Le Grand vaisseau

Robert Reed est un auteur qui jouit dans nos contrées d’une aura critique fort favorable et d’un capital de sympathie — au moins en ce qui me concerne — qui incite à l’indulgence. La lecture de sa bibliographie donne de lui l’image d’un auteur qui s’est rarement cantonné à un aspect de la science-fiction et a toujours su faire entendre sa petite musique personnelle à la tonalité très humaine. Sur ce point, ce ne sont pas les lecteurs du diptyque Le Voile de l’espace/Béantes portes du ciel (disponible au Livre de Poche) qui me contrediront. Aussi est-on très étonné de le voir propulsé au rang de pilier du Nouveau Space Opera par une quatrième de couverture dithyrambique — sonnant très Nouveau Marketing Offensif, en fait — qui pose ce roman comme la « réponse américaine à Iain M. Banks ou Peter F. Hamilton ». Bon, on sait que Hamilton a précédé Reed dans le catalogue de la collection S-F des éditions Bragelonne, suivi par Banks, mais on reste quand même dubitatif devant un tel assaut. Bref, passons pour nous consacrer à l’objet, à savoir le roman.
 
Le Grand vaisseau est un artefact grand comme une géante gazeuse et creusé de milliers de chambres vides. Nul ne sait rien de la civilisation qui l’a bâti, ni des motivations de ses constructeurs. Un beau jour, après avoir traversé les gigantesques espaces intergalactiques, il franchit les limites de la Voie Lactée. Il se trouve aussitôt investi par les Terriens, qui se l’approprient au nez et à la ventouse des multiples extraterrestres qui le convoitent également. Nos zélés et futuristes descendants s’empressent de le transformer en vaisseau de croisière et… roule la planète ! Mais le Grand Vaisseau cache un secret, forcément… et c’est bien là le problème de ce roman.
En effet, tout au long de Marrow — et hop ! on oublie Le Grand vaisseau au profit du titre VO — on a l’impression que Reed joue une partition à laquelle il n’adhère pas vraiment et nous non plus, par la même occasion. Les quelques rares pistes au potentiel encourageant restent inachevées, voire sont carrément abandonnées en cours de route. La psychologie des personnages, si fine habituellement, est évacuée au profit — et à notre détriment — d’une lutte pour le pouvoir sans vraie surprise. Enfin, le récit lui-même est boiteux, tiraillé qu’il est entre son goût pour l’intime et une intrigue mollassonne, balisée, verrouillée, qui n’offre aucun intérêt, ni aucune émotion d’ailleurs, dans un espace qui ne se prête de toute façon guère à l’intimité.
 
Attention un max de spoilers ci-après !
 
Découpé en cinq parties, le roman de Robert Reed est un pudding indigeste de situations déjà vues ailleurs en mieux. Résumons. De la page 9 à 59, on assiste à l’entrée en scène du vaisseau au cours de laquelle l’auteur nous donne un bref aperçu de sa population : quelques extraterrestres caricaturés en goguette, les capitaines humains — stewards et hôtesses serviables — qui les accueillent, et le capitaine en chef, femme à poigne qui dirige cette belle entreprise capitaliste. Quoi d’autre ? Ah oui, Reed introduit aussi les rémoras, cette population mutante d’origine humaine qui vit sur la coque et qui avait déjà fait l’objet d’une nouvelle éponyme parue en 1994 et rééditée à la façon d’un teaser dans la revue catalogue des éditions Bragelonne. De la page 63 à 225, il ne se passe rien ou presque… Un groupe de capitaines mené par les deux principaux protagonistes féminins (Miocène et Washen) explore secrètement une salle mystérieuse au tréfonds du grand vaisseau où se trouve le fameux Marrow et y fait naufrage. Ils espèrent être secourus puis perdent l’espoir. Oubli volontaire, complot, ou autre événement dramatique ? Pas de panique, la réponse est donnée en fin de partie. En attendant, les naufragés doivent reconstruire une société technologique avancée afin de regagner la surface. Ils ont le temps car ils sont immortels… Les millénaires s’écoulent, entrecoupés d’ellipses entre chaque chapitre qui permettent de trouver le temps moins long mais gomment fâcheusement l’aspect humain des relations, la montée de l’opposition entre Miocène et Washen et le processus de recréation d’une civilisation. Les naufragés croissent et se multiplient (ils sont immortels, mais se reproduisent), puis se divisent en deux camps : les Loyalistes et les Indociles (des fanatiques religieux). De la page 229 à 349, on change de point de vue en faisant la connaissance du capitaine déchu Pamir. Bonne surprise, c’est le premier personnage véritablement travaillé et l’intérêt monte en flèche. Pas longtemps puisque la guerre éclate. Les Indociles attaquent conformément au plan. Quel plan ? On voit bien que vous ne suivez plus. Ils s’emparent du pouvoir sur le vaisseau, massacrent la Maîtresse capitaine et son état-major, aussitôt remplacés par Miocène et sa clique indocile mais très disciplinée en fin de compte. De la page 353 à 402, la guerre est totale. C’est le chaos. Les rémoras sabotent le vaisseau, pour la bonne cause, tout le monde manipule tout le monde, les dupes se ramassent à la pelle et finalement la loyauté l’emporte sur la tyrannie. De la page 405 à 413, ah tiens ! C’est l’épilogue. Et la fin est ouverte idéalement pour insérer une suite. Ça tombe bien : Marrow est le premier volet d’un univers à ce jour développé sur plusieurs romans (dont seul le deuxième est paru dans nos contrées) et de nombreuses nouvelles.
 
Les lecteurs de ce blog l’auront donc compris, je ne prise guère Marrow qui ne fait définitivement pas partie de la partie de l’œuvre de Robert Reed que j’apprécie. Dont acte ! 
 

Le Grand vaisseau (Marrow, 2000) de Robert Reed – Editions Bragelonne, collection Science-fiction, mai 2006 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Michel Demuth)

 

Aurora

Bien connu des amateurs de science fiction pour ses romans exigeants, Kim Stanley Robinson nous revient avec un titre aux vertus hard SF évidentes. Les lecteurs de la trilogie martienne apprécieront, de même que ceux qui ont aimé Years of rice and salt, l’auteur américain dévoilant ici aussi quelques réflexions sur le sens de l’Histoire. Les autres, on leur recommande tout de même de tenter l’expérience, tant Aurora se lit avec plaisir et un intérêt non dépourvu d’arrière-pensées politiques, dans la meilleure acception du terme.

En route depuis presque deux cent ans vers le système de Tau Ceti, une arche stellaire emmène vers une hypothétique seconde Terre les descendants d’un groupe de pionniers. Depuis des générations, ces passagers d’un voyage sans escale mènent une existence routinière, veillant à l’équilibre de l’écosystème de leur nef avec l’aide de robots et de l’IA embarquée, un ordinateur quantique susceptible d’évolution pour s’adapter à l’incertitude du voyage. Un équilibre fragile, en dépit de toutes les précautions prises par les concepteurs de la nef, le vide de l’espace, pas complètement vide en fait, ne pardonnant aucune faille dans les dispositifs de sécurité. Un équilibre comportant enfin une marge d’erreur maitrisée, mais suffisante pour hypothéquer le devenir des colons. Au fil du temps, l’arche se détériore, même si les imprimantes produisent les pièces nécessaires à la réparation des avaries, et les biomes restent soumis aux problèmes inhérents à un système conçu pour interagir en autarcie, avec une quantité de ressources limitées qu’il convient de recycler sans cesse. La rupture des échanges métaboliques à l’intérieur du vaisseau interstellaire multigénérationnel devient ainsi une des obsessions des ingénieurs, un processus au moins aussi préoccupant que le syndrome de l’insularité agissant insidieusement sur les organismes de ses passagers, provoquant une dangereuse dévolution de l’intelligence. Fort heureusement, la mise en orbite imminente autour d’Aurora, la lune unique de la planète E du système de Tau Ceti, ouvre des perspectives d’avenir prometteuses. En théorie.

« Vivre comme si on était déjà mort. Tous les êtres vivants cherchent à rester en vie. La vie veut vivre. »

Avec Aurora, Kim Stanley Robinson nous propose un formidable voyage de douze années-lumière. Un périple crédible jusque dans le moindre détail. Pour cela, il convoque la physique des particules, la biologie, la génétique, l’écologie, l’astrophysique et l’astronautique, sans oublier la physique quantique appliquée à la conscience artificielle. Il nous entretient aussi de mécanique sociale à l’échelle d’un microcosme et d’Histoire dans son acception la plus conceptuelle, celle du temps long, voire immobile, qui façonne nos existence et échappe à notre emprise.

« Qu’en est-il de la fonction logistique appliquée à l’Histoire ? L’humanité est-elle en train de subir une régression vers la moyenne ? Redevient-elle inférieure, dans une certaine mesure, à ce qu’elle a été brièvement ? Est-elle en train de vivre le paradoxe de Jevons, qui énonce qu’avec l’augmentation de sa puissance l’humanité augmente également sa capacité de destruction ? L’Histoire est-elle une parabole et aurait-elle abordé sa phase descendante, comme on le prétend si souvent ? Autrement dit : tourne-t-elle en rond avec des hausses et des baisses qui se succèdent sans espoir ou possibilité d’en sortir ? Ou est-ce une sinusoïde en phase descendante depuis deux siècles, traversant une mauvaise saison historique qui reste invisible aux humains ? Ou, de façon plus optimiste, peut-on l’envisager comme une spirale montante ? Nous distinguons mal la forme de l’Histoire. »

Fort heureusement, Kim Stanley Robinson n’oublie pas de raconter une histoire, celle de Freya et de ses parents, Devi l’ingénieure en chef, et Badim le scientifique optimiste et débonnaire. En leur compagnie, on accomplit un long voyage, entre la Terre et Tau Ceti, confronté à des problèmes en apparence insolubles. A plusieurs reprises, l’auteur américain ose le parallèle avec les expéditions des explorateurs des pôles, en particulier l’odyssée de l’Endurance de Shackleton. Une comparaison faite à dessein, tant le courage et l’ingéniosité ne semblent pas faire défaut à ces explorateurs des marges de l’Eucumène. Récit passionnant, sous-tendu par un suspense ne se relâchant guère, Aurora nous rappelle enfin le caractère négligeable de l’humanité face à l’immensité et l’indifférence de l’univers, apportant au passage une réponse, certes discutable, au paradoxe de Fermi.

Excellent roman de science fiction, Aurora rejoint donc la meilleure part de l’œuvre de Kim Stanley Robinson, n’oubliant pas le paramètre humain dans une équation hard scientifique passionnante et optimiste, même si l’auteur ne semble pas partager les rêves d’exploration des exoplanètes. Dans un univers hostile à la vie humaine, ne convient-il pas de préserver la seule planète à notre disposition plutôt que de chercher ailleurs d’hypothétiques mondes à surexploiter ?

Aurora (Aurora, 2015) de Kim Stanley Robinson – Éditions Bragelonne SF, 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)