance scientifique, préférant se concentrer sur le dépaysement, l’aventure, le fun, le frisson, bref toutes les composantes d’un âge d’or immuable, illustré par les revues à bon marché paraissant jadis aux États-Unis.

Les Ferrailleurs du Cosmos met en scène les aventures de l’équipage du Loin de chez soi, modeste vaisseau de prospection, habitué à bourlinguer d’une épave à une autre afin d’en récupérer les composantes monnayables sur le marché de l’occasion. Un trio réunissant Ed, le pilote et capitaine au cœur d’artichaut, Karrie, l’ingénieure bourrue et fidèle, et Ella, dernière arrivée au sein de l’équipage, beauté à la sensualité redoutable dont l’épiderme moka héberge l’architecture logique d’une IA.

Ensemble, ils embarquent pour des aventures bigger than life, naviguant d’une planète à une autre via le videspace, slalomant au cœur des ceintures d’astéroïdes pour échapper aux drônes-tueurs lancés à leur poursuite par la puissante Hayakawa corporation, une société interplanétaire plus attachée à ses bénéfices qu’à l’existence humaine, ou encore neutralisant de dangereux extraterrestres criminels. On visite aussi en leur compagnie des planètes perdues où les vestiges de civilisations disparues retournent à la poussière. On se frotte à des mondes totalitaires, semant les graines de la révolution. On affronte les velléités génocidaires de prophètes illuminés ou des monstres à l’appétit gargantuesque cherchant à subjuguer les foules, histoire de se caler une dent creuse. Sans oublier, la sempiternelle race extraterrestre belliqueuse, prompte à dégainer le pistolet laser pour régler son compte à l’altérité. Bref, l’équipage du Loin de chez soi n’a guère le temps de s’ennuyer.

Si, avec Les Ferrailleurs du Cosmos, Eric Brown acquitte sa dette aux grands maîtres du genre, les Edmond Hamilton, E.E. Smith, Jack Williamson et autre Leigh Brackett, il le fait avec une distanciation toute britannique, pratiquant un second degré subtil. Ella n’est pas en effet l’ingénue un tantinet nunuche qu’il faut sauver des pseudopodes d’une entité cosmique maléfique. Grâce à ses capacités surhumaines, elle tire plus d’une fois l’équipage du Loin de chez soi des griffes et autres tentacules d’entités malveillantes, démasquant les faux-semblants ou faisant échouer les embûches, au grand dam d’un Ed complètement subjugué par sa beauté et d’une Karrie navrée de voir son compagnon retourner à l’état d’adolescent libidineux.

D’aucuns jugeront certaines trouvailles amusantes, comme cet extraterrestre en trois segments dirigé par une conscience commune. D’autres pointeront la profondeur assez étonnante des thématiques, une profondeur teintée de noirceur effaçant le premier degré et la naïveté inhérente au space opera. Personnellement, c’est plutôt la relation entre Ella et Ed qui a titillé mon intérêt, relation ne se cantonnant pas simplement à l’amourette cucul comme on aurait pu le craindre. En fait, Eric Brown désamorce très rapidement le sentimentalisme qui semblait pointer le bout de son minois adorable, détournant les poncifs du genre pour poser les pièces d’un dilemme déchirant, dont on mesure toute la charge émotionnelle et la gravité, longtemps après avoir refermé le livre. Trop fort !

Les Ferrailleurs du Cosmos (Cycle « Salvage », 2013) de Eric Brown – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », mars 2018 (Fix-up traduit de l’anglais par Erwann Perchoc & Alise Ponsero)

Dans la toile du temps

Sur le « Monde de Kern », on guette depuis des millénaires le chant énigmatique de la Messagère. Des équations mathématiques qui enchantent les sens mais posent aussi la question de l’origine de l’intelligence. Avant d’être transformé en terre habitable, le « Monde de Kern » a été au cœur d’un projet d’ampleur prométhéenne. Après avoir terraformé la planète, y avoir importé le biotope terrestre, l’humanité a tenté de l’ensemencer avec une espèce suffisamment évolué pour lui servir de domestique, quitte à forcer la nature à l’aide d’un nanovirus. Hélas, des dissensions internes ont provoqué l’écroulement de la civilisation humaine. Des décennies de guerre civile où les belligérants ont déployé un arsenal effrayant, pollué définitivement la biosphère terrestre, éradiquant au passage toute intelligence artificielle dans les colonies. Un âge glaciaire s’ensuivit, une longue pause permettant aux survivants de reconstruire une société industrielle fragile, mais précaire. À l’heure où leurs successeurs quittent une Terre désormais hostile à la vie, que s’apprêtent-ils à découvrir sur le « Monde de Kern » ? Un nouvel Éden où fonder une civilisation viable ? Ou une planète peuplée de concurrents acharnés à les repousser dans les poubelles de l’Histoire ?

Nul doute que Dans la toile du temps devrait ravir les amateurs d’une science-fiction ouverte sur les possibles, faisant des sciences et technologies l’objet de vertigineuses spéculations. Sur ce point, le roman d’Adrian Tchaikovsky tient toutes ses promesses, et bien davantage si l’on en juge son dénouement ouvert, appelant des développements ultérieurs. Hélas, la caractérisation des personnages n’apparaît pas exempte de faiblesses. Rien de dramatique, mais de quoi gâcher toute une partie de la narration du roman, on va y revenir.

La quatrième de couverture dresse un parallèle entre ce roman et le cycle de l’Élévation. Indépendamment du processus de l’Exaltation, évolution programmée vers l’intelligence et la conscience de soi d’une autre race par le truchement d’un virus mutagène, la comparaison avec la série de David Brin ne paraît pas abusée, l’auteur américain étant même crédité par l’intermédiaire d’un astronef portant son nom. Pour autant, on pense aussi à Gregory Benford, voire à Vernor Vinge, en particulier à son roman Aux Tréfonds du ciel et à ses araignées pensantes.

Dans la toile du temps pourrait être surnommé les araignées dans l’espace. Après les calamars de Stephen Baxter, les homards de Charles Stross, une variété d’araignée, la Portia Labiata, sert de cobaye aux spéculations documentées d’Adrian Tchaikovsky. L’une des trames du roman est entièrement dédiée à l’évolution d’une souche de Portia, génération après génération, vers la civilisation technologique, transformations génétiques et mémétiques y comprises. Cet axe du récit apparaît comme le plus passionnant. On suit les progrès de cette population d’arachnides, via le point de vue de plusieurs individus, femelles ou mâles. Sur un laps de temps s’étendant sur des milliers d’années, Portia, Fabian, Bianca, Viola, nous guident sur le long chemin de l’intelligence, de la conscience de soi et d’autrui, puis de l’édification d’une société organisée, apte à échafauder des réalisations communes. Un chemin, bien sûr, semé d’embûches, de guerres territoriales contre d’autres espèces animales, notamment les fourmis, ne faisant pas l’économie des pandémies liées à la surpopulation et des conflits internes, y compris religieux lorsque les signaux de la Messagère sont interprétés comme des oracles. Un cheminement optant pour des solutions techniques différentes, adaptées à la morphologie, à la chimie et à la perception du monde des araignées et de leurs voisins, qui donne naissance à un modèle sociétal original, une sorte d’anarchie souple organisée en réseaux. Bref, un struggle for life stimulant, non dépourvu d’une dimension sociale, notamment pour ce qui concerne la lutte pour l’égalité des sexes, dont les enjeux sont ici inversés du fait de l’atavisme des araignées.

Malheureusement, la seconde trame ne paraît guère convaincante. Avec le retour des hommes, du moins de leurs descendants affaiblis, condamnés à cannibaliser les antiques technologies pour survivre, Dans la toile du temps joue avec les ressorts du thriller. Une énième lutte pour la suprématie débouchant sur un happy-end optimiste et fédérateur qui paraît un tantinet bâclé, tant le dénouement se révèle précipité. Mais surtout, bon nombre de personnages humains sont complètement ratés, n’offrant au mieux qu’une psychologie brossée à (très) gros traits. Entre l’ingénieure Lain dont on peine à percevoir les motivations, l’autoritarisme de Guyen, le commandant de l’arche stellaire, et la pusillanimité agaçante de Holsten, l’historien linguiste de l’équipage, Adrian Tchaikovsky déploie une belle galerie de stéréotypes dont les faits et gestes sont au mieux prévisibles, au pire d’un ennui cosmique.

En dépit de ce bémol de taille, Dans la toile du temps demeure pourtant un roman de science-fiction fort recommandable. Un récit porteur d’une altérité fascinante qui résiste avec vigueur à l’écueil de l’anthropomorphisme. Et puis, rien que pour découvrir une civilisation développant une technologie non numérique, fondée sur la programmation de robots biologiques via un usage raisonné des phéromones. Rien que pour suivre l’évolution et l’histoire d’une espèce différente, avec un luxe de détails rarement superflu, le roman Adrian Tchaikovsky se révèle comme un must-read.

Dans la toile du temps (Children of Time, 2015) de Adrian Tchaikovsky – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2018 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)