Mégafauna

Retour du côté de la bande dessinée, avec un titre pour lequel je ne regrette pas d’avoir jeté plus qu’un coup d’œil. Tout est foutu !

Mégafauna est une uchronie échafaudée sur une divergence guère courante, si je ne m’abuse. Nicolas Puzenat imagine en effet que les Néandertaliens ont survécu, se protégeant de leur envahissant cousin Sapiens sapiens en bâtissant une muraille cyclopéenne pour délimiter leur territoire. Moins nombreux mais d’une constitution plus solide que leur voisin, les Néandertaliens disposent aussi d’une technologie plus avancée sur certains points. N’ayant pas le même rapport à la nature, ils ont su préserver la faune et la flore pour le plus grand profit d’espèces préhistoriques comme le mammouth ou l’aurochs. Des milliers d’années plus tard, après avoir traversé la Préhistoire, l’Antiquité et le Moyen Âge, le statu quo perdure et les relations entre les deux humanités se réduisent toujours à l’affrontement ou au commerce, assurant à quelques principautés une suprématie fragile. En dépit de ses grandes compétences médicales, Timoléon de Veyres n’attend pas grand choses de l’avenir, si ce n’est un mariage arrangé dans l’intérêt de sa famille. Il ne s’attend surtout pas à être choisi par son oncle, personnage retors ayant usurpé le pouvoir au détriment de son propre père, pour accomplir une mission diplomatique chez les Nors. Le jeune homme timoré et curieux y voit l’opportunité d’étudier le peuple néandertalien afin de répondre à ses multiples interrogations à leur sujet.

Mégafauna tient à la fois de l’uchronie et du conte philosophique. Sur une trame classique, Nicolas Puzenat déroule un récit qui, s’il ne surprend pas par ses emprunts historiques (on va y revenir), interroge le lecteur sur des notions universelles, nous réservant même un twist final surprenant et pessimiste. Si la coexistence Néandertaliens/Sapiens ouvre les perspectives narratives, elle dessine aussi une géopolitique qui n’est pas sans rappeler celle du bassin méditerranéen aux époques médiévales et modernes, où Chrétientés et mondes musulmans se sont côtoyés pendant plusieurs siècles, s’affrontant ou échangeant marchandises et connaissances au profit de la politique intérieure des uns et des autres. Il en va de même pour les Nors et leur voisins méridionaux. Nicolas Puzenat ne cherche d’ailleurs pas à rendre l’une des humanités plus sympathique que l’autre. Néandertaliens comme Sapiens sont guidés par les mêmes impératifs de survie, usant des stratégies de la politique ou de la religion pour servir leurs desseins. L’ambivalence, la cruauté et la superstition prévalent partout, chaque peuple rejouant les habituels ressorts de la comédie humaine. Dans ce cadre, Timoléon apparaît comme un candide, un personnage naïf et curieux qui, au fil de l’aventure et de sa découverte du monde des Nors, fait surtout l’apprentissage d’une certaine forme de machiavélisme.

Côté graphisme, Nicolas Puzenat mêle la simplicité du trait lorsqu’il restitue les émotions des personnages ou caractérise leur physionomie différente, à un art du foisonnement quasi-pointilliste quand il dessine les paysages. Une manière de faire qui n’est pas sans rappeler la patte de Christophe Blain. Tout ceci stimule le regard, incitant le lecteur à prendre son temps, tout en suscitant un phénomène d’échos bienvenu avec le ton médiévalisant du récit. On relèvera enfin quelques belles trouvailles visuelles du côté néandertalien de la muraille, notamment sur sorte d’habitat collectif n’étant pas sans évoquer les constructions des insectes sociaux.

Fable uchronique au trait sympathique et sans chichis, Mégafauna apparaît donc comme un miroir de notre histoire, où finalement Néandertalien comme Sapiens, en dépit de leurs différences, restent soumis aux impératifs de la survie et de la politique.

Plus d’information ici.

Mégafauna – Nicolas Puzenat – Éditions Sarbacane , mars 2021

Karmen

Ange de la mort au service de la Karma Corp, Karmen ne partage pas le zèle de ses collègues, obsédés par le culte du rendement et la culture du bonus. En dépit des nouvelles règles, plus conformes à la modernité, elle reste un esprit frondeur, attaché aux droits des défunts, s’efforçant de rendre leur transit plus « humain ». Catalina est une jeune étudiante un tantinet inhibée et égocentrique, enfermée dans une amitié d’enfance tardant à se transformer en relation amoureuse. Autrui a toujours été un paramètre qu’elle s’est ingéniée à effacer, le réduisant à un bruit de fond supportable. Peine de cœur oblige, elle se taille les veines, préférant l’oubli définitif au néant social qu’elle imagine par égoïsme. Un choix n’étant pas du goût de Karma. Entre l’ange de la mort et sa mission, se noue alors un dialogue tentant de faire mentir le destin.

Même si j’en lis beaucoup, je ne chronique guère de bandes dessinées sur ce blog. À tort ou à raison ? Ce n’est pourtant pas l’envie qui me manque, plutôt le vocabulaire graphique et la culture nécessaire à la mise en perspective. Je fais cependant quelques entorses à la règle lorsqu’une histoire me chatouille l’œil et me titille l’esprit. Guillem March est un dessinateur espagnol ayant un certain succès. Influencé par Neal Adams (je ne connais pas du tout), Jean-Pierre Gibrat et Milo Manara (je connais plus), Wikipedia relève de surcroît qu’il est l’auteur de quelques titres notables, notamment du côté des comics. N’étant pas vraiment un fan du Batverse, j’avoue qu’il est passé un peu sous mon radar. Karmen me pousse à combler cette lacune.

L’histoire ne brille certes pas pour son originalité. Un ange de la mort venu cueillir l’âme d’un défunt, s’attachant finalement à l’objet de sa mission plutôt qu’à son terme, sur fond de quiproquo romancé, on a déjà vu cela à de multiples reprises. Coucou Wim Wenders et Les ailes du désir ! Mais bon, pourquoi pas. Et puis, avec sa combinaison squelette et son côté sale gosse, Karmen a de quoi séduire (ou exaspérer). Elle pourrait sans doute rejoindre les Birds of Prey sans coup férir, ayant le profil adéquat. À vrai dire, c’est surtout la virtuosité du trait qui emporte l’adhésion, les plongées et contre-plongées virevoltantes, le dynamisme du découpage et la poésie de certaines scènes. Et tout cela, avec un personnage féminin se baladant à poil les trois-quarts de l’histoire, sans que cela ne soit aucunement impudique ou gynécologique. En gros, sensuel sans être sexuel. Avec son air ingénu et sa banale médiocrité, Catalina apparaît d’ailleurs comme l’angle mort le plus intéressant de cette bande dessinée. L’évolution de son regard sur autrui et sur elle-même constitue le fil rouge du récit, donnant au lecteur un aperçu du mal être adulescent.

Bref, Karmen mérite plus qu’un coup d’œil, surtout toute la première partie qui est d’ailleurs une longue déclaration d’amour à Palma de Majorque, la ville natale de Guillem March. Avis aux amateurs.

Karmen – Guillem March – Éditions Dupuis, septembre 2020

Watchmen : Now

Poète, comédien et écrivain, Aurélien Lemant ne rechigne pas à partager ses passions dans de courts et denses essais. Après Philip K. Dick, Maurice G. Dantec et Blue Öyster Cult, il nous livre le fruit de ses cogitations sur les comics super-héroïques et plus particulièrement sur le roman graphique Watchmen.

Découpé en neuf chapitres précédés d’une préface de Nicolas Tellop et d’un court prologue, Watchmen : Now propose une réflexion axée sur la notion de temporalité dans la bande dessinée, sur la mort de Dieu (et du super-héros), sur l’ambiguïté intrinsèque de la figure super-héroïque et sur son érotisation. Plus précisément, il s’intéresse aussi aux thématiques sous-jacentes de Watchmen, à son rapport au réel, à l’Histoire (les années 1980), au caractère prosaïque du quotidien et à l’univers des comics super-héroïques.

L’essai est en effet bien davantage qu’une étude de l’œuvre majeure d’Alan Moore et Dave Gibbons. Il s’apparente plus sûrement à une analyse de la culture populaire au sens large. Aurélien Lemant s’efforce ainsi de contextualiser l’opus majeur du duo britannique, évitant l’écueil du panégyrique, mais aussi le registre de la diatribe vers lequel le culte dont jouit Moore dans le milieu pourrait le pousser. Il tente de révéler la signification de Watchmen dans l’œuvre de l’auteur de Northampton et dans l’histoire des comics. En quoi est-elle révélatrice de l’évolution du genre super-héroïque ? En quoi se révèle-t-elle un jalon important dans la conception cyclique de l’univers des super-héros ? Et si Watchmen achève le mythe super-héroïque, c’est pour mieux l’ouvrir vers d’autres horizons. History/stories repeating.

Arrivé au terme de Watchmen : Now, on a presque envie de dire que l’essai d’Aurélien Lemant est trop court. Le format le contraint en effet à densifier son propos jusqu’à l’asphyxie. Il parvient pourtant à atteindre son objectif, invitant les éventuels curieux à la relecture de l’œuvre de Moore et Gibbons.

Watchmen : Now – Dieu, comics et super-héros de Aurélien Lemant – Aedon Productions, octobre 2019

La Loterie

Tiré de la nouvelle de Shirley Jackson, La Loterie retranscrit de manière très graphique le texte glaçant de l’autrice américaine dont on a pu relire la prose récemment chez Rivages. Bien connu pour sa collaboration sur les adaptations de Ellroy (Le Dahlia Noir) et Thompson (Nuit de Fureur) mais aussi pour ses illustrations, j’ai encore le souvenir de ses couvertures pour la série « Le poulpe », Miles Hyman rend ici un hommage respectueux à la nouvelle de sa grand-mère.

De l’œuvre de son aïeule, il tire une adaptation sèche, dépourvue d’afféteries, où le texte se réduit à la portion congrue. Le dessinateur opte pour une interprétation visuelle, laissant percoler l’atmosphère délétère de la nouvelle au travers d’un coup de crayon au trait naturaliste. Les rues, le village et les fermes, posés là comme un décor, exhalent un sentiment d’inquiétude pesant. Les personnages cadrés à l’américaine, en plan large ou en gros plan renforcent cette impression d’angoisse latente où l’apparente normalité masque une réalité bien plus sinistre. Les regards, les mines soupçonneuses et les visages burinés en disent en effet plus long que les mots sur le drame qui se dessine sous nos yeux.

Du style de Miles Hyman, on retiendra surtout une esthétique qui n’est pas sans rappeler Edward Hopper, mais aussi le découpage très cinématographique, mariant le champ et le contre-champ avec virtuosité, et montrant un goût certain pour les poses hiératiques. Bref, avec La Loterie le dessinateur propose une interprétation très esthétisante de l’œuvre de sa grand-mère. De quoi donner envie de s’y replonger et de (re)découvrir la source d’inspiration de nombreux auteurs de fantastique contemporain.

Une envie à prolonger avec le numéro 99 de la revue Bifrost consacrée à l’autrice, histoire d’apprécier le travail d’une artisane douée pour la fusion de l’étrangeté et du quotidien. Qu’on se le dise !

La Loterie (d’après Shirley Jackson) de Miles Hyman – Éditions Casterman, 2016 (roman graphique traduit de l’anglais [États-Unis] par Juliette Hyman)

L’Exilé

Hallstein « l’Islandais » a été banni par l’Althing après avoir tué son ami Hrafn. Sept ans plus tard, au terme d’un exil accompli comme mercenaire en Irlande et en Grande-Bretagne, il revient au pays avec deux compagnons, persuadé d’y retrouver son père. Mais, celui-ci est mort, laissant sa ferme à son épouse Solveig et à son fils Ottar. En dépit des droits de sa belle-mère et de son demi-frère sur le domaine, il ne se résout pourtant pas à abandonner son héritage, une terre riche en arbres dont le bois très rare sur l’île vaut argent. La ferme est également convoitée par Einar, le frère d’Hrafn, qui entend bien épouser Solveig pour accroître sa puissance et souhaite toujours tirer une vengeance sanglante de la mort de son frère, malgré la décision de l’Althing. Autant dire que le retour d’Hallstein ne s’annonce pas sous les meilleurs augures…

Histoire de changer de médium, j’ai profité de l’été pour découvrir un roman graphique édité par les classieuses et confidentielles éditions Anspach. Bien m’en a pris, comme on va le voir, mais compte tenu de mon engouement pour le sujet, je ne prenais pas un grand risque. Erik Kriek est un auteur néerlandais, guère connu dans nos contrées. Si je ne m’abuse, on lui doit l’adaptation de nouvelles de H.P. Lovecraft (L’Invisible et autres contes fantastiques, paru chez Actes Sud/l’An 2). Passionné par les sagas et l’Islande, il a cherché ici à transmettre cette passion sous la forme d’un récit de vengeance familiale sur fond de lutte pour le pouvoir, de paganisme et de sorcellerie. Et, à mon sens, il a parfaitement réussi.

Nous sommes maudits, mon frère ! Je suis devenu ton assassin. Puisse nul ne jamais l’oublier : implacable est le jugement des nornes.

Marqué du sceau de la fatalité, de la culpabilité et des représailles familiales, L’Exilé déroule un crescendo dramatique assez bluffant que n’auraient pas désavoués les auteurs des sagas islandaises. Le roman graphique raconte le retour d’un guerrier viking sur sa terre natale après sept années d’exil. Le bonhomme espère avoir fait table rase de son passé de violence, en dépit des cauchemars sanglants qui le hantent encore et qui constituent autant de flash-back sur les faits qui ont conduit à son bannissement. Mais, si le temps a modifié sa nature impétueuse, il n’en va pas de même pour ceux qu’il a laissé derrière lui. Bien au contraire, les haines recuites et l’appétit de vengeance ont prospéré, se conjuguant aux convoitises des uns et des autres.

Soucieux de vraisemblance, Erik Kriek reconstitue assez fidèlement les mœurs, la vie  des fermiers et les traditions de l’Islande du Xe siècle, montrant ainsi la qualité de ses connaissances. Il livre d’ailleurs ses sources et un bref lexique en fin d’ouvrage pour attester de sa documentation. Et s’il triche un tantinet avec l’histoire, il ne craint pas de l’affirmer. Après tout, c’est ce qui rend aussi la fiction amusante. Bref, L’Exilé a de quoi réjouir l’amateur de la civilisation scandinave. Un peu moins celui qui s’attend à lire une histoire manichéenne jalonnée des poncifs habituels sur la furie des hommes du Nord. Bien au contraire, le récit lorgne davantage vers la description naturaliste et authentique d’un mode de vie attaché à l’essentiel. Une tragédie dont le dénouement appelle un éternel recommencement.

D’un point de vue graphique, L’Exilé touche au sublime. La bichromie, un dégradé de gris et de rouge sanguin pour les visions cauchemardesques, l’usage de contrastes très appuyés pour souligner les traits burinés des visages, contribuent ainsi à magnifier les paysages de l’Islande, de ses côtes sauvages où nichent les macareux, aux landes de pierre survolées par les corbeaux, en passant par les forêts de bouleaux étiques. Un aspect spectaculaire qui pousse à la contemplation et où l’homme se trouve réduit à une place minuscule et précaire.

Pour toutes ces raisons, L’Exilé me semble une lecture hautement recommandable dont le graphisme et l’histoire ne peuvent que réjouir l’amateur de sagas scandinaves.

L’Exilé de Erik Kriek – Éditions Anspach, juin 2020 (roman graphique traduit du néerlandais par Philippe Nihoul)

Alpha… directions

Premier volet d’une trilogie en quatre volumes intitulée « Le Grand Récit », Alpha… directions est un projet qui me fascine par sa démesure. Né outre-Rhin sous le crayon de Jens Harder, le présent livre a l’ambition de traiter de l’Histoire de la vie sur Terre, depuis ses origines jusqu’à l’apparition des hominidés. Découpé en deux volumes, Beta… civilisations devrait traiter de l’évolution de l’Homme (pour l’instant, seul le premier est paru). Quant à Gamma… visions, il est prévu que l’ouvrage imagine les voies d’un futur possible pour l’espèce humaine. D’ores et déjà, affirmons sans ambages que cette œuvre-monstre est appelée à devenir une référence dans les domaines de la vulgarisation scientifique et de la bande-dessinée. Assertion non négociable.

Jens Harder n’est pas inconnu des lecteurs de la collection L’An 2 où on a pu déjà découvrir sous son crayon plusieurs autres bandes dessinées. Pour n’en citer que deux, évoquons rapidement La cité de Dieu, immersion profonde dans le quotidien de Jérusalem, et Léviathan, rêverie aquatique s’inspirant en vrac de Moby Dick, Milton et Hobbes. Troisième ouvrage de l’auteur berlinois, Alpha… directions semble d’une ampleur supérieure, convoquant rien moins que quatorze milliards d’années d’évolution et de représentations de ce processus, du Big Bang à nos jours. Si l’entreprise paraît relever de la gageure, le risque de perdre le lecteur est proportionnel à la vastitude du champ narratif et à la documentation nécessaire pour lui conférer sa substance. Sur le premier point, reconnaissons tout de suite que les cinquante premières pages sont d’une abstraction un tantinet rebutante. Jens Harder relève pourtant le défi avec une aisance étonnante, produisant 350 pages globalement passionnantes sur le Grand Récit de la Vie, pour paraphraser Michel Serres. Un récit qu’il est possible de lire dans un sens comme dans l’autre, comme le dessinateur allemand le précise malicieusement en fin d’ouvrage dans une note à destination des lecteurs de Manga.

Sans négliger les impasses évolutives, le dessinateur nous invite ainsi à suivre l’itinéraire de la vie à travers les multiples voies et bifurcations qu’elle a emprunté pour se développer et prospérer sur Terre. Recyclant l’abondante iconographie tirée de la recherche scientifique, il fait appel aux ressources de la cosmologie, de la physique, de la chimie, de la biologie moléculaire, de la paléontologie et de l’archéologie, pour donner vie et sens à ce parcours, tirant du discours académique un récit dynamique dont le graphisme stylisé et la bichromie ne sont pas sans évoquer ceux des planches d’Histoire naturelle. On assiste ainsi au spectacle chaotique de la naissance de l’univers puis de la Terre, creuset d’une vie proliférante qui croît, s’efface ou s’adapte durant des éons. Et cela avec une fluidité et une lisibilité imposant le respect.

En contrepoint de ce récit, Jens Harder convoque une imagerie tirée de l’imagination humaine, convoquant les ressources des diverses mythologies, religions et créations populaires. Leur fantaisie introduit un parallèle décalé et anachronique, entrant en résonance avec l’exposé didactique de l’évolution. D’une façon troublante, les nombreuses représentations de cet imaginaire foisonnant semblent parfois très proches de la réalité établie scientifiquement. Dans ses choix narratifs, l’auteur allemand ne s’autorise que peu d’écarts. La chronologie des événements est respectée à la lettre, donnant lieu à des premières pages vierges ou presque. Le texte est réduit à la portion congrue dans un récit démarrant sans préambule, et dont le déroulement est à peine rompu par quelques rappels chronologiques succincts. A l’opposé, le graphisme se révèle pointilleux, riche en fioritures et textures, enrichi par une mise en page  semblant faire appel à une sorte d’inconscient collectif, ou du moins à une connaissance étendue des phénomènes naturels et culturels. S’il ne prétend pas à la plus complète exhaustivité, Jens Harder fait ainsi œuvre à la fois de vulgarisateur, de philosophe (naturaliste, bien entendu) et d’artiste. Chaque page vient en effet nous rappeler que si l’homme se (re)présente comme le terme de l’évolution, il n’est en fait que le produit d’un extraordinaire hasard. En somme, peu de chose au regard du Grand Récit de la Vie.

Alpha… directions nous abandonne à l’aube de l’Humanité. Reste à découvrir les premiers pas de nos ancêtres, des hominidés aux balbutiements des premières civilisations historiques. D’aucuns diront peu de choses au regard des temps géologiques. Comptons sur Jens Harder pour rendre le sujet passionnant. À suivre donc avec le premier tome de Beta… civilisations.

Alpha… directions de Jens Harder – Éditions Actes Sud / L’An 2, Janvier 2009 (traduit de l’allemand par Stéphanie Lux)

Révolution I. Liberté

« Liberté » est le premier volet d’une chronique en trois tomes consacrée à la Grande Révolution, autrement dit la Révolution française. Florent Grouazel et Younn Locard ne choisissent pas la facilité en s’attachant à cet événement majeur de l’histoire de France. Mettant fin à l’Ancien régime, son souvenir détermine en effet la conduite de la politique nationale pour de nombreuses années, alimentant de nombreux combats individuels et collectifs, y compris à l’étranger. Réactivée par la relecture de François Furet venue s’opposer à l’interprétation marxiste, sa mémoire a fait l’objet d’une multitude de manifestations spectaculaires à l’occasion de la commémoration du bicentenaire, événement médiatique supposé sanctuariser dans une forme de communion républicaine et universelle, non exempte de voix dissonantes, l’héritage révolutionnaire.

Avec un récit foisonnant et polyphonique, où le premier rôle est surtout donné au peuple, de la canaille de la plus basse extraction aux aristocrates poudrés de la Cour, en passant par les besogneux, les anonymes et autres seconds couteaux d’un événement dont ils peinent tous à saisir l’ampleur, Grouazel et Locard dressent le portrait d’une société en proie à l’effervescence politique, tiraillée par une faim tenace de changement et par l’incertitude de la disette. « Liberté » annonce ainsi une fresque politique et sociale qui, à l’instar de 14 juillet de Eric Vuillard, entend dépeindre la Révolution dans sa multitude, son caractère spontané, chaotique et intrinsèquement violent.

« Liberté », le premier volet de Révolution couvre la période d’avril à octobre 1789, de la répression des émeutes de Réveillon au retour forcé du roi à Paris, sous la pression du peuple. Pendant que les États généraux devenus Assemblée nationale s’enivre de motions et de déclarations d’intention inspirées par les idéaux des « Lumières », on s’immerge dans le hors champ historique, épousant les points de vue de plusieurs personnages dont on suit le parcours individuel au sein du tumulte collectif. Celui d’un pamphlétaire virulent, opposé aux idées des députés du tiers état et partisan d’une répression violente. Celui d’un noble breton, candide débarqué dans la capitale et bien malgré lui propulsé au cœur des émeutes. Celui d’un philosophe anglais pétri de l’esprit des « Lumières ». Celui d’une gamine des rues ayant érigé la débrouillardise comme vertu cardinale pour survivre au cœur d’une précarité inimaginable. Grouazel et Locard nous ballade ainsi de Paris à Versailles, mettant en scène la foule versatile, sans cesse tiraillée par la faim, forcément dangereuse puisque rendue enragée par la morgue de l’aristocratie attachée à ses privilèges et par le jeu des spéculateurs et financiers dont le mur murant Paris rend Paris murmurant. Une populace prompte à s’emporter, soumises aux rumeurs et aux provocations des agitateurs, loin d’être à l’unisson, mais qui pourtant se découvre peu à peu une conscience politique rudimentaire. Bien entendu, on croise aussi les figures mémorables Mirabeau, Barnave, Marat et d’autres, mais elles restent ici un arrière-plan historique. L’essentiel de la scène est occupé par le peuple et son désir désordonné de justice sociale.

Documenté, recelant une foultitude de détails truculents et authentiques, d’anecdotes paillardes et gaillardes, animé d’une gouaille réjouissante, enrichie par le trait nerveux de Florent Grouazel, toutes ces qualités font de « Liberté » un must-read. Une réussite justement récompensée par un Fauve d’Or du meilleur album à Angoulême. A suivre avec « Égalité ».

Révolution I. Liberté de Florent Grouazel et Younn Locard – Éditions Actes Sud, collection « L’An 2 », janvier 2019

Bienvenue aux Terriens – Douglas Ferblanc et Vaseline agents spatiaux-spéciaux

Un peu de nostalgie, certes réveillée par une bien mauvaise nouvelle, le décès de René Pétillon, auteur des jours du calamiteux détective Jack Palmer, mais aussi du Baron noir et d’une série d’histoires courtes à haute teneur en science dérision, parue jadis dans Pilote, Métal Hurlant et en album. Souvenons-nous…

Si vous en avez marre des aventures de ces prétendus agents spatio-temporels de pacotille, j’ai nommé Valérian et Laureline, une alternative existe en matière de héros cosmiques inoxydables. D’aucuns auront bien sûr reconnu Douglas Ferblanc et son assistante et concubine notoire Vaseline.

Plus sérieusement pour les adeptes d’humour décalé et d’auto-dérision, René Pétillon a, en son temps, scénarisé et dessiné cette série jubilatoire (en tout cas, elle me fait bien rire).
Certes, ce que propose le dessinateur est graphiquement simple, voire minimaliste. Noir et blanc pour des aventures hautes en couleur, cela peut paraître un choix restrictif.
Mais, pourquoi bouder son plaisirs, surtout lorsque l’humour frappe là où ça démange. Je parle des zygomatiques, petits fripons.

Bienvenue aux Terriens se compose d’une série de six récits. Dans Piège dans le Cosmos !!, nos courageux héros sont dépêchés dans la zone de Bretzelgeuse pour enquêter sur la mystérieuse disparition de plusieurs astronefs. Dans Espions sur Pluton !, nos téméraires agents sont chargés d’une délicate mission d’espionnage sur Pluton. Dans Mission sur Saturne !, nos féroces soldats sont missionnés sur Saturne en qualité d’ambassadeurs afin d’éviter une guerre interplanétaire. Dans Transmigration sur Hyperion !!, nos glorieux foudres de guerre traquent un dangereux espion hyperiens qui ne perd rien pour attendre. Dans Courrier pour Jupiter !, nos généreux donateurs de leur temps pour la paix dans le monde doivent accompagner la transition démocratique dans l’odieuse monarchie de Jupiter. Dans Mission sur Terra !, nos inexorables limiers sont déplacés temporellement en 1981 afin de ramener une jeune fugueuse.

Florilège de mutants grotesques et d’extraterrestres pulpeuses, les aventures de Douglas Ferblanc et Vaseline font montre d’un goût affirmé pour l’humour décalé, le nonsense et sans doute aussi un peu d’esprit potache. Vêtus et casqués comme des motards, voyageant en lave-linge ou en super fusée géante à quinze réacteurs (et ceci même pour effectuer un voyage de 500 mètres), le brun Douglas et la blonde Vaseline ne perdent à aucun moment leur prestance, prouvant si nécessaire que le ridicule ne tue pas. Même dans le futur.

Une curiosité à lire, le sourire en coin.

Bienvenue aux Terriens : Douglas Ferblanc et Vaseline agents spatiaux-spéciaux de René Pétillon – Éditions Dargaud, 1982

Alix, tome 37 : Veni vidi vici

Tout gamin, je lisais Alix. C’était fête lorsqu’il s’agissait d’emprunter à la bibliothèque de la petite ville voisine un nouvel opus des aventures du gaulois romanisé et de son ami Enak. Le personnage inventé par Jacques Martin s’est ainsi inscrit durablement parmi les héros de ma jeunesse, aux côtés des Spirou, Astérix et autres Tintin. Accessoirement, une des raisons de mon goût pour l’Histoire vient sans doute des missions du duo, entre Orient et Occident, au service de César et pour la plus grande gloire de Rome. Mais tout cela remonte à une autre époque. Avant ma découverte de La rubrique à brac et de son humour glacé et sophistiqué. Tout cela ne me rajeunit pas, hélas.

Récemment, Valérie Mangin et Thierry Démarez ont entrepris de faire revivre Alix, trente années après ses précédentes aventures. Devenu un sénateur chenu et un tantinet désabusé, le personnage agit désormais pour le compte d’Auguste. De ces années de jeunesse, il garde une certaine nostalgie, même s’il y a perdu l’amitié d’Enak, déclaré mort au début du premier tome intitulé Les Aigles de sang. En mémoire de son ami, il a adopté son fils Khephren. Un choix qui lui complique la vie lorsqu’il part en mission pour le compte de l’imperator, tant le jeune garçon se montre impulsif et désobéissant. Le reboot du duo Mangin/Démarez mérite vraiment que l’on s’y arrête plus longuement. Il redessine de manière habile les perspectives narratives, apportant un ton plus sombre à la série, sans pour autant renoncer complètement à ses fondamentaux. Mais, revenons à l’album faisant l’objet du présent article.

46 avant J.-C., César a vaincu Pompée. Mais, l’ancien consul garde encore de nombreux partisans, prêts à en découdre afin de protéger la République contre celui qu’ils considèrent comme un tyran en puissance. En Orient, le roi du Pont Pharnace entend profiter de ce contexte de guerre civile pour restaurer son pouvoir sur la région, quitte à manipuler les sénateurs et les riches propriétaires effrayés par la perspective de la victoire définitive de César. Dépêchés à Samotase par le dictateur, Alix et Enak ont été chargés de collecter des manuscrits afin de compléter les collections de la bibliothèque qu’il souhaite créer à Rome. Mais les augures sont néfastes en cette année qui ne se termine pas, réforme du calendrier oblige, et nos héros ne se doutent pas qu’ils vont se retrouver au beau milieu d’un complot ourdis par les pompéiens avec l’aide de Pharnace.

Veni Vidi Vici semble renouer avec la bande dessinée originale. L’aventure saupoudrée d’un soupçon de mystère, le goût pour l’Histoire, la Grande, mêlé à une appétence pour l’anecdote et pour le hors-champs historique, tous les ingrédients de l’antique recette semblent réunis. Néanmoins, il semble bien difficile pour David B et Giorgio Albertini de reproduire exactement le trait et l’esprit de Jacques Martin. En fait, ce 37e album nous renvoie plutôt aux reprises d’Astérix et de Blake et Mortimer. Le premier degré inhérent à ces séries s’étant évaporé, la reprise cède la place à un exercice de style plus ou moins réussi. Ici, même si les auteurs se sont appliqués à restituer l’atmosphère de L’île maudite ou de La Tiare d’Oribal, on ne peut s’empêcher de ressentir la distanciation critique de David B et le caractère maladroit du trait de Giorgio Albertini, surtout visible dans la restitution des visages et dans les personnages secondaires.

Pour autant, Veni vidi vici démontre de réelles qualités résultant des choix narratifs et du traitement des personnages voulu par David B. Des options d’abord visibles dans les relations entre Alix et Enak. L’ami et fidèle compagnon ne peut en effet s’empêcher de commenter les décisions et actions du héros, se laissant aller plus d’une fois au sarcasme. Il manifeste une vraie indépendance d’esprit, tançant ouvertement les aristocrates et personnages qui le prennent pour l’esclave d’Alix. Le second rôle entend ainsi rappeler qu’il est également l’un des moteurs du récit. Ce 37e épisode des aventures d’Alix est également beaucoup plus sexué que la création originale de Martin. Le décolleté des matrones s’y montre plus lâche, dévoilant sans pudeur la chair et les poitrines. De même, au cours d’une promenade nocturne dans la ville de Samotase, nos héros croisent au détour d’une ruelle une prostituée dénudée. Mais surtout, Alix se prend d’une passion trouble pour une géante très court vêtue. Ce dernier personnage se révèle d’ailleurs fascinant, dévoilant une monstruosité n’étant pas sans rappeler certains des personnages cauchemardesques entraperçus dans les œuvres plus personnelles de David B. L’intrigue laisse en effet infuser les thématiques habituelles de l’auteur. Celles-ci sont perceptibles dans la violence furieuse des combats, culminant notamment pendant l’affrontement au cœur des catacombes de Samotase. De même, l’intrigue témoigne de son goût pour l’étrange, le bizarre et le grotesque, dans toute la démesure des représentations mentales et physiques. Quant au contexte, il lui permet d’exprimer sa passion pour l’Histoire, sans verser trop lourdement dans le didactisme, même si on le frôle au tout début du récit.

Bref, avec Veni vidi vici David B et Giorgio Albertini nous livrent un récit qui, s’il ne se montre pas toujours convaincant du point de vue du graphisme, se révèle toutefois astucieusement transgressif. Mon petit doigt me dit que les amateurs de classicisme adoreront le détester. (Et, il avait raison)

Alix, tome 37 : Veni vidi vici de David B. et Giorgio Albertini – Éditions Casterman, septembre 2018

Hammerfall

Les lecteurs de ce blog savent ô combien l’aventure viking, l’univers des sagas et la société scandinave me passionnent. Certes, pas au point de me laisser pousser la barbe et de sacrifier à quelque culte païen. Une passion ne se cantonnant pas uniquement aux terres nordiques, mais me faisant embrasser un vaste espace civilisationnel (barbarisme de rigueur), entre Baltique et Méditerranée, entre mythe et Histoire, voire entre monde païen et Chrétienté. Bref, comme l’escomptent les lecteurs de ce blog, je crains avoir perdu une fois de plus tout sens critique…

Bande dessinée issue des œuvres de Talijantic et Runberg, Hammerfall est ancré de plain-pied dans cette période. Du premier, la quatrième de couverture m’apprend qu’il a scénarisé « Orbitales », une série de S-F au graphisme attrayant dont les aventures ne sont pas sans rappeler un tantinet celles du duo Valérian et Laureline. Le second, je ne connaissais pas. Mais je dois confesser avoir été séduit par son trait inspiré de l’école franco-belge, je pense ici en particulier à la série « Les Héros cavaliers », lorsque Michel Rouge œuvrait au dessin. Dupuis ayant réédité les quatre épisodes de la série dans une intégrale bénéficiant d’un traitement de qualité et de quelques croquis dénotant d’effets de stylisation assez réussis, j’ai donc succombé sans coup férir.

Quid de l’histoire ? Fin du VIIIe siècle. Un raid des hommes du Nord aboutit au vol de reliques précieuses, jusque-là conservées précieusement au monastère de Jarrow. Ce forfait est le point de départ d’une saga épique, mettant en scène Charlemagne, un clan viking, sans oublier les dieux du panthéon nordique, scandinaves et germains confondus, et pour cause… On suit ainsi deux trames, l’une en terre scandinave, l’autre dans le royaume franc, où Charlemagne est confronté à une énième révolte saxonne.

Autant le dire tout de suite, je considère Hammerfall comme une grande réussite. Le fond comme la forme, l’Histoire comme la fiction, les deux auteurs restituent l’époque avec vraisemblance et talent. S’ils se veulent les plus proches possibles du fond historique (pas ou peu de fantasmes sur les vikings, les Saxons et les Francs), Runberg et Talijantic n’en oublient pas pour autant la forme, celle de la saga. Récit aventureux animé par la vengeance, les actes héroïques et une bonne dose de fatalisme, Hammerfall ne ménage que peu de répit au lecteur, laissant libre cours à une fantasy inspirée des mythes nordiques.

Ainsi, les divers acteurs historiques, mythiques et fictifs de cette série accomplissent-ils leur destin, leur propre récit se mêlant, voire se confondant, avec celui de la Grande Histoire. Seul bémol pour tempérer mon enthousiasme : un dénouement un tantinet bâclé. Pourtant, la matière ne manquait pas pour conférer à l’histoire de Runberg et Talijantic l’ampleur dramatique lui faisant défaut.

Hammerfall de Boris Talijantic et Sylvain Runberg – Editions Dupuis, mars 2012