Souviens-toi des monstres

Nés dans une modeste famille de pêcheurs et contrebandiers, Raphaël et Gabriel ont été marqués dès leur naissance du sceau de la monstruosité. Deux esprits dans un seul corps, ils ont surgi au monde dans un grand cri, celui de leur mère lorsqu’elle a découvert leur condition de frères siamois. Leur survie n’a tenu à pas grand-chose, la solidarité d’une fratrie belliqueuse et l’attention de tous les instants d’une sœur aînée aux instincts maternels. Mais surtout, Raphaël et Gabriel ont tracé leur route dans l’existence grâce à leurs voix enchanteresses et aux relations entretenues avec un inframonde à la fois merveilleux et effrayant. De quoi accomplir des miracles.

Le chroniqueur confesse avoir beaucoup apprécié le travail d’éditeur de Jean-Luc A. D’Asciano, notamment pour les traductions d’Efroyabl Ange1 et de Un Chant de Pierre de Iain Banks, mais aussi pour les rééditions de Mark Twain. On renverra les éventuels curieux vers le catalogue des éditions de L’Œil d’Or pour obtenir de plus amples informations. Avec Souviens-toi des monstres, on découvre désormais l’auteur et, le moins que l’on puisse affirmer d’emblée, c’est qu’il mérite bien plus qu’un regard distrait.

Roman d’apprentissage, celui de deux frères hors norme, et récit picaresque où l’on court d’émerveillement en horreur indicible, Souviens-toi des monstres nous emmène en terre d’Italie. Mais, une Italie imaginaire n’étant pas sans rappeler celle de Carlo Collodi, de Dante ou d’Italo Calvino. Une Italie truculente, réduite à un archipel d’îles peuplées de pirates ombrageux, de pêcheurs superstitieux, de prêtres refroqués, d’athées généreux, d’assassins impitoyables, de démons échappés de l’enfer, de carbonari prêts à en découdre et autres anarchistes rêvant d’un monde idéal. Une Italie pétrie de religiosité, où les querelles politiques se résolvent au café ou au bordel, voire par un coup d’État dans les situations les plus extrêmes.

Dans sa manière de raconter des histoires, puisant dans les contes ou les mythes, voire dans les pages de l’Ecclésiastique et de l’imaginaire livresque, Jean-Luc A. D’Ascanio n’est pas sans rappeler Jean-Claude Marguerite et son Vaisseau ardent. Le récit digresse, sans cesse, multipliant les parenthèses en forme d’hommage aux grands conteurs. Il nous émerveille de ses sursauts romanesques, où la cocasserie des personnages côtoie l’agitation picaresque. On suspend de bonne grâce son incrédulité au foisonnement bigger than life de l’univers de Raphaël et Gabriel dont les boucles narratives se déploient sur un mode autobiographique mêlé de préoccupations politiques, au meilleur sens du terme. Le vulgaire se frotte ainsi à l’extravagance, le pittoresque côtoie le prosaïsme d’un quotidien attaché à la survie et le surnaturel affronte les ressorts terre à terre de la trahison et de l’envie, sur fond d’aventures, sans que jamais ne se relâche la tension dramatique.

À bien des égards, Souviens-toi des monstres se révèle un roman exigeant et dense, véritable livre-monde mâtiné de récit d’apprentissage, dont les circonvolutions dévoilent des trésors d’inventivité, de sensibilité et de drôlerie. En parcourant ses pages, on est littéralement subjugué par l’ambition d’un auteur qui semble vouloir nous transporter ailleurs, dans un univers où sont invoquées à bon escient les mânes d’une littérature foisonnante et d’une imagination monstrueuse. Il serait impardonnable de ne pas se laisser tenter par ce formidable roman, doté de surcroît d’une illustration très inspirée d’Elena Vieillard. Vous savez maintenant ce qu’il vous reste à faire.

Souviens-toi des monstres de Jean-Luc A. D’Ascanio – Aux Forges de Vulcain, collection « Fiction », mars 2019

Un long voyage

Cofondatrice des éditions Asphalte, Claire Duvivier ne se cantonne plus seulement à publier des livres, elle en écrit désormais aussi. Premier roman de l’autrice, Un long voyage conjugue les ressorts du récit d’apprentissage et de la fantasy. L’histoire prend place dans le décor d’un monde secondaire à la géographie différente de la nôtre. On y découvre un empire appelé à disparaître suite à des événements qu’il nous reste à découvrir en compagnie du narrateur. Arrivé au crépuscule de son existence, Liesse confie en effet à la demande d’une amie, dont on ne connaîtra l’identité qu’à la toute fin, son parcours personnel auprès de Malvine Zélina de Félarasie, jeune aristocrate vive et cultivée, prête à embrasser les plus hautes fonctions dans l’Empire. Des rivages de l’Archipel où il est né puis a été rejeté, à la cité-État de Solmeri où l’attend un poste de secrétaire au siège du gouvernorat, il assiste ainsi au délitement de l’Empire sous d’étranges auspices.

Ne tergiversons pas. Un long voyage est un bon roman, voire un très bon. De la fantasy, Claire Duvivier retient le goût pour la métaphore et le dépaysement. L’histoire de Liesse reprend en effet à son compte (ou à son conte), le ton de la fable. Sous prétexte de nous raconter sa vie et de tout nous confier de sa relation avec Malvine Zélina de Félarasie, le vieil homme distille quelques vérités générales sur le devenir des hommes et des empires. Les amateurs de destinée manifeste ou de fantasy « roots » passeront leur chemin. Au souffle de l’épopée ou aux chicaneries des intrigues tortueuses, Claire Duvivier préfère la subtilité, la tendresse et la cruauté ordinaire des relations humaines. Nul grand destin n’attend Malvine, nul ennemi antédiluvien pour saisir l’opportunité de fondre sur l’Empire afin d’imposer un règne de ténèbres. Le seul ennemi implacable avec lequel tout un chacun doit composer reste le temps, dont les méandres s’offrent ici un raccourci, avec l’aide d’une magie mécanique.

Roman de fantasy, Un long voyage est surtout un récit d’apprentissage, celui de Liesse. Homme de deux mondes, il est à la fois étranger à la civilisation qui l’adopte et un paria pour les habitants de son île natale. Appelé à observer de l’intérieur le déclin de l’Empire, il s’inscrit dans le sillage de Malvine, elle-même partagée entre deux temporalités. De ces enjeux universels et personnels, Claire Duvivier tire un récit nuancé, ne faisant à aucun moment l’impasse sur les doutes et faiblesses des personnages. La petite histoire, celle de liesse, rencontre la Grande Histoire, celle des personnages historiques et des héros, pour le pire et le meilleur. Le regard de Liesse propose ainsi un contrepoint salutaire au récit enjolivé du passé, tentant de dresser un pont entre les générations, les acteurs de l’histoire et les vies minuscules qui font le sel du hors champ historique. Mais surtout, il nous donne matière à réfléchir nous remettant en mémoire la formule de Paul Valéry : Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.

Bref, laissez-vous ravir par l’imaginaire de Claire Duvivier. Un imaginaire finalement très ancré dans des préoccupations intimes et universelles, dépourvu de héros ou de anti-héros, mais pas d’une certaine éthique.

Un long voyage de Claire Duvivier – Aux Forges de Vulcain, collection « Fiction », mai 2020

À crier dans les ruines

Le 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale Lénine de Tchernobyl explose, projetant dans l’atmosphère et les environs une importante quantité de radionucléides. Les faits et le processus conduisant à l’accident nous sont désormais connus, après avoir été longtemps cachés sous une chape de plomb (euphémisme). Prélude à l’effondrement de l’URSS, l’événement a mis fin à près de quarante ans de Guerre froide, poussant les idéologues à théoriser la fin de l’Histoire, une bien piètre consolation pour les victimes de la catastrophe dont l’histoire personnelle a achevé sa course dans les poubelles de cette Histoire. Fille d’ingénieurs domiciliés à Prypiat, Léna a vécu l’événement en direct du haut de ses treize ans. Bref, elle n’a rien compris du tout. Ni la gravité de la situation, ni les raisons ayant poussés ses parents à s’exiler très vite en France, auprès de proches installés là-bas, abandonnant derrière eux leur pays natal, territoire de son enfance, et surtout Ivan, son âme sœur.

À crier dans les ruines est un roman touchant sur le déracinement et la résilience. L’explosion de la centrale, le sacrifice des pompiers, l’évacuation forcée des habitants hors de la zone d’exclusion, l’incompréhension, la peur, l’absurdité de la situation, le ballet mortel des liquidateurs, le calvaire des survivants, tout ceci compose l’arrière-plan d’un drame de nature plus personnelle, celui d’une jeune fille contrainte à l’expatriation par la pire catastrophe du nucléaire civil du XXe siècle.

Coupée de ses racines, Léna entretient pourtant un lien viscéral avec sa terre natale,  via l’Ukrainien, la langue utilisée par sa grand-mère pour raconter les légendes de son pays. L’Histoire et les mythes lui permettent ainsi de se reconstruire un passé, une mémoire, afin surmonter le traumatisme qui l’empêche de se projeter dans l’avenir et de se forger un destin. Mais surtout l’amour qu’elle continue à éprouver pour Ivan plombe sa relation à autrui, l’isolant lentement et sûrement de son environnement. Pour faire le deuil de son passé, pour retrouver goût à la vie, il ne lui reste plus qu’à accomplir un pèlerinage à Prypiat, la cité modèle de l’utopie communiste, devenue désormais le point focal d’un parc à thème pour touristes attirés par le désastre.

« l’homme est étrange, avait marmonné sa grand-mère. Seul l’éloignement lui fait prendre conscience de la beauté des choses. De l’Ukraine je ne voulais pas garder l’effroi des dernières heures. Alors je l’ai enfantée d’une nouvelle mythologie. Je n’ai cessé de broder de nouvelles histoires en te les racontant soir après soir. Au fil des pages de mon livre imaginaire, l’Ukraine s’est effacée au profit de ces nouvelles couleurs que je t’avais transmises. Mais aujourd’hui, vois-tu, j’ai peur de me mesurer au monde, car mes peintures ne sont pas la réalité. Et si je n’aimais plus mon pays ? »

Avec des mots simples, Alexandra Koszelyk porte à l’incandescence le mal être de Léna, le caractère indicible du choc émotionnel provoqué par la catastrophe de Tchernobyl dont les conséquences invisibles ne se cantonnent pas seulement aux rayonnements ionisants. L’autrice fait en effet de l’histoire personnelle de Léna le vecteur d’un message plus universel, appelant à se confronter au réel plutôt qu’à la mémoire et rendant justice aux millions de déracinés, contraints de prendre la route de l’exil dans l’indifférence générale. À crier dans la ruines rend enfin justice à l’Ukraine, terre malmenée par l’Histoire, broyée par les velléités conquérantes de ses puissants voisins, des ravages de la Horde d’or à l’Holodomor. Un message salutaire afin de retrouver la paix, celle de l’esprit.

À crier dans les ruines de Alexandra Koszelyk – Éditions Aux Forges de Vulcain, août 2019