J’ai tué le soleil

Depuis ses débuts dans Ferraille illustré, en passant par l’adaptation trash du Pinocchio de Collodi, je garde l’œil ouvert sur l’œuvre de Winshluss. Certes, le dessinateur a connu des hauts et des bas, mais le bonhomme reste suffisamment surprenant pour que l’on surveille ses publications. Et, je crois n’avoir pas eu tort. J’ai tué le soleil relève du post-apo. Un fait n’en faisant pas a priori un gage de nouveauté. Le créneau est même encombré par tout un tas de trucs et de redites, où l’imagerie de l’apocalypse Z côtoie des classiques de la littérature de genre. Dans ces conditions, difficile de surprendre ou de faire preuve d’originalité. Winshluss y parvient pourtant, instillant cet humour noir que l’on apprécie tant chez lui.

Adonc, comme d’habitude, l’humanité a été éradiquée. Un virus mortel, pour ne pas dire un méta virus, lui a fait la peau, ne laissant que peu de chance aux bons sentiments. Le cadre est bien connu, le cinéma, les séries et l’air du temps s’en étant fait ses pourvoyeurs sur les écrans. Les survivants se comptent sur les doigts de la main. Et, comme la civilisation a disparu en même temps que l’État, la violence légitime est désormais l’apanage de tout ceux possédant une arme et l’absence de scrupule qui va avec. Le chacun pour soi prévaut, ouvrant un boulevard à la méfiance, à la défiance et à l’instinct de prédation. Rien de neuf sous le soleil. Ah si ! Il est mort. Du moins, pour Karl, son meurtrier. Le bougre s’est réveillé dans un charnier, une plaie à la tête, un trou dans la mémoire. Son passé est une page vierge, une absence encombrante avec laquelle il lui faut bien composer. Un terrain vague à parcourir, seul. Le monde est mort. Il ne peut compter sur personne. Peu importe, un homme sans passé a forcément un avenir.

Si vous aviez encore quelque espoir sur le devenir de l’humanité, J’ai tué le soleil va le tuer dans l’œuf. Grande réussite, tant du point de vue narratif que graphique, le présent ouvrage démontre que le Winshluss de Ferraille illustré ne s’est pas embourgeoisé avec l’âge. Bien au contraire, il a mûri, transformant son goût pour la provocation trash en regard désabusé sur notre monde et sur les existences falotes qui en peuplent ses recoins. Une fois de plus, son trait brut et appuyé, à la limite de l’esquisse, fait merveille, soulignant les regards et les visages, accentuant les émotions et la tension. Quelques rares touches de couleur brute apportent un peu de chaleur, de vie, comme un répit dans la dérive de Karl et le retour progressif de sa mémoire dans un monde revenu à un état de nature non exempt de danger. Individu mutique, ne s’adressant qu’à lui-même, le bougre erre dans les décombres de notre société et de sa mémoire, accomplissant un voyage intérieur jusqu’aux racines de la rage destructrice qui l’habite. On l’accompagne dans ce jeu de piste entre l’après, l’avant et le maintenant, découvrant un parcours construit comme une série de séquences qui viennent s’imbriquer peu-à-peu telles les pièces d’un puzzle afin de faire sens.

Sans chercher à déflorer le dénouement, contentons-nous de dire que J’ai tué le soleil est une grande réussite, une histoire plus noire que vous ne le pensez.

J’ai tué le soleil – Winshluss – Éditions Gallimard, « Bandes dessinées hors collection », mai 2021

Élise et les Nouveaux Partisans

Indépendamment du soin qu’il apporte au décor, mêlant habilement abréviation graphique et détail authentique, indépendamment de la virtuosité narrative qu’il déploie dans chaque récit, j’apprécie énormément Jacques Tardi pour l’attachement viscéral qu’il témoigne à ceux que l’on surnomme les damnés de la Terre dans le célèbre chant révolutionnaire. Que ce soit dans la chronique familiale autobiographique, la veine feuilletoniste, l’adaptation de roman noir ou le récit historique, l’auteur ancre/encre son dessin dans le milieu populaire, se faisant le narrateur de cette mémoire des vaincus, éminemment foutraque et généreuse dans ses colères, y compris dans les pires excès.

Élise et les Nouveaux Partisans illustre à merveille cette manière, cette constance et fidélité dans l’engagement, traitant du gauchisme pendant les années 1960-70 que d’aucuns qualifiaient de maladie infantile du communisme. Une gauche à laquelle on adjoignait pas encore l’adjectif radical, mais une gauche déjà en lutte contre toutes les formes de racisme, de sexisme et d’injustice sociale. Des militants hélas trahis dans leurs idéaux, en proie à la frustration, la déception et une certaine amertume ayant poussé certains au renoncement ou au terrorisme. Rien de neuf sous le soleil… Mais, l’avenir n’est-il pas gros des révoltes des exploités du présent, même si c’est dur ?

Coécrit avec Dominique Grange, le présent ouvrage puise librement dans l’expérience personnelle de la compagne de Tardi à qui l’on doit la dédicace de l’ouvrage, le titre inspiré d’une chanson composée par elle-même et la courte postface. Élise, c’est elle. Jeune chanteuse lyonnaise montée à Paris pour tenter sa chance, rattrapée au moment de la poussée contestataire de mai 1968 par son passé de militante, né sur le terreau fertile de la Guerre d’Algérie. Opposée au retour à la normale, Élise sacrifie sa carrière dans le show-biz, optant pour la lutte sociale. Elle rejoint d’abord le Comité révolutionnaire d’action culturelle qui œuvre dans les usines en grève avant de sillonner la France rurale pour y expliquer la révolution. Elle rallie ensuite les « établis », ces militants maoïstes de la Gauche prolétarienne ayant choisi de travailler en usine afin de dépasser les préjugés de classe. Mais, si elle partage leur motivation et combat contre le Capital, elle ne connaît guère les préceptes du Petit Livre rouge, préférant la fraternité à l’endoctrinement idéologique, ce qui lui vaut quelques déconvenues et critiques de la part de camarades trouvant qu’elle épouse la cause du peuple de manière trop littérale. Car Tardi et Grange ne sont pas dupes des manipulations des uns et des autres. Celles du FLN envoyant les travailleurs algériens se faire matraquer par les CRS. Celles d’une Gauche finalement plus attirée par le pouvoir que par la révolution sociale. Ils n’épargnent évidemment pas ces nouveaux partisans devenus ensuite nouveaux profiteurs du système.

Le principal ennemi reste cependant l’État, le Capital et ses serviteurs zélés, les flics, qu’ils n’exonèrent pas de leur responsabilité dans des violences ne datant pas hélas des manifestations contre la loi El Khomri ou des protestations des gilets jaunes. Après la dissolution de la Gauche prolétarienne, Élise passe par le Secours rouge avant d’être arrêtée pendant une manifestation et condamnée à un mois de prison pour coups, blessures et injures à représentants de la force publique. Rien de neuf sous le soleil, on vous dit. Ce fait et l’assassinat du militant Pierre Overney la pousse dans la clandestinité au sein de la Nouvelle Résistance populaire, puis vers le courant libertaire, après l’auto-dissolution de l’organisation maoïste, au grand dam de ses militants de base.

Élise et les Nouveaux Partisans apparaît ainsi comme un ouvrage précieux, généreux, sincère et lucide. Un témoignage de l’intérieur sur le mouvement gauchiste entre 1968 et 1975. Une œuvre salutaire mettant en lumière les angles morts des Trente Glorieuses, tout en apportant une contribution personnelle à l’histoire populaire française dont les combats passés font étrangement échos aux luttes présentes.

Élise et les Nouveaux Partisans – Jacques Tardi & Dominique Grange – Éditions Delcourt, novembre 2021

Les Contes de la Pieuvre

Il m’aura fallu du temps pour décider de chroniquer « Les Contes de la Pieuvre ». Non parce que la série dessinée et écrite par Gess ne le méritait pas, mais parce que je ne pensais pas avoir d’avis pertinent et suffisamment informé pour disserter sur le projet de l’auteur. La parution du troisième épisode me pousse finalement à sortir de ma zone de confort.

Sans doute plus connu pour sa contribution à Carmen McCallum, cyber-polar vitaminé que j’ai suivi au début avec une certaine constance avant de me lasser, Gess a surtout attiré mon regard avec La Brigade Chimérique, fresque superhéroïque bien de chez nous, coécrite par Serge Lehman et Fabrice Colin. « Les Contes de la Pieuvre » n’est d’ailleurs pas sans évoquer cette seconde œuvre, même si l’atmosphère tient davantage du fantastique que du merveilleux scientifique. Gess ne cache pas avoir investi le fruit de ses recherches pour La Brigade Chimérique, notamment la documentation rassemblée sur le Paris de la Belle Époque et du début du XXe siècle, dans cette série prévue pour comporter six épisodes.

À la manière d’un roman feuilleton, chaque volume retrace l’histoire d’un personnage doté d’un talent lui conférant le pouvoir surnaturel d’agir sur son existence et celle d’autrui. Mais, si un grand pouvoir implique une grande responsabilité chez Marvel, dans le Paris de la Pieuvre, les choses sont un tantinet différentes. L’organisation criminelle tentaculaire qui donne son nom à l’auberge lui servant de quartier général, veille en effet à conserver son emprise malfaisante sur la ville, en contrôlant les talents et en les détournant à son profit.

Inscrit dans un décor populaire et fantastique, « Les Contes de la Pieuvre » s’attache dans chaque épisode à un personnage particulier, brossant petit-à-petit un portrait impressionniste et interlope de la capitale française. Des destins souvent contrariés et tragiques. La malédiction de Gustave Babel nous confronte ainsi au destin d’un tueur polyglotte voyant les cibles de ses contrats mourir avant qu’il ne puisse les exécuter. Ce coup du sort incompréhensible le pousse à l’introspection, le confrontant à ses propres démons. Un destin de trouveur permet de lier connaissance avec Émile Farges, un policier à qui il suffit de jeter un caillou sur un plan pour trouver la personne ou la chose à laquelle il pense. Un talent bien utile que La Pieuvre va s’empresser de détourner en enlevant épouse et enfants afin de contraindre l’inspecteur à l’obéissance. Dernier épisode en date de la série, Célestin et le Cœur de Vendrezanne nous plonge au plus près de l’organisation criminelle, en compagnie d’un jeune serveur au cœur pur, capable de voir au-delà des apparences et de ressentir les désirs de ses interlocuteurs. Autrement dit un discerneur. Un talent qui le place dans une situation périlleuse dans un milieu où prévalent le secret et la paranoïa.

Si chaque volume propose une histoire indépendante, la somme de leurs parties contribue à construire un univers de polar fantastique finalement très cohérent, gagnant même en épaisseur au fil des aventures. On retrouve ainsi des personnages communs à chaque épisode, les uns comme les autres revêtant une plus ou moins grande importance selon le récit où ils interviennent en arrière-plan. L’ombre de l’Histoire, la grande, plane également sur ces contes, notamment les traumatismes de la Commune insurrectionnelle et de la Première Guerre mondiale. Mais surtout, Gess redonne vie à tout un imaginaire populaire, puisant son inspiration dans l’univers criminel du roman feuilleton et dans les dangereuses visions du fantastique. Il peuple les angles morts de Paris avec une faune inquiétante de personnages attachées au crime ou à la Justice, montrant une certaine prédilection pour le premier. Les bandes d’Apaches prêts à suriner sur ordre, les anarchistes complotant pour renverser la bourgeoisie et petit peuple parisien des banlieues côtoient des personnalités aux talents extraordinaires. Le dangereux hypnotiseur dont la voix fait perdre toute volonté à ses victimes, les poussant au meurtre ou au suicide. Les Sœurs de l’Ubiquité, attachée à protéger les prostituées de leur maquereau et des clients trop violents. Les Coriaces, reconnaissables à leurs yeux rouges lorsque la rage destructrice s’emparent d’eux. Mais aussi des enjôleurs, des rebouteux, des renifleurs, des visionneurs et j’en passe. Sans oublier les maîtres de la Pieuvre : l’Œil, l’Ouïe, la Bouche et le Nez. Une multitude de personnages truculents, inquiétants, sans morale ou au caractère ambivalent contribue à l’étrangeté du récit mais aussi à sa contemporanéité, les thématiques sociales et politiques évoquées au détour des contes demeurant au final plus que jamais actuelles.

Série-concept habile, réfléchie et respectueuse de son matériau populaire, « Les Contes de la Pieuvre » se renouvelle avec bonheur à chaque épisode, proposant une alternative tout en nuance à la geste superhéroïque américaine. Un constat qui me rend de plus en plus impatient de lire la suite.

« Les contes de la Pieuvre » – Gess – Éditions Delcourt, collection « Machination » – 1. La malédiction de Gustave Babel, janvier 2017 – 2. Un destin de trouveur, avril 2019 – 3. Célestin et le Coeur de Vendrezanne, avril 2021

Mégafauna

Retour du côté de la bande dessinée, avec un titre pour lequel je ne regrette pas d’avoir jeté plus qu’un coup d’œil. Tout est foutu !

Mégafauna est une uchronie échafaudée sur une divergence guère courante, si je ne m’abuse. Nicolas Puzenat imagine en effet que les Néandertaliens ont survécu, se protégeant de leur envahissant cousin Sapiens sapiens en bâtissant une muraille cyclopéenne pour délimiter leur territoire. Moins nombreux mais d’une constitution plus solide que leur voisin, les Néandertaliens disposent aussi d’une technologie plus avancée sur certains points. N’ayant pas le même rapport à la nature, ils ont su préserver la faune et la flore pour le plus grand profit d’espèces préhistoriques comme le mammouth ou l’aurochs. Des milliers d’années plus tard, après avoir traversé la Préhistoire, l’Antiquité et le Moyen Âge, le statu quo perdure et les relations entre les deux humanités se réduisent toujours à l’affrontement ou au commerce, assurant à quelques principautés une suprématie fragile. En dépit de ses grandes compétences médicales, Timoléon de Veyres n’attend pas grand choses de l’avenir, si ce n’est un mariage arrangé dans l’intérêt de sa famille. Il ne s’attend surtout pas à être choisi par son oncle, personnage retors ayant usurpé le pouvoir au détriment de son propre père, pour accomplir une mission diplomatique chez les Nors. Le jeune homme timoré et curieux y voit l’opportunité d’étudier le peuple néandertalien afin de répondre à ses multiples interrogations à leur sujet.

Mégafauna tient à la fois de l’uchronie et du conte philosophique. Sur une trame classique, Nicolas Puzenat déroule un récit qui, s’il ne surprend pas par ses emprunts historiques (on va y revenir), interroge le lecteur sur des notions universelles, nous réservant même un twist final surprenant et pessimiste. Si la coexistence Néandertaliens/Sapiens ouvre les perspectives narratives, elle dessine aussi une géopolitique qui n’est pas sans rappeler celle du bassin méditerranéen aux époques médiévales et modernes, où Chrétientés et mondes musulmans se sont côtoyés pendant plusieurs siècles, s’affrontant ou échangeant marchandises et connaissances au profit de la politique intérieure des uns et des autres. Il en va de même pour les Nors et leur voisins méridionaux. Nicolas Puzenat ne cherche d’ailleurs pas à rendre l’une des humanités plus sympathique que l’autre. Néandertaliens comme Sapiens sont guidés par les mêmes impératifs de survie, usant des stratégies de la politique ou de la religion pour servir leurs desseins. L’ambivalence, la cruauté et la superstition prévalent partout, chaque peuple rejouant les habituels ressorts de la comédie humaine. Dans ce cadre, Timoléon apparaît comme un candide, un personnage naïf et curieux qui, au fil de l’aventure et de sa découverte du monde des Nors, fait surtout l’apprentissage d’une certaine forme de machiavélisme.

Côté graphisme, Nicolas Puzenat mêle la simplicité du trait lorsqu’il restitue les émotions des personnages ou caractérise leur physionomie différente, à un art du foisonnement quasi-pointilliste quand il dessine les paysages. Une manière de faire qui n’est pas sans rappeler la patte de Christophe Blain. Tout ceci stimule le regard, incitant le lecteur à prendre son temps, tout en suscitant un phénomène d’échos bienvenu avec le ton médiévalisant du récit. On relèvera enfin quelques belles trouvailles visuelles du côté néandertalien de la muraille, notamment sur sorte d’habitat collectif n’étant pas sans évoquer les constructions des insectes sociaux.

Fable uchronique au trait sympathique et sans chichis, Mégafauna apparaît donc comme un miroir de notre histoire, où finalement Néandertalien comme Sapiens, en dépit de leurs différences, restent soumis aux impératifs de la survie et de la politique.

Plus d’information ici.

Mégafauna – Nicolas Puzenat – Éditions Sarbacane , mars 2021

Karmen

Ange de la mort au service de la Karma Corp, Karmen ne partage pas le zèle de ses collègues, obsédés par le culte du rendement et la culture du bonus. En dépit des nouvelles règles, plus conformes à la modernité, elle reste un esprit frondeur, attaché aux droits des défunts, s’efforçant de rendre leur transit plus « humain ». Catalina est une jeune étudiante un tantinet inhibée et égocentrique, enfermée dans une amitié d’enfance tardant à se transformer en relation amoureuse. Autrui a toujours été un paramètre qu’elle s’est ingéniée à effacer, le réduisant à un bruit de fond supportable. Peine de cœur oblige, elle se taille les veines, préférant l’oubli définitif au néant social qu’elle imagine par égoïsme. Un choix n’étant pas du goût de Karma. Entre l’ange de la mort et sa mission, se noue alors un dialogue tentant de faire mentir le destin.

Même si j’en lis beaucoup, je ne chronique guère de bandes dessinées sur ce blog. À tort ou à raison ? Ce n’est pourtant pas l’envie qui me manque, plutôt le vocabulaire graphique et la culture nécessaire à la mise en perspective. Je fais cependant quelques entorses à la règle lorsqu’une histoire me chatouille l’œil et me titille l’esprit. Guillem March est un dessinateur espagnol ayant un certain succès. Influencé par Neal Adams (je ne connais pas du tout), Jean-Pierre Gibrat et Milo Manara (je connais plus), Wikipedia relève de surcroît qu’il est l’auteur de quelques titres notables, notamment du côté des comics. N’étant pas vraiment un fan du Batverse, j’avoue qu’il est passé un peu sous mon radar. Karmen me pousse à combler cette lacune.

L’histoire ne brille certes pas pour son originalité. Un ange de la mort venu cueillir l’âme d’un défunt, s’attachant finalement à l’objet de sa mission plutôt qu’à son terme, sur fond de quiproquo romancé, on a déjà vu cela à de multiples reprises. Coucou Wim Wenders et Les ailes du désir ! Mais bon, pourquoi pas. Et puis, avec sa combinaison squelette et son côté sale gosse, Karmen a de quoi séduire (ou exaspérer). Elle pourrait sans doute rejoindre les Birds of Prey sans coup férir, ayant le profil adéquat. À vrai dire, c’est surtout la virtuosité du trait qui emporte l’adhésion, les plongées et contre-plongées virevoltantes, le dynamisme du découpage et la poésie de certaines scènes. Et tout cela, avec un personnage féminin se baladant à poil les trois-quarts de l’histoire, sans que cela ne soit aucunement impudique ou gynécologique. En gros, sensuel sans être sexuel. Avec son air ingénu et sa banale médiocrité, Catalina apparaît d’ailleurs comme l’angle mort le plus intéressant de cette bande dessinée. L’évolution de son regard sur autrui et sur elle-même constitue le fil rouge du récit, donnant au lecteur un aperçu du mal être adulescent.

Bref, Karmen mérite plus qu’un coup d’œil, surtout toute la première partie qui est d’ailleurs une longue déclaration d’amour à Palma de Majorque, la ville natale de Guillem March. Avis aux amateurs.

Karmen – Guillem March – Éditions Dupuis, septembre 2020

Watchmen : Now

Poète, comédien et écrivain, Aurélien Lemant ne rechigne pas à partager ses passions dans de courts et denses essais. Après Philip K. Dick, Maurice G. Dantec et Blue Öyster Cult, il nous livre le fruit de ses cogitations sur les comics super-héroïques et plus particulièrement sur le roman graphique Watchmen.

Découpé en neuf chapitres précédés d’une préface de Nicolas Tellop et d’un court prologue, Watchmen : Now propose une réflexion axée sur la notion de temporalité dans la bande dessinée, sur la mort de Dieu (et du super-héros), sur l’ambiguïté intrinsèque de la figure super-héroïque et sur son érotisation. Plus précisément, il s’intéresse aussi aux thématiques sous-jacentes de Watchmen, à son rapport au réel, à l’Histoire (les années 1980), au caractère prosaïque du quotidien et à l’univers des comics super-héroïques.

L’essai est en effet bien davantage qu’une étude de l’œuvre majeure d’Alan Moore et Dave Gibbons. Il s’apparente plus sûrement à une analyse de la culture populaire au sens large. Aurélien Lemant s’efforce ainsi de contextualiser l’opus majeur du duo britannique, évitant l’écueil du panégyrique, mais aussi le registre de la diatribe vers lequel le culte dont jouit Moore dans le milieu pourrait le pousser. Il tente de révéler la signification de Watchmen dans l’œuvre de l’auteur de Northampton et dans l’histoire des comics. En quoi est-elle révélatrice de l’évolution du genre super-héroïque ? En quoi se révèle-t-elle un jalon important dans la conception cyclique de l’univers des super-héros ? Et si Watchmen achève le mythe super-héroïque, c’est pour mieux l’ouvrir vers d’autres horizons. History/stories repeating.

Arrivé au terme de Watchmen : Now, on a presque envie de dire que l’essai d’Aurélien Lemant est trop court. Le format le contraint en effet à densifier son propos jusqu’à l’asphyxie. Il parvient pourtant à atteindre son objectif, invitant les éventuels curieux à la relecture de l’œuvre de Moore et Gibbons.

Watchmen : Now – Dieu, comics et super-héros de Aurélien Lemant – Aedon Productions, octobre 2019

La Loterie

Tiré de la nouvelle de Shirley Jackson, La Loterie retranscrit de manière très graphique le texte glaçant de l’autrice américaine dont on a pu relire la prose récemment chez Rivages. Bien connu pour sa collaboration sur les adaptations de Ellroy (Le Dahlia Noir) et Thompson (Nuit de Fureur) mais aussi pour ses illustrations, j’ai encore le souvenir de ses couvertures pour la série « Le poulpe », Miles Hyman rend ici un hommage respectueux à la nouvelle de sa grand-mère.

De l’œuvre de son aïeule, il tire une adaptation sèche, dépourvue d’afféteries, où le texte se réduit à la portion congrue. Le dessinateur opte pour une interprétation visuelle, laissant percoler l’atmosphère délétère de la nouvelle au travers d’un coup de crayon au trait naturaliste. Les rues, le village et les fermes, posés là comme un décor, exhalent un sentiment d’inquiétude pesant. Les personnages cadrés à l’américaine, en plan large ou en gros plan renforcent cette impression d’angoisse latente où l’apparente normalité masque une réalité bien plus sinistre. Les regards, les mines soupçonneuses et les visages burinés en disent en effet plus long que les mots sur le drame qui se dessine sous nos yeux.

Du style de Miles Hyman, on retiendra surtout une esthétique qui n’est pas sans rappeler Edward Hopper, mais aussi le découpage très cinématographique, mariant le champ et le contre-champ avec virtuosité, et montrant un goût certain pour les poses hiératiques. Bref, avec La Loterie le dessinateur propose une interprétation très esthétisante de l’œuvre de sa grand-mère. De quoi donner envie de s’y replonger et de (re)découvrir la source d’inspiration de nombreux auteurs de fantastique contemporain.

Une envie à prolonger avec le numéro 99 de la revue Bifrost consacrée à l’autrice, histoire d’apprécier le travail d’une artisane douée pour la fusion de l’étrangeté et du quotidien. Qu’on se le dise !

La Loterie (d’après Shirley Jackson) de Miles Hyman – Éditions Casterman, 2016 (roman graphique traduit de l’anglais [États-Unis] par Juliette Hyman)

L’Exilé

Hallstein « l’Islandais » a été banni par l’Althing après avoir tué son ami Hrafn. Sept ans plus tard, au terme d’un exil accompli comme mercenaire en Irlande et en Grande-Bretagne, il revient au pays avec deux compagnons, persuadé d’y retrouver son père. Mais, celui-ci est mort, laissant sa ferme à son épouse Solveig et à son fils Ottar. En dépit des droits de sa belle-mère et de son demi-frère sur le domaine, il ne se résout pourtant pas à abandonner son héritage, une terre riche en arbres dont le bois très rare sur l’île vaut argent. La ferme est également convoitée par Einar, le frère d’Hrafn, qui entend bien épouser Solveig pour accroître sa puissance et souhaite toujours tirer une vengeance sanglante de la mort de son frère, malgré la décision de l’Althing. Autant dire que le retour d’Hallstein ne s’annonce pas sous les meilleurs augures…

Histoire de changer de médium, j’ai profité de l’été pour découvrir un roman graphique édité par les classieuses et confidentielles éditions Anspach. Bien m’en a pris, comme on va le voir, mais compte tenu de mon engouement pour le sujet, je ne prenais pas un grand risque. Erik Kriek est un auteur néerlandais, guère connu dans nos contrées. Si je ne m’abuse, on lui doit l’adaptation de nouvelles de H.P. Lovecraft (L’Invisible et autres contes fantastiques, paru chez Actes Sud/l’An 2). Passionné par les sagas et l’Islande, il a cherché ici à transmettre cette passion sous la forme d’un récit de vengeance familiale sur fond de lutte pour le pouvoir, de paganisme et de sorcellerie. Et, à mon sens, il a parfaitement réussi.

Nous sommes maudits, mon frère ! Je suis devenu ton assassin. Puisse nul ne jamais l’oublier : implacable est le jugement des nornes.

Marqué du sceau de la fatalité, de la culpabilité et des représailles familiales, L’Exilé déroule un crescendo dramatique assez bluffant que n’auraient pas désavoués les auteurs des sagas islandaises. Le roman graphique raconte le retour d’un guerrier viking sur sa terre natale après sept années d’exil. Le bonhomme espère avoir fait table rase de son passé de violence, en dépit des cauchemars sanglants qui le hantent encore et qui constituent autant de flash-back sur les faits qui ont conduit à son bannissement. Mais, si le temps a modifié sa nature impétueuse, il n’en va pas de même pour ceux qu’il a laissé derrière lui. Bien au contraire, les haines recuites et l’appétit de vengeance ont prospéré, se conjuguant aux convoitises des uns et des autres.

Soucieux de vraisemblance, Erik Kriek reconstitue assez fidèlement les mœurs, la vie  des fermiers et les traditions de l’Islande du Xe siècle, montrant ainsi la qualité de ses connaissances. Il livre d’ailleurs ses sources et un bref lexique en fin d’ouvrage pour attester de sa documentation. Et s’il triche un tantinet avec l’histoire, il ne craint pas de l’affirmer. Après tout, c’est ce qui rend aussi la fiction amusante. Bref, L’Exilé a de quoi réjouir l’amateur de la civilisation scandinave. Un peu moins celui qui s’attend à lire une histoire manichéenne jalonnée des poncifs habituels sur la furie des hommes du Nord. Bien au contraire, le récit lorgne davantage vers la description naturaliste et authentique d’un mode de vie attaché à l’essentiel. Une tragédie dont le dénouement appelle un éternel recommencement.

D’un point de vue graphique, L’Exilé touche au sublime. La bichromie, un dégradé de gris et de rouge sanguin pour les visions cauchemardesques, l’usage de contrastes très appuyés pour souligner les traits burinés des visages, contribuent ainsi à magnifier les paysages de l’Islande, de ses côtes sauvages où nichent les macareux, aux landes de pierre survolées par les corbeaux, en passant par les forêts de bouleaux étiques. Un aspect spectaculaire qui pousse à la contemplation et où l’homme se trouve réduit à une place minuscule et précaire.

Pour toutes ces raisons, L’Exilé me semble une lecture hautement recommandable dont le graphisme et l’histoire ne peuvent que réjouir l’amateur de sagas scandinaves.

L’Exilé de Erik Kriek – Éditions Anspach, juin 2020 (roman graphique traduit du néerlandais par Philippe Nihoul)

Alpha… directions

Premier volet d’une trilogie en quatre volumes intitulée « Le Grand Récit », Alpha… directions est un projet qui me fascine par sa démesure. Né outre-Rhin sous le crayon de Jens Harder, le présent livre a l’ambition de traiter de l’Histoire de la vie sur Terre, depuis ses origines jusqu’à l’apparition des hominidés. Découpé en deux volumes, Beta… civilisations devrait traiter de l’évolution de l’Homme (pour l’instant, seul le premier est paru). Quant à Gamma… visions, il est prévu que l’ouvrage imagine les voies d’un futur possible pour l’espèce humaine. D’ores et déjà, affirmons sans ambages que cette œuvre-monstre est appelée à devenir une référence dans les domaines de la vulgarisation scientifique et de la bande-dessinée. Assertion non négociable.

Jens Harder n’est pas inconnu des lecteurs de la collection L’An 2 où on a pu déjà découvrir sous son crayon plusieurs autres bandes dessinées. Pour n’en citer que deux, évoquons rapidement La cité de Dieu, immersion profonde dans le quotidien de Jérusalem, et Léviathan, rêverie aquatique s’inspirant en vrac de Moby Dick, Milton et Hobbes. Troisième ouvrage de l’auteur berlinois, Alpha… directions semble d’une ampleur supérieure, convoquant rien moins que quatorze milliards d’années d’évolution et de représentations de ce processus, du Big Bang à nos jours. Si l’entreprise paraît relever de la gageure, le risque de perdre le lecteur est proportionnel à la vastitude du champ narratif et à la documentation nécessaire pour lui conférer sa substance. Sur le premier point, reconnaissons tout de suite que les cinquante premières pages sont d’une abstraction un tantinet rebutante. Jens Harder relève pourtant le défi avec une aisance étonnante, produisant 350 pages globalement passionnantes sur le Grand Récit de la Vie, pour paraphraser Michel Serres. Un récit qu’il est possible de lire dans un sens comme dans l’autre, comme le dessinateur allemand le précise malicieusement en fin d’ouvrage dans une note à destination des lecteurs de Manga.

Sans négliger les impasses évolutives, le dessinateur nous invite ainsi à suivre l’itinéraire de la vie à travers les multiples voies et bifurcations qu’elle a emprunté pour se développer et prospérer sur Terre. Recyclant l’abondante iconographie tirée de la recherche scientifique, il fait appel aux ressources de la cosmologie, de la physique, de la chimie, de la biologie moléculaire, de la paléontologie et de l’archéologie, pour donner vie et sens à ce parcours, tirant du discours académique un récit dynamique dont le graphisme stylisé et la bichromie ne sont pas sans évoquer ceux des planches d’Histoire naturelle. On assiste ainsi au spectacle chaotique de la naissance de l’univers puis de la Terre, creuset d’une vie proliférante qui croît, s’efface ou s’adapte durant des éons. Et cela avec une fluidité et une lisibilité imposant le respect.

En contrepoint de ce récit, Jens Harder convoque une imagerie tirée de l’imagination humaine, convoquant les ressources des diverses mythologies, religions et créations populaires. Leur fantaisie introduit un parallèle décalé et anachronique, entrant en résonance avec l’exposé didactique de l’évolution. D’une façon troublante, les nombreuses représentations de cet imaginaire foisonnant semblent parfois très proches de la réalité établie scientifiquement. Dans ses choix narratifs, l’auteur allemand ne s’autorise que peu d’écarts. La chronologie des événements est respectée à la lettre, donnant lieu à des premières pages vierges ou presque. Le texte est réduit à la portion congrue dans un récit démarrant sans préambule, et dont le déroulement est à peine rompu par quelques rappels chronologiques succincts. A l’opposé, le graphisme se révèle pointilleux, riche en fioritures et textures, enrichi par une mise en page  semblant faire appel à une sorte d’inconscient collectif, ou du moins à une connaissance étendue des phénomènes naturels et culturels. S’il ne prétend pas à la plus complète exhaustivité, Jens Harder fait ainsi œuvre à la fois de vulgarisateur, de philosophe (naturaliste, bien entendu) et d’artiste. Chaque page vient en effet nous rappeler que si l’homme se (re)présente comme le terme de l’évolution, il n’est en fait que le produit d’un extraordinaire hasard. En somme, peu de chose au regard du Grand Récit de la Vie.

Alpha… directions nous abandonne à l’aube de l’Humanité. Reste à découvrir les premiers pas de nos ancêtres, des hominidés aux balbutiements des premières civilisations historiques. D’aucuns diront peu de choses au regard des temps géologiques. Comptons sur Jens Harder pour rendre le sujet passionnant. À suivre donc avec le premier tome de Beta… civilisations.

Alpha… directions de Jens Harder – Éditions Actes Sud / L’An 2, Janvier 2009 (traduit de l’allemand par Stéphanie Lux)

Révolution I. Liberté

« Liberté » est le premier volet d’une chronique en trois tomes consacrée à la Grande Révolution, autrement dit la Révolution française. Florent Grouazel et Younn Locard ne choisissent pas la facilité en s’attachant à cet événement majeur de l’histoire de France. Mettant fin à l’Ancien régime, son souvenir détermine en effet la conduite de la politique nationale pour de nombreuses années, alimentant de nombreux combats individuels et collectifs, y compris à l’étranger. Réactivée par la relecture de François Furet venue s’opposer à l’interprétation marxiste, sa mémoire a fait l’objet d’une multitude de manifestations spectaculaires à l’occasion de la commémoration du bicentenaire, événement médiatique supposé sanctuariser dans une forme de communion républicaine et universelle, non exempte de voix dissonantes, l’héritage révolutionnaire.

Avec un récit foisonnant et polyphonique, où le premier rôle est surtout donné au peuple, de la canaille de la plus basse extraction aux aristocrates poudrés de la Cour, en passant par les besogneux, les anonymes et autres seconds couteaux d’un événement dont ils peinent tous à saisir l’ampleur, Grouazel et Locard dressent le portrait d’une société en proie à l’effervescence politique, tiraillée par une faim tenace de changement et par l’incertitude de la disette. « Liberté » annonce ainsi une fresque politique et sociale qui, à l’instar de 14 juillet de Eric Vuillard, entend dépeindre la Révolution dans sa multitude, son caractère spontané, chaotique et intrinsèquement violent.

« Liberté », le premier volet de Révolution couvre la période d’avril à octobre 1789, de la répression des émeutes de Réveillon au retour forcé du roi à Paris, sous la pression du peuple. Pendant que les États généraux devenus Assemblée nationale s’enivre de motions et de déclarations d’intention inspirées par les idéaux des « Lumières », on s’immerge dans le hors champ historique, épousant les points de vue de plusieurs personnages dont on suit le parcours individuel au sein du tumulte collectif. Celui d’un pamphlétaire virulent, opposé aux idées des députés du tiers état et partisan d’une répression violente. Celui d’un noble breton, candide débarqué dans la capitale et bien malgré lui propulsé au cœur des émeutes. Celui d’un philosophe anglais pétri de l’esprit des « Lumières ». Celui d’une gamine des rues ayant érigé la débrouillardise comme vertu cardinale pour survivre au cœur d’une précarité inimaginable. Grouazel et Locard nous ballade ainsi de Paris à Versailles, mettant en scène la foule versatile, sans cesse tiraillée par la faim, forcément dangereuse puisque rendue enragée par la morgue de l’aristocratie attachée à ses privilèges et par le jeu des spéculateurs et financiers dont le mur murant Paris rend Paris murmurant. Une populace prompte à s’emporter, soumises aux rumeurs et aux provocations des agitateurs, loin d’être à l’unisson, mais qui pourtant se découvre peu à peu une conscience politique rudimentaire. Bien entendu, on croise aussi les figures mémorables Mirabeau, Barnave, Marat et d’autres, mais elles restent ici un arrière-plan historique. L’essentiel de la scène est occupé par le peuple et son désir désordonné de justice sociale.

Documenté, recelant une foultitude de détails truculents et authentiques, d’anecdotes paillardes et gaillardes, animé d’une gouaille réjouissante, enrichie par le trait nerveux de Florent Grouazel, toutes ces qualités font de « Liberté » un must-read. Une réussite justement récompensée par un Fauve d’Or du meilleur album à Angoulême. A suivre avec « Égalité ».

Révolution I. Liberté de Florent Grouazel et Younn Locard – Éditions Actes Sud, collection « L’An 2 », janvier 2019