La Petite Gauloise

Court texte de presque 135 pages, La Petite Gauloise relève de l’anticipation politique, celle suspendue au-dessus de nos destins à chaque élection, celle dont Jérôme Leroy a délimité les contours dans ses romans Le Bloc et L’Ange Gardien. On y croise et côtoie fugitivement une galerie de personnages appelés à subir des désordres géopolitiques bien éloignés de leurs préoccupations quotidiennes. Ou pas. L’intrication des faits et l’effondrement des perspectives historiques refileraient illico une grippe intestinale à l’estomac du chat de Schrödinger, même le mieux armé contre les caprices des états superposés de la réalité générés par le cantique des oracles de la politique du pire.

Dans une grande ville portuaire de l’Ouest que nous n’appellerons pas Le Havre ou Saint-Nazaire, même si l’on est fortement tenté de le faire, on croise ainsi la route d’une autrice désabusée, fille sérieuse et assez douée selon ses confrères, ayant réussi à vivre de sa plume en écrivant pour la jeunesse. Pas sûr que cette activité rémunératrice lui procure toute satisfaction. Et, ce n’est pas son compagnon, de dix ans son cadet, avachi dans les draps à côté d’elle qui pourra ranimer la flamme de la passion. On rencontre aussi le professeur de lettres à l’origine de sa venue dans un lycée de cette grande ville de l’Ouest, fonctionnaire de l’Éducation Nationale tiraillé entre une mission dépourvue de sens dans l’un de ces territoires perdus de la République, comme on dit, et une frustration sexuelle digne d’une échelle de Richter détraquée. On côtoie aussi Le Combattant, tout en majuscules et certitudes, terré dans une cave, la kalach à la main. La tête truffée des formules creuses d’un imam radicalisé, prêt à en découdre avec les robocops de la SDAT, le bougre s’imagine en Syrie ou en Afghanistan, voire en Libye. On entrevoit aussi un flic de l’antiterrorisme, arabe et musulman intégré, bien vu dans son quartier habité par des cathos bon teint, avant qu’il ne soit abattu par un policier municipal surarmé, parce qu’un bougnoule qui court dans la nuit en agitant une arme, on le flingue d’abord, on pose les questions après. Et puis, on aperçoit la silhouette évanescente de la Petite Gauloise, adolescente solitaire et mutique, libre de son corps et vagabondant en esprit, loin des tensions qui couvent dans la cité des 800 surplombant le centre de la grande ville de l’Ouest, très loin de la géopolitique et de ses désordres. L’image de l’innocence. Ou pas.

Jérôme Leroy reste fondamentalement un moraliste attaché à des valeurs, plutôt de gauche, qui aime affûter sa plume au fil d’une actualité meurtrière, anxiogène et désolante. Les attentats terroristes qui ont ensanglanté la France, la poussée des idées d’extrême-droite, dédiabolisées en direct et servies sur un plateau (de télé) par des médias et des politiques rendus fiévreux par la recherche du scoop ou du clash, fournissent à l’auteur le cadre où dérouler une anticipation politique dépourvue de toute poésie ou de toute utopie. Sur un ton cynique, non exempt de railleries, il n’épargne rien ni personne, dressant un portrait qui serait d’une noirceur étouffante s’il n’était sous-tendu par une ironie mordante, un recul omniscient dont il s’amuse lui-même dans le récit. Les petites lâchetés comme les grandes causes passent ainsi à la moulinette de sa plume caustique et désenchantée.

Et pourtant, le mirage de la Douceur n’est jamais très loin. Il miroite à l’horizon comme la mer dont le ressac vient laver les souillures sur la plage. Un hors champs à l’abri des désordres du monde. La Petite Gauloise oscille ainsi entre la nostalgie d’un ailleurs jamais advenu et pourtant éminemment désirable, un ailleurs débarrassé de la démagogie et de l’absurdité mortifère des idéologies, et la triste réalité d’une banlieue sans avenir, d’un lycée professionnel sans moyens, tous deux sacrifiés sur l’autel de la géopolitique, des égoïsmes bien compris et du double langage.

Tragique jusqu’à l’implacable absurdité de son dénouement imprévu, La Petite Gauloise renvoie dos à dos les bonnes consciences arrogantes et les faiseurs de radicalité, qu’ils soient sur les plateaux de télé ou dans les salles de prières clandestines. Avec cette novella rageuse, Jérôme Leroy pratique une distanciation sarcastique salutaire et nécessaire.

La Petite Gauloise – Jérôme Leroy – Rééditions Gallimard, collection « Folio policier », février 2019.

Bangkok Déluge

Que partagent un missionnaire américain du XIXe siècle, confronté aux superstitions et au dépaysement, et un couple d’étudiants thaïlandais, militants actifs du mouvement pour la démocratie ? Qu’ont en commun Sammy, expatrié par dépit, et Nok, rattrapée par l’histoire de son pays jusqu’au Japon où elle tente de faire vivre un restaurant thaï ? Et Mai, désormais archivée dans un serveur informatique ? Et Woon, confronté au naufrage de la capitale thaï et à l’afflux des réfugiés climatiques ? Qu’est-ce qui unit leur existence ? À toutes ces questions, Bangkok Déluge offre un décor somptueux, empreint d’émotion et de fatalisme.

Intrinsèquement lié au fleuve Chao Phraya, Bangkok ou plutôt Krungthep Mahanakhon vit au rythme du fleuve, soumis aux caprices de crues dictées par la mousson. Née au cœur d’un delta marécageux, traversée jadis par les galions faisant le commerce avec Ayutthaya, l’ancienne capitale du royaume de Siam, la cité a mué, passant du statut de simple comptoir à celui de mégapole. Entre-temps, l’invasion et les déprédations de l’armée birmane, l’essor de la dynastie Chakri, la Guerre du Vietnam, les soubresauts politiques des années 70 et le boom économique des années 80 et 90 ont contribué au moins autant à son histoire que les aléas climatiques. Pour le bonheur ou le malheur de ses habitants.

Bangkok est le personnage principal du premier roman de Pitchaya Sudbanthad. Déployant ses lignes narratives comme les ramifications multiples des canaux qui innervent le cœur originel de la grande cité, l’auteur dresse un portrait foisonnant des lieux, immergeant le lecteur dans un déluge d’images et de sensations. On évolue ainsi à différentes époques, entre XIXe et XXIe siècle, dans les registres du roman historique et du récit d’anticipation, accompagnant les mutations de la capitale thaïlandaise jusqu’à un futur proche marqué par le dérèglement climatique. Ville monstre, métropole populeuse et pluriethnique, fourmilière humaine ne connaissant jamais le repos, Bangkok est le théâtre des soubresauts d’une histoire violente, au karma chargé, mais aussi le décor d’une multitude de petits drames, de renoncements personnels, d’espoirs déçus, dont on découvre par le menu les détails intimes.

De l’aval vers l’amont, et vice-versa, on suit ainsi le cours tumultueux de l’Histoire, accompagnant plusieurs individus en butte aux aléas de la politique et à la montée irrésistible des eaux provoquée par l’anthropocène. Leurs itinéraires se croisent, s’entremêlent, dessinant un patchwork complexe et nuancé faisant échos au développement urbain. Fresque familiale déroulée sur plusieurs générations, comme autant d’instantanées de la ville à différents moments de son évolution, Bangkok Déluge témoigne de la résilience incroyable d’une cité érigée contre la nature même de l’environnement où elle s’enracine. Une mégapole où la modernité côtoie les croyances ancestrales, sur fond de submersion et de révolution technologique. Une ville condamnée à se réinventer pour continuer à exister.

D’une plume évocatrice, Pitchaya Sudbanthad tisse lentement sa toile, nous transportant sur les rives du Chao Praya, sans nous laisser à quai ou nous laisser submerger par l’insatisfaction. Fort heureusement.

Bangkok Déluge (Bangkok Wakes to Rain, 2019) – Pitchaya Sudbanthad – Éditions Rivages, septembre 2021 (roman traduit de l’anglais [Thaïlande] par Bernard Turle

Lorsque le dernier arbre

Michael Christie pourrait bien être l’un des incontournables d’une rentrée littéraire toujours aussi prolifique. Premier roman de l’auteur canadien, si l’on fait abstraction d’un recueil de nouvelles paru sous nos longitudes chez Albin Michel, Lorsque le dernier arbre affiche avec pudeur et sincérité les qualités propres aux grands romans, celles qui vous font relâcher un livre à la fois émerveillé et songeur, saisi par un sentiment de finitude, mais aussi exalté par la formidable faculté de résilience des êtres humains.

Fresque familiale, dixit la quatrième de couverture, le roman de Michael Christie l’est incontestablement. Du XXIe siècle, en léger décalage dans le futur par rapport à notre temporalité, au début du XXe siècle, l’auteur canadien retrace la généalogie d’une famille atypique, dont le parcours intime reste inextricablement associé à l’Histoire et à la haute canopée des forêts nord américaines. Grandeur et décadence, mais aussi rédemption sont ainsi liées au destin des Greenwood, du fondateur de la famille, le richissime Harris, à son arrière petite-fille, Jacinda, l’ex-étudiante désormais réduite à payer la note laissée par des prédécesseurs peu soucieux de préserver la capital naturel de la planète.

« Mais pourquoi attendons-nous de nos enfants qu’ils mettent un terme à la déforestation et à l’extinction des espèces, qu’ils sauvent la planète demain, quand c’est nous qui, aujourd’hui, en orchestrons la destruction ? […] Le meilleur moment pour planter un arbre, c’était il y a vingt ans. À défaut de quoi c’est maintenant. »

Lorsque le dernier arbre apparaît ainsi comme une quête des racines, celles des membres de la famille Greenwood. Une famille dépareillée ayant lié son destin à celui des forêts composant le paysage canadien et sur lequel le regard des hommes se porte avec convoitise, émerveillement ou un respect quasi-religieux. Du fondateur de la lignée, bâtisseur d’un empire ayant cru sur les dépouilles des arbres tronçonnés, à Jacinda, l’ultime rejeton, gardienne de la Cathédrale, l’un des derniers bastion de la forêt primaire après que le Grand Dépérissement ait transformé la planète en désert de poussière, en passant par le grand oncle hobo, le père charpentier et la grand-mère activiste écologiste, on suit les ramification d’un récit où les drames familiaux font échos à la marche de l’Histoire et à la dégradation inexorable de la biosphère.

Lorsque le dernier arbre est en effet aussi histoire de communauté puisqu’il renvoie au devenir d’une humanité menacée par ses propres déprédations. Le roman de Michael Christie pose ainsi la question de la transmission et de l’héritage. Que laisserons-nous à nos enfants ? Un monde meilleur que celui qui nous a vu naître où une terre gâte dont les mots peinent à décrire tous les maux ? À cette question, au moins aussi vieille que l’humanité, l’auteur canadien oppose le temps long des forêts qui affichent dans leur bois les cycles climatiques et les accidents historiques. Une collection d’individus mettant en commun leurs ressources, se protégeant les uns les autres du froid, des intempéries et de la sécheresse. Un idéal pour les êtres humains.

« Le bois, c’est du temps capturé. Une carte. Une mémoire cellulaire. Une archive. »

Lorsque le dernier arbre illustre donc à merveille le poème de Baudelaire. Et si la nature, sous sa forme forestière, y apparaît bien comme un temple de vivants piliers, son hospitalité semble bien mal récompensée par une humanité tiraillée entre son instinct de prédation et sa recherche d’une hypothétique rédemption. Bref, Michael Christie nous propose un sublime roman familial, en forme d’analogie sylvestre, dont on mesure le caractère immersif et éthique avec délectation.

Plein d’autres avis sur l’épaule et la tête, alouette !

Lorsque le dernier arbre (Greenwood, 2019) – Michael Christie – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », septembre 2021 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Sarah Gurcel)

Vivonne

Adrien Vivonne serait né vers 1964 dans une famille de la petite bourgeoisie rouennaise plutôt engagée du côté communiste, en dépit de la désillusion de la révélation des crimes du stalinisme. Enfant rêveur, pour certains même indifférent aux malheurs de la vie, il hante la mémoire de tous ceux qu’il a rencontré. D’abord Alexandre Garnier, l’ami de jeunesse, désormais éditeur à Paris où il jalouse le succès de son ami auprès des femmes tout en enviant ses talents de poète. Le bougre s’est efforcé toute sa vie de prendre sa revanche, acquérant les droits des œuvres de Vivonne pour mieux les remiser dans l’oubli. Vengeance d’un médiocre qui pleure toutes les larmes de son corps en lisant des poèmes pendant que le déluge d’un typhon balaie les rues de Paris. Il le regrette amèrement maintenant que l’effondrement s’annonce, précipité par les Dingues, le Stroke et la libanisation de l’Europe. Mais avant de mourir et peut-être pour faire amende honorable, Garnier souhaite reconstituer l’itinéraire du poète, voire le retrouver afin de percer le mystère de sa disparition.

Béatrice a aussi bien connu Vivonne. Peut-être même est-elle mieux placée pour évoquer l’homme, ayant partagée sa vie d’un point de vue intime pendant une dizaine d’années après que le poète ait décidé de poser ses affaires à Doncières, sous les radars de l’édition parisienne. Sur le point d’embarquer pour Athènes, elle raconte Vivonne, attendant un vol sans cesse retardé par la tempête mais aussi les combats entre l’armée et les milices salafistes qui se disputent le contrôle de l’aéroport Charles De Gaulle. Elle attend de le retrouver pour se fondre dans la Douceur.

Chimène/Chimère est une enfant de la guerre, la fille que Vivonne n’a jamais connu. Elle a grandi dans le mystère de l’identité de son père avant de rejoindre les troupes irrégulières du Druide Caché. Son quotidien, elle le consacre désormais aux combats sans pitié contre les ZAD partout !, les Groupes d’Assaut Antifascistes et l’Armée Chouanne et Catholique soutenue par les Dingues. La guerre de tous contre tous et le libéralisme identitaire, elle la subit et elle continue d’en éprouver l’inanité jusque dans sa chair, ne voyant de salut que dans la quête de ce père dont les mots accompagnent son cheminement martial.

Pour les Amis retranchés dans l’archipel de la mer Egée, Vivonne est nimbé de l’aura du vieux sage, ses livres étant adorés au moins autant que ceux du vieux conteur aveugle. Mais, ils savent qu’au-delà des rivages de leur île, au-delà de la mer du Cercle, la violence et l’intolérance règnent sans partage, menaçant jusqu’à leur existence paisible, fondée sur la beauté, l’harmonie et le partage des plaisirs simples.

Pour tous, Vivonne apparaît comme un idéal fait homme dont les poèmes recèlent un secret, une recette du bonheur, à la condition de lâcher prise, de se fondre dans la Douceur et la beauté des mots, des émotions qu’ils suscitent. Jusqu’à la dissolution.

C’est toujours un plaisir de retrouver Jérôme Leroy. Sa grande culture, y compris dans les mauvais genres qu’il n’hésite pas à citer parmi les classiques de la littérature générale ou de la poésie, demeure un ravissement dont on se plaît à apprécier toutes les nuances stylistiques et les récurrences thématiques. Au sein d’une œuvre dominée par la constance de l’engagement et une nostalgie sourde, Vivonne ne dépare pas. Bien au contraire, Jérôme Leroy nous invite à lâcher prise, à céder au charisme indicible de la Douceur, mêlant l’anticipation et la poésie à des préoccupations plus sociales et politiques, tout en adoptant le ton du moraliste désabusé et celui du barde optimisme, convaincu de la supériorité de l’esprit sur la technologie.

Vivonne apparaît ainsi porté par le souffle d’un rêve ubiquiste, le désir d’une sublimation par la lecture, d’un ravissement par la beauté appliqué comme un baume salutaire sur les écorchures d’un quotidien âpre et pessimiste, où aucune alternative ne semble viable et où le passé ne comporte que trahison et renoncement. Loin d’être agréable, l’avenir de Jérôme Leroy apparaît comme le prolongement des maux du présent. Il a l’apparence des images de Caza, réalisées en illustration des deux tomes du roman de John Brunner, Le Troupeau aveugle. Il puise son inspiration dans l’actualité, dans l’inexorable dégradation de l’environnement, dans le délitement du politique sous les coups du populisme, de la frénésie identitaire et de la guerre de tous contre tous. Certes, on peut trouver à redire des propos ou de certains sous-entendus de l’auteur sur l’évolution du monde. On peut juger certaines de ses sentences un tantinet définitives. On ne peut cependant pas nier la sincérité de ses convictions et l’acuité quasi-ballardienne de son regard. Chez Jérôme Leroy comme chez l’auteur britannique, l’apocalypse est un genre en soi, porteur d’une esthétique du désastre, à la croisée de l’anticipation, du mythe et de la fable. Une vision hallucinée n’excluant pas l’ironie, en particulier lorsqu’il égratigne le milieu de l’édition parisienne et applique la critique à lui-même.

Entre la Douceur et la loi du plus fort, entre la puissance démiurgique des mots et les forces aveugles de l’auto-destruction, les personnages de Vivonne sont ballottés par des émotions contradictoires, en proie à la confusion d’une existence fragile et éphémère. Jérôme Leroy incite le lecteur à une forme de transcendance livresque, l’invitant à flâner dans les univers multiples de l’imagination, bercé par la nostalgie et la possibilité d’une utopie bienveillante et fraternelle, sur les traces de l’insaisissable Adrien Vivonne, poète vagabond et concept fait homme.

Avec Vivonne, Jérôme Leroy fait sienne la citation d’Oscar Wilde sur l’utopie, nous démontrant par la poésie qu’aucune carte du monde n’est digne d’un regard si le pays de l’utopie n’y figure pas. Réenchanter le monde par la lecture, l’apaisement et la poésie, on a connu pire comme projet utopique, non ?

Vivonne – Jérôme Leroy – Éditions La Table Ronde, janvier 2021

Zendegi

Profitons de la parution de Diaspora pour revenir sur un titre plus abordable de l’auteur australien.

En science-fiction, Greg Egan s’est taillé une solide réputation, irriguant le genre de concepts vertigineux et un tantinet abstraits. Car si elle prend souvent pour thème le devenir de l’homme, son œuvre s’aventure surtout sur les chemins arides de la physique quantique, de la numérisation de la personæ, de l’abstraction mathématique et jusqu’au téléchargement de la conscience, tentant d’impulser un sens rationnel à quelques questions métaphysiques essentielles. Avec Zendegi, il arrondit cependant les angles, donnant davantage de chair à l’aspect humain de son récit.

Iran, 2012. La publication du résultat des élections législatives débouche sur un vaste mouvement de contestation. À Téhéran et ailleurs, on réclame justice, bravant la répression sauvage des Basijis. En poste dans le pays, Martin Seymour suit les événements pour le compte d’un quotidien australien. Quinze années plus tard, dans un État iranien désormais ouvert aux vertus démocratiques, il vit à Téhéran, marié à une Iranienne et père d’un petit garçon. Un jour, au retour de l’école, il s’initie en sa compagnie à Zendegi, un univers virtuel immersif développé par Nasim, une expatriée revenue au pays après la chute du gouvernement des mollahs. Ayant travaillé sur un projet de cartographie du cerveau aux USA, la scientifique s’apprête à utiliser le résultat de ses recherches pour modéliser des créatures numériques dotées d’une plus grande autonomie.

À l’image d’Ian McDonald, Greg Egan imagine le futur dans un pays émergent, ici l’Iran, transposant des problématiques science-fictives en-dehors de leur matrice occidentale. Il faut cependant attendre la seconde partie du roman pour les voir véritablement surgir, l’auteur australien s’inspirant d’abord de la contestation de la réélection du président Ahmadinejad pour décrire une nouvelle révolution démocratique, cette fois-ci victorieuse. Passé ce long préambule, bien documenté, l’intrigue se resserre autour du duo formé par Martin et Nasim, conjuguant l’imaginaire des contes perses à une anticipation légère fondée sur les avancées des neurosciences et de la simulation virtuelle. Pour autant, Zendegi ne verse pas dans une hard SF débridée, préférant le domaine de l’intime aux enjeux spéculatifs, commerciaux et politiques soulevés par la création de logiciels conscients. Un choix risquant fort de déboussoler le lectorat avide de questionnements métaphysiques et éthiques. À défaut, il lui faut se contenter d’un récit dramatique, où l’auteur australien tente de titiller sa fibre sensible. Hélas, si le récit révèle une facette inattendue de l’écriture de Greg Egan, le résultat reste quelque peu laborieux.

Si Zendegi apparaît comme un titre abordable pour le néophyte, le roman n’en demeure pas moins une tentative inaboutie de mêler hard SF, considérations politiques, éthiques et récit psychologique. Pas sûr que les aficionados d’Egan s’y retrouvent, en dépit d’un résultat honorable.

Zendegi (Zendegi, 2010) de Greg EGAN – Le Bélial’, 2012 (roman traduit de l’anglais [Australie] par Pierre-Paul Durastanti)

Préparer l’enfer

2022. Le jour du second tour de l’élection présidentielle, un clochard est assassiné sous l’œil de HyperOpsis, le système omniscient (mais pas encore omnipotent) de vidéosurveillance hexagonal. Dépêché sur le lieu du crime, Louran arrête le meurtrier. Les mains dans les poches de son long parka, l’air narquois, celui-ci toise le policier et le crispe d’entrée par sa désinvolture. Tout semble trop théâtral. La mise en scène de l’assassinat, l’absence de résistance du meurtrier… Louran n’est pas tranquille. Emmené au poste, le tueur avoue tout et plus encore. Il s’appelle Mornau. Il parle de son enfance, de ses motivations intimes, de son cheminement au sein du Franc, parti du candidat en tête des sondages pour l’élection. Et les aveux se muent en confession sur fond de résultat électoral.

Bonne nouvelle pour l’amateur de roman noir. Avec L’Honorable société, quatre mains conjuguant les talents de Dominique Manotti & DOA, et Préparer l’enfer de Thierry Di Rollo, la collection « Série noire » réinvestit un genre, longtemps délaissé au profit des sirènes du thriller plan-plan. Coïncidence ou synchronicité, les deux livres auscultent le cadavre pourrissant de notre démocratie, proposant une lecture salutaire, mais sans concession, des mœurs et pratiques contemporaines.

Même si Préparer l’enfer conjugue les ressorts du roman noir et de l’anticipation, l’atmosphère semble procéder davantage du premier genre. Au-delà des querelles de chapelle, ce roman court, âpre, à la narration sèche, quasi comportementaliste, adresse comme un avertissement. En effet, nul ne peut ignorer que le malaise est patent en France, un constat concernant la démocratie en général. Un mal diffus, insidieux, gangrenant les mentalités, les solidarités, le bien commun.

Spéculant sur les symptômes actuels, l’auteur français élabore un concept troublant de vraisemblance, celui de démocratie ajustée. Un concept résumé ainsi par Mornau : « réduire les libertés progressivement et, en même temps, ne jamais compromettre l’esprit de contestation, le laisser vivre pleinement. Les masses laborieuses, ou plutôt ce qu’il en reste, continuent de protester, de réclamer le maintien de leurs droits, sans se rendre compte un seul instant que ces mêmes droits s’amenuisent par petites touches, à la faveur de réformes a priori indépendantes, mais finalement conjuguées. Réduire la liberté, donner l’illusion qu’elle est intacte parce qu’on peut encore se battre pour la conserver, lier ce bouillonnement social avec la coercition et la culture de la peur. Et la paranoïa sécuritaire. Vous comprenez ? »

On ne sait si Thierry Di Rollo a lu Christian Salmont, Edward Bernays et Noam Chomsky, ou s’il est juste un observateur avisé du quotidien. Son concept apparaît comme une synthèse du storytelling et des techniques de manipulation de l’opinion publique. En somme, fabriquer du consentement pour mieux éroder les libertés démocratiques. Sur ce point, même si elle use de l’artifice de l’anticipation, cette politique-fiction s’inscrit aussi dans le meilleur de la tradition du roman à thèse.

Préparer l’enfer propose un point de vue amoral. Le narrateur n’est pas le policier ou le privé désabusé habituel qui entend réparer un tort, tout en sachant qu’il ne changera pas la face du monde. On suit le cheminement de Mornau, un tueur sans état d’âme. Un pauvre type, parfaite image de la banalité du mal, devenu première gâchette du Franc grâce aux circonstances et à un goût certain pour le meurtre.

Di Rollo dépouille son style : phrases courtes, recherche du mot juste, violence dénué d’outrance. Il échafaude un dispositif narratif elliptique, alternant les allers-retours entre le passé et le présent. L’itinéraire de Mornau apparaît autant comme un voyage au cœur de la psyché d’un homme dénué d’affect qu’une plongée au sein d’une société malade, déboussolée, prête à se donner au premier personnage providentiel venu.

Comme dans tout bon roman noir qui se respecte, Préparer l’enfer évite l’écueil du militantisme. Le propos de Thierry Di Rollo se veut politique, dans la meilleure acception du terme. Point de jugement à l’emporte-pièce ou de dogmatisme à la petite semaine. L’auteur français confirme juste que le roman noir donne son meilleur en temps de crise.

En refermant Préparer l’enfer, on se remémore la célèbre phrase de 1984 que George Orwell met dans la bouche de O’Brien : « Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement. » En 2022, le totalitarisme est intégré, partie prenante d’une peur auto-entretenue, se passant d’un outil de terreur. Spéculation alarmiste nous dira-t-on ? Fiction fumeuse et pessimiste ? Histoire de mettre tout le monde d’accord, Thierry Di Rollo rappelle juste une évidence : l’enfer commence ici et maintenant. Il bouscule les routines et loin de livrer un roman complètement désabusé, il donne envie de s’insurger et non de s’indigner. De dire non, et après de boire un coup parce c’est dur.

préparer lenferPréparer l’enfer de Thierry Di Rollo – Éditions Gallimard, collection « Série noire », 2011