Histoires dangereuses – le roman noir de Pierre Pelot

Au sein d’une bibliographie pléthorique, le roman noir paraît occuper une place minime dans l’œuvre de Pierre Pelot. Les choses n’étant pas toujours aussi simples, le connaisseur n’aura pas manqué de remarquer que le genre intervient à la marge dans de nombreux romans et nouvelles de l’auteur vosgien. Le site EcriVosges recense pas moins de vingt-huit romans noirs, ce qui est peu au regard de sa production, mais d’autres ouvrages flirtent avec ses limites, au point que beaucoup d’amateurs de polars pourraient y trouver leur bonheur. D’aucuns y ont vu comme une sorte de jardin secret, à côté de titres plus ouvertement science-fictifs ou maintream. Il paraît plus logique d’y distinguer la marque d’un grand romancier, capable d’user des ressorts des différents genres pour composer une œuvre personnelle et cohérente, dont le point d’ancrage se situe dans les Vosges. Voici quelques titres jalonnant le parcours d’un auteur dont on ne se lasse pas de goûter toutes les nuances du noir.

L’été en pente douce, l’apocalypse tout doucement

Pierre Pelot aborde le genre policier en 1974 avec un roman paru dans la collection Spécial Police au Fleuve noir. Si Du plomb dans la neige signé encore du pseudonyme Pierre Suragne ne brille pas par son originalité, ce premier essai ne l’empêche pas de récidiver avec Les Grands méchants loufs en 1977. Très honnêtement, les deux titres ne contribuent pas à la réputation de l’auteur. Ils peuvent paraître même bien ternes malgré quelques trouvailles réjouissantes et le portrait de Madeleine dans le premier roman. Avec L’Été en pente douce en 1980, on franchit un cap qualitatif important. Plus connue en raison de son adaptation au cinéma par le réalisateur Gérard Krawczyck, l’histoire ne comporte pas le dénouement édulcoré du film, par ailleurs transposé du côté de la Haute-Garonne. L’argument de départ a le mérite de la simplicité. Fane revient dans son village natal pour enterrer sa mère. Il hérite de la maison familiale où il compte emménager avec Lilas, une jeunette de vingt-deux ans achetée à son voisin d’immeuble contre une caisse de vin, un lapin et cinquante francs. Il y retrouve Mo, son frère trépané depuis l’accident qui lui a emporté une main et une partie du visage. Mais les propriétaires du garage contigu convoitent aussi la demeure, en particulier son terrain, afin d’agrandir leur affaire. Il fait très chaud en ce mois d’août. Une canicule qui lamine la patience et fait monter la tension. Et Lilas est très belle. Sans doute trop belle pour Fane… L’Été en pente douce a la qualité des excellents romans noirs. Portée par une écriture simple mais d’une justesse impressionnante, l’intrigue suit un lent crescendo jusqu’à un dénouement inéluctable qui pourtant parvient à surprendre. Le récit se double en outre d’une étude psychologique assez fine d’où se détachent trois personnages. Fane, la gueule cassée, dont la réputation de vaurien colle à la peau comme une mauvaise suée. La tête farcie de projets de roman, il s’installe avec Lilas convaincu de parvenir à surmonter ses démons intérieurs et le traumatisme de son enfance. Hélas, à son handicap s’ajoute un sérieux penchant pour la bouteille. Pas si innocente et victime que cela, Lilas manipule son monde afin d’avoir un bébé, seule manière pour elle de construire ce foyer idéal dont elle a été privée dans son enfance. Bien entendu, sa beauté incandescente suscite l’envie et la jalousie dans le voisinage. Elle fait également tourner la tête de Mo, le frère de Fane, brute dans un corps d’enfant, effrayé à la perspective de finir à l’hôpital. Un esprit simple aisément manipulable. De ce trio de perdants, Pierre Pelot tire un drame d’un réalisme cru, où l’ivrognerie et la misère tiennent le haut de l’affiche. Et si le regard désapprobateur des habitants du village n’est pas étranger à la catastrophe, Fane et Lilas y ont aussi leur part, contribuant à la spirale infernale qui les attire toujours plus bas, au point de les faire sombrer définitivement.

Pauvres Z’héros, conte de l’horreur ordinaire

Que serait un terroir sans les humains qui le façonnent, sans les sociétés qui y prolifèrent en épousant ses courbes, ses vallées, ses collines et ses recoins les plus reculés ? Pauvres Z’héros éclaire ces existences que d’aucuns qualifient de superflues. Il en expose les aspects les plus sordides, jusqu’à la monstruosité, et met à jour les ressorts banalement humains de la mécanique sociale, prompte à broyer les plus faibles. Avec ce court roman, Pierre Pelot déchaîne un humour grinçant et imagine une histoire empruntant ses motifs au conte et au roman noir, résolument noir. La disparition d’un enfant trisomique sert de détonateur à une tragi-comédie où les premiers rôles sont tenus par Nanase, fainéant sans scrupules aux rêves de célébrité frelatés, et son pote Darou, parfait dégénéré vivant dans la décharge de la commune. Par son atmosphère inquiétante, l’intrigue n’est pas sans rappeler la manière des contes dont le propos s’adresse à l’inconscient des enfants, contribuant ainsi à leur éducation et à la construction de leur personnalité. Pierre Pelot opte juste pour le naturalisme, les personnages laissant libre cours à leur monstruosité par lâcheté, peur et instinct de survie. Énorme, jubilatoire, Pauvres Z’héros se révèle un jeu de massacre où tout le monde trinque. Que ce soient les crétins congénitaux vivant de petites combines et menus larcins, les quidams moyens confis dans leur conformisme et leur veulerie, la presse locale aux ordres des barons régionaux et les autorités complices, personne ne sort indemne de ce récit gangréné par une humanité vicieuse et mesquine. Non content de décrire les turpitudes de cette engeance, Pierre Pelot donne corps à des visions saisissantes, comme cette marée de chats confinés dans une seule pièce. Il décrit surtout un microcosme déserté par l’espoir, un quart-monde crasseux, crapuleux et acculturé, où l’unique recours pour rendre justice se réduit à la violence… explosive. À noter pour terminer que le roman a été adapté en bande dessinée par Baru. De bien belle manière d’ailleurs.

La forêt muette… d’effroi

Paru initialement en 1982 dans la collection «  Sanguine  » chez Albin Michel, La forêt muette nous emmène hors du monde, au Cul de la Mort, un coin reculé de la forêt vosgienne. Un topos sinistre, hanté par la mémoire des crimes commis par le passé. Charlie et Diên ont accepté d’y travailler, même si cette zone de coupe, située au flanc d’une faille géologique abrupte, inspire la crainte. L’endroit n’est en effet pas seulement dangereux. Au fil du temps, il a acquis aussi la réputation d’être maudit. Accoudés au bar, les bûcherons s’échangent d’ailleurs de nombreuses anecdotes à son sujet. De quoi faire dresser les cheveux sur la tête, mais pas au point de faire reculer Charlie et Diên. Les deux hommes, le jeune et le vieux, s’entendent très bien. Durs à la peine, ils en ont vu d’autres, surtout Diên qui a combattu en Indochine. Dans une forêt hostile, où les résineux sont autant de gibets accusateurs, il s’apprêtent pourtant à plonger de l’autre côté de la raison. La Forêt muette n’usurpe pas sa réputation de thriller psychologique éprouvant. Tout au long des plus de cent trente pages, le malaise reste palpable, l’angoisse omniprésente. La forêt tient le premier rôle, occupant l’espace de sa présence menaçante, voire oppressante. Elle pèse de ses odeurs et couleurs inquiétantes sur le travail solitaire et ingrat des deux bûcherons. Son silence influe sur leurs sens, contribuant ainsi à la montée de l’horreur. Car La Forêt muette ne ménage pas le lecteur. Elle le secoue et le laisse au bord de la nausée. Commencé sous un déluge de pluie, le récit se poursuit dans une chaleur malsaine, mélange de moiteur et de pourriture. Dans une atmosphère irréelle, à la limite du fantastique, Pierre Pelot nous guide dans un voyage au cœur des ténèbres, poussant l’exploration jusqu’à l’innommable. On en ressort éreinté, abasourdi, mais conquis par la plume de l’auteur. Par sa puissance évocatrice, La Forêt muette assèche les émotions et coupe le souffle. Et, on se dit que le roman aurait bien mérité d’être adapté par Didier Comès ou Jacques Tardi.

Le Méchant qui danse, sur les décombres de la famille

Le thème de la famille constitue un des sujets de prédilection de Pierre Pelot. Rarement lieu d’épanouissement, de concorde ou d’affection, elle serait davantage famille décomposée, en proie à la violence, à la détestation et à l’aliénation d’un quotidien dépourvu d’espoir. En lisant Le Méchant qui danse (1985), on découvre une fratrie tiraillée entre rédemption et atavisme familial. Née de l’union passagère entre une mère volage et un père alcoolique, Mi-Ange pourrait être la petite sœur de Lilas. Longtemps, elle a supporté les coups de son mari, un des quatre frères du clan Malheur. Longtemps, elle s’est tue afin de permettre à ses enfants d’avoir un père pour les élever et un toit pour s’abriter. Puis un jour, elle l’a tué. Considérant la Justice trop indulgente, ses beaux-frères lui ont promis qu’ils se vengeraient. Le temps a passé et elle s’est remariée avec Jacco, un type bien, caressant enfin l’espoir d’offrir à ses enfants l’opportunité de rompre avec le cercle vicieux de l’hérédité. Mais Jacco est abattu d’une balle en pleine tête. Enceinte jusqu’aux dents, Mi-ange prend alors sa voiture pour aller faire la peau au salopard qui a tué son bonheur. Par son rythme et son intrigue resserrée, Le Méchant qui danse se montre un récit implacable pour ses personnages, tous plus ou moins malmenés par la vie. Le roman pourrait être sous-titré Born under a bad sign tant le destin s’avère cruel avec Mi-Ange et ses enfants. D’ailleurs, le récit génère un blues persistant. L’espace d’une fin d’après-midi et d’un soir, on accompagne la veuve dans sa quête vengeresse, prétexte à une plongée dans le milieu des déclassés. Affreux, sale et méchant, le clan Malheur offre un spectacle répugnant, dépourvu de la moindre lueur d’intelligence et n’incitant guère à l’empathie. En guise d’anges gardiens, Mi-Ange peut heureusement compter sur ses enfants. Mais qui les sauvera de leur destin tragique et du hasard assassin ? Pas Pierre Pelot, en tout cas.

Natural killer, voyage au centre de la tête d’un écrivain

L’écriture et l’art du conteur figurent au cœur de l’œuvre de l’auteur vosgien. Éléments du décor dans Les Grands méchants Loufs (1977) et dans Le Cri du prisonnier (1983), ils jouent un rôle non négligeable dans le huis clos opposant les deux personnages des Promeneuses sur le bord du chemin (2009). Mais ces romans ne font qu’effleurer la violence intrinsèque de l’acte de création. Aucun ne parvient à égaler Natural killer. Paru en 1985 chez Vertiges publications puis réédité en 2008 chez Rivages/Noir dans une version légèrement corrigée, ce roman traite d’une manière magistrale et définitive du sujet. L’intrigue repose sur une construction maline, tout en non-dit, en fausses pistes et mensonges. On rentre littéralement (et littérairement) dans la tête d’un auteur, un type tellement obsédé par son activité créatrice qu’il doit mettre entre parenthèse des périodes entières de son existence pour pouvoir écrire. Esclave des histoires dont il tire bien mal sa subsistance, il se met ici à nu, nous révélant tous les détails de la tempête qui se déchaîne sous son crâne. Sous la plume de Pierre Pelot, l’écrivain se mue ainsi en ogre terrifiant, un monstre capable de massacrer femme et enfant pour parvenir à mettre par écrit ses pensées. Loin de l’image stéréotypée de l’auteur à succès ou du visionnaire enfermé dans sa tour d’ivoire, il se transforme en misanthrope, reclus dans sa tanière pour échapper aux vicissitudes du quotidien et accomplir une tâche à bien des égards solitaire, ingrate et douloureuse. Tout au long du roman, Pelot nous balade entre l’univers clos d’une maison et la campagne environnante, lieux en proie aux rigueurs glaciales de l’hiver et d’une catastrophe dont les signes précurseurs se manifestent par des secousses sismiques. Comme on le découvre au fil d’une prose âpre, pour ainsi dire à fleur de peau, le narrateur, devenu ici narra-tueur, sécrète de dangereuses histoires tels des anticorps destinés à éliminer les tumeurs indésirables ; son épouse, son fils, ses amis et jusqu’au fan un peu trop curieux, venu démasquer la vérité derrière la fiction. Natural killer baigne dans une atmosphère anxiogène prenant le lecteur au piège des pensées malsaines de son auteur. Saisi à la gorge, on suit ainsi son cheminement, ne sachant plus ou commence la réalité et où s’arrête la fiction. Faux roman criminel, Natural killer se révèle surtout un roman-songe, voire un ro-mensonge viscéral et rude, où Pierre Pelot, double du narrateur, solde ses comptes avec lui-même. Un sommet dans son œuvre on vous dit !

Si loin de Caïn, si près des maîtres américains

Si loin de Caïn (1988) se place d’emblée sous le signe d’une malédiction biblique. Si l’argument de départ a un air de déjà vu (deux bûcherons, un jeune et un vieux, travaillant sur une zone de coupe située dans un coin perdu des Vosges), l’histoire ne tarde pas à emprunter une autre voie, celle de la frontière (très) mince entre civilisation et barbarie. Bibi le brave bûcheron que la vie n’a pas épargné, va croiser ainsi la route du clan Samson, une famille de dégénérés qui vit hors du monde civilisé, en entretenant des rapports primaires avec autrui. Il va subir l’ignominie d’une dégradation physique totale et ce traitement va révéler un aspect de sa personnalité qu’il aurait aimé ne pas découvrir, lui le bonhomme paisible et débonnaire. À sa décharge, le clan Samson apparaît comme un condensé de bestialité, de violence et de folie haineuse assez accablant. Entre Thomas, l’adolescent attardé qui se complaît dans les odeurs d’étable, Gamine, dangereuse dévergondée de dix-neuf ans prête à toutes les vilenies pour échapper à son milieu, Florine et son mari Anthelme, industriels déchus et aînés du clan, confits dans une détestation complète d’autrui, sans oublier Parfait, l’âme damnée du clan, il y a matière à vouloir effacer de la Terre cette engeance maudite. Si loin de Caïn, c’est un peu Délivrance dans les Vosges. On y côtoie la lie de l’humanité, tout en voyant les conceptions rousseauistes fracassées sans aucune possibilité de renaissance. D’une écriture imagée, attachée aux détails, Pierre Pelot nous plonge dans un milieu que la déchéance a dépouillé de toute dignité et décence. Plus d’une fois, on pense à William Faulkner et plus encore à Erskine Cadwell. Tous deux ont dressé un portrait fruste et sans concession du milieu des petits blancs du Sud des États-Unis dont on retrouve un écho ici. L’auteur français n’a cependant pas à rougir de la comparaison avec ces écrivains américains. Ses romans livrent un constat assez pessimiste de l’humain, dévoilant sa part d’ombre contrainte au silence par les conventions sociales et l’éducation. Un facteur de chaos et de violence qu’une simple pulsion peut libérer.

Les Chiens qui traversent la nuit, entre rose et noir

La majorité des romans noirs de Pierre Pelot s’enracinent dans un terroir, la haute vallée de la Moselle, entre Remiremont et Saint-Maurice-sur-Moselle, avec les courbes boisées du massif des Vosges en guise d’horizon. Mais son écriture demeure ancrée également dans un milieu particulier, celui des déclassés. Le polar français ne s’est guère aventuré dans l’univers des petites et moyennes villes rurales, préférant la grisaille urbaine. Les romans de l’auteur vosgien s’inscrivent de plain-pied dans ce milieu se composant de petites gens, oubliés de la croissance, gagne-petit et autres bras cassés, guère épargnés par la dureté de l’existence et que l’on appelle de l’autre côté de l’Atlantique white trash ou redneck. Pierre Pelot en fait un portrait pointilliste, devenant ainsi le conteur de la misère rurale. Et s’il fait montre à l’occasion de tendresse à leur égard, il n’omet rien de leurs nombreux travers, acculturation, alcoolisme endémique et comportement en proie à des pulsions aussi irrationnelles que fatales. Un peu à part dans son œuvre, Les Chiens qui traversent la nuit (2000) nous livre la description touchante d’une banlieue industrielle sur le déclin, peu à peu abandonnée par ses habitants car vouée à la démolition. Caleb, l’orpailleur échoué dans un immeuble délabré, Cécilia la tenancière de bar et son fils trentenaire Germano, Gazoline, Godzilla, Garbo, Cannidrix, Ti Freddy, Colombo et bien d’autres ont jeté les noms propres avec leur passé trop chargé. Ils habitent désormais «  la Rue  », «  le Quartier  » et «  la Ville  » et vivent ensemble, loin de l’agitation de l’Histoire. Jusqu’au jour où débarquent chez eux des méchants, armés de manches de pioche, à la recherche d’une fille et de têtes à fracasser. Après une phase d’intimidation, ils passent à l’action déchaînant une violence que l’on avait oubliée dans «  la Rue  ». Ne nous voilons pas la face, Les Chiens qui traversent la nuit apparaît comme un titre mineur. Sous-tendu par une intrigue minimaliste, le roman recèle pourtant quelques descriptions magnifiques auxquelles s’ajoute une atmosphère qui n’est pas sans rappeler celle d’un western. Hélas, malgré un décor urbain peu commun chez Pelot, si l’on fait abstraction de la part science-fictive de son œuvre, l’histoire manque de mordant, l’auteur ayant troqué le noir de la désespérance contre un peu de rose, celui d’une romance naissante.

Arrivé au terme de cette recension non exhaustive, on reste assommé par les émotions brassées par les mots d’un auteur inspiré par les maux de l’humanité. Les romans noirs de Pierre Pelot racontent bien des histoires dangereuses qui n’ont rien à envier aux récits de ses homologues américains. Dans ce domaine, l’auteur vosgien se révèle un orfèvre qui ausculte les zones d’ombre de la nature humaine pour les exposer au grand jour. Car, c’est ainsi que les hommes vivent, entre lumière et pénombre.

Le Bassin d’Aphrodite

Troisième volet de la trilogie initiée par Gert Nygårdshaug, Le Bassin d’Aphrodite se place dans la continuation immédiate du Crépuscule de Niobé. D’une tournure plus apaisée, l’histoire s’apparente à une sorte de fly novel entre la Norvège et le Sahara, via le Lac de Garde en Italie, le tout saupoudrée d’allusions à Saint-Exupéry, à son Petit Prince et à la mythologie. Dans une Europe retournée à l’état de forêt primaire, où les rares humains meurent empoisonnés par une substance répandue dans l’eau par les racines des arbres, on suit un père et son fils dans leur quête du paradis perdu. Ayant poussé sa logique jusqu’à son terme fatidique, Mino Aquiles Portoguesa a en effet libéré les semences d’une plante mutante qui a colonisé l’ensemble du continent et du monde, réduisant les hommes et leurs réalisations à des vestiges appelés à disparaître.

Très lente, l’intrigue prend son temps pour démarrer, se focalisant au début sur l’existence retirée de Jonar Snefang et de son fils Erlan. Réfugiés dans une vallée isolée de Norvège pour échapper à la guerre civile européenne, ils vivent seuls dans une cabane, se nourrissant de poissons pêchés dans un étang proche. Rattrapés par la croissance de la forêt, ils ne doivent leur survie qu’à l’usage d’un poison végétal, l’atrazine, et à leur sens de l’observation. Perturbé par un rêve récurrent, Jonar finit pas convaincre Erlan de rompre leur isolement. Ils improvisent une expédition à bord de l’hydravion laissé par Mino que la végétation a miraculeusement épargné. Le récit prend alors son envol, nous emmenant dans un périple au-dessus d’un vieux continent entièrement recouvert par la forêt. Jusqu’à ce que la réalité et le rêve se rejoignent…

En dépit de sa nature de roman post-apocalyptique, Le Bassin d’Aphrodite se révèle le tome le plus optimiste de la trilogie, si l’on considère que le salut de la planète passe par l’extermination de l’ensemble de l’Humanité. Il est également le volet le plus intime, centré sur le regard de Jonar. Un point de vue entrecoupé par les interventions d’un mystérieux écrivain dont on devine progressivement l’identité. Le roman offre une sorte de rédemption aux survivants, un échantillon idéalisé, prônant un retour à un Eden originel, débarrassé de ses pollutions religieuses, politiques et économiques. Une solution pour le moins radicale que d’aucuns trouveront sans doute trop nihiliste.

Malgré cela, on ne peut s’empêcher de penser que Gert Nygårdshaug trouve ici une conclusion idéale, empreinte d’une touche de féminisme (si si !). Bref, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Le Bassin d’Aphrodite de Gert Nygårdshaug – Éditions J’ai Lu, collection « Grands Formats », octobre 2015 (roman traduit du norvégien par Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan)

Le Crépuscule de Niobé

« Ce qui existe réellement et qui constitue notre univers, ce sont les collisions des instants non perceptibles entre mouvement et immobilité… »

Deuxième volet de la trilogie initiée par Le Zoo de Mengele, Le Crépuscule de Niobé prolonge les réflexions désabusées de Gert Nygårdshaug sur l’état du monde. Optant pour un changement de narrateur et un dispositif moins linéaire, l’auteur norvégien réserve désormais ses flèches pour l’Europe, imaginant sa reconquête future par la nature. Une tabula rasa verte, histoire de débarrasser le monde de son pire ennemi : le capitalisme prédateur. En bon militant écologiste et ancien gauchiste, Gert Nygårdshaug se fait l’avocat des peuples premiers face à l’impérialisme de l’Ancien Monde dont il pousse le processus autodestructeur jusqu’à son terme. En proie à la guerre civile, le vieux continent a implosé, donnant naissance à un no man’s land ravagé par diverses factions ayant renoué avec les démons du fascisme et du fanatisme religieux.

Pour Jens Oder Flirum, le narrateur du Crépuscule de Niobé, revenir en Europe s’apparente à un retour aux sources puisqu’il est né en Norvège. Condamné jadis pour un crime qu’il n’avait pas commis, le bonhomme a passé des années en prison avant d’être libéré lorsque le véritable coupable a été démasqué. Pourvu d’un confortable pécule par la justice norvégienne, Jens Oder a traversé l’Atlantique pour mettre en œuvre au Brésil le projet ARBETFLO, ambitieux travail de collecte, d’analyse et de conservation du patrimoine végétal de la selva. Une bibliothèque géante pour répertorier tout ce qui germe et pousse sur la planète, et ainsi préparer l’avenir au lieu de le réduire à un enfer.

Le Crépuscule de Niobé peut se lire indépendamment du Zoo de Mengele car, même s’il est fait allusion aux actions de Mino Aquiles Portoguesa, le personnage n’apparaît que tardivement, se contentant de jouer un rôle secondaire dans le récit. On ne retrouve pas davantage la violence et la radicalité du propos du premier tome, Gert Nygårdshaug préférant se focaliser sur un personnage plus paisible, du moins en apparence. À vrai dire, l’histoire de Jens Oder Flirum risque de déstabiliser ceux dont la sensibilité n’avait pas été heurtée par la lutte armée organisée par Mino et ses partisans. Pour autant, l’auteur ne retient pas ses coups contre les prédateurs, en particulier l’Europe, accusée ici de tous les maux. Manipulatrice, irrespectueuse des accords internationaux, minée par les germes de la désunion, du nationalisme et du racisme, l’Union n’est que la continuation de l’impérialisme par d’autres moyens. Du reste, c’est toute la civilisation occidentale issue du creuset européen qui passe à la moulinette critique de l’auteur norvégien. De quoi alimenter les larmes de Niobé…

Au-delà de sa dimension politique, abordée bien sûr dans la meilleure acception du terme, Le Crépuscule de Niobé révèle de réelles qualités d’écriture. La description de la selva amazonienne n’est pas sans rappeler l’atmosphère de La Forêt d’émeraude de John Boorman. Gert Nygårdshaug fait montre également d’un d’humour grinçant, certaines de ses saillies prenant une dimension drolatique à la lumière de l’actualité. Il ne néglige pas non plus le registre de la spéculation, imaginant un dialogue philosophique et poétique sur la nature de l’univers avec un sosie de Stephen Hawkins.

Bref, pour toutes ces raisons, Le Crépuscule de Niobé paraît une lecture très recommandable, pour ne pas dire indispensable.

Le Crépuscule de Niobé (Himmelblomsttreets Mulighter, 1995) de Gert Nygårdshaug – Éditions J’ai Lu, collection « Grands Formats », 2015 (roman inédit traduit de Norvégien par Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan)

Les Aventures de Northwest Smith

Dans un système solaire pas si lointain, il y a fort, fort longtemps… Attablé dans un bar louche, sur Mars, Northwest Smith rêve. La nostalgie lui étreint le cœur et lui voile le regard, altérant le reflet métallique de ses yeux clairs. Son visage au teint halé, couturé de cicatrices, se crispe au souvenir des vertes collines de la Terre. Un paysage, une quiétude lui étant désormais interdits par la patrouille interplanétaire. Dans l’attente d’une hypothétique amnistie, il traîne le cuir de sa tenue d’astronaute aux quatre coins du système. Le pistolet thermique lui battant la cuisse, il fréquente les lieux interlopes en quête d’un bon plan, n’accordant qu’un bref répit à sa carcasse athlétique, le temps d’avaler un verre de segir.

En des temps médiévaux incertains, quelque part en France, entre le règne de Charlemagne et la Renaissance, Jirel guerroie sans cesse, traquant les barons félons et autres magiciens retors. La châtelaine de Joiry a fort à faire pour défendre son domaine. De tempérament volcanique, elle tient la dragée haute aux hommes d’arme, portant le fer en terre étrangère lorsque l’occasion se présente, ou recherchant l’aventure et quelque trésor à piller. Les courbes aguicheuses de son corps agréablement mises en valeur par une cotte de mailles très seyante, Jirel n’est pas du genre à laisser un homme prendre son destin en main. Femme de tête, diront certains. Furie à la chevelure rousse, diront d’autres. Juste une question de point de vue…

La parution conjointe des Aventures de Northwest Smith et de Jirel de Joiry provoquera sans doute chez les lecteurs chenus quelques réminiscences nostalgiques. Celles de l’âge d’or des pulps, où les auteurs ne se préoccupaient guère de creuser leur intrigue, se contentant de décliner de manière répétitive les mêmes récits d’aventure. Dans ce domaine, Catherine Lucille Moore (elle signe C. L. Moore pour cacher son sexe) excelle rapidement, attirant l’attention de son futur mari Henri Kuttner, avec lequel elle collaborera entre autres sous le pseudonyme de Lewis Padgett, produisant quelques-unes des nouvelles les plus marquantes de la S-F américaine.

Revenons à Northwest Smith et Jirel de Joiry. Parues entre 1933 et 1938 dans le magazine Weird Tales (à l’exception d’un texte), les nouvelles de C. L. Moore relèvent bien du pulp. Aventure, exotisme, atmosphère flirtant avec le fantastique, personnages réduits à des archétypes, nombreuses références aux mythes et à l’Histoire, Les aventures de Northwest Smith et Jirel de Joiry ne se soucient guère de longues scènes d’exposition ou de digressions psychologiques. On entre direct dans le vif du sujet, se distrayant des rebondissements ou s’effrayant de l’étrangeté des situations vécues par Northwest et son alter ego féminin. En somme tout le charme d’une époque, mais une époque exhalant l’odeur du papier jauni, car pour découvrir et apprécier ces deux séries en 2011, il faut faire montre d’une bienveillante indulgence, les replaçant dans une perspective historique.

Difficile en effet de ne pas tiquer devant l’aspect désuet de l’imaginaire. Gorgone esseulée, vampire guettant sa proie, spectre effrayant, femme-garou amoureuse, les intrigues échafaudées par C. L. Moore recyclent les thèmes classiques du fantastique en les saupoudrant d’une pincée de S-F. L’auteure s’inscrit dans cette science-fiction sans science remontant à Edgar Rice Burroughs (dixit Serge Lehman à propos Des Aventures de Northwest Smith dans sa préface). Elle se coule dans une fantasy encore héroïque. Vénus, Mars, le système solaire, le monde médiéval ne sont que des lieux littéraires. Un décorum dans lequel se déploie l’imagination de C. L. Moore. Pas de quoi énerver le plus fervent fan de Star Wars, qui n’est après tout qu’un pulp filmé complètement anachronique, quand bien même celui-ci serait allergique aux dandinements des Ewoks. Toutefois, il faut une bonne dose de patience ou une abnégation confinant au sacrifice pour lire toutes les nouvelles d’une seule traite, ce que déconseille Patrick Marcel à propos de Jirel de Joiry.

Difficile aussi de ne pas s’agacer du caractère répétitif des intrigues et du déroulé prévisible des récits.Mais alors, pourquoi s’intéresser à ces deux rééditions, nous demandera-t-on ? Peut-être pour signaler le travail éditorial soigné, restituant les nouvelles dans leur ordre de parution originel et nous gratifiant de deux inédits. Sans doute pour les paratextes de Serge Lehman (in Les aventures de Northwest Smith) et de Patrick Marcel (in Jirel de Joiry) apportant leur point de vue sur l’auteur et son œuvre. Par curiosité enfin, histoire de découvrir l’esprit d’une époque, en prenant la précaution de lire les textes à petite dose. Dans tous les cas, il ne faut cependant pas s’attendre à un choc, surtout si l’on est déjà un lecteur accoutumé à la S-F (on n’ose imaginer l’effet produit chez un néophyte). Pour faire un parallèle osé, c’est un peu comme découvrir les temples de Grèce après avoir visité ceux de Sicile. Même si les nouvelles de C. L. Moore révèlent des qualités narratives indéniables, même si l’auteur démontre sa capacité à tisser une atmosphère, même si son œuvre appartient à l’histoire du genre, on ne peut s’empêcher de juger l’ensemble vieillot et lassant. On préfèrera à bon droit les nouvelles de Lewis Padgett. Une réédition serait d’ailleurs la bienvenue.

 

moore-aventures-northwest-smithJirel de Joiry (Jirel of Joiry, 1969) – Réédition Folio SF, septembre 2010 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Collombet & Georges H. Gallet, traduction révisée par Sophie Collombet)Les Aventures de Northwest Smith (Shambleau and others / Northwest of Earth, 1953) – Réédition Folio SF, septembre 2010 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Collombet & Georges H. Gallet, traduction révisée par Sophie Collombet)

Le Zoo de Mengele

Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? Fréquemment associée à la théorie du chaos, la question du météorologue Edward Lorenz convient aussi au roman de Gert Nygårdshaug, l’image du papillon y provoquant un tout autre genre de chaos…

Né dans un village de la selva sud-américaine, Mino Aquiles Portoguesa en connaît tous les dangers. Il sait également que les lieux recèlent des trésors. Une biodiversité foisonnante qui ne cesse de l’émerveiller. Dès son plus jeune âge, le garçon s’intéresse aux papillons. Une passion dont il fait une source de revenu en les chassant pour son père qui les revend ensuite à des collectionneurs. L’existence de Mino aurait pu se cantonner à ce bout de forêt s’il n’avait été contraint de fuir devant l’irruption d’une société pétrolière. La population du village exterminée, sa famille y compris, il commence alors le long apprentissage de la vengeance.

L’engagement politique de Gert Nygårdshaug trouve sans doute sa forme littéraire la plus aboutie avec Le zoo de Mengele. Premier tome d’une trilogie, conçu comme un pamphlet contre la mondialisation, l’ouvrage oscille entre la fable et le thriller de politique fiction. Un curieux cocktail qui ne manque toutefois pas de qualités. L’Amérique du Sud de Mino est en grande partie imaginaire. Elle condense pourtant tous les malheurs des pays en voie de développement, passés à la moulinette d’une mondialisation prédatrice. Les Indiens, la faune et la flore sont ainsi sommés par les armeros, les comenderos et autres carabineros de s’effacer devant les barrages hydroélectriques, les plantations de palmiers à huile, les exploitations minières ou pétrolières. Avec la bénédiction des divers gouvernements, les gringos sacrifient sur l’autel de la croissance des hectares de forêt, éradiquant au passage les espèces endémiques, indigènes y compris. La selva cède la place à une civilisation gangrenée par le consumérisme, l’alcoolisme, l’acculturation et la pauvreté, où on ne peut guère compter sur les mouvements révolutionnaires pour inverser la tendance.

Au-delà de la fable écologique, Le zoo de Mengele aborde le sujet de l’éco-terrorisme. À bien des égards, l’itinéraire suivi par Mino apparaît comme une éducation à la lutte armée prônant la formule : « la fin justifie les moyens. » Gert Nygårdshaug ne semble en effet pas partisan du développement du râble impulsé par le rapport Bruntland deux ans avant la parution de son roman en Norvège. Il préfère tailler dans le gras de l’humanité en commençant par la tête. Mino et ses amis s’érigent ainsi en défenseur de Gaïa, assassinant ceux qui lui portent tort. Et, tous y passe sans exception, patrons de multinationales, dirigeants de fonds spéculatifs, intermédiaires complices et médias. Une violence radicale renvoyant les actions de sabotage du Gang de la clef à molette au rang de gamineries sans conséquences.

Grand succès de librairie lors de sa parution en 1989, Le zoo de Mengele reste plus que jamais d’actualité à l’heure des conférences mondiales sur le climat et la biodiversité. Il peut se lire comme une catharsis face à l’immobilisme d’une humanité enferrée dans ses contradictions. Une bien maigre consolation au regard du désastre.

Le zoo de Mengele de Gert Nygårdshaug – Éditions J’ai lu, juillet 2014 (roman traduit du norvégien par Hélène Hervieu et Magny Telnes-Tan)

Quelques nouvelles de Frank Herbert

A l’instar de nombreux auteurs américains, Frank Herbert a débuté en écrivant des nouvelles, une part de son œuvre éclipsée par les grandes sagas pour lesquelles il est plus connu sous nos longitudes : le cycle de « Dune », le « Programme conscience » (en collaboration avec Bill Ransom), le « Bureau des sabotages », autant de romans régulièrement réédités promus au rang de classiques de la science-fiction.

A la lecture des trois recueils rassemblant les nouvelles d’Herbert dans l’Hexagone, on oscille entre la nostalgie et la jubilation. Un peu d’irritation aussi, car il faut confesser que certaines histoires sont un tantinet ternes, pour ne pas dire ennuyeuses. Sans doute accusent-elles leur âge. De fait, les textes semblent relever de deux catégories distinctes : des nouvelles légères, parfois malignes, teintées d’humour mais percluses de clichés SF old school, et des textes d’une consistance bien plus satisfaisante, portant en germe les thèmes majeurs de l’auteur américain.

Parmi les nouvelles du premier type, retenons-en neuf. Dans le recueil Champ mental, « Martingale » attire l’attention par son atmosphère rappelant The Twilight Zone. Un couple de jeunes mariés égarés dans le désert y fait l’inquiétante expérience d’un hôtel destiné à guérir définitivement les parieurs invétérés. Amusant et sans prétention. Texte plus ancien, « Chiens perdus » suscite des réminiscences simakiennes. Ici, l’Humanité doit faire face à une épidémie mortelle pour la race canine. Une maladie se transmettant par les caresses… Pour sauver le meilleur ami de l’homme, devra-t-on transformer son génome ?

Dans le recueil Les Prêtres du Psi, on ne peut faire l’impasse sur l’hilarante nouvelle « Les Marrons du feu », texte que l’on pourrait sous-titrer « Rencontre du troisième type chez les ploucs », et sur « Le Rien-du-tout », histoire de mutants dont le dénouement n’est pas sans évoquer les méthodes de sélection génétique du Bene Gesserit.

Reste Le Livre d’or. L’ouvrage étant censé rassembler une sélection des meilleures nouvelles de Frank Herbert, on peine à opérer un second tri. Bien sûr, on ne peut pas passer outre « Vous cherchez quelque chose ? », premier texte de science-fiction de l’auteur. A découvrir au moins pour sa dimension patrimoniale. « Opération Musikron » et « Étranger au paradis » se laissent lire sans déplaisir. La première nouvelle décrit une épidémie de folie, mal auquel le personnage principal doit apporter un remède dans les plus brefs délais. La seconde imagine une explication au paradoxe de Fermi pour le moins pessimiste. Toutefois le meilleur de l’auteur se révèle à la lecture de « Semence » et de « Passage pour piano ». Ces deux récits conjuguent l’exigence et la réflexion. Ils font le lien avec ses thématiques plus personnelles, comme l’écologie et la rareté.

Avec « Champ mental », « Les Prêtres du Psi » (dernière partie du roman Et l’homme créa un dieu), « L’Œuf et les cendres », « Délicatesses de terroristes » et « La Bombe mentale », on attaque le noyau dur de l’œuvre de Frank Herbert. La plupart de ces nouvelles constituent en quelque sorte la matrice des romans et fresques romanesques à venir. Difficile de ne pas comparer la société religieuse de « Champ mental » au Bene Gesserit, du moins pour certaines de ses pratiques de contrôle. Le rejet de toutes les passions grâce à un conditionnement draconien et la condamnation du changement nourrissent ce parallèle. Ce texte montre que pour Herbert, les gouvernants cherchent toujours à écraser les gouvernés, souvent pour les meilleures raisons du monde. Un objectif partagé par les pouvoirs politique et religieux, deux faces du même totalitarisme, l’un agissant par l’entremise de la bureaucratie et l’autre sous couvert de mysticisme. Dans ce cadre, l’individu ou le groupe social, par sa soumission, son adaptation ou sa rébellion, interagit avec le tyran ou ses sbires. Et chacun essaie de s’aménager sa propre niche, qu’elle soit écologique ou sociétale, guidé par son inconscient, le désir de connaissance ou plus simplement ses pulsions vitales. Un chaos potentiel dont semblent être conscients les prêtres de la planète Amel, lieu saturé par les émanations psi des fidèles de tous les cultes de l’univers connu. En secret, ils échafaudent un projet d’une ampleur cosmique : « Nous voulons semer les graines de l’autodiscipline partout où elles pourront germer. Mais pour cela, il nous faut préparer certains terrains fertiles. » Un plan partageant une certaine parenté avec celui suivi par les Révérendes Mères.

« Délicatesses de terroristes » apparaît comme le galop d’essai de Jorj McKie, personnage que l’on retrouvera ensuite dans les romans L’Étoile et le fouet et Dosadi. L’agent du Bureau des sabotages doit ici protéger contre lui-même l’organisme qui l’emploie. Juste retour des choses pour une organisation ayant la charge de réguler la bureaucratie et le pouvoir politique par le sabotage délibéré, ceci afin d’éviter la tyrannie.

De despotisme doux, il est question dans « La Bombe mentale ». Dans cette nouvelle, une sorte d’ordinateur géant, la « Machine Suprême », préside au destin des habitants de Palos. La Machine élimine tous les conflits, bridant en même temps la liberté d’agir, d’inventer et d’évoluer des hommes. Une parfaite contre-utopie pour Frank Herbert, et sa plus grande crainte pour le futur.

Au final, les nouvelles de Frank Herbert offrent comme un complément à ses romans et sagas. Une lecture utile à la condition d’opérer un tri entre le franchement dispensable, l’amusant et ce qui apparaît comme le cœur de son œuvre.

Champ mental (Try to remember and six others stories) de Frank Herbert – Pocket, collection Science-Fiction/Fantasy , septembre 1987 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Claire Fargeot)

Les Prêtre du psi (The Priests of Psi) de Frank Herbert – Pocket, collection Science-Fiction/Fantasy, 1985 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Dominique Haas)

Le livre d’or de la science-fiction : Frank Herbert – Pocket, collection Le livre d’or de la science-fiction, 1978 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Dominique Abonyi, Christian Meistermann, Pierre Billon)

L’Assassin de Dieu

Alors que ses romans dépassent allègrement la centaine de titres, les nouvelles semblent réduites à la portion congrue dans l’œuvre de Pierre Pelot. Tout au plus une soixantaine, sans doute passées inaperçues au milieu de livres d’une plus grande ampleur. D’aucuns en ont tiré la conclusion que son imagination avait sans doute besoin d’espace pour se déployer. Après avoir lu L’Assassin de Dieu, permettons-nous d’en douter. Ce recueil compile dix des meilleurs textes de l’auteur, du moins si l’on se fie à la quatrième de couverture. Des nouvelles parues dans la revue Fiction ou figurant au sommaire d’anthologies thématiques ou de titres plus éphémères, voire fandomiques. Leur lecture prouve que Pierre Pelot n’a nul besoin de place pour nous livrer de dangereuses visions où le fantastique et surtout la science-fiction se révèlent sous leur plus beau jour.

L’Assassin de Dieu comporte au moins deux véritables coups de cœur, deux nouvelles justifiant à elles seules son acquisition. La nouvelle éponyme qui ouvre le recueil se révèle une quête métaphysique sur fond de futur si lointain qu’il se pare des attributs du mythe. L’écriture somptueuse ensemence l’esprit d’images baroques et son dénouement, même s’il est prévisible, n’en demeure pas moins délicieusement cynique. « Première mort » apparaît comme l’autre choc incontestable du recueil. Pierre Pelot se fait ici l’égal d’un Jean-Jacques Girardot, convoquant le clonage pour interroger les perspectives ouvertes par la science et examiner leur impact psychologique et sociétal. Pas sûr que la réponse ne débouche sur une joyeuse utopie…

Si ces deux nouvelles se détachent du lot, les autres ne sont pas négligeables, offrant un aperçu non exhaustif de ses différents centres d’intérêt. Un peu de fantastique avec « Danger, ne lisez pas ! », dont on goûtera tout le sel de la mise en abyme. Mais surtout beaucoup de science-fiction, avec une propension à mettre en scène univers post-apocalyptiques, dystopies et autres récits de fin de l’humanité. La liberté semble aussi un thème récurrent dans de nombreuses nouvelles du recueil, avec pour corollaire un attrait pour l’anarchie et une touche de misanthropie. Liberté d’abord de conserver ses rêves d’enfant face à une société totalitaire (« Bulle de savon ») ou de ne pas respecter l’autorité (« Razzia de printemps »). Liberté d’aimer jusqu’au désespoir (« Un amour de vacances » (avec le clair de lune, les violons, tout le bordel en somme)). Liberté de refuser le tropisme de la conquête pour lui préférer celui de l’indépendance d’esprit (« Pionniers »). Liberté enfin de témoigner du passé (« Le Raconteur ») ou de s’opposer à l’Histoire (« Je suis la guerre »). Si la grande noirceur du propos, voire la désillusion prévalent dans la plupart des textes de L’Assassin de Dieu, elles ne tuent cependant pas complètement la tendresse d’un auteur qui sait se montrer touchant lorsqu’il s’attache à ses personnages. « Numéro sans filet » témoigne du sentiment sincère que tout n’est pas foutu et qu’il reste (peut-être) encore un petit espoir pour l’humanité, malgré des tares indéniables.

Bref, si le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle, Pierre Pelot marque la cadence avec talent et une belle constance. Et s’il fallait conclure cette chronique avec un seul mot pour qualifier ce recueil, ce serait celui-ci : indispensable.

L’Assassin de Dieu de Pierre Pelot – Encrage, collection « Destination Crépuscule », 1998