Acadie

Comme son titre ne le laisse pas présager, Acadie relève bien du cœur de cible de la science fiction, un lectorat ne ménageant guère sa peine lorsqu’il s’agit de contenter son appétence pour le Sense of wonder et satisfaire son goût pour le Space opera. Comme le chat de Shrödinger dans sa boîte, je n’ai pas attendu longtemps pour laisser s’effondrer mon incrédulité vers la certitude de lire une novella plus que correcte, dotée de surcroît d’un dénouement inattendu qui n’est pas pour me déplaire.

Reprenons. Dans un avenir lointain, Isabel Potter s’est exilée dans les étoiles, fuyant le berceau de l’humanité pour continuer ses expériences sur le génome humain en dépit de la réprobation de ses congénères. Déclarée ennemie publique numéro 1 dans son pays natal et menacée de mort immédiate, elle a recherché l’un des endroits les plus reculés de la galaxie pour bâtir une civilisation posthumaine, en compagnie de ses partisans, une poignée de post-doctorants fanatisés, et des colons en hibernation de l’astronef qu’elle a détourné. Cinq cent années plus tard, la Colonie a bien prospéré. Rejoint par quelques marginaux, en rupture avec l’humanité et l’Agence, son bras inquisiteur armé, elle a développé un mode de vie conforme à son idéal. Une utopie éparpillée sur un archipel d’habitats spatiaux, de rocs évidés afin de servir de décor aux chimères de ses habitants, de donner corps à leurs lubies génétiques ou d’adapter leur biologie aux exigences d’un univers fondamentalement hostile à la vie terrestre. Mais, lorsqu’une sonde dépêchée par l’Agence franchit le périmètre de sécurité de la Colonie, son président dilettante, John Wayne Faraday (Duke pour ses potes), opte pour l’évacuation générale, histoire d’éviter un génocide.

Format oblige, Acadie ne fait qu’esquisser un futur dont on se plaît à espérer qu’il connaîtra un développement ultérieur plus ample. Dave Hutchinson en garde en effet beaucoup sous la plume, laissant apparaître en creux un worldbuilding rien moins qu’enthousiasmant. Le texte de l’auteur britannique recèle les promesses d’un univers foisonnant ne demandant qu’à se réaliser. Un potentiel qui n’est pas sans rappeler celui des débuts de la série des « Huit Mondes » de John Varley ou celui du « cycle de la Culture » de Iain M. Banks. L’auteur britannique partage d’ailleurs avec ses deux prédécesseurs un goût assuré pour l’ironie légère et le sarcasme vachard, manière de filer la satire sans se montre trop sentencieux. Par ailleurs, Acadie apparaît comme un parfait panachage de hard science soft, de questionnements sociétaux et de postmodernisme avec, en guise de dénouement, un retournement de point de vue qui vient nous cueillir sans coup férir, nous laissant avec nos certitudes en berne.

Inédit dans nos contrées, Acadie rejoint donc illico le quarteron des titres convaincants de la collection « Une Heure-Lumière », du moins à mes yeux frappés de myopie. Une place enviable aux côtés de 24 vues du Mont Fuji, par Hokusai de Roger Zelazny, Poumon vert de Ian R. MacLeod, Helstrid de Christian Leourier et Les Meurtres de Molly Southbourne de Tade Thompson. On a connu pire comme voisinage.

Autre avis du côté de L’épaule d’Orion et de C’est pour ma culture.

Acadie (Acadie, 2017) de Dave Hutchinson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », septembre 2019 – novella traduite de l’anglais par Mathieu Prioux)

Tolkien – Voyage en Terre du Milieu

Du 22 octobre 2019 au 16 février 2020, la Bibliothèque nationale de France accueille entre ses murs la belle exposition consacrée à J.R.R. Tolkien et à son œuvre. Après Oxford et New York, le public français peut ainsi découvrir ou approfondir sa connaissance de l’univers de l’universitaire britannique, popularisé au cinéma par Peter Jackson. De quoi réjouir l’érudit et émerveiller le néophyte car, loin de se cantonner aux deux romans les plus connus, Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux, l’œuvre de Tolkien dessine un vaste légendaire de textes, rassemblés et mis en forme patiemment par son troisième fils Christopher Tolkien, qui ne doit pas faire oublier ses essais, contes et traductions de classiques de la littérature médiévale.

Paru à l’occasion de cette exposition, l’ouvrage dirigé par Vincent Ferré et Frédéric Manfrin offre un magnifique écrin à l’œuvre de J.R.R. Tolkien, n’éludant aucun aspect de l’homme et de sa création. Il réunit ainsi plusieurs articles et une riche iconographie, composée de fac-similés des dessins et manuscrits de l’auteur, mais aussi la reproduction d’œuvres artistiques et littéraires dont il a tiré dans une certaine mesure son inspiration.

Parmi les articles proposés, d’aucuns traitent de la volonté démiurgique d’un auteur qui a cherché à créer un monde secondaire plus vrai que nature, échappant à notre Histoire tout en empruntant ses principaux traits. D’autres prennent le temps d’analyser son goût pour la géographie, la cartographie, les paysages et les peuples qui les ont façonnés, sans oublier bien sûr la linguistique et la mythologie. Une inclinaison qui le pousse à revenir sans cesse sur son univers pour en peaufiner les différents aspects avec une volonté d’exhaustivité méticuleuse qui lui fait repousser l’achèvement du légendaire de la Terre du Milieu. Ces articles démontrent que chez Tolkien l’amour des mots précède le récit, le perfectionnisme le poussant à s’attacher au moindre détail pour en bannir la plus infime incohérence.

Tout en mettant en exergue sa grande connaissance de la littérature médiévale, une érudition qui s’incarne dans sa fréquentation de la Bodleian Library, ce Voyage en Terre du Milieu révèle également les talents d’illustrateur de l’auteur au travers des maquettes qu’il propose pour les couvertures du Hobbit et du Seigneur des anneaux, mais aussi par l’entremise des nombreux dessins que recèle l’ouvrage. Les multiples illustrations réalisées à l’encre noire, les croquis, crayonnés et aquarelles révèlent une sensibilité très portée sur les paysages naturels dans lesquels les réalisations humaines semblent se fondre quand elles ne s’inspirent pas de la nature elle-même pour leur forme. Par ses sujets et sa stylisation, l’art de Tolkien n’est finalement guère éloigné de celui des préraphaélites et du courant Art & Craft.

Par l’intermédiaire des cartes et des illustrations, on parcourt ainsi les différents territoires de la Terre du Milieu. Le Comté, cette Angleterre rurale que Tolkien ne cherche pas à idéaliser puisque l’esprit de clocher, la mesquinerie et la lâcheté y prévalent aussi. Les terres des elfes, les royaumes des nains, les forêts, le Rohan, le Gondor, l’Isengard, le Mordor et jusqu’au Valinor prennent corps et forme au cours d’un périple thématique et visuel passionnant. Le corpus rassemblé montre ainsi que l’imaginaire de Tolkien tire sa substance des images et représentations cartographiques, posées comme un préambule à ses écrits.

Voyage en Terre du Milieu ne serait sans doute pas complet s’il ne faisait pas mention de la vie de J.R.R. Tolkien à Oxford. Sur ce point, l’exposition et le livre proposent une riche sélection de photos personnelles, de dessins et d’annotations qui dévoilent l’intimité de l’auteur sans verser dans le voyeurisme. On y découvre des souvenirs familiaux mais aussi quelques éléments du quotidien du professeur Tolkien, notamment les fameuses lettres du Père Noël qu’il imagine pour ses enfants.

Bref, voici un bien bel ouvrage. Pas le genre que l’on lit entre deux portes ou dans un transport en commun, plutôt le genre que l’on prend plaisir à compulser, laissant son imagination vagabonder.

Tolkien. Voyage en Terre du Milieu – ouvrage publié sous la direction de Vincent Ferré et Frédéric Manfrin, BnF/Christian Bourgois Éditeur, 2019

Chiens de guerre

La conjonction du hasard et de l’actualité éditoriale m’ont fait lire successivement le troisième opus de la série « Ferrailleurs des mers » et le nouveau roman de Adrian Tchaikovski traduit dans nos contrées. On ne présente plus le premier sur ce blog très Bacigalupi compatible, les habitués ayant pu juger à plusieurs reprises de l’état de pâmoison dans lequel me plongent les écrits de l’auteur américain. Pour le second, un flot de louanges, nuancé par quelques bémols, est venu récompenser ici-même la lecture de Dans la toile du temps.

Mais pourquoi opérer un rapprochement entre ces deux titres me fera-t-on remarquer à bon droit ? Tout simplement en raison d’une thématique commune à Machine de guerre et Chiens de guerre, celle de l’animalisation de la guerre. Certes, le phénomène n’est pas nouveau et l’on se passera de dresser la liste des multiples conflits ayant fait usage des animaux comme armes. Cependant, si Paolo Bacigalupi se contente de dérouler un simple récit d’aventure divertissant, lectorat young adult oblige, Adrian Tchaikovski titille le sens éthique d’une humanité multiple dans ses ressentis, ses indignations et sa faculté à (ré)agir, comme le mouvement spéciste nous le démontre, face à l’utilisation d’êtres vivants et conscients, certes augmentés de quelques implants cybernétiques, comme armes jetables.

Mais revenons à Chiens de guerre. Dans un avenir que l’on pressent proche, l’humanité n’a pas tellement changé, du moins pour ses motivations profondes. Des zones de guerre larvée, entretenues par l’appétit de transnationales toujours plus avides en matière de ressources naturelles et n’hésitant pas à sacrifier les petites communautés sur l’autel du profit, prolifèrent sur les décombres d’États fantoches, tiraillés entre l’intérêt bien compris de leurs dirigeants et un partage équitable des richesses. Bref, rien de neuf sur le front de la guerre de basse intensité. Pour ramener un semblant de stabilité propice à leurs affaires, les transnationales ont pris l’habitude de sous-traiter le problème auprès de sociétés privées, spécialisées dans le domaine militaire. Peu regardantes sur les moyens employés pour assainir le terrain, elles sont cependant très strictes sur la confidentialité des opérations, histoire de ne pas réveiller une opinion publique versatile. Redmark s’est taillé sur le marché de la guerre une réputation flatteuse. Délaissant les machines de guerre, jugées peu fiables depuis que le Cachemire est devenu un no man’s land incontrôlable, la société a développé un nouveau process : le biomorphe. Cette transanimalité, dont on a forcé l’évolution en améliorant le cortex cérébral en prenant garde de ne pas dénaturer les traits naturels, est devenue le fer de lance des commandos de choc affectés aux armées privées. Engagé sur le front du Campeche contre les anarchistas, Rex forme une escouade d’assaut multiforme avec Dragon, Miel et Abeilles. Rex est un bon chien, efficace, dont l’horizon d’attente se limite à recevoir les ordres de son maître qui n’a pas trop besoin de lui secouer les biopuces pour le motiver. Rex est en effet un parfait soldat, doté de facultés de commandement et apte à se fondre dans la vision binaire du monde encodée dans son cortex cérébral. D’une fidélité inébranlable, Rex ne connaît pas les dilemmes du libre-arbitre. Son jugement est limité par une sorte de laisse numérique bien pratique pour son maître, Jonas Murray, un émule du colonel Kurtz et de Joseph Mengele. Mais, aux tréfonds de son esprits, Rex perçoit qu’il est bien plus qu’une arme efficiente ou un objet dont les propriétaires pourraient se débarrasser en cas d’obsolescence.

J’avais beaucoup apprécié le précédent roman d’Adrian Tchaikovski, déplorant cependant la faiblesse des caractères humains. Une fois encore, c’est un personnage non humain qui ravit l’attention. On épouse en effet le point de vue de Rex, une créature bionique dont on suit l’évolution au fur et à mesure de son éveil à la raison. Le biomorphe a été créé pour combattre à la place des hommes, histoire d’éviter le traumatisme d’une perte humaine, mais aussi pour épargner aux bonnes consciences la responsabilité des crimes de guerre. La créature échappe évidemment au conditionnement de ses maîtres, découvrant que le monde ne se réduit pas à des ennemis à détruire et des amis à protéger. Rex se surprend même à haïr ou à éprouver de l’empathie, indépendamment des ordres et parfois même à l’encontre de ceux-ci. Bref, il se découvre la faculté de faire des choix, ressentant plus souvent qu’il ne le pensait possible le doute et la culpabilité. Tout l’intérêt du roman d’Adrian Tchaikovski réside dans ce processus d’humanisation qui voit Rex faire l’apprentissage de la raison et de l’indépendance, dépassant le stade des simples réflexes ataviques vers lesquels le pousse son animalité. Perceptible dans le langage du biomorphe, l’évolution est également restituée habilement dans son rapport à l’autre, compagnons de combat, maître, alliés de circonstance et même une forme d’intelligence artificielle. Ces rencontres agissent comme repoussoir ou faire-valoir, contribuant chacune à leur manière à l’éducation de Rex et à son éveil dans un monde imaginé comme l’anticipation, ni pire ni meilleure, du nôtre.

Au-delà des déprédations des transnationales, de la violence de la guerre, de la cruauté des crimes de guerre et des préjugés entretenus à l’encontre des animaux améliorés, Chiens de guerre apparaît comme un roman humaniste (avec des chiens) prônant le dépassement de tous les clivages et posant la question de l’humain comme unique détenteur de l’intelligence et de la conscience. Pour Adrian Tchaikovski, la technologie doit être utilisée pour libérer et non contraindre ou asservir. On ne peut que souscrire à son opinion.

Autre avis (avisé, forcément) ici.

Chiens de guerre (Dogs of War, 2017) de Adrian Tchaikovski – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2019 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

La Fracture

Julie a disparu au mitan de l’année 1994, semant le chaos dans sa famille. Longtemps, elle a joué avec Serena, sa sœur cadette, à un jeu inspiré de la série X-Files, démasquant les aliens dans leur voisinage, dès qu’elles percevaient l’étrangeté dans le comportement d’un voisin ou d’un passant croisé par hasard. Jusqu’à ce que Julie finisse par se détacher, adolescence oblige. Sa disparition a fait surgir au grand jour les fractures qui courraient sous le vernis de leur vie ordinaire. La cellule familiale s’est disloquée, le père préférant entretenir l’illusion du retour de sa fille pendant que la mère se faisait une raison, entamant le long travail du deuil. La police a cherché, enquêtant dans le voisinage, arrêtant des suspects. Peine perdue. Julie a rejoint la longue cohorte des disparus pendant que les survivants s’enfonçaient dans la dépression. Son père a basculé peu-à-peu dans la bizarrerie jusqu’à sa mort, suite à une crise cardiaque. Sa mère n’a pas tardé à divorcer pour mettre un terme à une relation devenue toxique. Quant à Serena, abandonnant les études, elle a vécu de petits boulots, ne parvenant pas à se projeter hors de Manchester ou à construire une relation durable. Vingt ans plus tard, Julie réapparaît finalement avec une histoire incroyable à raconter, mais guère de réponses à apporter pour surmonter le traumatisme familial.

Avec ce cinquième titre traduit dans nos contrées, Nina Allan confirme son statut d’autrice subtile et envoûtante, n’hésitant pas à mêler le quotidien prosaïque aux spéculations d’une science-fiction empreinte de questionnement sur la réalité. La Fracture nous cueille sans préambule avec son atmosphère banale où l’extraordinaire se dévoile par la bande, dans les angles morts du quotidien. Sans jamais chercher à imposer une vision univoque, Nina Allan explore les recoins de la réalité, tissant une intrigue à la manière d’un puzzle, où chaque personnage dispose de ses propres pièces, recomposant une image personnelle et provisoire des événements. À charge au lecteur de se faire son avis ou d’opter pour l’inconfort paradoxalement formateur de l’incertitude.

Semant le doute, brouillant les pistes par une multitude d’indices contradictoires, l’autrice ouvre les possibles. Récit d’enlèvement extraterrestre, brèche dans le continuum spatio-temporel via un trou noir, histoire de substitution d’identité, body Snatcher investissant l’enveloppe corporelle d’un être aimé, gémellité des univers, doppelgängers ou simple affabulation résultant d’une expérience traumatique, La Fracture semble embrasser toutes ces thématiques, laissant au lecteur le champ libre pour en décider. Récit d’une fracture dans la continuité d’une existence réglée, d’une fracture familiale, d’une fracture dans le réel et dans notre appréhension du monde, le roman de Nina Allan semble laisser entendre que mensonge et vérité sont consubstantiels à notre réalité, composant un maquis touffu d’histoires à explorer, à faire ou à défaire.

Après le déstabilisant Complications et le non moins fascinant La Course, laissez vous ravir par La Fracture. Avec Nina Allan, vous êtes en très bonne compagnie.

« Elle fut tentée de dire à Vanja que rien dans toute cette affaire ne lui semblait réel, en tout cas pas les éléments de l’histoire accessibles via les archives des médias : l’enquête de police, les arrestations, les articles et les communiqués à répétition. Ces choses appartenaient au domaine public, c’était un film de sa vie plutôt que les souvenirs vécus qu’elle en avait conservés, surtout maintenant que Julie était revenue. Le récit officiel était devenu inutile. Il n’avait plus de sens. »

La Fracture (The Rift, juillet 2017) de Nina Allan – Éditions Tristram, septembre 2019 (roman traduit de l’anglais par Bernard Sigaud)

Les Meurtres de Molly Southbourne

Autre titre de la collection « Une Heure-Lumière » récompensé aux Utopiales ce week-end, Les Meurtres de Molly Southbourne n’usurpe pas son prix Julia Verlanger. On va finir par croire que j’ai bon goût…

Récit d’apprentissage mâtiné d’horreur corporelle, Les Meurtres de Molly Southbourne ne met pas longtemps pour happer le lecteur. En fait, il suffit de quelques pages pour basculer dans l’horreur glauque de l’existence de Molly, petite fille couvée par ses parents dans une ferme isolée. Car Molly vit avec un secret, du genre à ne pas partager avec ses amies durant une pyjama party. Seuls ses parents la comprennent, lui inculquant l’éducation adéquate à sa survie, tout en organisant sa protection contre les doppelgängers nés de son propre sang. Des créatures d’apparence fragile, en tout point semblable à elle, si ce n’est cette propension à la violence qui les poussent à vouloir la tuer.

« Si tu vois une fille qui te ressemble, cours et bats-toi.

Ne saigne pas.

Si tu saignes, une compresse, le feu, du détergent.

Si tu trouves un trou, va chercher tes parents. »

Mantra entêtant, Molly répète inlassablement les principes enseignés par ses parents, de l’enfance à l’âge adulte, de l’innocence à la maturité, traversant les affres de l’adolescence, volonté d’auto-destruction y comprise, et les premiers amours, avec l’impression de voir sa vie lui échapper. Car, bien entendu, les faits qu’elle supporte trouvent leur explication scientifique dans l’existence de sa mère et dans sa participation à la Guerre froide. Du coup, le récit horrifique de Molly bascule sans coup férir vers la science-fiction sans trop nuire cependant à l’atmosphère angoissante de l’ensemble.

En matière de show don’t tell, Tade Thompson distille en effet avec brio l’information, ne se montrant pas trop explicite sur les raisons de la situation de Molly. Il déroule un récit placé sous le joug de la fatalité et de l’incompréhension. Molly apparaît comme sa propre ennemie. Implacable, elle est littéralement légion, engendrant par la moindre de ses plaies ou durant ses règles, une armée de clones résolus à sa propre perte. Peu-à-peu, l’intrigue devient récit d’apprentissage. On accompagne l’enfant, puis la jeune femme dans sa découverte du monde, expérience dont elle goûte les traumatismes successifs avec le couperet des autres mollies au-dessus de la tête. L’expérience lui trempe le caractère et elle se forge une existence, abandonnant progressivement sa capacité à l’empathie.

D’une manière plus symbolique, Les Meurtres de Molly Southbourne nous renvoie enfin à notre condition de créature organique composée de cellules appelées à se dégrader, à mourir, avant d’être remplacées par de nouvelles jusqu’à la dégénérescence finale de notre organisme. Une entropie inscrite dans notre génome et contre laquelle tous les discours sur le libre-arbitre et toutes les mesures prises pour en ralentir les effets ne peuvent pas grand chose. En transposant cette réalité biologique dans le contexte d’un récit d’horreur corporelle, Tade Thompson se montre malin et astucieux, rendant le malaise existentiel de Molly encore plus perceptible pour le lecteur.

Dix-huitième opus de la collection « Une Heure-Lumière », Les Meurtres de Molly Southbourne acquitte donc honorablement son tribut aux grands anciens, en particulier au Frankenstein de Mary Shelley, tout en apportant une touche de modernité bienvenue. A suivre avec The Survival of Molly Southbourne, à paraître aussi au Bélial’.

Les Meurtres de Molly Southbourne (The Murders of Molly Southbourne, 2017) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2019 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

La Chute de Gondolin

Pendant près de 44 ans, Christopher Tolkien a travaillé sur les notes et écrits de son père afin de les mettre à la disposition du plus grand nombre. De cet effort louable, initié avec la publication du Silmarillion, il résulte désormais un vaste corpus d’ouvrages, balayant l’univers et les mythes bâtis par les multiples réécritures de J.R.R. Tolkien. La Chute de Gondolin vient clore ce travail en revenant sur l’un des trois contes fondateurs consacrés aux Jours Anciens de la Terre du Milieu. Ce texte rappelle également, si cela était encore nécessaire de le faire, que le cœur de l’œuvre de J.R.R. Tolkien ne bat pas du côté du Seigneur des Anneaux, surgeon épique du Hobbit, mais bien plus sûrement durant cette époque, longtemps appelée Premier Âge, qui a toujours été considérée par son créateur comme un tout se suffisant à lui-même.

À cette époque lointaine, les elfes Ñoldor vivaient sous la coupe de Morgoth, le Noir ennemi du monde. Après leur exil de Valinor, sous la conduite de Fëanor et ses frères, ils avaient rallié les terres de l’Ouest pour se venger de Melko, le voleur des Silmarils. Devenu Morgoth, le Valar déchu s’était retranché dans sa forteresse souterraine d’Angband, fourbissant ses armes et réunissant des légions innombrables d’orques, trolls, loup-garous, dragons et autres balrogs afin d’assurer sa domination. Maudits par l’ensemble des Valars, à l’exception d’Ulmo, défaits lors de la bataille de Nirnaeth Arnoediad (les Larmes Innombrables), les elfes Ñoldor furent ensuite réduits à survivre dans l’ombre du Ténébreux ennemi, dans l’attente d’une éventuelle intervention des Valars en leur faveur ou d’un hypothétique sursaut des quelques grands princes de leur peuple ayant échappé au désastre.

Les trois contes fondateurs de Tolkien prennent ainsi place dans ce contexte, dessinant progressivement, au fil de leurs réécritures, les contours d’un monde et d’une mythologie fictive d’une ampleur inégalée. Après le récit des Enfants de Húrin, dont Christopher Tolkien nous a livré une version définitive, La Chute de Gondolin reprend un dispositif analogue à celui de Beren et Lúthien, juxtaposant les différentes versions du récit de manière chronologique. Accompagné d’un paratexte informatif de Christopher Tolkien, ce dispositif permet de suivre pas à pas l’évolution d’un texte resté inachevé, du moins dans une version répondant aux exigences de J.R.R. Tolkien. Les exégètes apprécieront de retrouver la première version de l’histoire, datant de 1916-17, tout en suivant ses transformations au fil des réécritures et autres repentir. Les autres pourront découvrir un récit un peu plus abouti, du moins plus satisfaisant que l’histoire de Beren et Lúthien. Mais, écartons immédiatement tout malentendu. On ne trouve guère d’inédits dans cette nouvelle édition, la plupart des itérations de La Chute de Gondolin rassemblées ici figurant en effet déjà au sommaire d’autres ouvrages comme Le Livre des Contes Perdus, La Formation de la Terre du Milieu, La Route Perdue, les Contes et Légendes perdues ou encore Le Silmarillion.

Comme pour les deux autres contes, La Chute de Gondolin nous raconte le destin tragique et pourtant porteur d’espoir d’un homme, devenu messager d’un dieu, puis époux d’une princesse elfe, avant de donner naissance au héros qui amènera la chute d’Angband. Né sous le joug de Morgoth, Tuor de la Maison de Hador, a connu l’esclavage avant d’errer longtemps dans les terres désolées du Nord. Choisi par Ulmo pour porter un message à Turgon, le dernier souverain des Ñoldor libres, il part en quête de la cité cachée de Gondolin où il finit par arriver après avoir bravé maints périls. Mais, le roi elfe n’a que faire des avertissements d’Ulmo. L’orgueil lui dicte une autre conduite que ne viennent pas tempérer les menaces qui s’accumulent autour des montagnes qui encerclent son royaume. C’est la trahison qui finira par le livrer aux armées de Morgoth et donnera ainsi l’occasion à Tuor et à de nombreux autres héros Ñoldor de démontrer leur courage pendant une bataille dantesque.

Si la première version de La Chute de Gondolin semble imprégnée par la vision des combats de la Guerre des tranchées, notamment au travers des monstres de fer et de feu qui assaillent les remparts de la cité, elle témoigne également de la connaissance de l’auteur sur la manière médiévale de raconter les légendes et récits épiques. Les autres textes compilés jusqu’à la magnifique dernière version, écrite vers 1951, ne restituent hélas pas la complétude du récit initial, un fait que l’on peut regretter, mais dont il faut pourtant se contenter.

La Chute de Gondolin confirme donc l’ampleur de l’œuvre de J.R.R. Tolkien dont Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux n’offrent qu’un faible aperçu. Et, comme le confie l’auteur lui-même dans une lettre écrite à son éditeur : « Mon œuvre a échappé à mon contrôle, et j’ai produit un monstre : un roman d’une longueur immense, complexe, plutôt amer et tout à fait terrifiant, ne convenant pas du tout aux enfants (et peut-être à personne), et il ne s’agit pas vraiment d’une suite au Hobbit, mais plutôt au Silmarillion. […] Le Silmarillion et consorts a refusé de se contenir. Il a débordé, s’est insinué dans tout, et a probablement gâté tout ce que j’ai tenté d’écrire. » Au regard des bribes qui nous sont parvenues grâce à Christopher Tolkien, que l’on nous permette d’en douter. Bien au contraire, on se prend plutôt à regretter l’inachèvement d’une œuvre, voire d’un légendaire, dont l’immensité flirte avec les plus grandes sagas historiques.

La Chute de Gondolin (The Fall of Gondolin, 2018) de J.R.R. Tolkien – Éditions Christian Bourgois, 2019 (édition établie et préfacée par Christopher Tolkien, traduite de l’anglais par Tina Jolas, Daniel Lauzon et Adam Tolkien)

Le faiseur d’histoire

Alors qu’il se prépare à présenter sa thèse de doctorat – un travail consacré à Adolf Hitler – Michael Young traverse une période de doute existentiel qui le pousse à ajouter à la biographie du futur dictateur nazi des détails issus de son imagination. Avec le concours du professeur Zuckermann, un vieux physicien obsédé par le génocide juif qu’il a rencontré fortuitement, il échafaude un projet incroyable : refaire l’Histoire en empêchant la naissance du Führer.

« Elle débute par un rêve. Cette histoire, qui peut commencer partout et nulle part, comme un cercle, débute pour moi – et, après tout, cette histoire est la mienne, et celle de personne d’autre, ne pourrait jamais être l’histoire d’un autre que moi – elle débute par un rêve que j’ai fait une nuit, en mai. »

L’argument initial de Le faiseur d’histoire ne brille pas par son extrême originalité. Pourtant Stephen Fry brode à partir de celui-ci un roman léger et distrayant qui n’occulte en rien une certaine réflexion. A l’instar de l’étudiant favorisé lambda, inscrit dans une université d’Europe de l’Ouest, Michael Young ne connaît pas grand-chose de la vraie vie, ou juste ce qu’il a pu entrevoir par le petit bout de la lorgnette de son existence étriquée. Depuis quatre années, il s’échine à rédiger un mémoire d’histoire consacré à la vie d’Adolf Hitler durant la période qui a précédé son accession au pouvoir. Une sorte d’étude s’attachant aux origines familiales, scolaires et psychologiques du nazisme.

Empoté et maladroit, fils de bonne famille inscrit à Cambridge, un tantinet nombriliste et de surcroît sans histoire, Michael nous berce ainsi avec ses projets d’avenir qui passent par la validation de son doctorat, un poste de professeur, la publication de sa thèse et une vie pépère de chercheur enseignant. En réalité, il se berce surtout d’illusions comme la narration nonchalante, typiquement vieille Angleterre, nous le laisse percevoir peu-à-peu. En résumant ainsi Le faiseur d’histoire, on ne rend cependant pas justice au ton du roman. Stephen Fry s’amuse à la fois de son héros, personnage somme toute assez falot, et des situations dans lesquelles il se retrouve. Les aventures de Michael Young confinent en effet au risible. Un grotesque typiquement britannique, c’est-à-dire détaché du ridicule intégral et lorgnant du côté du nonsense. Les amateurs de P. G. Wodehouse, voire de Jérôme K. Jérôme, trouveront ici sans aucun doute matière à se réjouir.

Mais, Le faiseur d’histoire n’aurait pas lieu de figurer dans la rubrique uchronique de ce blog si n’intervenaient pas quelques ingrédients d’une nature plus spéculative. Stephen Fry ouvre en effet une parenthèse uchronique dans son récit, via l’utilisation d’un récepteur transmetteur quantique. Avec le concours du docteur Zuckermann, Michael parvient ainsi à modifier l’Histoire en empêchant la naissance d’Hitler. Sans chercher à déflorer davantage l’intrigue, disons simplement que le changement escompté ne se réalise pas tout à fait de la manière attendue par nos deux apprentis démiurges. Prisonnier de l’horizon des événements, Michael doit endosser une nouvelle existence, sa propre existence dans la ligne historique résultant de la manipulation. L’expérience dévoile une facette de sa personnalité qu’il avait refoulé jusque-là. Elle l’immerge dans un environnement à la fois familier et étranger, celui d’un étudiant en philosophie à Princeton dont les parents britanniques ont émigré aux États-Unis. Il doit en conséquence renouer le fil des habitudes de son alter ego, sans trop déraper ouvertement. Pas facile lorsque l’on a un accent anglais et que ses références historiques et culturelles ne suscitent que des regards interloqués.
L’expérience vécue par Michael offre ainsi à Stephen Fry l’opportunité de broder une série de quiproquos croustillants et de s’amuser du décalage entre les cultures américaine et britannique, décalage auquel vient s’ajouter celui généré par l’uchronie. Sur ce point, il convient de saluer la vraisemblance et la cohérence de la construction du récit. La légèreté de l’intrigue ne doit en effet pas masquer la réflexion sous-jacente sur la causalité historique et les hasards de l’Histoire.

Le faiseur d’histoire apparaît donc comme un plaisir léger et décalé. Et même si le dénouement apparaît un tantinet convenu, même si le roman n’entre pas dans la catégorie des ouvrages inoubliables, le ton résolument pince-sans-rire se conjugue à l’intelligence du propos pour faire du livre de Stephen Fry une friandise au goût délicieusement suranné.

Le faiseur d’histoire (Making history, 1996) de Stephen Fry – Réédition Gallimard, collection Folio SF, avril 2011 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)