L’Éveil du léviathan

« The Expanse » est un space opera bigger than life, flirtant avec le thriller et l’horreur, mais ne lésinant pas non plus sur le spectaculaire et les archétypes du roman noir. Bref, la saga coécrite par Daniel Abraham et Ty Franck, qui signent ici sous le pseudonyme de James S.A. Corey, s’apparente à de l’entertainment en barre. Amazon ne s’y est d’ailleurs pas trompé en raflant l’adaptation pour la diffuser sur sa plateforme Prime Vidéo. Longtemps, j’ai hésité à lire la chose, craignant de découvrir un équivalent science-fictif de Big Commercial Fantasy. Préjugé, quand tu nous tiens… Au final, j’avoue avoir eu tort car, si « The Expanse » demeure un divertissement formaté, la saga se révèle également un étonnant page-turner, tenant toutes les promesses d’un synopsis calibré comme un grand huit émotionnel. Déroulons maintenant le tapis étoilé du système solaire, histoire de poser le cadre de L’Éveil du léviathan.

Adonc, l’Humanité s’est libérée de son berceau, escaladant les murs du puits de gravité de sa planète natale pour essaimer sur Mars, la Ceinture d’astéroïdes et les lunes de Saturne, Jupiter et Uranus. Un vaste territoire qui, comme à l’époque de la Frontière américaine, reste ouvert à toutes les injustices et convoitises, y compris celles des grandes puissances. La Terre, Mars et l’Alliance des Planètes Extérieures demeurent en effet les trois pôles d’une géopolitique de dupes, où chacun s’efforce d’oublier l’interdépendance au profit d’une guerre de basse intensité de tous contre tous. La destruction du Canterbury, un transport de glace faisant la navette entre les anneaux de Saturne et la Ceinture, apparaît donc comme un prétexte idéal pour déclencher les hostilités, un casus belli qui semble immédiatement louche aux yeux de Miller, le flic de Cérès. Missionné par sa chef pour enquêter sur la disparition de Julie Mao, une gosse de riches ayant opté pour les déshérités, il se rend vite compte qu’il dérange des intérêts occultes qui ne sont pas étranger à l’incident du Canterbury. De son côté Jim Holden s’efforce de survivre après la destruction dudit transport de glace, accompagné des survivants de l’équipage, poursuivi à la fois par les forces de Mars et l’APE. Il n’a pour alliés que la chance, quelques francs-tireurs et une foi inébranlable dans l’Humanité.

L’Éveil du léviathan est une entrée en matière somptueuse, tout en fracas et en fureur, que n’aurait sans doute pas renié Edmond Hamilton. On y retrouve en effet bien des caractéristiques correspondant à la définition péjorative inventée par Wilson Tucker pour désigner cette déclinaison science-fictive du récit d’aventures. Ce hacky, grinding, stinking, outworn space-ship yarn, autrement dit ce space opera, met à profit l’amélioration de notre connaissance du système solaire et les technologies émergentes pour dérouler un récit évidemment moins pulp, mais où prévalent toujours le gigantisme, l’affrontement et le mystère de la découverte. Avec ce premier tome de « The Expanse », le duo Abraham & Franck capitalise sur plus d’un demi-siècle de space opera, se montrant à la fois old school sur la forme et plus conforme à un air du temps moins naïf et moins manichéen que ne l’esquissaient les aventures du « Capitaine Futur ».

On profite ainsi d’une vision du monde plus rugueuse, où règnent l’ambivalence et la duplicité, s’inscrivant dans un rapport à l’autre fondé sur la confrontation, mais n’écartant pas les alliances de circonstance. Ce conflit patent entre des humanités devenues différentes, ici issues des planètes intérieures et des mondes extérieurs, n’est certes pas d’une franche nouveauté. Il illustre un processus initié sur Terre dont témoigne l’Histoire et qui, transposé dans le vide de l’espace, aboutit finalement à des conséquences semblables. Rien de neuf sous le soleil. L’affrontement géopolitique se conjugue toutefois à un autre conflit, d’une nature plus morale, incarné par Miller et Holden. Dur à cuire, pragmatique et désabusé, le flic de Cérès se frotte ainsi avec intransigeance à l’idéalisme et au charisme de l’ex-second du Canterbury, pour qui la fin ne justifie pas les moyens. Mais, en dépit de leur caractère diamétralement opposé, Miller et Holden visent le même objectif, s’entraidant lorsque nécessité fait loi. Et si leur relation n’est pas exempte d’incompréhension et de défiance, elle laisse aussi transparaître une certaine estime mutuelle, dont le récit tire profit pour dispenser un soupçon d’émotion et d’empathie.

On n’a en effet pas le temps de se poser des questions sur la vraisemblance ou sur la logique des enchaînements dramatiques. Le duo Abraham & Franck ne nous laisse guère le répit de trop réfléchir, tant l’action prime sur tout le reste, entretenant une tension permanente qui, si elle se révèle un tantinet répétitive, n’en demeure pas moins un carburant efficace. Baladé entre les univers confinés de Cérès et d’Éros, en passant par la station Tycho, on sillonne un futur sur le point de basculer dans un conflit fratricide, tiraillé entre les forces centrifuges de la liberté et de la dépendance, de l’hubris et de la raison. Comme dirait l’autre: In girum imus nocte ecce et consumimur igni !

On se demande maintenant comment Daniel Abraham et Ty Franck vont maintenir intact une tension menée à son paroxysme par pas moins que les prémisses d’une guerre, la destruction de bases entières et l’impact d’un astéroïde sur Vénus. La réponse à toutes ces questions avec La Guerre de Caliban. On a hâte !

L’Éveil du léviathan (Leviathan Wakes, 2011) – 1. « The Expanse » – James S.A. Corey – Actes Sud, collection « Babel », 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Thierry Arson)

La douleur de Manfred

« comme toujours lorsqu’il rencontrait quelque manifestation antisémite, Manfred se sentait soudain un peu plus juif que d’habitude. Il y voyait autrefois des vestiges de haines anciennes, mais il savait aujourd’hui que ces manifestations étaient aussi neuves que n’importe quelle forme d’intolérance. Joyeusement apostat durant toute son existence, il se sentait toujours hébreu face au mépris des Gentils. »

Après le trépidant Ripley Bogle, La douleur de Manfred confirme dans un registre bien différent tous le talent de Robert McLiam Wilson. Avec ce deuxième roman, l’auteur irlandais nous livre le testament d’un individu terne s’appelant Manfred, marqué par son ascendance juive et par la lâcheté. Poussé par une jalousie irrationnelle, l’ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale a fini par battre sa jeune épouse, elle-même rescapée des camps de la mort, provoquant leur séparation après de longues années de souffrance.

Juif apostat, vieux et solitaire, Manfred ne vit plus que pour honorer ses rendez-vous avec Emma qu’il retrouve tous les mois sur un banc à Hyde Park, fuyant des yeux son visage de crainte de la voir le quitter définitivement. Longtemps, il a espéré renouer avec le bonheur d’une vie de couple apaisée, loin des coups et des hématomes résultant de la rage homicide qui le saisissait au retour de la tournée des bars où il s’enivrait. Désormais, son quotidien déjà étriqué s’est réduit progressivement à la douleur lancinante qui lui fouaille les entrailles, ultime compagne à la fois douce et cruelle, d’une existence dont il attend la fin imminente dans l’espoir de mettre un terme à sa souffrance morale et à un monde qu’il traverse comme une ombre.

D’une écriture sèche où chaque mot (et maux) importe, Robert McLiam Wilson nous fait partager les routines du quotidien monotone de Manfred, devenu un vieil homme décati, nous plongeant aux tréfonds de son esprit malade et de sa carcasse défaillante. On suit ainsi son lent dépérissement jusque dans le moindre détail, propulsé au rang de témoin privilégié de sa sordide déchéance et de sa solitude irrémédiable. Cela fait longtemps en effet que Manfred est mort, d’un point de vue social. Ses relations se sont réduites au fil du temps à peu de choses. Juste un voisin alcoolique, vindicatif et raciste, dont la présence encombrante se rappelle douloureusement à lui lorsqu’il se dispute avec les prostituées qu’il ramasse dans les bars. Il en va de même de son univers quotidien, limité au quartier bruyant où se situe son appartement.

Que lui reste-t-il alors ? Des souvenirs dépareillés, refaisant surface pendant ses pérégrinations au cœur de Londres. Une enfance tiraillée entre un père froussard et pieux, une mère rebelle et frivole qui le néglige au profit de ses frères aînés, et son incorporation dans l’armée. Ayant participé à la guerre, le vilain petit canard y a fait son deuil du genre humain, perdant à cette occasion toute illusion sur la vraie nature de l’héroïsme. Il s’est pourtant lié d’amitié avec un truand pour lequel il a travaillé comme comptable après guerre. A moins qu’il n’ait accepté inconsciemment de se faire exploiter par lui. Mais, le cœur de son existence tourne toujours autour d’Emma, créature fragile et secrète, à la beauté éthérée, qui porte en elle la blessure de la Shoah mais aussi les traces de ses propres coups.

Oscillant entre drame et humour absurde, La douleur de Manfred déroule ainsi le fil d’une relation toxique, nous gratifiant au passage d’un portrait grinçant de la société anglaise. Les descriptions de McLiam Wilson nous arrachent des éclats de rire nerveux et de l’étrange alchimie qui se dégage des pages du roman, on retire un sentiment de gâchis irrémédiable. Celui d’un homme qui souffre d’avoir infligé la souffrance. Un mari épris de sa victime, attendant la mort comme la rémission définitive de ses péchés. En vain.

La douleur de Manfred (Manfred’s Pain, 1992) de Robert McLiam Wilson – Réédition Babel, 2003 (roman traduit de l’anglais [Irlande du Nord] par Brice Matthieussent)