Spirou – L’espoir malgré tout

Renouer avec la justesse de ton et la fraîcheur juvénile de Spirou, le journal d’un ingénu ne paraissait pas un pari gagné d’avance, d’autant plus que l’aventure avait été conçue à l’origine comme un one-shot appelé à rejoindre les autres variations du personnage titre de l’éditeur de Marcinelle. Mais, après avoir pris mon temps pour parcourir les quatre volets de « L’espoir malgré tout », après avoir pris note des multiples détails et clins d’œil, des échos renvoyant notamment à Hergé et à Rob-Vel, après avoir pris connaissance des divers niveaux de lecture, je ne peux que reconnaître le caractère extraordinaire du travail d’Émile Bravo.

Extraordinaire par l’acuité de son regard sur la période de l’occupation allemande de la Belgique. Plus habitué à son occurrence française, on ne sait finalement pas grand chose de cette période chez nos voisins d’outre-Quiévrain. Pénurie, rationnement, marché noir, absence des prisonniers de guerre, fuite du gouvernement à Londres, discriminations antisémites, montée des extrémismes, chasse aux résistants, aux communistes, aux inadaptés, des maux semblables touchent le petit royaume belge, même si les particularismes se traduisent par une concurrence entre des nationalismes antagonistes liés aux entités flamande et wallonne. Émile Bravo prend garde de ne pas caricaturer ces différents enjeux, tentant d’en restituer la complexité, hélas finalement réductible au dénominateur commun de la banalité du Mal. Pour autant, il n’oublie pas de louer la fraternité des petits gestes, une décence commune qui parcourt toute la période et contribue à rendre la quotidien moins insupportable.

Brasil, quand tu nous tiens.

« L’espoir malgré tout » est également extraordinaire par sa réinterprétation du personnage de Spirou et de ses compagnons Spip et Fantasio. Émile Bravo confère au jeune groom une réelle épaisseur psychologique, un surcroît de vitalité assez étonnant. Sous le crayon du dessinateur et scénariste, Spirou acquiert substance et vie, respirant et luttant pour son existence devant nos yeux. Il affronte ainsi le danger, doutant à l’occasion du bien fondé de ses actes, mais sans jamais renoncer à ses valeurs, son pacifisme acharné, sa fraternité naturelle, son empathie pour autrui et les liens d’amitiés indéfectibles qu’il noue au cours de ses aventures. En donnant corps aux années d’adolescence, le personnage n’étant pas majeur à la différence de Fantasio, Bravo dévoile la phase d’éducation de Spirou, période où il se forge son caractère, nous permettant d’appréhender également la nature de ses relations avec Fantasio, grand escogriffe inconséquent, finalement aussi généreux dans ses vantardises et son excentricité que dans sa fidélité.

Tragicomédie impeccable, « L’espoir malgré tout » nous fait toucher du doigt ce qui fait désormais défaut au personnage de Spirou, depuis au moins le départ de Tome & Janry. Cette connexion essentielle avec l’air du temps, ce phénomène de synergie avec l’Histoire dont l’aspect absurde rejaillissait, non sans malice et légèreté, dans les aventures du personnage. Une combinaison désormais nous manque.

Spirou – « L’espoir malgré tout » – Emile Bravo – Éditions Dupuis, 2018-2022

Spirou – Journal d’un ingénu

Au sein du Spirouverse, cette vaste arborescence des possibles lorgnant du côté de l’entertainment US où évolue le personnage emblématique des éditions Dupuis, l’œuvre d’Émile Bravo occupe une place à part, lui faisant rejoindre illico le meilleur des aventures du hérault/héros de l’éditeur de Marcinelle.

Paru à l’origine en 2008 sous la forme d’un one-shot, Le journal d’un ingénu apparaît en effet comme un monument de fraîcheur, de sensibilité (pas de sensiblerie), de légèreté et de gravité. L’expérience s’est d’ailleurs révélée marquante au point de pousser le dessinateur à la prolonger en racontant les aventures de Spirou sous l’Occupation nazie en Belgique. L’occasion de rééditer le présent ouvrage, augmenté d’un court récit (« La loi du plus fort ») en guise de prélude.

Avec Le journal d’un ingénu, Émile Bravo choisit de renouer avec les origines de Spirou, mêlant Grande et petite Histoire, mais aussi réalisme et fiction. Exit le personnage de Rob-Vel, même si Spirou reste le groom du Moustic Hôtel de Bruxelles. À l’œuvre dans les couloirs du palace, sous la férule d’Entresol, son supérieur violent et tyrannique, le jeune orphelin tire le diable par la queue pour pouvoir survivre décemment. À peine sorti de l’adolescence, Spirou vit dans une juvénile naïveté lui faisant occulter les tensions et les malheurs du temps. Une géopolitique explosive, nous sommes en 1939, qui voit l’Europe et le monde s’apprêter à basculer dans une guerre voulue et soutenue par les totalitarismes de toute sorte. Bref, le groom du Moustic Hôtel ne veut pas voir les périls, même s’il rejaillissent à l’occasion d’une partie de foot avec les gamins des rues de son quartier, préférant entretenir la grande illusion d’un esprit boy-scout. De toute façon, que peut un simple chasseur face au militarisme et au fascisme qui gangrènent le continent européen jusque dans la petite Belgique où s’affrontent rexisme et communisme ? Et pourtant, Spirou se retrouve au cœur de l’Histoire, le Moustic Hôtel devenant le lieu d’une entrevue secrète entre plénipotentiaires allemands et polonais. Une réunion de la dernière chance en vue d’éviter la guerre. Rien de moins.

Le journal d’un ingénu est un petit miracle. Justesse du propos et sincérité des émotions se conjuguent pour impulser au récit une tournure éthique et une profondeur politique étonnante. À bien des égard, le scénario d’Émile Bravo s’apparente à un récit d’apprentissage où Spirou apprend énormément d’autrui et sur lui-même, se construisant une conscience politique et dévoilant sa véritable nature de futur globe-trotter, celle que révéleront par la suite Jijé et Franquin. Au fil des péripéties du scénario, on croise les personnages de Fantasio et de Spip, ses futurs compagnons d’aventures, découvrant les circonstances de l’accession de l’écureuil à une forme de conscience muette, tout en s’amusant des frasques fâcheuses du journaliste au Moustique Journal, sans cesse à la recherche du scoop croustillant en mesure de faire décoller sa carrière. On revisite cependant surtout l’histoire de la Belgique, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale.

Sur ce point, Émile Bravo fait merveille, distille réalisme historique et fiction avec une aisance étourdissante. Il multiplie ainsi les clins d’œil à Hergé, via les personnages de Quick et Flupke, mais surtout de Tintin, auquel Spirou est comparé, bien malgré lui, à plusieurs reprises, non sans malice. Il n’omet rien de l’emprise conservatrice de l’Église catholique sur les publications pour la jeunesse et du climat politique délétère prévalant à cette époque outre-quiévrain.

Le Journal d’un ingénu apparaît donc comme la genèse indispensable du personnage de Spirou, conférant au groom du Moustic Hôtel une touche salutaire de maturité, sans pour autant renoncer à sa légèreté humoristique originelle. Un coup de cœur, assurément.

Autre avis ici.

Spirou – Journal d’un ingénu – Émile Bravo – Éditions Dupuis, octobre 2018

Payer la terre

Aux côtés des Inuits, les Indiens Dene se partagent le Grand Nord canadien, vivant de la chasse, de la pêche et de la cueillette, comme il est de coutume de le faire chez les peuples premiers. Longtemps, ils ont subsisté dans les marges, entre montagne et forêt, oubliés de l’histoire du monde. Le commerce des fourrures avec la compagnie de l’Hudson, l’exploitation des gisements aurifères, puis des hydrocarbures, les ont sortis de cet angle mort, les exposant aux méfaits de la colonisation euro-canadienne qui, même si elle paraît moins violente de ce côté des latitudes, n’en demeure pas moins un traumatisme. De ce choc culturel et de ses conséquences, Joe Sacco tire le présent ouvrage.

Spécialiste et inventeur de la BD reportage, depuis au moins le mémorable Palestine, l’auteur-journaliste américain s’est ainsi vu confier par la revue XXI la mission de s’immerger dans la culture amérindienne afin de rendre compte des méfaits de la colonisation et de l’assimilation sur les nations du Nord-Ouest canadien, processus destructeur mené comme souvent avec la complicité des églises catholique et protestante.

À sa manière habituelle, il brode un patchwork composé de plusieurs témoignages, mettant en exergue et en images, dans un style mêlant le réalisme et la caricature, le propos de ses interlocuteurs. Il en ressort une impression de foisonnement, une densité narrative et graphique parfois étouffante qui révèlent le soin méticuleux apporté par l’auteur à son sujet. Aucun détail ne semble lui échapper, contribuant à renforcer l’aspect documentaire de l’ouvrage et son authenticité brute de décoffrage. En même temps, l’agencement des témoignages et le découpage narratif témoignent de la volonté de raconter une histoire faisant sens et échos aux préoccupations écologiques de nos sociétés postindustrielles.

On suit ainsi les histoires entremêlées de trois générations dont Joe Sacco tire un portrait contrasté, conforme à la complexité des motivations humaines. On commence avec les grand-parents, à peine sorti de la forêt pour entrer dans le récit national canadien. La vie dans la nature, les rituels et gestes de survie inhérents au nomadisme y tiennent une place prépondérante. Dans leur univers mental, l’homme appartenant à la terre, et pas l’inverse, on comprend évidemment tout le parti que le gouvernement a pu en tirer en les dépossédant de leur droits ancestraux et en découpant le sol en quantum abstraits. L’irruption des premiers hydravions vient ensuite leur rappeler l’appartenance à la nation canadienne, leur ravissant au passage leurs enfants. Cet épisode ouvre le récit des parents, victimes de la politique d’assimilation euro-canadienne. Placés dans des pensionnats religieux, très éloignés de leur pays natal, ils y subissent pendant de longs mois, entre chaque grandes vacances, les brimades des bons pères et de leurs complices féminines. L’interdiction de parler leur dialecte, l’évangélisation, le déracinement et les abus sexuels les poussent naturellement vers la violence, l’alcoolisme et la drogue. Ils oublient leur culture, se montrent tyranniques avec leurs épouses, quant ils ne se suicident pas ou ne périssent pas de froid dans la neige, cuvant une trop forte consommation d’alcool. Certes, une part des élites politiques et économiques ressort de ce régime éducatif. Mais, l’aspect traumatique pour lequel le gouvernement fédéral a été obligé de reconnaître ses torts, demeure indéniable et fait l’objet encore de nombreuses demandes de réparation.

Le récit des petits-enfants achève enfin le récit de Joe Sacco. Il revient à ces derniers de renouer avec le passé de la forêt pour essayer d’envisager l’avenir sur d’autres bases et de relever le défi de la modernité. Vaste tâche, entre tradition et progrès, le cheminement politique de cette dernière génération n’étant pas exempt de pièges et de fausses routes. Peut-on en effet maintenir un confort jugé désormais indispensable par tous, sans continuer à exploiter sans vergogne les ressources du sous-sol ? Est-il possible d’échapper à la tutelle du gouvernement, trop souvent assimilée à un assistanat destructeur ? Les Dene peuvent-ils reprendre en main leur destin ? Et surtout, peuvent-ils dépasser les facteurs de division attisés par la convoitise et les promesses du progrès ? Sur ces sujets, Payer la terre fournit quelques pistes de réflexion, même s’il n’est pas dans l’intention de Joe Sacco de jouer au moralisateur. Bien au contraire, il préfère exposer dans son ensemble l’histoire et les luttes des Amérindiens, ne faisant pas l’impasse sur les griefs et les rancœurs des uns et des autres. Il redonne surtout la parole au temps long de l’Histoire devant lequel les actions humaines ne sont que gesticulations absurdes.

Payer la terre apparaît donc comme une réussite incontestable, un ouvrage riche de témoignages où Joe Sacco propose un regard de l’extérieur vers l’intérieur sur une culture marginale dont on a pourtant beaucoup à apprendre. Avec ce récit fourmillant de détails, l’auteur renoue avec la BD reportage dont il demeure plus que jamais l’un des artisans remarquables.

Payer la terre – À la rencontre des premières nations des territoires du Nord-Ouest canadien – Joe Sacco – Éditions Futuropolis & XXI, 2020 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sidonie Van Den Dries)

Aldobrando

Avec Gipi au scénario et Critone au dessin, Aldobrando tient toutes les promesses esquissées par un synopsis lorgnant du côté du conte initiatique. L’histoire emprunte son décor à une imagerie médiévale inspirée des XIIIe-XIVe siècles. Soldats lourdement armés, hauberts noircis par l’usure et hardes crasseuses, l’engeance humaine ne ressort pas grandie par cette représentation, d’autant plus que son pendant populaire, composé de gueux aux trognes patibulaires, inspire surtout la crainte d’une violence aveugle à la pitié. On relève aussi, ici et là, quelques anachronismes et autres barbarismes, notamment une bande d’assassins armés en gladiateurs et une « fosse » aux allures d’arène. Tous ces détails ne font finalement que confirmer le caractère imaginaire d’une histoire ressortissant de la fantasy.

Abandonné dès sa prime enfance par un père voué à la « fosse » pour une question d’honneur, Aldobrando vit ses premières années en orphelin auprès d’un magicien chargé de l’éduquer et de faire de lui un homme, selon l’ultime volonté paternelle. Devenu un adolescent chétif, naïf et maladroit, dépourvu de la malice du monde, il est poussé hors de l’antre de son protecteur, avec pour mission de lui trouver de l’herbe du loup, seul remède pour guérir une blessure à l’œil avant qu’elle ne s’infecte. Jeté sur la route, dans la neige, avec comme seule arme une épée en bois, le jeune homme ne tarde pas à croiser un fugitif en qui il croit voir un chevalier. La compagnie du bougre le fait tomber dans les rets de soldats prompts à appliquer une vengeance expéditive au nom de leur souverain tyrannique. De l’obscurité angoissante des cachots à l’ombre paisible d’une forêt giboyeuse, en passant par les chemins périlleux de la civilisation, il se familiarise peu-à-peu avec le monde et les passions tristes qui l’animent. Il découvre ainsi l’arbitraire, l’injustice et la violence d’une humanité jamais à cours de vilenies. Mais, il y rencontre aussi un amour faisant écho à la pureté de son cœur.

Albobrando n’usurpe pas le qualificatif de récit sensible et léger, convoquant avec brio tous les archétypes du conte. Non sans faire montre de l’ironie subtile du Pinocchio de Collodi, la bande dessinée de Gipi & Critone ne manquera pas de rappeler aussi aux connaisseurs le roman de T.H. White, L’Épée dans la pierre. À la différence du héros britton, et même s’il partage avec lui le deuil d’une enfance volée, Aldobrando n’est pas voué à reprendre un pouvoir usurpé jadis pour se conformer à la volonté d’une destinée immanente. Bien au contraire, il est libre, définitivement étranger à la convoitise et à l’instinct de domination, préférant chercher à comprendre et à bien faire, en dépit de la faiblesse de ses moyens. Guidé par la pureté intrinsèque d’une empathie généreuse, il agit comme un révélateur pour autrui. À son contact, la brute monstrueuse retrouve l’amour et se découvre un sentiment de justice. Le valet falot, sorte de Quichotte de pacotille, enfant né de la honte en proie à toutes les lâchetés pour échapper à son sort, se révèle prêt à gouverner avec équité. Conjuguant les registres du récit picaresque et du roman philosophique, Aldobrando dévoile progressivement ses enjeux, proposant une réflexion astucieuse sur la liberté et les responsabilités qui en découlent.

Superbement mis en images par Luigi Critone et enluminé de riches couleurs par Francesco Daniele & Claudia Palescandolo, Aldobrando apporte un peu de merveilleux et de générosité dans un monde qui hélas en manque beaucoup.

Aldobrando – Gipi & Luigi Critone – couleurs Francesco Daniele & Claudia Palescandolo – Éditions Casterman, janvier 2021 (bande dessinée traduite de l’italien par Hélène Dauniol-Remaud)

La Bibliomule de Cordoue

Avec La Bibliomule de Cordoue, Lupano & Chemineau propose un bien bel ouvrage, composant 250 pages d’aventures passionnantes autour d’une mule, ma foi fort capricieuse, et de ses maîtres, un groupe hétéroclite formé d’un eunuque bibliothécaire, d’une esclave copiste et d’un vagabond un tantinet voleur. Un trio réuni par les circonstances dramatiques prévalant à la fin du califat de Cordoue, après l’apogée d’al-Andalous, ce petit miracle né des œuvres des descendants des survivants de la dynastie omeyyade. Précisons enfin que si l’écrin a de quoi séduire l’amateur de beau livre, le récit ravira également le passionné d’Histoire et d’aventures picaresques.

Le dessin tout en rondeur de Léonard Chemineau convient idéalement au ton rocambolesque de l’odyssée bringuebalante de Tarid, Lubna et Marwan. De Cordoue aux rives du Tage, ils fuient par monts et par vaux, au péril de leur vie, poursuivi par les soldats à la solde du vizir al-Mansur, le tuteur du calife Hicham II, encore trop jeune pour régner. Les religieux ont promis au ministre leur appui en échange d’un léger rafraîchissement de la bibliothèque. Près de 40 000 ouvrages sont ainsi promis à l’autodafé, des livres de sciences et de philosophie, traduits du perse, du grec, du latin, du syriaque ou de l’hébreu, afin de laisser place à l’orthodoxie religieuse et au seul savoir qui importe, celui tiré de la parole d’Allah. De quoi remettre en question l’héritage des califes Abn al-Rahmân III et al-Hakam II. De quoi détruire la réputation de plus grand centre culturel à l’Ouest du monde connu qui faisait de Cordoue l’égale de Bagdad.

Longtemps, Tarid a vécu dans l’illusion du savoir, préférant ignorer la géopolitique violente de son époque. Longtemps, il a cru possible l’émergence d’un monde fondé sur la justice, la connaissance, le progrès et la paix, rendu jour après jour plus tangible grâce à la protection de souverains éclairés. Par respect pour cet idéal, avec la complicité de Lubna, il a décidé de soustraire le plus possible de livres à la vindicte de leurs destructeurs, quitte à mettre son existence en danger, contraignant Marwan et sa mule à les rejoindre dans leur périple.

En ressuscitant l’al-Andalus de la fin du Xe siècle, Lupano et Chemineau évitent l’écueil de la mythification d’une période historique que d’aucun considèrent comme une apogée dans l’histoire musulmane et espagnole. S’il est vrai que le califat de Cordoue marque de son rayonnement culturel le monde occidental au Moyen-âge, ce processus est au moins autant le résultat d’un calcul politique que la manifestation d’un goût certain pour la connaissance. Se disputant le califat avec les Abbasides de Bagdad et les Fatimides d’Afrique du Nord, les descendants des Omeyyades cherchent à faire perdurer l’illusion d’un pouvoir perdu au moment de la prise de Damas. Ce fait historique permet de nuancer la vision réductrice d’un islam monolithique. Bien au contraire, dès la disparition de Mohammed, celui-ci se révèle pluriel et multiple, se montrant à la fois bigot et ouvert sur l’autre, bref en proie à des forces centrifuges semblables à celles prévalant chez les chrétiens.

Au-delà de sa dimension historique, La Bibliomule de Cordoue est aussi le récit de l’extraordinaire résilience des idées face aux aléas de la politique, face à l’adversité et au hasard. Contre l’obscurantisme sans cesse renaissant, Lupano et Chemineau opposent une fable truculente, un récit optimiste et léger, non dépourvu de moments tragiques, mais résolument ancré dans une vision progressiste et multilatérale de l’Histoire. Ils proposent ainsi un plaidoyer subtil, futé et drôle qui nous interpelle dans notre rapport à la connaissance et pose question sur la transmission du savoir.

« Tant que les hommes vivent comme des bêtes apeurées, grattant la terre pour subsister, convoitant la richesse du voisin et craignant l’épée de l’étranger, il leur est difficile de voir la beauté de la poésie ou l’intérêt de la science. »

Vif et cocasse, bénéficiant de surcroît du dynamisme et de la chaleur de la palette de Christophe Bouchard, sans oublier la mise en perspective historique de la postface de Pascal Buresi, La Bibliomule de Cordoue rejoint donc illico les gros coups de cœur de ce blog. Ils ne sont certes pas légion, mais ils comptent pour beaucoup.

La Bibliomule de Cordoue – Wilfrid Lupano & Léonard Chemineau, couleurs Christophe Bouchard – Éditions Dargaud, janvier 2022

Détails d’une vie brésilienne

N’étant pas outillé pour critiquer une bande dessinée (je laisse cela aux vrais spécialistes), je ne chronique guère ce genre d’ouvrage. Sauf exception ou coup de cœur, vous ne trouverez que peu d’articles sur le Neuvième art sur ce blog. J’ai découvert Fábio Moon & Gabriel Bá via leur chef-d’œuvre Daytripper. À vrai dire, je connaissais déjà un peu le second par l’intermédiaire de « The Umbrella Academy », série mettant en scène une famille dysfonctionnelle de super-héros. Dans un esprit proche de Daytripper, les deux compères et frères jumeaux dans la vraie vie posent avec Détails d’une vie brésilienne les premiers jalons de leur magnum opus.

Le présent album se compose de douze courtes histoires centrées autour d’un univers urbain contemporain, splendidement restitué par des aplats noir et blanc d’une force expressionniste assez impressionnante. Gros plans et silhouettes lointaines se croisent ainsi dans le labyrinthe d’une cité non identifiée, dessinant les itinéraires de jeunes hommes et jeunes femmes quelque peu irrésolus ou confrontés à des alternatives incertaines. Détails d’une vie brésilienne se focalise ainsi sur des instants fugitifs de l’existence, les angles morts d’un quotidien prosaïque. Des rencontres propices à l’émotion, à la croisée du fantastique et de l’onirisme. À plusieurs reprises, les personnages sont confrontés à la multitude des possibles, mis en face des conséquences de leur choix ou du potentiel non réalisé des occasions manquées. Ils sont également exposés à la mortalité, comme dans « Joyeux anniversaire mon ami ! », ne parvenant pas à faire le deuil d’une amitié passée. Toutes ces expériences font croître le désir, esquissent les promesses d’un bonheur à portée de main ou laissent aussi libre cours aux regrets. Parmi ce florilège d’histoires, hélas souvent inabouties, retenons quand même « Autrement dit », superbe promenade nocturne dépourvue de parole, sur le fil d’un échange de regard que n’aurait pas désavoué Saint-Ex. De même, difficile de résister à « Trop tard pour un café », récit d’une rupture amoureuse anticipée, avant même qu’elle ne débute. Pour le reste, si le graphisme et le découpage sont très soignés, le traitement des sujets peine à convaincre.

Avec Détails d’une vie brésilienne, Fábio Moon & Gabriel Bá nous baladent donc dans un univers résolument urbain, déclinant un paysage de sensations où l’indicible affleure sous le langage prosaïque du quotidien. En dépit de quelques fulgurances graphiques indéniables, une impression d’inachevé ressort de cet album qui apparaît au final comme un work in progress prometteur.

Détails d’une vie brésilienne (Stories from urban Brazil, 2006) – Fábio Moon & Gabriel Bá – Éditions Urban Comics, collection « Urban Graphic », avril 2016 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Benjamin Rivière)

C’est la lutte finale… des achats de Noël

Fin d’année oblige, et liste de cours… cadeaux à compléter, sacrifions au traditionnel exercice des recommandations amicales. Noël ! Noël ! Une tradition aussi solide que la trêve des confiseurs. Et, ce ne sont pas les marchands de canons qui me contrediront.

Donc, pour les étourdis, les derviches des têtes de gondole, les procrastinateurs invétérés, les petits bras à l’esprit étriqué en quête du Saint Graal de l’étrenne, les aventuriers du goodie introuvable, bref pour tous ceux qui traînent les pieds face à la perspective de faire plaisir au petit Ryan, mais ne lésinent pas lorsqu’il s’agit de lui faire une vacherie emballée avec soin, voici les recommandations avisées du blog yossarian. Visez-moi la sélection, hein ?

Commençons par l’inattendu. Les agents de Dreamland est un court texte déroutant et malin. De quoi surprendre l’éventuel curieux qui se laisserait prendre dans les rets de Caitlín R. Kiernan.

Une sélection sans Gnomon serait une faute de goût impardonnable tant le roman de Nick Harkaway met à rude épreuve la zone de confort du lecteur. Mais, pour qui sait persévérer, les promesses sont amplement tenues.

Vivonne réactive avec poésie les gènes de l’utopie. Roman porté par un souffle vital et un amour de la langue incontestable, il réconcilie le quidam avec la recette du bonheur, à la condition de lâcher prise, de se fondre dans la Douceur et la beauté des émotions qu’elle suscite. Jusqu’à la dissolution. Incontestablement, voici le grand œuvre de Jérôme Leroy.

Un peu d’images qui ne bougent pas maintenant, avec le dernier opus de « Les contes de la Pieuvre », roman feuilleton dessiné par Gess. Que dire ? Célestin et le Coeur de Vendrezanne poursuit et renouvelle avec bonheur cette geste superhéroïque bien de chez nous. Voici une alternative classieuse aux comics.

On pensait l’avoir perdu de vue, mais il a la peau dure. Voici de retour de Sean Duffy, flic désabusé mais tenace. Et, ne craignons pas d’affirmer qu’il nous manquait. Regard sans concession sur l’Irlande du Nord et les troubles qui ont ensanglanté sa terre si froide, Ne me cherche pas demain réanime l’enthousiasme allumé sur ce blog par Adrian McKinty.

Réédition salutaire du collectif Luther Blissett avant que celui-ci n’opte pour le pseudonyme Wu Ming, Q est un passionnant roman d’aventures, politique dans la meilleure acception du terme, mettant en lumière une période charnière de l’histoire européenne. Illustration de l’affrontement éternel du pot de fer et du pot de terre, il fait écho aux luttes passées et futures qui agitent toujours les consciences. Espérons que cette réédition rencontre le succès et permette la traduction des autres romans du Wu Ming. (on est déjà exaucé avec la publication en février 2022 de Proletkult).

Le Greg Egan nouveau est finalement du Greg Egan ancien. On ne s’en plaindra pas tant A dos de Crocodile titille le sense of wonder. L’auteur propose en effet ici une immersion aux dimensions cosmiques dans un futur bigger than life. Alors, ne soyons pas trop difficile.

Comment dit-on déjà ? Oldies but goldies. Au Carrefour des étoiles n’usurpe pas sa réputation de classique de la SF et Clifford D. Simak celle de chantre de l’Amérique provinciale et tranquille. Remercions encore Pierre-Paul Durastanti pour son travail et remémorons-nous cette collision paisible entre les mondes.

On approche de la fin. Une année sans Tardi n’est pas une bonne année. Avec Elise et les nouveaux partisans, il joint son talent aux mots de Dominique Grange, restituant une période révolue, paraissant incroyable aux yeux du contemporain de l’année 2021, un présent où la fraternité et l’égalité sont considérées comme les variables d’ajustement d’un discours réactionnaire. Remercions les de nous rafraîchir la mémoire et de nous rappeler dans quel camp se trouve la vie.

Terminons enfin avec la bonne surprise de l’année 2021, deux novellas parues de manière confidentielle sous le parrainage des Moutons électriques. Monstrueuse Féerie et Angélus des ogres flirtent avec la poésie en prose, tentant de mettre des mots sur les maux provoqués par la folie. Mais, on est toujours le fou de quelqu’un d’autre dans un monde en perte de repères.

BONUS TRACK : J’ai tué le soleil de Winshluss. Idéal pour débuter la nouvelle année sous des auspices festives.

J’ai tué le soleil

Depuis ses débuts dans Ferraille illustré, en passant par l’adaptation trash du Pinocchio de Collodi, je garde l’œil ouvert sur l’œuvre de Winshluss. Certes, le dessinateur a connu des hauts et des bas, mais le bonhomme reste suffisamment surprenant pour que l’on surveille ses publications. Et, je crois n’avoir pas eu tort. J’ai tué le soleil relève du post-apo. Un fait n’en faisant pas a priori un gage de nouveauté. Le créneau est même encombré par tout un tas de trucs et de redites, où l’imagerie de l’apocalypse Z côtoie des classiques de la littérature de genre. Dans ces conditions, difficile de surprendre ou de faire preuve d’originalité. Winshluss y parvient pourtant, instillant cet humour noir que l’on apprécie tant chez lui.

Adonc, comme d’habitude, l’humanité a été éradiquée. Un virus mortel, pour ne pas dire un méta virus, lui a fait la peau, ne laissant que peu de chance aux bons sentiments. Le cadre est bien connu, le cinéma, les séries et l’air du temps s’en étant fait ses pourvoyeurs sur les écrans. Les survivants se comptent sur les doigts de la main. Et, comme la civilisation a disparu en même temps que l’État, la violence légitime est désormais l’apanage de tout ceux possédant une arme et l’absence de scrupule qui va avec. Le chacun pour soi prévaut, ouvrant un boulevard à la méfiance, à la défiance et à l’instinct de prédation. Rien de neuf sous le soleil. Ah si ! Il est mort. Du moins, pour Karl, son meurtrier. Le bougre s’est réveillé dans un charnier, une plaie à la tête, un trou dans la mémoire. Son passé est une page vierge, une absence encombrante avec laquelle il lui faut bien composer. Un terrain vague à parcourir, seul. Le monde est mort. Il ne peut compter sur personne. Peu importe, un homme sans passé a forcément un avenir.

Si vous aviez encore quelque espoir sur le devenir de l’humanité, J’ai tué le soleil va le tuer dans l’œuf. Grande réussite, tant du point de vue narratif que graphique, le présent ouvrage démontre que le Winshluss de Ferraille illustré ne s’est pas embourgeoisé avec l’âge. Bien au contraire, il a mûri, transformant son goût pour la provocation trash en regard désabusé sur notre monde et sur les existences falotes qui en peuplent ses recoins. Une fois de plus, son trait brut et appuyé, à la limite de l’esquisse, fait merveille, soulignant les regards et les visages, accentuant les émotions et la tension. Quelques rares touches de couleur brute apportent un peu de chaleur, de vie, comme un répit dans la dérive de Karl et le retour progressif de sa mémoire dans un monde revenu à un état de nature non exempt de danger. Individu mutique, ne s’adressant qu’à lui-même, le bougre erre dans les décombres de notre société et de sa mémoire, accomplissant un voyage intérieur jusqu’aux racines de la rage destructrice qui l’habite. On l’accompagne dans ce jeu de piste entre l’après, l’avant et le maintenant, découvrant un parcours construit comme une série de séquences qui viennent s’imbriquer peu-à-peu telles les pièces d’un puzzle afin de faire sens.

Sans chercher à déflorer le dénouement, contentons-nous de dire que J’ai tué le soleil est une grande réussite, une histoire plus noire que vous ne le pensez.

J’ai tué le soleil – Winshluss – Éditions Gallimard, « Bandes dessinées hors collection », mai 2021

Élise et les Nouveaux Partisans

Indépendamment du soin qu’il apporte au décor, mêlant habilement abréviation graphique et détail authentique, indépendamment de la virtuosité narrative qu’il déploie dans chaque récit, j’apprécie énormément Jacques Tardi pour l’attachement viscéral qu’il témoigne à ceux que l’on surnomme les damnés de la Terre dans le célèbre chant révolutionnaire. Que ce soit dans la chronique familiale autobiographique, la veine feuilletoniste, l’adaptation de roman noir ou le récit historique, l’auteur ancre/encre son dessin dans le milieu populaire, se faisant le narrateur de cette mémoire des vaincus, éminemment foutraque et généreuse dans ses colères, y compris dans les pires excès.

Élise et les Nouveaux Partisans illustre à merveille cette manière, cette constance et fidélité dans l’engagement, traitant du gauchisme pendant les années 1960-70 que d’aucuns qualifiaient de maladie infantile du communisme. Une gauche à laquelle on adjoignait pas encore l’adjectif radical, mais une gauche déjà en lutte contre toutes les formes de racisme, de sexisme et d’injustice sociale. Des militants hélas trahis dans leurs idéaux, en proie à la frustration, la déception et une certaine amertume ayant poussé certains au renoncement ou au terrorisme. Rien de neuf sous le soleil… Mais, l’avenir n’est-il pas gros des révoltes des exploités du présent, même si c’est dur ?

Coécrit avec Dominique Grange, le présent ouvrage puise librement dans l’expérience personnelle de la compagne de Tardi à qui l’on doit la dédicace de l’ouvrage, le titre inspiré d’une chanson composée par elle-même et la courte postface. Élise, c’est elle. Jeune chanteuse lyonnaise montée à Paris pour tenter sa chance, rattrapée au moment de la poussée contestataire de mai 1968 par son passé de militante, né sur le terreau fertile de la Guerre d’Algérie. Opposée au retour à la normale, Élise sacrifie sa carrière dans le show-biz, optant pour la lutte sociale. Elle rejoint d’abord le Comité révolutionnaire d’action culturelle qui œuvre dans les usines en grève avant de sillonner la France rurale pour y expliquer la révolution. Elle rallie ensuite les « établis », ces militants maoïstes de la Gauche prolétarienne ayant choisi de travailler en usine afin de dépasser les préjugés de classe. Mais, si elle partage leur motivation et combat contre le Capital, elle ne connaît guère les préceptes du Petit Livre rouge, préférant la fraternité à l’endoctrinement idéologique, ce qui lui vaut quelques déconvenues et critiques de la part de camarades trouvant qu’elle épouse la cause du peuple de manière trop littérale. Car Tardi et Grange ne sont pas dupes des manipulations des uns et des autres. Celles du FLN envoyant les travailleurs algériens se faire matraquer par les CRS. Celles d’une Gauche finalement plus attirée par le pouvoir que par la révolution sociale. Ils n’épargnent évidemment pas ces nouveaux partisans devenus ensuite nouveaux profiteurs du système.

Le principal ennemi reste cependant l’État, le Capital et ses serviteurs zélés, les flics, qu’ils n’exonèrent pas de leur responsabilité dans des violences ne datant pas hélas des manifestations contre la loi El Khomri ou des protestations des gilets jaunes. Après la dissolution de la Gauche prolétarienne, Élise passe par le Secours rouge avant d’être arrêtée pendant une manifestation et condamnée à un mois de prison pour coups, blessures et injures à représentants de la force publique. Rien de neuf sous le soleil, on vous dit. Ce fait et l’assassinat du militant Pierre Overney la pousse dans la clandestinité au sein de la Nouvelle Résistance populaire, puis vers le courant libertaire, après l’auto-dissolution de l’organisation maoïste, au grand dam de ses militants de base.

Élise et les Nouveaux Partisans apparaît ainsi comme un ouvrage précieux, généreux, sincère et lucide. Un témoignage de l’intérieur sur le mouvement gauchiste entre 1968 et 1975. Une œuvre salutaire mettant en lumière les angles morts des Trente Glorieuses, tout en apportant une contribution personnelle à l’histoire populaire française dont les combats passés font étrangement échos aux luttes présentes.

Élise et les Nouveaux Partisans – Jacques Tardi & Dominique Grange – Éditions Delcourt, novembre 2021

Les Contes de la Pieuvre

Il m’aura fallu du temps pour décider de chroniquer « Les Contes de la Pieuvre ». Non parce que la série dessinée et écrite par Gess ne le méritait pas, mais parce que je ne pensais pas avoir d’avis pertinent et suffisamment informé pour disserter sur le projet de l’auteur. La parution du troisième épisode me pousse finalement à sortir de ma zone de confort.

Sans doute plus connu pour sa contribution à Carmen McCallum, cyber-polar vitaminé que j’ai suivi au début avec une certaine constance avant de me lasser, Gess a surtout attiré mon regard avec La Brigade Chimérique, fresque superhéroïque bien de chez nous, coécrite par Serge Lehman et Fabrice Colin. « Les Contes de la Pieuvre » n’est d’ailleurs pas sans évoquer cette seconde œuvre, même si l’atmosphère tient davantage du fantastique que du merveilleux scientifique. Gess ne cache pas avoir investi le fruit de ses recherches pour La Brigade Chimérique, notamment la documentation rassemblée sur le Paris de la Belle Époque et du début du XXe siècle, dans cette série prévue pour comporter six épisodes.

À la manière d’un roman feuilleton, chaque volume retrace l’histoire d’un personnage doté d’un talent lui conférant le pouvoir surnaturel d’agir sur son existence et celle d’autrui. Mais, si un grand pouvoir implique une grande responsabilité chez Marvel, dans le Paris de la Pieuvre, les choses sont un tantinet différentes. L’organisation criminelle tentaculaire qui donne son nom à l’auberge lui servant de quartier général, veille en effet à conserver son emprise malfaisante sur la ville, en contrôlant les talents et en les détournant à son profit.

Inscrit dans un décor populaire et fantastique, « Les Contes de la Pieuvre » s’attache dans chaque épisode à un personnage particulier, brossant petit-à-petit un portrait impressionniste et interlope de la capitale française. Des destins souvent contrariés et tragiques. La malédiction de Gustave Babel nous confronte ainsi au destin d’un tueur polyglotte voyant les cibles de ses contrats mourir avant qu’il ne puisse les exécuter. Ce coup du sort incompréhensible le pousse à l’introspection, le confrontant à ses propres démons. Un destin de trouveur permet de lier connaissance avec Émile Farges, un policier à qui il suffit de jeter un caillou sur un plan pour trouver la personne ou la chose à laquelle il pense. Un talent bien utile que La Pieuvre va s’empresser de détourner en enlevant épouse et enfants afin de contraindre l’inspecteur à l’obéissance. Dernier épisode en date de la série, Célestin et le Cœur de Vendrezanne nous plonge au plus près de l’organisation criminelle, en compagnie d’un jeune serveur au cœur pur, capable de voir au-delà des apparences et de ressentir les désirs de ses interlocuteurs. Autrement dit un discerneur. Un talent qui le place dans une situation périlleuse dans un milieu où prévalent le secret et la paranoïa.

Si chaque volume propose une histoire indépendante, la somme de leurs parties contribue à construire un univers de polar fantastique finalement très cohérent, gagnant même en épaisseur au fil des aventures. On retrouve ainsi des personnages communs à chaque épisode, les uns comme les autres revêtant une plus ou moins grande importance selon le récit où ils interviennent en arrière-plan. L’ombre de l’Histoire, la grande, plane également sur ces contes, notamment les traumatismes de la Commune insurrectionnelle et de la Première Guerre mondiale. Mais surtout, Gess redonne vie à tout un imaginaire populaire, puisant son inspiration dans l’univers criminel du roman feuilleton et dans les dangereuses visions du fantastique. Il peuple les angles morts de Paris avec une faune inquiétante de personnages attachées au crime ou à la Justice, montrant une certaine prédilection pour le premier. Les bandes d’Apaches prêts à suriner sur ordre, les anarchistes complotant pour renverser la bourgeoisie et petit peuple parisien des banlieues côtoient des personnalités aux talents extraordinaires. Le dangereux hypnotiseur dont la voix fait perdre toute volonté à ses victimes, les poussant au meurtre ou au suicide. Les Sœurs de l’Ubiquité, attachée à protéger les prostituées de leur maquereau et des clients trop violents. Les Coriaces, reconnaissables à leurs yeux rouges lorsque la rage destructrice s’emparent d’eux. Mais aussi des enjôleurs, des rebouteux, des renifleurs, des visionneurs et j’en passe. Sans oublier les maîtres de la Pieuvre : l’Œil, l’Ouïe, la Bouche et le Nez. Une multitude de personnages truculents, inquiétants, sans morale ou au caractère ambivalent contribue à l’étrangeté du récit mais aussi à sa contemporanéité, les thématiques sociales et politiques évoquées au détour des contes demeurant au final plus que jamais actuelles.

Série-concept habile, réfléchie et respectueuse de son matériau populaire, « Les Contes de la Pieuvre » se renouvelle avec bonheur à chaque épisode, proposant une alternative tout en nuance à la geste superhéroïque américaine. Un constat qui me rend de plus en plus impatient de lire la suite.

« Les contes de la Pieuvre » – Gess – Éditions Delcourt, collection « Machination » – 1. La malédiction de Gustave Babel, janvier 2017 – 2. Un destin de trouveur, avril 2019 – 3. Célestin et le Coeur de Vendrezanne, avril 2021