Vivonne

Adrien Vivonne serait né vers 1964 dans une famille de la petite bourgeoisie rouennaise plutôt engagée du côté communiste, en dépit de la désillusion de la révélation des crimes du stalinisme. Enfant rêveur, pour certains même indifférent aux malheurs de la vie, il hante la mémoire de tous ceux qu’il a rencontré. D’abord Alexandre Garnier, l’ami de jeunesse, désormais éditeur à Paris où il jalouse le succès de son ami auprès des femmes tout en enviant ses talents de poète. Le bougre s’est efforcé toute sa vie de prendre sa revanche, acquérant les droits des œuvres de Vivonne pour mieux les remiser dans l’oubli. Vengeance d’un médiocre qui pleure toutes les larmes de son corps en lisant des poèmes pendant que le déluge d’un typhon balaie les rues de Paris. Il le regrette amèrement maintenant que l’effondrement s’annonce, précipité par les Dingues, le Stroke et la libanisation de l’Europe. Mais avant de mourir et peut-être pour faire amende honorable, Garnier souhaite reconstituer l’itinéraire du poète, voire le retrouver afin de percer le mystère de sa disparition.

Béatrice a aussi bien connu Vivonne. Peut-être même est-elle mieux placée pour évoquer l’homme, ayant partagée sa vie d’un point de vue intime pendant une dizaine d’années après que le poète ait décidé de poser ses affaires à Doncières, sous les radars de l’édition parisienne. Sur le point d’embarquer pour Athènes, elle raconte Vivonne, attendant un vol sans cesse retardé par la tempête mais aussi les combats entre l’armée et les milices salafistes qui se disputent le contrôle de l’aéroport Charles De Gaulle. Elle attend de le retrouver pour se fondre dans la Douceur.

Chimène/Chimère est une enfant de la guerre, la fille que Vivonne n’a jamais connu. Elle a grandi dans le mystère de l’identité de son père avant de rejoindre les troupes irrégulières du Druide Caché. Son quotidien, elle le consacre désormais aux combats sans pitié contre les ZAD partout !, les Groupes d’Assaut Antifascistes et l’Armée Chouanne et Catholique soutenue par les Dingues. La guerre de tous contre tous et le libéralisme identitaire, elle la subit et elle continue d’en éprouver l’inanité jusque dans sa chair, ne voyant de salut que dans la quête de ce père dont les mots accompagnent son cheminement martial.

Pour les Amis retranchés dans l’archipel de la mer Egée, Vivonne est nimbé de l’aura du vieux sage, ses livres étant adorés au moins autant que ceux du vieux conteur aveugle. Mais, ils savent qu’au-delà des rivages de leur île, au-delà de la mer du Cercle, la violence et l’intolérance règnent sans partage, menaçant jusqu’à leur existence paisible, fondée sur la beauté, l’harmonie et le partage des plaisirs simples.

Pour tous, Vivonne apparaît comme un idéal fait homme dont les poèmes recèlent un secret, une recette du bonheur, à la condition de lâcher prise, de se fondre dans la Douceur et la beauté des mots, des émotions qu’ils suscitent. Jusqu’à la dissolution.

C’est toujours un plaisir de retrouver Jérôme Leroy. Sa grande culture, y compris dans les mauvais genres qu’il n’hésite pas à citer parmi les classiques de la littérature générale ou de la poésie, demeure un ravissement dont on se plaît à apprécier toutes les nuances stylistiques et les récurrences thématiques. Au sein d’une œuvre dominée par la constance de l’engagement et une nostalgie sourde, Vivonne ne dépare pas. Bien au contraire, Jérôme Leroy nous invite à lâcher prise, à céder au charisme indicible de la Douceur, mêlant l’anticipation et la poésie à des préoccupations plus sociales et politiques, tout en adoptant le ton du moraliste désabusé et celui du barde optimisme, convaincu de la supériorité de l’esprit sur la technologie.

Vivonne apparaît ainsi porté par le souffle d’un rêve ubiquiste, le désir d’une sublimation par la lecture, d’un ravissement par la beauté appliqué comme un baume salutaire sur les écorchures d’un quotidien âpre et pessimiste, où aucune alternative ne semble viable et où le passé ne comporte que trahison et renoncement. Loin d’être agréable, l’avenir de Jérôme Leroy apparaît comme le prolongement des maux du présent. Il a l’apparence des images de Caza, réalisées en illustration des deux tomes du roman de John Brunner, Le Troupeau aveugle. Il puise son inspiration dans l’actualité, dans l’inexorable dégradation de l’environnement, dans le délitement du politique sous les coups du populisme, de la frénésie identitaire et de la guerre de tous contre tous. Certes, on peut trouver à redire des propos ou de certains sous-entendus de l’auteur sur l’évolution du monde. On peut juger certaines de ses sentences un tantinet définitives. On ne peut cependant pas nier la sincérité de ses convictions et l’acuité quasi-ballardienne de son regard. Chez Jérôme Leroy comme chez l’auteur britannique, l’apocalypse est un genre en soi, porteur d’une esthétique du désastre, à la croisée de l’anticipation, du mythe et de la fable. Une vision hallucinée n’excluant pas l’ironie, en particulier lorsqu’il égratigne le milieu de l’édition parisienne et applique la critique à lui-même.

Entre la Douceur et la loi du plus fort, entre la puissance démiurgique des mots et les forces aveugles de l’auto-destruction, les personnages de Vivonne sont ballottés par des émotions contradictoires, en proie à la confusion d’une existence fragile et éphémère. Jérôme Leroy incite le lecteur à une forme de transcendance livresque, l’invitant à flâner dans les univers multiples de l’imagination, bercé par la nostalgie et la possibilité d’une utopie bienveillante et fraternelle, sur les traces de l’insaisissable Adrien Vivonne, poète vagabond et concept fait homme.

Avec Vivonne, Jérôme Leroy fait sienne la citation d’Oscar Wilde sur l’utopie, nous démontrant par la poésie qu’aucune carte du monde n’est digne d’un regard si le pays de l’utopie n’y figure pas. Réenchanter le monde par la lecture, l’apaisement et la poésie, on a connu pire comme projet utopique, non ?

Vivonne – Jérôme Leroy – Éditions La Table Ronde, janvier 2021

Zendegi

Profitons de la parution de Diaspora pour revenir sur un titre plus abordable de l’auteur australien.

En science-fiction, Greg Egan s’est taillé une solide réputation, irriguant le genre de concepts vertigineux et un tantinet abstraits. Car si elle prend souvent pour thème le devenir de l’homme, son œuvre s’aventure surtout sur les chemins arides de la physique quantique, de la numérisation de la personæ, de l’abstraction mathématique et jusqu’au téléchargement de la conscience, tentant d’impulser un sens rationnel à quelques questions métaphysiques essentielles. Avec Zendegi, il arrondit cependant les angles, donnant davantage de chair à l’aspect humain de son récit.

Iran, 2012. La publication du résultat des élections législatives débouche sur un vaste mouvement de contestation. À Téhéran et ailleurs, on réclame justice, bravant la répression sauvage des Basijis. En poste dans le pays, Martin Seymour suit les événements pour le compte d’un quotidien australien. Quinze années plus tard, dans un État iranien désormais ouvert aux vertus démocratiques, il vit à Téhéran, marié à une Iranienne et père d’un petit garçon. Un jour, au retour de l’école, il s’initie en sa compagnie à Zendegi, un univers virtuel immersif développé par Nasim, une expatriée revenue au pays après la chute du gouvernement des mollahs. Ayant travaillé sur un projet de cartographie du cerveau aux USA, la scientifique s’apprête à utiliser le résultat de ses recherches pour modéliser des créatures numériques dotées d’une plus grande autonomie.

À l’image d’Ian McDonald, Greg Egan imagine le futur dans un pays émergent, ici l’Iran, transposant des problématiques science-fictives en-dehors de leur matrice occidentale. Il faut cependant attendre la seconde partie du roman pour les voir véritablement surgir, l’auteur australien s’inspirant d’abord de la contestation de la réélection du président Ahmadinejad pour décrire une nouvelle révolution démocratique, cette fois-ci victorieuse. Passé ce long préambule, bien documenté, l’intrigue se resserre autour du duo formé par Martin et Nasim, conjuguant l’imaginaire des contes perses à une anticipation légère fondée sur les avancées des neurosciences et de la simulation virtuelle. Pour autant, Zendegi ne verse pas dans une hard SF débridée, préférant le domaine de l’intime aux enjeux spéculatifs, commerciaux et politiques soulevés par la création de logiciels conscients. Un choix risquant fort de déboussoler le lectorat avide de questionnements métaphysiques et éthiques. À défaut, il lui faut se contenter d’un récit dramatique, où l’auteur australien tente de titiller sa fibre sensible. Hélas, si le récit révèle une facette inattendue de l’écriture de Greg Egan, le résultat reste quelque peu laborieux.

Si Zendegi apparaît comme un titre abordable pour le néophyte, le roman n’en demeure pas moins une tentative inaboutie de mêler hard SF, considérations politiques, éthiques et récit psychologique. Pas sûr que les aficionados d’Egan s’y retrouvent, en dépit d’un résultat honorable.

Zendegi (Zendegi, 2010) de Greg EGAN – Le Bélial’, 2012 (roman traduit de l’anglais [Australie] par Pierre-Paul Durastanti)

Préparer l’enfer

2022. Le jour du second tour de l’élection présidentielle, un clochard est assassiné sous l’œil de HyperOpsis, le système omniscient (mais pas encore omnipotent) de vidéosurveillance hexagonal. Dépêché sur le lieu du crime, Louran arrête le meurtrier. Les mains dans les poches de son long parka, l’air narquois, celui-ci toise le policier et le crispe d’entrée par sa désinvolture. Tout semble trop théâtral. La mise en scène de l’assassinat, l’absence de résistance du meurtrier… Louran n’est pas tranquille. Emmené au poste, le tueur avoue tout et plus encore. Il s’appelle Mornau. Il parle de son enfance, de ses motivations intimes, de son cheminement au sein du Franc, parti du candidat en tête des sondages pour l’élection. Et les aveux se muent en confession sur fond de résultat électoral.

Bonne nouvelle pour l’amateur de roman noir. Avec L’Honorable société, quatre mains conjuguant les talents de Dominique Manotti & DOA, et Préparer l’enfer de Thierry Di Rollo, la collection « Série noire » réinvestit un genre, longtemps délaissé au profit des sirènes du thriller plan-plan. Coïncidence ou synchronicité, les deux livres auscultent le cadavre pourrissant de notre démocratie, proposant une lecture salutaire, mais sans concession, des mœurs et pratiques contemporaines.

Même si Préparer l’enfer conjugue les ressorts du roman noir et de l’anticipation, l’atmosphère semble procéder davantage du premier genre. Au-delà des querelles de chapelle, ce roman court, âpre, à la narration sèche, quasi comportementaliste, adresse comme un avertissement. En effet, nul ne peut ignorer que le malaise est patent en France, un constat concernant la démocratie en général. Un mal diffus, insidieux, gangrenant les mentalités, les solidarités, le bien commun.

Spéculant sur les symptômes actuels, l’auteur français élabore un concept troublant de vraisemblance, celui de démocratie ajustée. Un concept résumé ainsi par Mornau : « réduire les libertés progressivement et, en même temps, ne jamais compromettre l’esprit de contestation, le laisser vivre pleinement. Les masses laborieuses, ou plutôt ce qu’il en reste, continuent de protester, de réclamer le maintien de leurs droits, sans se rendre compte un seul instant que ces mêmes droits s’amenuisent par petites touches, à la faveur de réformes a priori indépendantes, mais finalement conjuguées. Réduire la liberté, donner l’illusion qu’elle est intacte parce qu’on peut encore se battre pour la conserver, lier ce bouillonnement social avec la coercition et la culture de la peur. Et la paranoïa sécuritaire. Vous comprenez ? »

On ne sait si Thierry Di Rollo a lu Christian Salmont, Edward Bernays et Noam Chomsky, ou s’il est juste un observateur avisé du quotidien. Son concept apparaît comme une synthèse du storytelling et des techniques de manipulation de l’opinion publique. En somme, fabriquer du consentement pour mieux éroder les libertés démocratiques. Sur ce point, même si elle use de l’artifice de l’anticipation, cette politique-fiction s’inscrit aussi dans le meilleur de la tradition du roman à thèse.

Préparer l’enfer propose un point de vue amoral. Le narrateur n’est pas le policier ou le privé désabusé habituel qui entend réparer un tort, tout en sachant qu’il ne changera pas la face du monde. On suit le cheminement de Mornau, un tueur sans état d’âme. Un pauvre type, parfaite image de la banalité du mal, devenu première gâchette du Franc grâce aux circonstances et à un goût certain pour le meurtre.

Di Rollo dépouille son style : phrases courtes, recherche du mot juste, violence dénué d’outrance. Il échafaude un dispositif narratif elliptique, alternant les allers-retours entre le passé et le présent. L’itinéraire de Mornau apparaît autant comme un voyage au cœur de la psyché d’un homme dénué d’affect qu’une plongée au sein d’une société malade, déboussolée, prête à se donner au premier personnage providentiel venu.

Comme dans tout bon roman noir qui se respecte, Préparer l’enfer évite l’écueil du militantisme. Le propos de Thierry Di Rollo se veut politique, dans la meilleure acception du terme. Point de jugement à l’emporte-pièce ou de dogmatisme à la petite semaine. L’auteur français confirme juste que le roman noir donne son meilleur en temps de crise.

En refermant Préparer l’enfer, on se remémore la célèbre phrase de 1984 que George Orwell met dans la bouche de O’Brien : « Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement. » En 2022, le totalitarisme est intégré, partie prenante d’une peur auto-entretenue, se passant d’un outil de terreur. Spéculation alarmiste nous dira-t-on ? Fiction fumeuse et pessimiste ? Histoire de mettre tout le monde d’accord, Thierry Di Rollo rappelle juste une évidence : l’enfer commence ici et maintenant. Il bouscule les routines et loin de livrer un roman complètement désabusé, il donne envie de s’insurger et non de s’indigner. De dire non, et après de boire un coup parce c’est dur.

préparer lenferPréparer l’enfer de Thierry Di Rollo – Éditions Gallimard, collection « Série noire », 2011