Une aventure de Spirou et Fantasio par…

Les habitués de ce blog connaissent déjà ma passion coupable pour « Spirou et Fantasio ». S’ils l’ont oubliée, il est grand temps de leur rappeler. Série emblématique de la bande dessinée franco-belge, maître étalon du style atome, les aventures des deux héros ont bercé mon enfance. Au moins autant que celles de Tintin, de Lucky Luke et d’Astérix. Toutefois, j’avoue un net penchant pour les créatures nées des œuvres de Rob-Vel et Jijé. Et, je ne pense pas me distinguer du vulgum pecus en affirmant que la reprise en main par Franquin apparaît comme la période faste de la série. Un véritable âge d’or pendant lequel l’auteur belge étoffe l’univers des deux héros en lui conférant une dimension poétique et décalée incomparable, du moins à mes yeux. Pour mémoire, Franquin c’est le marsupilami, le comte de Champignac, Zantafio, Seccotine, Zorglub (en collaboration avec Greg) et bien d’autres merveilles…

Même si par la suite, Fournier, Chaland, Tome et Janry ne déméritent pas (je ne parle pas à dessein de la détestable période Broca et Cauvin), Franquin reste ma madeleine. Ayant sciemment zappé la reprise de Morvan et Munuera, j’ai remisé avec nostalgie dans un coin de ma mémoire (et de ma bibliothèque) ses albums à côté de ceux de Gaston Lagaffe et des deux tomes d’Idées noires, cela va de soit.

Je comptais en rester là, lorsque mon attention a été attirée par une série parallèle créée en 2006. Des one-shots confiés à des auteurs différents leur permettant d’exprimer une vision personnelle et décalée des deux héros. Intitulée d’abord « Une aventure de Spirou et Fantasio », puis à partir du sixième volume « Le Spirou de », l’expérience me paraissait à la fois intrigante et inquiétante. En fin de compte, la qualité voire même une certaine impertinence semblent au rendez-vous. Ouf !

Commençons par Les Géants pétrifiés. L’album dessiné par Yoann et scénarisé par Vehlmann a le privilège d’inaugurer la nouvelle série. Un honneur mais également une mise en danger, en première ligne, exposé aux critiques des fans et autres gardiens du temple.

Si le dessin déroute dans un premier temps (il s’inspire, dit-on, de Jamie Hewlett), le rythme de l’histoire, l’humour et les clins d’œil finissent par emporter l’adhésion. Les auteurs rendent bien sûr hommage à Franquin, mais on pense aussi à Indiana Jones, à Jurassic Park, au Seigneur des Anneaux (si si !) et à d’autres films d’aventures grâce aux nombreux détails et réparties égrainées par les auteurs. Je reconnais que ce second niveau de lecture n’est pas déplaisant, même si les allusions peuvent parfois apparaître tirées pas les cheveux.

Bref, Les Géants pétrifiés apparaît comme un album d’ouverture honorable, jouant sur plusieurs tableaux. Une belle manière d’inaugurer cette série parallèle. D’ailleurs, il faut croire que Yoann et Vehlmann ont su séduire les éditions Dupuis puisqu’elles leur ont confiés la destinée de la série principale, après la parenthèse Morvan et Munuera. Personnellement, je suis moins convaincu.

Après ce premier épisode rafraîchissant, je confesse que j’attendais Frank Le Gall au tournant. D’emblée, il calme le jeu. Je connaissais le goût de l’auteur pour l’aventure et les pays lointains. Les amateurs de Théodore Poussin – j’en suis – peuvent en témoigner. Ici, il compose un récit de voyage dans le temps, ressuscitant pour l’occasion Zorglub, et nous emmène à Paris en 1865.

Si Les Géants pétrifiés lorgnait du côté de Franquin et de moult références cinématographiques, Le Gall guigne plutôt du côté de Eugène Sue. En effet, Les marais du temps est une interprétation très personnelle des aventures des deux héros et de leurs amis/ennemis, un peu à la manière des feuilletonistes. L’auteur intègre à son récit la langue verte (l’argot parisien du XIXe siècle) et brode un récit prêtant davantage à la reconstitution historique. Mais bon, il faut reconnaître que le résultat est un peu mou. Et puis, on évolue loin de l’univers habituel des deux héros, ce qui explique que certains fans soient restés sur le carreau comme deux ronds de flanc (expression imagée comptant double).

Après ce périple historique, l’album dessiné par Tarrin et scénarisé par Yann renoue avec l’esprit de la série. Le trait du premier se rapproche de celui de Franquin. Quant au second, il n’est pas besoin de rappeler l’impertinence de ses scenarii. J’attendais donc un feu d’artifice avec cet épisode et je n’ai eu qu’un pétard mouillé. Le Tombeau des Champignac m’a laissé sur ma faim pour plusieurs raisons. Le scénario brille par sa légèreté pour ne pas dire sa superficialité. L’exploration de la généalogie du comte de Champignac ne semblait pas a priori une mauvaise idée. Elle ne débouche ici malheureusement sur rien. L’intrigue reste très convenue, même la tentative de déniaiser Spirou tombe à plat, et le trait de Tarrin est très loin d’égaler celui de Franquin. Bref, il ne me reste de cette histoire que le plaisir de renouer avec le personnage de Seccotine et celui de retrouver la Turbotraction. Pour le reste, c’est décevant.

Divine surprise (ça y est, je deviens réac), L’histoire d’un ingénu de Émile Bravo m’a ravi. On abandonne les années Franquin pour se plonger dans la période Rob-Vel/Jijé. Pour mémoire, rappelons qu’à cette époque Spirou travaille comme groom au Moustic Hôtel, à Bruxelles. La Seconde Guerre mondiale étant sur le point d’éclater, l’hôtel reçoit une délégation germano-polonaise pour donner à la paix une dernière chance. La finesse du trait, on se situe dans une ligne claire franco-belge, et la justesse du ton confèrent à cet épisode les vertus d’une véritable madeleine, tout en apportant son grain de malice. Des qualités déjà perceptibles dans la série « Une épatante aventure de Jules », mais également dans un excellent recueil d’histoires courtes et iconoclastes paru chez Les Requins marteaux. A ne pas louper, surtout si l’on a mauvais esprit.

Avec le cinquième volume de la série, mon impatience a atteint des sommets. Pensez-vous, Yann était crédité pour le scénario. Les lecteurs de ce blog connaissent évidemment mon penchant coupable pour ce scénariste réputé pour son mauvais esprit et un humour grinçant ayant semé la zizanie au Journal de Spirou. Avec son compère Conrad, ils prennent d’assaut les hauts de page du magazine, commettant des gags saignants qui s’en prennent aux auteurs vedettes, avant de créer la série « Les Innommables », écartée par la suite car jugée trop adulte. Et puis, je n’oublie pas Bob Marone et « La Patrouille des Libellules » avec Hardy.

Bref, j’étais sur des charbons ardents en entamant la lecture de ce Groom vert-de-gris que j’ai finalement beaucoup apprécié. Retour au Moustic Hôtel, cette fois-ci en 1942. L’établissement a été réquisitionné par les troupes d’occupation et Spirou est contraint de collaborer. De son côté, Fantasio travail au quotidien Le Soir, écrivant des articles très favorables aux Allemands. Entre collaboration et Résistance, l’album aborde une période sombre de l’Histoire, multipliant les allusions à des personnages de la bande-dessinée franco-belge, au parler bruxellois et au cinéma populaire. Avec Olivier Schwartz, Yann a trouvé le dessinateur idéal pour mettre en images son humour un tantinet potache. Voici sans doute, l’un des meilleurs titres de la série.

J’attendais beaucoup de Panique en Atlantique. Avec Lewis Trondheim à la barre, on pouvait espérer le meilleur d’un auteur ayant longtemps tourné autour du personnage de Spirou. Bon, c’est raté.

Pourtant, l’idée de balader le groom du Moustic Hôtel sur un paquebot ne manquait pas de potentiel. Hélas, l’esthétique et l’univers des croisières dans les années 1950 ne sont restitués que mollement par Fabrice Parme dont le dessin m’a beaucoup horripilé. Et puis, le scénario tourne en rond, les gimmicks n’apportant guère de fraîcheur à une intrigue bancale et caricaturale. À cet album plan-plan, il convient définitivement de préférer le Spirou caché de Trondheim, autrement dit L’accélérateur atomique, une aventure de Lapinot. Tout est foutu !

Retour de Yann et Schwartz pour un album coupé en deux. L’histoire débute avec La Femme-Léopard, où les deux héros goûtent au calme du retour à la paix. Pas longtemps, on se doute. Spirou travaille toujours au Moustic Hôtel et Fantasio continue à inventer des machines bizarres, se passionnant de surcroît pour le mouvement zazou. Le scénario foisonnant de Yann, sans doute un tantinet excessif, multiplie les clins d’œil se conjuguant au trait farfelu de Schwartz. Avec ses gorilles-robots, sa femme léopard, son explorateur et les marottes de Fantasio, l’histoire doit autant à Franquin (Radar le robot) qu’à Yves Chaland, on pense évidemment à l’album Cœurs d’acier. En dépit de mon admiration pour Yann, j’avoue m’être beaucoup moins amusé ici. La faute à un scénario partant dans tous les sens.

Passons rapidement sur les deux albums suivants que j’ai reposé après les avoir feuilleté. Honnêtement, je n’ai rien raté…

Avec La Lumières de Bornéo, Zidrou et Frank Pé sont parvenus à conjuguer nostalgie et modernité. Nostalgie d’abord, pour Franquin bien sûr, mais surtout pour l’histoire courte Bravo les Brothers, où Noé et son cirque animalier venaient semer la pagaille dans la rédaction du journal de Spirou, suscitant l’admiration de Gaston Lagaffe. Modernité ensuite, puisqu’à la manière de Broussaille, le héros poète et écolo de Frank Pé, l’intrigue s’adresse à nos conscience, bottant les fesses à notre engagement écologiste un tantinet assoupi. Bref, voici une merveille, tout en délicatesse et émotion que je recommande sans aucun scrupule.

Terminons avec Le Maître des hosties noires, suite de La Femme-Léopard, avec toujours Yann au scénario et Schwartz au dessin. Poursuivant sur leur lancée, les auteurs embarquent le groom et son ami Fantasio au cœur des ténèbres africaines, histoire de ricaner sur le dos de la colonisation. L’histoire est une nouvelle fois prétexte à de multiples digressions drolatiques, Yann n’y allant pas de main morte avec les références à la bande-dessinée franco-belge et avec les termes empruntés à l’argot flamant. C’est foutraque, enclin au mauvais esprit, souvent lourd, mais au final, j’ai trouvé mon compte, même si d’aucuns n’ont pas supporté le caractère frénétique du récit. Dont acte.

 

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La Lune est blanche

« J’ai quitté la Terre. Je marche sur une autre planète. Je suis sur la Lune… Et elle est blanche. »

 

En 2011, pour faire suite à son Voyage aux îles de la Désolation, premier ouvrage consacré aux TAAF (les Terres australes et antarctiques françaises), Emmanuel Lepage est invité par l’Institut polaire français à réaliser une bande dessinée sur la Terre-Adélie et la base Dumont d’Urville. Très vite, il propose à son frère François de l’accompagner pour mêler ses photos aux dessins. La Lune est blanche témoigne ainsi de leur travail fraternel, se révélant à la fois comme un reportage passionnant et une expérience humaine inoubliable, surtout qu’il est prévu dès le départ qu’ils participent au Raid ravitaillant la station italo-française de Concordia.

Le récit du voyage des frères Lepage se veut avant tout informatif. Il s’agit de rendre compte de la vie des scientifiques en Antarctique, mais aussi des cuisiniers, mécanos et autres techniciens nécessaires au bon fonctionnement des installations. Si l’aspect pédagogique n’est pas absent du projet, histoire de rappeler que la présence française est utile aux antipodes, l’œuvre revêt également un caractère plus intime. Pour les Lepage, il s’agit d’accomplir un rêve d’enfant.

Après un préambule consacré aux préparatifs, Emmanuel Lepage commence par rappeler quelques données géographiques et historiques sur le sixième continent, remontant le temps jusqu’à l’époque de la concurrence entre Scott et Amundsen, antagonisme dont le dénouement dramatique remet en mémoire l’héroïsme absurde et teinté d’esprit cocardier des premiers explorateurs. L’exact opposé de l’attitude de Shackleton, dont le courage et l’attention portée à la vie humaine forcent l’admiration et laissent un peu pantois, il faut le reconnaître. Ce bref rappel historique offre un contrepoint avec les expéditions modernes, conçues dans un tout autre état d’esprit.

Après cette évocation du passé, revenons au présent. Le périple des frères débute par la traversée des mers australes, première étape du voyage à bord de l’Astrolabe, le navire faisant la rotation entre la Tasmanie et Dumont d’Urville. Un passage en Antarctique pour le moins mouvementé, Emmanuel Lepage étant sujet au mal de mer et le navire polaire roulant sur les flots plus que de raison du fait de la forme de sa coque. Cette partie du récit permet de découvrir équipage et passagers, d’en dresser le portrait, au sens propre comme au figuré, notamment pendant les nombreux temps morts de la traversée.

Mais très vite, l’Antarctique se rappelle à l’attention des narrateurs, d’abord avec les premiers icebergs, mais surtout par la présence de son pack, une barrière parfois infranchissable. Le récit s’annonce ainsi d’emblée sous les auspices de l’incertitude et de l’imprévu. Car, si le rendez-vous avec l’inlandsis ne s’improvise pas, il demeure aussi tributaire d’aléas auxquels l’homme ne peut échapper. Un temps empêchée par la banquise, la progression de L’Astrolabe reprend, acheminant de justesse les voyageurs à destination. L’arrivée à Dumont d’Urville est en conséquence écourtée afin de permettre le départ précipité du Raid, déjà retardé au-delà du raisonnable compte tenu de l’avancement de la saison. Après une formation éclair, le convoi s’ébranle, gravissant le plateau glacé jusqu’à plus de 3000 mètres d’altitude, avec deux novices au volant des machines chargées de tracter le ravitaillement destiné aux hivernants de Concordia.

Le trajet, près de 1200 kilomètres, permet de découvrir l’immensité du glacier, sa beauté graphique dont les photos et dessins peinent à restituer l’ampleur, même en double page, mais également son caractère inhospitalier. Emmanuel et François Lepage découvrent ainsi le whiteout, ce blanc sur blanc provoqué par le vent, dont les effets aveuglants rendent tout déplacement hasardeux, voire mortel. Ils se familiarisent aussi avec la conduite sur neige et glace, à l’ombre de la fumée condensée des tracteurs, les températures avoisinent quand même les – 40°. Toute cette blancheur, sous un ciel bleu d’une pureté surnaturelle, les amène à se recentrer sur eux-même, au milieu d’un univers vide, à la beauté abstraite et inhumaine, où la seule chaleur demeure celle des relations avec l’autre. On touche ici à une forme de quête initiatique, dont les effets sont difficilement descriptibles, même si les narrateurs s’y essaient avec talent.

Formidable témoignage graphique, mêlant dessins et photographies, La Lune est blanche a de quoi rassasier l’imagination. Il ramène l’existence humaine à de plus justes proportions, rappelant le caractère éphémère et destructeur de notre civilisation.

Additif : L’ouvrage est pourvu d’un court cahier graphique apportant une touche informative sur la Base Concordia.

Autre chronique ici

La Lune est blanche de François & Emmanuel Lepage – Éditions Futuropolis, octobre 2014

Daytripper

Guère connus sous nos longitudes, Fábio Moon et Gabriel Bá apparaissent à mes yeux comme deux petits prodiges de la bande dessinée brésilienne. Du second, j’avais déjà lu The Umbrella Academy, série dont il illustre les scénarios de Gerard Way. Ici, il nous livre un chef-d’œuvre de délicatesse et de pudeur, écrit et dessiné à quatre mains avec son frère Fábio Moon. Une bande dessinée envoûtante dont on garde longtemps en mémoire la thématique douce amère.

Daytripper , c’est l’histoire de Brás de Oliva Domingos. Homme heureux en amour, père aimant, amant comblé et écrivain couronné par le succès, ces éléments laissent présager l’avalanche des clichés inhérents à toute bluette pour midinettes. Ou alors ils entretiennent le doute, faisant croire au quidam que les apparences sont trompeuses. Qu’elles masquent un lourd secret ne demandant qu’à éclore au grand jour…

Eh bien, Daytripper n’est rien de tout cela ! Bien au contraire, la BD de Moon et vous expédie carrément aux antipodes des présupposés que l’on pourrait nourrir à son égard. À vrai dire, essayer, ne serais-ce que de raconter un peu l’intrigue, ne conduirait qu’à dénaturer la charge émotive portée par le récit. Car Daytripper est l’histoire d’une vie. Et d’une mort. D’ailleurs, peut-être devrait-on plutôt dire de plusieurs morts. En effet, l’existence de Brás suit une trajectoire erratique, oscillant entre rêve et réalité, entre vie et mort, cherchant sa voie au travers des pièges, fausses pistes et culs-de-sac de la fatalité. L’enfance, l’amitié, l’amour, la famille, la filiation, l’accomplissement par le travail, l’héritage… Par touches successives, Moon et nous livre une petite philosophie de vie par l’image.

On serait bien en mal de déceler quelque chose de pontifiant ou de sentencieux dans leur démarche. Dans des nuances pastels, d’un trait faussement maladroit, empreint d’une grande poésie, le duo exprime simplement, avec sincérité, la multiplicité des possibles animant une existence humaine. Une existence où chaque pas coûte. Où la vie reste indissociable de la mort. Alors, pourquoi se résigner ? On touche à l’indicible, à une qualité d’émotion indescriptible, à un état d’esprit difficilement transposable en mots. Pourtant, avec un talent admirable et une économie de moyens, Fábio Moon et Gabriel Bá réussissent à restituer l’essentiel de la vie, le tout sans larmoiement excessif.

Bref, on ressort de cette lecture à la fois ému, plongé dans un abîme de sentiments contrastés et, au final, heureux, comme soulagé d’un poids, celui du fardeau de l’existence.

« Quand tu accepteras qu’un jour tu mourras… tu profiteras vraiment de la vie. C’est ça le grand secret. C’est ça le miracle. »

Cette œuvre est un petit miracle je vous dis. Lisez-la ! Et plus vite que cela !!

Daytripper, au jour le jour de Fábio Moon et Gabriel Bá – Éditions Urban comics, label Vertigo deluxe, 2012

Recension BD

Comme on n’est pas sectaire, voici une petite parenthèse consacrée aux images qui ne bougent pas, autrement dit la bande dessinée.

Je ne pense pas avoir fait part de mon adoration pour Mike Mignola, sans doute plus connu sous nos longitudes comme le créateur de Hellboy, et dont on a pu goûter l’adaptation de Guillermo del Toro au cinéma. L’actualité lui a été favorable dans nos contrées puisque pas moins de quatre albums, où il figure au sommaire, sont parus récemment dans l’Hexagone. A tout seigneur (des mouches) tout honneur, commençons par le démon cornu.

HBYBPRD-4-PG-04Hellboy & BPRD 1952 tient à la fois du spin off et de la préquelle. On y retrouve la créature de l’enfer pendant sa jeunesse, à l’époque où il y faisait ses premières armes aux côtés d’agents plus expérimentés du Bureau de recherche et de défense sur le paranormal. Pour cette mission, il doit traquer une menace surnaturelle au sein d’une forteresse portugaise du XVe siècle. De quoi éprouver son sale caractère et son esprit rebelle, surtout que l’équipe comporte un traître. Si le scénario de Mike Mignola et John Arcudi ne brille pas par son extrême originalité, il n’en demeure pas moins efficace. Avec ses surhommes nazis et son savant fou, Hellboy & BPRD 1952 se révèle un récit rondement mené et fort honnêtement dessiné par Alex Maleev.

aliensAvec Aliens Absolution, Mike Mignola himself œuvre au pinceau et cela se ressent immédiatement. Dans cette incursion dans la franchise Alien, le dessinateur américain tire bellement son épingle du jeu. Scénarisé par Dave Gibbons, excusez du peu, Aliens Absolution raconte le chemin de croix vécu par le seul survivant du Nova Maru, un cargo chargé d’une bien encombrante cargaison. Voilà Selkirk, le rescapée, contraint d’accomplir un long périple au milieu d’une faune et un flore hostile, avec quelques aliens échappés du Nova Maru pour pimenter le tout. Je l’ai déjà dit, le trait de Mignola convient idéalement à ce récit viscéral hanté par la culpabilité et la foi. Une bien belle réussite à ne pas rater, surtout si l’on a fait l’impasse sur sa précédente édition, il y a 10 ans, sous le titre Salvation. (Trois versions différentes sont disponibles, dont deux très limitées, notamment l’édition RAW)

PlancheA_280252La Malédiction qui s’abattit sur Gotham est issu de la collection Elseworlds des éditions DC Comics. Il s’agir d’un crossover autour du héros masqué, dessiné à l’origine par Bob Kane, et du mythe de Cthulhu. Si le panthéon de Lovecraft est plus suggéré que nommé, la parenté paraît trop évidente pour que l’on puisse l’ignorer. L’aspect rétro de Gotham dans les années 1920 n’est pas déplaisant sous le pinceau de Troy Nixey, même si certaines planches manquent d’audace et de tranchant. En tout cas, l’époque permet de bannir tous les gadgets fâcheux que l’on associe trop souvent à l’homme chauve-souris. Hélas, j’avoue que l’histoire ne m’a pas plus convaincu que cela. A ma décharge, je ne prise guère les aventures du super-héros. Fort heureusement, l’album comporte aussi une courte histoire intitulée Sanctuaire, entièrement dessinée par Mike Mignola, qui justifie à elle seule l’achat de celui-ci.

frankensteinAutre crossover pour terminer, Frankenstein Underground. Ce dernier récit rafle sans se forcer toute mon admiration. Variation autour de la créature de Marie Shelley que l’on avait déjà aperçue dans un épisode de Hellboy (pour l’anecdote, dessiné par Richard Corben), Frankenstein Underground met en scène un personnage torturé, éternel bouc émissaire de l’humanité, réprouvé et monstre pourchassé sans cesse par des êtres aux desseins hideux. Très proche de celui de Mignola, le trait de Ben Stenbeck magnifie les aventures du monstre, lui apportant une touche d’humanité. Le récit mêle astucieusement les mythes de la Terre creuse et de l’Hyperborée, avis aux amateurs. Bref, voilà de quoi passer un bon moment, à l’ombre de la littérature populaire et du surnaturel.

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Les Phalanges de l’Ordre noir

Dernier article avant une pause estivale bien méritée (notez l’autosatisfaction). Rendez-vous à la rentrée.

Pour terminer mon parcours autour de la Guerre d’Espagne, voici un classique de la bande dessinée démontrant, s’il est encore besoin de le faire, que la littérature n’a pas le monopole en matière d’intelligence.

En plein hiver, un village d’Aragon est entièrement détruit et ses habitants assassinés. Le massacre est revendiqué par une organisation terroriste s’appelant Les Phalanges de l’Ordre noir et agissant au nom des valeurs de l’Occident chrétien.
Jefferson B. Pritchard, journaliste au Daily Telegraph de Londres reconnaît parmi les membres du commando les ennemis qu’il a combattu jadis pendant la Guerre d’Espagne. Il contacte ses amis vieillissants, anciens des Brigades Internationales, pour leur proposer de solder leurs comptes. S’ensuit une chasse à l’homme à travers l’Europe.

Quatrième collaboration de Bilal et Christin, Les Phalanges de l’Ordre noir se distingue par un propos politique qui évite l’écueil de la naïveté et les gros sabots du militantisme. En lisant l’argument de départ, d’aucuns pourraient craindre la charge antifasciste simpliste. Même si les auteurs n’exonèrent pas l’idéologie d’extrême-droite de son caractère mortifère, ils placent leur réflexion à un autre niveau.
Les ennemis d’hier reprennent les armes dans une Europe qui a beaucoup changé en l’espace de quarante ans. Le continent est en proie au terrorisme, celui perpétré par les Brigades rouges, RAF et Action directe. Au nom de la lutte des classes et de la Révolution, de jeunes militants utilisent les méthodes du grand banditisme pour combattre l’État et ses séides. L’image du communiste s’est quelque peu flétrie et l’URSS ne paraît plus aussi menaçante qu’au plus fort de la Guerre froide, ni autant à l’avant-garde de la lutte contre le capitalisme.

Les Phalanges de l’Ordre noir pose la question de l’usage de la violence et y apporte une réponse en forme d’impasse. En cela, il s’inscrit dans le registre de la désillusion. Les anciens brigadistes croient renouer avec leur jeunesse en reprenant le combat d’antan. Ils ne font qu’entretenir la fiction d’un engagement désormais dépourvu de sens, eux-mêmes ayant beaucoup changé entretemps. Ils se perdent sur la voie de la vengeance, contredisant le combat de leur jeunesse et adoptant en même temps les méthodes de leurs ennemis.

Bref, avec Les Phalanges de l’Ordre noir, Bilal et Christin n’usurpent pas le qualificatif de chef-d’œuvre. Voici une bande dessinée à lire et à relire.

phalanges-couvLes Phalanges de l’Ordre noir de Enki Bilal et Pierre Christin – Éditions Dargaud, 1979 – Réédition Les Humanoïdes associés, 1998

Rose profond

It’s a Small world ! Tout le monde connaît la ritournelle. Une scie pour l’esprit critique et un sirop pour l’intelligence. La chanson pourrait servir d’hymne au pays rose, cette contrée enchanteresse où tout le monde s’aime d’une passion platonique et sème les graines de la joie sans aucune arrière-pensée. Une utopie enfantine asexuée ayant pour seule religion le bonheur.

capture_decran_2015-03-24_a_18.59.48A près de cinquante ans, Malcolm commence à trouver le temps long. Le héros du pays rose, alter ego de Mickey, accuse en effet une sérieuse fatigue morale, même s’il ne le montre pas. Du reste, on peut le comprendre, car un demi-siècle consacré exclusivement à des enfantillages, petites farces cruelles de Crotella y comprises, cela contribue incontestablement à laminer, même le caractère le plus équilibré. Avec comme seule perspective d’avenir les promesses répétées de Mimi la bergère. Pas de quoi se réjouir… Et pourtant, il lui faut continuer à entretenir l’illusion, un sourire vissé au visage, pour le plus grand plaisir des enfants. Mais voilà, le jour de son anniversaire, une fois n’est pas coutume, l’alcool coule à flot. Malcolm boit plus que de raison et emmène Mimi à l’orée de la forêt. Et arrivé à cet endroit, comme elle résiste à ses propositions, il lui fait subir les derniers outrages après lui avoir au préalable tabassé le joli minois. Terminé le pays rose, Malcolm est banni, direction le pays gris, autrement dit une version moins lénifiante du monde.

Rose_profondLa réédition de Rose profond de Michel Pirus et Jean-Pierre Dionnet m’a permis de découvrir une bande dessinée qui anticipe à bien des égards Winshluss. On y retrouve en effet l’esprit transgressif de Pinocchio ou du Welcome to the Death Club. Rose profond se veut un pastiche de l’univers de Disney, mais un pastiche punk qui passe au mixeur tous les poncifs des petits mickey. les auteurs optent pour une approche résolument iconoclaste, pervertissant ce monde lisse, aseptisé, dépourvu d’affect, bref trop beau pour être honnête, avec une bonne dose de mauvais esprit.

Le trait de Pirus, tout en rondeur et candeur enfantine, fait merveille. Il met en image le pays rose suscitant moult réminiscences avec une ribambelle de créatures animalières à l’allure bucolique. On pense bien sûr à ces histoires lues dans Le Journal de Mickey, mais aussi à Calvo. Le dessinateur introduit un décalage entre la forme et le fond, permettant à Dionnet de s’en donner à cœur joie. Le scénariste dévoile l’envers du décor, mettant en lumière la part d’ombre, longtemps refoulée, de Malcolm, mais également celle de tout ce petit monde hypocrite. Sous la plume  de Dionnet et le crayon de Pirus, le pays rose et ses habitants perdent de leur superbe. L’univers guimauve et tout sourire se révèle une utopie factice, bridant la liberté des personnages et prospérant sur l’exploitation du pays gris. Un leurre pour l’innocence enfantine.

r_pAu final, je suis bien content de cette réédition, assortie pour l’occasion d’un bonus sous la forme d’un dossier canular illustré par quelques courts récits de Pirus (Stup, Dog and Sniff Mouse et Champagne & gâteaux secs). Je regrette juste la couverture redessinée de manière à atténuer le caractère irrévérencieux du contenu.

Rose_profond_castermanRose profond de Michel Pirus (dessin), Jean-Pierre Dionnet (scénario) et Véronique Dorey (couleurs) – Réédition Casterman, avril 2015

 

Le Temps est proche

Entre deux romans et essais, je me détends en lisant des petits mickey… Que les défenseurs du neuvième art et autres partisans de l’art séquentiel reposent leur exemplaire de 100 et plus de cinéma fantastique et de Science-fiction avec lequel ils comptaient me fracasser le crâne, je ne méprise pas la bande dessinée, bien au contraire, je considère que le genre recèle de véritables chefs-d’œuvre pour peu que l’on tienne ses préjugés en laisse.

The-Hoochie-Coochie_logo_unePublié dans nos contrées par les confidentielles éditions The Hoochie coochie, Le Temps est proche  de Christopher Hittinger se veut une chronique du XIVe européen, siècle de malheurs par excellence, du moins si l’on en juge la longue litanie des fléaux venus frapper avec constance la population. Famine récurrente, oppression seigneuriale et royale, antisémitisme permanent, grand schisme d’Occident, conflits endémiques, début de la Guerre de 100 ans, Grande peste noire et j’en passe…

1314_d10Et pourtant, en cette fin du Moyen âge que d’aucuns considèrent comme une fin des temps, Dante écrit la Divine Comédie. Marco Polo et Ibn Battuta meurent après avoir décrit les pays qu’ils ont traversé durant leurs voyages. Giotto pose les fondations de l’art de la Renaissance et Roublev peint les fresques de la cathédrale de l’archange Saint Michel à Moscou. Le sexe féminin n’est pas en reste puisque Christine de Pisan vit de sa plume, accouchant de plusieurs traités de politique, de philosophie et de quelques recueils de poésie. Sans oublier l’autobiographie de Margery Kempe, sainte femme, oubliée justement pendant des siècles avant d’être retrouvée dans une bibliothèque privée du Lancashire. Bref, comme dans tout ce que produit l’être humain, la grandeur de l’esprit côtoie souvent la bassesse prosaïque, l’une inspirant souvent l’autre.

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Décliné dans l’ordre chronologique, les faits se suivent sous la forme de vignettes ou de courtes récits, dépeignant avec un humour noir de bon aloi, le spectacle désolant des malheurs du temps, de ses misères et cruautés. En noir et blanc, avec un graphisme simple, empruntant ses figures au monde animal (loup, bélier, cochon…), Christopher Hittinger fait ainsi œuvre d’historien et de moraliste, tenant à la fois compte du temps long de l’Histoire et de celui plus court de l’humain. C’est brillant, grinçant et autrement plus convaincant que le gloubiboulga du Métronome.

Bref, si vous aimez l’Histoire, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Le site de l’auteur pour les éventuels curieux

album-cover-large-17957Le Temps est proche de Christopher Hittinger – The Hoochie coochie, 2014