Excalibur

« C’est vrai, Derfel, répondit Merlin et il leva son visage ravagé vers les barreaux grossiers. Tu vénères un dieu fantôme. Il s’en va, tu comprends, tout comme nos Dieux s’en vont. Ils partent tous, Derfel, ils plongent dans le vide. Regarde ! Il désigna du doigt le ciel nuageux. Les Dieux arrivent et repartent, Derfel, et je ne sais plus s’ils nous entendent ou s’ils nous voient. Ils défilent sur la grande roue des cieux, et en ce moment, c’est le Dieu chrétien qui règne, et il régnera pendant un bon moment, mais la roue l ’emportera dans le vide lui aussi et l’humanité frissonnera une fois encore dans l’obscurité et cherchera de nouveaux Dieux. Ils les trouveront, car les Dieux vont et viennent, Derfel, ils vont et viennent. »

Aelle et Cerdic se sont réconciliés. Usant de la stratégie d’Arthur, ils prônent désormais l’union de tous les Saxons et entretiennent la division chez leur adversaire britton. Une multitude de navires a traversé la mer, débarquant sur l’île une horde d’hommes et de femmes affamés de terres prêts à les renforcer. Face à la menace, Merlin s’apprête à invoquer les anciens dieux, utilisant pour cela les Treize Trésors de Bretagne. Il ne lui manque plus que l’épée de Rhydderch qu’il a jadis confié à Arthur. Autrement dit, Excalibur.

Mais pour le seigneur de la guerre britton, les diverses croyances religieuses sont autant d’obstacles à sa foi obstinée dans la bonté innée de l’homme et à son adhésion à l’inviolabilité des serments. Il compte davantage sur son génie militaire et sur le fer des lances et le mur inébranlable des boucliers de ses guerriers pour vaincre l’ennemi. Une foi qui le pousse à s’opposer à Merlin, mais surtout à Nimue.

Et pendant que les événements s’acheminent vers la conflagration apocalyptique du Mynydd Baddon, les dernières pièces de la légende se mettent en place.

Troisième et ultime volet de la « Saga du Roi Arthur », Excalibur tient toutes les promesses esquissées par les deux précédents tomes, et bien davantage. Le roman se révèle en effet comme le récit le plus épique et le plus dramatique. Bernard Cornwell continue à historiciser les motifs de la « Matière de Bretagne », réinterprétant la légende dans un registre réaliste.

La bataille du Myrddyn Baddon apparaît ici comme le point d’orgue du troisième épisode de la saga. Un morceau de bravoure d’une centaine de pages où s’exprime une violence sauvage, dépourvue de pathos et de toute velléité de gloire. De ce combat dont les plus anciennes sources historiques ne mentionnent que l’incertitude de la datation ou de la localisation, quant elles n’invalident pas l’existence d’Arthur lui-même, Bernard Cornwell fait un carnage dantesque et viscéral, ne nous épargnant rien de la brutalité des affrontements ou du sort des vaincus, livrés à la vengeance des vainqueurs qui pillent leurs bagages, violent leurs femmes, massacrant ou réduisant en esclavage leur parentèle. Sous la plume de l’auteur anglais, la bataille confine à une tuerie de masse où la victoire pue le sang et la merde, transformant une vallée paisible en abattoir hanté par les cris des blessés à l’agonie.

Le traitement des personnages reste toujours très intéressant, Bernard Cornwell ayant opté d’emblée pour une déconstruction de certaines représentations classiques. Les femmes se voient ainsi conférer une plus grande place, ne se cantonnant pas simplement au rôle de repos du guerrier ou d’inspiratrices de ses exploits. De même, il prend le contre pied du personnage de Lancelot, faisant du chevalier une figure détestable, la parfaite incarnation du traître, lâche et égotique.

Enfin, l’auteur anglais continue de pousser sur le devant de la scène des personnages secondaires du mythe, faisant de Derfel Cadarn, figure tout à fait mineure du légendaire, le narrateur et le témoin principal de l’histoire d’Arthur. De même, il continue de puiser dans les contes du « Mabinogion », les quelques éléments arthuriens, ancrant le récit dans le monde celte du Pays de Galles. Une démarche n’étant pas sans rappeler celle adoptée par Chauvel et Lereculey dans leur série « Arthur ».

Jusque-là réduite à la portion congrue, la magie tient davantage de place dans Excalibur. Une magie brute, sauvage et primaire, dénuée d’artifice ou de poudre de Merlin-pinpin, mais fort heureusement nullement envahissante.

De la même façon, la légende tend à prendre l’ascendant sur l’Histoire. On se retrouve ainsi dans un registre proche de celui adopté par Cothias et Rouge dans la série « Les Héros cavaliers », où le substrat historique fournissait un cadre et un contexte tangible au légendaire arthurien. De ce glissement vers la fiction, Bernard Corwell tire un sens de la dramaturgie qui impressionne et insuffle à son récit un souffle épique indéniable. Il illustre de belle manière cette porosité des croyances et mythes, sans cesse réécrits pour correspondre à l’imaginaire des hommes et à leur aspiration à l’âge d’or, l’autre nom de l’utopie.

Au final, la « Saga du Roi Arthur » se révèle une fresque historique respectueuse de la « Matière de Bretagne », mais pas au point de verser dans un classicisme stérile. Bien au contraire, par ses choix narratifs, Bernard Cornwell impulse au mythe une dimension réaliste et épique bienvenue. De quoi entretenir la légende d’Arthur, « notre roi de Jadis et de Demain ».

Excalibur – La Saga du Roi Arthur 3/3 (Excalibur. A novel of Arthur, 1997) de Bernard Cornwell – Réédition Le Livre de poche, 2002 (roman traduit de l’anglais par Monique et Hugues Lebailly)

L’Ennemi de Dieu

Bretagne, fin du Ve siècle. Après la sanglante bataille de Lugg Vale, Arthur peut désormais consacrer toutes ses forces à la guerre contre l’envahisseur saxon. L’union entre tous les peuples bretons étant réalisée, rien ne semble plus vouloir s’opposer au rêve de justice et de paix qu’il nourrit et entretient dans l’espoir de le transmettre à l’héritier d’Uther, le jeune Mordred. Hélas, en plus d’être accablé d’un pied-bot, le futur Grand roi se révèle un enfant colérique, au caractère retors que d’aucun souhaiteraient écarter du pouvoir au profit de son protecteur. Mais, engagé par son serment, Arthur refuse de mettre sur la touche le petit-fils d’Uther.

Pendant ce temps, Merlin souhaite plus que jamais restaurer la puissance des anciens dieux afin de rétablir le pacte originel qui les liaient aux hommes. A la condition de retrouver les Treize Trésors de Bretagne, en particulier le plus précieux d’entre-eux, le Chaudron de Clyddno Eiddyn. Une quête dans laquelle il va entraîner Derfel et ses hommes, les invitant à suivre la voie obscure jusqu’à Ynis Mon, l’île sacrée jadis profanée par les Romains qui y ont massacré toute la population, druides y compris, et ont abattu tous les chênes centenaires, les poussant à affronter Diwrnach, le roi fou et ses terribles Bloodshields.

Et pendant que les héros s’appliquent à bien faire, le rêve arthurien d’une Bretagne unie achoppe sur les divisions et la sédition. Le fanatisme s’empare de l’esprit des Chrétiens, attisés par les prêches enflammés de l’évêque Sansum, qui stigmatise le paganisme et les incite à la révolte, afin de hâter le retour du Christ. Quant à Lancelot, il profite des troubles pour s’emparer du pouvoir avec la complicité de Guenièvre, l’épouse d’Arthur.

Deuxième volet de la « Saga du Roi Arthur », L’Ennemi de Dieu confirme l’ancrage plus médiéval que fantastique de la trilogie. Le récit de Bernard Cornwell ne donne pas lieu en effet à une réinterprétation de la « Matière de Bretagne » empreinte de mysticisme New Age. Bien au contraire, l’auteur continue de creuser le sillon d’un réalisme historique cru. Et s’il ne fait pas l’économie d’anachronismes volontaires, il s’efforce d’historiciser les différents épisodes du légendaire arthurien d’une manière assez maline. Les connaisseurs ne manqueront pas d’ailleurs de remarquer qu’il fait du personnage d’Arthur un héros très gallois, jusque dans le nom de ses compagnons, n’écartant pas pour autant les ajouts continentaux à la légende, notamment ceux dus à la plume de Chrétien de Troyes.

Meilleur des chevaliers du monde parce qu’il paie grassement des poètes pour le chanter, Lancelot est transposé ici dans le rôle du traître à son serment et à sa nation. Personnage méprisable et lâche, il attire l’antipathie, prenant le contre-pied de son image classique. De même, l’adultère de Guenièvre est associé au culte d’Isis, religion orientale fondée sur le mystère de ses rites. Au passage, l’épouse d’Arthur se révèle comme un personnage fort et indépendant, à mille lieues des portraits un tantinet nunuches hérités de l’imagerie courtoise. Quant à la quête du Graal, elle réapparaît sous la forme primitive du Chaudron de Clyddno Eiddyn, l’un des trésors les plus convoités et les plus puissants de Bretagne. On se permettra juste d’émettre un petit bémol avec l’idylle de Tristan et Iseult, dont l’auteur anglais ne parvient pas à gommer complètement le caractère allogène. Sans doute d’origine celtique, le récit a effectivement été rattaché tardivement à la légende d’Arthur.

Bref, Bernard Cornwell fait œuvre de syncrétisme malin, se réappropriant de manière habile les motifs d’un légendaire composite, sans cesse amendé ou adapté, auquel il imprime sa propre interprétation. A suivre avec Excalibur, l’ultime volet de la Saga, pour un final qui s’annonce épique et tragique.

L’Ennemi de Dieu – La Saga du Roi Arthur 2/3 de Bernard Cornwell (Enemy of god. A novel of Arthur, 1996) – Réédition Le Livre de poche, 2002 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat)

Le Roi de l’hiver

Les habitués de ce blog connaissent mon goût douteux pour les lectures interlopes, ces mauvais genres devenus produits de la culture de masse par le truchement d’un marketing toujours plus envahissant, même si ses angles morts recèlent encore quelques trouvailles. Ils connaissent aussi certainement ma passion pour la « Matière de Bretagne » et ses diverses manifestations. J’ai le nom des meneurs, ne le niez pas. Bref, retournons le temps d’un article chez nos cousins Brittons. D’ailleurs, peut-être devrais-je dire le temps de trois articles car il va être question ici du premier tome de la trilogie composant la « Saga du roi Arthur » de Bernard Corwell.

Depuis le départ des Romains, l’île de Bretagne est en proie à la division. Plusieurs rois se disputent l’autorité suprême, affaiblissant la cohésion du peuple breton face aux périls nombreux qui s’accumulent. D’abord, la menace des cousins irlandais qui ne cessent de se livrer à des raids contre les habitants de la grande île, jugés moins purs et indépendants. Les Irlandais n’ont en effet jamais cédés, eux. Ils ont su garder les traditions celtes intactes, exemptes de toute contamination romaine ou chrétienne. Mais à l’Est, un nouvel ennemi amasse ses forces. Les bandes saxonnes ont débarqué et se sont taillées plusieurs royaumes dans le pays de Lloegyr. Une tête de pont que leurs chefs entendent exploiter au détriment des royaumes bretons de Dumnonie, Kernow, Gwent, Powys, Démétie et tous les autres. Uther est parvenu à ceindre la couronne de Grand roi pendant un temps. Mais, son pouvoir reste fragile car il ne dispose que d’un héritier né pendant l’hiver, mineur et contrefait de surcroît. En l’absence de Merlin, parti chercher la Sagesse de la Bretagne et ses Treize Trésors, gages de l’appui des dieux, il ne peut compter que sur Arthur, son bâtard. Un personnage qu’il déteste.

Le Roi de l’hiver appartient à cette catégorie de romans rattachés à l’Arthuriana, autrement dit les histoire relevant plus ou moins de la geste arthurienne. Je renvoie les éventuels curieux au panorama assez exhaustif de William Blanc et à l’étude du personnage d’Arthur par Alban Gautier, s’ils souhaitent approfondir le sujet. Il y a matière (ahah!).

Toujours est-il que Bernard Corwell prend le partie de faire du héros britton, un personnage historique, s’efforçant de donner une image vraisemblable de la Bretagne des âges sombres, autrement dit la période ayant suivi l’abandon de l’île par les légions romaines et les troubles qui s’ensuivirent. Une reconstitution, on va le voir, qui emprunte beaucoup à l’imagination de l’auteur et à la fiction, essentiellement les textes médiévaux de Geoffroy de Monmouth, Chrétien de Troyes ou Thomas Mallory. Car d’un point de vue historique, l’auteur le révèle lui-même, les sources historiques sont plutôt maigres et peu sûres, certaines d’entre-elles ne citant même pas Arthur. Un fait qui l’a poussé à interpoler ou broder en usant sciemment d’anachronismes et de raccourcis, les peuples brittonniques étant notamment qualifiés de bretons et les mœurs des guerriers se conformant aux pratiques du XIIe siècle.

L’auteur britannique, américain d’adoption, opte pour la version de Nennius, faisant d’Arthur un chef de guerre, un Dux Bellorum, au service du souverain de Dumnonie, l’un des royaumes britonniques issu de l’éclatement de la province de Bretagne, si ce n’est le principal. Il plante le décor au Ve siècle, délaissant les châteaux en pierre pour les forteresses en bois et terre posées sur des collines. Et même s’il laisse libre cours à la légende, faisant de Ynys Trebes (le Mont Saint-Michel) la capitale du roi Ban de Benoïc, il s’efforce de donner une apparente vraisemblance historique à son récit, dotant Arthur et d’autres guerriers d’armures à la romaine, et faisant des combattants à pied, le fer de lance des armées.

Sous la plume de Derfel, narrateur a posteriori de sa propre histoire au côté d’Arthur, du fin fond du monastère où il vit reclus dans sa vieillesse, le récit se déploie, tout en morceaux de bravoure ne cachant rien de la violence brute des combats ou des revers de fortune. Dans un style se voulant réaliste, Bernard Corwell met en scène le combat opposant le christianisme aux partisans du paganisme. Il égaie la campagne bretonne de villas et cités romaines dont la majesté retourne peu-à-peu à la boue, quant elles ne connaissent pas un sort plus funeste pendant une bataille.

En conséquence, Le Roi de l’hiver se révèle une variation astucieuse et plutôt réussie autour du mythe arthurien. Une fresque historique que n’aurait pas désavoué Alexandre Dumas qui se faisait un devoir de violer l’Histoire afin de donner naissance à de beaux enfants. A suivre bientôt avec L’Ennemi de Dieu.

Le Roi de l’hiver – la Saga du roi Arthur 1/3 ( The Winter King : A novel of Arthur, 1995) de Bernard Cornwell – Réédition Le Livre de poche, 2001 (roman traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat)

Le Roi Arthur – Un mythe contemporain

Mythe issu d’une œuvre composite, née elle-même de multiples écritures et réécritures, agrégation de personnages et de thématiques variés, les récits du roi Arthur appartiennent à cette catégorie d’œuvre dont tout le monde connaît intimement quelques épisodes, sans savoir pour autant à quelle époque ils remontent.

Le Roi Arthur – Un mythe contemporain s’attache ainsi à démêler le long travail d’appropriation et de réappropriation d’un légendaire mythique par des sociétés très différentes les unes des autres. Car la figure du roi Arthur et de la cour de Camelot sont devenus les vecteurs de problématiques qui ne leur correspondaient pas à l’origine, au point de se transformer en allégorie de questions politiques et sociales.

Contributeur du site Goliard[s], animateur des séances Bobines et Parchemins, William Blanc n’est pas seulement l’un des trublions vilipendant les historiens de garde, ces tenants du roman national. Il se révèle aussi un formidable passeur, ne rechignant pas à convoquer la culture populaire pour redéfinir l’Histoire dans ses méthodes et son champs d’étude. Avec cet ouvrage documenté citant abondamment ses sources et joliment illustré, il montre d’ailleurs sa grande connaissance du sujet avec une ouverture d’esprit exemplaire. Rien ne semble en effet échapper à sa recension, ni le roman historique ni la fantasy. Via le cinéma, le roman de genre, les comics et les jeux vidéos, il s’attache à toutes les occurrences d’un mythe dont les déclinaisons épousent les préoccupations des époques qui l’ont successivement réactivé.

percevalLe Roi Arthur commence naturellement par un rappel des origines de la légende. Sur l’histoire du personnage, on renverra les curieux vers l’excellent essai de Alban Gautier cité parmi les notes de William Blanc. Cette nécessaire évocation des sources permet de comprendre comment on est passé de la figure pseudo-historique du souverain brittonique, évoquée par Nennius dans son Historia Brittonum, au roi mythique de l’époque victorienne.

De simple chef de guerre brittonique, en lutte contre les Anglo-saxons, dont l’existence semble calquée sur des modèles puisés dans la Bible ou dans la culture antique, le personnage d’Arthur se mue en roi légendaire, incarnant dans les récits du Mabinogion une forme de revanche symbolique des peuples brittoniques. Mais, il faut attendre L’Histoire des rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth pour que le souverain britannique devienne un mythe européen. Traduit en langue d’oïl par Wace, ce récit fondateur de l’histoire britannique connaît un grand succès dans l’aristocratie, au point de donner naissance à ce que l’on a appelé la « matière de Bretagne », essaimant jusque dans le monde germanique avec le Parzival de Wolfran Von Eschenbach. La figure arthurienne y incarne l’image idéale d’un roi arbitre entourée d’une chevalerie d’abord courtoise, puis résolument chrétienne. Le mythe opère ainsi déjà un glissement pour correspondre aux attentes de la classe dominante. Récupérée par les Plantagenêts pour asseoir leur hégémonie et leur prétention à un pouvoir impérial, la légende s’anglicise ensuite avec Thomas Malory. Le Morte Darthur devient ainsi la matrice d’une identité nationale anglaise. Un terreau dans lequel le XIXe siècle va puiser sans vergogne, après l’éclipse des XVIIe-XVIIIe siècle, inspirant la poésie de Tennyson et la peinture préraphaélite.

Sujet apprécié jusque-là uniquement dans les milieux de l’aristocratie, la légende se popularise en traversant l’Atlantique, d’abord avec Mark Twain et son Yankee du Connecticut à la cour du Roi Arthur. L’auteur propose de Camelot une vision ambivalente, critiquant de manière féroce les idéaux passéistes de la noblesse, sans épargner les tendances monarchistes de la grande bourgeoisie d’affaires américaine. Si le roman de Twain connaît un succès retentissant, y compris en URSS, le mythe lui-même s’enracine aux États-Unis, se chargeant des valeurs propres à l’exceptionnalisme américain, via une sorte de translatio imperii. Décliné en édisonades, films, comics, pièces de théâtre, voire en publicité, le mythe d’Arthur devient un prétexte pour célébrer le génie américain et sa supériorité intrinsèque. Et pendant que la chevalerie épouse les combats de l’Amérique contre le nazisme, puis le communisme, le cow-boy devient le chevalier des temps modernes, vecteur des vertus de liberté et de civilisation.

T.H. White apparaît comme la deuxième influence notable dans le processus d’américanisation de la légende arthurienne. La tétralogie de l’auteur anglais propose en effet un modèle plus conforme à l’idéal démocratique et pédagogue prôné par Kennedy et ses successeurs démocrates. La chevalerie et ses valeurs sont tournées en ridicule au profit du savoir et de la connaissance. Le film Merlin l’enchanteur, adaptation au cinéma par Walt Disney du premier tome de l’œuvre de T.H. White témoigne de cette vision.

Pendant qu’aux États-Unis, on brode autour de l’idéal fantasmé de Camelot, le débat se focalise en Grande-Bretagne sur l’historicité du mythe. Un point de vue n’étant pas sans soulever quelques problèmes identitaires. Comment en effet encenser un résistant à l’invasion anglo-saxonne dans un pays où cette ethnie et cette culture sont désormais majoritaires ? Si l’historicité d’Arthur sert d’argument à la renaissance de l’identité celte, débouchant sur un tourisme arthurien en Cornouailles, au grand dam des autonomistes, du côté anglais, on préfère se contenter du roi légendaire. La synthèse se fait finalement autour d’une romanisation d’Arthur. C’est l’acte de naissance de Lucius Artorius Castus, général romain du IIe siècle originaire de Dalmatie. Si l’hypothèse paraît fragile, elle permet cependant de sortir la figure héroïque de la lutte identitaire dont elle faisait les frais. D’autres folkloristes s’empressent d’ailleurs de l’étoffer en évoquant une possible piste sarmate. Mais tout ceci reste assez hasardeux, faute de sources fiables pour le confirmer.

Avec l’essor de la fantasy, le mythe devient une composante de la culture de masse, échappant au Moyen-Âge fantasmé pour épouser des problématiques sociétales plus contemporaines. Camelot participe ainsi à une sorte de stratégie pour réenchanter le monde, faisant échos aux préoccupations de la contre-culture et alimentant en même temps une subculture qui s’exprime dans le rock, les romans de genre, les fêtes étudiantes, les jeux vidéo et les comics. Les récits arthuriens opèrent leur révolution sexuelle, les personnages féminins prenant davantage de place. Merlin, jusque-là un peu délaissé, devient un acteur majeur du mythe, profitant sans doute aussi du succès du Seigneur des Anneaux et de son personnage emblématique Gandalf.

Entamé avec les années 1960-70, le processus se poursuit jusqu’à aboutir à une dilution du mythe dans le creuset de la mondialisation, faisant notamment l’objet de nombreux détournements. Récit d’un monde finissant empreint de nostalgie, l’utopie de Camelot se fait aussi porteuse d’espoirs. De quoi inspirer de nouveaux artistes, en quête de motifs et de légendes à tisser. De quoi aussi nourrir d’autres études cherchant à retrouver dans les divers avatars du mythe des échos de nos préoccupations présentes.

Loin d’être exhaustive, la recension de William Blanc s’efforce de dévoiler les liens, même tenus, et les influences entretenus par la légende arthurienne et un imaginaire collectif gavé d’images et de sons par l’industrie du divertissement. Un foisonnement dont il reconnaît lui-même avoir négligé certains aspects, même s’il pousse n’écarte pas.

Plaisir apprécié de l’érudit, qui y trouvera sans doute matière à moult commentaires, l’essai de William Blanc se révèle également une œuvre de vulgarisation documentée sur un sujet dont on n’a pas fini de découvrir toutes les occurrences. En cela, il apparaît comme le compagnon idéal du Arthur de Alban Gautier, un tantinet frustrant sur ce point.

libertalia-le_roi_arthur-couv_web_rvbLe Roi Arthur – Un mythe contemporain de William Blanc – Éditions Libertalia, novembre 2016

La Chute d’Arthur

La passion de J.R.R. Tolkien pour la versification allitérative et pour les poèmes écrits de cette manière apparaît sans doute comme une des principales sources d’inspiration de son œuvre. Ces légendes nordiques, qu’elles relèvent des registres héroïque, mythologique et poétique, jouent un rôle primordial dans la genèse de la Terre du Milieu.
Longtemps remisé parmi les brouillons et notes de Tolkien père, resté à l’état d’ébauche sans cesse modifiée, le manuscrit de La chute d’Arthur a bénéficié des succès du Hobbit et du Seigneur des Anneaux pour resurgir dans une édition commentée, profitant au passage d’un travail de contextualisation bienvenu. À l’instar de la Légende de Sigurd et Gudrún, le texte appartient à la fois à l’historiographie littéraire et à la poésie. J.R.R. Tolkien s’efforce d’y transposer en anglais moderne la métrique du vers allitératif du XIVe siècle. Écrit dans les années 1930, le poème reste inachevé. Un fait que déplore Christopher Tolkien car il se dégage de l’œuvre de son père une puissance épique indéniable, comparable en cela aux chansons de geste, que seule une lecture à haute voix rend perceptible.

Le récit de la chute d’Arthur est bien connu des spécialistes. Relatés à la fois chez les auteurs pseudos-historiques (L’Historia Regum Brittanniae de Goeffroy de Monmouth et le Roman de Brut de Wace) et littéraires (réduisons la liste au plus connu, le Morte d’Arthur de Sir Thomas Malory), la mort du roi breton et l’échec de son utopie chevaleresque nous en disent finalement plus long sur l’état d’esprit et la géopolitique des XIIe et XIVe siècles que sur le personnage lui-même. Les différentes versions imprègnent par leurs motifs et récurrences notre représentation du souverain et de son histoire. À ce titre, son avatar cinématographique le plus convaincant demeure toujours Excalibur, film crépusculaire aux accents wagnérien de John Boorman.

En composant La chute d’Arthur, J.R.R. Tolkien s’inscrit donc dans la tradition arthurienne, celle de la Matière de Bretagne, où les auteurs successifs ont écrit et réécrit la même histoire, lui ajoutant des personnages et des épisodes supplémentaires, pour créer une sorte d’univers de fantasy avant la lettre. Il s’efforce d’en refaçonner la légende et lui confère sa propre senefiance (pour faire simple, on traduira le terme par celui de symbole à portée morale), tout en élaguant les passages qu’il juge superflus.
Loué pour son travail par R.W. Chambers, Tolkien n’a malheureusement pas achevé sa tâche. Sur ce point, Christopher Tolkien se cantonne aux supputations. Il préfère livrer quelques pistes, tirées des brouillons et notes de son père, sur la poursuite du récit, établissant des comparaisons avec les textes médiévaux afin d’ouvrir les perspectives sur ses choix probables. Mais surtout, il s’attache à montrer les liens qu’entretiennent les différentes écritures du Silmarillion avec le récit de La chute d’Arthur. Dans la Quenta, Tol Eressëa rappelle en effet l’île d’Avalon, à la fois pays de cocagne et « paradis terrestre ». Et le voyage de Lancelot vers l’Ouest, en quête de son roi en sa dernière demeure, annonce celui d’Eärendil jusqu’au Valinor.

En cela, La chute d’Arthur apparaît comme une pièce non négligeable de la longue gestation de la Terre du Milieu. Et s’il apparaît destiné avant tout à un public féru d’érudition, le travail de Christopher Tolkien est à tous points de vue passionnant puisqu’il nous ouvre les portes des coulisses d’une des œuvres majeures du XXe siècle.

Chute_ArthurLa chute d’Arthur de J.R.R. Tolkien – Éditions Christian Bourgeois, septembre 2013 (édition établie par Christopher Tolkien traduite de l’anglais par Christine Laferrière)

Brocéliande

Brocéliande constitue le point d’orgue du diptyque entamé par Jean-Louis Fetjaine en 2002 avec Le pas de Merlin. Avec une certaine nostalgie, nous arrivons donc au terme de cette ballade mélancolique dans la « Matière de Bretagne ».

Reprenons un peu le fil des événements. Nous avions laissé Merlin, Myrddin devrions-nous plutôt dire, au seuil des deux mondes. Celui de sa mère, reine du royaume breton de Dyfed, en proie au bruit et à la fureur guerrière des invasions. Celui de son père naturel, le monde éthéré et mystérieux des elfes, sis hors du temps, ou plutôt en un temps autre que celui du commun des mortels. L’instant des révélations était venu et, s’étant dépouillé de ses derniers vestiges d’humanité, la chevelure blanchie prématurément par l’épreuve, Myrddin avait fait le choix de s’embarquer avec son compagnon d’aventure, le moine Blaise, pour la petite Bretagne afin d’y rejoindre son père en Brocéliande.

Dans ce second volet, les destins de chacun des personnages, croisés précédemment, s’achèvent. D’abord Ryderc, dernier riothime breton incarnant l’ultime espoir du peuple breton. Puis, Guendoloena, épouse du roi du Dal Riada et mère d’un fils dont le père n’est autre que Myrddin lui-même. Enfin, Blaise, toujours partagé entre sa foi sincère et son amitié, non moins loyale, pour Myrddin. Pour tous, il faut désormais faire le bon choix afin d’éviter la ruine. Mais peut-être est-il déjà trop tard…

Brocéliande apparaît d’entrée comme un voyage. Un périple en pays de légendes celtes, nous faisant traverser la Manche et découvrir la petite Bretagne. A mille lieues des batailles épiques de la hard fantasy (néologisme emprunté à certaine éminence de mauvaise foi, bien connue des sévices de forum), Jean-Louis Fetjaine nous immerge dans un monde primitif imprégné par l’odeur de la tourbe, où l’Homme côtoie encore la nature. Pourtant, peu-à-peu, le paysage se civilise, les croyances païennes étant arrachées sans pitié pour céder la place à la religion chrétienne. Ici, l’auteur s’attache au plus près du cheminement intime de ses personnages, à leurs doutes et à leur devenir. Il délaisse un temps l’Histoire, consacrant toute son attention à développer l’atmosphère des lieux.

Tour à tour, inquiétante, impénétrable et merveilleuse, la forêt d’Eliande ou de Brocéliande sert de toile de fond au roman, jouant le rôle d’un personnage à part entière pendant une bonne partie du récit.

Toujours engagé dans une démarche de restitution historique, mais n’hésitant pas à en combler les lacunes, l’auteur français nous dresse le portrait d’un Merlin n’ayant rien à voir avec la figure emblématique de l’enchanteur chenu à la barbe et chevelure blanche. Même si, son Merlin peine à sortir de l’adolescence, il se montre pourtant déjà amer et lucide. Il ne sait pas nager, éprouve le doute, connaît la bible mieux que certains prêtres mal dégrossis, et, pour son plus grand malheur, parle aux morts.

Brocéliande semble par moment touché par la grâce et l’on sort meurtri par sa lecture. Aussi, conseillons l’ouvrage aux adeptes d’une fantasy mélancolique, plongée au cœur des mythes, mais n’occultant pas les zones obscures.

brocéliandeBrocéliande de Jean-Louis Fetjaine [« Le Pas de Merlin » 2/2] Éditions Belfond, mai 2004 – Réédition Pocket Fantasy, mars 2006

Le Pas de Merlin

Les romans de « la matière de Bretagne » sont à l’origine d’une descendance littéraire et cinématographique particulièrement prolifique. Pour le meilleur ou pour le pire…

Depuis les récits de Geoffroy de Monmouth, Chrétien de Troyes ou Thomas Malory, pour n’en citer que quelques uns, Merlin, Arthur ou Lancelot sont devenus des lieux communs de la littérature d’imagination.
Moult pistes ont ainsi été explorées. Celle épique, idéalisée dans le carton pâte, où l’auteur se réfère davantage à son pays qu’au Moyen âge. Les films hollywoodiens et la série Prince Valiant d’Harold Foster en témoignent abondamment. Celle bouffonne et iconoclaste des Monty Pythons, où la troupe britannique défouraille des zygomatiques à grand renfort de nonsense. Celle plus symbolique, mâtinée de vrais morceaux de Wagner. Que les amateurs d’Excalibur de John Boorman lèvent le doigt. Celle plus vraie que l’Histoire où l’auteur cherche à restituer l’origine historique du mythe. Un noble combat, quelque peu fumeux, mais parfois distrayant (cf « La saga du Roi Arthur » de Bernard Cornwell). Celle du mythe, puisant ses motifs dans le légendaire celte. Le résultat y confine souvent au n’importe quoi teinté d’esprit New Age (sortez l’encens et les triskels). Et j’oublie sans doute d’autres voies, plus kitsch, ésotérique ou mystique, les périodes crépusculaires ou intermédiaires étant propices à ce genre d’exercice.

Mais revenons au Pas de Merlin. A l’origine de l’envoûtante « Trilogie des elfes », désormais enchâssée dans « Les chroniques des elfes », Jean-Louis Fetjaine saute à son tour le pas pour nous proposer une version historique de ce légendaire, ici centré sur le personnage de Merlin. Il s’en explique d’ailleurs dans un texte d’avertissement, court et clair, présentant sa démarche et rappelant les éléments historiques à sa disposition.
Avec « La trilogie des elfes », on se situait avant la chute, c’est-à-dire avant  la rupture entre les hommes et les peuples de la faërie. Ici, l’auteur nous propose de faire un pas de côté, nous projetant au IVe siècle, époque obscure à nos yeux, donc ouverte à toutes les spéculations.
Depuis le départ des légions romaines, la Bretagne (entendez par là, la Grande-Bretagne) ne peut plus compter que sur ses propres forces pour résister aux barbares qui l’assaillent de toute part. Angles, Saxons, Francs, Gaëls, Scots, les menaces ne manquent pas. Sans oublier celle des éternels insoumis du Nord : les Pictes. L’union des Bretons est donc plus que jamais nécessaire pour résister, mais elle ne peut se faire qu’autour d’un haut-roi, un riothime, faisant l’unanimité parmi les peuples celtes. Autant dire que l’affaire n’est pas gagnée car l’attrait pour le pouvoir suprême et les rivalités entre roitelets attisent les ambitions.
Voilà pour la toile de fond, mais Le pas de Merlin n’est pas uniquement le récit de cette lutte vitale, c’est également un roman centré sur l’évolution et le devenir de quelques personnages parmi lesquels se trouve le jeune Myrddin (ou Merlin), « le fils du diable » aux yeux des Chrétiens, ici jeune et encore naïf, mais ça ne va pas durer. Barde méritant, attaché au roi Guendoleu, héritier de la couronne de Dyfed, il se trouve rapidement placé au cœur de rapports de force qui le dépassent, alors que le secret de sa naissance se dévoile peu à peu à lui.
Roman d’aventure et d’initiation, Le pas de Merlin apparaît également comme la parfaite illustration des propos de Jean-Louis Fetjaine. L’auteur affirme ne pas aimer la fantasy gratuite, qui ne repose sur rien, alors qu’il existe un corpus fabuleux de légendes historiques qui ne demandent qu’à revivre. Il en fait ici la démonstration.

Sur le terrain de Gene Wolfe (« La saga de Latro ») ou de Roger Zelazny (« le cycle des princes d’Ambre » pour ne citer que cette œuvre), voire de Robert Holdstock, Force est de constater que Jean-Louis Fetjaine tire très bien son épingle du jeu, même si l’on n’atteint pas la profondeur et le talent de conteur des auteurs précédemment cités.

Que l’on adhère ou pas à cette fantasy, Le pas de Merlin est donc un agréable moment de lecture, certes inscrit dans une forme classique. Une épopée à taille humaine n’ayant pas fini de livrer toutes ses promesses puisque l’histoire doit se conclure dans un second volet en Brocéliande.
Qui a dit que les mythes étaient morts ?

Le pas de Merlin de Jean-Louis Fetjaine –  Belfond, 2002 / Réédition Pocket fantasy, 2004

Mordred

« Le monde nous jure ses promesses puis nous les retire, et regarde laquelle de ses trahisons nous fait le mieux souffrir. La vie n’est pas douleur, mais elle est perte. »

Rien ne va plus. Mordred gît sur son lit de douleur, attendant une improbable guérison. Un nœud de souffrance a fait son nid au creux de ses reins. Un mal tenace qui lui fouraille la carcasse depuis un an. Lui, le taiseux, le chevalier redoutable, se traîne désormais en geignant de sa chambre au cabinet du mire. Jusque-là, toutes les potions et les onguents sont restés inefficaces. Il ne guérit pas de cette blessure récoltée pendant un tournoi. Alors pour engourdir la douleur, il dort, rêvant à une autre époque. Son enfance, au cœur de la forêt, en compagnie de sa mère Morgause, des animaux et des plantes. Il songe à son oncle Arthur, l’élu de l’Avallach, venu le chercher pour lui apprendre la chevalerie. Il revit ses premiers exploits, ses premières batailles, boucheries uniquement dictées par l’instinct de conservation. Et si les souvenirs repoussent pour un temps le mal, ils réveillent hélas aussi les tourments de son esprit. Des plaies à l’âme qui lui font appréhender l’avenir que le destin a jugé bon de lui réserver.

« Chacun possède un gouffre en la tête, chacun sait les monstres qui viennent y boire leur néant. La chair ne sait pas combler les trous de la pensée. »

Après un Gueule de truie raté, Justine Niogret renoue avec la fantasy historique. Un retour gagnant comme on va le voir. Pourtant, l’auteur ne choisit pas la facilité en abordant la geste arthurienne par sa face noire, celle de la figure de Mordred. Du bonhomme, on a surtout retenu l’image du renégat, neveu incestueux d’Arthur né par tromperie, celle de Morgause, et appelé à détruire l’utopie de Camelot. Justine Niogret gratte le vernis de cette représentation classique, héritée de Geoffroy de Monmouth, pour retrouver un autre Mordred. Un personnage que rien ne prédisposait a priori à devenir le traître par excellence, rôle qu’il a pourtant fini par incarner dans l’imaginaire arthurien.

Avec ce court roman de 150 pages, l’auteur semble puiser son atmosphère dans Le Morte d’Arthur de Thomas Malory, voire dans le Excalibur de John Boorman. En effet, rien n’est plus éloigné de la symbolique courtoise de la « Matière de Bretagne » que cette réécriture viscérale et crépusculaire du mythe. À grand renfort de phrases courtes, tranchantes comme des coups de hache, empreintes de lyrisme, Justine Niogret nous dépeint une époque âpre et primitive, empruntant au moins autant à la fantasy qu’à la reconstitution historique. Dans un style imagé, propice à l’immersion, dans un registre intimiste teinté d’onirisme et de lenteur, elle dévoile les coulisses de la légende de Mordred, prince à l’âme sombre dont elle met à nu les moindres doutes.

Balayant tous les archétypes d’un revers de plume salutaire, elle délivre ainsi sa propre interprétation du chevalier félon. Elle en ausculte la psyché, encagée dans sa carcasse puante et suante, tiraillée par l’amour pour son oncle et le destin de traître. Elle l’imagine en homme fragile et sensible, écrasé par l’habit trop lourd taillé par les réécritures multiples de la légende, lui inventant une enfance heureuse, des souvenirs, des blessures au corps et à l’âme. Bref, elle lui restitue la substance dont l’avaient dépouillés les auteurs médiévaux. Et c’est cette épaisseur qui lui confère la lucidité suffisante pour se sacrifier. Un mal nécessaire et finalement admirable car accompli par amour. Car il faut de l’obscurité pour qu’une bougie brille plus fort. Arthur, personnage fatigué et bedonnant, préférant les montures pataudes aux destriers nerveux, a besoin d’un repoussoir pour devenir cette figure lumineuse du souverain idéal.

« Il faut bien couper les amarres de ces navires pour qu’ils soient libres de revivre encore et encore leurs aventures dans l’oreille des tout-petits ; donner des modèles, des pères et des mères à ceux qui n’en ont pas, à ceux dont les parents sont tournés de la même bourbe que toi. »

Mordred est donc un roman impressionnant par son intensité psychologique et son atmosphère. En revisitant le personnage du chevalier, Justine Niogret nous livre une vision très personnelle et sans concession du mythe arthurien. D’aucuns l’aimeront, d’autres la trouveront juste insupportable. Moi, je suis réconcilié avec la plume de la dame. Ouf !

Mordred de Justine Niogret – Éditions Mnémos, collection Dédales, 2013

Arthur

J’ai des marottes comme tout un chacun. Du moins, j’imagine partager avec beaucoup de monde ce penchant pour des petites choses amusantes. Le genre dont on ne se lasse pas, même si le sujet paraît épuisé de longue date, usé jusqu’à la corde.

Bercé dans mon enfance par le film Merlin l’enchanteur de Walt Disney (librement adapté de T.H. White), puis plus tard, à un âge plus mature dira-t-on, fasciné par le Excalibur de John Boorman, j’ai basculé sans coup férir dans les romans arthuriens. Chrétien de Troyes, T.H. White, Thomas Malory, Geoffroy de Monmouth, Wace, Bradley et tutti quanti, j’avoue avoir lu tout ce qui me tombait sous la main et qui touchait, de près ou de loin, à la « Matière de Bretagne ». Et puis, je suis passé aux essais parce qu’il faut bien l’avouer, Arthur et ses épigones, c’est un beau foutoir. Une superposition d’inventions, d’ajouts, de réécritures dont l’accumulation a concouru à enjoliver et à flouter une réalité historique pour le moins nébuleuse.

Je n’avais jusque-là pas trouvé l’ouvrage synthétique et simple, permettant de faire le point sur le sujet sans trop céder à la vulgarisation ou aux élucubrations celtiques. Ma quête est désormais achevée. Avec son essai, Alban Gautier comble mes attentes, démontrant que l’on peut produire un ouvrage à la fois exigeant et accessible.

Comme le rappelle Alban Gautier, Geoffroy de Monmouth apparaît comme le créateur du personnage d’Arthur. En écrivant au XIIe siècle son Histoire des rois de Bretagne, il donne naissance à Arthur, héros breton populaire, lui conférant l’historicité qui lui manquait jusque-là. Quelles que soient les intentions de Geoffroy, son ouvrage tient toutefois davantage de la fiction historique que de l’essai historique. Car même s’il affirme s’inspirer d’un livre plus ancien, peut-être contemporain de l’époque d’Arthur – en gros, aux alentours des Ve et VIe siècle – l’ouvrage du clerc anglo-normand peut être comparé aux romans écrits par Alexandre Dumas au XIXe siècle. Un savant mélange d’imagination et de vraisemblance historique. Dans quelle proportion ? C’est ce qu’Alban Gautier s’efforce d’élucider.

Prouver qu’Arthur a réellement existé ne semble en effet pas une tâche aisée. On ne dispose d’aucune source directe et celles qui s’approchent au plus près, s’avèrent au mieux incertaines, au pire contradictoires. Entre la laconique Historia Brittonum attribuée à Nennius et le De Excidio et conquestu Britanniae de Gildas, où il n’est même pas fait mention d’Arthur, le corpus documentaire manque quelque peu de substance. Si les problèmes de datation, les non-dits et les diverses interprétations linguistiques ne tendent pas à nier l’existence d’un héros breton, elles ne permettent pas davantage d’en prouver l’existence. On reste dans le flou, dont l’étude de la période sub-romaine ou de l’époque anglo-saxonne par le biais de l’archéologie ne permet pas de sortir. On demeure donc dans l’expectative, condamné à échafauder les hypothèses, à parier sur la probable existence d’Arthur, et à rechercher les éléments pouvant falsifier celle-ci.

Héros folklorique historicisé ou personnage historique récupéré par la légende ? Arthur semble échapper à la science. Pourtant, son étude reste passionnante. Elle permet de mettre en exergue la démarche de l’historien, patient travail sur les sources épaulé par les sciences auxiliaires : archéologie, linguistique…

Alban Gautier use de pédagogie pour démontrer que l’Histoire se construit peu à peu, par un examen attentif des sources, par leur critique interne et externe et par la confrontation des informations qu’elles délivrent. Une fois cette tâche accomplie, l’historien avance ses hypothèses. Il les met en récit afin de convaincre son lectorat. Mais rien n’est définitif. Une nouvelle source, une manière différente d’interpréter les sources existantes peuvent venir remettre en question la vision que l’on se faisait du passé. Elles peuvent provoquer le débat, la controverse. Tout au long d’une première partie consacrée à l’Arthur « historique », Alban Gautier nous donne ainsi une brillante leçon sur le métier d’historien.

Dans un second temps, il s’attache à la figure littéraire du roi breton. Celle construite peu à peu par les continuateurs de Geoffroy de Monmouth. Arthur échappe au monde breton. Il conquiert l’espace anglo-saxon, français puis européen, devenant une figure quasi-universelle du monde chrétien et chevaleresque. Parmi les nombreux textes post-galfridiens (après Geoffroy), on trouve évidemment les poèmes et récits gallois (Mabinogion et autres). Arthur y apparaît comme un grand souverain, chasseur de monstres accomplissant moult exploits en compagnie de ses compagnons. Puis, le héros breton se francise et se christianise, en particulier dans les romans courtois de Chrétien de Troyes, et de manière plus générale dans les récits de la « Matière de Bretagne ». Sa cour, calquée sur celles des XIIIe et XIVe siècles devient le cadre d’aventures où le roi apparaît désormais comme un personnage secondaire. C’est Gauvain, Lancelot, Perceval et Galaad qui occupent la première place. À travers l’étude de ces textes, Alban Gautier montre bien que les romans arthuriens, rassemblés ensuite en cycles, épousent les idéaux de l’élite guerrière où ils rencontrent un grand succès. L’œuvre devient aussi un outil de propagande, au service de l’Empire Plantagenêt à la recherche d’une légitimité face à l’État capétien. Elle justifie les prétentions hégémoniques d’Édouard Ier sur toute la Grande-Bretagne et l’Irlande. Bref, Arthur échappe définitivement à l’Histoire pour basculer dans le domaine de l’imaginaire national ou collectif.

Après un long hiatus correspondant en gros aux temps modernes, Arthur revient sur le devant de la scène, faisant l’objet de réécritures. Cela commence au XIXe siècle avec Tennyson, Wagner et les préraphaélites, puis continue au XXe siècle où le mythe investi le cinéma et la bande dessinée, un peu délaissée par Alban Gautier dans son essai. Plusieurs générations d’auteurs s’emparent du personnage d’Arthur et de la « Matière de Bretagne ».

Sans entrer dans les détails, on renverra les curieux à l’essai, Gautier identifie trois tendances dans cette renaissance. Pour certains auteurs, le monde arthurien fournit un cadre où développer des visions oniriques, voire fantastiques. Merlin y joue souvent un rôle déterminant et les récits apparaissent fréquemment entachés de new age hippie teinté de celtisme. La deuxième tendance cherche à retrouver un Arthur plus « historique », du moins plus en phase avec l’époque où il est censé avoir vécu. Reste les autres, ceux qui mettent Arthur au service d’un propos, se servant de son épopée pour défendre des idées féministes, pacifistes ou plus satiriques. Dans tous les cas, tous ces romans, films, ou feuilletons en disent plus long sur leur propre époque.

Au final, on ne peut que s’incliner devant l’étude d’Alban Gautier. Documenté et clairvoyant, l’historien produit un essai passionnant et clair sur un sujet qui n’a pas fini de fertiliser l’imagination. Si l’on ajoute que l’ouvrage est doté d’un paratexte copieux (cartes, généalogies, glossaire, sources, bibliographie…), on comprend bien qu’il s’agit ici d’un must-read. Alors amis arthurophiles de tous poils, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Arthur de Alban Gautier – Réédition Ellipses poche, septembre 2013