Semences

Avec Semences, Jean-Marc Ligny achève ce qu’il convient maintenant d’appeler son triptyque climatique. Commencé par AquaTM, puis poursuivi avec le très noir et très puissant Exodes, le nouvel opus vient achever un cycle composé de trois récits pouvant se lire de façon indépendante. On recommandera cependant aux éventuels curieux de le découvrir dans l’ordre, histoire de goûter à la cohérence de l’ensemble. Hélas, si Exodes avait enthousiasmé, le présent roman douche sérieusement toute exaltation. Certes, la qualité du projet de l’auteur n’est pas en cause, ni la préférence du chroniqueur pour les histoires se terminant mal. La déception trouve en fait sa source dans le traitement simpliste du récit et une intrigue lorgnant ouvertement du côté de la littérature young adult.

Pourtant, l’argument de départ augurait du meilleur. Le récit débute en effet au Groenland, dans une communauté inuite tentant de survivre, vaille que vaille, au bouleversement climatique et à l’effondrement de la civilisation. Natsume et sa sœur Hiroko y vivent depuis quinze années, abandonnés par leurs parents partis dans l’espoir de trouver des semences pour permettre la renaissance de l’agriculture. Mais Hiroko se meurt, malade de la dengue. Elle ne tarde d’ailleurs pas à décéder, faute de remède. Natsume reprend alors la route, intrigué par l’arrivée d’une colonie de fourmis mutantes ayant traversé le bras de mer séparant l’île du continent.

Après un changement abrupt de point de vue, on est propulsé ailleurs, adoptant le regard neuf de deux jeunes gens qui ne vont plus quitter le devant de la scène jusqu’à la fin. Nao et Denn sont nés dans une communauté retournée à l’âge de pierre, coincée entre un désert impitoyable et la mer. Le couple n’a pas connu le monde d’avant, ni l’Âge d’Or, dépeint de manière très apocalyptique par ses aînés, ni les Âges Sombres, déchéance légitime à laquelle Mère-Nature a condamné l’homme après que son hubris a contribué à la fin du monde. Mais leur communauté se meurt, faute de sang nouveau. Comme Nao et Denn sont jeunes, pleins de vie, ils décident de partir à la recherche du paradis, aiguillés par leur rencontre avec un mystérieux étranger qui leur a légué un foulard peint avant de mourir. Dans ses bagages, le couple emmène également une colonie de « Fourmites ».

L’éditeur présente Semences comme un road novel sur fond d’univers post-apocalyptique. Même si le roman n’est pas La Route de Cormac McCarthy, l’histoire comporte bien un point de départ et une destination, avec, entre les deux, un voyage parsemé de péripéties, de rencontres et d’épreuves à surmonter. À bien des égards, cette structure le rapproche davantage du roman d’éducation, sentiment renforcé par le choix des personnages principaux, deux adolescents en quête d’indépendance. Malheureusement, le résultat n’est pas à la hauteur des précédents volumes du triptyque. En dépit d’une idée forte, on va y revenir, l’intrigue s’enferre dans une routine, au rythme mollasson, dont on se désintéresse peu à peu tant les ressorts paraissent convenus et prévisibles. Le traitement des personnages ne permet pas davantage de gommer l’agacement. Nao et Denn semblent en effet bien plus préoccupés par les émois adolescents et les étreintes moites. Ils ne s’inquiètent guère des menaces et, plutôt que de succomber au désespoir, préfèrent jouer à la bête à deux dos, avant d’opter pour le triolisme parce qu’ils sont jeunes et n’ont pas de préjugés. Que reste-t-il alors pour éviter le naufrage ? Un décor puissant, réaliste, nourri au meilleur des spéculations des chercheurs du GIEC. Et puis, une idée quand même, celle d’imaginer comme successeur de l’humanité une espèce mutante de fourmis avec laquelle l’homme ne peut espérer cohabiter qu’en lui rendant des services. On goûte tout le sel de ce retournement de situation, au final assez réjouissant.

Malheureusement, ceci ne vient pas tempérer la déception. Semences fait pâle figure après AquaTM et surtout Exodes. Mieux vaut l’oublier ou, à la rigueur, le conseiller à des adolescents.

Semences de Jean-Marc Ligny – Éditions L’Atalante, collection La Dentelle du Cygne, septembre 2015

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Journal des années de poudre

« Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ! » Les amateurs de western auront reconnu ici sans mal la réplique du film L’Homme qui tua Liberty Valance. Une citation qui correspond idéalement au roman de Richard Matheson. Journal des années de poudre s’attache en effet à l’itinéraire de Clay Halser, une de ces légendes dont les aventures enjolivées composent l’ordinaire des dime novels, contribuant à forger le mythe du Far West. Surnommé par la presse le Prince des Pistoliers, Clay n’était pourtant au départ qu’un jeune homme plein d’espoir, parti chercher l’aventure à l’Ouest après avoir participé à la Guerre civile. Sans véritables qualités, si ce n’est celle de donner la mort sans coup férir, une tâche dont il s’est acquitté avec talent pour le compte de l’Union, il flirte d’abord avec l’illégalité avant d’endosser le costume funèbre de marshal. En dépit de la faible espérance de vie des gardiens de l’ordre, Clay se découvre très vite des dispositions pour la fonction, profitant d’être du bon côté de la loi pour régler ses comptes.

Faux roman fantastique mais authentique western, Journal des années de poudre n’aurait que peu d’intérêt si Richard Matheson se contentait de raconter le parcours violent et tragique d’un as de la gâchette. On renverra d’ailleurs les amateurs de noir et d’Ouest sauvage vers Deadwood de Pete Dexter, amplement plus convaincant sur ces deux points.

Individu ordinaire, un brin naïf, Clay Halser ressemble beaucoup à Wild Bill Hickok dont il croise la route à deux reprises. Matheson reviendra par la suite sur cette figure emblématique de l’Ouest avec The Memoirs of Wild Bill Hickok. En attendant, les aventures de Clay pillent sans vergogne quelques épisodes de l’histoire de la « frontière » américaine, notamment la guerre du comté de Lincoln. Fort heureusement, le récit profite d’un dispositif narratif astucieux, peut-être un tantinet lassant sur la longueur, présentant la mythification de Clay comme un processus de déshumanisation implacable. Récupéré après sa mort, le récit du pistolero, couché par écrit dans son journal intime, fait ainsi l’objet d’une publication posthume. Une version corrigée et retouchée (toutes les bordées d’injures sont coupées) qui, selon son ami le journaliste Frank Leslie, tente de rendre justice au pistolero en rétablissant la vérité sur sa vie. Bien entendu, la vérité se dessine entre les lignes, conférant à ce Journal des années de poudre une dimension introspective inattendue.

Mais le cœur du récit de Matheson se situe autour des notions de fiction et de réalité. Littéralement vampirisé par sa légende, dépossédé de son identité, Clay n’est finalement qu’un pantin, victime de ses pulsions, qui nourrit avec la fiction une relation exclusive et ambiguë.

Avec Journal des années de poudre, Richard Matheson nous livre donc un western dépourvu de toute vision archétypale, cherchant surtout à atteindre une forme de démystification, celle du Far West et de ses héros de papier.

Journal des années de poudre (Journal of the gun years, 1991) de Richard Matheson – Éditions Denoël, collection «  Lunes d’encre  », 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)

Miro Hetzel

Septième titre de Jack Vance publié aux éditions Le Bélial’, Miro Hetzel rassemble dans un même ouvrage L’Agence de voyage de Terrier et « Le Tour de Freitzke », textes figurant déjà au sommaire de deux recueils différents, Crimes et enchantements et «  Le Livre d’Or » consacré à l’auteur américain. D’aucuns diront : rien de neuf sous les multiples soleils de l’Aire Gaéane. Ils auront raison. L’ouvrage a toutefois l’intérêt de remettre en mémoire les enquêtes de l’effectueur terrien, inscrivant son personnage dans la continuité des héros vanciens tels Glawen Clattuc, Gastel Etzwane ou Kirth Gersen. Miro Hetzel n’est en effet guère différent. Roublard, calculateur, débrouillard et sans état d’âme, à l’instar des durs à cuire du roman noir auxquels il emprunte beaucoup des traits, l’effectueur fait payer ses services très cher. De quoi lui garantir un niveau de vie enviable et obtenir une juste contrepartie aux enquêtes périlleuses qu’il mène sur les mondes lointains et désolés.

Avec L’Agence de voyage de Terrier et « Le Tour de Freitzke », Jack Vance laisse libre cours à son imagination, nous immergeant sur deux des mille et une planètes de l’Aire Gaéane. L’occasion de découvrir leur société exotique mais mortelle pour celui qui n’en maîtrise pas les arcanes. Dans le premier récit, Miro débarque sur Maz, monde habité par les Gomaz, une espèce humanoïde fière et belliqueuse ayant jadis menacé l’Étendue Gaéane et les empires Liss et Olefract. Le commerce des armes étant désormais prohibé, la planète est dépourvue d’attrait, si ce n’est pour les touristes en quête de frissons. Il semblerait pourtant que la société Istagam ait obtenu d’une façon inavouable les services de quelques clans autochtones afin de produire des composants microniques à un coût défiant toute concurrence… Dans la seconde histoire, plus courte, Miro accepte de traquer un ancien camarade de classe jusque sur sa planète natale, manière pour lui de replonger dans son passé et d’assouvir une vengeance trop longtemps laissée de côté. Délaissant la veine socio-ethnologique pour laquelle l’écrivain est beaucoup apprécié, ce récit met surtout en exergue la capacité de Miro à déjouer les faux-semblants et les non-dits, dévoilant au passage le goût de Jack Vance pour les intrigues alambiquées. En dépit de cet aspect plus policier, « Le Tour de Freitzke » met en scène une figure de sociopathe n’ayant rien à envier aux Princes-Démons de la série éponyme, voire à Ronald, le triste héros adolescent de Méchant garçon.

Bref, vous l’aurez compris, si Miro Hetzel ne figure pas au rang des œuvres majeures de Jack Vance, les aventures de l’effecteur n’en demeurent pas moins une lecture divertissante et faussement naïve – du pur Jack Vance, en somme.

Miro Hetzel de Jack Vance – Éditions Le Bélial’, mai 2017 (roman et novella traduits par E.C.L. Meistermann et Jean-Pierre Pugi, révisés par Pierre-Paul Durastanti)

Existence

David Brin s’était fait rare sous nos longitudes. La réédition de plusieurs de ses anciens romans et la parution d’un inédit chez Bragelonne semblent marquer un regain d’intérêt pour l’un des auteurs de hard SF les plus intéressants de la fin du XXe siècle. Un fait dont on ne se plaindra pas, tant ce briseur d’étagère (pas moins de 700 pages) intitulé Existence, malgré des prémisses un tantinet mollassonnes et une propension à tirer à la ligne, se révèle au final passionnant.

Fin du XXIe siècle. Dans son berceau natal, au fin fond du puits de gravité terrestre, l’humanité vit dans la hantise de sa propre extinction. Les États-Unis ont disparu, remplacés par plusieurs États de seconde zone, et la Chine, désormais promue superpuissance mondiale, ne semble pas en mesure d’imposer son leadership sur une planète divisée en clades, castes et zones de libre-échange. Dans ce monde ravagé par les catastrophes climatiques, en proie à la pénurie, aux migrations incontrôlées et aux inégalités criantes, où de vastes espaces côtiers sont engloutis par l’élévation des mers, ils sont bien peu encore à tourner leur regard vers des cieux désespérément déserts. L’espace profond est désormais dévolu aux sondes robotisées. Seul l’espace proche, à l’abri de la ceinture de Van Allen, attire encore l’humanité. Converti en terrain de jeu par les plus riches, il est parcouru aussi par des éboueurs qui le nettoient des déchets abandonnés après le boom de la course à l’espace. Pourtant, la découverte d’un artefact extraterrestre vient bousculer les routines de cette société de l’immédiateté où l’information, disponible en multiples couches de réalité augmentée, requiert l’assistance d’IA dévouées. La nouvelle inquiète la néoblesse, cette oligarchie attachée à ses privilèges pour qui la transparence ne va pas de soi. Elle remet en question la stratégie de conquête du pouvoir du mouvement des Renonciateurs, une secte prônant la rupture avec le progrès technologique. Elle attise enfin les convoitises, menaçant d’entraîner l’apocalypse tant crainte.

Existence illustre le versant purement spéculatif de l’œuvre de David Brin. S’inscrivant dans le registre de la hard SF, même s’il s’autorise un clin d’œil en direction du très séminal « cycle de l’Élévation », l’auteur américain amorce ici une multitude de pistes de réflexion qui titille le sense of wonder, tout en acquittant son tribut à la mémoire collective du genre. Le roman apparaît comme une sorte de boîte à outils pour un post-humanisme conçu comme seul débouché pour une humanité acculée au bord du gouffre par un progrès exponentiel. Entre Pandore et Prométhée, les hommes doivent ainsi se résoudre à se choisir un destin et une place dans l’univers, conscients que la vie est chose fragile et fugace.

À la question posée par le paradoxe de Fermi, Existence apporte ses réponses. Un foisonnement d’hypothèses, parfois exposées de manière trop didactiques, dévoilant des perspectives vertigineuses comme on les aime en science-fiction. En dépit de personnages fades et d’intrigues secondaires superflues, l’auteur américain trace sa route, compensant la faiblesse des uns et l’ennui suscité par les autres. Il explore ainsi les possibles, tissant avec habileté une trame dense et parfois confuse, où fort heureusement émergent des fulgurances saisissantes.

Bref, avec Existence, David Brin accomplit un retour gagnant dans nos contrées. De quoi réjouir les adeptes de prospective mais également de space opera, sans oublier les amoureux des dauphins. Ils sont légion chez les fans de l’auteur depuis le rafraîchissant Marées stellaires.

Existence (Existence, 2012) de David Brin – Éditions Bragelonne, collection Bragelonne SF, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Claude Mamier)

Richard Matheson – Polars sous tension

Écrivain prolifique venu du journalisme, nouvelliste de talent et romancier efficace, Richard Matheson est considéré comme l’un des grands auteurs de la science-fiction, du fantastique et de l’épouvante. Une renommée qui éclipse sa contribution dans le polar, une part certes minime de sa bibliographie, mais que l’on aurait tort de négliger.

Si l’on fait abstraction de La Traque (Hunted Past Reason, 2002), un thriller tardif passablement raté, trois romans relèvent de ce mauvais genre. Toutes issues de la fin des années 1950, autant dire l’âge d’or de l’auteur, ces œuvres inscrivent leur trame criminelle dans l’univers urbain du roman noir, voire des pulp magazines. Parus en paperback chez Lions Books, une collection à bon marché où ce sont illustrés notamment Jim Thompson, Fredric Brown et David Goodis, Les Seins de glace et Jour de fureur ne s’embarrassent pas de descriptions interminables ou d’états d’âme superflus. Ils vont droit au but, déroulant leur intrigue nerveuse sans laisser aucun répit au lecteur. Pour autant, on aurait tort de considérer ces deux premiers roman, sans oublier De la part des copains, paru six ans plus tard, comme des récits simplistes, perclus de stéréotypes. Et si l’on peut trouver leur contexte un tantinet daté, on ne s’écarte guère en effet de la petite classe moyenne américaine des années 1950, l’atmosphère anxiogène et le suspense de ces trois titres pourraient cependant en remontrer à bien des faiseurs de thrillers psychologiques contemporains en matière de passion et de duplicité.

«  Je n’en étais pas certain, mais ça ressemblait à de la peur. L’effroi d’un enfant devant une menace qu’il ne comprend pas très bien, mais dont il s’écarte instinctivement.  »

Premier roman de Richard Matheson, Les Seins de glace (Someone is bleeding, 1953) est sans doute le plus connu dans nos contrée grâce à l’adaptation commise au cinéma par Georges Lautner avec Mireille Darc et Alain Delon. Malgré la plastique de l’actrice, le film n’est pas vraiment une réussite, du moins si l’on se fie à l’intrigue retorse du matériau original. L’auteur américain nous livre en effet un récit cauchemardesque peuplé de personnages torturés et ambigus. Tout commence sur une plage déserte de Los Angeles où David Newton est venu se baigner, histoire de trouver l’inspiration pour son roman. Il y rencontre Peggy Lister, une beauté candide dont il ne tarde pas à s’enticher. Fragile et timide, la jeune femme semble la proie idéale pour toute une foule de malfaisants ne songeant qu’à abuser d’elle, à commencer par le mari de sa logeuse dont les coups d’œil salaces en disent long sur ses pensées. Et puis, il y a aussi Jim Vaughan, l’avocat de Peggy, dont les services ne semblent pas se limiter à la défense de sa cliente. Le bougre a développé une passion tenace pour la jeune femme, n’hésitant pas à la harceler pour obtenir ses faveurs. Par un caprice du destin, il se trouve être aussi un ancien camarade d’université de David Newton. Pas question pour l’écrivain fauché de subir une nouvelle fois les mensonges de ce manipulateur vicelard, né avec une cuillère en argent dans la bouche. Cette fois-ci, Peggy sera sienne.

L’intrigue de Someone is bleeding, reprenons le titre original, plus conforme à l’histoire, développe une thématique familière dans l’œuvre de Matheson, y compris dans les romans comme Je suis une légende et L’Homme qui rétrécit. On y retrouve en effet cette logique d’affrontement, où le héros doit faire montre de caractère et de combativité pour déjouer le destin. Ici, David Newton doit se battre pour conquérir et posséder, au sens littéral du terme, la jeune femme. Mais, il y a quelque chose de pourri dans les rapports de Peggy Lister et la gente masculine. Ballotté entre sa raison et l’amour aveugle qu’il nourrit pour elle, David ne veut rien voir. Il accepte d’abord de mentir pour la protéger, prêt à endosser la responsabilité de ses actes, avant d’être victime des cruelles manipulations du couple qu’elle forme avec Jim Vaughan. Au terme d’un parcours mouvementé, teinté d’une pincée d’érotisme trouble, David Andrew finira par abandonner l’angélisme lui faisant travestir la vérité, renonçant à voir Peggy comme un simple pion, mais bien comme la pièce maîtresse d’un sanglant jeu de dupes.

«  Le monde est plein de cadavres de types qui ont désiré ce qu’ils n’auraient jamais dû avoir.  »

On l’aura noté au fil de ce premier roman, Richard Matheson affectionne les émotions fortes, flirtant souvent avec la violence et la folie. La dimension criminelle n’intervient qu’à la marge, comme la résultante des tensions psychologiques dont les secousses malmènent les personnages jusqu’à leur point de rupture. Jour de fureur (Fury on Sunday, 1953), le deuxième titre de l’auteur, paru d’abord sous nos longitudes en série noire avant d’être réédité chez 10/18 dans la collection «  Nuits blêmes  », pousse ce processus à son paroxysme. L’auteur américain nous y décrit la cavale d’un dément, évadé de l’asile où on l’avait interné pour un crime. Vincent n’a plus en effet toute sa raison comme l’on s’en rend compte assez rapidement. L’esprit laminé par des délires psychotiques, il est convaincu d’être la victime d’un complot fomenté par l’ensemble de ses semblables, du voisin de cellule au juge qui l’a condamné dans ce cul de basse fosse chimique où les les mœurs vicieuses des gardiens ne valent guère mieux que celles des détenus. Mais, ce ne sont pas ses conditions de détention qui le poussent à s’échapper, bien au contraire, Vincent a une vengeance à exécuter. Pour cela, il a échafaudé un plan périlleux dont il a répété le moindre détail jusqu’à le connaître par cœur. Ce soir, c’est sûr, il sera dehors, prêt à accomplir sa besogne. Et peu importe s’il sème la mort et l’effroi durant sa fuite, il doit libérer Ruth, son unique amour, de l’emprise de Bob, ce sinistre individu qui l’a subjuguée.

Avec Jour de fureur, on troque la rivalité amoureuse un tantinet perverse et macabre contre un récit de vengeance, échangeant un traumatisme contre un autre. En dépit d’une trame linéaire assez convenue, ce deuxième roman de Richard Matheson emporte finalement l’adhésion grâce à un crescendo magistral qui débouche sur un morceau de bravoure tenant tout entier entre les quatre murs d’un appartement new-yorkais. La quête obsessionnelle de Vincent sert de fil directeur à un récit survolté en forme de règlement de compte. Rien n’échappe à la vindicte de l’auteur américain, ni la fonction paternelle, ni les relations de couple. Le roman comporte quelques scènes sordides qui font paraître mièvres les pulsions violentes de Robert Neville, le héros de Je suis une légende, et bien anodin le voyeurisme de Scott Carey dans L’Homme qui rétrécit. Mais, elles permettent de comprendre ce que ces œuvres doivent au polar, notamment pour ce qui relève de la caractérisation des personnages.

«  La vie est un vaste manège. Chaque instant est le résultat de ceux qui l’ont précédé, et l’origine de ceux qui le suivront. On ne peut séparer un instant d’un autre, et attribuer des valeurs différentes à chaque partie de ce qui forme en réalité un tout –un grand courant où le meilleur et le pire se confondent sans qu’on puisse accepter l’un et refuser l’autre.  »

De la part des copains (Ride the Nightmare, 1959) a également fait l’objet d’une adaptation très médiocre au cinéma, avec Charles Bronson dans le rôle principal. Difficile pourtant de retrouver le personnage falot de Chris Martin dans le physique musculeux de l’acteur américain, rebaptisé pour l’occasion Joe. D’autant plus que le film semble se concentrer sur la course contre la montre de Bronson au volant d’un coupé Opel. Redoutable page-turner, sous-tendu par un suspense irrésistible qui permet d’oublier les ficelles grossières, De la part des copains se situe hélas un bon cran en-dessous des deux précédents titres. Richard Matheson y fait exploser le quotidien d’une famille d’américains moyens, apparemment sans histoire, jusqu’au jour où le mari est contacté par ses anciens complices, évadés de prison. En dépit de prémisses engageantes, l’action finit malheureusement par l’emporter sur la psychologie, conférant à l’ensemble l’apparence d’un script parfait pour le cinéma. Dont acte.

À la mort de Richard Matheson en 2013, la presse a insisté sur sa double carrière de scénariste et d’écrivain, surtout dans les domaines de la science fiction et du fantastique, oubliant sa modeste contribution à la littérature policière. Une contribution pourtant essentielle qui éclaire d’un jour inédit le reste de son œuvre. Car, en revisitant ces genres à l’aune d’un quotidien trivial et en usant des codes et stéréotypes du polar, l’auteur américain a élargit leur champs d’action, ouvrant la voie à la série The Twilight Zone, pour laquelle il a d’ailleurs écrit seize épisodes, et inspirant d’autres conteurs, tel Stephen King. De quoi donner envie de réévaluer cette partie de sa bibliographie.

Pornarina

Pour ses rares adeptes, Pornarina est un être mythique. Une déesse vengeresse chargée de laver les péchés des hommes dans le sang. Un hybride monstrueux conjuguant les attributs de la féminité à une mâchoire et tête chevalines. Une créature contre-nature arpentant les territoires interlopes de l’esprit humain et semant derrière elle les cadavres mutilés, comme un Petit Poucet sanguinaire. Depuis cinquante années, elle parcourt l’Europe, prostituée racolant sa clientèle auprès des pervers et déviants pour leur offrir les spasmes d’une petite mort définitive. D’aucuns aimeraient réduire cette figure castratrice à un banal émule des tueurs en série, l’auscultant à l’aune de la criminologie. Erreur ! Pornarina est bien plus que cela. Aux yeux des pornarinologues les plus fanatiques, la-prostituée-à-tête-de-cheval apparaît comme la matrice d’un légendaire s’enracinant dans le folklore et les contes. À plus de quatre-vingt-dix ans, le Dr Franz Blazek, connu de tous pour sa passion de la tératologie, nourrit l’espoir secret de capturer Pornarina pour en faire la pièce maîtresse de son cabinet de monstruosités. Il a d’ailleurs formé sa fille adoptive Antonie, créature solitaire capable de modeler son corps comme un morceau de guimauve, pour accomplir son dessein. Quitte à éliminer les éventuels concurrents…

Ne tergiversons pas : on a beaucoup aimé Pornarina. On a tremblé de dégoût, contemplant le spectacle des perversions de ses zélotes, une longue liste de dépravations dont Raphaël Eymery se plaît à dresser le compte-rendu imagé et morbide. En un court roman, déroulé en quatre mouvements sinueux entrecoupés d’autant d’ellipses, on oscille entre fascination et répulsion, deux émotions très proches dont l’irrationalité hante les recoins les moins fréquentables de la psyché. On s’est effrayé aussi des pulsions de violence ponctuant l’itinéraire d’An-tonie, démembrements, émasculations, décapitations et autres séparations corporelles choquantes, des actes propices au jaillissement de l’hémoglobine et qui offrent un contrepoint cathartique à la tension baignant les péripéties de sa quête. Mais au final, on ne peut s’empêcher de se sentir un tantinet insatisfait, frustré par un horizon d’attente qui se dégonfle comme une baudruche. Déçu également par une fin laissée trop ouverte, pour ainsi dire en devenir. Et pourtant, les choses s’annonçaient prometteuses. Inventif, habile pour tisser une atmosphère, Raphaël Eymery ne manque pas non plus de références cinématographiques et littéraires. En vrac, Joris-Karl Huysmans, Thierry Di Rollo, Thomas Ligotti, Tom Piccirilli, Thomas Harris, Frank Mignola et Mervyn Peake. Rien que du beau monde ! De quoi rendre Pornarina diablement addictif sans céder pour autant au pastiche, l’exercice étant ici finement digéré.

Pour toutes ces raisons, il sera donc beaucoup pardonné à Raphaël Eymery, d’autant plus qu’il s’agit ici d’un premier roman qui augure du meilleur.

Pornarina de Raphaël Eymery – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », juin 2017

Cinacittà, mémoire de mon crime atroce

Rome, ville ouverte. Un nombre incalculable d’Africains, de Roumains et surtout de Chinois ont remplacé les Italiens, partis vers des terres plus tempérées au Nord. Ils grouillent dans les rues et les avenues immortalisées par Fellini, colonisant peu à peu ces lieux mythiques. Des théories de pousse-pousse, de pékinois en maillot de corps, insensibles à la chaleur de la canicule permanente, tirent et poussent leur fardeau dans les odeurs de cuisson de pâtes de soja, sous les néons criards des enseignes couvertes d’idéogrammes. On pourrait croire cette vision issue des cauchemars d’un esprit fiévreux et paranoïaque. Et pourtant, telle est désormais la réalité dans la ville éternelle.

« La réalité n’est rien d’autre qu’une déformation mentale, un espèce de malentendu collectif. »

On l’appellera Marcello. Dernier Romain de naissance à habiter la cité, il nous livre sa confession, il nous confie sa vérité. Des mots et des mots, vides de sens pour tout autre que lui. Car aux yeux de tous, il est un monstre : « l’homme qui dort avec les cadavres ». Présumé coupable d’un crime atroce. Meurtrier d’une prostituée chinoise. Pourtant, en son for intérieur, il sait que les apparences sont trompeuses.

« La vérité, c’est que personne ne veut comprendre personne. Tout le monde voudrait être compris, et c’est à ça que se limite le désir de compréhension des gens. »

Avec Cinacittà, mémoire de mon crime atroce, les éditions Asphalte proposent un roman inclassable, à l’atmosphère déroutante, dont le propos oscille sans cesse entre drame et satire. On y suit le cheminement intérieur d’un artiste raté, ex-galeriste, vivant de ses rentes de chômeur dans une Rome devenue asiatique. Spectateur de la décadence de l’Urbs, du moins à ses yeux, conquise sans coup férir par de nouveaux barbares, il nous convie également au spectacle de sa déchéance. Narrateur de sa propre histoire et par conséquence faux candide, Marcello tente de reconstituer l’itinéraire menant à son crime supposé. Un cheminement entaché de jugements caustiques, de préjugés racistes, de digressions bavardes et d’états d’âme navrants. Il nous emmène dans les méandres de sa mémoire, au cœur des ténèbres de sa psyché tourmentée.

Si dans les précédents romans parus dans l’Hexagone les personnages principaux de Tommaso Pincio étaient des êtres vivants, Kurt Cobain dans Un amour d’outremonde et Jack Kerouac dans Le Silence de l’espace, ici Rome occupe incontestablement le devant de la scène. La capitale italienne apparaît transfigurée par la canicule et l’invasion chinoise, en proie à une mutation contre-nature aux yeux de Marcello, et cette vision provoque chez lui fascination et répulsion. Pour le lecteur, il s’agit plutôt d’une immersion en terre étrangère et pourtant familière, dont l’atmosphère baroque souligne la chute inéluctable de Marcello. Peu à peu, la cité romaine s’impose comme un acteur majeur de l’intrigue, emplissant de sa présence le vide de l’existence du narrateur et faisant paraître encore plus piteuse sa chute.

Comme de coutume avec l’auteur italien, fiction et réalité contemporaine entrent en résonance, l’une nourrissant l’autre. Pincio convoque la Rome de Fellini, du moins son souvenir, lui faisant supporter le choc de la mondialisation et de ses effets. Dans une ambiance fin du monde très cinématographique, entre Wong Kar-Wai et David Lynch, Marcello erre dans la ville, habillé en dandy, entre sa chambre d’hôtel à deux pas de la fontaine de Trevi, et la Cité interdite, le bar à bières et à prostituées où il a ses habitudes. Comme dans La Dolce vita, il se voit offrir plusieurs choix, mais il préfère laisser couler, fier de son oisiveté et de son manque d’intérêt pour l’avenir.

Bref, on est troublé par la banale humanité, empreinte d’une ironie désespérée, du personnage de Marcello. On est envoûté par l’ambiance immersive et impressionné par la construction impeccable de l’intrigue. « D’abord petit à petit, puis d’un seul coup », Tommaso Pincio réussit à nous piéger avec sa dangereuse vision.

Cinacittà, mémoire de mon crime atroce (Cinacittà : memorie del mio delitto eferato, 2008) de Tommaso Pincio – Editions Asphalte, juin 2011 (roman traduit de l’italien par Sarah Guilmault)