Équateur

1871. Après avoir tenté de chasser le bison dans les grandes plaines, Pete Ferguson prend la route du Sud, avec la mort d’un homme sur la conscience. Un de plus pour celui qui se considère déjà comme un voleur, un incendiaire, un déserteur et un meurtrier. Et, même si la victime l’a bien cherchée, l’aîné des frères Ferguson n’a plus rien à attendre en restant dans le coin. De toute façon, le bison se fait rare, comme l’Indien. Mais surtout, s’il souhaite infléchir sa destinée funeste, l’exil semble la seule option possible, peut-être en cherchant du côté de l’Équateur où, dit-on, tout s’inverse, même le mauvais sort. Avec cette chimère en tête et un bon cheval pour tailler la route, il part sans un regard en arrière, sur ce passé ayant mal tourné depuis le suicide de son père. Un décès dont il n’est pas complètement innocent. Peut-être la rédemption se trouve-t-elle au bout du chemin ? Qui sait ?

Trois mille chevaux-vapeur m’avait beaucoup plu. Le souffle épique, le propos désabusé, mais nullement désespéré, et la tension dramatique du roman d’Antonin Varenne avaient suscité un enthousiasme juvénile, difficile à contenir. Équateur fait retomber quelque peu l’exubérance qui m’a étreint à cette occasion. Non que le texte soit mauvais. Bien au contraire, on se situe toujours dans le haut du panier du roman d’aventure. Mais, les pérégrinations de Pete Ferguson, le personnage principal dont l’errance sert ici de fil directeur, me sont apparues bien fades, guère propices à l’empathie. À vrai dire, tout au long du roman, on a surtout envie de le voir disparaître au fin fond d’une vasière de la forêt équatoriale. Et puis, cette histoire de rédemption, on l’a lue mille et une fois. Rien de neuf sous le soleil des tropiques. Même pas un supplément d’âme ou un traitement suffisamment original pour accrocher l’attention. Bref, je ne suis guère enclin à la mansuétude. Et pourtant, tout commençait si bien…

Road novel linéaire accusant un sévère coup de mou dans sa partie centrale, Équateur se contente en effet de balayer le continent américain du Nord au Sud, des plaines du Midwest à la moiteur tropicale de l’Amazonie, en passant par le Guatemala. Un voyage du côté des vaincus, peu-à-peu effacés par la montée en puissance de l’industrialisation et du capitalisme. On s’attache ainsi d’abord à une bande de chasseurs de bisons, poussée dans ses ultimes retranchements par la raréfaction de l’animal et par le chantage des compagnies ferroviaires, en dépit du soutien d’un gouvernement qui offre les munitions afin d’affamer les tribus indiennes. Puis, on croise la route de Comancheros. L’époque où ces marchands, bandits, métis d’Indiens et de Mexicains prospéraient sur la Frontière grâce au conflit entre les Comanches et les Blancs est désormais révolue. Eux-aussi, ils doivent rentrer dans le rang ou s’effacer devant la loi d’airain du gouvernement fédéral. Enfin, on se frotte au drame indien, perdants tout désignés de la conquête, qu’elle soit menée au Nord ou au Sud du continent. Privés de leur langue, de leurs terres, de leurs coutumes, massacrés, poussés à l’épuisement par des travaux éreintants, méprisés par les Blancs, leur condition sert de prétexte facile à des révolutionnaires guère préoccupés d’humanisme.

Hélas, Antonin Varenne se contente de survoler ces différents aspects historiques, préférant se concentrer sur la quête de Ferguson. On ne fait ainsi qu’effleurer la vie des derniers chasseurs de bisons. On rappellera d’ailleurs aux amateurs la réédition en poche de l’excellent Butcher’s Crossing, bien plus convaincant sur ce sujet. De même, on aborde superficiellement l’effacement programmé de la culture indienne, le foutoir mexicain, l’emprise des capitaux étrangers sur l’Amérique du Sud. Seul l’épisode guyanais échappe au désastre, avec sa communauté atypique, douce utopie d’existences brisées et contrepoint salutaire au système carcéral du bagne. Bref, tout ce qui faisait le sel de Trois mille chevaux-vapeur, ce goût de l’histoire, petite comme grande, culminant notamment avec les descriptions hallucinantes de la Grande Puanteur de Londres, semble avoir déserté les pages du roman. Le rythme dont on avait tant apprécié le resserrement progressif, la tension et la violence latente n’animent qu’à la marge le périple de Ferguson.

Avec ce deuxième volet de sa fresque historique et familiale, Antonin Varenne échoue partiellement à faire renaître le souffle de l’aventure qui traversait le récit ample de Trois mille chevaux-vapeur. Pour autant, je n’abandonne pas l’idée de lire La Toile du monde, troisième opus de ce voyage à une époque charnière de l’Histoire, matrice de bien des maux et des espoirs avortés de notre monde contemporain.

Équateur de Antonin Varenne – Réédition Le Livre de poche, septembre 2018

Publicités

Trois mille chevaux vapeur

1852, Indes britanniques. Le sergent Arthur Bowman est choisi pour accomplir une mission secrète pendant la deuxième guerre anglo-birmane. Ce ne sont pas douze salopards qu’il doit sélectionner pour l’accompagner, mais dix. Dix soldats n’ayant pas peur de mourir et ne posant aucune question. Ayant rejoint une troupe d’une trentaine d’hommes, ils remontent l’Irrawaddy, après avoir incendié un village entier et sa population, femmes et enfants y compris. Mais la jonque dans laquelle ils ont embarqué fait naufrage et, suite à un bref et sanglant combat, les survivants sont faits prisonniers. Durant leur captivité, ils accomplissent un voyage au cœur de leurs propres ténèbres. Un périple qui les transforme pour toujours.
1858, Londres. Au terme de la Grande Puanteur, on découvre un cadavre atrocement mutilé dans les égouts de la capitale. Devenu policier, Arthur Bowman croit reconnaître dans les sévices subis par la victime les signes de son propre calvaire en Orient. Torturé par ses geôliers, il porte en effet dans sa chair les stigmates de sa détention. Mais des séquelles plus graves hantent son esprit, l’obligeant à s’abrutir avec de l’alcool, du laudanum et de l’opium. En fouillant dans sa mémoire, il se souvient que dix hommes ont survécu avec lui. Le coupable figure forcément dans la liste. À Bowman de le retrouver pour mettre un terme à ses agissements, et qui sait, peut-être faire la paix avec son passé.

« La nouvelle que vous apportez, monsieur Bowman, c’est qu’il n’y aura pas de nouveau monde. Parce qu’ici la liberté de devenir soi-même s’offre aussi à des monstres comme votre ami. Et face à eux nous ne sommes pas suffisamment armés. C’est le combat d’hommes comme vous, et tant que vous existerez nous resterons des utopies. Vous êtes une objection à notre projet. »

À bien des égards, Trois mille chevaux vapeur s’apparente à un véritable coup de cœur. Le genre vous faisant mettre entre parenthèses toute autre activité. Le genre addictif, impérieux, vous condamnant à la réclusion et à la mort de toute vie sociale, le temps d’en achever la lecture. Bref, cela faisait un bon bout de temps que je n’avais pas apprécié autant un bouquin d’aventures.

Fresque historique échelonnée sur douze années, Trois mille chevaux vapeur nous fait traverser trois continents. On évolue ainsi des berges tropicales de l’Irrawaddy, aux grands espaces de l’Ouest américain, en passant par les rues populeuses de Londres au moment de la Grande Puanteur, épisode dont Antonin Varenne restitue de manière saisissante les effluves pestilentielles. On est également saisi par le regard désabusé que l’auteur porte sur l’homme et sur l’écriture de l’Histoire, un récit écrit par les vainqueurs est-il encore utile de le préciser ?
Au carrefour du thriller et du western, le récit s’attache aux pas d’Arthur Bowman, un dur-à-cuire, une brute sans état d’âme qui s’est engagée dans l’armée pour échapper à la misère de son quartier natal. En cela, il ne se distingue guère de ses congénères. Pour le compte de la Compagnie des Indes orientales, il a commis de nombreuses atrocités, obéissant sans rechigner aux ordres de supérieurs ne valant guère mieux que la racaille à leur service.
Bowman témoigne du basculement d’un monde vers un autre, sans doute plus moderne et policé, mais pas moins cruel et injuste. Antonin Varenne explore ainsi les angles morts du progrès, dévoilant ses facettes les moins vertueuses. Destruction de l’environnement, perpétuation de la misère et des inégalités, détournement des idéaux au profit des mêmes prédateurs, exploitation de l’homme par l’homme… On sent le regard désabusé de l’auteur venu du polar pour qui il n’y a pas de Bien ou de Mal, juste des gens qui disent non et boivent un coup, parce que c’est dur.
Au-delà de la série de crimes fournissant son fil directeur à la course-poursuite de Bowman, Trois mille chevaux vapeur se révèle aussi une quête personnelle, celle d’un homme cherchant à faire la paix avec ses démons intimes. Un anti-héros dépassant sa condition initiale d’archétype pour revêtir dans la douleur une personnalité beaucoup plus complexe.

Habité par un souffle romanesque indéniable et l’envie de faire vivre ses personnage, Trois mille chevaux vapeur se lit avec un réel plaisir, réussissant de surcroît à faire réfléchir sur la condition humaine et l’Histoire. Une belle réussite !

trois_mille_chevaux_vapeurTrois mille chevaux vapeur de Antonin Varenne – Réédition Le livre de poche, 2015