Stalker

stalker2Ils sont venus sur Terre, ont semé la mort et la désolation, puis sont repartis. Se sont-ils seulement aperçus de la présence humaine ?

Autour des six zones qu’ils ont définitivement contaminées, l’ONU a organisé des camps, habités par des chercheurs chargés d’étudier les objets laissés par ces visiteurs d’outre espace. Elle a également mis en place leur surveillance étroite car l’existence de ces artefacts mystérieux n’a pas tardé à attirer la convoitise d’une faune interlope, les stalkers. Des individus sans scrupules, durs à la peine, prêts à toutes les compromissions pour prélever leur part de « grappe ». Ces pilleurs fatalistes ont forgé leur propres mythes autour des zones, développant un lexique imagé et leur propre culture.

Redrick Shouhart est un stalker plutôt doué. Cogneur, coriace et buveur invétéré, il est également pourvu d’une grande sensibilité intérieure. Causeur intarissable, il sait où se trouve son intérêt. Par son amour des mots et de la vodka, il semble incarner l’âme russe dans toutes ces facettes, se contentant de trouver le bonheur dans la souffrance. La Zone ne semble avoir aucun secret pour lui. Il ignore aucune des embûches truffant les lieux. Des pièges mortels dont les surnoms de « calvitie de moustique » ou encore de « gelée de sorcière » masquent de manière cocasse le caractère létal. Ce talent a fait de lui un stalker incontournable. Pour autant, il peine toujours à survivre et à faire soigner sa fille, un de ces enfants anormaux nés après la visite des extraterrestres. A moins qu’il ne décroche le Saint Graal des lieux ? Une boule dorée en mesure de réaliser tous les désirs.

Récit sobre et d’une confondante simplicité, Stalker fait partie des romans qui revisitent un lieu commun science fictif, au point de le transcender d’une manière définitive. De ce premier contact avec une espèce extraterrestre, les frères Strougatski ne retiennent que l’absence. Point de dialogue ou de guerre des mondes dans Stalker. Les aliens sont juste venus puis repartis, sans un mot, sans même avoir conscience de leurs torts. De toute façon, a-t-on l’idée de communiquer avec les fourmis à qui on abandonne les vestiges de son pique-nique ?

Bref, Stalker n’usurpe pas le terme de chef-d’œuvre. Il constitue même sans doute le point d’orgue de l’œuvre des frères Strougatski. A lire, relire et encore lire, avant de visionner l’adaptation de Tarkovski (très hermétique, je n’ai jamais réussi à la terminer) ou de se perdre dans les friches entourant l’ex-centrale de Tchernobyl.

stalkerStalker – Pique-nique au bord du chemin (Пикник на обочине, 1972) de Boris et Arcadi Strougatski – Éditions Denoël / Présence du futur, 1981

Il est difficile d’être un dieu

Pour le commun des mortels, bourgeois comme boutiquiers, nobles ou simples vilains, don Roumata d’Estor se présente comme le rejeton fortuné d’une vieille famille aristocrate liée à la dynastie impériale ; un fin de race qu’une indélicatesse avec le gouvernement a contraint à l’exil dans le royaume féodal d’Arkanar. Côtoyant au plus près la sphère du pouvoir, il fréquente les puissants, fraye avec la pègre et toise les Gris, cette milice paramilitaire vulgaire dont la seule raison d’exister semble être de servir les desseins de don Reba, principal ministre du royaume. Mais pour la civilisation pan-humaine qui s’étend outre-espace, Roumata n’est qu’un nom d’emprunt, un rôle de composition joué par un agent de l’Institut d’histoire expérimentale de la Terre.

Depuis cinq années, Roumata endure avec fatalisme les mœurs barbares des autochtones et les complots de Cour. En interférant le moins possible, il observe les événements, car s’il est l’équivalent d’un dieu au regard des sujets de ce royaume, il ne doit surtout pas mettre à profit ses connaissances et ses capacités supérieures pour influencer trop ouvertement le déroulement de l’histoire, de peur de provoquer le chaos.

Durant ce lustre, il s’est acquitté efficacement de sa tâche. Mais maintenant que les Gris persécutent les savants, les poètes et les artistes, les événements semblent sortir dangereusement du cadre des prévisions de l’Institut. À ses yeux, le doute n’est plus permis : le fascisme prend pied à Arkanar. Un péril beaucoup plus grand qu’une intervention directe de l’Institut. Sa conscience et son cœur lui dictent d’agir, quitte à susciter la réprobation de ses pairs.

À la lecture de ce bref résumé, d’aucuns auront immédiatement fait la liaison avec le cycle de la Culture de Iain M. Banks, en particulier Inversions. Le parallèle s’impose à l’esprit tant le synopsis, les thématiques et l’atmosphère du roman des frères Strougatski sont ici proches de celles de l’écrivain britannique (*). Cependant, là où le second fait montre d’une ironie mordante, les premiers laissent libre cours à la noirceur teintée d’un fatalisme slave.

Le roman s’aventure clairement dans le domaine de la réflexion politique et traite au moins deux thématiques : le totalitarisme et l’interventionnisme. Les références au fascisme, sous toutes ses manifestations historiques, sont empruntées directement à notre passé. Ainsi, nazisme et théocratie fournissent-ils les éléments constitutifs du climat de terreur qui prévaut tout au long du roman. Toutefois, il est aisé de relever également des allusions à peine voilées à l’histoire violente de la Russie.

L’interventionnisme est aussi au cœur de l’intrigue des frères Strougatski. Empêtrés dans leurs principes moraux, et convaincus de la fiabilité de leur science historique, les membres de l’Institut refusent d’intervenir sur le cours naturel des événements à Arkanar. Leur inertie condamne Roumata à vivre dans sa chair et son esprit le cauchemar totalitaire. En écartant tout angélisme, les frères Strougatski présentent les avantages et les inconvénients du droit d’ingérence. Leur réponse apparaît radicalement pessimiste : ou ne rien faire ou recréer entièrement l’espèce humaine.

Il est difficile d’être un dieu est enfin le portrait émouvant d’un individu n’arrivant pas à se résoudre à demeurer le simple spectateur du désastre qui s’offre à ses yeux. Qu’il est difficile de vivre l’Histoire lorsqu’elle bégaie…

Au final, Il est difficile d’être un dieu est assurément un roman indispensable à lire, à la fois pour la teneur de son questionnement politique et éventuellement philosophique, mais également pour sa tonalité douloureusement mélancolique. À l’heure des guerres aux Proche et Moyen-Orient, la réflexion désabusée des frères Strougatski semble plus que jamais d’actualité. A suivre avec Stalker, L’Ile habitée et L’Escargot sur la Pente.

Notes : Le roman se rattache au cycle de « L‘Univers du Midi »(l’Univers-dans-lequel-nous-voudrions-vivre), une utopie ambigüe dont les thématiques parcourent plusieurs textes des frères Strougatski.

il-est-difficile-detre-un-dieuIl est difficile d’être un dieu (Трудно быть богом, 1964) de Arcadi et Boris Strougatski – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre » (roman traduit du russe par Viktoriya Lajoye)

Les Inhibés

Avec Les Inhibés, les éditions Lingva inaugure leur nouvelle collection « Nuits Blanches ». Un inédit qui augure du meilleur pour les adorateurs des frères Strougatski, même si l’intrigue traîne un tantinet en longueur, on va y revenir. A l’origine de la révision des traductions de plusieurs œuvres des deux auteurs chez Denoël Lunes d’encre, Patrice & Viktoriya Lajoye poursuivent ainsi un travail d’exhumation salutaire, ici avec l’ultime roman écrit en solo par Boris Strougatski.

En mission dans un coin paumé du Caucase, Vadim voit arriver un homme d’affaires, vaguement maffieux, dans un gros Land Rover rutilant. Sans préambule, le bougre lui propose d’utiliser son don particulier pour voir l’avenir afin de favoriser la victoire aux élections régionales de son « poulain », un intellectuel n’ayant en principe aucune chance face au favori, un général réputé et respecté. Intellectuel contre Général, avec les manigances de puissances occultes en coulisse, le contexte en dit long sur le rapport de force dans la Russie post-soviétique. Mais voilà, même s’il voit le futur, Vadim ne se sent pas capable d’agir dessus pour l’orienter dans la direction souhaitée par son commanditaire. Un doute fâcheux que ses hommes de main s’empressent de corriger par la coercition et la violence. Bref, Vadim n’a pas le choix, il fera ce qu’on lui dit. Il a juste quatre mois pour réussir.

Les Inhibés ne brille pas pour son rythme effréné, bien au contraire, Boris Strougatski prend son temps pour poser le décor, au point parfois de provoquer l’assoupissement du lecteur. J’avoue avoir beaucoup souffert devant l’accumulation de détails prosaïques et de références littéraires dont l’auteur surcharge son récit au détriment de la tension dramatique. Il semble avoir calqué sa narration sur le quotidien terne et médiocre de ses personnages, un groupe d’individus aux pouvoirs spéciaux, bien éloignés des archétypes des comics. À vrai dire, ces surhommes aux talents inhibés ne ressemblent pas vraiment aux X-men. Ils ont plutôt l’allure banale de types à l’existence cabossée, alcooliques notoires condamnés aux petits boulots et à la routine. Des bras cassés, fatigués de la vie, plus attachés aux plaisirs de la table et aux palabres qu’à l’action. Alors, sauver le monde ou le rendre meilleur, ne comptez-pas sur eux pour cela ! De toute façon, la Russie a déjà donné, à l’époque où elle s’appelait l’URSS. Le pays garde d’ailleurs toujours des traces de cette expérience utopique devenue totalitaire.

« Rien ne changera, tant que nous n’aurons pas appris à faire quelque chose de ce singe poilu, sombre, effronté paresseux et rusé qui se trouve en chacun de nous. Tant que nous n’aurons pas appris à l’éduquer. Ou à le maîtriser. Ou au moins à le dresser. Voire à le tromper… Nous ne transmettons que ce singe à nos enfants et petits-enfants, avec nos gènes. Seulement lui, et rien d’autre. Je suis un vieux hacker, et je sais exactement qu’il n’existe pas un seul programme au monde qu’on ne puisse améliorer. Mais que veut dire AMELIORER quand il s’agit d’ADN ?… »

Les Inhibés est sous-tendu par un spleen existentiel pesant, un fatalisme teinté de pessimisme. Dans la Russie post-soviétique, les habitudes anciennes demeurent en effet fermement ancrées dans les mœurs politiques. Les crimes du passé se sont juste mués en contes effrayants que l’on se raconte le soir pour se rassurer sur le présent. Dans un monde plongé dans l’apathie et l’acculturation, l’utopie de l’ Homme Éduqué, esquissée dans « L‘Univers du Midi »(*), paraît bien éloigné des préoccupations prosaïques de la société de consommation.

« Nous n’avons pas besoin de gens tolérants, honnêtes, travailleurs ni de libres-penseurs. Nous n’en avons pas besoin chez nous. Qu’on me manipule, je ne dis pas non, mais qu’au moins je ne m’en aperçoive pas… Il faudrait peut-être que quelque chose de mystérieux, et même sacré, arrive à ce monde pour qu’il ait besoin de l’HOMME ÉDUQUÉ. »

A l’image des inhibés de son roman, Boris Strougatski oscille ainsi entre l’impuissance et la désillusion, nourrissant pourtant encore le faible espoir que l’Homo Sapiens parvienne à convaincre le singe paresseux d’effectuer sa métamorphose en Homme Éduqué. Mais vite, car désormais le temps nous presse…

(*) Notes : La plupart des textes des frères Strougatski s’inscrivent dans un cycle cohérent appelé « L‘Univers du Midi » (« l’Univers-dans-lequel-nous-voudrions-vivre » selon Boris Strougatski). Situé au XXIIe siècle, le Midi de l’Humanité a toutes apparences de l’utopie socialiste réalisée, dégagée de son pire ennemi : la médiocrité. Autrement dit, tout ce que n’est pas l’URSS en dépit des efforts de la propagande et de la censure. Comme Anarres, l’utopie se révèle toutefois ambigüe, dévoilant ses faiblesses et ses limites au contact d’autres civilisations, en particulier celle des mystérieux Pèlerins. De quoi souhaiter qu’à Midi succède Le Grand Soir et non une longue nuit…

strougatski2Les Inhibés (Бессильные мира сего, 2003) de Boris Strougatski – Éditions Lingva, collection « Nuits Blanches », octobre 2016 (roman traduit du russe par Patrice & Viktoriya Lajoye)