La Cité du futur

Habitué de la collection Lune d’encre, le principal pourvoyeur de l’auteur canadien dans l’Hexagone, Robert Charles Wilson devait s’inscrire au sommaire du challenge initié par le sympathique A.C. de Haenne. Pour un roman mineur, hélas.

Employé à la sécurité par la société Futurity, Jesse Cullum a la réputation de faire son travail avec efficacité, sans poser de questions. Des qualités confirmées par son intervention à l’occasion de la visite du président Ulysses Grant. Après avoir désarmé le terroriste qui s’apprêtait à assassiner le 18e président des États-Unis, il est convoqué chez ses employeurs qui le chargent de démanteler le réseau ayant fourni l’arme du crime. Un pistolet automatique provenant du futur, autant dire un objet prohibé en 1876. Car depuis la construction de la Cité de Futurity dans les plaines de l’Illinois, les deux tours du complexe sont devenues une attraction très prisée des autochtones. Un lieu où l’on peut admirer les merveilles extraordinaires de l’avenir, tout en s’indignant des mœurs libérées de ses ressortissants. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas en reste, visitant également le passé pour en éprouver toute la rudesse sans les risques.

Faisant équipe avec une équipière venant du futur, Jesse va explorer les coulisses de la cité et découvrir des lendemains, loin d’être enchanteurs.

Les romans de Robert Charles Wilson se succèdent sans vraiment se montrer toujours convaincants. Si Les Affinités relevait d’une veine spéculative stimulante, on doit se contenter ici d’un récit plus conventionnel, guère inspiré, dont les recettes sont empruntées au thriller.

Certains aspects de La Cité du futur rappellent L’amour au temps des dinosaures de John Kessel, l’humour et la légèreté en moins, l’auteur canadien développant un propos désabusé, voire critique, dépourvu de tout angélisme. Par son contexte de choc des civilisations, faisant du XIXe siècle un espace récréatif pour les visiteurs du XXIe, le parallèle ne paraît pas usurpé. D’autant plus qu’il s’agit également ici d’un passé parmi d’autres, choisi parmi la multiplicité des possibles de la physique quantique. Par souci éthique, l’empreinte technologique du futur est contrôlée afin d’en réduire l’impact sur les autochtones. Le procédé fait cependant long feu, l’humain restant par définition corruptible. Et puis, ceci ne résout pas tout, notamment du point de vue humanitaire. Car, si l’évolution du passé visité n’a aucune incidence sur l’avenir des visiteurs, pourquoi ne pas améliorer la vie de ses habitants, en particulier dans le domaine médical ? Pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or, peut-être ?

La réponse se révèle rapidement évidente. Le futur n’est pas le meilleur des mondes possibles esquissés par les merveilles technologiques exposées dans la grande galerie de la Cité de Futurity. Et ses créateurs ne sont pas forcément animés d’intentions humanistes. Voilà de quoi relativiser la notion de progrès, du moins d’un point de vue moral. Malheureusement, Robert Charles Wilson se montre très allusif sur cet aspect de son récit, optant pour le registre du thriller. Sur ce point, l’enquête quelque peu cousue de fil blanc du duo formé par Jesse Cullum, l’autochtone du XIXe au passé violent, et Elizabeth DePaul, la prolétaire du XXIe siècle, ne se montre guère palpitante. Prévisibles, les péripéties s’enchaînent laborieusement, enfilant clichés et lourdeurs avec une monotonie soporifique.

En dépit d’un contexte science-fictif prometteur, La Cité du futur se révèle un roman mineur, à l’instar de Les Derniers jours du paradis. Un récit plan-plan, porté par une intrigue sans éclat, au goût de déjà-lu, dont on ne retient au final pas grand chose. Tant pis !

La Cité du futur (Last Year, 2016) de Robert Charles Wilson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2017 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Henry-Luc Planchat)

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Le Seigneur des Empereurs

A la fin du précédent volume, le maître artisan mosaïste Crispin restaurait la coupole du sanctuaire de la Sainte Sagesse de Jad. Grâce à d’autres talents, il était également parvenu à se faire une place à la cour de l’Empereur, ayant capté la confiance du souverain et de son épouse. Bien entendu, il s’était également attiré quelques haines.

Changement de lieu. Le Seigneur des Empereurs s’ouvre en Orient, à la frontière avec l’Empire bassanide, annonçant un nouveau point de vue, celui du médecin bassanide Rustem. Cet anonyme et sans grade, appelé à vivre un destin extraordinaire au cœur de l’Histoire, vient se joindre aux autres personnages pour vivre les bouleversements et les rebondissements qui sont à l’œuvre dans l’Empire.

Dans le premier tome, le décalque historique semblait fort peu éloigné de la réalité telle que les historiens l’imaginent. Heureusement, Le Seigneur des Empereurs, tout en restant très documenté, notamment sur le rôle des factions bleues et des vertes dans la vie politique de la cité, s’écarte de cette fausse impression pour révéler tout son sens. Celui-ci apparaît dans la multiplication des points de vue qui finissent par donner sa substance au récit, faisant surgir l’Histoire via le récit intime et parcellaire de chaque personnage.

Guy Gavriel Kay a parfaitement compris que la vérité historique n’est que le hors-champ de l’Histoire. Et d’ailleurs, il n’est pas sans le rappeler à maintes reprises dans le roman par le biais du chroniqueur Pertennius, personnage complètement haïssable et manipulateur par ailleurs. Cette démarche rappelle celle adoptée, dans un tout autre domaine, celui de l’Uchronie, par Kim Stanley Robinson dans The Years of Rice and Salt. Le procédé s’inspire aussi de l’art de la mosaïque où la tesselle seule n’est rien, mais où son appariement avec les autres permet de révéler le tableau d’ensemble.

En conséquence, Le Seigneur des Empereurs prend une toute autre direction que celle que l’on pensait deviner à la lecture du précédent livre. Sarance devient le huis clos à la fois somptueux et sordide dans lequel les différents personnages assistent et participent au déroulement d’événements dont ils ne saisissent que les bribes et ne perçoivent que les facettes. Au lecteur d’en prendre connaissance et de les relier pour en faire émerger l’Histoire dans la multiplicité de ses visions.

Bref, au-delà de la Fantasy, « La mosaïque de Sarance » vaut donc d’être lue comme la démonstration brillante d’une réflexion sur l’Histoire. Une réflexion parfaitement maîtrisée et assumée jusqu’au bout.

Le Seigneur des Empereurs – La mosaïque de Sarance 2/2 de Guy Gavriel KAY (The Sarantine Mosaïc, 2000)]  – Réédition J’ai lu, octobre 2005 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Elisabeth Vonarburg)

Tigane

L’Histoire reste une source inépuisable d’inspiration quoi qu’en disent les idéologues sur sa prétendue fin. Les littératures de l’Imaginaire, en particulier la fantasy, en sont une manifestation indéniable. Steampunk, uchronie, anticipation (parce qu’elle cherche à prédire l’Histoire)… On ne compte plus les auteurs qui puisent ouvertement ou non dans ce patrimoine commun de l’Humanité. Guy Gavriel Kay s’inscrit dans cette veine, nous proposant avec Tigane un roman qui lorgne très clairement vers la péninsule italienne, aux alentours de la Renaissance.

« Tigane, que le souvenir que j’ai de toi soit comme une épée dans mon âme. »

A l’instar de l’Italie du XVe siècle, la péninsule de la Palme est partagée en provinces attachées à leur liberté et à leur indépendance. Une culture brillante s’appuyant sur le commerce des cités marchandes et la politique de princes agissant en mécènes s’est développée attirant la convoitise de ses voisins, l’Empire de Barbadior et le royaume d’Ygrath.

Comme sa copie historique, la Palme a subit l’invasion et l’infamie d’une occupation tyrannique. Le roman s’ouvre d’ailleurs par la défaite de la Tigane, la plus fière des neuf provinces qui a refusé en dépit de tout de s’incliner devant l’envahisseur. Comme Carthage, la Tigane doit être détruite car sa résistance a entraîné la mort du fils préféré du roi d’Ygrath et, comme celui-ci est magicien, il choisit de parachever sa vengeance en effaçant de la mémoire et de l’Histoire l’existence même de cette province. Désormais, c’est non seulement pour leur liberté que luttent les rescapés de la Tigane mais également pour leur identité.

Au-delà de l’intrigue dramatique, Tigane se révèle un roman habile autour de la mémoire. Il nous permet de comprendre qu’une civilisation ne se définit pas uniquement par sa puissance matérielle, mais également par l’image qu’elle transmet aux autres et par le rayonnement de ses réalisations passées. Même si le récit peut sembler un peu paresseux, la chute inattendue compense largement l’attente du lecteur.

Bref avec Tigane, Guy Gavriel Kay nous livre sans doute un de ses meilleurs romans, même si un cran au-dessous des Lions d’Al-Rassan.

Tigane (Tigana, 1990) de Guy Gavriel Kay –   Réédition J’ai lu, 2003

Les lions d’Al-Rassam

Avec cette énième réédition Des lions d’Al-Rassan chez l’Atalante, voici l’occasion de lire l’une des œuvres les plus fortes et personnelles de Guy Gavriel Kay, à mille lieues du laborieux cycle de « La tapisserie de Fionavar ». Attention, chef-d’œuvre !

« Les pas des hommes sont autant de traces dans le désert. Rien n’est destiné à durer sous l’orbe des lunes. Même le soleil se couche. »

Trois peuples, trois religions cohabitent dans l’ancienne Espéragne. Au Nord, les royaumes désunis des Jaddites, adorateurs du soleil, se disputent la suprématie sur la péninsule, cherchant à reconquérir leurs terres perdues du Sud. En ce lieu, l’empire d’Al-Rassan a éclaté, déchiré entre plusieurs cités-États, contraignant les asharites, fidèles aux étoiles venus du désert, à payer un tribut au Nord pour acheter la paix. Enfin, honnis de tous et pourtant indispensables, les Kindaths, éternels errants vénérant les deux lunes, s’accommodent des sursauts de l’Histoire, tout en restant conscient que « où que souffle le vent, il pleuvra sur les Kindaths. »

Mais, le délicat équilibre prévalant depuis des décennies s’apprête à éclater, entraînant dans ses soubresauts les destins de trois personnages. Celui de Rodrigo Belmonte, LE Capitaine à la réputation de droiture et de vaillance, celui de Ammar Ibn Khairan, poète, diplomate, soldat et assassin du dernier calife d’Al-Rassan, et celui de Jehane, Kindath et médecin réputée.

Après l’Italie de la Renaissance (Tigane), la Provence médiévale du fin amor (La chanson d’Arbonne), c’est au tour de l’Espagne de l’Al Andalus d’être mise en scène de manière détournée par le truchement de la fantasy de Guy Gavriel Kay. Ici, point de créatures merveilleuses ou horrifiantes ni de magie de pacotille, juste des faits d’inspiration historique dans leur cruel et inexorable déroulement. L’auteur canadien tisse ainsi une tapisserie empreinte de mélancolie, prenant pour trame l’histoire de l’Espagne et pour intrigue les destins individuels de quelques personnages fictifs.

Réécriture du mythe du Cid et de la Reconquista, Les Lions d’Al-Rassan oppose un Occident et un Orient alternatif pour en retenir l’universalité du propos et le caractère épique. On vibre ainsi pendant les batailles, on s’enthousiasme pour le cosmopolitisme et la tolérance, on enrage devant la peur, l’ignorance qui stimulent la bassesse et la haine jusque dans le cœur des plus purs (envolée lyrique n°3544). Bref, on se laisse aller, sans succomber à cette éreintante conception manichéenne colportée par de nombreux romans de fantasy.

En conclusion, Les lions d’Al-Rassan montre de manière magistrale, il y en a besoin actuellement, qu’il existe une autre façon de faire de la fantasy et qu’il est possible de réenchanter l’Histoire.

Les lions d’Al-Rassan de Guy Gavriel Kay (The Lions of Al-Rassan, 1995) – Rééditions L’Atalante, collection « La petite dentelle », 2017

Les Affinités

2016 marque le retour de Robert Charles Wilson dans nos contrées, et comme une bonne nouvelle arrive rarement seule, Les Affinités se trouve être un bon roman, du moins meilleur que son prédécesseur que d’aucuns considèrent comme mineur, et que j’ai trouvé personnellement ennuyeux. Avec plaisir, on retrouve toutes les qualités de l’auteur canadien, le goût pour la spéculation et cet attachement viscéral à l’humain dans toutes ses nuances, y compris ses imperfections. Bref, je ne vous cache pas plus longtemps mon enthousiasme…

Quelque part dans un futur proche, la société InterAlia propose une batterie de tests pour déterminer l’appartenance d’un individu à une affinité. Fondé sur les recherches de Meir Klein, le procédé ouvre de nouvelles perspectives sociales. Vingt-deux catégories ont ainsi été identifiées, allant de la démocratie participative des Taus à la stricte hiérarchie des Hets. Par voie de conséquence, le processus a crée une vingt-troisième affinité, composée de tous les individus ayant échoué au test. Autant dire, la majorité de l’humanité. Mais cela ne semble pas remettre en question les projets de leur créateur, ni les visées commerciales de InterAlia.

Chaque affinité regroupe des personnes partageant un certain nombre de points communs relationnels. Des individus aptes à former une sorte de communauté d’esprit et à coopérer naturellement, sans heurts ni malentendus. D’un point de vue pratique, les affinités apparaissent comme un sésame vers une vie meilleure. Les membres d’une « tranche » territoriale pratiquent l’endogamie sociale, favorisant les propres membres de leur communauté dans tous les domaines. D’un point de vue politique, les affinités défendent leurs intérêts, impulsant les changements législatifs qui les arrangent et n’hésitant pas à défendre de différentes façons leur pré carré. Mais pour leur créateur Meir Klein, les affinités apparaissent surtout comme le stade suivant du développement de l’humanité. Pour le meilleur, espère-t-il.

Arrivé à un carrefour de sa vie, Adam Fisk saisit l’opportunité que lui offrent les affinités. Sa grand-mère qui finançait ses études vient de mourir, et il ne peut guère compter sur son père, un épouvantable réac, ou son frère aîné, un arriviste sans scrupules, pour prendre le relai. Son intégration dans l’affinité Tau arrive donc à point nommé pour remplacer un milieu familial un tantinet toxique. Elle lui permet de trouver un emploi et de s’agréger à une nouvelle famille, plus amicale et en accord avec sa manière d’envisager l’avenir. Elle lui garantit dans l’immédiat un toit et un couvert. De quoi voir venir.

Avec Les Affinités, Robert Charles Wilson ausculte les réseaux sociaux et leurs algorithmes d’interactions sociales. À l’instar de Isaac Asimov et de la psychohistoire, il propulse la téléodynamique au rang d’outil de modélisation des relations sociales, de « théorie du tous », apte à émettre des prédictions sur l’avenir, certes moins fiables que les prévisions météo, mais bien meilleures que la divination.

Sur un laps d’une dizaine d’années, on suit ainsi l’impact de cette révolution sur l’humanité, via le point de vue de Adam Fisk. D’aucuns pourraient trouver le procédé frustrant puisqu’à l’exception des Taus et des Hets, les vingt-deux autres affinités demeurent en arrière-plan. De même, Robert Charles Wilson ne s’embarrasse pas de détails, préférant se focaliser sur le parcours intime d’un individu, quitte à pratiquer des ellipses dans la trame chronologique et le contexte géopolitique d’un futur en proie aux maux initiés dans notre présent.

Mais, peu importe, le choix s’avère au final gagnant. Le regard d’Adam apporte beaucoup d’humanité au lent processus conduisant les affinités à se substituer au couple, à la famille, aux amis, au milieu social et finalement à l’appartenance nationale. Il en révèle toute la duplicité et l’imperfection. Il témoigne de la dérive communautaire des différentes affinités. Un processus bien éloigné des promesses de Meir Klein, dont les manifestations extrêmes finissent par provoquer un conflit pour la suprématie politique. Bref, Robert Charles Wilson nous questionne sur notre capacité à comprendre l’autre et à le supporter. Il s’interroge aussi sur la capacité de l’humanité à continuer à progresser, à faire face aux défis de l’avenir et aux menaces déjà présentes, tout en évitant l’auto-destruction. Un vaste sujet, dont il se sort par un dénouement inattendu, ouvert et somme toute optimiste.

Au final, Les Affinités renoue avec le meilleur de l’auteur canadien, illustrant s’il est encore nécessaire de le faire, la capacité de la science-fiction à mélanger spéculation et humanité.

« Et donc, quel est le verdict, mon grand ? Juste entre adultes. Le monde est-il jeune ou vieux ?

[…] Eh bien. Rebecca m’a aidé à comprendre. C’est l’apparence qui compte, pas vrai ? Celle que le monde a pour les gens. Au Moyen Âge, le monde devait sembler vraiment vieux, comme s’il n’était fait que de ruines romaines et d’empires déchus, tu vois. Comme si rien de grand ni de bien ne pouvait plus jamais se produire. Comme si on pouvait regarder les restes d’un aqueduc dans la campagne française en se demandant comment on avait pu construire ça un jour. Mais il y a eu la Renaissance et le siècle des Lumières, qui ont tout à coup suscité des façons complètement nouvelles de répondre aux questions, si bien que les gens ont eu l’impression qu’en fait, ils étaient au début de quelque chose, qu’un tout nouveau monde naissait. Pas vrai ? »

AffinitésLes Affinités (The Affinities, 2015) de Robert Charles Wilson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », février 2016 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Gilles Goullet)

Julian

Signe des temps, le guerre atomique n’a plus la côte en science-fiction. Exit les paysages vitrifiés, balayés par les vents radioactifs. La faute au réchauffement climatique et aux autres périls générés par l’hyperconsommation. Même si l’accident nucléaire reste plus que jamais d’actualité, la peur semble s’être décalée vers d’autres sujets de préoccupation. À l’heure où la perspective du pic pétrolier hante toutes les prévisions, pourra-t-on se passer de cette ressource ? La transition énergétique s’effectuera-t-elle en douceur ?
En bon auteur de SF, Robert Charles Wilson explore les possibles. Au XXIIe siècle, la période de l’Efflorescence du pétrole a été remisée dans les poubelles de l’Histoire. Frappé par la Grande Affliction – comprendre l’effondrement des économies fondées sur la consommation d’hydrocarbures – l’humanité a connu le repli sur elle-même. Pénuries multiples, chute des villes, famine, guerres pour le contrôle des ressources, avec en guise de solde de tout compte des millions de morts. La fin du village global et le retour à l’esprit de clocher.

Les États-Unis ont pourtant survécu au chaos. Au prix d’un retour au temps du charbon et de la vapeur. Une récession assortie d’un repli sur des valeurs traditionnelles, pour ne pas dire réactionnaires. Ainsi, le pays à la bannière étoilée (désormais au nombre de 60) entame une nouvelle séquence de sa jeune histoire. La république ayant troqué la démocratie contre la ploutocratie, la pérennité des institutions est désormais assurée au temporel par l’armée et au spirituel par l’Église du Dominion. Avec la bénédiction de Dieu et du marché, l’aristocratie eupatridienne – riches magnats de l’industrie, générée par le recyclage de l’activité passée, et grands propriétaires terriens confondus – domine la masse des travailleurs réduits à un quasi-servage. Elle peut compter sur l’appui tacite de la classe bailleresse. Mais à l’heure où la nation est engagée dans une longue guerre d’usure contre les Mitteleuropéens, cet équilibre reste-t-il tenable ? Pour Julian Comstock, neveu encombrant du dictateur Deklan Comstock, le temps du changement est venu. Mais, est-on jamais sûr de la direction imprimée à l’Histoire ?

Julian est la version prolongée de la novella éponyme, parue en France dans le volume Denoël Lunes d’encre Mysterium. Dès les premières pages, il se dégage du roman de Robert Charles Wilson un charme suranné, propice à la nostalgie. Un sentiment éprouvé à la lecture de la plupart des romans de l’auteur. De même, l’atmosphère de Julian suscite de multiples réminiscences. Axis rappelait Ray Bradbury, À travers temps Clifford D. Simak et La cabane de l’aiguilleur John Steinbeck. Ici, on ne peut s’empêcher de penser à Walter M. Miller, Mark Twain et à Gore Vidal, auteur dont le Julien partage un certain nombre de thèmes et de péripéties. On y trouve le même personnage, né trop tard, féru de philosophie, de science et obsédé par la grandeur d’un passé qu’il souhaite restaurer. Bref, on se laisse prendre par cette reconstitution presque historique d’une Amérique retournée à ses valeurs pionnières, quelque part entre la fin du XVIIIe et le XIXe siècle.
Pour autant, l’auteur canadien ne se cantonne pas exclusivement au registre de la nostalgie. Il sait se montrer très drôle à l’occasion. On pense notamment à cette adaptation de la vie et de l’œuvre du naturaliste Charles Darwin sous la forme d’un film d’aventure, romancé et ponctué de chansons et de combats contre des pirates. Sans doute le morceau de bravoure du roman de Robert Charles Wilson.

Au-delà du contexte post-apocalyptique et du drame individuel, le propos de Julian se focalise sur la question du sens de l’Histoire. À un moment du récit, lorsque le héros affronte l’un des dirigeants du Dominion, le jeune homme affirme que l’histoire du monde est écrite dans le sable et évolue avec le souffle du vent. Manière pour lui d’exprimer son opposition à l’hégémonie définitive du Dominion. Manière pour lui aussi de livrer le fruit de ses réflexions. Une philosophie politique fondée sur l’inéluctabilité et l’imprévisibilité des changements historiques. Toutefois, ce n’est pas parce que rien ne dure que rien n’a d’importance. Julian Comstock se veut un idéaliste, porté par une vision mystique. Chevauchant le changement, il cherche à créer un monde fondé sur la Conscience où chacun pourrait sans hésiter faire confiance à autrui. Vaste projet et tâche éreintante vouée à un échec magnifique.

Même si Julian peut dérouter l’amateur de Robert Charles Wilson, le roman parvient au final à mêler des préoccupations sociétales et intimes. Entre littérature populaire, drame et Histoire, Julian se révèle une œuvre subtile, attachante et douloureusement humaine. Un futur classique, pas moins.

JulianJulian (Julian Comstock. A story of 22nd-Century America, juin 2009) de Robert Charles Wilson – DLE septembre 2011 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Little Brother

Ce roman a comme un air d’actualité. N’y voyez-pas un effet du hasard…

Laboratoire d’expérimentations formelles et générateur d’images vertigineuses, la SF apparaît aussi porteuse d’un discours critique, pour ne pas dire politique. Nul besoin de remonter jusqu’à H. G. Wells pour s’en convaincre. On renverra néanmoins les étourdis à la lecture des romans La Guerre des mondes et Quand le dormeur s’éveillera pour combler leurs lacunes.

Avec Little Brother, Cory Doctorow lorgne davantage du côté de George Orwell, le titre étant une allusion transparente au magnus opus de l’auteur britannique. Une intuition confirmée par le pseudo du héros sur la Toile : Winston (W1n5t0n, pour faire plus geek), un détail loin d’être anodin pour le lecteur de 1984. Du reste, les remerciements en fin d’ouvrage viennent ôter les ultimes doutes.

Nanti outre-Atlantique d’une réputation d’activiste, militant pour la liberté d’expression dans les nouveaux médias et l’Internet, Doctorow met ses actes en accord avec ses paroles. Ainsi ses écrits sont-ils placés sous licence Creative Commons et de fait téléchargeables gratuitement sur le Net.

Peu publié dans nos contrées, un fait regrettable étant donné le caractère excitant de ses idées, l’auteur canadien effectue un retour en grand format chez Pocket Jeunesse. Et on se prend à espérer que cette seconde parution, après celle de Dans la dèche au Royaume enchanté chez Folio SF, apparaisse comme le signe annonciateur de la publication de ses autres titres, tous plus intéressants les uns que les autres.

Un mot rapide de l’histoire. Après le 11 septembre 2001, les États-Unis sont à nouveau les victimes d’une attaque terroriste. La cible : le Bay Bridge à San Francisco. Patriot Act II : mise entre parenthèses des droits constitutionnels ; le gouvernement donne tout pouvoir à un service anti-terroriste qui s’empresse de mettre la ville au pas. Parmi ses victimes figurent Marcus et sa bande. Des jeunes, fans de nouvelles technologies, de jeux vidéo en réseau, mais surtout des adolescents attachés à leur liberté. Révolté par leurs pratiques, Marcus choisit de défier les chiens de garde de l’État. Pour le meilleur et pour le pire. De quoi se forger une éducation citoyenne sur le tas. De quoi se coltiner avec la réalité.

Même s’il n’apparaît pas comme le cœur de cible visé, Little Brother se révèle tout à fait recommandable pour un adulte, a fortiori s’il s’intéresse à la biométrie, la cryptographie, le piratage sur le Net, et à tous les dispositifs de contrôle censés améliorer la sécurité au détriment de la liberté. De toute façon, Little Brother devrait concerner toute personne en contact avec un circuit imprimé. Autant dire tout le monde, compte tenu de la prégnance de la technologie dans notre réalité quotidienne. Sans faire du roman de Cory Doctorow un petit vade-mecum du rebelle, on ne peut nier la charge critique dont il se fait le vecteur. Certes, on peut lui reprocher un excès de didactisme, au détriment de la narration, le fameux show don’t tell, pourtant l’intrigue demeure suffisamment crédible pour faire oublier ce détail et peut-être aussi un dénouement un tantinet optimiste.

Alors que Guantánamo, Abou Ghraib, mais aussi tous ces autres centres d’interrogatoire délocalisés dans des pays « amis » peu regardants en matière de droits de l’homme, hantent encore les mémoires, Little Brother ne paraît aucunement exagéré. Cory Doctorow restitue de manière très convaincante l’atmosphère de paranoïa prévalant après un attentat terroriste. Critique à peine voilée de l’administration Bush, le roman de l’auteur canadien rappelle aussi une évidence : la technologie ne doit pas être une réponse à la peur. Une société renonçant à sa liberté pour davantage de sécurité fait le jeu du terrorisme et se coupe de ses racines démocratiques.

Auteur trop rare sous nos longitudes, Cory Doctorow écrit ici un roman malin et stimulant. Little Brother recèle une charge libératrice autrement plus convaincante que l’ensemble des nouvelles du recueil commandé aux éditions La Volte par la Ligue des Droits de Ceux qui nous veulent du bien). Ne passez pas outre, quitte à l’emprunter à vos enfants.

LittleBLittle Brother (Little Brother, 2008) de Cory Doctorow – Éditions Pocket Jeunesse, janvier 2012 (roman traduit de l’anglais par Guillaume Fournier)