La Survie de Molly Southbourne

Si Les Meurtres de Molly Southbourne était une histoire d’horreur viscérale jouant sur une sorte de confusion des genres, La Survie de Molly Southbourne opte ouvertement pour une intrigue plus linéaire, mâtinée de science-fiction et de thriller. On y retrouve bien entendu Molly, ou du moins l’une des Mollies née du sang de l’originelle, exactement au moment où s’est achevé le précédent récit. La novella s’inscrit donc dans une sorte de continuation, mais dans un registre différent et avec d’autres choix narratifs. Terminée l’oppression glauque qui vous cueillait aux tripes sans préambule, bienvenue dans une veine plus balisée et plus claire, celle du thriller et de la paranoïa.

La question de l’identité se pose d’emblée au double de Molly. Elle la taraude et lui impose des choix incertains. La créature est-elle seulement un gynoïde asservi aux souvenirs et réflexes de la Molly prime, condamnée à porter sa culpabilité par procuration ? Doit-elle se résoudre à rester le jouet de puissances occultes ayant droit de vie ou mort sur son existence ? Ou est-elle un être doué de conscience, prêt à effectuer ses propres choix et prendre à bras le corps son avenir ? La réponse à ces interrogations détermine son devenir d’une manière pressante, d’autant plus qu’elle se découvre un nouvel adversaire, apparemment bienveillant, semblable par nature, mais adepte lui aussi du secret. Bref, si l’existence de Molly prime ne tenait qu’à une goutte de sang, celui de la copie ne tient qu’à un fil, voire à un coup de fil adressé à une mystérieuse officine dont le numéro est tatoué sur son avant-bras.

En choisissant le thriller et les ressorts de la guerre secrète, Tade Thompson abandonne l’atmosphère anxiogène de l’horreur organique. Il déroule ainsi un récit nerveux, où la tension se cantonne à la psychologie et à une course-poursuite qui voit Molly évoluer vers l’acceptation d’elle-même et une forme d’indépendance. Si le récit y gagne en rythme et clarté, il perd aussi hélas en originalité, ne s’écartant guère des conventions du genre.

Avec La Survie de Molly Southbourne, Tade Thompson délaisse l’ambiguïté et le malaise pour une intrigue efficace, héritée des programmes secrets issus de l’affrontement Est/Ouest. Reste une question : jusqu’où compte-t-il emmener Molly ? Le troisième volet de l’histoire nous le dira.

La Survie de Molly Southbourne (The Survival of Molly Southbourne, 2019) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2020 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

La Mythologie viking

Né du désir de Neil Gaiman de partager sa passion pour les mythes nordiques, La Mythologie viking supporterait allègrement d’être rebaptisé La Mythologie viking pour les nuls, tant la volonté affichée reste ici de rendre lisible les principaux motifs du légendaire des peuples scandinaves. Neil Gaiman ne cache pas en effet un seul instant ses intentions de vulgarisateur en retranscrivant quelques unes des légendes issues de l’Edda Poétique et de l’Edda en prose de Snorri Sturluson.

Des origines du monde, né de l’union de la glace et du feu, à sa fin au cours du Ragnarok, en passant par sa genèse, la description de sa géographie (neuf domaines prospérant à l’ombre de Yggdrasil) et la multitude monstrueuse de ses habitants, nous découvrons ainsi l’imaginaire nordique, source d’inspiration féconde présente jusque dans les comics. Nous nous familiarisons avec ses acteurs les plus connus, Odin, Thor, Loki, mais croisons également Tyr le dieu de la guerre, Heimdall au regard perçant, Sif à la chevelure d’or, Frey le frère de Freya, Kvasir le sage, Balder au beau visage et tous les autres.

Nous découvrons aussi un univers où les serments engagent d’une manière indissoluble ceux qui les prêtent, où la ruse, la force et la loyauté demeurent des ressorts puissants. Un monde où elfes, nains, trolls et géants sont à la fois des partenaires ou des ennemis. Un monde enfin où les dieux sont soumis comme les hommes à la vieillesse, au destin et à la fatalité.

Neil Gaiman répond enfin aux nombreuses interrogations des néophytes. Comment le monde a-t-il été créé à partir de la dépouille du géant Ymir, assassiné par Odin, Vili et Vé ? De quelle façon Odin a-t-il acquis la sagesse et le secret des runes, obtenant par la même occasion le don de clairvoyance, y compris pour sa propre mort ? Dans quelles circonstance Loki lui offre-t-il Sleipnir, le coursier doté de huit pattes, plus rapide que le vent et plus robuste que nul autre cheval ? On accompagne également Thor (pas le plus futé des dieux, on le constate assez vite) dans ses voyages au pays des géants (le Jotunheim), d’où il ramène les pommes d’immortalité et le chaudron d’Hymir, accomplissant au passage moult exploits grâce au marteau Mjollnir. Rien ne nous échappe, ni la mort de Balder, ni celle de Loki et encore moins celle du monde au cours du Ragnarok, apocalypse supposée accoucher d’un nouveau cycle.

S’il gagne en lisibilité, le récit des mythes nordiques perd hélas sa poésie, se révélant parfois une lecture simpliste au style plat, dépourvu de ce surcroît de lyrisme conféré par la langue originale. Neil Gaiman se contente surtout de retranscrire une version allégée de la mythologie nordique, lisible par des enfants. Il n’entre pas dans le débat historiographique, dans l’étude des sources et des apports chrétiens aux récits oraux plus anciens, dont une grande partie échappe à notre connaissance.

Porte d’entrée idéale pour les novices, La Mythologie viking s’impose donc comme un ouvrage immédiatement accessible, prélude à un éventuel retour aux sources historiques des mythes scandinaves et de ce qu’il convient d’appeler « la matière nordique ».

La Mythologie viking (Norse Mythology, 2017) de Neil Gaiman – Au diable vauvert, mai 2017 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

Guillaume le Conquérant

Connu de l’Histoire pour sa conquête de l’Angleterre, acquise après sa victoire à Hastings en 1066, Guillaume le Conquérant appartient aux grandes figures médiévales dont l’image édifiante est venue masquer un contexte où la violence apparaissait comme une pratique de gouvernement naturelle. On dispose pourtant de peu de sources contemporaines sur l’homme, si l’on fait abstraction de la Gesta Guillelmi écrite par Guillaume de Poitiers et d’un auteur anonyme de la Chronique anglo-saxonne, . Il faut donc se contenter d’écrits postérieurs pour se faire une idée approximative du personnage.

Dans le cadre d’une approche multidisciplinaire mobilisant les ressources de l’anthropologie, de la sociologie, de l’archéologie, de l’histoire culturelle et de l’art, l’ouvrage de David Bates vient mettre à jour notre connaissance du duc normand et du roi d’Angleterre dans une perspective inscrite dans le contexte plus général de son époque, tentant de dépasser l’historiographie normande, française et anglaise afin d’introduire un dialogue éthique entre le Moyen âge et le présent.

Biographie oblige, on n’échappe aux fondamentaux du format. David Bates revient ainsi sur la naissance, l’enfance, l’adolescence, bref les années de formation du futur souverain. L’exercice permet de remettre en question quelques idées reçues sur de la vie de Guillaume, tout en proposant des hypothèses pour contrebalancer le légendaire ducal. Cet exercice très respectueux de la dialectique permet d’éclairer les premières années du personnage, notamment sa « bâtardise », à l’aune de la raison et de la méthode historique. Sans aucun doute sensible, le sujet n’a jamais cependant remis en question la légitimité de son pouvoir, même s’il était moralement réprouvé par l’Église. Après tout, le fait était une pratique courante et acceptée dans l’aristocratie durant cette période. Inutile d’insister là-dessus.

Sur ce point, l’ouvrage de David Bates est un compagnon précieux pour se familiariser avec le milieu de l’aristocratie féodale et sur sa relation symbiotique avec la notion d’État. Comme la plupart de ses pairs, Guillaume a reçu une éducation bien de son temps, ses qualités personnelles (solide constitution physique et intelligence politique) ayant contribué pour beaucoup dans sa réussite. S’il parvient à établir un empire transmanche fort, en dépit d’une aristocratie soucieuse d’opportunisme, attachée à la fois à sa propre survie et à son honneur, il profite surtout d’un contexte géopolitique en Europe du Nord lui étant très favorable. Mais, si le personnage ne se distingue pas du commun de la noblesse, y compris en matière de violence, il se montre toutefois impitoyable et méthodique dans son usage lorsqu’elle sert son intérêt.

Même si Guillaume le Conquérant s’intéresse à la vie du souverain, l’essentiel de l’ouvrage reste consacré à l’invasion de l’Angleterre. Le sujet est abordé du point de vue de sa légitimité, de sa réalisation et de ses conséquences. S’il est un trait de caractère de Guillaume que David Bates souligne, c’est bien celui de la conscience de son bon droit. Ceci explique que le duc mette tout en œuvre pour succéder à Édouard le Confesseur, profitant du contexte de la crise dynastique anglaise pour imposer des vues qui n’avaient rien de forcément légitimes. David Bates ne se contente cependant pas de retracer le débarquement de l’armée normande et de ses alliés, de retracer le déroulement de la bataille en prenant mille précautions, il insiste surtout sur l’installation du pouvoir normand et sur les fondements d’un Empire transmanche dont l’influence va s’étendre pendant plus de deux cent ans en Europe du Nord. Il reconstitue la violence d’une implantation normande fondée sur la spoliation des terres de l’aristocratie anglaise, la dévastation des campagnes rebelles et la construction de multiples forteresses afin d’assurer la souveraineté du Conquérant. Bref, un traumatisme choquant, même pour l’époque, aboutissant à l’amoindrissement de l’Angleterre, comme en témoigne l’inventaire du Domesday Book lui-même.

Le Guillaume le Conquérant de David Bates apparaît donc comme une somme impressionnante de plus de huit cent pages (dont deux cent page de notes), riche et fouillée, dont le propos nous interpelle. Si la vie et les actions de Guillaume ont une place importante et spécifique dans l’histoire de l’Europe du Nord, elles n’en demeurent pas moins aussi un épisode de la longue histoire de la violence. Pour paraphraser l’historien britannique, la vie de Guillaume est en définitive une parabole de l’éternel dilemme moral que pose la légitimité de la violence dont usent ceux qui l’exercent pour arriver à des fins qu’ils estiment justifiables. Dont acte.

Guillaume le Conquérant (William the Conqueror, 2016) de David Bates – Éditions Flammarion, collection « Grandes Biographies », février 2019 (traduit de l’anglais [Royaume-Uni] par Thierry Piélat)

Elmet

John Smythe a décidé de se retirer du monde pour s’installer en marge, sur un bout de terrain entre la forêt et la voie ferrée. Sans demander d’autorisation à quiconque, il y bâtit de ses propres mains une maison rudimentaire pour y abriter ses deux enfants, Cathy et Daniel. En sa compagnie, ils apprennent à vivre de la nature, loin de la société de consommation et de ses méfaits, recevant le peu d’éducation concédé par leur père d’une voisine âgée et originale. Auprès de la forêt, ils se contentent de plaisirs simples, le soleil chiche du Yorkshire, le spectacle des saisons qui s’écoulent paisiblement, les plantes et les animaux dont ils tirent leur subsistance.

D’un naturel mutique, John est un homme violent mais droit, attaché à une forme de justice directe et frustre. Longtemps, il a servi comme homme de main, mais cette époque est révolue. Désormais, il combat dans des rencontres clandestines de boxe, se taillant une solide réputation de challenger. Avec sa carrure de colosse, il n’a guère de mal à s’imposer. Mais, son goût pour l’indépendance et sa propension à étendre sa protection sur ses amis lui attirent quelques inimitiés, en particulier celle de M. Price, le principal propriétaire terrien du coin. Un malfaisant qui tient toute la communauté sous sa coupe, avec la complicité de la police et des notables locaux, n’hésitant pas à asservir les plus démunis, en profitant de la privatisation des logements sociaux pour leur extorquer un loyer au prix fort. Entre la brute aux raisonnements simples et le prédateur sans scrupule, l’antagonisme est total. Il ne peut que se terminer mal.

Premier roman de Fiona Mozley, Elmet est un récit âpre et tragique où le bonheur se révèle éphémère. Le destin de John, mais également de ses enfants, en particulier Daniel, narrateur et témoin de ce drame, semble tout entier frappé du sceau de la fatalité. Un fatum enraciné profondément dans cette terre d’Elmet, contrée ingrate servant de refuge et de sanctuaire pour les réprouvés et les marginaux depuis le bas Moyen âge.

D’une certaine façon, Elmet adopte la manière du conte, le registre du merveilleux atteignant son apogée au moment de Noël, dans les bois, au pied du sapin illuminé par les lanternes installées par John dans ses branches. Mais, la réalité ne tarde pas à reprendre le dessus, dans sa plus dure acception, avec l’arrivée de M. Price et de ses fils. Le roman reprend alors son aspect de lutte des classes. Pour le propriétaire terrien, nulle terre, nulle existence ne peut échapper à son contrôle. Tout le monde doit s’acquitter de ses dettes et doit reconnaître allégeance pour survivre, y compris pour une terre délaissée. Le potentat tire ainsi de sa position sociale un pouvoir qui ne tolère aucune exception et se fortifie grâce à l’exploitation des plus démunis, assurant à ses pairs une main-d’œuvre à bon marché, taillable et corvéable à merci. À croire que rien n’a changé depuis le temps des seigneurs. Avec sa mentalité de Robin des bois et sa carrure de petit Jean, John essaie d’incarner maladroitement un esprit de résistance, avec l’aide d’un ancien syndicaliste, fédérant autour de lui les espoirs de tous. Mais, son passé joue contre lui. Les non dits plombent l’idéal de justice dont il se fait à la fois le porte-parole et l’exécuteur des basses œuvres.

D’une plume empreinte de poésie, ciselée jusque dans sa description de l’abjection, Fiona Mozley fait glisser progressivement son récit de la pureté vers le sordide, de la naïveté idyllique vers la violence. Chemin faisant, elle ressuscite ainsi une lutte aussi vieille que le monde, celle du pot de fer contre le pot de terre. De ce roman sublime et cruel, on ressort au final éreinté. Et plus fort, du moins on l’espère.

Elmet (Elmet, 2017) de Fiona Mozley – Éditions Joëlle Losfeld, janvier 2020 (roman traduit de l’anglais par Laetitia Devaux

SS-GB

Si vous croyez que l’Allemagne n’a pas envahi l’Angleterre, retournez à vos livres d’Histoire alternative. Après un débarquement réussi et une blitzkrieg victorieuse, la Wehrmacht a contraint le gouvernement britannique à capituler. La perfide Albion est désormais sous le joug allemand, son souverain enfermé à la Tour de Londres et son Premier ministre – « du sang, de la sueur, des larmes, de la souffrance et du labeur » – passé par les armes. À Scotland Yard, dont l’administration a annexé une grande partie des bâtiments, le commissaire principal Douglas Archer, surnommé avant-guerre l’archer du Yard, obéit aux ordres du Gruppenführer SS Kellerman. Archer a le sens de l’État, même s’il ne travaille pas de gaîté de cœur pour l’occupant. Mais il se méfie davantage de ces résistants acharnés dont les actions désordonnées nuisent au retour au calme. Appelé sur une scène de crime, il se trouve mêlé bien malgré lui au jeu de dupes animant les différents cercles du pouvoir nazi. Un jeu rendu encore plus trouble par les États-Unis et les forces de la Résistance britannique.

Publié une première fois en français par les éditions Alire, SS-GB bénéficie d’une salutaire réédition, sans aucun remaniement de la traduction de Jean Rosenthal, chez Denoël dans sa collection « Sueurs froides ». La parution sous un label dédié au thriller ne doit cependant pas perturber l’amateur d’Imaginaire, surtout s’il apprécie l’histoire alternative. Len Deighton œuvre en effet ici dans un registre très proche de celui de Fatherland de Robert Harris. Et si l’uchronie peut paraître secondaire, servant de prétexte à une intrigue d’espionnage, l’auteur britannique lui confère suffisamment de vraisemblance par sa grande connaissance des rouages de l’armée allemande et de l’administration nazie.

On trouve en effet dans SS-GB les deux marottes de Len Deighton. Son goût pour l’Histoire d’abord, le bonhomme est historien militaire, mais aussi une certaine appétence pour le roman d’espionnage. Len Deighton jouit dans ce dernier domaine d’une réputation flatteuse, du moins si l’on se fie à son premier roman, The Ipcress Files, titre ayant fait l’objet d’une adaptation au cinéma (Ipcress, danger immédiat, en 1965), déclinée ensuite en série, avec Michael Caine dans le rôle de l’espion Harry Palmer. Dans SS-GB, l’auteur britannique décrit une Grande-Bretagne occupée assez vraisemblable, focalisant son attention sur la bureaucratie allemande. Le quotidien des citoyens anglais, les pénuries, les ruines engendrées par les bombardements, l’antisémitisme et la ségrégation sont en effet reléguées à l’arrière-plan par Archer. Le commissaire apparaît comme un type de l’ancienne école, endeuillé par la perte de sa femme pendant le Blitz et finalement assez désabusé. Pas au point néanmoins de ressembler à Sam Spade. Il y a encore chez Archer des sursauts d’espoir et un respect obséquieux des conventions que l’on ne trouve pas chez l’Américain.

Dans un décor d’uchronie, Len Deighton pose une intrigue classique de roman d’espionnage, déroulant la quincaillerie habituelle des faux-semblants, du double, voire du triple jeu, histoire de faire monter la paranoïa des personnages et de ferrer le lecteur. Rien de neuf sous le soleil, nous diront les laudateurs de John Le Carré ou de Eric Ambler. Pour preuve, il suffit de remplacer les SS, la Wehrmacht, la Résistance et les États-Unis par le KGB, la CIA, quelques transfuges et autres opposants clandestins pour retrouver une atmosphère qui ne dépareillerait pas à l’époque de la Guerre froide.

En dépit de cette impression de déjà-vu, SS-GB n’en demeure pas moins un roman efficace et astucieux, proposant une version alternative de l’après-guerre crédible. Bref, de la belle ouvrage pour l’amateur de suspense, auquel la BBC a offert une adaptation sous forme de série à la télévision.

Autre avis documenté ici.

SS-GB (SS-GB, 1978) de Len Deighton – Éditions Denoël, collection «  Sueurs froides  », janvier 2017 (roman traduit de l’anglais par Jean Rosenthal)

Comme un Conte

Ayant été déçu par la lecture de Lignes de vie, j’ai longtemps délaissé Graham Joyce. Que voulez-vous, je suis faible, ne parvenant pas toujours à m’extasier devant la beauté subtile d’une histoire simple. Bref, je me suis profondément ennuyé, tournant les pages mécaniquement et me faisant la promesse de rester loin des autres romans de l’auteur. Parfois, il ne faut pas se forcer. Sans illusion, j’ai donc entamé Comme un Conte, ne nourrissant guère d’espoir sur l’éventuel enthousiasme que pourrait susciter cette seconde tentative dictée surtout par le besoin de place dans ma bibliothèque, rangement de printemps oblige. Certes, le propos du roman de Graham Joyce ne brille pas pour son originalité. Les histoires d’interaction entre la féerie et le quotidien ne manquent pas en fantasy. Neil Gaiman et son mur (Stardust), Lord Dunsany et La fille du roi des elfes, Robert Holstock et ses archétypes, Peter Pan et son ombre, voire Ellen Kushner et Thomas le Rimeur témoignent de cet engouement pour la perméabilité entre les mondes. Mais, Graham Joyce parvient, avec le concours de sa traductrice Mélanie Fazi, à rendre le sujet sympathique, proposant une histoire de disparition et de retrouvailles familiales, avec comme contrepoint une représentation de la féerie, un tantinet dépoussiérée de ses poncifs classiques.

L’amorce du récit a le mérite de poser rapidement l’enjeu du roman. Au lendemain de Noël, Tara est de retour dans sa famille, après vingt année d’absence. Disparue sans laisser de traces, ses proches ont longtemps cru qu’elle avait été victime d’un tueur, son corps découpé en morceaux pourrissant dans un trou creusé quelque part. Sa réapparition est donc un choc pour tout le monde, d’autant plus qu’elle ne semble pas avoir vieilli d’une seule année, conservant son apparence d’adolescente de seize ans. Face à l’incompréhension de ses parents, de son frère aîné et de son ex-petit ami, elle parle d’un vague voyage, avant de révéler son séjour en féerie.

Sur cette trame toute simple, Graham Joyce déroule ensuite une intrigue familiale, où le traumatisme des uns et des autres entre en résonance, suscitant une multitude d’échos et de réminiscences. Le registre intime compose ainsi une partition à plusieurs voix, principalement celles du trio Tara, Peter, le frère aîné, et accessoirement de Richie, l’ex-petit ami. L’incompréhension et la nostalgie président au déroulé du récit. Tara renvoie en effet les deux hommes à leur jeunesse, aux occasions manquées et au deuil provoqué par sa disparition. Mais pour la jeune femme, la situation n’est guère plus confortable, se teintant même d’un soupçon d’amertume. Elle découvre un monde qui s’est transformé en son absence, un monde peuplé d’inconnus qui ne correspond plus à ses souvenirs. Et si Peter et Richie éprouvent un sentiment de trahison en sa présence, elle-même découvre qu’elle est une entrave à leur histoire personnelle, un boulet qu’ils doivent traîner et qui pèse sur leur conscience. Somme toute dramatique et un tantinet cruelle, l’intrigue de Comme un Conte recèle une finesse psychologique, échappant de justesse à la mièvrerie, contribuant au charme d’un roman finalement très chaleureux.

On ne fait qu’entrapercevoir le séjour de Tara dans le monde des fées. L’auteur en brosse un portrait rapide, délaissant les représentations classiques du petit peuple pour décrire une communauté vaguement hippie, dont les membres préfèrent baiser plutôt que baguenauder en tenue victorienne ou battre la campagne à tire-d’ailes. Bref, fantasme ou expérience réelle dans un autre monde, le séjour de Tara en féerie ne semble pas au cœur du propos de l’auteur. Péripétie mystérieuse dont on se gardera de rationaliser les tenants et aboutissants, il tient plus de l’argument en faveur de la faculté de l’imaginaire à ensemencer le réel avec ses motifs et archétypes afin de le réenchanter.

Comme un Conte tient donc de la promesse, celle de la fiction comme source d’enrichissement personnel. Et, si le conte ne peut évidemment pas changer le monde, il peut contribuer à le rendre plus supportable en révélant les potentialités individuelles. Bref, je me demande maintenant si je ne vais pas poursuivre mon exploration de l’œuvre de Graham Joyce, sans doute plus intéressante que je ne le pensais au premier abord.

Comme un Conte (Some Kind of Fairy Tale, 2012) de Graham Joyce – Éditions Bragelonne, collection « L’autre », 2015 (roman traduit de l’anglais par Mélanie Fazi)

Acadie

Comme son titre ne le laisse pas présager, Acadie relève bien du cœur de cible de la science fiction, un lectorat ne ménageant guère sa peine lorsqu’il s’agit de contenter son appétence pour le Sense of wonder et satisfaire son goût pour le Space opera. Comme le chat de Shrödinger dans sa boîte, je n’ai pas attendu longtemps pour laisser s’effondrer mon incrédulité vers la certitude de lire une novella plus que correcte, dotée de surcroît d’un dénouement inattendu qui n’est pas pour me déplaire.

Reprenons. Dans un avenir lointain, Isabel Potter s’est exilée dans les étoiles, fuyant le berceau de l’humanité pour continuer ses expériences sur le génome humain en dépit de la réprobation de ses congénères. Déclarée ennemie publique numéro 1 dans son pays natal et menacée de mort immédiate, elle a recherché l’un des endroits les plus reculés de la galaxie pour bâtir une civilisation posthumaine, en compagnie de ses partisans, une poignée de post-doctorants fanatisés, et des colons en hibernation de l’astronef qu’elle a détourné. Cinq cent années plus tard, la Colonie a bien prospéré. Rejoint par quelques marginaux, en rupture avec l’humanité et l’Agence, son bras inquisiteur armé, elle a développé un mode de vie conforme à son idéal. Une utopie éparpillée sur un archipel d’habitats spatiaux, de rocs évidés afin de servir de décor aux chimères de ses habitants, de donner corps à leurs lubies génétiques ou d’adapter leur biologie aux exigences d’un univers fondamentalement hostile à la vie terrestre. Mais, lorsqu’une sonde dépêchée par l’Agence franchit le périmètre de sécurité de la Colonie, son président dilettante, John Wayne Faraday (Duke pour ses potes), opte pour l’évacuation générale, histoire d’éviter un génocide.

Format oblige, Acadie ne fait qu’esquisser un futur dont on se plaît à espérer qu’il connaîtra un développement ultérieur plus ample. Dave Hutchinson en garde en effet beaucoup sous la plume, laissant apparaître en creux un worldbuilding rien moins qu’enthousiasmant. Le texte de l’auteur britannique recèle les promesses d’un univers foisonnant ne demandant qu’à se réaliser. Un potentiel qui n’est pas sans rappeler celui des débuts de la série des « Huit Mondes » de John Varley ou celui du « cycle de la Culture » de Iain M. Banks. L’auteur britannique partage d’ailleurs avec ses deux prédécesseurs un goût assuré pour l’ironie légère et le sarcasme vachard, manière de filer la satire sans se montre trop sentencieux. Par ailleurs, Acadie apparaît comme un parfait panachage de hard science soft, de questionnements sociétaux et de postmodernisme avec, en guise de dénouement, un retournement de point de vue qui vient nous cueillir sans coup férir, nous laissant avec nos certitudes en berne.

Inédit dans nos contrées, Acadie rejoint donc illico le quarteron des titres convaincants de la collection « Une Heure-Lumière », du moins à mes yeux frappés de myopie. Une place enviable aux côtés de 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai de Roger Zelazny, Poumon vert de Ian R. MacLeod, Helstrid de Christian Leourier et Les Meurtres de Molly Southbourne de Tade Thompson. On a connu pire comme voisinage.

On fait tourner les liens avec L’épaule d’Orion, C’est pour ma culture et Les Chroniques du Chroniqueur, sans oublier Le Culte d’Apophis.

Acadie (Acadie, 2017) de Dave Hutchinson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », septembre 2019 – novella traduite de l’anglais par Mathieu Prioux)

Tolkien – Voyage en Terre du Milieu

Du 22 octobre 2019 au 16 février 2020, la Bibliothèque nationale de France accueille entre ses murs la belle exposition consacrée à J.R.R. Tolkien et à son œuvre. Après Oxford et New York, le public français peut ainsi découvrir ou approfondir sa connaissance de l’univers de l’universitaire britannique, popularisé au cinéma par Peter Jackson. De quoi réjouir l’érudit et émerveiller le néophyte car, loin de se cantonner aux deux romans les plus connus, Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux, l’œuvre de Tolkien dessine un vaste légendaire de textes, rassemblés et mis en forme patiemment par son troisième fils Christopher Tolkien, qui ne doit pas faire oublier ses essais, contes et traductions de classiques de la littérature médiévale.

Paru à l’occasion de cette exposition, l’ouvrage dirigé par Vincent Ferré et Frédéric Manfrin offre un magnifique écrin à l’œuvre de J.R.R. Tolkien, n’éludant aucun aspect de l’homme et de sa création. Il réunit ainsi plusieurs articles et une riche iconographie, composée de fac-similés des dessins et manuscrits de l’auteur, mais aussi la reproduction d’œuvres artistiques et littéraires dont il a tiré dans une certaine mesure son inspiration.

Parmi les articles proposés, d’aucuns traitent de la volonté démiurgique d’un auteur qui a cherché à créer un monde secondaire plus vrai que nature, échappant à notre Histoire tout en empruntant ses principaux traits. D’autres prennent le temps d’analyser son goût pour la géographie, la cartographie, les paysages et les peuples qui les ont façonnés, sans oublier bien sûr la linguistique et la mythologie. Une inclinaison qui le pousse à revenir sans cesse sur son univers pour en peaufiner les différents aspects avec une volonté d’exhaustivité méticuleuse qui lui fait repousser l’achèvement du légendaire de la Terre du Milieu. Ces articles démontrent que chez Tolkien l’amour des mots précède le récit, le perfectionnisme le poussant à s’attacher au moindre détail pour en bannir la plus infime incohérence.

Tout en mettant en exergue sa grande connaissance de la littérature médiévale, une érudition qui s’incarne dans sa fréquentation de la Bodleian Library, ce Voyage en Terre du Milieu révèle également les talents d’illustrateur de l’auteur au travers des maquettes qu’il propose pour les couvertures du Hobbit et du Seigneur des anneaux, mais aussi par l’entremise des nombreux dessins que recèle l’ouvrage. Les multiples illustrations réalisées à l’encre noire, les croquis, crayonnés et aquarelles révèlent une sensibilité très portée sur les paysages naturels dans lesquels les réalisations humaines semblent se fondre quand elles ne s’inspirent pas de la nature elle-même pour leur forme. Par ses sujets et sa stylisation, l’art de Tolkien n’est finalement guère éloigné de celui des préraphaélites et du courant Art & Craft.

Par l’intermédiaire des cartes et des illustrations, on parcourt ainsi les différents territoires de la Terre du Milieu. Le Comté, cette Angleterre rurale que Tolkien ne cherche pas à idéaliser puisque l’esprit de clocher, la mesquinerie et la lâcheté y prévalent aussi. Les terres des elfes, les royaumes des nains, les forêts, le Rohan, le Gondor, l’Isengard, le Mordor et jusqu’au Valinor prennent corps et forme au cours d’un périple thématique et visuel passionnant. Le corpus rassemblé montre ainsi que l’imaginaire de Tolkien tire sa substance des images et représentations cartographiques, posées comme un préambule à ses écrits.

Voyage en Terre du Milieu ne serait sans doute pas complet s’il ne faisait pas mention de la vie de J.R.R. Tolkien à Oxford. Sur ce point, l’exposition et le livre proposent une riche sélection de photos personnelles, de dessins et d’annotations qui dévoilent l’intimité de l’auteur sans verser dans le voyeurisme. On y découvre des souvenirs familiaux mais aussi quelques éléments du quotidien du professeur Tolkien, notamment les fameuses lettres du Père Noël qu’il imagine pour ses enfants.

Bref, voici un bien bel ouvrage. Pas le genre que l’on lit entre deux portes ou dans un transport en commun, plutôt le genre que l’on prend plaisir à compulser, laissant son imagination vagabonder.

Tolkien. Voyage en Terre du Milieu – ouvrage publié sous la direction de Vincent Ferré et Frédéric Manfrin, BnF/Christian Bourgois Éditeur, 2019

Chiens de guerre

La conjonction du hasard et de l’actualité éditoriale m’ont fait lire successivement le troisième opus de la série « Ferrailleurs des mers » et le nouveau roman de Adrian Tchaikovski traduit dans nos contrées. On ne présente plus le premier sur ce blog très Bacigalupi compatible, les habitués ayant pu juger à plusieurs reprises de l’état de pâmoison dans lequel me plongent les écrits de l’auteur américain. Pour le second, un flot de louanges, nuancé par quelques bémols, est venu récompenser ici-même la lecture de Dans la toile du temps.

Mais pourquoi opérer un rapprochement entre ces deux titres me fera-t-on remarquer à bon droit ? Tout simplement en raison d’une thématique commune à Machine de guerre et Chiens de guerre, celle de l’animalisation de la guerre. Certes, le phénomène n’est pas nouveau et l’on se passera de dresser la liste des multiples conflits ayant fait usage des animaux comme armes. Cependant, si Paolo Bacigalupi se contente de dérouler un simple récit d’aventure divertissant, lectorat young adult oblige, Adrian Tchaikovski titille le sens éthique d’une humanité multiple dans ses ressentis, ses indignations et sa faculté à (ré)agir, comme le mouvement spéciste nous le démontre, face à l’utilisation d’êtres vivants et conscients, certes augmentés de quelques implants cybernétiques, comme armes jetables.

Mais revenons à Chiens de guerre. Dans un avenir que l’on pressent proche, l’humanité n’a pas tellement changé, du moins pour ses motivations profondes. Des zones de guerre larvée, entretenues par l’appétit de transnationales toujours plus avides en matière de ressources naturelles et n’hésitant pas à sacrifier les petites communautés sur l’autel du profit, prolifèrent sur les décombres d’États fantoches, tiraillés entre l’intérêt bien compris de leurs dirigeants et un partage équitable des richesses. Bref, rien de neuf sur le front de la guerre de basse intensité. Pour ramener un semblant de stabilité propice à leurs affaires, les transnationales ont pris l’habitude de sous-traiter le problème auprès de sociétés privées, spécialisées dans le domaine militaire. Peu regardantes sur les moyens employés pour assainir le terrain, elles sont cependant très strictes sur la confidentialité des opérations, histoire de ne pas réveiller une opinion publique versatile. Redmark s’est taillé sur le marché de la guerre une réputation flatteuse. Délaissant les machines de guerre, jugées peu fiables depuis que le Cachemire est devenu un no man’s land incontrôlable, la société a développé un nouveau process : le biomorphe. Cette transanimalité, dont on a forcé l’évolution en améliorant le cortex cérébral en prenant garde de ne pas dénaturer les traits naturels, est devenue le fer de lance des commandos de choc affectés aux armées privées. Engagé sur le front du Campeche contre les anarchistas, Rex forme une escouade d’assaut multiforme avec Dragon, Miel et Abeilles. Rex est un bon chien, efficace, dont l’horizon d’attente se limite à recevoir les ordres de son maître qui n’a pas trop besoin de lui secouer les biopuces pour le motiver. Rex est en effet un parfait soldat, doté de facultés de commandement et apte à se fondre dans la vision binaire du monde encodée dans son cortex cérébral. D’une fidélité inébranlable, Rex ne connaît pas les dilemmes du libre-arbitre. Son jugement est limité par une sorte de laisse numérique bien pratique pour son maître, Jonas Murray, un émule du colonel Kurtz et de Joseph Mengele. Mais, aux tréfonds de son esprits, Rex perçoit qu’il est bien plus qu’une arme efficiente ou un objet dont les propriétaires pourraient se débarrasser en cas d’obsolescence.

J’avais beaucoup apprécié le précédent roman d’Adrian Tchaikovski, déplorant cependant la faiblesse des caractères humains. Une fois encore, c’est un personnage non humain qui ravit l’attention. On épouse en effet le point de vue de Rex, une créature bionique dont on suit l’évolution au fur et à mesure de son éveil à la raison. Le biomorphe a été créé pour combattre à la place des hommes, histoire d’éviter le traumatisme d’une perte humaine, mais aussi pour épargner aux bonnes consciences la responsabilité des crimes de guerre. La créature échappe évidemment au conditionnement de ses maîtres, découvrant que le monde ne se réduit pas à des ennemis à détruire et des amis à protéger. Rex se surprend même à haïr ou à éprouver de l’empathie, indépendamment des ordres et parfois même à l’encontre de ceux-ci. Bref, il se découvre la faculté de faire des choix, ressentant plus souvent qu’il ne le pensait possible le doute et la culpabilité. Tout l’intérêt du roman d’Adrian Tchaikovski réside dans ce processus d’humanisation qui voit Rex faire l’apprentissage de la raison et de l’indépendance, dépassant le stade des simples réflexes ataviques vers lesquels le pousse son animalité. Perceptible dans le langage du biomorphe, l’évolution est également restituée habilement dans son rapport à l’autre, compagnons de combat, maître, alliés de circonstance et même une forme d’intelligence artificielle. Ces rencontres agissent comme repoussoir ou faire-valoir, contribuant chacune à leur manière à l’éducation de Rex et à son éveil dans un monde imaginé comme l’anticipation, ni pire ni meilleure, du nôtre.

Au-delà des déprédations des transnationales, de la violence de la guerre, de la cruauté des crimes de guerre et des préjugés entretenus à l’encontre des animaux améliorés, Chiens de guerre apparaît comme un roman humaniste (avec des chiens) prônant le dépassement de tous les clivages et posant la question de l’humain comme unique détenteur de l’intelligence et de la conscience. Pour Adrian Tchaikovski, la technologie doit être utilisée pour libérer et non contraindre ou asservir. On ne peut que souscrire à son opinion.

D’autre avis (avisés, forcément) ici , et là-bas.

Chiens de guerre (Dogs of War, 2017) de Adrian Tchaikovski – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2019 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

La Fracture

Julie a disparu au mitan de l’année 1994, semant le chaos dans sa famille. Longtemps, elle a joué avec Serena, sa sœur cadette, à un jeu inspiré de la série X-Files, démasquant les aliens dans leur voisinage, dès qu’elles percevaient l’étrangeté dans le comportement d’un voisin ou d’un passant croisé par hasard. Jusqu’à ce que Julie finisse par se détacher, adolescence oblige. Sa disparition a fait surgir au grand jour les fractures qui courraient sous le vernis de leur vie ordinaire. La cellule familiale s’est disloquée, le père préférant entretenir l’illusion du retour de sa fille pendant que la mère se faisait une raison, entamant le long travail du deuil. La police a cherché, enquêtant dans le voisinage, arrêtant des suspects. Peine perdue. Julie a rejoint la longue cohorte des disparus pendant que les survivants s’enfonçaient dans la dépression. Son père a basculé peu-à-peu dans la bizarrerie jusqu’à sa mort, suite à une crise cardiaque. Sa mère n’a pas tardé à divorcer pour mettre un terme à une relation devenue toxique. Quant à Serena, abandonnant les études, elle a vécu de petits boulots, ne parvenant pas à se projeter hors de Manchester ou à construire une relation durable. Vingt ans plus tard, Julie réapparaît finalement avec une histoire incroyable à raconter, mais guère de réponses à apporter pour surmonter le traumatisme familial.

Avec ce cinquième titre traduit dans nos contrées, Nina Allan confirme son statut d’autrice subtile et envoûtante, n’hésitant pas à mêler le quotidien prosaïque aux spéculations d’une science-fiction empreinte de questionnement sur la réalité. La Fracture nous cueille sans préambule avec son atmosphère banale où l’extraordinaire se dévoile par la bande, dans les angles morts du quotidien. Sans jamais chercher à imposer une vision univoque, Nina Allan explore les recoins de la réalité, tissant une intrigue à la manière d’un puzzle, où chaque personnage dispose de ses propres pièces, recomposant une image personnelle et provisoire des événements. À charge au lecteur de se faire son avis ou d’opter pour l’inconfort paradoxalement formateur de l’incertitude.

Semant le doute, brouillant les pistes par une multitude d’indices contradictoires, l’autrice ouvre les possibles. Récit d’enlèvement extraterrestre, brèche dans le continuum spatio-temporel via un trou noir, histoire de substitution d’identité, body Snatcher investissant l’enveloppe corporelle d’un être aimé, gémellité des univers, doppelgängers ou simple affabulation résultant d’une expérience traumatique, La Fracture semble embrasser toutes ces thématiques, laissant au lecteur le champ libre pour en décider. Récit d’une fracture dans la continuité d’une existence réglée, d’une fracture familiale, d’une fracture dans le réel et dans notre appréhension du monde, le roman de Nina Allan semble laisser entendre que mensonge et vérité sont consubstantiels à notre réalité, composant un maquis touffu d’histoires à explorer, à faire ou à défaire.

Après le déstabilisant Complications et le non moins fascinant La Course, laissez vous ravir par La Fracture. Avec Nina Allan, vous êtes en très bonne compagnie.

« Elle fut tentée de dire à Vanja que rien dans toute cette affaire ne lui semblait réel, en tout cas pas les éléments de l’histoire accessibles via les archives des médias : l’enquête de police, les arrestations, les articles et les communiqués à répétition. Ces choses appartenaient au domaine public, c’était un film de sa vie plutôt que les souvenirs vécus qu’elle en avait conservés, surtout maintenant que Julie était revenue. Le récit officiel était devenu inutile. Il n’avait plus de sens. »

La Fracture (The Rift, juillet 2017) de Nina Allan – Éditions Tristram, septembre 2019 (roman traduit de l’anglais par Bernard Sigaud)