Fœtus-Party

« Un jour il était né. Bel et bien pris au piège. Sans le savoir. Un jour il était né et s’était bravement mis à mourir. »

L’incipit de Fœtus-Party annonce la couleur : noir. Le roman de Pierre Pelot apparaît comme un évangile dystopique. Une vision sombre de l’avenir dont on espère qu’elle ne s’avérera pas prophétie auto-réalisatrice…

Dans le futur, la ville étend ses limites à l’ensemble du monde. Les gens vivent désormais dans des appartements minuscules ou dans des bidonvilles poussés comme du chiendent. Dans la rue et sur les boulevards, la foule grouille, une multitude sans cesse en mouvement, en route vers son travail. Dans ce monde surpeuplé, pollué, usé jusqu’à la trame, où la nature est recréée dans des parcs, on fouille dans les dépotoirs pour récupérer les ordures et on recycle les cadavres dont la chair morte offre une alternative aux portions d’insectes broyés. Et si l’on n’est pas satisfait de sa condition, la police vient vous arrêter, car le Saint Office Dirigeant veille au grain, louant la Vie, combattant le gaspi et l’esprit de révolte. Mais, il est bien rare de trouver un véritable opposant au régime. Les marges cachent du menu fretin, lui-même utile à la Communauté. Pas grand monde au final, car le Saint Office encadre très strictement les esprits, interrogeant les fœtus sur leur désir de vivre dans un tel monde et proposant aux habitants âgés le suicide assisté, avec une pilule en guise de viatique vers l’au-delà, autrement dit l’assiette de son prochain.

Auteur emblématique de cette science-fiction teigneuse et énervée des années 1970, Pierre Pelot aligne les mots comme des cartouches. Il prend ici pour cible un lieu commun de la littérature : la connerie humaine. Loin d’être l’époque promise par le libéral-capitalisme, l’anthropocène a conduit l’humanité au bord du gouffre. Les hommes ont épuisé toutes les ressources du globe, contraignant leurs descendants à payer les pots cassés. Sous la poigne de fer du Saint Office Dirigeant, les valeurs humanistes ont été remises en avant. Le remède n’a pas tardé à porter ses fruits, une marée humaine dont le flux croissant a aggravé la situation. Pour le Saint Office Dirigeant, l’enjeu consiste désormais à désamorcer la bombe P.

Pessimiste, jusqu’au boutiste, le roman de Pierre Pelot marque par son atmosphère mortifère. L’auteur se plaît à dépeindre un futur cauchemardesque, sordide, dépourvu de toute échappatoire. Le roman recèle de nombreuses fulgurances stylistiques qui contribuent à marquer l’esprit, y imprimant des visions dantesques. Elles viennent rehausser une intrigue donnant la fâcheuse impression de ronronner, au point de susciter hélas un ennui poli. Fort heureusement, le dénouement surprenant permet d’achever la lecture sur une touche plus positive, si l’on peut dire…

En dépit de ses presque quarante ans, Fœtus-party n’a donc rien perdu de sa noirceur glaçante. Le roman reste une lecture misanthrope très recommandable dont le propos s’apparente à un réjouissant jeu de massacre où la seule alternative à la mort demeure… la mort.

Fœtus-Party de Pierre Pelot – Éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1977

Mordre le bouclier

Retour au castel de Broe. Le soleil d’août a remplacé les frimas de l’hiver. Pourtant, à l’ombre de la forteresse prévaut une atmosphère de deuil. Scrutant les moignons de ses doigts, Chien s’enfonce dans la désespérance. N’ayant vécu que pour et par la guerre, elle ne peut plus désormais exprimer sa rage et sa colère sur les champs de bataille. Recluse dans sa cellule, elle sent leur poison lui pourrir la carcasse et la tête.

Une prothèse pour remplacer son pouce amputé et la perspective de connaître son nom la font sortir de sa prostration. En compagnie de Bréhyr, elle reprend la route, direction le sud, une tour au bord d’un col, quelque part sur la route des croisades. Chemin faisant, elle rencontre Saint Roses, chevalier abandonné de Dieu, et la Petite. Ensemble, ils portent leurs plaies aux corps et à l’âme jusqu’au Tor, perché sur sa montagne. Et une fois arrivés, claquemurés entre ses murailles, cernés par les brumes et la neige, ils attendent. Un signe. Le dénouement de leur quête. Des raisons d’être dans un monde leur étant devenu étranger. Des raisons de transmettre leur histoire.

Malgré quelques imperfections, on avait beaucoup aimé Chien du heaume, roman âpre dans un cadre médiéval indéterminé, entre mythologie et histoire, monde celte et nordique. Aussi la perspective de renouer avec cet univers et ses personnages apparaissait effrayante au début. Peur d’être déçu d’abord, de ne pas retrouver les impressions fortes et le ton singulier de l’œuvre précédente. Peur de la redite également. Au final, il n’en est rien et on peut même dire que l’écriture de Mordre le bouclier s’imposait pour conclure l’histoire de Chien avec panache. En effet, Justine Niogret transforme ici son coup d’essai. Elle complète, voire dépasse Chien du heaume. Et les deux volets de ce qu’il convient de considérer maintenant comme un diptyque s’assemblent au point de faire sens.

Mordre le bouclier renvoie à son prédécesseur. Même monde ensauvagé empreint à la fois d’authenticité brute et de mythe. Des descriptions incisives confinant à l’épure. Ici une ville, pâle et calme, des fumées maigres s’élevant timidement de ses cheminées et des croisées couleur de rien donnant sur des chambres noires. Là, une maison paysanne, bâtisse de bois et de torchis poussée comme un champignon au bord du chemin. Là encore, une tour montant la garde drapée dans les souvenirs de ses occupants disparus.

Même puissance d’évocation, viscérale, faite de fulgurance et de poésie. Le temps s’étire, semble se dilater, interrompu ici et là par de brusques flambées de violence dépourvues de cette noblesse conférée par les conteurs. Des personnages murés dans leurs pensées, leurs tourments, et ne livrant leur cheminement intime que dans un langage pseudo-médiéval maîtrisé de bout en bout.

Même thématique d’un monde finissant, où la foi nouvelle remplace les anciens cultes, où l’écrit se substitue à la parole et où le temps historique relègue la légende au rang de folklore.

Pourtant, malgré toutes les similitudes, Justine Niogret densifie son propos et impulse à son roman une direction inattendue. L’intrigue de Mordre le bouclier offre ainsi plusieurs niveaux de lecture. Linéaire, jalonnée d’épreuves et de révélations, elle se veut quête initiatique dans la tradition des gestes chevaleresques, même si les combats n’ont rien d’épique. « Les autres apprennent à se battre ; moi je dois apprendre à vivre. »

Drame humain, Mordre le bouclier ne dédaigne pas les symboles et les motifs puisés dans la mythologie. Les dieux païens et les lieux associés à leur manifestation y côtoient les visions et le Walhalla mythique. Il y aurait sans doute matière à faire une recension de ces éléments pour en déchiffrer le sens caché.

Au final, avec ce roman, Justine Niogret confirme tout le bien que l’on pensait d’elle. Mordre le bouclier atteste de la naissance d’une voix atypique dans le paysage de la fantasy française. Et si pour l’instant, on ne sait pas de quoi sera fait l’avenir de l’auteur, on peut toutefois prédire sans craindre de se tromper que l’on sera au rendez-vous de sa prochaine œuvre.

Autres chroniques visibles ici

Mordre le bouclier de Justine Niogret – Éditions Mnémos, collection « Icares », juin 2011

Chien du Heaume

La vie n’a pas été tendre avec Chien et cette dernière le lui rend bien. Courte sur jambes, un peu grasse, le visage couturé de cicatrices, bref un physique ingrat assez éloigné de celui des dames à la licorne, elle taille la route depuis son plus jeune âge. Louant ses talents de tueuse à des employeurs pas toujours très reconnaissants ni recommandables, Chien guerroie pour des causes rarement justes. Pourtant l’amitié rugueuse de ses compagnons d’armes et la carapace qu’elle s’est forgée au fil du temps masquent à peine le vide béant qui la hante. Elle aimerait bien le remplir avec un nom : une identité tangible, un point d’ancrage dans le passé, voire une lignée à laquelle se rattacher. Baste ! De tout cela, elle en a été privée en tuant son père. Un secret au moins aussi lourd à porter que cette hache attachée à sa taille.

Histoire âpre dans un monde ne l’étant pas moins, Chien du Heaume n’incite guère à la gaîté. Dans un univers crépusculaire, résonnant comme la fin d’un monde, Justine Niogret prend le contre-pied des imbuvables trilogies et autres bidulogies de BCF peuplées d’archétypes répétitifs et de faux antihéros. Ce premier roman d’un auteur dont on a pu lire jusqu’ici qu’une poignée de nouvelles, adresse en effet aux poncifs du genre un malicieux pied de nez et profite de l’occasion pour nous brosser un superbe portrait de femme. Le tout empaqueté dans une langue pseudo médiévale du plus bel effet. Et même si l’ensemble n’est pas parfait, en particulier les quelques fils de l’intrigue ayant recours à l’onirisme (un peu superflu, ou alors manquant de développement), avouons incontinent notre enthousiasme avec un zèle contenu à grand-peine.

En dépit de l’absence de marqueurs historiques identifiables, toponyme, fait datable ou daté (tout au plus fait-on référence aux Norrois), ou personnages attestés dans les chroniques, Chien du Heaume sonne pourtant authentique. Une authenticité ne craignant ni l’anachronisme, ni le recours aux ressorts d’une fantasy débarrassée ici de la grosse artillerie et de la poudre de merlin-pinpin. Une authenticité rugueuse, brute, qui tousse, pue, ripaille, vit et meurt sans laisser plus de trace qu’une charogne. Au plus près de l’humain, Justine Niogret dépeint une époque obscure, ensauvagée, rythmée par des hivers glacés et des étés ardents. Une époque en passe d’être supplantée par un nouvel ordre plus conforme à l’idéal chrétien. Dans ce Moyen Age encore mal dégrossi, fuyant à la fois les artifices du merveilleux et les dorures héroïques de l’épopée, elle nous embarque dans une quête intime, quasi-viscérale : celle de Chien. Personnage complexe, tourmenté et pourtant capable d’agir sans manifester aucun état d’âme, Chien en devient attachante. Au fil de ses pérégrinations, des étapes, elle rencontre ses contemporains : des vilains prêts à mordre la main qui les protège au moindre signe de défaillance, des mercenaires comme elle, prêts à se vendre au plus offrant, des trouvères à la langue plus ou moins fourchue, des religieux traquant hérésie et paganisme pour imposer leur Dieu et ainsi ouvrir le chemin à l’aliénation en découlant. Enfin, des solitaires comme elle, plongés dans leurs souvenirs, attendant la fin et espérant que l’on se souviendra d’eux. « Un nom fait toute la différence, parce que tout ce qui a de l’importance, sur cette terre, en porte un. »

En 216 pages, lexique et notes de l’auteur compris, tout est dit, achevé. Et le lecteur, encore ébahi par cette plongée dans un âge obscur, de rester marqué durablement par les êtres de chair et de sang dont il vient de lire l’histoire. Une espèce rare en fantasy. Maintenant, confessons notre impatience de lire Justine Niogret dans un autre registre, par exemple celui dévoilé dans les notes. On en salive d’avance.

Un autre avis à lire ici.

Chien du Heaume de Justine Niogret – Éditions Mnémos, collection « Icares », novembre 2009

Kid Jésus

Terre, XXIVe siècle. Dans un monde dévasté par la guerre, un gouvernement fédéral a péniblement émergé des décombres. Il a fixé des règles, établissant une nouvelle hiérarchie sociale fondée sur une lutte des classes féroce. Julius Port appartient aux damnés de la Terre. Vulgaire fouilleur, il hante les ruines de la civilisation, à la recherche de vestiges à exploiter. Un travail de forçat dont les fruits ne profitent qu’aux puissants et aux intermédiaires. Inspiré par le contenu d’une bande découverte dans les décombres, il prend le nom de Kid Jésus et prêche auprès de ses compagnons un évangile de révolte et de partage. Pour lui, il est possible de construire un monde meilleur sans attendre. Un monde fondé sur l’entraide, l’amour de son prochain, la fraternité, le respect d’autrui, la générosité, la bonté et l’égalité. Son discours soulève bien entendu l’enthousiasme auprès des humbles, leur faisant oublier l’individualisme où ils végétaient jusque-là, au point de susciter la crainte des politiques qui siègent au gouvernement fédéral. Confiant dans sa force et son charisme, Kid accepte finalement de jouer le jeu du pouvoir. Il finit pas s’y perdre…

L’intrigue de Kid Jésus pourrait prendre place aux États-Unis pendant la Conquête de l’Ouest. Il suffirait de changer peu de choses. Mais si Pierre Pelot a écrit de nombreux westerns, il ne se contente pas ici de transposer le cadre de l’Ouest américain et ses archétypes dans un décor post-apocalyptique. Il étoffe son récit avec une mythologie empruntée à la science-fiction pour imaginer un univers de pionniers, à la fois singulier et convaincant, où de gigantesques bulldozeurs remplacent les chevaux.

Critique de la démocratie représentative et de la religion, Kid Jésus démontre que la foi n’est qu’un outil pour manipuler la foule et la démocratie un moyen pour la contrôler. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Le leitmotiv est bien connu. Julius Port va en faire l’amère expérience, lui qui croyait maitriser son destin, adulé par les fidèles attachés à ses paroles et à l’espoir qu’elles éveillaient chez eux. À bien des égards, le destin du Kid se révèle marqué par l’ambivalence. Porte-parole des misérables, il use d’un discours prophétique pour diffuser un programme politique révolutionnaire. Ce combat qu’il entame pour exister, l’amène à se penser l’égal des puissants qui conduisent le monde. En fait, il se révèle un être vénal, médiocre, plus ambitieux qu’altruiste, dont la lutte servira plus malin que lui.

Au final, Kid Jésus a la qualité des plaisirs coupables, ces livres lus sous le manteau dont le décorum aventureux cache un propos plus politique. Pour Pierre Pelot, pouvoir et contre-pouvoir semblent comme les deux mâchoires du même piège à cons. En cela, il se rapproche d’un Jean-Patrick Manchette.

Kid Jésus de Pierre Pelot – Éditions J’ai lu, 1980 (réédition Bragelonne, 2008)

Quatre chemins de pardon

La science-fiction aime créer des mondes étrangers. Elle aime décrire minutieusement des écosystèmes entiers et s’amuse à y mettre en scène, avec la rigueur de l’ethnologue, des humanités apparemment autres. Souvent, ces cadres somptueux n’offrent qu’un décor à des aventures exotiques et dépaysantes — mondes en kit pour planet opera distrayant. Il arrive aussi que ces mondes soient le lieu imaginaire d’expérimentations sociales ou environnementales ; encore que l’une et l’autre soient fréquemment liées. Parfois, l’auteur fait œuvre de démiurge afin de faire jaillir de la différence des psychologies — de l’étrangeté apparente des êtres — la touchante sincérité et l’unicité des sentiments humains.

Quatre chemins de pardon appartient à cette dernière catégorie. Organisé à la façon d’une suite de nouvelles interconnectées les unes aux autres, ce livre se rattache à l’Ekumen, « cet univers pseudo-cohérent qui a des trous aux coudes », comme le dit Ursula Le Guin elle-même. Ici l’auteur se focalise sur les planètes Werel et Yeowe. Le lecteur Le Guinophile connaît forcément Werel depuis qu’il a lu la nouvelle « Musique ancienne et les femmes esclaves », paru dans le recueil Horizons lointains (disponible chez J’ai Lu), puis plus récemment réédité dans le recueil L’Anniversaire du monde. En fait, cette nouvelle est postérieure à Quatre chemins de pardon et ne pas l’avoir lue ne constitue pas un handicap. Pour revenir à Werel et Yeowe, ces deux planètes sont inextricablement liées depuis que la première a colonisé et mis en exploitation la seconde. Quatre corporations capitalistes se sont partagées Yeowe qui a été littéralement pillée et saccagée. Naturellement, on a reproduit sur la planète coloniale le modèle social dominant de Werel ; une société esclavagiste où la ségrégation repose sur la couleur de peau. Malicieusement, Ursula Le Guin a fait des mobiliers — les esclaves — les habitants à la peau claire, et des propriétaires, ceux à la peau sombre. Naturellement, elle ne ménage pas son imagination pour accoucher de deux mondes ethnologiquement et historiquement cohérents. L’ouvrage est, à ce propos, doté d’appendices très détaillés à destination des lecteurs que la multitude des références aux rites religieux, aux hiérarchies et rapports sociaux, au mode de fonctionnement de l’esclavage, aux relations géopolitiques qui émaillent les textes, n’a pas rassasié. Chaque nouvelle est racontée par un ou deux narrateurs/acteurs différents. Le procédé est habituel chez l’auteur, pour qui apprendre à connaître l’autre n’est pas qu’une posture de circonstance. L’interaction des subjectivités suscite ainsi des échos qui se répondent harmonieusement et contribuent à l’humaine complexité des sentiments car ce sont bien les relations entre hommes et surtout entre hommes et femmes qui composent les œuvres vives de cet ouvrage.

« Trahisons », qui ouvre le livre, prend place sur Yeowe peu de temps après la révolution et la guerre de trente années qui a chassé de la planète les corporations et les propriétaires. Le personnage narrateur est une vieille femme, Yoss, qui a fait le choix de se retirer dans les marais afin d’entrer dans le silence, comme elle le dit ; un silence propice à l’oubli ; oubli du départ de ses enfants vers un autre monde de l’Ekumen ; oubli des années de guerre de libération et des déchirements que n’a pas manqué de susciter l’indépendance. Son plus proche voisin, Abberkam, vit ce silence comme un purgatoire. Leader révolutionnaire puis chef du parti politique le plus influent de Yeowe, il a été déchu de tout son pouvoir après avoir trahi. Désormais, les remords l’empêchent de trouver la paix intérieure. Une longue maladie et des soins attentifs vont pourtant le rapprocher de Yoss et l’on va se rendre compte que la convalescence la plus longue n’est sans doute pas celle du corps. Le deuxième texte, « Jour de pardon », met encore en scène un homme et une femme que tout contribue à séparer. Solly, une jeune femme mobile — comprendre, un agent de l’Ekumen non attachée à un monde —, réprouve l’esclavage qui lui apparaît comme une intolérable pratique barbare. Malgré cette réprobation et son inexpérience, elle est envoyée pour prendre contact avec le divin Royaume de Gatay, une des puissances secondaires de Werel. Le gouvernement de Voe Deo, la puissance dominante de Werel, lui affecte pour l’accompagner, comme garde du corps, un individu rigide et peu loquace qu’elle a tôt fait de mépriser, le surnommant par dérision le major. Elle ne sait évidemment pas que celui-ci a une longue et dramatique histoire à raconter. Dans cette nouvelle, ce n’est pas la maladie qui provoque la confrontation, puis le rapprochement des deux personnages, mais une prise d’otage. À l’intrigue intimiste s’ajoute une machination de nature plus géopolitique. Cependant, c’est sans doute l’itinéraire personnel de Teyeo — le major — qui s’impose comme le plus bouleversant.

« Un homme du peuple » et « Libération d’une femme » sont les deux facettes d’un même récit et constituent le point culminant de Quatre chemins de pardon. Nous épousons d’abord le point de vue d’un Hainien, Havzhiva, qui a rompu tous les ponts avec sa communauté natale et ses traditions ancestrales. Formé à l’école de l’Ekumen, spécialisé en Histoire, Havzhiva apprend à jauger les diverses cultures avec le recul de l’historien. Au terme de sa formation, il choisit d’être affecté sur Yeowe, qui vient d’être libérée. Il y découvre la persistance du sexisme. Refusant de hiérarchiser les cultures, Ursula Le Guin démontre à travers le trajet de Havzhiva que les savoirs traditionnels peuvent et doivent coexister avec le savoir universel auquel ils ne s’opposent pas nécessairement. Évidemment, l’éducation et l’Histoire ont un rôle déterminant à jouer dans cette cohabitation, semant par la même occasion les germes de l’avenir car : « Tout savoir est local, toute vérité est partielle. Nulle vérité ne peut rendre fausse une autre vérité. Tout savoir est une partie du savoir global. Vraie ligne, vraie couleur. Quand on a vu le motif général, on ne peut plus prendre la partie pour l’ensemble. » Ce premier point de vue ouvre la voie à la nouvelle suivante, « Libération d’une femme », qui est le récit poignant et dur de Rakam, une femme-liée appartenant à un grand domaine de Werel. Grâce à son témoignage, nous pénétrons au cœur du système esclavagiste de ce monde, système dans lequel la femme — si elle n’a pas la chance d’être protégée par un maître — est considérée comme moins que rien. Ballottée entre des mains peu recommandables — Ursula Le Guin ne nous épargne rien des viols successifs que subit l’ancienne esclave —, Rakam finit par faire reconnaître son affranchissement et migrer sur Yeowe, d’où personne ne revient jamais, chante-t-on, mais où les mobiliers viennent d’arracher leur liberté. Une nouvelle désillusion et un nouveau combat l’attendent car, lorsque l’on est un immigrant et de surcroît une femme, il n’est pas aisé d’être traité dignement. Dans cette nouvelle, Ursula Le Guin n’énonce pas de jugement à l’emporte-pièce et n’assène pas de discours revanchard. C’est avec une grande retenue qu’elle laisse entendre qu’il ne sert finalement à rien de ressasser les outrages passés car « c’est dans nos corps que nous perdons ou découvrons la liberté. C’est dans nos corps que nous acceptons ou abolissons l’esclavage ».

quatre-chemins-pardonQuatre chemins de pardon (Four Ways to Forgiveness, 1995) de Ursula Le Guin – Éditions l’Atalante, collection La dentelle du cygne, juin 2007 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Marie Surgers)

La cité des oiseaux

En un pays imaginaire à la géographie ramassée, l’Oklahoma jouxtant la Hongrie et la Chine, une contrée se relevant à peine d’un conflit meurtrier et destructeur, Morgan fait l’objet d’un culte de la part des parias qui peuplent le ghetto et les souterrains de la cité capitale. D’aucuns voient en lui une sorte de messie libérateur, ceci d’autant plus facilement que le jeune homme est pourvu d’un pouvoir impressionnant, celui de contrôler les oiseaux — une faculté dont il use pour vivre, amusant les passants dans la rue, mais qui lui sert également à laisser éclater sa colère contre l’injustice du monde, au grand dam de son père Zvominir, qui préfèrerait se faire oublier. D’autres estiment qu’il est une menace pour l’équilibre précaire de la cité. Après avoir envisagé de les tuer, lui et son père, le Juge Giggs, despote sous-éclairé et souverain héréditaire autoproclamé du pays, songe désormais à utiliser Morgan pour repousser l’invasion de la ville par des nuées volatiles devant lesquelles même les RougesNoirs se trouvent désarmés. Un comble pour cette milice retorse et violente habituée à l’impunité. Pour ce désoisellement, le juge est prêt à payer. Une dépense qui ne lui coûte pas grand-chose et dont il compte tirer profit. Et quand bien même Morgan et son père échoueraient, le juge pourrait toujours se consoler en les torturant avant de les faire exécuter. Ce ne serait pas une grosse perte, les deux bougres n’étant à ses yeux que des « gitans », autrement dit des sous-hommes à peine dignes de vivre, à l’instar de la plèbe qui habite le ghetto.

Après quelques déboires éditoriaux sur lesquels on ne s’étendra pas, les éditions Inculte nous gratifient d’un nouvel objet littéraire non identifié. La Cité des oiseaux, premier roman d’Adam Novy, a en effet toutes les apparences d’une œuvre monstre, à la fois tragique et satirique. Un reflet déformé, mais si peu, de notre monde, porté par un souffle quasi-prométhéen. Apportant le feu de la sédition et de la déviance, l’auteur propulse le lecteur dans un univers fantasque marqué par des maux bien réels qui puisent leurs origines dans la chronique navrante de l’Histoire contemporaine. Si le ramage et le plumage de ce roman ont de quoi séduire, voire ravir, l’amateur de lectures insolites, l’aspect baroque de cette fresque picaresque et cruelle peut toutefois rebuter l’habitué de sujets plus rationnels ou prosaïques. A l’image d’une part non négligeable de la littérature actuelle, La Cité des oiseaux se nourrit des genres pour mieux les cannibaliser. Difficile en effet de cataloguer cette fresque épique et bouffonne dont les ressorts s’apparentent à ceux de la fantasy, mais qui oscille sans cesse entre l’absurde et le drame. Peu importe, il suffit de se laisser porter par une prose empreinte de fougue et de panache, pétrie d’oralité et de poésie, où l’intrigue faussement foutraque n’est pas sans rappeler la démesure et l’exubérance des films d’Emir Kusturica (on pense à Underground, entre autres).

L’injustice et le renversement des codes sont les moteurs de La Cité des oiseaux. Une injustice vécue comme un crime auxquels d’autres crimes répondent dans un crescendo tout bonnement nihiliste. Un renversement des codes perceptible jusque dans celui du caractère des personnages qui se muent en leur exact opposé au fil du récit. Ainsi, dans le bruit et la fureur, on assiste à la lente agonie, puis à la désintégration d’une ville et d’un pays, dans une folie meurtrière et barbare. « Individuellement, les gens semblaient vouloir les mêmes choses : une famille, la sécurité, un foyer, mais organisez-les en nations, et ils fomenteront la ruine de tout ce qu’ils aimaient, au nom de ce qu’ils aimaient. Il y avait chez les êtres humains un élément, un aspect inconnu qui semblait désirer le chaos. »

De ce tropisme fatal, Adam Novy nourrit une farce macabre dont le propos se densifie et se complexifie au gré de l’évolution des interactions entre les personnages. Évangile désespéré, La Cité des oiseaux happe ainsi le lecteur en jouant sur ses émotions. Celui-ci ressort accablé par ce gospel funèbre, chanté par le chœur d’une humanité désenchantée, et émerveillé par la faculté de l’auteur américain à créer un monde foisonnant où rien ne semble stable ou définitivement acquis. Un peu comme dans la vie. Bref, voici un auteur prometteur, à suivre à n’en pas douter.

la-cite-des-oiseauxLa cité des oiseaux de Adam Novy – Éditions Inculte, collection « Afterpop », 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Maxime Berrée)

Les Univers multiples

Pierre d’achoppement de nombreuses conversations érudites, la définition de la SF agite périodiquement un genre à la recherche d’une identité, ou du moins essayant de comprendre les motifs de son désaveu parmi une intelligentsia prompte à exclure. Pourtant, il suffit de lire la série des « Univers Multiples » (« Manifold » chez nos cousins de la perfide Albion) pour expérimenter l’intuition de Norman Spinrad. Pour l’auteur américain, la SF semble être en effet la seule forme de littérature vraiment en prise avec son époque, explorant la réalité multiple dans laquelle nous vivons.
Un message parfaitement reçu par Stephen Baxter puisque l’on retrouve bien chez l’auteur britannique cette volonté de dévoiler la multitude des possibles. Une détermination conjuguée à un désir quasi-prométhéen de pousser l’humanité hors de son berceau terrestre pour l’amener à accomplir son destin d’espèce intelligente, pour la forcer à s’affranchir du carcan bureaucratique, économique, idéologique et religieux l’empêchant de coloniser l’espace.
De fait, Baxter n’a de cesse dans ses romans, astucieux cocktails de sense of wonder et de hard science, de vilipender la frilosité des institutionnels, refaisant au passage l’histoire de la conquête spatiale avec Voyage. Il déplore également la perte de l’esprit pionnier rappelant la fragilité de l’humanité et son caractère éphémère au regard de l’histoire de l’univers.

phase_space_ukParu dans l’Hexagone entre 2007 et 2008, la série des « Univers Multiples » gravite autour du paradoxe énoncé en 1950 par le célèbre physicien Enrico Fermi. Au cours d’un repas avec des collègues, le scientifique s’interroge sur la possibilité d’une vie et d’une visite extraterrestre. Constatant que notre soleil est une étoile jeune à l’échelle de la galaxie, il formule la question suivante : « S’il y a des civilisations extraterrestres, leurs représentants devraient déjà être chez nous. Où sont-ils ? »
À ce paradoxe, Baxter répond en plusieurs points, déclinant ses propositions en trois épais romans. À l’instar de David Bowman, Reid Malenfant y apparaît comme le moteur d’une variation thématique riche en trouvailles sidérantes. Un personnage fort, certes quelque peu monolithique, animé par son obstination à rallier l’espace et les étoiles. Autour de lui, diverses réalités se déploient, se faisant et se défaisant au gré des extrapolations scientifiques et science-fictives de l’auteur britannique.
En guise d’ouverture, Temps propose au lecteur un véritable feu d’artifice d’idées, de théories et de notions scientifiques, toutes plus vertigineuses les unes que les autres. Le propos n’est pas sans rappeler les perspectives cosmiques, pour ne pas dire métaphysiques, d’Olaf Stapledon, ou encore celles d’H.G. Wells dans La Machine à explorer le temps, roman pour lequel – ce n’est sans doute pas un hasard – Baxter a imaginé une suite.

tempsTemps explore l’hypothèse d’un univers dépourvu de toute autre forme de vie intelligente. À la question de Fermi « Où sont-ils ? », il répond nulle part. Et ce n’est pas la vision du futur offerte par un artefact venu de l’avenir, la perspective d’une fin du monde probable ou l’apparition de mutants aux desseins mystérieux qui rassure l’humanité. Bien au contraire, ces faits l’accablent et l’affolent, ressuscitant les pires réflexes de préservation de l’espèce.
Par le biais de la physique quantique, Stephen Baxter nous projette à la fois dans l’avenir, au terme de l’univers, et dans l’arborescence des possibles. Deux interrogations lancinantes traversent le roman. Que deviendra l’intelligence une fois l’humanité disparue ? Comment parvenir à vaincre l’entropie ? À ces questions, l’auteur britannique apporte des réponses époustouflantes, sans omettre d’user d’un des points forts de la SF : adopter le point de vue de l’autre, l’étranger, l’inhumain, ici incarné par des calmars génétiquement modifiés. On en redemande.

espaceSitué en un même temps et un même lieu, mais sur une ligne parallèle, Espace joue la carte du foisonnement, l’intrigue linéaire cédant la place à une succession de récits entrecoupés d’ellipses temporelles. Cette fois-ci, Stephen Baxter use et abuse de la profondeur de champ de l’univers, déroulant son histoire sur quelques milliers d’années. Le procédé a de quoi réjouir l’amateur avide de spéculation science-fictive, cependant il faut reconnaître que le récit se montre beaucoup plus décousu, accusant de sérieux coups de mou, même si le final reste toujours aussi vertigineux.
Au paradoxe de Fermi, l’auteur britannique répond ici par une autre question : « pourquoi les extraterrestres n’arrivent-ils que maintenant ? » Baxter imagine en effet que la vie est présente partout dans l’univers. Sous diverses formes, elle grouille littéralement affichant ses manifestations passées et présentes aux yeux d’une humanité désormais ravalée au rang d’espèce superflue. Toutefois, si la vie intelligente abonde et prolifère, affrontant avec succès ou non ses démons intérieurs, pourquoi aucune civilisation extraterrestre n’est-elle parvenue à conquérir et dominer la galaxie ? Guère pressé d’apporter une réponse, l’auteur britannique nous ballade d’un lieu à un autre. Des déplacements dans l’espace et le futur – conformément au principe de la physique d’Einstein – accomplis via des portails convertissant la matière en lumière. Ces voyages permettent à Stephen Baxter de mettre en scène des formes de vie étranges et de balayer quelques millénaires d’évolution de l’humanité dans une perspective fort peu réjouissante, il faut le reconnaître. Ces diverses spéculations ne tempèrent malheureusement pas complètement la déception. Après Temps, Espace fait un peu l’effet d’un brouillon un tantinet indigeste.

origineAvec Origine, troisième volet de la série, exit la Terre, l’univers et le reste… Baxter plante le décor sur une Lune rouge dont les vagabondages dans l’infinité des réalités l’amène à moissonner de façon aléatoire la vie à la surface de la Terre. Malenfant et ses compagnons découvrent ainsi un monde où coexistent plusieurs espèces d’hominidés, dont l’une d’entre-elles semble avoir atteint un stade d’évolution supérieur à celui de l’Homo sapiens. Ils rencontrent également quelques contemporains issus d’une réalité alternative, notamment des Anglais provenant d’une Terre où les États-Unis n’existent pas et où l’Homme de Néanderthal n’a pas disparu.
Si les prémisses du roman paraissent stimulantes, on déchante assez vite. Origine s’apparente à une purge longue et douloureuse. Une sorte de Au cœur des ténèbres chez les pithécanthropes écrit par un Homo guère habilis. À vrai dire, Baxter tire à la ligne, ne nous épargnant rien des soucis digestifs de ses personnages et de leurs tracas quotidiens. Le récit se cantonne à une interminable litanie de scènes de viol, de cannibalisme, de torture et d’actes de barbarie, sans que l’on ne ressente une quelconque progression dramatique. C’est juste gore et vain. À sa décharge, l’auteur britannique ne choisit pas la facilité, adoptant avec maladresse le point de vue de quelques hominidés. Ceci n’excuse toutefois pas les nombreuses pistes qu’il laisse en friche, préférant donner libre cours à son penchant pour la Préhistoire et l’évolution. Quant au paradoxe de Fermi, il se réduit à la portion congrue, se résumant à une nouvelle question à laquelle Baxter apporte une réponse bâclée dans les cent dernières pages.

Au final, si Temps paraît incontournable, on ne peut manifester autant d’enthousiasme pour Espace. Quant à Origine, mieux vaut passer outre pour sauter directement à la case Phase Space, histoire d’achever la série des « Univers Multiples » sous de bons augures. Un recueil de vingt-cinq nouvelles, hélas toujours inédit en français. Avis aux éditeurs…

Série les « Univers Multiples »

  • Temps (Manifold : Time, 1999) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2010 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Espace (Manifold : Space, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, février 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)
  • Origine (Manifold : Origin, 2001) de Stephen Baxter – Réédition Pocket, octobre 2011 (roman traduit de l’anglais par Sylvie Denis et Roland C. Wagner)