Bienvenue aux Terriens – Douglas Ferblanc et Vaseline agents spatiaux-spéciaux

Un peu de nostalgie, certes réveillée par une bien mauvaise nouvelle, le décès de René Pétillon, auteur des jours du calamiteux détective Jack Palmer, mais aussi du Baron noir et d’une série d’histoires courtes à haute teneur en science dérision, parue jadis dans Pilote, Métal Hurlant et en album. Souvenons-nous…

Si vous en avez marre des aventures de ces prétendus agents spatio-temporels de pacotille, j’ai nommé Valérian et Laureline, une alternative existe en matière de héros cosmiques inoxydables. D’aucuns auront bien sûr reconnu Douglas Ferblanc et son assistante et concubine notoire Vaseline.

Plus sérieusement pour les adeptes d’humour décalé et d’auto-dérision, René Pétillon a, en son temps, scénarisé et dessiné cette série jubilatoire (en tout cas, elle me fait bien rire).
Certes, ce que propose le dessinateur est graphiquement simple, voire minimaliste. Noir et blanc pour des aventures hautes en couleur, cela peut paraître un choix restrictif.
Mais, pourquoi bouder son plaisirs, surtout lorsque l’humour frappe là où ça démange. Je parle des zygomatiques, petits fripons.

Bienvenue aux Terriens se compose d’une série de six récits. Dans Piège dans le Cosmos !!, nos courageux héros sont dépêchés dans la zone de Bretzelgeuse pour enquêter sur la mystérieuse disparition de plusieurs astronefs. Dans Espions sur Pluton !, nos téméraires agents sont chargés d’une délicate mission d’espionnage sur Pluton. Dans Mission sur Saturne !, nos féroces soldats sont missionnés sur Saturne en qualité d’ambassadeurs afin d’éviter une guerre interplanétaire. Dans Transmigration sur Hyperion !!, nos glorieux foudres de guerre traquent un dangereux espion hyperiens qui ne perd rien pour attendre. Dans Courrier pour Jupiter !, nos généreux donateurs de leur temps pour la paix dans le monde doivent accompagner la transition démocratique dans l’odieuse monarchie de Jupiter. Dans Mission sur Terra !, nos inexorables limiers sont déplacés temporellement en 1981 afin de ramener une jeune fugueuse.

Florilège de mutants grotesques et d’extraterrestres pulpeuses, les aventures de Douglas Ferblanc et Vaseline font montre d’un goût affirmé pour l’humour décalé, le nonsense et sans doute aussi un peu d’esprit potache. Vêtus et casqués comme des motards, voyageant en lave-linge ou en super fusée géante à quinze réacteurs (et ceci même pour effectuer un voyage de 500 mètres), le brun Douglas et la blonde Vaseline ne perdent à aucun moment leur prestance, prouvant si nécessaire que le ridicule ne tue pas. Même dans le futur.

Une curiosité à lire, le sourire en coin.

Bienvenue aux Terriens : Douglas Ferblanc et Vaseline agents spatiaux-spéciaux de René Pétillon – Éditions Dargaud, 1982

Publicités

Alix, tome 37 : Veni vidi vici

Tout gamin, je lisais Alix. C’était fête lorsqu’il s’agissait d’emprunter à la bibliothèque de la petite ville voisine un nouvel opus des aventures du gaulois romanisé et de son ami Enak. Le personnage inventé par Jacques Martin s’est ainsi inscrit durablement parmi les héros de ma jeunesse, aux côtés des Spirou, Astérix et autres Tintin. Accessoirement, une des raisons de mon goût pour l’Histoire vient sans doute des missions du duo, entre Orient et Occident, au service de César et pour la plus grande gloire de Rome. Mais tout cela remonte à une autre époque. Avant ma découverte de La rubrique à brac et de son humour glacé et sophistiqué. Tout cela ne me rajeunit pas, hélas.

Récemment, Valérie Mangin et Thierry Démarez ont entrepris de faire revivre Alix, trente années après ses précédentes aventures. Devenu un sénateur chenu et un tantinet désabusé, le personnage agit désormais pour le compte d’Auguste. De ces années de jeunesse, il garde une certaine nostalgie, même s’il y a perdu l’amitié d’Enak, déclaré mort au début du premier tome intitulé Les Aigles de sang. En mémoire de son ami, il a adopté son fils Khephren. Un choix qui lui complique la vie lorsqu’il part en mission pour le compte de l’imperator, tant le jeune garçon se montre impulsif et désobéissant. Le reboot du duo Mangin/Démarez mérite vraiment que l’on s’y arrête plus longuement. Il redessine de manière habile les perspectives narratives, apportant un ton plus sombre à la série, sans pour autant renoncer complètement à ses fondamentaux. Mais, revenons à l’album faisant l’objet du présent article.

46 avant J.-C., César a vaincu Pompée. Mais, l’ancien consul garde encore de nombreux partisans, prêts à en découdre afin de protéger la République contre celui qu’ils considèrent comme un tyran en puissance. En Orient, le roi du Pont Pharnace entend profiter de ce contexte de guerre civile pour restaurer son pouvoir sur la région, quitte à manipuler les sénateurs et les riches propriétaires effrayés par la perspective de la victoire définitive de César. Dépêchés à Samotase par le dictateur, Alix et Enak ont été chargés de collecter des manuscrits afin de compléter les collections de la bibliothèque qu’il souhaite créer à Rome. Mais les augures sont néfastes en cette année qui ne se termine pas, réforme du calendrier oblige, et nos héros ne se doutent pas qu’ils vont se retrouver au beau milieu d’un complot ourdis par les pompéiens avec l’aide de Pharnace.

Veni Vidi Vici semble renouer avec la bande dessinée originale. L’aventure saupoudrée d’un soupçon de mystère, le goût pour l’Histoire, la Grande, mêlé à une appétence pour l’anecdote et pour le hors-champs historique, tous les ingrédients de l’antique recette semblent réunis. Néanmoins, il semble bien difficile pour David B et Giorgio Albertini de reproduire exactement le trait et l’esprit de Jacques Martin. En fait, ce 37e album nous renvoie plutôt aux reprises d’Astérix et de Blake et Mortimer. Le premier degré inhérent à ces séries s’étant évaporé, la reprise cède la place à un exercice de style plus ou moins réussi. Ici, même si les auteurs se sont appliqués à restituer l’atmosphère de L’île maudite ou de La Tiare d’Oribal, on ne peut s’empêcher de ressentir la distanciation critique de David B et le caractère maladroit du trait de Giorgio Albertini, surtout visible dans la restitution des visages et dans les personnages secondaires.

Pour autant, Veni vidi vici démontre de réelles qualités résultant des choix narratifs et du traitement des personnages voulu par David B. Des options d’abord visibles dans les relations entre Alix et Enak. L’ami et fidèle compagnon ne peut en effet s’empêcher de commenter les décisions et actions du héros, se laissant aller plus d’une fois au sarcasme. Il manifeste une vraie indépendance d’esprit, tançant ouvertement les aristocrates et personnages qui le prennent pour l’esclave d’Alix. Le second rôle entend ainsi rappeler qu’il est également l’un des moteurs du récit. Ce 37e épisode des aventures d’Alix est également beaucoup plus sexué que la création originale de Martin. Le décolleté des matrones s’y montre plus lâche, dévoilant sans pudeur la chair et les poitrines. De même, au cours d’une promenade nocturne dans la ville de Samotase, nos héros croisent au détour d’une ruelle une prostituée dénudée. Mais surtout, Alix se prend d’une passion trouble pour une géante très court vêtue. Ce dernier personnage se révèle d’ailleurs fascinant, dévoilant une monstruosité n’étant pas sans rappeler certains des personnages cauchemardesques entraperçus dans les œuvres plus personnelles de David B. L’intrigue laisse en effet infuser les thématiques habituelles de l’auteur. Celles-ci sont perceptibles dans la violence furieuse des combats, culminant notamment pendant l’affrontement au cœur des catacombes de Samotase. De même, l’intrigue témoigne de son goût pour l’étrange, le bizarre et le grotesque, dans toute la démesure des représentations mentales et physiques. Quant au contexte, il lui permet d’exprimer sa passion pour l’Histoire, sans verser trop lourdement dans le didactisme, même si on le frôle au tout début du récit.

Bref, avec Veni vidi vici David B et Giorgio Albertini nous livrent un récit qui, s’il ne se montre pas toujours convaincant du point de vue du graphisme, se révèle toutefois astucieusement transgressif. Mon petit doigt me dit que les amateurs de classicisme adoreront le détester. (Et, il avait raison)

Alix, tome 37 : Veni vidi vici de David B. et Giorgio Albertini – Éditions Casterman, septembre 2018

Hammerfall

Les lecteurs de ce blog savent ô combien l’aventure viking, l’univers des sagas et la société scandinave me passionnent. Certes, pas au point de me laisser pousser la barbe et de sacrifier à quelque culte païen. Une passion ne se cantonnant pas uniquement aux terres nordiques, mais me faisant embrasser un vaste espace civilisationnel (barbarisme de rigueur), entre Baltique et Méditerranée, entre mythe et Histoire, voire entre monde païen et Chrétienté. Bref, comme l’escomptent les lecteurs de ce blog, je crains avoir perdu une fois de plus tout sens critique…

Bande dessinée issue des œuvres de Talijantic et Runberg, Hammerfall est ancré de plain-pied dans cette période. Du premier, la quatrième de couverture m’apprend qu’il a scénarisé « Orbitales », une série de S-F au graphisme attrayant dont les aventures ne sont pas sans rappeler un tantinet celles du duo Valérian et Laureline. Le second, je ne connaissais pas. Mais je dois confesser avoir été séduit par son trait inspiré de l’école franco-belge, je pense ici en particulier à la série « Les Héros cavaliers », lorsque Michel Rouge œuvrait au dessin. Dupuis ayant réédité les quatre épisodes de la série dans une intégrale bénéficiant d’un traitement de qualité et de quelques croquis dénotant d’effets de stylisation assez réussis, j’ai donc succombé sans coup férir.

Quid de l’histoire ? Fin du VIIIe siècle. Un raid des hommes du Nord aboutit au vol de reliques précieuses, jusque-là conservées précieusement au monastère de Jarrow. Ce forfait est le point de départ d’une saga épique, mettant en scène Charlemagne, un clan viking, sans oublier les dieux du panthéon nordique, scandinaves et germains confondus, et pour cause… On suit ainsi deux trames, l’une en terre scandinave, l’autre dans le royaume franc, où Charlemagne est confronté à une énième révolte saxonne.

Autant le dire tout de suite, je considère Hammerfall comme une grande réussite. Le fond comme la forme, l’Histoire comme la fiction, les deux auteurs restituent l’époque avec vraisemblance et talent. S’ils se veulent les plus proches possibles du fond historique (pas ou peu de fantasmes sur les vikings, les Saxons et les Francs), Runberg et Talijantic n’en oublient pas pour autant la forme, celle de la saga. Récit aventureux animé par la vengeance, les actes héroïques et une bonne dose de fatalisme, Hammerfall ne ménage que peu de répit au lecteur, laissant libre cours à une fantasy inspirée des mythes nordiques.

Ainsi, les divers acteurs historiques, mythiques et fictifs de cette série accomplissent-ils leur destin, leur propre récit se mêlant, voire se confondant, avec celui de la Grande Histoire. Seul bémol pour tempérer mon enthousiasme : un dénouement un tantinet bâclé. Pourtant, la matière ne manquait pas pour conférer à l’histoire de Runberg et Talijantic l’ampleur dramatique lui faisant défaut.

Hammerfall de Boris Talijantic et Sylvain Runberg – Editions Dupuis, mars 2012

Black Hole

Illustrateur venu à la bande dessinée par le truchement d’Art Spiegelman, après un bref passage dans Heavy Metal magazine,Charles Burns s’est fait la main dans Raw. Édités dans nos contrées en album, Big Baby, les Hard-boiled Défective stories (aka El Borbah) et Fleur de peau lui ont permis d’explorer les névroses et la violence de la société américaine, tout en affichant un goût prononcé pour la monstruosité. Mais son opus majeur demeure Black Hole, une œuvre à laquelle il a consacré dix années.

Dans celle-ci, Charles Burns s’empare de l’adolescence conférant à cette période de l’existence une dimension sombre et macabre. Il transpose ici le thème dans une petite ville de la banlieue de Seattle, au milieu des années 1970. La jeunesse y vit dans la crainte de la « peste ado » aussi surnommée la « crève ». Contractée par simple rapport sexuel, l’épidémie confine à la mort sociale, condamnant ses victimes à l’exclusion du fait de leur étrangeté. Dans le meilleur des cas, ils peuvent cacher leur « différence » sous les vêtements. Dans le pire, ils voient leur corps se couvrir d’excroissances effrayantes jusqu’à devenir difformes. Les mutations sont placées sous le sceau de l’arbitraire, parfois une simple acné, parfois l’apparition d’un nouveau membre ou organe. Dans tous les cas, la transformation fait l’objet d’une fascination malsaine qui exclut définitivement la victime de la société.

Charles Burns s’attache à l’itinéraire de deux adolescents, Keith et Chris, un garçon et une fille. Tous deux fréquentent le même lycée, se côtoyant et s’effleurant du regard. Keith est amoureux de Chris qui ne s’intéresse pas du tout à lui. De ce chassé croisé amoureux classique, Charles Burn tire une métaphore sur les troubles de l’adolescence. L’impulsivité, l’émotivité exacerbée, l’éveil à la sexualité, l’angoisse des changements corporels sont évoqués en vrac. La mue s’accompagne bien entendu de l’habituelle transgression des interdits. À vrai dire, les adolescents de Burns semblent complètement livrés à eux-mêmes. Ils boivent, fument, se droguent sans qu’apparemment aucune autorité ne vienne les remettre dans le droit chemin.

D’un point de vue formel, Black Hole est juste parfait. Le noir et blanc offre un écrin idéal aux visions vénéneuses de l’auteur. Le graphisme, une ligne claire soulignant l’imagerie morbide à forte connotation sexuelle, fascine jusque dans ses récurrences qui accroissent le caractère obsessionnel du mal être des personnages, donnant corps à leurs pulsions et répulsions. Par son symbolisme cru, son atmosphère onirique, Black Hole transpose visuellement le bouillonnement hormonal et les angoisses suscitées par le passage de l’adolescence vers l’âge adulte. Au-delà de la métaphore sur les changements physiques et mentaux, l’histoire se double d’une intrigue criminelle renforçant sa dimension horrifique et la lente progression de la peur.

Violent et dérangeant, Black Hole se révèle au final un cauchemar éveillé. Une plongée dans les tréfonds de la psyché adolescente. Un huis-clos hanté par un sentiment de claustrophobie permanent. Bref, voici un récit dont on sort éreinté, à l’instar d’un film de David Lynch ou de David Cronenberg.

Black Hole – Intégrale T1 à T6 – Charles Burns – Delcourt, 1 vol., 300 pages, 2006

UW1

Créée par Denis Bajram, la série « Universal War One » est d’abord parue chez Soleil Productions entre 1998 et 2006 avant de connaître, succès oblige, plusieurs rééditions. Découpé en six tomes, elle s’inscrit dès le départ dans un projet organisé en trois cycles de six albums. À ce jour, seuls trois volumes du second cycle sont parus sous le titre prévisible de « Universal War Two ». Disponibles chez Casterman, ils se révèlent d’un point de vue graphique de toute beauté, la réalisation numérique étant impeccable. L’intrigue reste hélas pour l’instant un tantinet décevante, donnant la fâcheuse impression de lire une redite.

L’argument de départ d’ « UW1 » pourrait fournir le synopsis d’une production à grand spectacle (une adaptation de la série au cinéma a d’ailleurs été annoncée en 2013). Fin du XXIe siècle. Grâce à la découverte de l’antigravité, le système solaire est devenu la nouvelle frontière de l’humanité. La Lune puis Mars ont été colonisés et une multitude de compagnies privées se sont mises à prospecter la ceinture d’astéroïdes, essaimant sur les satellites du système solaire externe. Sur Terre, la Fédération des Terres Unies a remplacé l’ONU établissant une sorte de gouvernance mondiale qui défend les intérêts de l’humanité sur la planète et dans l’espace. Elle dispose pour agir d’un bras armé, l’United Earthes Forces. Face à cette puissance politique et militaire, les Compagnies Industrielles de Colonisation regroupent neuf des plus importantes transnationales. Elles ont prospéré dans le silence de l’espace profond, loin du regard des autorités. Désormais, elles souhaitent s’affranchir de leur monde natal, quitte à le faire par la force.

L’apparition du Mur entre Saturne et Jupiter signe le déclenchement des hostilités. Envoyée pour évaluer le danger représenté par cette singularité, la troisième flotte de l’United Earthes Force se retrouve en première ligne. Elle mobilise immédiatement toutes ses unités pour s’opposer à la menace, en particulier l’escadrille Purgatory, groupe composé de cinq salopards placés sous le commandement de June Williamson et de Kate Von Ritchburg.

Au départ simple récit de space opera perclus d’archétypes au demeurant fort sympathiques, « UW1 » gagne peu à peu en épaisseur et en complexité. Le succès de la série repose sur un postulat clair et un dispositif narratif efficace, alternant phases explicatives, scènes d’action pures et cliffhangers, histoire de provoquer l’attente. L’arrière-plan science-fictif a de quoi satisfaire le profane et le connaisseur, convoquant des références cinématographiques et littéraires familières aux uns et aux autres. On retrouve le bon vieux space opera à papa, avec son arme terrifiante, son affrontement manichéen et son récit d’aventure ponctué de combats dans l’espace dont le rendu graphique titille avec bonheur la fibre du sense of wonder.

« UW1 » joue aussi avec un autre lieu commun de la science-fiction : le voyage dans le temps. Le postulat de départ, révélé dès le troisième tome, ne laisse planer aucun doute. Le continuum temporel est immuable, l’Histoire gravée dans le marbre d’un déterminisme implacable. Rien de ce que peuvent accomplir les personnage n’est donc en mesure de modifier la trame temporelle puisque tous ont leur propre histoire de tout temps. « Le temps est déjà la conséquence de tous les voyages qui ont été faits et qui seront faits ! Il est un et indivisible, il est le corps même de cet univers. » révèle Ed Kalish, le scientifique de l’escadrille Purgatory. Bref, en appliquant cette conception absolutiste, Denis Bajram écarte définitivement les univers multiples, éliminant également les paradoxes temporels du scénario des possibles.

Puisque modifier le passé ne conduit qu’à rendre le futur plus certain, les personnages de « UW1 » ne peuvent échapper à leur destin. Chacun de leur geste, chacune de leur parole sont écrits, connus de touts temps, et rien de ce qu’ils pourront accomplir n’y changera rien. En cela, la série rejoint l’univers des sagas médiévales où le héros s’efforce d’échapper à son destin, ne contribuant par ses actes et sa connaissance de l’avenir qu’à le rendre encore plus inéluctable. Un fait confirmé par les citations eschatologiques qui semblent inscrire la série dans un passé légendaire, une sorte de mythe fondateur d’un futur déjà écrit de tout temps.

Le succès d’« UW1 » tient également dans ses personnages. Chaque membre de l’escadrille Purgatory incarne en effet un archétype digne d’une bonne série B. John Baltimore dit « Balti » apparaît d’emblée comme la tête brûlée, héroïque jusqu’à l’absurde. Tout le contraire de son partenaire, Paulo « Mario » Delgado, dont la lâcheté et la naïveté confinent à la psychose. Milorad Racunisca joue de son caractère antipathique pour interpréter le salaud intégral et Edward Kalish se cantonne au rôle de génie misanthrope, rétif à toute autorité. Quant à Amina El Moudden, sa fragilité cache une dangerosité redoutable. Face à ces névrosés voués à la cour martiale, June Williamson et Kate Von Ritchburg, la fille à papa en quête d’indépendance, ne sont pas de trop pour tenter d’instiller un semblant de cohésion. Au fil des différents albums, Denis Bajram s’efforce de tordre ces archétypes, prenant le contrepied de l’imaginaire populaire et redessinant la psychologie de ses personnages.

Si les quatre premiers tomes se montrent ambitieux dans leurs enjeux, la suite prend une tournure nettement plus prévisible. « UW1 » se teinte de dystopie, empruntant son décor aux divers totalitarismes. La série se mue alors en charge lourde, voire caricaturale, de l’ultra-libéralisme, convoquant une imagerie fasciste un tantinet convenue. Denis Bajram ne s’embarrasse pas de nuance pour dénoncer les travers de l’humanité. Il fait aussi le procès du fanatisme, du pouvoir absolu, de l’exploitation sans vergogne d’autrui et de l’environnement. À ceci s’ajoute un dénouement agaçant qui vient interrompre de manière abrupte la progression dramatique. On en ressort avec le fâcheux sentiment d’un Deus ex Machina un tantinet too much.

Fort heureusement, ces maladresses ne viennent pas ternir au final l’aura de la série. Succès de librairie incontestable avec plus d’un million d’exemplaires vendus, « UW1 » n’usurpe pas sa qualité d’incontournable de la science-fiction aux côtés d’« Aquablue » de Cailleteau et Vatine et d’autres locomotives de la bande-dessinée populaire d’auteurs.

Universal War One – Intégrale T1 à T 6 – Denis Bajram – Soleil, collection Quadrants Solaires, 1 vol., 332 pages, 2014

Une aventure de Spirou et Fantasio par…

Les habitués de ce blog connaissent déjà ma passion coupable pour « Spirou et Fantasio ». S’ils l’ont oubliée, il est grand temps de leur rappeler. Série emblématique de la bande dessinée franco-belge, maître étalon du style atome, les aventures des deux héros ont bercé mon enfance. Au moins autant que celles de Tintin, de Lucky Luke et d’Astérix. Toutefois, j’avoue un net penchant pour les créatures nées des œuvres de Rob-Vel et Jijé. Et, je ne pense pas me distinguer du vulgum pecus en affirmant que la reprise en main par Franquin apparaît comme la période faste de la série. Un véritable âge d’or pendant lequel l’auteur belge étoffe l’univers des deux héros en lui conférant une dimension poétique et décalée incomparable, du moins à mes yeux. Pour mémoire, Franquin c’est le marsupilami, le comte de Champignac, Zantafio, Seccotine, Zorglub (en collaboration avec Greg) et bien d’autres merveilles…

Même si par la suite, Fournier, Chaland, Tome et Janry ne déméritent pas (je ne parle pas à dessein de la détestable période Broca et Cauvin), Franquin reste ma madeleine. Ayant sciemment zappé la reprise de Morvan et Munuera, j’ai remisé avec nostalgie dans un coin de ma mémoire (et de ma bibliothèque) ses albums à côté de ceux de Gaston Lagaffe et des deux tomes d’Idées noires, cela va de soit.

Je comptais en rester là, lorsque mon attention a été attirée par une série parallèle créée en 2006. Des one-shots confiés à des auteurs différents leur permettant d’exprimer une vision personnelle et décalée des deux héros. Intitulée d’abord « Une aventure de Spirou et Fantasio », puis à partir du sixième volume « Le Spirou de », l’expérience me paraissait à la fois intrigante et inquiétante. En fin de compte, la qualité voire même une certaine impertinence semblent au rendez-vous. Ouf !

Commençons par Les Géants pétrifiés. L’album dessiné par Yoann et scénarisé par Vehlmann a le privilège d’inaugurer la nouvelle série. Un honneur mais également une mise en danger, en première ligne, exposé aux critiques des fans et autres gardiens du temple.

Si le dessin déroute dans un premier temps (il s’inspire, dit-on, de Jamie Hewlett), le rythme de l’histoire, l’humour et les clins d’œil finissent par emporter l’adhésion. Les auteurs rendent bien sûr hommage à Franquin, mais on pense aussi à Indiana Jones, à Jurassic Park, au Seigneur des Anneaux (si si !) et à d’autres films d’aventures grâce aux nombreux détails et réparties égrainées par les auteurs. Je reconnais que ce second niveau de lecture n’est pas déplaisant, même si les allusions peuvent parfois apparaître tirées pas les cheveux.

Bref, Les Géants pétrifiés apparaît comme un album d’ouverture honorable, jouant sur plusieurs tableaux. Une belle manière d’inaugurer cette série parallèle. D’ailleurs, il faut croire que Yoann et Vehlmann ont su séduire les éditions Dupuis puisqu’elles leur ont confiés la destinée de la série principale, après la parenthèse Morvan et Munuera. Personnellement, je suis moins convaincu.

Après ce premier épisode rafraîchissant, je confesse que j’attendais Frank Le Gall au tournant. D’emblée, il calme le jeu. Je connaissais le goût de l’auteur pour l’aventure et les pays lointains. Les amateurs de Théodore Poussin – j’en suis – peuvent en témoigner. Ici, il compose un récit de voyage dans le temps, ressuscitant pour l’occasion Zorglub, et nous emmène à Paris en 1865.

Si Les Géants pétrifiés lorgnait du côté de Franquin et de moult références cinématographiques, Le Gall guigne plutôt du côté de Eugène Sue. En effet, Les marais du temps est une interprétation très personnelle des aventures des deux héros et de leurs amis/ennemis, un peu à la manière des feuilletonistes. L’auteur intègre à son récit la langue verte (l’argot parisien du XIXe siècle) et brode un récit prêtant davantage à la reconstitution historique. Mais bon, il faut reconnaître que le résultat est un peu mou. Et puis, on évolue loin de l’univers habituel des deux héros, ce qui explique que certains fans soient restés sur le carreau comme deux ronds de flanc (expression imagée comptant double).

Après ce périple historique, l’album dessiné par Tarrin et scénarisé par Yann renoue avec l’esprit de la série. Le trait du premier se rapproche de celui de Franquin. Quant au second, il n’est pas besoin de rappeler l’impertinence de ses scenarii. J’attendais donc un feu d’artifice avec cet épisode et je n’ai eu qu’un pétard mouillé. Le Tombeau des Champignac m’a laissé sur ma faim pour plusieurs raisons. Le scénario brille par sa légèreté pour ne pas dire sa superficialité. L’exploration de la généalogie du comte de Champignac ne semblait pas a priori une mauvaise idée. Elle ne débouche ici malheureusement sur rien. L’intrigue reste très convenue, même la tentative de déniaiser Spirou tombe à plat, et le trait de Tarrin est très loin d’égaler celui de Franquin. Bref, il ne me reste de cette histoire que le plaisir de renouer avec le personnage de Seccotine et celui de retrouver la Turbotraction. Pour le reste, c’est décevant.

Divine surprise (ça y est, je deviens réac), L’histoire d’un ingénu de Émile Bravo m’a ravi. On abandonne les années Franquin pour se plonger dans la période Rob-Vel/Jijé. Pour mémoire, rappelons qu’à cette époque Spirou travaille comme groom au Moustic Hôtel, à Bruxelles. La Seconde Guerre mondiale étant sur le point d’éclater, l’hôtel reçoit une délégation germano-polonaise pour donner à la paix une dernière chance. La finesse du trait, on se situe dans une ligne claire franco-belge, et la justesse du ton confèrent à cet épisode les vertus d’une véritable madeleine, tout en apportant son grain de malice. Des qualités déjà perceptibles dans la série « Une épatante aventure de Jules », mais également dans un excellent recueil d’histoires courtes et iconoclastes paru chez Les Requins marteaux. A ne pas louper, surtout si l’on a mauvais esprit.

Avec le cinquième volume de la série, mon impatience a atteint des sommets. Pensez-vous, Yann était crédité pour le scénario. Les lecteurs de ce blog connaissent évidemment mon penchant coupable pour ce scénariste réputé pour son mauvais esprit et un humour grinçant ayant semé la zizanie au Journal de Spirou. Avec son compère Conrad, ils prennent d’assaut les hauts de page du magazine, commettant des gags saignants qui s’en prennent aux auteurs vedettes, avant de créer la série « Les Innommables », écartée par la suite car jugée trop adulte. Et puis, je n’oublie pas Bob Marone et « La Patrouille des Libellules » avec Hardy.

Bref, j’étais sur des charbons ardents en entamant la lecture de ce Groom vert-de-gris que j’ai finalement beaucoup apprécié. Retour au Moustic Hôtel, cette fois-ci en 1942. L’établissement a été réquisitionné par les troupes d’occupation et Spirou est contraint de collaborer. De son côté, Fantasio travail au quotidien Le Soir, écrivant des articles très favorables aux Allemands. Entre collaboration et Résistance, l’album aborde une période sombre de l’Histoire, multipliant les allusions à des personnages de la bande-dessinée franco-belge, au parler bruxellois et au cinéma populaire. Avec Olivier Schwartz, Yann a trouvé le dessinateur idéal pour mettre en images son humour un tantinet potache. Voici sans doute, l’un des meilleurs titres de la série.

J’attendais beaucoup de Panique en Atlantique. Avec Lewis Trondheim à la barre, on pouvait espérer le meilleur d’un auteur ayant longtemps tourné autour du personnage de Spirou. Bon, c’est raté.

Pourtant, l’idée de balader le groom du Moustic Hôtel sur un paquebot ne manquait pas de potentiel. Hélas, l’esthétique et l’univers des croisières dans les années 1950 ne sont restitués que mollement par Fabrice Parme dont le dessin m’a beaucoup horripilé. Et puis, le scénario tourne en rond, les gimmicks n’apportant guère de fraîcheur à une intrigue bancale et caricaturale. À cet album plan-plan, il convient définitivement de préférer le Spirou caché de Trondheim, autrement dit L’accélérateur atomique, une aventure de Lapinot. Tout est foutu !

Retour de Yann et Schwartz pour un album coupé en deux. L’histoire débute avec La Femme-Léopard, où les deux héros goûtent au calme du retour à la paix. Pas longtemps, on se doute. Spirou travaille toujours au Moustic Hôtel et Fantasio continue à inventer des machines bizarres, se passionnant de surcroît pour le mouvement zazou. Le scénario foisonnant de Yann, sans doute un tantinet excessif, multiplie les clins d’œil se conjuguant au trait farfelu de Schwartz. Avec ses gorilles-robots, sa femme léopard, son explorateur et les marottes de Fantasio, l’histoire doit autant à Franquin (Radar le robot) qu’à Yves Chaland, on pense évidemment à l’album Cœurs d’acier. En dépit de mon admiration pour Yann, j’avoue m’être beaucoup moins amusé ici. La faute à un scénario partant dans tous les sens.

Passons rapidement sur les deux albums suivants que j’ai reposé après les avoir feuilleté. Honnêtement, je n’ai rien raté…

Avec La Lumières de Bornéo, Zidrou et Frank Pé sont parvenus à conjuguer nostalgie et modernité. Nostalgie d’abord, pour Franquin bien sûr, mais surtout pour l’histoire courte Bravo les Brothers, où Noé et son cirque animalier venaient semer la pagaille dans la rédaction du journal de Spirou, suscitant l’admiration de Gaston Lagaffe. Modernité ensuite, puisqu’à la manière de Broussaille, le héros poète et écolo de Frank Pé, l’intrigue s’adresse à nos conscience, bottant les fesses à notre engagement écologiste un tantinet assoupi. Bref, voici une merveille, tout en délicatesse et émotion que je recommande sans aucun scrupule.

Terminons avec Le Maître des hosties noires, suite de La Femme-Léopard, avec toujours Yann au scénario et Schwartz au dessin. Poursuivant sur leur lancée, les auteurs embarquent le groom et son ami Fantasio au cœur des ténèbres africaines, histoire de ricaner sur le dos de la colonisation. L’histoire est une nouvelle fois prétexte à de multiples digressions drolatiques, Yann n’y allant pas de main morte avec les références à la bande-dessinée franco-belge et avec les termes empruntés à l’argot flamant. C’est foutraque, enclin au mauvais esprit, souvent lourd, mais au final, j’ai trouvé mon compte, même si d’aucuns n’ont pas supporté le caractère frénétique du récit. Dont acte.

 

La Lune est blanche

« J’ai quitté la Terre. Je marche sur une autre planète. Je suis sur la Lune… Et elle est blanche. »

 

En 2011, pour faire suite à son Voyage aux îles de la Désolation, premier ouvrage consacré aux TAAF (les Terres australes et antarctiques françaises), Emmanuel Lepage est invité par l’Institut polaire français à réaliser une bande dessinée sur la Terre-Adélie et la base Dumont d’Urville. Très vite, il propose à son frère François de l’accompagner pour mêler ses photos aux dessins. La Lune est blanche témoigne ainsi de leur travail fraternel, se révélant à la fois comme un reportage passionnant et une expérience humaine inoubliable, surtout qu’il est prévu dès le départ qu’ils participent au Raid ravitaillant la station italo-française de Concordia.

Le récit du voyage des frères Lepage se veut avant tout informatif. Il s’agit de rendre compte de la vie des scientifiques en Antarctique, mais aussi des cuisiniers, mécanos et autres techniciens nécessaires au bon fonctionnement des installations. Si l’aspect pédagogique n’est pas absent du projet, histoire de rappeler que la présence française est utile aux antipodes, l’œuvre revêt également un caractère plus intime. Pour les Lepage, il s’agit d’accomplir un rêve d’enfant.

Après un préambule consacré aux préparatifs, Emmanuel Lepage commence par rappeler quelques données géographiques et historiques sur le sixième continent, remontant le temps jusqu’à l’époque de la concurrence entre Scott et Amundsen, antagonisme dont le dénouement dramatique remet en mémoire l’héroïsme absurde et teinté d’esprit cocardier des premiers explorateurs. L’exact opposé de l’attitude de Shackleton, dont le courage et l’attention portée à la vie humaine forcent l’admiration et laissent un peu pantois, il faut le reconnaître. Ce bref rappel historique offre un contrepoint avec les expéditions modernes, conçues dans un tout autre état d’esprit.

Après cette évocation du passé, revenons au présent. Le périple des frères débute par la traversée des mers australes, première étape du voyage à bord de l’Astrolabe, le navire faisant la rotation entre la Tasmanie et Dumont d’Urville. Un passage en Antarctique pour le moins mouvementé, Emmanuel Lepage étant sujet au mal de mer et le navire polaire roulant sur les flots plus que de raison du fait de la forme de sa coque. Cette partie du récit permet de découvrir équipage et passagers, d’en dresser le portrait, au sens propre comme au figuré, notamment pendant les nombreux temps morts de la traversée.

Mais très vite, l’Antarctique se rappelle à l’attention des narrateurs, d’abord avec les premiers icebergs, mais surtout par la présence de son pack, une barrière parfois infranchissable. Le récit s’annonce ainsi d’emblée sous les auspices de l’incertitude et de l’imprévu. Car, si le rendez-vous avec l’inlandsis ne s’improvise pas, il demeure aussi tributaire d’aléas auxquels l’homme ne peut échapper. Un temps empêchée par la banquise, la progression de L’Astrolabe reprend, acheminant de justesse les voyageurs à destination. L’arrivée à Dumont d’Urville est en conséquence écourtée afin de permettre le départ précipité du Raid, déjà retardé au-delà du raisonnable compte tenu de l’avancement de la saison. Après une formation éclair, le convoi s’ébranle, gravissant le plateau glacé jusqu’à plus de 3000 mètres d’altitude, avec deux novices au volant des machines chargées de tracter le ravitaillement destiné aux hivernants de Concordia.

Le trajet, près de 1200 kilomètres, permet de découvrir l’immensité du glacier, sa beauté graphique dont les photos et dessins peinent à restituer l’ampleur, même en double page, mais également son caractère inhospitalier. Emmanuel et François Lepage découvrent ainsi le whiteout, ce blanc sur blanc provoqué par le vent, dont les effets aveuglants rendent tout déplacement hasardeux, voire mortel. Ils se familiarisent aussi avec la conduite sur neige et glace, à l’ombre de la fumée condensée des tracteurs, les températures avoisinent quand même les – 40°. Toute cette blancheur, sous un ciel bleu d’une pureté surnaturelle, les amène à se recentrer sur eux-même, au milieu d’un univers vide, à la beauté abstraite et inhumaine, où la seule chaleur demeure celle des relations avec l’autre. On touche ici à une forme de quête initiatique, dont les effets sont difficilement descriptibles, même si les narrateurs s’y essaient avec talent.

Formidable témoignage graphique, mêlant dessins et photographies, La Lune est blanche a de quoi rassasier l’imagination. Il ramène l’existence humaine à de plus justes proportions, rappelant le caractère éphémère et destructeur de notre civilisation.

Additif : L’ouvrage est pourvu d’un court cahier graphique apportant une touche informative sur la Base Concordia.

Autre chronique ici

La Lune est blanche de François & Emmanuel Lepage – Éditions Futuropolis, octobre 2014