Les Aventures de Northwest Smith

Dans un système solaire pas si lointain, il y a fort, fort longtemps… Attablé dans un bar louche, sur Mars, Northwest Smith rêve. La nostalgie lui étreint le cœur et lui voile le regard, altérant le reflet métallique de ses yeux clairs. Son visage au teint halé, couturé de cicatrices, se crispe au souvenir des vertes collines de la Terre. Un paysage, une quiétude lui étant désormais interdits par la patrouille interplanétaire. Dans l’attente d’une hypothétique amnistie, il traîne le cuir de sa tenue d’astronaute aux quatre coins du système. Le pistolet thermique lui battant la cuisse, il fréquente les lieux interlopes en quête d’un bon plan, n’accordant qu’un bref répit à sa carcasse athlétique, le temps d’avaler un verre de segir.

En des temps médiévaux incertains, quelque part en France, entre le règne de Charlemagne et la Renaissance, Jirel guerroie sans cesse, traquant les barons félons et autres magiciens retors. La châtelaine de Joiry a fort à faire pour défendre son domaine. De tempérament volcanique, elle tient la dragée haute aux hommes d’arme, portant le fer en terre étrangère lorsque l’occasion se présente, ou recherchant l’aventure et quelque trésor à piller. Les courbes aguicheuses de son corps agréablement mises en valeur par une cotte de mailles très seyante, Jirel n’est pas du genre à laisser un homme prendre son destin en main. Femme de tête, diront certains. Furie à la chevelure rousse, diront d’autres. Juste une question de point de vue…

La parution conjointe des Aventures de Northwest Smith et de Jirel de Joiry provoquera sans doute chez les lecteurs chenus quelques réminiscences nostalgiques. Celles de l’âge d’or des pulps, où les auteurs ne se préoccupaient guère de creuser leur intrigue, se contentant de décliner de manière répétitive les mêmes récits d’aventure. Dans ce domaine, Catherine Lucille Moore (elle signe C. L. Moore pour cacher son sexe) excelle rapidement, attirant l’attention de son futur mari Henri Kuttner, avec lequel elle collaborera entre autres sous le pseudonyme de Lewis Padgett, produisant quelques-unes des nouvelles les plus marquantes de la S-F américaine.

Revenons à Northwest Smith et Jirel de Joiry. Parues entre 1933 et 1938 dans le magazine Weird Tales (à l’exception d’un texte), les nouvelles de C. L. Moore relèvent bien du pulp. Aventure, exotisme, atmosphère flirtant avec le fantastique, personnages réduits à des archétypes, nombreuses références aux mythes et à l’Histoire, Les aventures de Northwest Smith et Jirel de Joiry ne se soucient guère de longues scènes d’exposition ou de digressions psychologiques. On entre direct dans le vif du sujet, se distrayant des rebondissements ou s’effrayant de l’étrangeté des situations vécues par Northwest et son alter ego féminin. En somme tout le charme d’une époque, mais une époque exhalant l’odeur du papier jauni, car pour découvrir et apprécier ces deux séries en 2011, il faut faire montre d’une bienveillante indulgence, les replaçant dans une perspective historique.

Difficile en effet de ne pas tiquer devant l’aspect désuet de l’imaginaire. Gorgone esseulée, vampire guettant sa proie, spectre effrayant, femme-garou amoureuse, les intrigues échafaudées par C. L. Moore recyclent les thèmes classiques du fantastique en les saupoudrant d’une pincée de S-F. L’auteure s’inscrit dans cette science-fiction sans science remontant à Edgar Rice Burroughs (dixit Serge Lehman à propos Des Aventures de Northwest Smith dans sa préface). Elle se coule dans une fantasy encore héroïque. Vénus, Mars, le système solaire, le monde médiéval ne sont que des lieux littéraires. Un décorum dans lequel se déploie l’imagination de C. L. Moore. Pas de quoi énerver le plus fervent fan de Star Wars, qui n’est après tout qu’un pulp filmé complètement anachronique, quand bien même celui-ci serait allergique aux dandinements des Ewoks. Toutefois, il faut une bonne dose de patience ou une abnégation confinant au sacrifice pour lire toutes les nouvelles d’une seule traite, ce que déconseille Patrick Marcel à propos de Jirel de Joiry.

Difficile aussi de ne pas s’agacer du caractère répétitif des intrigues et du déroulé prévisible des récits.Mais alors, pourquoi s’intéresser à ces deux rééditions, nous demandera-t-on ? Peut-être pour signaler le travail éditorial soigné, restituant les nouvelles dans leur ordre de parution originel et nous gratifiant de deux inédits. Sans doute pour les paratextes de Serge Lehman (in Les aventures de Northwest Smith) et de Patrick Marcel (in Jirel de Joiry) apportant leur point de vue sur l’auteur et son œuvre. Par curiosité enfin, histoire de découvrir l’esprit d’une époque, en prenant la précaution de lire les textes à petite dose. Dans tous les cas, il ne faut cependant pas s’attendre à un choc, surtout si l’on est déjà un lecteur accoutumé à la S-F (on n’ose imaginer l’effet produit chez un néophyte). Pour faire un parallèle osé, c’est un peu comme découvrir les temples de Grèce après avoir visité ceux de Sicile. Même si les nouvelles de C. L. Moore révèlent des qualités narratives indéniables, même si l’auteur démontre sa capacité à tisser une atmosphère, même si son œuvre appartient à l’histoire du genre, on ne peut s’empêcher de juger l’ensemble vieillot et lassant. On préfèrera à bon droit les nouvelles de Lewis Padgett. Une réédition serait d’ailleurs la bienvenue.

 

moore-aventures-northwest-smithJirel de Joiry (Jirel of Joiry, 1969) – Réédition Folio SF, septembre 2010 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Collombet & Georges H. Gallet, traduction révisée par Sophie Collombet)Les Aventures de Northwest Smith (Shambleau and others / Northwest of Earth, 1953) – Réédition Folio SF, septembre 2010 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Collombet & Georges H. Gallet, traduction révisée par Sophie Collombet)

Le Zoo de Mengele

Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? Fréquemment associée à la théorie du chaos, la question du météorologue Edward Lorenz convient aussi au roman de Gert Nygårdshaug, l’image du papillon y provoquant un tout autre genre de chaos…

Né dans un village de la selva sud-américaine, Mino Aquiles Portoguesa en connaît tous les dangers. Il sait également que les lieux recèlent des trésors. Une biodiversité foisonnante qui ne cesse de l’émerveiller. Dès son plus jeune âge, le garçon s’intéresse aux papillons. Une passion dont il fait une source de revenu en les chassant pour son père qui les revend ensuite à des collectionneurs. L’existence de Mino aurait pu se cantonner à ce bout de forêt s’il n’avait été contraint de fuir devant l’irruption d’une société pétrolière. La population du village exterminée, sa famille y compris, il commence alors le long apprentissage de la vengeance.

L’engagement politique de Gert Nygårdshaug trouve sans doute sa forme littéraire la plus aboutie avec Le zoo de Mengele. Premier tome d’une trilogie, conçu comme un pamphlet contre la mondialisation, l’ouvrage oscille entre la fable et le thriller de politique fiction. Un curieux cocktail qui ne manque toutefois pas de qualités. L’Amérique du Sud de Mino est en grande partie imaginaire. Elle condense pourtant tous les malheurs des pays en voie de développement, passés à la moulinette d’une mondialisation prédatrice. Les Indiens, la faune et la flore sont ainsi sommés par les armeros, les comenderos et autres carabineros de s’effacer devant les barrages hydroélectriques, les plantations de palmiers à huile, les exploitations minières ou pétrolières. Avec la bénédiction des divers gouvernements, les gringos sacrifient sur l’autel de la croissance des hectares de forêt, éradiquant au passage les espèces endémiques, indigènes y compris. La selva cède la place à une civilisation gangrenée par le consumérisme, l’alcoolisme, l’acculturation et la pauvreté, où on ne peut guère compter sur les mouvements révolutionnaires pour inverser la tendance.

Au-delà de la fable écologique, Le zoo de Mengele aborde le sujet de l’éco-terrorisme. À bien des égards, l’itinéraire suivi par Mino apparaît comme une éducation à la lutte armée prônant la formule : « la fin justifie les moyens. » Gert Nygårdshaug ne semble en effet pas partisan du développement du râble impulsé par le rapport Bruntland deux ans avant la parution de son roman en Norvège. Il préfère tailler dans le gras de l’humanité en commençant par la tête. Mino et ses amis s’érigent ainsi en défenseur de Gaïa, assassinant ceux qui lui portent tort. Et, tous y passe sans exception, patrons de multinationales, dirigeants de fonds spéculatifs, intermédiaires complices et médias. Une violence radicale renvoyant les actions de sabotage du Gang de la clef à molette au rang de gamineries sans conséquences.

Grand succès de librairie lors de sa parution en 1989, Le zoo de Mengele reste plus que jamais d’actualité à l’heure des conférences mondiales sur le climat et la biodiversité. Il peut se lire comme une catharsis face à l’immobilisme d’une humanité enferrée dans ses contradictions. Une bien maigre consolation au regard du désastre.

Le zoo de Mengele de Gert Nygårdshaug – Éditions J’ai lu, juillet 2014 (roman traduit du norvégien par Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan)

Quelques nouvelles de Frank Herbert

A l’instar de nombreux auteurs américains, Frank Herbert a débuté en écrivant des nouvelles, une part de son œuvre éclipsée par les grandes sagas pour lesquelles il est plus connu sous nos longitudes : le cycle de « Dune », le « Programme conscience » (en collaboration avec Bill Ransom), le « Bureau des sabotages », autant de romans régulièrement réédités promus au rang de classiques de la science-fiction.

A la lecture des trois recueils rassemblant les nouvelles d’Herbert dans l’Hexagone, on oscille entre la nostalgie et la jubilation. Un peu d’irritation aussi, car il faut confesser que certaines histoires sont un tantinet ternes, pour ne pas dire ennuyeuses. Sans doute accusent-elles leur âge. De fait, les textes semblent relever de deux catégories distinctes : des nouvelles légères, parfois malignes, teintées d’humour mais percluses de clichés SF old school, et des textes d’une consistance bien plus satisfaisante, portant en germe les thèmes majeurs de l’auteur américain.

Parmi les nouvelles du premier type, retenons-en neuf. Dans le recueil Champ mental, « Martingale » attire l’attention par son atmosphère rappelant The Twilight Zone. Un couple de jeunes mariés égarés dans le désert y fait l’inquiétante expérience d’un hôtel destiné à guérir définitivement les parieurs invétérés. Amusant et sans prétention. Texte plus ancien, « Chiens perdus » suscite des réminiscences simakiennes. Ici, l’Humanité doit faire face à une épidémie mortelle pour la race canine. Une maladie se transmettant par les caresses… Pour sauver le meilleur ami de l’homme, devra-t-on transformer son génome ?

Dans le recueil Les Prêtres du Psi, on ne peut faire l’impasse sur l’hilarante nouvelle « Les Marrons du feu », texte que l’on pourrait sous-titrer « Rencontre du troisième type chez les ploucs », et sur « Le Rien-du-tout », histoire de mutants dont le dénouement n’est pas sans évoquer les méthodes de sélection génétique du Bene Gesserit.

Reste Le Livre d’or. L’ouvrage étant censé rassembler une sélection des meilleures nouvelles de Frank Herbert, on peine à opérer un second tri. Bien sûr, on ne peut pas passer outre « Vous cherchez quelque chose ? », premier texte de science-fiction de l’auteur. A découvrir au moins pour sa dimension patrimoniale. « Opération Musikron » et « Étranger au paradis » se laissent lire sans déplaisir. La première nouvelle décrit une épidémie de folie, mal auquel le personnage principal doit apporter un remède dans les plus brefs délais. La seconde imagine une explication au paradoxe de Fermi pour le moins pessimiste. Toutefois le meilleur de l’auteur se révèle à la lecture de « Semence » et de « Passage pour piano ». Ces deux récits conjuguent l’exigence et la réflexion. Ils font le lien avec ses thématiques plus personnelles, comme l’écologie et la rareté.

Avec « Champ mental », « Les Prêtres du Psi » (dernière partie du roman Et l’homme créa un dieu), « L’Œuf et les cendres », « Délicatesses de terroristes » et « La Bombe mentale », on attaque le noyau dur de l’œuvre de Frank Herbert. La plupart de ces nouvelles constituent en quelque sorte la matrice des romans et fresques romanesques à venir. Difficile de ne pas comparer la société religieuse de « Champ mental » au Bene Gesserit, du moins pour certaines de ses pratiques de contrôle. Le rejet de toutes les passions grâce à un conditionnement draconien et la condamnation du changement nourrissent ce parallèle. Ce texte montre que pour Herbert, les gouvernants cherchent toujours à écraser les gouvernés, souvent pour les meilleures raisons du monde. Un objectif partagé par les pouvoirs politique et religieux, deux faces du même totalitarisme, l’un agissant par l’entremise de la bureaucratie et l’autre sous couvert de mysticisme. Dans ce cadre, l’individu ou le groupe social, par sa soumission, son adaptation ou sa rébellion, interagit avec le tyran ou ses sbires. Et chacun essaie de s’aménager sa propre niche, qu’elle soit écologique ou sociétale, guidé par son inconscient, le désir de connaissance ou plus simplement ses pulsions vitales. Un chaos potentiel dont semblent être conscients les prêtres de la planète Amel, lieu saturé par les émanations psi des fidèles de tous les cultes de l’univers connu. En secret, ils échafaudent un projet d’une ampleur cosmique : « Nous voulons semer les graines de l’autodiscipline partout où elles pourront germer. Mais pour cela, il nous faut préparer certains terrains fertiles. » Un plan partageant une certaine parenté avec celui suivi par les Révérendes Mères.

« Délicatesses de terroristes » apparaît comme le galop d’essai de Jorj McKie, personnage que l’on retrouvera ensuite dans les romans L’Étoile et le fouet et Dosadi. L’agent du Bureau des sabotages doit ici protéger contre lui-même l’organisme qui l’emploie. Juste retour des choses pour une organisation ayant la charge de réguler la bureaucratie et le pouvoir politique par le sabotage délibéré, ceci afin d’éviter la tyrannie.

De despotisme doux, il est question dans « La Bombe mentale ». Dans cette nouvelle, une sorte d’ordinateur géant, la « Machine Suprême », préside au destin des habitants de Palos. La Machine élimine tous les conflits, bridant en même temps la liberté d’agir, d’inventer et d’évoluer des hommes. Une parfaite contre-utopie pour Frank Herbert, et sa plus grande crainte pour le futur.

Au final, les nouvelles de Frank Herbert offrent comme un complément à ses romans et sagas. Une lecture utile à la condition d’opérer un tri entre le franchement dispensable, l’amusant et ce qui apparaît comme le cœur de son œuvre.

Champ mental (Try to remember and six others stories) de Frank Herbert – Pocket, collection Science-Fiction/Fantasy , septembre 1987 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Claire Fargeot)

Les Prêtre du psi (The Priests of Psi) de Frank Herbert – Pocket, collection Science-Fiction/Fantasy, 1985 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Dominique Haas)

Le livre d’or de la science-fiction : Frank Herbert – Pocket, collection Le livre d’or de la science-fiction, 1978 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Dominique Abonyi, Christian Meistermann, Pierre Billon)

L’Assassin de Dieu

Alors que ses romans dépassent allègrement la centaine de titres, les nouvelles semblent réduites à la portion congrue dans l’œuvre de Pierre Pelot. Tout au plus une soixantaine, sans doute passées inaperçues au milieu de livres d’une plus grande ampleur. D’aucuns en ont tiré la conclusion que son imagination avait sans doute besoin d’espace pour se déployer. Après avoir lu L’Assassin de Dieu, permettons-nous d’en douter. Ce recueil compile dix des meilleurs textes de l’auteur, du moins si l’on se fie à la quatrième de couverture. Des nouvelles parues dans la revue Fiction ou figurant au sommaire d’anthologies thématiques ou de titres plus éphémères, voire fandomiques. Leur lecture prouve que Pierre Pelot n’a nul besoin de place pour nous livrer de dangereuses visions où le fantastique et surtout la science-fiction se révèlent sous leur plus beau jour.

L’Assassin de Dieu comporte au moins deux véritables coups de cœur, deux nouvelles justifiant à elles seules son acquisition. La nouvelle éponyme qui ouvre le recueil se révèle une quête métaphysique sur fond de futur si lointain qu’il se pare des attributs du mythe. L’écriture somptueuse ensemence l’esprit d’images baroques et son dénouement, même s’il est prévisible, n’en demeure pas moins délicieusement cynique. « Première mort » apparaît comme l’autre choc incontestable du recueil. Pierre Pelot se fait ici l’égal d’un Jean-Jacques Girardot, convoquant le clonage pour interroger les perspectives ouvertes par la science et examiner leur impact psychologique et sociétal. Pas sûr que la réponse ne débouche sur une joyeuse utopie…

Si ces deux nouvelles se détachent du lot, les autres ne sont pas négligeables, offrant un aperçu non exhaustif de ses différents centres d’intérêt. Un peu de fantastique avec « Danger, ne lisez pas ! », dont on goûtera tout le sel de la mise en abyme. Mais surtout beaucoup de science-fiction, avec une propension à mettre en scène univers post-apocalyptiques, dystopies et autres récits de fin de l’humanité. La liberté semble aussi un thème récurrent dans de nombreuses nouvelles du recueil, avec pour corollaire un attrait pour l’anarchie et une touche de misanthropie. Liberté d’abord de conserver ses rêves d’enfant face à une société totalitaire (« Bulle de savon ») ou de ne pas respecter l’autorité (« Razzia de printemps »). Liberté d’aimer jusqu’au désespoir (« Un amour de vacances » (avec le clair de lune, les violons, tout le bordel en somme)). Liberté de refuser le tropisme de la conquête pour lui préférer celui de l’indépendance d’esprit (« Pionniers »). Liberté enfin de témoigner du passé (« Le Raconteur ») ou de s’opposer à l’Histoire (« Je suis la guerre »). Si la grande noirceur du propos, voire la désillusion prévalent dans la plupart des textes de L’Assassin de Dieu, elles ne tuent cependant pas complètement la tendresse d’un auteur qui sait se montrer touchant lorsqu’il s’attache à ses personnages. « Numéro sans filet » témoigne du sentiment sincère que tout n’est pas foutu et qu’il reste (peut-être) encore un petit espoir pour l’humanité, malgré des tares indéniables.

Bref, si le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle, Pierre Pelot marque la cadence avec talent et une belle constance. Et s’il fallait conclure cette chronique avec un seul mot pour qualifier ce recueil, ce serait celui-ci : indispensable.

L’Assassin de Dieu de Pierre Pelot – Encrage, collection « Destination Crépuscule », 1998

Canyon Street

Canyon Street ressemble une prison à ciel ouvert, bornée de tous côtés par la barrière cyclopéenne des Horizons fermés. La contrée est un dédale, en apparence infini, de rues et ruelles, de bois, de pâtures et d’agglomérations. Sous un ciel éternellement embrumé, comme barbouillé par un artiste fatigué de repeindre toujours le même tableau, ses habitants, ou plutôt devrait-on dire ses détenus, jouent et rejouent la comédie de l’existence. Soumis à la Loi, ils attendent la Manne distribuée par les Cohortes masquées de cuir, espérant un jour faire partie des Élus et repartir en leur compagnie dans le tunnel menant à l’autre monde. Mais un jour, tout s’arrête. La Manne se tarit et les Cohortes disparaissent, laissant la place à la prédation généralisée. La foule fanatisée par les abbés-speakers bascule dans la folie et la barbarie. Malheur au solitaire ou au marginal. Il risque désormais le grill à plus ou moins brève échéance car « Seul le plus fort gagne et survit ». Javeline l’a bien compris. Elle se cache dans un appartement pour échapper à son destin de femme, armée et résolue, prête à défendre son ventre contre celui qui tentera de le violer. Raznak le Fou sait où elle se terre. Il a un plan pour s’évader de Canyon Street, rejoindre le pays du Grand Ciel et ses perspectives ouvertes.

À la fin de années 1970 et au début de la décennie suivante, le paysage de l’imaginaire français a été marqué par une série de romans qui l’ont traversé comme un riff rageur. Joël Houssin, Kris Vilá, Jean-Pierre Hubert, Philippe Cousin, Joëlle Wintrebert, Jean-Pierre Andrevon et Pierre Pelot mettent le feu avec des histoires oscillant entre critique sociale et nihilisme punk.

Par sa violence, son univers oppressant et sa radicalité, Canyon Street rappelle Blue et Argentine de Joël Houssin. On y trouve une rage semblable, une envie d’en découdre et de faire exploser les carcans. Le périple de Javeline et Raznak est également une quête vers un monde meilleur, loin de l’aliénation et de la violence ambiante. Un voyage à travers un monde truqué vers un miroir aux alouettes destiné aux esprits crédules. L’itinéraire du duo dévoile ainsi le machiavélisme d’un système fondé sur le conditionnement d’une population préférant les promesses de la religion et du consumérisme à la liberté. D’aucuns trouveront le propos convenu, du moins conforme à l’esprit de contestation de l’époque. Il n’en demeure pas moins fondé. La liberté reste un choix. Il ne tient qu’à chacun de l’assumer pleinement en rejetant les illusions forgées par la foi et le conformisme. Mais, encore faut-il renoncer au confort matériel d’une existence réglée. Un choix difficile auquel se trouveront confrontés eux-mêmes Javeline et Raznak.

Comme bien des romans populaires de son acabit, Canyon Street se lit sans déplaisir. Et si le propos demeure amer et désabusé, le traitement des personnages apporte un peu de tendresse, histoire d’éclairer leur malheur.

Canyon Street de Pierre Pelot – Éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1978

Fœtus-Party

« Un jour il était né. Bel et bien pris au piège. Sans le savoir. Un jour il était né et s’était bravement mis à mourir. »

L’incipit de Fœtus-Party annonce la couleur : noir. Le roman de Pierre Pelot apparaît comme un évangile dystopique. Une vision sombre de l’avenir dont on espère qu’elle ne s’avérera pas prophétie auto-réalisatrice…

Dans le futur, la ville étend ses limites à l’ensemble du monde. Les gens vivent désormais dans des appartements minuscules ou dans des bidonvilles poussés comme du chiendent. Dans la rue et sur les boulevards, la foule grouille, une multitude sans cesse en mouvement, en route vers son travail. Dans ce monde surpeuplé, pollué, usé jusqu’à la trame, où la nature est recréée dans des parcs, on fouille dans les dépotoirs pour récupérer les ordures et on recycle les cadavres dont la chair morte offre une alternative aux portions d’insectes broyés. Et si l’on n’est pas satisfait de sa condition, la police vient vous arrêter, car le Saint Office Dirigeant veille au grain, louant la Vie, combattant le gaspi et l’esprit de révolte. Mais, il est bien rare de trouver un véritable opposant au régime. Les marges cachent du menu fretin, lui-même utile à la Communauté. Pas grand monde au final, car le Saint Office encadre très strictement les esprits, interrogeant les fœtus sur leur désir de vivre dans un tel monde et proposant aux habitants âgés le suicide assisté, avec une pilule en guise de viatique vers l’au-delà, autrement dit l’assiette de son prochain.

Auteur emblématique de cette science-fiction teigneuse et énervée des années 1970, Pierre Pelot aligne les mots comme des cartouches. Il prend ici pour cible un lieu commun de la littérature : la connerie humaine. Loin d’être l’époque promise par le libéral-capitalisme, l’anthropocène a conduit l’humanité au bord du gouffre. Les hommes ont épuisé toutes les ressources du globe, contraignant leurs descendants à payer les pots cassés. Sous la poigne de fer du Saint Office Dirigeant, les valeurs humanistes ont été remises en avant. Le remède n’a pas tardé à porter ses fruits, une marée humaine dont le flux croissant a aggravé la situation. Pour le Saint Office Dirigeant, l’enjeu consiste désormais à désamorcer la bombe P.

Pessimiste, jusqu’au boutiste, le roman de Pierre Pelot marque par son atmosphère mortifère. L’auteur se plaît à dépeindre un futur cauchemardesque, sordide, dépourvu de toute échappatoire. Le roman recèle de nombreuses fulgurances stylistiques qui contribuent à marquer l’esprit, y imprimant des visions dantesques. Elles viennent rehausser une intrigue donnant la fâcheuse impression de ronronner, au point de susciter hélas un ennui poli. Fort heureusement, le dénouement surprenant permet d’achever la lecture sur une touche plus positive, si l’on peut dire…

En dépit de ses presque quarante ans, Fœtus-party n’a donc rien perdu de sa noirceur glaçante. Le roman reste une lecture misanthrope très recommandable dont le propos s’apparente à un réjouissant jeu de massacre où la seule alternative à la mort demeure… la mort.

Fœtus-Party de Pierre Pelot – Éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1977

Mordre le bouclier

Retour au castel de Broe. Le soleil d’août a remplacé les frimas de l’hiver. Pourtant, à l’ombre de la forteresse prévaut une atmosphère de deuil. Scrutant les moignons de ses doigts, Chien s’enfonce dans la désespérance. N’ayant vécu que pour et par la guerre, elle ne peut plus désormais exprimer sa rage et sa colère sur les champs de bataille. Recluse dans sa cellule, elle sent leur poison lui pourrir la carcasse et la tête.

Une prothèse pour remplacer son pouce amputé et la perspective de connaître son nom la font sortir de sa prostration. En compagnie de Bréhyr, elle reprend la route, direction le sud, une tour au bord d’un col, quelque part sur la route des croisades. Chemin faisant, elle rencontre Saint Roses, chevalier abandonné de Dieu, et la Petite. Ensemble, ils portent leurs plaies aux corps et à l’âme jusqu’au Tor, perché sur sa montagne. Et une fois arrivés, claquemurés entre ses murailles, cernés par les brumes et la neige, ils attendent. Un signe. Le dénouement de leur quête. Des raisons d’être dans un monde leur étant devenu étranger. Des raisons de transmettre leur histoire.

Malgré quelques imperfections, on avait beaucoup aimé Chien du heaume, roman âpre dans un cadre médiéval indéterminé, entre mythologie et histoire, monde celte et nordique. Aussi la perspective de renouer avec cet univers et ses personnages apparaissait effrayante au début. Peur d’être déçu d’abord, de ne pas retrouver les impressions fortes et le ton singulier de l’œuvre précédente. Peur de la redite également. Au final, il n’en est rien et on peut même dire que l’écriture de Mordre le bouclier s’imposait pour conclure l’histoire de Chien avec panache. En effet, Justine Niogret transforme ici son coup d’essai. Elle complète, voire dépasse Chien du heaume. Et les deux volets de ce qu’il convient de considérer maintenant comme un diptyque s’assemblent au point de faire sens.

Mordre le bouclier renvoie à son prédécesseur. Même monde ensauvagé empreint à la fois d’authenticité brute et de mythe. Des descriptions incisives confinant à l’épure. Ici une ville, pâle et calme, des fumées maigres s’élevant timidement de ses cheminées et des croisées couleur de rien donnant sur des chambres noires. Là, une maison paysanne, bâtisse de bois et de torchis poussée comme un champignon au bord du chemin. Là encore, une tour montant la garde drapée dans les souvenirs de ses occupants disparus.

Même puissance d’évocation, viscérale, faite de fulgurance et de poésie. Le temps s’étire, semble se dilater, interrompu ici et là par de brusques flambées de violence dépourvues de cette noblesse conférée par les conteurs. Des personnages murés dans leurs pensées, leurs tourments, et ne livrant leur cheminement intime que dans un langage pseudo-médiéval maîtrisé de bout en bout.

Même thématique d’un monde finissant, où la foi nouvelle remplace les anciens cultes, où l’écrit se substitue à la parole et où le temps historique relègue la légende au rang de folklore.

Pourtant, malgré toutes les similitudes, Justine Niogret densifie son propos et impulse à son roman une direction inattendue. L’intrigue de Mordre le bouclier offre ainsi plusieurs niveaux de lecture. Linéaire, jalonnée d’épreuves et de révélations, elle se veut quête initiatique dans la tradition des gestes chevaleresques, même si les combats n’ont rien d’épique. « Les autres apprennent à se battre ; moi je dois apprendre à vivre. »

Drame humain, Mordre le bouclier ne dédaigne pas les symboles et les motifs puisés dans la mythologie. Les dieux païens et les lieux associés à leur manifestation y côtoient les visions et le Walhalla mythique. Il y aurait sans doute matière à faire une recension de ces éléments pour en déchiffrer le sens caché.

Au final, avec ce roman, Justine Niogret confirme tout le bien que l’on pensait d’elle. Mordre le bouclier atteste de la naissance d’une voix atypique dans le paysage de la fantasy française. Et si pour l’instant, on ne sait pas de quoi sera fait l’avenir de l’auteur, on peut toutefois prédire sans craindre de se tromper que l’on sera au rendez-vous de sa prochaine œuvre.

Autres chroniques visibles ici

Mordre le bouclier de Justine Niogret – Éditions Mnémos, collection « Icares », juin 2011