1977

« La peur n’est pas bête, dit-on. Mais qu’en est-il de la terreur. La terreur vous rend plus roublard. Non pas plus intelligent mais roublard. Comme le renard qui échappe à la battue. Et cette astuce du survivant devient folie à mesure qu’elle s’aiguise. »

Confession d’un vieil homme sentant qu’il ne lui reste plus longtemps pour se confier, récit tragique de faits révolus, par voie de conséquence désormais intangibles, et portrait désabusé d’une année effroyable, prélude à l’une des périodes les plus sombres de l’histoire argentine, 1977 évoque le quotidien d’un petit professeur de littérature pour mieux dépeindre l’horreur de la « Guerre sale ».

Cette période est sans doute l’une des moins glorieuses de la Guerre froide, du moins si l’on fait abstraction de son pendant chilien. Mêmes maux, mêmes remèdes pourraient dire les stratèges de la guerre secrète émargeant à la CIA. Évincé le 24 mars 1976 par un coup d’État, le gouvernement d’Isabel Perón tombe ainsi sous la coupe d’une junte militaire dirigée par le général Videla. L’armée s’empresse d’achever le démantèlement des maquis de la guérilla gauchiste, tout en mettant en place une répression féroce contre l’opposition accomplie au nom d’un national catholicisme exacerbé. Soutenus financièrement par les États-Unis puis le FMI, satisfaits de l’anticommunisme et des réformes libérales de la junte, inspirés par les méthodes de l’armée française durant la Bataille d’Alger, les militaires procèdent à des rafles arbitraires, utilisant la torture comme instrument de terreur. Encore de nos jours, le traumatisme reste vif, de nombreuses familles comptant parmi leurs proches des disparus, candidats malheureux aux vuelos de la muerte au-dessus du Rio de la Plata.

De cette époque effroyable, pendant laquelle s’affrontent les maigres forces de la jeunesse convertie à l’Internationalisme et les escadrons de la mort, Guillermo Saccomanno nous restitue l’écume, celle des souvenirs de Gómez, un professeur de littérature solitaire. Il nous immerge littéralement dans les souvenirs d’un homme hanté par la culpabilité et le soulagement d’avoir survécu. Homo-sexuel honteux ayant pendant longtemps opté pour la neutralité, Gómez n’en peut plus de voir des gens disparaître sans laisser de traces. Au coin de la rue, sur les marches d’une église, sur un quai de gare ou en pleine nuit dans leur maison et jusque dans la salle ou il fait cours, ils sont enlevés sans ménagement par les mêmes commandos qu’il voit patrouiller en ville.

En dépit de la trouille tenace qu’il tente de conjurer par de longues promenades nocturnes et par des relations sexuelles intenses mais sans lendemain, Gómez renoue avec le fils d’une amie proche, passé à la clandestinité, et héberge sa petite amie enceinte, elle aussi militante d’une organisation subversive. Loin d’être un héros, le petit professeur se voit plutôt comme un survivant que sa mauvaise conscience n’empêche pas de vivre, même si cela n’est pas agréable. Et, s’il aimerait bien sûr que le spectre de la dictature soit à jamais effacé de l’histoire, il ne peut s’empêcher de regretter l’intensité des émotions ressenties à cette époque.

Guillermo Saccomanno nous fait ainsi ressentir la terreur qui étreint l’esprit de Gómez. Une peur qui croît à mesure que le crachin glacial étend son emprise sur Buenos Aires. Sous la menace constante des Ford Falcon vertes et de leurs passagers armés d’ithacas, pendant que les mères de la Place de Mai défilent devant la mairie réclamant justice et que d’autres se tournent vers l’irrationnel pour ne pas basculer dans la folie, l’auteur argentin dresse un portrait glaçant de son pays. Il distille avec brio le climat d’angoisse qui prévaut à cette époque dans la société argentine, nous interpellant sur notre propre rapport à la survie. Dans des circonstances similaires, comment réagirait-on ? Se soucierait-on davantage de morale ou de préserver notre existence ? Ou alors, comme Gómez, se contenterait-on de survivre parce que survivre, c’est résister ? La grande finesse de 1977, c’est de ne donner aucune réponse et de ne porter aucun jugement. Le roman rappelle enfin que la liberté est un acquis précieux, mais fragile.

Aparté : 1977 est paru en 2011 chez L’atinoir sous le titre 77. avec une préface de Raul Argemi.

1977 (77, 2008) de Guillermo Saccomanno – Éditions Asphalte, mars 2020 (réédition traduite de l’espagnol [Argentine] par Michèle Guillemont)

Tout ce qui fait BOUM

Orphelin depuis sa tendre enfance, Pànic Orfila a été élevé par une grand-tante aux penchants anarchistes affirmés, dont l’activisme politique se résume à vandaliser le mobilier urbain, taguer des graffitis anti-système et briser les vitrines des banques. Entre autre principe éducatif, elle le met en garde contre l’aliénation de l’institution scolaire, l’encourageant à puiser dans sa propre bibliothèque, près de neuf cent ouvrages, pour se forger une culture politique. Entre dadaïsme, situationnisme et satanisme, Pànic s’efforce de préserver son moi égoïste, celui dont Max Stirner loue l’absolue primauté dans L’Unique et sa propriété. Il passe hélas surtout pour un original, le souffre-douleur idéal des mandrills qui pullulent dans les établissements scolaires, s’attirant néanmoins quelques aventures moites avec les filles fascinées par sa bizarrerie. Sa singularité le pousse peu-à-peu à trouver le réconfort dans l’univers livresque de sa bibliothèque et les pyramides de papier qui accompagnent ses séances de masturbation frénétique, sur le siège des toilettes de la salle de bain de sa grand-tante. Jusqu’au jour où, installé à Barcelone pour y effectuer des études universitaires commencées un peu pas hasard, il fait la rencontre des Vorticistes (aka l’IIME ou encore l’Insurrection Invisible d’un Million d’Esprits), un quatuor énigmatique de dandys comploteurs, trois garçons et une fille, qui l’embarque dans un projet révolutionnaire irrésistible.

« L’obsession est une fièvre. Une rage effrénée lancée à toute allure vers un point unique sans personne pour la retenir. L’obsession est un désir démultiplié, et c’est ce désir qui m’a mené jusqu’ici. »

Tout ce qui fait BOUM est un roman d’apprentissage à la fois léger et sérieux, rigolo et tragique, à l’image d’un personnage principal, jeune homme à peine sorti de l’adolescence, tiraillé entre son désir d’absolu et une propension à l’autodestruction. Un tropisme finalement pas très éloigné de celui d’une jeunesse écorchée vive, en quête de reconnaissance, se cherchant des raisons d’exister et de trouver sa place dans un monde dont elle réprouve pourtant les codes. Pas facile.

Il se dégage du roman de Kiko Amat une intense fraîcheur et un état d’esprit doux dingue. On sympathise immédiatement avec Pànic. Sa propension à gaffer, sa fragilité et sa naïveté nous émeuvent, nous ramenant à notre propre adolescence. Le jeune homme évolue en effet dans un univers fantasque, où rien ne paraît avoir d’importance, du moins rien ne semble vouloir prendre une tournure tragique et définitive.

Tout ce qui fait BOUM irradie aussi d’une énergie exultante et quasi-païenne qui se manifeste au travers du goût de l’auteur pour le grotesque et les situations bigger than life. Des parents décédés dans un accident absurde, une grand-tante engagée dans un combat que n’aurait pas désavoué Don Quichotte, une déception amoureuse et l’incompréhension de ses congénères adolescents poussent Pànic vers la solitude. Pourtant, les événements se précipitent dans une direction inattendue et dramatique.  Dans sa volonté de tout nous révéler juste avant de mourir, Pànic en rajoute, en parfait narrateur non fiable, guidé à la fois par ses obsessions et une appétence lourde pour le speed et l’alcool.

Roman à l’humour absurde et cathartique, Tout ce qui fait BOUM a de quoi réjouir l’amateur d’histoires décalées, un tantinet foutraque et borderline. Mais, sous couvert d’ironie grinçante, Kiko Amat nous livre surtout le mal-être brut de décoffrage d’un anti-héros, en quête d’une altérité sincère et partagée.

Tout ce qui fait BOUM (Cosas que hacem BUM, 2007) de Kiko Amat – Asphalte Éditions, 2015 (roman traduit de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud)