Les Univers multiples

Pierre d’achoppement de nombreuses conversations érudites, la définition de la SF agite périodiquement un genre à la recherche d’une identité, ou du moins essayant de comprendre les motifs de son désaveu parmi une intelligentsia prompte à exclure. Pourtant, il suffit de lire la série des « Univers Multiples » (« Manifold » chez nos cousins de la perfide Albion) pour expérimenter l’intuition de Norman Spinrad. Pour l’auteur américain, la SF semble être en effet la seule forme de littérature vraiment en prise avec son époque, explorant la réalité multiple dans laquelle nous vivons.
Un message parfaitement reçu par Stephen Baxter puisque l’on retrouve bien chez l’auteur britannique cette volonté de dévoiler la multitude des possibles. Une détermination conjuguée à un désir quasi-prométhéen de pousser l’humanité hors de son berceau terrestre pour l’amener à accomplir son destin d’espèce intelligente, pour la forcer à s’affranchir du carcan bureaucratique, économique, idéologique et religieux l’empêchant de coloniser l’espace.
De fait, Baxter n’a de cesse dans ses romans, astucieux cocktails de sense of wonder et de hard science, de vilipender la frilosité des institutionnels, refaisant au passage l’histoire de la conquête spatiale avec Voyage. Il déplore également la perte de l’esprit pionnier rappelant la fragilité de l’humanité et son caractère éphémère au regard de l’histoire de l’univers.

phase_space_ukParu dans l’Hexagone entre 2007 et 2008, la série des « Univers Multiples » gravite autour du paradoxe énoncé en 1950 par le célèbre physicien Enrico Fermi. Au cours d’un repas avec des collègues, le scientifique s’interroge sur la possibilité d’une vie et d’une visite extraterrestre. Constatant que notre soleil est une étoile jeune à l’échelle de la galaxie, il formule la question suivante : « S’il y a des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient déjà être chez nous. Où sont-ils ? »
À ce paradoxe, Baxter répond en plusieurs points, déclinant ses propositions en trois épais romans. À l’instar de David Bowman, Reid Malenfant y apparaît comme le moteur d’une variation thématique riche en trouvailles sidérantes. Un personnage fort, certes quelque peu monolithique, animé par son obstination à rallier l’espace et les étoiles. Autour de lui, diverses réalités se déploient, se faisant et se défaisant au gré des extrapolations scientifiques et science-fictives de l’auteur britannique.
En guise d’ouverture, Temps propose au lecteur un véritable feu d’artifice d’idées, de théories et de notions scientifiques, toutes plus vertigineuses les unes que les autres. Le propos n’est pas sans rappeler les perspectives cosmiques, pour ne pas dire métaphysiques, d’Olaf Stapledon, ou encore celles d’H.G. Wells dans La Machine à explorer le temps, roman pour lequel – ce n’est sans doute pas un hasard – Baxter a imaginé une suite.

tempsTemps explore l’hypothèse d’un univers dépourvu de toute autre forme de vie intelligente. À la question de Fermi « Où sont-ils ? », il répond nulle part. Et ce n’est pas la vision du futur offerte par un artefact venu de l’avenir, la perspective d’une fin du monde probable ou l’apparition de mutants aux desseins mystérieux qui rassure l’humanité. Bien au contraire, ces faits l’accablent et l’affolent, ressuscitant les pires réflexes de préservation de l’espèce.
Par le biais de la physique quantique, Stephen Baxter nous projette à la fois dans l’avenir, au terme de l’univers, et dans l’arborescence des possibles. Deux interrogations lancinantes traversent le roman. Que deviendra l’intelligence une fois l’humanité disparue ? Comment parvenir à vaincre l’entropie ? À ces questions, l’auteur britannique apporte des réponses époustouflantes, sans omettre d’user d’un des points forts de la SF : adopter le point de vue de l’autre, l’étranger, l’inhumain, ici incarné par des calmars génétiquement modifiés. On en redemande.

espaceSitué en un même temps et un même lieu, mais sur une ligne parallèle, Espace joue la carte du foisonnement, l’intrigue linéaire cédant la place à une succession de récits entrecoupés d’ellipses temporelles. Cette fois-ci, Stephen Baxter use et abuse de la profondeur de champ de l’univers, déroulant son histoire sur quelques milliers d’années. Le procédé a de quoi réjouir l’amateur avide de spéculation science-fictive, cependant il faut reconnaître que le récit se montre beaucoup plus décousu, accusant de sérieux coups de mou, même si le final reste toujours aussi vertigineux.
Au paradoxe de Fermi, l’auteur britannique répond ici par une autre question : « pourquoi les extraterrestres n’arrivent-ils que maintenant ? » Baxter imagine en effet que la vie est présente partout dans l’univers. Sous diverses formes, elle grouille littéralement affichant ses manifestations passées et présentes aux yeux d’une humanité désormais ravalée au rang d’espèce superflue. Toutefois, si la vie intelligente abonde et prolifère, affrontant avec succès ou non ses démons intérieurs, pourquoi aucune civilisation extraterrestre n’est-elle parvenue à conquérir et dominer la galaxie ? Guère pressé d’apporter une réponse, l’auteur britannique nous ballade d’un lieu à un autre. Des déplacements dans l’espace et le futur – conformément au principe de la physique d’Einstein – accomplis via des portails convertissant la matière en lumière. Ces voyages permettent à Stephen Baxter de mettre en scène des formes de vie étranges et de balayer quelques millénaires d’évolution de l’humanité dans une perspective fort peu réjouissante, il faut le reconnaître. Ces diverses spéculations ne tempèrent malheureusement pas complètement la déception. Après Temps, Espace fait un peu l’effet d’un brouillon un tantinet indigeste.

origineAvec Origine, troisième volet de la série, exit la Terre, l’univers et le reste… Baxter plante le décor sur une Lune rouge dont les vagabondages dans l’infinité des réalités l’amène à moissonner de façon aléatoire la vie à la surface de la Terre. Malenfant et ses compagnons découvrent ainsi un monde où coexistent plusieurs espèces d’hominidés, dont l’une d’entre-elles semble avoir atteint un stade d’évolution supérieur à celui de l’Homo sapiens. Ils rencontrent également quelques contemporains issus d’une réalité alternative, notamment des Anglais provenant d’une Terre où les États-Unis n’existent pas et où l’Homme de Néanderthal n’a pas disparu.
Si les prémisses du roman paraissent stimulantes, on déchante assez vite. Origine s’apparente à une purge longue et douloureuse. Une sorte de Au cœur des ténèbres chez les pithécanthropes écrit par un Homo guère habilis. À vrai dire, Baxter tire à la ligne, ne nous épargnant rien des soucis digestifs de ses personnages et de leurs tracas quotidiens. Le récit se cantonne à une interminable litanie de scènes de viol, de cannibalisme, de torture et d’actes de barbarie, sans que l’on ne ressente une quelconque progression dramatique. C’est juste gore et vain. À sa décharge, l’auteur britannique ne choisit pas la facilité, adoptant avec maladresse le point de vue de quelques hominidés. Ceci n’excuse toutefois pas les nombreuses pistes qu’il laisse en friche, préférant donner libre cours à son penchant pour la Préhistoire et l’évolution. Quant au paradoxe de Fermi, il se réduit à la portion congrue, se résumant à une nouvelle question à laquelle Baxter apporte une réponse bâclée dans les cent dernières pages.

Au final, si Temps paraît incontournable, on ne peut manifester autant d’enthousiasme pour Espace. Quant à Origine, mieux vaut passer outre pour sauter directement à la case Phase Space, histoire d’achever la série des « Univers Multiples » sous de bons augures. Un recueil de vingt-cinq nouvelles, hélas toujours inédit en français. Avis aux éditeurs…

Série les « Univers Multiples »

  • Temps (Manifold : Time, 1999) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2010 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Espace (Manifold : Space, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, février 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Origine (Manifold : Origin, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)

L’Océan au bout du chemin

« Je vais te confier quelque chose d’important. Les adultes non plus, ils ressemblent pas à des adultes, à l’intérieur. Vu de dehors, ils sont grands, ils se fichent de tout et ils savent toujours ce qu’ils font. Au-dehors, ils ressemblent à ce qu’ils ont toujours été. A ce qu’ils étaient lorsqu’ils avaient ton âge. La vérité, c’est que les adultes existent pas. Y en a pas un seul, dans tout le monde entier. »

Il était un fois, quelque part en Angleterre…

A la quête de son âme d’enfant, le narrateur revient dans la région de sa jeunesse, s’immergeant dans ce passé qui lui colle aux semelles comme de la glaise. Un temps et un lieu où l’on faisait d’une simple mare un océan infini et où le voisinage avait connaissance de secrets remontant à un âge antédiluvien, avant la Création même de l’univers. Une époque où les mauvais rêves pouvaient faire irruption dans le quotidien pour le transformer en cauchemar et où l’on pouvait servir de porte à des monstres venus des limbes pour plier la réalité à leurs noirs desseins. Un âge d’or, pas encore déserté par la magie et dépourvu de duplicité. Mais la mémoire est chose fuyante, malléable et fragile. Elle alimente la nostalgie ne retenant du passé que les meilleures choses, et parfois les pires…

On devrait surnommer le roman de Neil Gaiman, l’Emmerdement au bout du chemin. La faute à une intrigue mollassonne, dépourvue de véritable tension dramatique. La faute aussi à un imaginaire à l’étiage, dont les motifs semblent tous empruntés à Coraline. En fait, L’Océan au bout du chemin ne transgresse pas grand chose, du moins pas grand chose que l’on ait déjà lu chez l’auteur anglais. L’émerveillement cède le pas au déjà-vu et l’horreur à un ennui gêné, celui de l’ami obligé de supporter les mêmes blagues éculées pendant un repas de fête.

D’aucuns pourraient juger mon avis amer, voire excessif. Il est à la mesure de la déception éprouvée en lisant ce conte que je me suis forcé de terminer, certes en sautant un tantinet les pages. Avec L’Océan au bout du chemin, Neil fait du Gaiman, sans véritable éclat, pour ainsi dire en pilotage automatique. Il applique sa sempiternelle recette, une pincée de nostalgie ici, des réminiscences de l’enfance là, le tout saupoudré de cet humour décalé propre aux Anglais. Il compose un conte certes sympathique, se voulant accessoirement effrayant, sans parvenir à aucun moment à susciter un embryon d’émotion. J’ai pourtant essayé de creuser la trame du récit pour y déceler la pépite, la trouvaille langagière apte à stimuler mon intérêt. Je n’ai trouvé que du sable, celui m’irritant la pupille et me poussant dans les bras de Morphée.

Bref, après avoir longtemps abandonné l’univers du romancier, Coraline avait su trouver les mots et l’atmosphère pour réveiller mon enthousiasme. L’Océan au bout du chemin risque de l’assoupir à nouveau. Définitivement ? Qui sait, d’autant plus qu’un nouveau roman doit paraître prochainement dans nos contrées…

ocean_bout_cheminL’Océan au bout du chemin (The Ocean at the end of the lane, 2013) – Réédition J’ai lu, février 2016 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

Anno Dracula

Londres, 1888. La cité est en proie à la terreur. Celle du Prince consort Vlad Tepes dont les pals et les décrets d’internement frappent aveuglément la population. Mais depuis peu, un mystérieux tueur massacre les prostituées du quartier de Whitechapel, s’en prenant exclusivement à celles ayant subit la transformation. Surnommé Scalpel d’Argent, puis Jack, il les égorge, les éviscère puis les décapite avec une sauvagerie qui fait frisonner d’horreur jusqu’à la canaille des bas-fonds. Sommé d’arrêter le monstre, Scotland Yard fait appel à Geneviève Dieudonnée pour l’aider dans son enquête. Il ne faudrait pas en effet provoquer le Prince consort dont le mariage avec la Reine Victoria a déjà entraîné des troubles entre les non-morts et les sang-chauds. Un vampire à la tête de l’Empire où le soleil ne se couche jamais ! La situation a de quoi agacer et attiser la colère des plus rétifs. Déjà, tout ce que Londres compte comme agitateurs, esprits libres et radicaux recommence à s’agiter. La rumeur des méfaits de ce Jack inquiète également les membres du Diogene’s Club, au point de les faire dépêcher leur meilleur agent sur les lieux pour en explorer les zones d’ombre.

Anno Dracula a la saveur d’une madeleine de Proust pour l’amateur de littérature fantastique et policière, de roman feuilleton et de fantaisie historique. Kim Newman transforme la cité de Londres en un creuset foisonnant où des personnages fictifs et réels se côtoient avec le plus grand naturel. Il nous offre ainsi un précipité référencé et ludique, revisitant, un peu à la manière de Philip José Farmer, le mythe vampirique et quelques icônes littéraires classiques.

anno-dracula-weddingL’argument de départ du roman de l’auteur anglais a le mérite d’être simple. Le Comte Dracula n’ayant pas été vaincu par Van Helsing et ses sbires, il imagine que le voïvode maléfique a conquis le cœur de la Reine Victoria et le titre de Prince consort. Le vampirisme n’étant plus un mythe relevant du folklore passéiste, ses nombreux congénères s’affichent désormais sans complexe, des caniveaux de l’East End aux palais orgueilleux de l’Empire, suscitant de nombreuses conversions parmi les sang-chauds, au grand dam des fanatiques religieux qui pullulent dans la capitale britannique. Pourtant aux yeux des diverses lignées de non-morts, Vlad Tepes n’est qu’un parvenu. Un rustre décadent dont le sang vicié ne conduit qu’à la déchéance.

Pour autant, le vampirisme ne bouleverse pas la hiérarchie de la société. Embrasser la condition de non-mort ne permet aucune ascension sociale. L’alcoolisme continue de faire des ravages chez les vampires issus des plus basses couches de la population et les prostituées de l’East End proposent un autre genre d’extase, contre un peu de sang. Dans certaines ruelles, il est même habituel de voir des misérables promener leurs enfants en laisse, comme une confiserie offerte aux nosferatus en échange de quelques guinées. Mais surtout, le vampirisme ne garantit pas l’immortalité absolue. Un vampire peut mourir, tué par une balle en argent ou toute autre arme recouverte de ce métal. Il peut aussi trépasser très rapidement par imprudence, surtout dans les premières années de sa transformation. Enfin, le Baiser des ténèbres ne restaure pas la jeunesse. Il fige la personne à l’âge de son initiation, vices et mauvaise hygiène de vie (peut-être devrais-je dire de non-vie) y compris.

Sur cette trame inventive, Kim Newman déploie toute son érudition pour animer une intrigue tordue, fertile en rebondissements et fausses pistes. Il s’amuse beaucoup, distillant les clins d’œil et les allusions, sans oublier à aucun moment de garder une certaine cohérence, même s’il tire un tantinet à la ligne.

En dépit de ce léger bémol, on ne s’ennuie pas un instant en lisant Anno Dracula. Par son originalité et sa culture, le roman de Kim Newman se révèle une lecture sympathique et distrayante. De quoi éprouver quelques réminiscences agréables, en attendant de découvrir sa suite avec Le Baron rouge sang.

Additif : On recommandera aux éventuels curieux, l’édition augmentée d’un copieux paratexte et d’une nouvelle intitulée « Les morts voyagent vite ».

anno_draculaAnno Dracula (Anno Dracula, 1992) de Kim Newman – Réédition Livre de poche, avril 2014 (Roman traduit de l’anglais par Thierry Arson et Maxime Le Dain)

Alternative Rock

Publié en 2014 chez Folio SF, l’anthologie Alternative Rock est parue à l’occasion d’une opération commerciale et thématique menée autour du Rock et de la Science-fiction. L’ouvrage accompagnait la réédition de Le Temps du Twist de Joël Houssin, Armageddon Rag de George R.R. Martin et Fugues de Lewis Shiner. Excusez du peu, on ne peut pas vraiment parler de perdreaux de l’année. Oscillant entre l’hommage besogneux, l’uchronie personnelle et la réinterprétation des mythes du Rock, Alternative Rock peine pourtant à convaincre, malgré un sujet excitant et au fort potentiel transgressif. Sur les cinq nouvelles, seules deux tirent en effet leur épingle du jeu, les autres ne suscitant au mieux qu’un ennui poli. Pas facile de composer une partition honorable avec cinq textes dépareillés.

En ouverture de l’anthologie, Stephen Baxter glose autour d’un douzième album des Beatles, objet improbable composé avec les morceaux provenant de leur carrière solo postérieure, manière pour l’auteur de sous-entendre que rien ne se perd rien se crée, tout se transforme. Une impossibilité dans l’univers des deux personnages du récit et a fortiori dans le nôtre, mais peut-être pas dans un univers parallèle… En dépit de tout l’amour que voue Baxter aux Fab Four, il échoue malheureusement, ne parvenant pas à transmettre une once d’émotion avec ce texte en forme de tracklist mollassonne et soporifique. Bref, « Le Douzième album » ne soulève pas les foules, encore moins celle des groupies en furie. Il aurait même plutôt tendance à les anesthésier.

Continuons avec « En tournée », nouvelle écrite à six mains par Gardner Dozois, Michael Swanswick et Jack Dann. Si l’atmosphère de ce texte ne manque pas d’intérêt, l’argument de départ pourrait tenir tout entier sur un timbre poste. Ressusciter trois icônes du Rock disparues tragiquement, pour les faire participer ensemble à un unique concert, paraît en effet pour le moins une idée bien maigre. Mais, la touche de fantastique un tantinet désuète, qui n’est pas sans rappeler le décor d’un épisode de la série Twilight Zone, fait passer la pilule. Un fait dont Gardner Dozois est lui-même bien conscient, entre deux déclarations d’autosatisfaction.

On monte un peu en puissance avec « Elvis le rouge » de Walter Jon Williams. Hélas, le soufflé retombe très vite, une fois la situation de départ posée. L’auteur américain ne parvient pas en effet à donner suffisamment d’épaisseur à son Working Class Hero pour que celui-ci incarne une version alternative du King convaincante. Et la pirouette finale ne réussit pas à redresser la situation.

Premier point d’orgue de l’anthologie, « Un chanteur mort » s’attaque à l’un des tropes du Rock : l’idole fracassée en plein succès. « Vivre vite, et mourir jeune » La formule semble désormais une belle connerie pour le fantôme de Jimi Hendrix, embarqué dans une road story entre Londres et l’Écosse, via le Yorkshire. Pour le guitariste gaucher, l’heure est désormais à la désillusion et à la nostalgie. Avec ce texte, Michael Moorcock acquitte bellement son tribut à Hendrix qu’il a croisé à Londres une ou deux fois lorsqu’il fréquentait le milieu. Les amateurs ne rateront d’ailleurs pas la petite allusion au groupe Hawkwind. Il se livre également à une démystification du discours naïf autour du show-business et de sa supposée conscience sociale.

« Snodgrass » de Ian R. MacLeod achève l’anthologie sur une touche de cynisme et de provocation impeccable. Dans cette nouvelle, les Beatles ont connu succès et longévité, mais sans John Lennon. Le bonhomme a quitté le groupe dès 1962 sur un coup de colère, refusant de se compromettre avec les pontes de l’industrie musicale. Trente ans plus tard, il ressasse ce mouvement d’humeur, entre amertume et ivrognerie, hébergé à Birmingham chez une prostituée compatissante. Jusqu’au jour où sa trajectoire vient croiser celle des Fab Four vieillissants, en tournée dans la cité pour jouer leur merde, et celle de Mark David Chapman. Avec ce portrait pathétique et rugueux de Lennon, Ian R. MacLeod accouche du meilleur texte du recueil. Dans une veine assez proche de Dan Fante, l’auteur anglais attaque au pic à glace l’icône du rock, parvenant à le rendre touchant dans son rôle de loser magnifique.

Au final, si Alternative Rock ne tient pas toutes les promesses esquissées par son sommaire, l’anthologie propose tout de même deux excellentes nouvelles justifiant à elles seules sa lecture. C’est toujours ça de pris.

A45831-Alternative rock.inddAlternative Rock – Anthologie de Stephen Baxter, Gardner Dozois, Jack Dann, Michel Swanwick, Walter Jon Williams, Mickael Moorcock et Ian R. MacLeod – Editions Folio SF, 2014 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Pierre Pugi)

Eric

Eric, jeune adolescent boutonneux de treize ans à peine, l’âge d’or pour les choses avec des boulons, se pique de démonologie. En invoquant un démon (que Belzébuth me tripote), histoire d’exaucer trois vœux lui tenant à cœur (et à d’autres organes que la morale réprouve), il provoque le retour de la pire calamité qu’ait jamais connu le Disque-Monde. Aaargl ! D’aucuns auront immédiatement reconnu, du moins ceux ayant lu Sourcellerie, Rincevent et son bagage à mille-pattes et une bouche.

« Je veux la domination des royaumes du monde. Je veux rencontrer la plus belle femme de tous les temps et je veux vivre pour toujours. »

Faisons court. Cette variation autour du mythe de Faust, évoqué de manière fort lointaine, se révèle fort décevante. On a connu Terry Pratchett plus inspiré et surtout plus enjoué. Ici, rien de tout cela. Les trois vœux d’Eric servent de prétexte à un périple dans le temps et l’espace, jalonné de rencontres supposées amusantes, jusqu’aux origines de l’Univers, via un détour par les jungles du Klatch central, où Rincevent et Eric contribuent à modifier les habitudes cultuelles des autochtones, et la fin de la guerre de Tsort, qui finalement aura lieu et se déroulera comme prévu par l’Histoire, malgré les tentatives de détournement piteuses de nos deux voyageurs.

Hélas, malgré toute ma bienveillance, j’ai dû me faire une raison. Eric est un épisode mineur, voire dispensable, des « Annales du Disque-Monde ». Un ectoplasme de roman satirique. Après un argument de départ prometteur, les running gags s’essoufflent en effet rapidement, Terry Pratchett ayant troqué ses saillies drolatiques contre une version plus asthmatique. Seul le sandwich oeuf-cresson titille un instant les zygomatiques (merci les Monty Pythons), et encore, avec beaucoup d’indulgence. Quant à l’intrigue, elle se dénoue l’aiguillette de manière besogneuse, n’accouchant que de péripéties molles et d’un final somme toute attendu.

Bref, on s’ennuie ferme, tournant les pages sans conviction avec une seule idée en tête : oublier ce volume calamiteux des « Annales du Disque-Monde ». Vite ! Vite ! Le suivant !!

ericFaust Eric – « Les Annales du Disque-Monde » (Faust Eric, 1990) de Terry Pratchett – Éditions de l’Atalante, 1997 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

Vermilion Sands

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Entre Red Beach et West Lagoon, Vermilion Sands se détache tel un mirage sur fond de mer ensablée. Lieu de villégiature estivale d’une colonie de riches oisifs, la station balnéaire semble émerger des œuvres conjointes de Salvador Dali et de Frank Lloyd Wright. Comme un rêve éveillé marqué par diverses névroses et une lassitude balnéaire provoquée par des bains de soleil répétés. Un tropisme propice à toutes les déviances et expérimentations artistiques évoluant au gré des fantasmes et de la fortune de ses habitants.

Dans ce creuset où l’extraordinaire paraît banal et l’ordinaire se teinte d’excentricité, il n’est pas rare de croiser des sculpteurs de nuages à l’œuvre sur le bord de l’autoroute, en quête d’un éventuel mécène, ou d’entendre les chants stridents, quasi-hypnotiques, des sculptures soniques proliférant comme du chiendent dans les récifs de sable. Pour peu que le porte-monnaie suive, on peut y acquérir des fleurs douées pour l’art lyrique et les caprices ou une garde-robe complète confectionnée en biotextile dont l’étoffe vivante chatoie sans cesse au point d’ouvrir les portes de la perception. Et si l’on souhaite s’enraciner pour un temps, pas de problème. Les demeures à louer abondent, restituant sans rechigner l’humeur changeante de leurs occupants. Un must !

Riches veuves ou héritières, magnats du cinéma et vedettes du septième art, artistes maudits et célébrités adulées par les galeristes, tous ne s’y sont pas trompés. Vermilion Sands est le lieu où il faut se rendre, où il faut être vu. À la condition de prendre garde aux raies volantes, omniprésentes, dont le fourreau cache un dard venimeux redoutable. À la condition de ne pas succomber aux illusions tissées par quelque femme fatale, à la dérive, ou aux obsessions des dilettantes opulents hantant les lieux.

En dix nouvelles, J.G. Ballard dresse le portrait d’un futur chimérique correspondant à une banlieue exotique de son esprit. Un paysage intérieur empruntant à la fois au rêve, teinté de cauchemar, et à la dramaturgie antique. Une sorte de restitution picturale, symbolique, de son imagination. L’union de Psyché, Éros et Thanatos. Car Vermilion Sands apparaît bien comme un décor dont l’apparence idyllique masque une nature plus anxiogène. Un décor dont les ors se ternissent et les couleurs gaies se craquèlent. Le reflet d’une période faste en train de s’achever. Une pantomime où les relations d’amitié s’avèrent superficielles et sans lendemain, où l’amour tient davantage de la prédation que de la communion.

Privé de sa volonté, on se laisse porter par les vagabondages des personnages, happé par les dangereuses visions d’un auteur en proie à un spleen contagieux. Et l’on arrive, sans vraiment en comprendre le cheminement, à la seule conclusion possible. Ne pas lire Vermilion Sands serait une faute impardonnable.

Aparté : Certaines éminences de l’Internet m’ont signalé que la traduction n’était pas tip top. Dont acte.

vermilion sandsVermilion Sands de J. G. Ballard – Réédition Tristram, collection « Souple », janvier 2013 (édition augmentée établie par Bernard Sigaud)

Le Dernier loup-garou

Jake est une légende. Du genre monstrueux. Dernier de son espèce depuis que l’Organisation Mondiale pour la Prédation des Phénomènes Occultes a éliminé Wolfgang le Berlinois, il s’attend désormais à périr, une balle en argent en plein cœur. Pourtant, la perspective ne lui fait pas peur, du moins elle ne l’effraie plus. Il l’envisage même sereinement, comme une libération, après environ cent soixante-quatre années à fuir, à changer d’identité et à se cacher entre deux pleines lunes. Pour cette raison, il écarte toutes les propositions de Harley, son ami et confident, se refusant à laisser son destin lui échapper une fois de plus. Tiraillé par une faim de loup lui fouaillant sans pitié les entrailles, pourchassé par Grainer, le numéro 1 de la Chasse à l’OMPPO, prêt à sonner l’hallali pour lui donner le coup de grâce, Jake n’a plus guère de temps à perdre pour choisir où il doit mourir.

A l’opposé de la figure spectrale du vampire, le loup-garou incarne dans la littérature et le cinéma fantastique une sauvagerie bestiale. Pont entre l’homme et la bête, ses manifestations se caractérisent surtout par leur férocité impitoyable provoquée par une faim insatiable. A la lecture du Dernier loup-garou, on se rend vite compte que Glen Duncan connaît les fondamentaux de la lycanthropie. Éléments mythologiques et folkloriques comme ajouts cinématographiques, l’auteur britannique a révisé ses classiques. Toutefois, il ne se contente pas de les rejouer, comme un habile faiseur, brodant une énième version de la Malédiction. Il investit le genre avec une bonne dose d’humour, de sexe explicite et de violence, adoptant ici le point de vue de la bête. Quoi de plus naturel dans un monde ayant érigé la prédation en modèle économique. Sous la plume de Jake, l’humanité paraît totalement inhumaine. Plus que le loup-garou qui ne fait après tout que répondre à un impératif inscrit dans sa chair. Lorsque la pleine lune se lève, le monstre se dépouille du libre choix dont se targuent les hommes. Une liberté dont ils usent avec froideur pour détruire le monde, déterminés à le mener à sa perte. Ainsi, le prédateur devient philosophe, auscultant la civilisation humaine d’un œil désabusé, sans pour autant parvenir à abdiquer toute empathie pour elle. Car Jake n’apparaît pas comme un individu satisfait de sa condition, un être dépourvu de toute conscience morale et par voie de conséquence voué au nihilisme. Trop lâche pour se suicider, il lutte constamment contre les instincts de la bête. Un combat voué à l’échec, alors il fume et boit, consacrant une part de sa fortune à redresser quelques torts, à défaut de sauver le monde. Une manière en valant bien une autre pour oublier le tribut sanglant qu’il prélève périodiquement, et le crime épouvantable commis dans sa prime jeunesse monstrueuse. Une façon d’apaiser sa conscience… Qui pourrait le lui reprocher, en ce bas monde comme au-delà, puisque même Dieu est mort ?

A la lecture du Dernier loup-garou, on doit se rendre à l’évidence. La personnalité de Jake est vraiment la grande réussite du roman de Glen Duncan. Ses réflexions désenchantées sur le monde — comme il va mal —, à la limite de la misanthropie, et son ironie grinçante réjouissent autant qu’elles accablent le lecteur. Elles font oublier les ficelles narratives, souvent un peu faciles, d’une intrigue un tantinet convenue, heureusement contrebalancée par quelques rebondissements et autres morceaux de bravoure. Des séquences quasi-cinématographiques propices à une adaptation sur grand écran. Un script serait d’ailleurs en cours de développement, affaire à suivre…

Même s’il n’innove pas — George R. R. Martin a fait de même avec Skin Trade —, en épousant le point de vue du monstre, Glen Duncan tente d’impulser un nouveau souffle à un genre perclus de stéréotypes. Et, s’il ne s’affranchit pas complètement de ceux-ci, l’auteur les utilise d’une façon fort distrayante, accouchant d’un roman adulte, au ton moderne, un tantinet gore, où la décontraction partage le devant de la scène avec la noirceur. On ne vous cache pas que l’on attend avec curiosité la suite, Tallula Rising, d’ores et déjà disponible outre-Manche, et bientôt traduite chez « Lunes d’encre » nous souffle notre petit doigt.

le-dernier-loup-garou-glen-duncanLe Dernier loup-garou de Glen Duncan – Éditions Denoël, collection  « Lunes d’encre », janvier 2013 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)