Les Faucheurs sont les Anges

La réédition des Faucheurs sont les Anges semble une opportunité à saisir si l’on est friand d’histoires de morts vivants. Une fois n’est pas coutume, l’illustration de couverture transcrit idéalement l’ambiance de fin du monde prévalant dans ce récit porté par un personnage féminin magnifique.

La civilisation s’est effondrée. Vingt-cinq ans plus tard, les rares survivants parcourent des routes et des cités tombées en jachère. D’autres ont formé des communautés protégées par des murs, des enceintes improvisées ou des clôtures dérisoires. Bref, tout ce qui peut les mettre à l’abri des sacs à viande, limaces et autres zombies errants en quête de chair fraîche. Parmi les anciens, beaucoup restent des proies craintives requérant la protection des plus forts. Enferrés dans la nostalgie du monde d’avant, ils se lamentent de leur déchéance, nourrissant pourtant l’espoir de rebâtir ce passé mythifié. Pour les jeunes, ceux nés après la catastrophe, les temps jadis ne sont qu’une chimère dont les vestiges servent à leur subsistance. Temple appartient à cette génération. Elle n’a que faire de la nostalgie, Dieu l’a fait naître dans un monde à la fois dangereux et beau. À elle d’y trouver sa place et d’y faire ce qu’il faut pour survivre.

Ce qui distingue Les Faucheurs sont les Anges de la masse des histoires de zombies tient à deux choses : le ton et le point de vue. Même si Alden Bell reprend les lieux communs du genre, la qualité de l’écriture, le traitement des personnages et la justesse du propos hissent son roman trois bons crans au-dessus des récits bas de plafond produits en quantité industrielle sur le même sujet.

Faux road-novel, mais vraie réflexion sur la civilisation et les éléments concourant à la transmission des valeurs, Les Faucheurs sont les Anges oscille entre introspection et violence sèche. On y suit le périple de Temple, adolescente poursuivie par un homme dont elle a tué le frère par nécessité. Avec son tempérament entier, offrant un point de vue sans état d’âme sur ce monde différent, Temple se révèle le point fort du roman. Ce personnage féminin complexe tranche par son attitude ni trop nunuche, ni trop masculine. La sincérité de ses pensées, sa faculté à s’émerveiller de la nature et à aller de l’avant contrebalancent le désir de rédemption qui la hante et dont on découvre les racines au cours de sa fuite. Avec Moïse Todd, sa némésis masculine, elle forme un duo que l’on n’est pas prêt d’oublier.

En écrivant La Route, Cormac McCarthy a démontré que l’on pouvait faire de la grande littérature avec les motifs du récit post-apocalyptique. Alden Bell fait de même avec le roman de zombies, proposant un récit mâture, empreint de mysticisme, dont les images imprègnent la mémoire pour longtemps. En somme, une lecture très recommandable.

Les Faucheurs sont les Anges (The Reapers are the Angels, 2010) de Alden Bell – Réédition Gallimard, collection Folio SF, août 2013 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] parTristan Lathière)

Le Prince-Marchand

Née sous les auspices du pulp et de la nouvelle, la science-fiction, du moins dans son acception américaine, a aussi donné lieu à d’immenses cycles prenant pour toile de fond le champ apparemment infini de l’espace. Des Histoires du futur bâties au rythme des récits, courts ou longs, qui en composent l’ossature, parfois arrangés a posteriori pour faire sens.

Édité jusque-là de manière lacunaire et désordonnée dans nos contrées, le cycle de « La Civilisation Technique » de Poul Anderson semblait un peu le parent pauvre de ces histoires popularisées par Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Cordwainer Smith, pour ne citer que les plus connues. Sous la houlette de Jean-Daniel Brèque, les éditions du Bélial’ ont donc entrepris de restituer la continuité de cette geste du futur en commençant par les récits de sa première époque, ceux correspondant à « La Ligue polesotechnique », rebaptisée ici « Hanse Galactique ». Cinq volumes sont d’ores et déjà programmés, avec pour le présent titre une présentation de Jean-Daniel Brèque et une chronologie élaborée par Sandra Miesel, grande spécialiste de l’œuvre d’Anderson.

À tout seigneur tout honneur, Le Prince-Marchand se compose d’une nouvelle inédite (« Marge bénéficiaire ») et d’un roman (Un homme qui compte) déjà paru dans l’Hexagone sous le titre Le Peuple du vent. Publiés respectivement en 1956 et 1958, les deux textes relèvent d’une science-fiction lorgnant un tantinet vers le pulp et l’aventure. « Marge bénéficiaire » permet de découvrir le personnage haut en couleur de Nicholas van Rijn, confronté ici au corporatisme d’un syndicat et au protectionnisme d’une planète. Prince-marchand membre de la Ligue polesotechnique, le bonhomme apparaît d’emblée comme un parangon de roublardise qui n’accorde d’importance qu’à la libre entreprise. Volontiers hâbleur, pour ne pas dire insupportable, van Rijn a su mettre à profit l’éclatement de la structure étatique terrestre, après la Rupture de la conquête spatiale, pour développer des activités prospères dans le domaine du commerce des épices et des liqueurs* (*authentique). Si l’intrigue de la nouvelle ne casse pas trois pattes à un canard, elle constitue une bonne entrée en matière, mettant en valeur la rouerie du personnage, son appétit insatiable et sa gouaille inénarrable en matière de jurons fleuris.

Un homme qui compte paraît beaucoup plus consistant, du moins si l’on se fie à sa pagination. Pour le reste, c’est une nouvelle fois un récit d’aventure saupoudré d’une bonne pincée de dérision. Ayant quitté le confort de son bureau terrestre, Van Rijn a fait naufrage avec deux compagnons sur la planète Diomède. Les lieux sont habités par des créatures volantes dont la civilisation n’a pas évolué au-delà de l’âge de pierre, faute de ressources en métaux suffisante. L’accident ayant été provoqué par un sabotage, loin de toute implantation humaine, les secours ne risquent pas d’arriver dans l’immédiat. Un fait fâcheux car la faune et la flore de la planète ne sont pas comestibles pour un humain, et les autochtones semblent plus occupés à se faire la guerre qu’à venir en aide à autrui. Le prince-marchand peut néanmoins compter sur quelques provisions de bouche, sa ruse et ses talents d’orateur pour assurer sa survie.

Sur une trame sans surprise, Poul Anderson s’amuse des codes du pulp tout en faisant œuvre de démiurge en créant ex nihilo un monde et ses créatures. Passés les lieux communs du genre, il prend garde de respecter une certaine cohérence, imaginant une planète crédible au regard des hypothèses scientifiques qui président à son élaboration. Le résultat oscille ainsi entre la pochade et le planet opera, mais l’intrigue n’est pas sans rappeler aussi celles d’autres récits où le héros précipite l’histoire d’une civilisation en mettant ses talents de tacticien et de politicien au service d’une faction. Sans dresser une liste exhaustive, on pense notamment à Padway, le personnage créé par Sprague de Camp dans De peur que les ténèbres. La comparaison s’arrête toutefois là, car Un homme qui compte bénéficie d’un personnage principal bien moins terne. Difficile en effet de résister aux réparties tonitruantes de van Rijn, à sa totale absence de scrupules et au décalage introduit par chacune de ses apparitions. On sent que Poul Anderson s’amuse beaucoup, même si on peut lui reprocher le didactisme de l’explication finale.

En dépit de ce léger bémol, Un homme qui compte se révèle une lecture plaisante et sans prétention. Un divertissement honnête, à la tonalité surannée, dont on attend déjà la suite, un deuxième volume totalement inédit qui devrait s’intituler Aux comptoirs du cosmos. De quoi peut-être remettre en perspective ce volet inaugural.

Additif : on marchande également ici.

Le Prince-Marchand – La Hanse galactique T. 1 de Poul Anderson – Réédition Le Bélial’, mai 2016 (traduit de l’anglais [États-Unis] par A. Rosenblum, revue par Jean-Daniel Brèque & Olivier Girard, accompagnée d’une nouvelle inédite traduite par Jean-Daniel Brèque)

The Only Ones

Pauvre fille à la trentaine bien sonnée, Moira a toujours vécu dans le quartier du Queens, subsistant d’expédients et de rapines. Une existence âpre dans un monde lui-même en proie aux maladies et à la paranoïa. Car depuis la Grande Vague, première des pandémies dévastatrices, l’humanité a appris à vivre avec la menace virale, s’accoutumant à la ségrégation sociale renforcée. Miséreuse, illettrée et orpheline, Moira se débrouille, vendant son corps contre des aliments, un toit et un peu de protection contre la précarité. Cette enveloppe corporelle constitue d’ailleurs sa seule richesse, recelant en son sein un trésor inestimable. Une immunité contre toutes les maladies. Moira est en effet une vivace doll, autrement dit un être unique dont les gènes font l’objet d’un trafic de la part des biohackers qui en prélèvent des échantillons pour cloner des bébés sains, résistants aux multiples virus. Jusqu’au jour où l’un des clients change d’avis. Moira se retrouve alors mère d’un nourrisson viable qu’elle doit désormais élever, toute seule.

Dystopie quand tu nous tiens… The Only Ones est le premier roman de Carola Dibbell, autrement plus connue dans le milieu du journalisme pour ses critiques rock et punk, mais aussi pour son activisme féministe. Avec ce livre, elle nous projette dans un futur pas si lointain qui ferait passer Les Fils de l’homme (le roman et le film) pour une aimable comptine. Sur une trame minimaliste, l’autrice nous livre un roman d’apprentissage, celui d’une femme qui n’imaginait pas un seul instant devoir élever un enfant, une petite fille de surcroît, dans un monde où un génome sain se monnaie très cher. Ne nous voilons pas la face, le principal attrait de The Only Ones réside dans le choix de ce narrateur particulier. Écrit dans un style oral, au registre langagier assez pauvre, un tantinet saoulant à la longue, le récit dévoile un futur chaotique où l’État et la protection qu’il accorde aux plus faibles se cantonnent au strict minimum. Parcouru par des milices surarmées – Pro-Vie, traditionalistes et autres –, ce monde n’est plus fait pour la jeunesse. Donner naissance à une progéniture qui survivra aux diverses mutations virales est devenu exceptionnel, du moins sans le recours aux biotechnologies. Dans une ville de New York fragmentée, exposée aux rafles arbitraires et aux quarantaines, le patrimoine génétique de l’humain est ainsi mis aux enchères, cultivé dans des fermes par des généticiens de fortune qui transposent leur art du clonage des animaux dans le domaine plus rémunérateur de l’humain. Une pratique hasardeuse dont le résultat n’est pas du tout garanti. Pourtant, pour Moira, porteuse saine d’une immunité universelle, ce commerce apporte assurément un peu de sécurité. Il contribue hélas également à faire de son corps une machine à enfanter, d’où on extrait les ovules à la chaîne pour les faire pousser in-vitro et hors de portée de son amour maternel.

Si The Only Ones marque par la noirceur de son propos, le roman de Carola Dibbell suscite aussi l’émotion. Le personnage de Moira exprime un désir sincère et naïf, celui d’éduquer sa petite fille afin de la préparer au mieux à sa vie d’adulte. Un souhait partagé par de nombreux parents, mais rendu ici plus incertain par la déliquescence du monde et par sa condition de sous-prolétaire.

Bref, The Only Ones se révèle effectivement un roman à remiser dans sa bibliothèque, non loin de La Servante écarlate de Margaret Atwood et d’autres classiques de la dystopie. Un sous-genre jamais à cours d’idées en matière de catastrophisme.

The Only Ones de Carola Dibbell – Éditions Le Nouvel Attila, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Théophile Sersiron)

Semences

Avec Semences, Jean-Marc Ligny achève ce qu’il convient maintenant d’appeler son triptyque climatique. Commencé par AquaTM, puis poursuivi avec le très noir et très puissant Exodes, le nouvel opus vient achever un cycle composé de trois récits pouvant se lire de façon indépendante. On recommandera cependant aux éventuels curieux de le découvrir dans l’ordre, histoire de goûter à la cohérence de l’ensemble. Hélas, si Exodes avait enthousiasmé, le présent roman douche sérieusement toute exaltation. Certes, la qualité du projet de l’auteur n’est pas en cause, ni la préférence du chroniqueur pour les histoires se terminant mal. La déception trouve en fait sa source dans le traitement simpliste du récit et une intrigue lorgnant ouvertement du côté de la littérature young adult.

Pourtant, l’argument de départ augurait du meilleur. Le récit débute en effet au Groenland, dans une communauté inuite tentant de survivre, vaille que vaille, au bouleversement climatique et à l’effondrement de la civilisation. Natsume et sa sœur Hiroko y vivent depuis quinze années, abandonnés par leurs parents partis dans l’espoir de trouver des semences pour permettre la renaissance de l’agriculture. Mais Hiroko se meurt, malade de la dengue. Elle ne tarde d’ailleurs pas à décéder, faute de remède. Natsume reprend alors la route, intrigué par l’arrivée d’une colonie de fourmis mutantes ayant traversé le bras de mer séparant l’île du continent.

Après un changement abrupt de point de vue, on est propulsé ailleurs, adoptant le regard neuf de deux jeunes gens qui ne vont plus quitter le devant de la scène jusqu’à la fin. Nao et Denn sont nés dans une communauté retournée à l’âge de pierre, coincée entre un désert impitoyable et la mer. Le couple n’a pas connu le monde d’avant, ni l’Âge d’Or, dépeint de manière très apocalyptique par ses aînés, ni les Âges Sombres, déchéance légitime à laquelle Mère-Nature a condamné l’homme après que son hubris a contribué à la fin du monde. Mais leur communauté se meurt, faute de sang nouveau. Comme Nao et Denn sont jeunes, pleins de vie, ils décident de partir à la recherche du paradis, aiguillés par leur rencontre avec un mystérieux étranger qui leur a légué un foulard peint avant de mourir. Dans ses bagages, le couple emmène également une colonie de « Fourmites ».

L’éditeur présente Semences comme un road novel sur fond d’univers post-apocalyptique. Même si le roman n’est pas La Route de Cormac McCarthy, l’histoire comporte bien un point de départ et une destination, avec, entre les deux, un voyage parsemé de péripéties, de rencontres et d’épreuves à surmonter. À bien des égards, cette structure le rapproche davantage du roman d’éducation, sentiment renforcé par le choix des personnages principaux, deux adolescents en quête d’indépendance. Malheureusement, le résultat n’est pas à la hauteur des précédents volumes du triptyque. En dépit d’une idée forte, on va y revenir, l’intrigue s’enferre dans une routine, au rythme mollasson, dont on se désintéresse peu à peu tant les ressorts paraissent convenus et prévisibles. Le traitement des personnages ne permet pas davantage de gommer l’agacement. Nao et Denn semblent en effet bien plus préoccupés par les émois adolescents et les étreintes moites. Ils ne s’inquiètent guère des menaces et, plutôt que de succomber au désespoir, préfèrent jouer à la bête à deux dos, avant d’opter pour le triolisme parce qu’ils sont jeunes et n’ont pas de préjugés. Que reste-t-il alors pour éviter le naufrage ? Un décor puissant, réaliste, nourri au meilleur des spéculations des chercheurs du GIEC. Et puis, une idée quand même, celle d’imaginer comme successeur de l’humanité une espèce mutante de fourmis avec laquelle l’homme ne peut espérer cohabiter qu’en lui rendant des services. On goûte tout le sel de ce retournement de situation, au final assez réjouissant.

Malheureusement, ceci ne vient pas tempérer la déception. Semences fait pâle figure après AquaTM et surtout Exodes. Mieux vaut l’oublier ou, à la rigueur, le conseiller à des adolescents.

Semences de Jean-Marc Ligny – Éditions L’Atalante, collection La Dentelle du Cygne, septembre 2015

Journal des années de poudre

« Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ! » Les amateurs de western auront reconnu ici sans mal la réplique du film L’Homme qui tua Liberty Valance. Une citation qui correspond idéalement au roman de Richard Matheson. Journal des années de poudre s’attache en effet à l’itinéraire de Clay Halser, une de ces légendes dont les aventures enjolivées composent l’ordinaire des dime novels, contribuant à forger le mythe du Far West. Surnommé par la presse le Prince des Pistoliers, Clay n’était pourtant au départ qu’un jeune homme plein d’espoir, parti chercher l’aventure à l’Ouest après avoir participé à la Guerre civile. Sans véritables qualités, si ce n’est celle de donner la mort sans coup férir, une tâche dont il s’est acquitté avec talent pour le compte de l’Union, il flirte d’abord avec l’illégalité avant d’endosser le costume funèbre de marshal. En dépit de la faible espérance de vie des gardiens de l’ordre, Clay se découvre très vite des dispositions pour la fonction, profitant d’être du bon côté de la loi pour régler ses comptes.

Faux roman fantastique mais authentique western, Journal des années de poudre n’aurait que peu d’intérêt si Richard Matheson se contentait de raconter le parcours violent et tragique d’un as de la gâchette. On renverra d’ailleurs les amateurs de noir et d’Ouest sauvage vers Deadwood de Pete Dexter, amplement plus convaincant sur ces deux points.

Individu ordinaire, un brin naïf, Clay Halser ressemble beaucoup à Wild Bill Hickok dont il croise la route à deux reprises. Matheson reviendra par la suite sur cette figure emblématique de l’Ouest avec The Memoirs of Wild Bill Hickok. En attendant, les aventures de Clay pillent sans vergogne quelques épisodes de l’histoire de la « frontière » américaine, notamment la guerre du comté de Lincoln. Fort heureusement, le récit profite d’un dispositif narratif astucieux, peut-être un tantinet lassant sur la longueur, présentant la mythification de Clay comme un processus de déshumanisation implacable. Récupéré après sa mort, le récit du pistolero, couché par écrit dans son journal intime, fait ainsi l’objet d’une publication posthume. Une version corrigée et retouchée (toutes les bordées d’injures sont coupées) qui, selon son ami le journaliste Frank Leslie, tente de rendre justice au pistolero en rétablissant la vérité sur sa vie. Bien entendu, la vérité se dessine entre les lignes, conférant à ce Journal des années de poudre une dimension introspective inattendue.

Mais le cœur du récit de Matheson se situe autour des notions de fiction et de réalité. Littéralement vampirisé par sa légende, dépossédé de son identité, Clay n’est finalement qu’un pantin, victime de ses pulsions, qui nourrit avec la fiction une relation exclusive et ambiguë.

Avec Journal des années de poudre, Richard Matheson nous livre donc un western dépourvu de toute vision archétypale, cherchant surtout à atteindre une forme de démystification, celle du Far West et de ses héros de papier.

Journal des années de poudre (Journal of the gun years, 1991) de Richard Matheson – Éditions Denoël, collection «  Lunes d’encre  », 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)

Miro Hetzel

Septième titre de Jack Vance publié aux éditions Le Bélial’, Miro Hetzel rassemble dans un même ouvrage L’Agence de voyage de Terrier et « Le Tour de Freitzke », textes figurant déjà au sommaire de deux recueils différents, Crimes et enchantements et «  Le Livre d’Or » consacré à l’auteur américain. D’aucuns diront : rien de neuf sous les multiples soleils de l’Aire Gaéane. Ils auront raison. L’ouvrage a toutefois l’intérêt de remettre en mémoire les enquêtes de l’effectueur terrien, inscrivant son personnage dans la continuité des héros vanciens tels Glawen Clattuc, Gastel Etzwane ou Kirth Gersen. Miro Hetzel n’est en effet guère différent. Roublard, calculateur, débrouillard et sans état d’âme, à l’instar des durs à cuire du roman noir auxquels il emprunte beaucoup des traits, l’effectueur fait payer ses services très cher. De quoi lui garantir un niveau de vie enviable et obtenir une juste contrepartie aux enquêtes périlleuses qu’il mène sur les mondes lointains et désolés.

Avec L’Agence de voyage de Terrier et « Le Tour de Freitzke », Jack Vance laisse libre cours à son imagination, nous immergeant sur deux des mille et une planètes de l’Aire Gaéane. L’occasion de découvrir leur société exotique mais mortelle pour celui qui n’en maîtrise pas les arcanes. Dans le premier récit, Miro débarque sur Maz, monde habité par les Gomaz, une espèce humanoïde fière et belliqueuse ayant jadis menacé l’Étendue Gaéane et les empires Liss et Olefract. Le commerce des armes étant désormais prohibé, la planète est dépourvue d’attrait, si ce n’est pour les touristes en quête de frissons. Il semblerait pourtant que la société Istagam ait obtenu d’une façon inavouable les services de quelques clans autochtones afin de produire des composants microniques à un coût défiant toute concurrence… Dans la seconde histoire, plus courte, Miro accepte de traquer un ancien camarade de classe jusque sur sa planète natale, manière pour lui de replonger dans son passé et d’assouvir une vengeance trop longtemps laissée de côté. Délaissant la veine socio-ethnologique pour laquelle l’écrivain est beaucoup apprécié, ce récit met surtout en exergue la capacité de Miro à déjouer les faux-semblants et les non-dits, dévoilant au passage le goût de Jack Vance pour les intrigues alambiquées. En dépit de cet aspect plus policier, « Le Tour de Freitzke » met en scène une figure de sociopathe n’ayant rien à envier aux Princes-Démons de la série éponyme, voire à Ronald, le triste héros adolescent de Méchant garçon.

Bref, vous l’aurez compris, si Miro Hetzel ne figure pas au rang des œuvres majeures de Jack Vance, les aventures de l’effecteur n’en demeurent pas moins une lecture divertissante et faussement naïve – du pur Jack Vance, en somme.

Miro Hetzel de Jack Vance – Éditions Le Bélial’, mai 2017 (roman et novella traduits par E.C.L. Meistermann et Jean-Pierre Pugi, révisés par Pierre-Paul Durastanti)

Existence

David Brin s’était fait rare sous nos longitudes. La réédition de plusieurs de ses anciens romans et la parution d’un inédit chez Bragelonne semblent marquer un regain d’intérêt pour l’un des auteurs de hard SF les plus intéressants de la fin du XXe siècle. Un fait dont on ne se plaindra pas, tant ce briseur d’étagère (pas moins de 700 pages) intitulé Existence, malgré des prémisses un tantinet mollassonnes et une propension à tirer à la ligne, se révèle au final passionnant.

Fin du XXIe siècle. Dans son berceau natal, au fin fond du puits de gravité terrestre, l’humanité vit dans la hantise de sa propre extinction. Les États-Unis ont disparu, remplacés par plusieurs États de seconde zone, et la Chine, désormais promue superpuissance mondiale, ne semble pas en mesure d’imposer son leadership sur une planète divisée en clades, castes et zones de libre-échange. Dans ce monde ravagé par les catastrophes climatiques, en proie à la pénurie, aux migrations incontrôlées et aux inégalités criantes, où de vastes espaces côtiers sont engloutis par l’élévation des mers, ils sont bien peu encore à tourner leur regard vers des cieux désespérément déserts. L’espace profond est désormais dévolu aux sondes robotisées. Seul l’espace proche, à l’abri de la ceinture de Van Allen, attire encore l’humanité. Converti en terrain de jeu par les plus riches, il est parcouru aussi par des éboueurs qui le nettoient des déchets abandonnés après le boom de la course à l’espace. Pourtant, la découverte d’un artefact extraterrestre vient bousculer les routines de cette société de l’immédiateté où l’information, disponible en multiples couches de réalité augmentée, requiert l’assistance d’IA dévouées. La nouvelle inquiète la néoblesse, cette oligarchie attachée à ses privilèges pour qui la transparence ne va pas de soi. Elle remet en question la stratégie de conquête du pouvoir du mouvement des Renonciateurs, une secte prônant la rupture avec le progrès technologique. Elle attise enfin les convoitises, menaçant d’entraîner l’apocalypse tant crainte.

Existence illustre le versant purement spéculatif de l’œuvre de David Brin. S’inscrivant dans le registre de la hard SF, même s’il s’autorise un clin d’œil en direction du très séminal « cycle de l’Élévation », l’auteur américain amorce ici une multitude de pistes de réflexion qui titille le sense of wonder, tout en acquittant son tribut à la mémoire collective du genre. Le roman apparaît comme une sorte de boîte à outils pour un post-humanisme conçu comme seul débouché pour une humanité acculée au bord du gouffre par un progrès exponentiel. Entre Pandore et Prométhée, les hommes doivent ainsi se résoudre à se choisir un destin et une place dans l’univers, conscients que la vie est chose fragile et fugace.

À la question posée par le paradoxe de Fermi, Existence apporte ses réponses. Un foisonnement d’hypothèses, parfois exposées de manière trop didactiques, dévoilant des perspectives vertigineuses comme on les aime en science-fiction. En dépit de personnages fades et d’intrigues secondaires superflues, l’auteur américain trace sa route, compensant la faiblesse des uns et l’ennui suscité par les autres. Il explore ainsi les possibles, tissant avec habileté une trame dense et parfois confuse, où fort heureusement émergent des fulgurances saisissantes.

Bref, avec Existence, David Brin accomplit un retour gagnant dans nos contrées. De quoi réjouir les adeptes de prospective mais également de space opera, sans oublier les amoureux des dauphins. Ils sont légion chez les fans de l’auteur depuis le rafraîchissant Marées stellaires.

Existence (Existence, 2012) de David Brin – Éditions Bragelonne, collection Bragelonne SF, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Claude Mamier)